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LA BULLE I I I

losanges du filet de cordes, avant de dire : « Mes enfants, il va falloir atterrir... », avant de jeter, déployé, le journal qui descend, plane, immobile, puis s'affole brusquement, tournoie en mouette blessée et s'abat...

... Bourdonnements d'oreilles, surdité presque agréable — c'est la descente... Une forêt veloutée se précise singulièrement — comme se fait-il que je puisse soudain détailler ses essences rousses et vertes, et ses géants à tête arrondie P Un murmure de cascade monte jusqu'à nous, en même temps qu'un parfum frais comme lui, un peu amer — celui des chênes après la pluie... Quelle fusée de cris d'oiseaux semble fêter notre retour à la terre î...

— Baissez-vous tous ! cachez les têtes et les mains ! crie la voix du pilote.

Nous n'avons pas eu le temps d'obéir que la nacelle, rabattue sur la forêt, drague les cimes des arbres avec un fracas de ramilles rompues

et de verdure déchirées. Au-dessus de nous, les flancs mous du ballon amaigri palpitent et luttent... Un coup de vent nous reprend et nous emporte ; j'entends la rupture musicale des fils télégraphiques et je me relève pour voir courir, en dessous de nous, pendus au guide-rope traînant, deux braves chasseurs rondelets, couleur de sillon, si essoufflés et si risibles... Nous les distançons vite et je me contracte toute à voir accourir sur nous, plantés droit en haut d'un champ incliné, deux noyers vénérables, qui ne céderont pas comme de simples fils de télégraphe. . . Mais le pilote est là I D'une main magistrale et rude, il nous sauve la vie, en tirant la corde de déchirure : un choc, et la nacelle, comme un panier qu'on retourne, nous répand sur l'herbe sèche d'un champ tondu, pêle-mêle avec le statoscope, le baromètre, les derniers sacs de lest, les fioles de vin, les pêches et, hélas ! les chocolats à la crème...

Guère de peur, et point de mal. Tout l'intérêt va au ballon qui gît, flasque, à la belle bulle crevée que chacun de ses atterrissages barbares tue, qui palpite encore et que chaque sursaut vide un peu plus de sa force agonisante...

30 Mai 1912,

...La lumière, d'un blanc vert, tombe d'une source unique, centrale, suspendue à la coupole du cirque. Elle s'abat, terrible, sur le ring et sur la salle ronde; elle repousse et dévore les ombre-s si sauvagement qu'en la subissant on ne songe pas à un secours, mais à une catastrophe. Il me faut quelques minutes pour habituer mes yeux faibles à ce resplendissement désolé, et plus longtemps pour que s'éteigne, autour des têtes, au long des balcons et des cordes du ring, le halo que

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crée l'excès de lumière et qui vibre, magiquement violet.

Le cirque est plein du murmure marin qui monte des foules massives, et celle-ci compte autant de têtes qu'une ville entière. Ce murmure des foules calmes, qui s'enfle et s'apaise, et ne se tait jamais, je l'écoute avec soin, de la loge haut juchée que je partage avec quelques <( tourneurs » de cinématographes ; je l'écoute en me penchant, comme si je voulais découvrir ses sources mouvantes, insaisissables comme les moires d'un champ de seigle où court le vent... Au-dessus de moi, la foule a envahi les galeries, elle semble s'accrocher aux murs et épouser paradoxalement la courbe de la coupole, comme l'essaim se colle sous le calot de paille de la ruche...

Les visages, que je commence à détailler, pâtissent de l'intense et verte lumière. Sous ce flamboiement d'astre triste, le teint des hommes tourne au brun de bile ou s'éclaire d'une pâleur

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épouvantée. Les femmes, maquillées, se colorent de mauve-fuchsia — un cou, soigneusement enduit de blanc liquide, brille comme un fût de marbre bleuâtre... Une robe rouge, dans une loge, une autre violet cru, une autre, émeraude, requièrent l'œil parmi le noir des fracs, et l'obsèdent : elles sont là, acides, importantes, comme des signaux aveuglants sur une piste sombre...

Tout là-bas, tout en bas, au centre d'un carré blafard, fermé de cordes tendues, deux petits hommes nus subissent les dures fantaisies de l'illumination morne. L'un paraît tout jaune, plus foncé que ses cheveux blonds. L'autre, de la nuque aux chevilles, est d'un rose vivant et bistré.

Pour mes médiocres yeux, c'est un amusement que de les voir si mal, simplifiés, légers — l'air de jouer, avec leurs gros gants, en chats qui roulent des pelotes... Mais, ensuite, j'isole, dans le médaillon rond de la lorgnette, un groupe athlé-

tique et si proche maintenant que je distingue le grain des joues rasées, les raies fines qui divisent les cheveux lisses, et l'étoile de sang frais qui décore l'un des champions — le blond, le plus jeune — au front, entre les yeux, juste à la place où la Belle Ferronnière attachait une pierre précieuse. Ce joyau rouge ne dépare pas la jeune figure du boxeur, encore intacte, car le match vient de commencer ; la bouche fraîche et fermée, qui discipline son souffle, ne porte point de meurtrissure, non plus que la face prudente, courte, un peu doguine, du champion américain.

Je ne m'applique pas à compter les coups qu'ils échangent. Cette chorégraphie redoutable, qui les lance d'une corde à l'autre, je laisse un aréopage l'évaluer en points et en chiffres. Ma place est dans cette foule passionnée, assez ignorante pour retentir d'un « oh ! » angoissé à chaque claque, bruyante et inofîensive, du gant contre

le gant, assez sensible pour s'émouvoir d'une maternité patriotique pour son champion, pour le petit Français blond, et haleter selon qu'il s'essouffle.

Ma place est bonne, parmi des tourneurs de « ciné » dont la main moud d'un mouvement invariable, comme animée d'une force autonome, parmi ces parieurs congestionnés dont l'anxiété se dépense en cris soudains, en exclamations incompréhensibles, en hurlements anglais — près de ce jeune homme muet, nerveux, qui vient de m'empoigner le bras inconsciemment parce que le boxeur blond est tombé sur les genoux... mais il se relève, et la main qui meurtrissait mon bras se desserre, glisse et s'en va, sans que le jeune homme muet ait tourné les yeux vers moi...

...Les minutes, strictement mesurées, de pause et de combat, se succèdent. Des fusées de cris et de sifflets, qui menacent le champion étranger.

m'annoncent, sans me l'expliquer, un coup discutable... Le son du gong tantôt livre, inertes, volontairement évanouis, les deux adversaires aux mains de leurs soigneurs, tantôt les ressuscite, mouillés de sueur et d'eau, moins blancs, moins jeunes que tout à l'heure... N'y a-t-il pas, dans l'œil agrandi du Français blond, une fixité tragique et peut-être désespérée ? Non, il a toujours sa rapidité qui déjoue et devance la pensée, qui arrache à la foule des exclamations ravies et déconcertées, comme certaines ruses infaillibles des animaux véloces... Non, il élargit toujours et bombe son dos étonnant, qui semble le protéger tout entier comme un bouclier de muscles... Mais aussi son rival froid, puissant, est toujours debout.

Je n'entends presque pas le choc mat des poings formidables, mais ils écrivent leur poids sur la chair nue, et tel coup muet, dont je n'ai perçu que le départ rapide, épanouit une large

fleur sanguine sur une épaule, sur un sein, ou gonfle une joue couleur de brugnon blet...

Pendant les pauses, le bruit de la foule grandit. On dirait que — presque silencieuse durant les reprises, au cri ou à l'applaudissement près — elle s'accorde, à l'exemple des combattants, de brèves détentes, des récréations hâtives ; au coup de gong, elle se tait, bridant son émotion, et l'aile des éventails même s'immobilise aux mains des femmes...

C'est alors qu'il faut observer, sous les grands chapeaux, sous les turbans de perles, les changeants visages féminins ! Est-ce pour le jeune champion blond, ou pour l'argent du pari, ou dans l'espoir d'un mortel knock-out qu'elles se passionnent ? L'issue du combat est proche, et l'angoisse de ces dernières minutes frémit sur les paupières soulignées de bleu, sur les lèvres assombries de fard... A quel amant celle-ci montra-t-elle jamais ce masque figé, bouche ouverte

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et mâchoire tombée, ces yeux béants, ce visage quasi mort à force d'attention... Une autre se contracte toute en une grimace amère ; une autre encore compte les coups par autant de tics maladifs... Un vieillissement subit les châtie et leur inflige les visages qu'elles retrouveront seulement l'hiver prochain, autour des tables vertes de Monte-Carlo.

Fièvre du jeu, sadisme qui s'ignore, excitation sportive — il y a aussi de tout cela, certes, sur les physionomies masculines ; mais une autre émotion fait de beaucoup d'hommes, ici, autant de champions immobiles, enchaînés à leur stalle, anxieux — car le boxeur français faiblit — sévères — car ils le glorifiaient comme une œuvre de leur pays — et tendres — car leur plus noble orgueil, leur fierté la plus désintéressée tient à sa victoire. Il est leur délégué, leur incarnation florissante, leur espoir... Va-t-il périr ?

...Le vingtième et dernier round jette l'un sur

l'autre, chancelants, les deux adversaires. Comme à bout d'équilibre, la foule, debout derrière moi, ondule en rangs rompus ; devant moi, des bras, des têtes se lèvent irrésistiblement... Un grondement singulier vient de naître, si profond qu'il semble sourdre de l'édifice même — prélude d'une clameur folle ; je m'aide à grand'peine de la lorgnette pour voir, sur le ring blafard, la mêlée de deux corps trébuchants, les poings gantés du Français blond qui frappent et refrappent, non plus avec la sûreté impérieuse de tout à l'heure, mais avec un redoublement aveugle, fourbu, comme puéril...

Puis plus rien — que des cris. Des cris sou- Terains, délivrés, triomphants, parfois fondus dans le tonnerre des battements de mains, puis qui reprennent, dominés par une aiguë et sauvage voix de femme ; des cris qui s'unissent un instant pour clamer trois syllabes rythmées : le nom du vainqueur... Des cris qui gagnent com-

me une flamme courante, auxquels je répondsmalgré moi...

Sur le ring envahi, il n'y a plus de boxeurs. Où donc le groupe herculéen et le vainqueur laborieux de cette soirée ? Sur le ring, il y a, porté et promené en rond sur des épaules, un grand enfant blond, enveloppé dans un peignoir de bain ; il a les joues et la bouche enflées comme s'il venait de pleurer beaucoup ; il tient d'une main un petit bouquet de roses et l'agite vers la foule fanatique, d'un geste tremblant et vague, avec un sourire tout plein de faiblesse convalescente...

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