‹ Dans la brousse; sensations du SoudanChapitre 11 sur 11 · L'OISEAU PORTE-MALHEUR · texte numérisé non relu

L'OISEAU PORTE-MALHEUR

. . . Vous rappelez-vous votre Sophocle, ô Loli qui ne lisez jamais.

Ne dites pas non, car il est un vers inoubliable, un vers de Philoctète, qui va vous revenir sans efforts de mnémolechnie, compose qu'il est uniquement d' hélas! répétés, de «aï... ™xï... monotones comme des sanglots.

Vous vous en souvenez, n'est-ce pas, de celte plainte douloureuse où l'exilé met son angoisse, le blessé sa souffrance aiguë?...

ia

Eli bien I récitez-le, chantez-le plutôt, un peu vite, d'une voix de tète, — nos voix du lycée avant la mue; — et cette mélopée, puisque je ne puis en écrire ici la triste et grêle musique* vous permettra de vous imaginer le chant de l'oiseau porte-malheur.

Quel est, qui est cet oiseau?... Je l'ignore. De loin seulement, je l'ai vu, — d'assez loin. Sauvage, il dépiste les curiosités, et quand j'ai voulu le tirer, un bras toujours a fait dévier le canon de mon fusil.

« Ne provoquez pas le sort 1 » disait notre compagnon, le capitaine basque, un brave chevronné, dix fois blessé au feu.

Et je n'ai pas « provoqué le sort » . Seulement, d'aucuns parmi nous raillent le vieux "seau. Leur jeunesse imaginé

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cTimiler le soir, et d'imiter à s'y méprendre, lorsque le camp s'endort sous la lune, le cri plaintif de l'augure ailé. Si bien qu'à la longue, à trop l'entendre, ce cri, on croit percevoir une résignation dans sa désespérance...

Mais l'oiseau se venge. Quand les étoiles pâlissent, quand nos foyers tombent au rose, quand le sommeil écrase fiévreux et valides, il se rapproche des tentes ou des cases ; et alors sa plainte s'enfle, s'élargit, plane comme un glas sur la brousse obscure ; et toutes les désolations de la terre, les révoltes, les désespoirs se lamentent en son frêle gosier ; et la peur surtout, la sinistre angoisse de demain, — du Demain qui sera pire. . .

Une fois, comme je l'épiais, réveillé en sursaut, et frissonnant, un pied encore dans le rêve,

je surpris le Basque qui l'écoutaït aussi, dressé sur sa couche, les prunelles blanches dans le noir.

« Il chantait comme ça, fit-il d'une voix basse et grave, a Hoa-Mock, à Bac-Lé, partout, au Tonkin, où j'ai perdu des amis ; et ici aussi, au Niger... Sûr! Il mourra quelqu'un!... »

Il n'est mort personne, — de ceux du moins que j'aime, — personne encore ; et mon propre sang bat impétueux, resté jeune et riche. . .

Il n'est mort personne. Mais tant d'espoirs, tant de rêves sont morts en moi ! Et dans le cimetière où dorment mes chimères, je le réentends parfois chanter, l'oiseau du Tonkin,

l'oiseau du Soudan,

— l'oiseau de partout.

UN BRAVE

A François Coppêe.

ai?

UN BRAVE

(( ... Sept ans!... Il y a sept ans de ça!

Comme le temps passe! Je crois toujours que c'est d'hier. . . »

Et le colonel se tut, les yeux au loin, dans le passé. D'abord, on respecta son silence; et puis, on élait vraiment ému dans le cercle d'habits noirs entourant son uniforme. Cette marche sur Lang-Son, ce siège de Tuyen-Quan, il les avait peu a peu, d'anecdote en anecdote, racontés tout entiers, sans phrases et sans pose,

IH.'l UN BRAVE

sans «je» surtout. Il parlait des autres, jamais de lui ; et sa parole nette, ses descriptions brèves , précises, ses mots simples, toujours justes, faisaient tableau, évoquaient les paysages et les batailles, sonnaient le vrai.

On le regardait, si jeune encore, maigre et sec, la peau cuite par tous les soleils ; on cherchait ses yeux clairs, dont la douceur embuée gardait la flamme des vingt ans sur ce visage de quarante; mais les yeux se dérobèrent, gênés, timides, car on lui parlait à présent de ce qu'il n'avait point dit, de son cinquième galon et de sa rosette gagnés à la pointe du sabre, là-bas, dans ces épiques journées.

Puis, quelqu'un — le docteur — le questionna sur le moral des combattants. « Voyons, n'y avait-il point parfois de défaillance quand on se voyait un contre dix, quand, les renforts ne venant point, on serrait les rangs en marchant sur le corps des camarades?... »

Le colonel releva la tête.

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coup, dis-je, il s'était vu en imagination couche dans la rizière, le crâne ou le ventre ouvert, agonisant. . . Et alors, il avait senti à ses reins ce vilain frisson dont je vous parlais tout à l'heure, une angoisse presque, et il avait eu du mal à se vaincre...

(( Ça le troubla quelque temps, cette fortune. Il fut quelques jours un peu. . . chose. Le malin, quand on se formait, — le matin seulement, et pendant quelques minutes, — il lui semblait dur de se battre... »

Le colonel s'était tu, ses yeux au loin encore, dans le passé. Et soudain, avec un bon rire vaillant, qui sonna comme un clairon :

« Ensuite, j'en ai repris l'habitude! »

LA GUERRE

A F. Masany.

LA GUERRE

Ce jour-là, nous arrivions devant Bac-Ninh, d'où les Chinois s'étaient enfuis. Et nos canons tonnaient pour rendre les honneurs au général en chef; et nos tambours ronflaient; et nos clairons fanfaronnaient l'apothéose. . .

Au pied des remparts, il courut comme un enthousiasme sur des bouffées de Marseillaise ; puis, par un étroit pont-levis, les troupes s'engouffrèrent, vibrantes du même pouls, affamées, harassées, glorieuses. Leur courant m'emporta.

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Chaque homme en passant décochait un coup aux devantures, éborgnait quelque volet. Sous des arbres, au milieu d'un carrefour, un autel les amusait ensuite, humble et pauvre ainsi qu'un calvaire breton, un autel consacré aux âmes vagabondes des morts, et chargé de misérables offrandes. Avec de gros rires les serrefile, l'un après l'autre, ébranlaient le fût chétif ; et l'autel s'écroula. Sur ses décombres, parmi les briques et les offrandes, des fleurs survivaient, déjà boueuses, de lamentables fleurs en papier. Un loustic les ramassa pour les ficher au bout de son fusil ; son voisin qui les lui prit se les laissa voler par un autre, et le bouquet, parmi les baïonnettes, courut comme un volant jusqu'à la citadelle, où la colonne se disloqua.

Dès lors, cherchant mon gîte, je dus battre les rues, tout seul. Disparus les troupiers, éteint le bruit de leurs pas, le navrement des choses

LA GUERRE

(( Défendu, me répondit l'Arbi en riant, macache tirer! » Et, durant notre colloque, le blessé disparut dans la nuit tombante.

Le lendemain, je quittai Bac-Ninh. Sur le pont-levis, il me fallut fendre le flot des paysans annamites qui, rassurés sur nos intentions, accouraient, chargés de paniers, afin de piller, après les coolies, la ville abandonnée par leurs compatriotes. Un peu plus loin, au bord d'une rizière, je revis le Chinois, couché dans la verdure des jeunes épis, et plus grand.

Déjeté, les membres mous, il ne tamponnait plus sa blessure. Le trot de mon cheval fit, en passant, lever des mouches.

Au-dessus de la Brousse

et de la Vie

A Jean Ajalbert.

Du lundi soir 5, au mardi matin 6 mai.

Les pluies du malin, les pluies dont je m'effrayais, ont débarbouillé le ciel. Dans l'air bleu flotte une joie; et la soirée s'annonce très douce, un avanl^goût d'été dans sa printanière fraîcheur.

Cependant nos impatiences grimacent. Nous devions partir à cinq heures ; il en est six. Une foule entoure le ballon, l'habituelle foule, à La Villette aujourd'hui, conviée par Le Figaro, et

que la Marseillaise d'une fanfare municipale, la bénédiction en écliarpe de « monsieur le maire » !

On est parti.

Cela s'est fait tout d'un coup, sans qu'on sache, durant qu'on répond encore aux souhails de bon voyage. Un vétéran de l'aérostation , M. Gabriel Yon, a fait larguer les dernières amarres et « Le Figaro » a filé.

Oh! si doucement!... Car elle ne déçoit pas, ô bonheur! la félicité tant attendue; et, pour une fois, les voyageurs de l'air ne nous ont point menti dans leurs livres.

Doux, infiniment doux en sa rapidité, ce premier vol, ce bond plutôt, s'opère sans secousse : nous n'avons point bougé; l'horizon seul se meut; l'usine se rapetisse, l'écoulement

une initiale, la monstrueuse lettre d'enseigne que signe le soleil moribond. Là, rougeoie, puis s'argente et scintille le dernier adieu des clartés défuntes; là, l'eau s'attelle à des reflets changeants, charrie des feux d'artifice, pour s'abîmer brusquement à la queue du paraphe.

Et d'autres détails me reviennent encore, d'autres aspects, les mille et un enchantements qu'on ne peut, si divers, ne point retenir, et que la sensation de l'irrémédiable impuissance des mots interdit cependant de s'essayer à traduire. Les musiques des phrases, les receltes du métier ne les restitueraient point, les gâteraient au contraire dans mon souvenir...

La nuit tombe, la nuit tendre. La terre seule est obscure. Nous demeurons immobiles, et, pourtant, le cheminement des feux en bas nous

notre passage peuple les terrasses de tabliers blancs?... On ne sait. On n'a pas le temps de s'orienter : voici Luzarches, et, tout à coup, de la terre définitivement obscure et silencieuse, monte à nous une chanson de grenouilles, le mélancolique concert des étangs endormis.

De Paris, nous perdons, nous retrouvons et reperdons encore le phare de la tour Eiffel qui repère notre course. Une buée jaune plane sur la ville ; on ne dort point là-bas ; et le recueillement des champs sous nos pieds en semble plus doux, plus mélancolique. Par moments, des éclairs de chaleur zigzaguent au-dessus de la cité disparue. L'orage va nous poursuivre. Nous nous arrimons pour marcher avec lui.

Énorme et rouge, la lune surgit. Sa rapide ascension déconcerte. Elle se meut comme une

femme, des traînes de nuages derrière elle, somptueuses el froides, lourdes et mouvantes. Ensuite, elle se fixe, nous regarde. Sur les baromètres enregistreurs nous suivons notre marche comme en plein jour.

Elle est étrange, celte lune. Sans doute ré serve-t-elle ses morosités pour qui la contemple de la terre. Elle n'est plus triste, quoique pâle à présent, et nous opprime de sa bienveillance. Bon enfant plutôt que sereine, elle dégage aussi du calorique : le thermomètre remonte el le gaz du ballon se dilate. L'appendice en queue de poire qui pend, ouvert, très haut sur nos têtes, s'ouvre el se referme en cul de poule. Un moment, il baille et laisse échapper des flocons blancs : notre excès de gaz s'enfuit.

« Tiens, dit Jo vis, Le Figaro fume sa pipe ! ... » On remonte, grâce au lest, et l'orage nous «u.»nt TW cumulas nous entourent; delà valus noie, et la lempêle nous emporj, il nous semble ne plus marcher.

jui, vus du sol, doivent être noirs

EN BALLON 25l

et menaçants, c'est pour nous une ouate que parfois traversent les rayons lunaires. Alors des paysages de nuées se révèlent, inattendus; avalanches de neige, des irisations, toute une magie inconnue, fantastique, dont la vaine description semblerait une gageure. Nous flottons dans l'irréel. Les chimères ont pris corps.

Par instants, au-dessous de nous, a un millier de mèlres, un cirque se creuse dans les nuages, laisse entr'apercevoir des champs, des maisons. D'un bastringue villageois, il monte une musique, puis nous nous reperdons en haut, sans plus d'autre bruit qu'un égouttcment monotone, un discret ruissellement sur la soie de l'aérostat. Et nous ne voyons plus d'éclairs, et nous n'entendons pas le tonnerre»

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