LA FIN D UN TOUR DE FRANCE
nous grimpons sur le siège pour regarder, deîrière, un autre fantôme de voiture, et d'autres derrière celui-là ; on devine des bras agités, on entend des cris qui nous maudissent et réclament le passage... Il y a partout, autour de nous, le danger, la suffocante odeur grasse et brûlée des incendies commençants ; il y a en nous, et partout autour de nous, le goût démoniaque de la vitesse, l'imbécile et invincible envie d'être « le premier »...
Ce pendant les coureurs muets — tête modeste du cortège assourdissant — nous ont menés jusqu'à la voie du chemin de fer. où la barrière fermée immobilise un instant la coui^^e. Une foule claire, endimanchée, attend et acclame ; là encore, les petits hommes noirs et jaunes, chiffrés de rouge, se faufilent par la porte des piétons, franchissent la voie et s'éclipsent. Nous restons parqués derrière les grilles, furieux et comme frustrés. Le nuage de poussière, un instant abattu.
me laisse voir une triple file d'impatientes et puissantes voitures, couleur de route, couleur de boue — des chauffeurs couleur de muraille et masqués, qui guettent, prêts à dépasser, d'une embardée peut-être mortelle, le voisin de devant... A ma droite, deux hommes sont debout dans leur voiture, tendus en gargouilles par-dessus la tête de leur conducteur. Dans la voiture de gauche, un autre, noir de graisse et d'huile, se tient à croupetons, les pieds sur les coussins, et darde sur la route le regard de ses lunettes bombées. Tous ont l'air prêts à bondir, à frapper, et l'objectif de maint appareil photographique inquiète, braqué, comme un canon noir... Il fait chaud. Un soleil orageux couve toute cette férocité anonyme...
La foule cordiale, joviale, attend, tout le long de Poissy, les coureurs que nous rattrapons. Un bon gros père, un peu saoul,, veut témoigner son enthousiasme en étreignant l'un des automa-
LA FIN d'un tour DE FRANCK 89
tes noirs et jaunes, qui passe ralenti : l'automate sans visage détache soudain, sur la trogne du gros père, un poing terrible, et rentre dans son nuage comme un dieu vengé...
Avenue de la Reine, à Boulogne... La foule, de plus etn plus dense, a envahi le milieu de la chaussée, et, dans son zèle incommode, s'ouvre tout juste devant le gagnant, qui maintenant relève la tête, montre ses yeux exaspérés et sa bouche ouverte, qui peut-être crie de fureur... On lui fait place, mais la foule se referme devant nous qui le suivons, comme un champ d'épis serrés se remêle après une rafale. Un second coureur nous frôle, pareillement entravé par la multitude qui le fête, et sa blonde figure, pareillement furieuse, vise follement un point devant lui : l'entrée du vélodrome...
C'est fini. Il n'y a plus maintenant que la piste immense du Parc des Princes, emplie d'une foule étale. Les cris, les battements de mains, les mu-
siques, ne sont que brise au prix de la bourrasque qui m'apporta jusqu'ici et d'oii j'émerge assourdie, la tête bourdonnante. Mais je vois encore, là-bas, très loin, de l'autre côté du cirque, je vois se lever, s'abaisser, comme les deux bielles minuscules et infatigables qui suffisaient à émouvoir cette tempête mécanique, les deux jambes menues du triomphateur.
13 Juin 1912.
... Qu'ont-ils donc "è Comme ils crient, soudain... Ils crient joyeusemefnt, ils agitent les mains, et comme ils renversent la tête ! C'est au changement de leur attitude, puis en les voyant rapetisser, se tasser et fondre, que je m'aperçois que nous montons. Le Clément-Bayard vient de quitter le sol ; nulle secousse, nul tressaillement ne m'en a avertie. La graine de chardon mûre se détache ainsi du calice, par une ascension insaisissable, et devient flottante sans qu'on devine le moment oij elle cesse d'être retenue...
Ils fondent, ils fondent en-dessous de nous. Leurs cris nous parviennent aigus, clairsemés... Tout à l'heure c'était une foule pressée, encombrante, qui entravait la sortie du dirigeable. A présent ils salissent la place d'une poignée de grenaille noire...
C'est donc bien vrai, nous montons ! Ce balcon de fer, ce wagon sans siège que je comparais, dans le hangar, à un « tram » d'été ; ce plancher d'acier, cette passerelle toute de métal sonore et lourd, ces bagages entassés à l'extrémité fuselée de la nacelle ; et le groupe d'officiers instructeurs, et mes compagnons et moi, tout cela monte sereinement, suspendu au ventre soyeux du dirigeable, au ballon jaune comme un poussin neuf 1 Je m'obstine à fixer d'un œil hébété la petite foule noire, juste au-dessous de nous... Je ne puis croire... Mais les pétarades des moteurs, jusque-là muets, le vent vivifiant des hélices réveillent en moi la sensation rassurante
du mouvement, de l'effort, du voyage, et je me retourne avidement pour voir Paris venir à nous !...
Alors je cède brusquement à une allégresse totale, qui s'exprime en oh ! d'étonnement, en ah ! extasiés ; allégresse assez incompréhensible en somme : le fait de voguer à deux cents mètres au-dessus de Paris suffit-elle à l'expliquer ? . . . Allégresse cependant, joie sans ombre, sans âge, joie stupide de se pencher très fort sur la balustrade, pour constater avec éclat qu'il n'y a <( rien qui nous tient en-dessous » ! Joie différente de celle que j'ai goûtée lors d'un court trajet sur biplan, car le départ actif, bruyant, intelligent, l'élan de l'aéroplane bannissent le trouble dont je sors, l'inquiétude 011 j'ai pu douter un moment si je rêvais ou si, miraculeusement, je m'élevais vers le soleil comme une bulle...
Paris se déroule sous nous. On l'a photographié si souvent, du haut du ciel, que je le recon-
nais aisément ; le réseau compliqué de ses voies ^ ses places en étoile, son fleuve et ses îles forment un plan déjà familier. C'est à des détails de couleur, de relief que je m'attache, à des toits bizarrement bleus ou d'un rouge furieux ; les miroirs d'eau des parcs publics étincellent et s'éteignent, un train s'incurve comme une chenille qu'on agace... C'est de la compacité de la ville que je m'amuse, et de la trouver presque petite et désordonnée... Sa confusion étouffante ne s'arrête, respectueuse, que pour laisser un peu d'air aux beaux édifices : le Louvre et ses jardins nets reposent le regard, le dessin du Luxembourg se lit comme une claire image. Des verdures abondantes et jeunes, en charmilles régulières, font de chaque cimetière un attrayant enclos...
Mais par quels puits misérables, forés au plus épais des maisons modernes, descendent l'air chargé et l'avare lumière ? Que nos logis sont difformes et couleur de beurre sale, auprès des
édifices anciens, d'un gris délicat et éternel I Les vieux quartiers sont les plus beaux, eux que le temps, la suie, la pierre effritée, la pluie charbonneuse ont couverts d'une cendre nuancée. Je me penche, avec le regret de les dépasser si vite, sur leurs derniers jardins, séquestrés au fond de noires bâtisses, insoupçonnés des passants, languissants et parés comme de précieuses captives... Ne volai-je pas, les premières minutes, au-dessus d'un de ces parterres, celui où fleurit un acacia, près d'une tache allongée de gazon, celui où brille un toit de vitres h.. Je ne sais, je n'y ai pas songé... L'idée que j'ai — là-bas, du côté où la Seine miroite et tourne — un abri où tient tout ce que j*aime m'effleure un instant, mais sans chaleur et sans force. Mon plaisir, trop nouveau, trop vigoureux, oublie inhumainement ceux d'en bas...
Ceux d'en bas, je les distingue encore. Ils sont noirs, agiles comme des insectes travailleurs, et
parfois immobiles, soudain, par groupes : à leur arrêt, nous savons qu'il nous contemplent. Notre prodigieux passage, qui fige les hommes, disperse les chiens ; noirs, jaunes, blancs, leurs dos courent de tous côtés et se cachent...
Mais... C'est déjà fini, Paris P... Tout petit Paris, traversé en quelques minutes !... Nous montons, nous tournons... La queue effilée du dirigeable décrit, sur l'horizon que la ville enfume, un arc de cercle aisé : la campagne maraîchère, verte, quadrillée, apparaît. Plate, florissante et peuplée, elle n'a guère d'autre beauté que sa richesse, cette fausse loqueteuse rapetassée de cent velours. Nos regards plongent dans les blés verticaux, dans les seigles légers, comme dans le poil profond d'une peluche ombrée... Ça et là des villas joujoux enferment leur arpent de terre, d'arbres et de fleurs, dans une enceinte de murs neufs, et l'on songe aux limites puériles que les enfants dessinent, avec des graviers blancs ou des coquilles, autour d'un fort de sable...
Tout devient, sur la terre, d'une précision extrême, et plus petit encore, et simplifié, à mesure que nous montons davantage. Je m'écrie : (( Oh ' regardez ! ils ont peigné si finement ce champ... Et pourquoi ont-ils dessiné là une route si capricieuse ?... » Ils... Depuis mon départ, je parle d'eux comme si je ne devais plus redescendre sur la terre. Il y a deux races : ceux d'en bas et nous, nous les passants du ciel. La nacelle emporte deux ou trois voyageurs qui, comme moi, ascensionnent pour la première fois ; je les vois, comme moi, curieux et détachés de ce qui se passe en bas, étrangers aussi à l'idée de la chute, du danger, même du vertige, adaptés du premier coup au miracle du vol. Nous inventons, pour l'imposer à ceux d'en bas, une architecture nouvelle, une coquetterie décorative qu'ils déploieraient pour nous, rien que pour nous...
Une sécurité exigeante émane de notre joie ; nous demandons au maître de ce beau navire
BlBilnrur-^.
lOO DANS LA FOULE
des voyages sans fin, des nuits bercées à trois mille pieds, des réveils dans les nuages, des crépuscules comme celui-ci, rouge et barré de noir, oii demeure assez de soleil pour que s'y embrase la flèche d'un village, de deux, de dix villages épars...
...((La nuit vient», dit l'un de nous. Nous ne pensions pas à elle tant le couchant demeurait clair, et clair encore le panorama de villages, de rivières vives, de routes bifurquées. Mais nous cheminons maintenant au-dessus d'une nappe sombre, une forêt d'un vert sourd, qui absorbe la lumière faiblissante... C'est la forêt de Compiègne, jetée là comme le lé magnifique d'une étoffe crêpelée. L'homme la ronge, hélas ! On voit sur ses bords des dentelures de souris et des brèches profondes, et des trous ronds, qui montrent sa trame nue.
La forêt de Compiègne I La fin du voyage... Je ne suis pas la seule ni la première à soupirer :
(( Quel dommage !... » On croirait, à la ferveur de nos regrets, qu'il s'agit non de descendre, mais de naufrager sur une côte ingrate...
Avec une infaillibilité tranquille de pigeon qui rentre au nid, le ballon se dirige vers son hangar de fer bleuâtre, visible encore au milieu d'un champ. Les prairies, les haies de sureaux grandissent, se soulèvent vers nous. Déjà des câbles tombent de la nacelle, au milieu d'un groupe de soldats, qui nous halent sans secousse... Nous sommes la proie des hommes sans ailes...
Là-haut, dans le ciel de juin, pâle encore d'un si long jour, rien ne marque notre chemin d'air, notre voie invisible. Il fait nuit. Mes pieds baignent dans l'herbe fauchée qui se fane, toute froide de rosée. Un arbuste frôle ma main, comme s'il l'avait cherchée; un lourd insecte, attardé, vibre et se suspend à mes cheveux... Que le
parfum des sureaux est fort, ce soir, et celui des syringas, du foin nouveau et des menthes humides I... La terre nocturne nous reprend et nous caresse dans l'ombre ; amie jalouse, un instant trahie, et qui rjeconquiert à force d'embaumer...
12 Septembre 1912.
... Une bulle qui monte dans l'air, ronde, bien gonflée, couleur d'or, serrée dans sa résille de filet : c'est notre ballon. Le petit panier qui nous emporte semble un accessoire gênant, propre seulement à retarder, à enlaidir ce beau sphérique dont le départ a l'hésitation légère, le caprice incontrôlable d'une aile, mais d'une aile rétive à la volonté de l'homme et qui se joue de lui.
Il monte vite, et nous le croyons lent. Sa lenteur imaginaire nous rassure, en nous décevant
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presque, car l'aéroplane et l'automobile nous ont appris à associer, routinièrement, la gifle d'air à ridée de vitesse. Le vent, qui couchait tout à l'heure le ballon encore amarré, et secouait les arbres du parc, le vent à présent, le vent — c'est nous, nous cinq. La nacelle contient — outre le pilote — le novice mais intrépide passager, l'avocat célèbre, la dame aguerrie et moi. Les flancs de la nacelle recèlent, m'assure-t-on, assez de vin,, de sandwiches et de chocolat pour que l'atterrissage en terre déserte offre l'agrément d'une garden-party.
Un sac de lest coule dans la Seine que nous franchissons, et crible l'eau avec un joli bruit de perles... Nous, nous sourions, confiants, étonnés seulement de progresser sans le secours assourdissant d'un moteur, sans laisser derrière nous un sillage de fumée, ni l'odeur de l'essence, de l'huile et du fer chauffé...
— Deux cents... deux cent cinquante mètres
seulement... Mes enfants, je vous en prie, une minute d'attention ! Nous laissons bien la tour Eiffel à gauche ?
— Mais oui, mon vieux, mais oui...
Le pilote seul trouble cette fête du départ. Sa sagacité dévouée gêne notre joie d'irresponsables, et qu'avons-nous de commun avec la tour Eiffel ? Quel besoin, au lieu de rester comme nous satisfait et contemplatif, quel besoin a-t-il, ce pilote, de tripoter des instruments inutiles et de pincer obstinément le lombric de caoutchouc qui pend au ventre rond du statoscope ? C'est tout juste si nous ne récompensons pas son zèle par une commisération injurieuse, en l'adjurant de ne pas s'agiter... Notre bulle couleur d'or monte, monte... Que n'imite-t-il sa sérénité ?...
— Nous dépassons la tour, hein ?
— Mais oui, mon vieux, mais oui...
Il est épatant, ce pilote I A l'entendre, on croirait que la tour Eiffel barre toutes les routes de
l'air, et qu'on ne sait pas si nous trouverons, à côté d'elle, un petit corridor de vent pour nous mener là-bas, vers ce beau sud-est voilé...
Le pilote, patient plus qu'il n'appartient à un homme, ne répond rien... Il regrette peut-être d'avoir emmené des fous dangereux... Et parce qu'il s'occupe de mesurer, à petites pelletées précautionneuses, le lest qui nous gare de la tour, il se fait traiter cordialement d' <( épicier ».
— Cinq cents... huit cents... mille mètres... Mes enfants, n'ayez pas peur de la secousse, je jette le guide-rope.
...Cent mètres de câble suivent à présent la nacelle, et au-dessous de l'extrémité libre du câble, il y a encore... brrr... il y a encore un kilomètre de vide... Un instant, le démon du vertige, suspendu au bout frétillant du guiderope, me fait signe... Mais c'est une faiblesse éphémère, et je m'en distrais vite en reconnaissant la banlieue parisienne, son dessus bariolé.
ses couvercles de zinc, ses places et ses bosquets, ses pelades et ses taches... Douze cents mètres... Paris s'éloigne, sous des fumées violacées, oij le blanc du Sacré-Cœur, sous un rayon de soleil, met une lumière crue et dramatique. Un orage, serré en boule dans un coin du ciel, semble descendre à mesure que nous montons. La beauté du ciel et de la terre, que notre ascension simplifie et grandit, nous apaise. Les bruits terrestres n'atteignent plus l'air vif où nous planons, et nous nous taisons longtemps, jusqu'à l'instant où l'un de nous dit à demi voix, malgré lui : (( Ce silence... »
...Paris s'est perdu, là-bas, très loin déjà. Une tache scintillante marque chaque tournant de Seine ; des parcs fermés de murs nous livrent le secret de leurs châteaux que défendent des futaies, la claire ordonnance, le naïf tapis de leurs jardins français...
— Quinze cents mètres...
Un air pur et sec, à goût de neige, éveille l'envie de manger et de boire ; le crépuscule proche, aussi, ravive en nous une solidarité peut-être inquiète, et le respect — enfin! — du pilote impeccable. La dame aguerrie lui tend un gobelet mousseux, le passager novice mais intrépide offre l'aide de ses longs bras, tandis que l'avocat célèbre promet au pilote une irrésistible plaidoirie, « dans le cas, possible en somme, oii une triste affaire de mœurs... »
Le pilote sourit avec mansuétude, comme un terre-neuve patient que harcèlent des petits chiens joueurs. Il nous laisse à notre plaisir tantôt grave et tantôt exubérant ; il nous donne tout ce qu'il peut du ciel sans oiseaux et sans nuées, du monde plat oii de lointaines forêts sont bleues, où des villes lancent autour d'elles leurs faubourgs divergents comme des rayons d'étoile ; il regarde cheminer, jusque sous la panse tendue de notre bulle d'or, l'ombre en