RÉVEILLONS
Une des heureuses, tenez, c'est cette grosse mémère, là... Elle a fini d'être jolie, elle a envoyé au diable les corsets à la mode, et son turban à la Mme de Staël lui va comme un anneau dans le nez... Et comme elle s'essuie bien la figure avec sa serviette !...
Pour ménager, au milieu de la salle, une place aux danseurs, on nous refoule encore contre la fenêtre, et les soupeuses, debout à présent, se font, pour les hommes, familières à la façon des sauvagesses, offrant la nuque, l'épaule nue ; elles ont une manière barbare de toiser l'inconnu, de se plaquer au mur pour y attendre l'hommage, ou l'outrage...
Debout aussi, prise entre la table et la fenêtre, je vide à petites gorgées un reste de Champagne tiède. De temps en temps, je presse contre ma joue échauffée une poignée de fleurs qui ont traîné sur la nappe parmi les cendres de cigares, et qui sentent le tabac froid... Quelqu'un se démène, là-bas, dans la petite arène centrale : je
vois bondir, par-dessus les panaches et les chapeaux de papier, une jeune tête de danseur aux cheveux lisses, aux joues frottées de rose...
Il me semble que je n'aurai jamais le courage de m'en aller d'ici. Il me semble que rien ne suffit à mouiller ma gorge sèche. J'étouffe... A tâtons, sous le rideau, ma main trouve et tourne l'espagnolette de la fenêtre : une bouffée verticale d'air neuf, humide, s'avance comme une lame, portant l'odeur de la nuit, du buis, des sapins mouillés : un jardin sommeille là, sous la pluie. En collant mon front contre la vitre noire, je distingue des lauriers luisants, des pins argentés en quenouilles, et plus loin, le balancement obscur d'un bosquet nu.
Gomme cette image nocturne m'est soudain familière ! Est-ce le vin et la fatigue qui inventent pour moi, à droite, à gauche, dans ce jardinet presque invisible, la terrasse inclinée et le perron branlant ? C'est ainsi, le front aux vitres, que je cherchais autrefois à surprendre, pendant