RAVIN DE L'HYÈNE
(Kilomètre 63)
Ravin de V Hyène l... Deux ou trois fois, il épela tout haut ces six syllabes. Hein?... pas
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saient de dessous les arbres proches : Denizot, le grand Claude* IMpeuel*. deux oa trois autres
à qui ces C<.ws a:t soir fournissaient un prétexte à sortie. l\xvasion daller retrouver leurs bonnes amies le lou^ du canal.
<v PassiMnoi uu>n carton!... Vite!... disait le grand Claude* la more tu\*Uea J pour se coucher^ * »
Ktx de* lois, il ne retrouvait pas le carton à dessin qu'on lui a>ait confie. rêternel carton où, continuellement retoquê aux exauiensdes tvole* d art* et métier** le jraud Claude enfermait* entre deux permanente* esquisses Vui- «u*i d\tf*t\*t & oV,V;V;< d\zrrfja*Si$$err*rnt et t^Nvm^'ii.* ey"<\v-A\ coupe, plan. profil, élévation* elo^V de* suppléments illustres de journaux populaire*» des livraisons de feuilletons el surtout des romances : — A*t* k$ sen-
l ne jolie wxix de ténor* ce Claude'... Quand chômaient les w cours du soir ^pour aduïtes> de
Service. — n° 278. De Kayes, 23 mars, heures 35.
Directeur voie ferrée à surveillant travaux
kilomètres 63 à j3.
Je n ai pas reçu votre rapport. Je vous rappelle que...
Le télégramme s'arrêta là, court. Le correspondant de Julien signalait : « Attente », — sans doute pour rallumer sa cigarette ou caresser de la botte l'échiné de son planton noir; — et le caporal Grenelle « attendit » la suite, patiemment, tout a son service.
« Oui, mon cher papa, je suis chef de gare !. . . » Il rejeta la lettre commencée, l'enveloppe prête, et haussa les épaules. Moins d'une semaine l'avait accoutumé a ses nouvelles fonctions. (( Chef de gare?... Allons donc!... Robinson, oui!... »
Cette heure d'après déjeuner, cette heure oisive, qu'en ses projets du premier jour il avait consacrée à la correspondance, demeurait en sa vie la seule halle où il pût penser, redevenir lui-même. La sieste écrasait, autour de la station, tous ses noirs : aiguilleur, terrassiers,
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d'avant retombait a sa tristesse laide. Mieux eût valu l'absence de tout train, le câble tout à fait coupé, l'angoisse d'espérer et de désespérer, — en un mot, la robinsonnade classique.
(( Tout de même, se disait-il, si j'écrivais a papa?... »
Par malheur, a ce moment, Julien regardait la pancarte : Dates de départ des courriers des divers postes. Baste ! il avait bien le temps, puisqu'il avait manqué la dernière levée... Deux semaines encore ! . . .
La lettre était toujours là, devant l'appareil télégraphique, entre le paratonnerre et la boussole. A chaque sieste Julien devait la reprendre et ne la reprenait point. Tous les jours, il trouvait des excuses : la chaleur, la fatigue, la date encore lointaine du courrier bi-mensuel. Mais c'était surtout une paresse a la pensée de tout ce qu'il aurait a dire, à peindre, à expliquer, pour bien mettre son père au courant. En son affection familièrement respectueuse, une pitié naissait pour le cher vieux chef du deuxième bureau (factage, grande vitesse), lecteur du seul Petit Journal, qui ne comprendrait point, ne
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Le matin, Julien Grenelle ne s'éveillait qu'à la sonnerie de son appareil. Les yeux gros, le geste gourd, il se dressait, s'étirait, tâtonnait jusqu'à son manipulateur, ne s'éveillait tout à fait que pour lire l'heure transmise par le fil et répondre un : « Ligne bonne. Tout va bien », dont les abréviations d'usage aggravaient encore la banalité. Ensuite, son oignon réglé, son exil de Robinson relié par un synchronisme d'horloge à une relative civilisation, si proche et si lointaine, il faisait le jour plein dans sa case, chassait d'un coup de pied la natte remplaçant la porte.
cœur étreint, quand, soudain, l'hyène venait sangloter et rire derrière sa case. Souvent alors il toussait pour faire du bruit; ou bien, pour ne pas se sentir isolé, il avançait un pied hors du hamac, ta tait le corps de Semba couché sut une natte, devant la porte. Le nègre grognait, mais ne se levait point; et, dans l'atmosphère d'étuvc, le silence retombait, maintenant peuplé de chuchotements et de raies, d'une vie mystérieuse, obscure...
Pourtant, vers les deux ou trois heures du matin, une vague brise s'élevait, venue du cours lointain du Sénégal par le lit du marigot, une respiration humide, un soupir de cave. A ce moment, enjambant son noir, il rentrait, se jetait sur son lit, grelottant parfois. Et, se refusant à constater la fièvre, il accusait l'haleine du fleuve, se couvrait de sa capote, dont le gros drap bientôt trempé pesait ensuite a sa poitrine, endolorissait d'oppressions et d'angoisses de cauchemar son pauvre sommeil.
La chaleur croissait encore. Issu des saharas, le vent d'Est, plus sec, activait la combustion de la terre, aspirait les sèves survivantes. Les montants de la case se fendaient en craquant : le marigot était tari; et Grenelle, la peau gercée, les lèvres cuites, contemplait tous les soirs des pans de brousse flambant à l'horizon. Pour une étincelle envolée d'un foyer de (lionla, des incendies naissaient, cheminaient durant des heures sous un dais rougeoyant, jusqu'à ce que les arrêtât un mur de roche ou un plateau d'oxyde de fer; et, toute la nuit,
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s'indignât de ses frissons d'avant, de son trouble durant la danse de Penda... Car elles le hantaient maintenant, les Louise., les Marguerite, — Julia surtout, — toutes ses pâlottes compagnes des promenades à Saint-Remy, le long du canal, au temps où, comme Delpeuch et le grand Claude, il oubliait, à son tour, le soir, le chemin de la mairie... Depuis, c'avait été le régiment, Versailles, l'émancipation. ((J'ai lâché mon coq, disait le père Grenelle goguenard :
gare les poules! »... Et Julien revoyait, sur la route de Salory, la maisonnette de Félicité... Oh ! ce qu'elle lui serait chère, a celle heure, la plus laide, la plus dédaignée de celles d'autrefois !...
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Un matin, le train qui montait de Kayes apporta le courrier de France. Il n'y avait rien pour Julien (irenelle. « Le père serait-il malade?... )) Il chassa celle pensée, s'imagina plutôt le vieux chef de bureau oubliant pour un piquet à la Descente des voyageurs le départ du courrier. Ou bien il boudait, n'ayant rien reçu depuis si longtemps ! . . .
Et le caporal senlit une amertume lui gâter sa tristesse. Son abandon se précisait, et sa détresse jusqu'alors banale. Il pensa pleurer, ses nerfs délendus, eut honte ensuite de son enfan~
lillage ; et, le lendemain, quand le train de Bafoulabé passa, jour de levée de lettres, il n'avait pas écrit.
« Tant pis ! c'est bien fait ! . . . »
Disparu le convoi, le remords pointa ; mais le chef-poseur avait reçu de l'absinthe. Il lui en acheta une bouteille, but deux verres; et, cette nuit, le ricanement de l'hyène ne l'éveilla point.
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La chaleur ne pouvait plus croître. Une révolte travaillait la terre et l'espace. De temps en temps, — et, a la fin, des deux ou trois fois par jour, — le ciel se voilait tout à coup. Une tourmente accourait, livide, instantanée. Une trombe d'eau s'écroulait, le vent mort; puis l'azur succédait, comme en un ciel de théâtre, au bout de quelques secondes, aux nuées jaunes ; et le soleil ressuscitait a l'Est, chassait au couchant la tornade, dont le tonnerre grondait encore. Du sol, une vapeur montait, lourde et grisante, la transpiration du sol fécondé.
fièvre le prenait. Il claquait des dents, transpirait ensuite. Il vida le flacon de quinine du sergent Vincent ; puis, un point de côté dans la région du foie le gênant pour marcher, il serra plus fort sa ceinture de flanelle.
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A la fin d'avril ou de mai, suivant la force des pluies, le service de la voie ferrée devait se suspendre.
(( J'irai bien jusque-là !.. . » se disait-il.
Mais, un jour, un sous-officier descendit du train, resta jusqu'au lendemain à la station, pour inspecter les travaux opérés sur cette fraction de ligne en vue de l'hivernage. Julien lui céda son lit, l'installa. Or le sergent, en faisant sa toilette, le matin, sortit de sa sacoche une glace à barbe. Grenelle, déshabitué de ce luxe, la lui emprunta et ne se reconnut point,
Ce n'était pas à lui, n'est-ce pas, ce visage hâve, ces orbites creuses, ce nez mince, presque aigu, ces saillantes pommettes, ce teint jaune, cette tête de mort vivant plantée sur le cou décharné ?. . .
Il s'efforça de rire, de « blaguer », mais ta vue de ses gencives blanches lui rentra dans la gorge sa fausse gaieté, et, son hôte parti, l'enfant s'alita.
Deux ou trois jours se passèrent. Il délirait... La sonnerie du télégraphe l'éveillait parfois. Il avait tenté de se lever, d'aller répondre, mais il était tombé à terre, et, depuis, ne se souvenait de rien... Si!. . des choses vagues, Semba le secouait : « C'est le derniertrain, chef! Fini, le chemin defé!... »
Depuis, rien ! . . . L'hyène, le tam-tam, Penda, la fille du poseur, le père Grenelle, Jules Verne, la bibliothèque, les singes, Robinson... Et des vomissements parfois, des éclairs de raison, n'éclairant que sa misère, que sa souffrance, —
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si démoli, d'ailleurs, qu'il ne pensait pas même à la mort et se laissait s'en aller tout doucement, comme en rêve. . .
« J'ai soif!... »
Penda ou Semba lui tendait la gargoulette ; mais souvent sa plainte demeurait sans réponse ; et dans sa tête vide, il les entendait rire, puis se taire tout à coup; et, à leurs soupirs, les devinait présents encore, tout proches, — abritant leur amour à son agonie.
(( Allons, Grenelle, un peu de nerf!... »
C'était Vincent. Le sergent avait déjà ramassé toutes les affaires du malade, en venait au lit.
(( Allons, Grenelle... le train va passer, et il n'y en aura pas d'autre de sitôt ! . . . »
Il rouvrit tout à fait les yeux ; il comprit, et une joie l'inonda, si forte, qu'à peine appuyé sur Semba, il put gagner la caisse servant d'escabeau devant son appareil.
L'autre lui expliquait les choses, s'interrompait pour précipiter le déménagement ; et Julien
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— il traça quelques mots d'une écriture d'écolier :
(( Oui, chef de gare... C'est-à-dire que je l'ai été. . . Malade. . . Mais ça va bien mieux. . . Je vais rentrer en France. . Je t'avertirai. . .
a Je t'embrasse bien fort. . .
a Ton fils qui t'aime. »
« La ! ça y est. . . Heureusement que j'ai écrit l'adresse d'avance... Tenez, voulez-vous cacheter, sergent?... Merci... »
Il s'abandonnait. L'autre le recoucha. Puis la réaction se produisit. Il vint à Julien un flux ' de paroles, des choses pressées qu'il fallait dire, qu'il voulait dire : « La route de Satory... Félicité... Il lui apporterait des plumes d'autruche... On en achèterait en passant à Saint- Louis... »
Et Vincent s'efforçait de le calmer :
(( Faites pas tant de projets, petit!... Ça
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feur peut-être?... Le caporal ne s'en inquiéta point; mais, plus pâle, avant de retomber sur sa couche, il embrassa d'un essai de geste, d'un regard vitreux, le familier paysage ; et Vincent, sans comprendre, l'entendit balbutier :
a Un vrai Jules Verne ! . . . »