UN ORATEUR
{Aristide Briand)
II n'a eu qu'à se lever, à dresser sa longue taille et sa tête, élargie depuis peu, dont les joues se sont alourdies et affermies : le silence s'est répandu, et les premiers mots de sa voix, basse.
modérée, habile, d'un agrément musical, parviennent jusqu'au fond des tribunes.
Lentement il s'échauffe — je veux dire qu'il paraît s'échauffer. Le dos se voûte, les bras s'émeuvent — la tête ne bouge presque pas. Elle est soudée aux hautes épaules, elle ne hoche ni ne vire. Elle garde cette inclinaison qui dérobe l'œil à la lumière ; on devine seulement la pâleur d'un regard qui garde longtemps la même direction, qui ne volète point çà et là sur l'assemblée. Par instants l'orateur se penche et la courbe de son corps devient symbolique : on imagine, romanesquement, que l'ombre de ces épaules, de cette grande échine, peut couvrir la foule...
J'admire le jeu des bras, tantôt croisés avec force, tantôt balayant et brassant, sur le drap vert, des choses invisibles. Ce n'est pas assez de dire qu'ici le geste soutient la neutre correction de la parole — il la devance, la dépasse, et tra-
duit au besoin ce qu'elle se retient de dire. Il dénonce la menace qu'elle voile, c'est lui qui assène lorsqu'elle ne veut qu'elîleurer, c'est grâce à cette mimique ample, calculée, que le discours semble s'éclairer de chaleur cachée, de lumière devinée, de force qui se réserve et qui, en tenant secrètes ses bornes, donne la confiance qu'elle est illimitée.
Les longs bras, sinueux souvent comme l'herbe dans l'eau courante, dressent vers le ciel et parfois joignent deux mains très petites, délicates, à demi pliées, et qu'on croirait molles, si elles ne rendaient, en s'abattant sur la table, le son dur de deux crocs de fer.