ONZE HEURES
UN MOUSQUETAIRE s'approche du buffet
louche timidement dessus, sans se décider à
rler.
Chœur des domestiques. — Déjà!... Ahl
:nl y n'perd pas d'temps, c«lui-là!...
M. Baptiste, «'avançant. — Monsieur dé-
Le mousquetaire mange un pain au foie gras .
boit un verre de bordeaux; dès qu'il a le
s tourné le chœur reprend :
— Ah! çà, y n'avait donc pas dinél...
' — Faut d'i'aplomb pour venir se bâfrer de la
:tel... et à c'fheure^i encore !.. .
&0 BUFFET Ul
— Nous le r*verrons, allez 1 c't*oi3eau-lâ!,..
— Que non!... Son costume doit être à l'heure!... y va aller l'rendre...
— Dites donc? leur monde arrive pas vite, aux patrons?... et jusqu'à présent, y n'a pas l'air chic chic, leur mondel...
Ça n'empêchera pas q'ies joomaux qui rendront compte demmn matin raconteront :
« Qu'à onze heures, une foule compacte et c d'une rare élégance s'pressait dans les salons c du marquis et d'Ia marquise d'Recta. »
MINCIT ET DEMI
L'assaut du buffet commence. -
M. DE Recta amhie Mme se NyiibbciiEurt- DiCE. — En maître de maison courtois, il s'empresse lui-même de la servir et bouscule tout un coin du buiïet pour installer la soucoupe dais laquelle elle mange un aspic.
M. Baptiste s'empresse aussi; il enlève \m
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verres et resserre les fleurs pour faire de la place tout eu marmottant :
— Allons bon 1 Via qu'y chambarde tout, à c't'heure!...
H. DE Recta, prenant au milieu du buffet une coupe (Eananas glacés et renversaiU une cruche de tirop. — Permettez!... vous aimez ces petits bonbons... Je connais vos goûts...
Le sirop court sur la table en ruisseau poissant; tous les domestiques, sur lesquels il arrive en serpentant, se reculent précipitamment.
M. DE Recta. — Baptiste!... voyez donc!... je crois que j'ai fait tomber quelque chose?...
M. Baptiste, la face touriante. — Ce n'est rien, monsieur le marquis... une goutte de sirop!...
M. DE Recta offre son bras & madame de Nymbe et ils s'éloignent.
M. Baptiste, debout derrière le bujfet, faisatU éponger la table et le tapit. — Y croit qu'il a renversé quelque cbose!... Y croit!!! Et ça fait la cour aux femmesl... vieux patineuri
Uh dis talets de pied, épongeant toujours le sirop. — Âhl i'fait est qu'y s'en flanque une bosse, d'ia p'tite de Nymbel... JTécoulais tout & l'heure : {Imitant M. de Recta.) « Êtesvous assez adorable dans c'costume d'Eurjdicel... »
M. Baptiste, fredonnant en sourdine. — ' «J'ai perdu mon Eurydice!.., »
Le valet de pied. — ï l'a pas perdue, lui, au cûntrairel... Ah!... v'ia l'aut' qui ra'fait l'efl'et d'avoir aussi trouvé quelqu'un ! . . .
Il montre madame de Recta qui s'approche au bras du prince de Madère; le prince n'est pas costumé, il est en habit couvert de plaques.
H. Baptiste. — Le Prince II! tiens, tiens!
Est-ce que ça r'piquerait?...
Le valet de pied. — Comment?... est-ce que?...
M. Baptiste. — Ah! çàl Vous sortez donc d'une bouteille, vous?... y a un an qu'ça durai...
m DANS L TRAIN
Le valet de pied, avec admiration. — Le prince de Madère!... dites donc, c'est hurph, 1 ça!... Ça vous pose tout d' suite une maison!... j'croia qu'on clierche des verres d'muscat, m'sieu Baptiste... yen a plus...
M. Baptiste, sans bouger. — Ben, y prendront aul'chose!...ya du bourgi^neà côté... alors, comme ça, vous croyez que Tprince est quelqu'un à poser quelque chose?... Ah! elle est bien bonne, CGW&Aki... {S' empressant vers le prince qui cherche à atteindre une branclie de fruits et la lui offrant.) Monseigneur désire des groseilles en branches?
Le prince prend la branche et la tient, tandis que M"e de Recta mange les groseilles. Ils s'éloignent.
M. Baptiste, reprenant sa conversation. — On t'en fichera des p'Utes groseilles en braachesl Eh! va donc!... Alphonse!!!
Le VALET DE PIED, satsi.— Oh\ vraiment!...
il a l'air si distingué!... il est très beau avec sa ferblanterie 1
M. Baptiste. — Oui, si on veut! y n'aura pas eu d'quoi s'faire faire un costume!... La mère de Frask aura refusé d'casquer... Les v'ia qui r' demandent du foie gras, là-bas ! . . . Fais-en ouvrir deux... Ah! çà! c'est l'rendez-vous des affamés, ici?...
Le valet de pied, revenant. — On rapporte l'foie!... Comme ça, c'est pas un douillard, rprince?
M. Baptiste. — S'en faut! mais c'est un truqueur! Quand les femmes n'I'adorent pas suffisamment, y lessive un'plaque et y vivoté quéqu' part... dans une petite bagooUe sous les plombs, rue des Abbesses, ou par là... Alors (pour le hig-life), y voyage! et pendant c'temps-là y crache ses impressions d'voyage dans un bouquin qu'on s'arrache « à son retour »!... J'entends raconter tout ça à table, moi ! . . . Parait qu'dans un voyage au Cambodge, il a peint les horreurs des privations qu'ça voua tirait des larmes... qu'on sentait qu'c'était vécu, qu'ont dit ces dames!... Je l'crois Iiien,
DiglIMbyGOO^IC
J46 DANS L TRAIK
qu'c'élait vécu!,., l'voyage au Cambodge a été inspiré par la chambre voisine d'Ia mienne, — j'étais sans place, — 63 degrés au soleil sous rtoit... y mangeait deux sous d'iait, des ronds d'saucisson et y n'gobîchonnail pour sûr pas tous les jours!,.. J'te crois qu'c'était vécu, les privations!,,. Quant au Cambodge, c'est un*aut'paire de manches!,..
Le valet de pied. — Et la patronne?
M. Baptiste. — En est folle 1
Le valet de pied. — Qu'est-ce que le patron dit d'ça?.,.
M, Baptiste. — lUen!... Le prince est très bien pensant! ... Ah ! cette fois-ci, y a pas, faut que j'me mette à servir aussi, v'ia 1815!...
Le valet de pied, regardant. — Qui est-ce, ■1815?
M. Baptiste. — L'invasion, imbécile!...