I7O L INCENDIE
venue, les chassait. Il faisait aussi clair qu'à midi. De loin sur la piste prochaine, nous pouvions désigner les cimes que l'incendie rejoindrait tout à l'heure et qui nous éclaireraient plus fort.
Sur nos têtes des oiseaux filèrent dont on distingua les ailes colorées; et, sur nos flancs, des animaux durent aussi s'enfuir, car des craquements tout près coururent, des sillons de feuilles froissées, où tout de suite se rua la flamme...
Notre envié de sommeil était loin. Nos noirs sifflotaient, heureux de n'avoir plus la corvée des torches...
A la halle horaire, au bout de cinquante minutes, on se reposa, — sans mettre pied à terre, l'ennemi trop près. Même on repartit avant la fin normale de la halte, car des bouf-
A Paul Bourget.
Blesses ou malades, ils étaient une vingtaine qui, du Haut-Niger, descendaient vers Kayes pour y prendre, en chalands sur le Sénégal, la route de la mer, — la route de France...
Chaque halte cependant enfiévrait de querelles leur triste convoi, les soldats se disputaient entre eux, comme entre eux les gradés. Trop longues pour les plus invalides, les étapes
A quatre ou cinq heures du matin, le chef du détachement secouait derechef tout son monde. Les noirs allumaient de nouvelles torches, et le voyage recommençait, pareil, à la fraîcheur près, tant exquise. Le poitrinaire noir toussait plus fort; quelques blancs grelottaient, les plus fiévreux. Les autres dormaient sur leur cljeval, glissaient quelquefois, remontaient, s'endor-
maient encore. Et, à la seconde halte horaire, le jour éclatait, brusque, comme brusque était tombée l'ombre, la veille.
sîtionner des indigènes. Et cette idée les ralliant tous, on revint au malade. Quatre des noirs, au lieu de leur fardeau habituel, empoignèrent Gestel, le chargèrent tant bien que mal sur leurs épaules; et, derrière eux, le convoi reprit sa marche, un long temps poursuivi par les cris du légionnaire préposé à la surveillance des bagages abandonnés, qui recommandait de vite lui renvoyer les nègres et auquel les Allemands répondaient par de gros rires, très amusés de sa faction.
(( Ça va, Gestel? » disaient de temps en temps ses camarades.
Une répondait toujours point, agitait seulement une main encore ; et Ton alla longtemps ainsi dans la furie de la lumière et de la chaleur, a travers l'éternelle brousse.
l' I96 LE CONVOI
a Et puis, laissa tomber le télégraphiste du ' génie, seul ou pas, le pauvre bougre a son
compte, j'en ai peur. Vaut même mieux qu'il ' soit dans une case à se reposer. S'il doit en
réchapper, ce sera plutôt là qu'a Kila. On crève ferme à ce posle. Nous en avons enlerré trois en décembre en descendant à la colonne. C'est le Ségou de ce côté-ci. . . »
Ils se turent encore, et ils semblaient tout aux tourterelles sautillant devant eux sur la sente, ou aux perdrix qui se levaient sous les gommiers a leur approche. Mais, tout à coup, Bannalec, s'arrêtant, les arrêta.
« N. . de D. . . I J'ai encore là dans mes fontes un tout petit brin de tabac, mon restant, que j'avais caché... Partage, n'y aurait pas une cigarette pour chacun... Faut que je le lui porte!... »
Et, ce disant, il tourna bride, piqua sa bête, et s'en fut au triple galop. Quand il dévala dans le village, entre les cases rondes, de loin il aperçut le petit fourrier assis devant sa porte.
Le malade s'était traîné la, et son œil fixe, obstiné, guettait la route par où s'en était allé le convoi. — Le quartier-maître n'osa pas descendre : « Tiens, vieux frère! » bégaya-t-il en lui jetant le tabac. 11 voulut parler encore, mais les mots se refusèrent, sortirent en breton.
Gestel alors releva la tête.
ce Kénavo! » murmura-t-il.
A ce « merci » breton, le marin sentit un frisson glacer son échine. Un pays? Un pays?. . . Mais le petit fourrier secouait la tête : « Non, non, chuchotait-il dans un souffle, mais j'ai été en garnison à Brest. . . » De la main, il renvoyait le visiteur. « Adieu ! . . . Adieu ! » . . . Alors, sans piqûres d'épingle, son cheval remporta le quartier-maître cramponné à la cinquième rêne et sanglotant dans les crins.
Badumbé, Dîoubéba, les bords du Backoï, Bafoulabé, prenait le train primitif menant à Kayes. Puis c'était la descente du Sénégal, de longs jours, la quarantaine à Matam, l'eau jaune, luisante, les berges inhospitalières, Saint-Louis enfin, un autre train, Dakar, la mer, le paquebot, et Bordeaux, et Paris, — maman ! . . .
Lorsqu'il s'éveilla, le soleil ardait dans l'em-
ri
^ cadavre. Une horreur l'étreignit, une épou-
| vante le souleva; et, tendant les bras dans la
nuit, il hurla d'angoisse.
'À L'aube reparut, l'inexorable incendie, la te-
,'* nace chaleur; et l'ombre ensuite, et le jour
encore. Il ne distinguait plus sa veille d'avec son délire; et il n'avait plus l'air de souffriren une ivresse tranquille. Penchée sur lui, la négresse le contemplait de ses bons yeux attendris, s'empressait à rafraîchir ses tempes, ses lèvres, sa poitrine. A travers un brouillard, il la regardait, lui parlait, l'écoutait sans l'entendre, lui répondait encore quand elle était partie ; et il lui racontait des choses très longues, très douces.
Le troisième jour au soir, comme elle s'éloignait, il la retint, se blottit contre sa vieille
LE convoi aoi
poitrine ; et peut-être comprit-elle le dernier balbutiement de ses lèvres, car elle demeura.
(( Maman... maman... »
Après, il ne bougea plus. Le coma noya sa pensée, vernit ses prunelles tendres. Son front et ses pieds se glacèrent; et les chiens du village hurlèrent dans la nuit.
Le matin, quand les porteurs, envoyés de Kita par Busseau, arrivèrent, leur brancard sur la tête, le petit fourrier dormait le grand somme. La vieille négresse chassait les mouches de la figure du loubab en l'éventant avec son livret.