LES VOILA, LES VOILA I I
Mais soudain elle pâlit, pince la bouche, danse sur place et s'écrie nerveusement :
— Les voilà ! les voilà !
— Les voilà I répètent les dames de l'échelle, le plombier jusque-là taciturne, le jeune homme serin et bien mis, tendus vers des arrivants que je ne vois toujours pas...
— Vive le roi !... Vive la reine !.. Vive l'Angleterre I...
Les dames glapissantes, le trotti^ blême et enivré, qui a deux larmes au bout des cils, le plombier qui acclame sans lâcher son mégot de cigarette, mes voisins tout à l'heure insignifiants, indifférents, tous donnent de la voix, lèvent les mains, agitent des mouchoirs, chacun dardant, pour aviver d'autant le foyer d'enthousiasme populaire^ sa petite flamme personnelle, courte, ironique exprès, tutoyeuse ou respectueuse, sincère partout, et qui se moque de soi par respect
humain, dès que le cortège a tourné le coin de l'avenue :
— Pas mal, tout ça, pas mal I... juge le trottin, que l'émotion enroue encore. Y a qu'une chose à supprimer : le chapeau bleu de la reine Mary.
LE SOm, LES ILLUMINATIONS
C'est beau, une foule. Celle-ci, égayée de chapeaux clairs, de visages féminins, coule d'un flot si lent que son courant est à peine sensible, sous les feux colorés de la rue Royale. Place de la Concorde, une indicible « colle » fige deux cents automobiles et plus. Aucune impatience ; on s'installe pour un bout de temps, bord à bord, comme sur la rivière anglaise. Des familles fusionnent, des jeunes gens échangent une ciga-
LES VOILA, LES VOILA I ! Sj
rette, les enfants perchent sur le toit renversé des landaulets... Derrière nous, il y a un grand pan libre de ciel d'avril, sombre, étoile, coupé par le jet de lumière lactée qui tombe de la tour Eiffel.
Les illuminations... Eh bien, non, ce n'est pas ça. Les maisons de la rue Royale, derrière leur double ruisseau électrique, tombent dans une ombre massive oii se perdent leurs drapeaux claquants. Le boulevard, éteint ici, allumé là, n'a que des touches de lumière. L'avenue de l'Opéra n'a pas éclairé ses guirlandes et noircit comme au lendemain d'une fête. La rue de la Paix triomphe facilement, et nous y apprenons surtout ce qu'il eût fallu faire et ne point faire. Un peu plus d' (( entente cordiale » entre les commerçants, un peu plus d'unité décorative, un peu de soumission à une idée directrice, qui a manqué, et Paris s'embrasait d'un incendie concerté.
réparti, bleu et jaune comme les trois fenêtres de cette commerçante habile, par exemple, ou rose d'aurore, ou tout arrosé de rivières légères, en émeraudes vives...
Zs-; regardant Houssard accusé d'avoir tué eî Madame Guillolin accusée Savoir aimé.
27 Juin 1912.
L'abominable journée d'internement, d'immobilité, d'étouffement, de déception ! Journée commencée dans l'attente d'une émotion neuve, journée qui rassemblait tous les lambeaux épars d'un beau drame, comme Donner, rapprochant les nuées, libérait la foudre ! Rien n'a jailli : ni cri, ni sanglot, ni aveu irrépressible, et l'in-
terminable jour s'achève dans l'ennui et la somnolence.
Avant l'entrée de la cour, le public, peu discret, manifestait pourtant une fièvre, une gaieté assez sinistres. Beaucoup de femmes venues pour elle, agitées d'une méchanceté mal cachée...
Je m'attendais à plus de gravité dans l'assistance. Ces messieurs de la presse judiciaire, débordant de jovialité, s'épanouissent en pronostics narquois. L'atmosphère ? un peu d'une répétition générale d'après-midi, et d'ailleurs voici Gapus. L'impression théâtrale se précise, si je détaille, sur l'estrade vide, des portes à demi brisées, des planches, des ballots mal ficelés, un bric-à-brac de décor miteux. Je me laisse gagner par la légèreté blasée de mes compagnons jusqu'à oublier que ces portes défaites ont servi de cibles, que ces ballots cordés contiennent des vêtements raidis encore d'un sang ancien.
L'entrée de Paul Houssard me rend à la réalité. Il est assis et ne montre que son profil. Pas une seule fois il ne se tournera vers la salle. Pendant sept heures, nous ne verrons que son profil honnête, quelconque, sauf la brisure têtue du nez. Cette brjsure obstinée et cette nuque sans inflexion me rappellent singulièrement le capitaine Meynier. Houssard parle, et c'est encore la voix du capitaine Meynier, voilée, embarrassée et douce, et jusqu'à ce hochement de tête bizarre qui dit « non » quand l'accusé répond : (( Oui, monsieur le président ».
C'est alors que commence le plus interminable, le plus soporifique dialogue entre le président Roussel et l'accusé. Dialogue ! que dis-je P monologue, monologue présidentiel, débité avec une lenteur, une monotonie exaspérantes ; des redites, des digressions sans utilité ; une insistance sans pénétration ; une minutie tatillonne à lasser toutes les oreilles, à décourager l'attea-
(xlx DANS LA FOULE
tion la plus passionnée ! Une intervention cinglante de W Henri-Robert, une réplique féline de M^ Maurice Bernard viendront seules, de loin en loin, interrompre ce ruissellement tiède de paroles, car Houssard, prostré, presque aphone, tiraillé de tics nerveux, n'oppose que des : <( Je ne sais pas, je ne me rappelle plus ».
Il murmure à peine, sans geste, et sa voix ne s'élève un peu que pour affirmer : <( Il n'y avait rien entre Mme Guillotin et moi. ))
Rien ne marque qu'il soit révolté par les questions très précises qu'on lui pose à ce sujet. Il nie simplement. Il proteste contre l'évidence, avec une sérénité bornée de galant homme.
Le bref et muet passage à l'audience de Mme Guillotin, sous ses voiles» noirs, le bouleverse. L accusé semble resseaitir sa présence comme une haleine, comme l'atteinte d'un vif rayon. Il respire vite, il avale avec peine, comme s'il avait les amygdales enflées. Il jette sur elle de
fréquents regards brusques, il penche vers elle, comme aimanté.
D'elle, je ne vois d'abord que le poignant spectacle d'une main gantée de noir, crispée audevant du visage dans un mouchoir blanc. Mais durant la suspension d'audience, alors que les curieux tentent sauvagement de s'approcher d'elle, je puis à mon aise regarder sa solide figure, toute fardée du feu mauve qui monte aux joues des rousses congestionnées. Elle a le front taurin, le nez obstiné, une ferme bouche de forte mangeuse et la plus splendide couronne de cheveux ardents, serrés, domptés à grand'peine, prêts à s'épandre, à bondir, si impatients et si enflammés que le calme, au-dessous d'eux, de deux grands yeux bruns semble un mensonge.
28 Juin 1912.
Mme Guillotin a parlé. Elle a cessé d'être la statue endeuillée et muette, embarrassée de crêpe.
On oublie la suffocante chaleur et l'odeur de chambrée parce qu'elle paraît, grande, traînant ses voiles et son manteau de; cachemire avec l'impatience d'une femme accoutumée à marcher nue et libre. La même curiosité goujate s'est levée sur son passage. J'entends, comme hier, des mots révoltants, des estimations de bouviers.
Elle se plante, droite, à la barre des témoins et j'écoute, avant ses paroles, le son de sa voix. Dès les premières réponses de cette voix nette, d'abord pincée dans la gorge par l'émotion, mais qui monte et nasille légèrement lorsque le témoin s'irrite, on est ûxé. Mme Guillotin fait tête à tous les dangers. Quelqu'un s'écr.ie derrière moi :
— Ah I là, là I son avocat n'a pas besoin de s'inquiéter. En voilà une qui peut sortir sans sa bonne !
A la suspension d'audience, un grand avocat appréciera d'un mot la <( manière » de Mme
Guillotin : (( C'est du Mme Steinheil, et du meilleur. »
Encore une fois, voici devant nous, noire et coiffée d'or rutilant, une incarnation de la vaillance féminine. Encore une fois je m'écrie : « Que c'est solide, une femme ! »
Celle-ci doit compter non seulement avec le tribunal, mais avec le public dont elle sent derrière elle l'aversion, le détestable souhait — le public qui la veut coupable ! Elle ne faiblit pas. Pleurer un instant et dire : « Je souffre ! Ma situation est affreuse », ce n'est pas faiblir, c'est changer de moyen.
Le ton de ses réponses au ministère public est celui d'une femme à qui on manque de respect. Elle dédaigne parfois la vraisemblance et il arrive que sa liberté d'expression avive les murmures hostiles ; mais ces murmures partent d'une assistance énervée, dont la sensiblerie s'étonne qu'une femme dise ces mots : <( L'assassin de mon
mari », « le crime », sans trembler ni baisser la voix.
Irritable, intelligente, Mme Guillotin ne prend pas toujours la peine de maîtriser sa colère. Elle jette des (( non, non » impérieux. Il lui échappe un frappement de pied qui sied à sa figure embrasée, à son front junonien, un peu bestial. Il semble que tout excès d'expression embellisse cette face colorée où tout s'anime dès que la bouche parle : narines avides, joues attendries de larmes, sourcils enclins à se rejoindre.
Elle fut coquette, à coup sûr, et orgueilleuse d'elle-même, heureuse d'inspirer l'amour. C'est avec une complaisance peu dissimulée qu'elle répète : (( Mon mari m'aimait passionnément », (( il ne voyait que moi », « M. Houssard avait pour moi une passion intense, véritablement anormale » (sic).
(( Monsieur Houssard », c'est ainsi qu'elle nomme posément, sans se tromper,, celui qui
tua pour elle et qui se défend d'être son amant. Il est toujours là, si pâle, si inerte, comme oublié. Mais il l'écoute parler, elle. Il tressaille et se dresse automatiquement quand on l'interpelle, puis il retombe, penché, tendu vers le délice d'entendre enfin la voix qu'il aime...
Durant la suspension d'audience qui suit sa déposition, Mme Guillotin se repose à la façon des athlètes pendant les trêves d'une lutte. Molle, détendue et laissant aller tous ses muscles, dormir toutes ses forces, elle attend le défilé des témoins. Craignait-elle cette théorie blême de domestiques renvoyés, de voisins venimeux, ce valet de chambre ricaneur et peureux, cette jeune Allemande indécise, et Mlle Laudereau balbutiante, tous ceux qui ont versé à l'instruction, contre Mme Guillotin et Paul Houssard, des flots de fiel, et qui se taisent maintenant, à la barre, qui reculent, balbutient, oublient, se rétractent et filent, le dos rond, sous le grand jour de l'audience ?
Nous sommes gênés, écœurés. Ces basses anecdotes de cloisons trouées, de rideaux soulevés, d'épingles à cheveux égarées, ce syndicat d'espionnage, de médisance, peut-être de calomnie, révoltent à la fin. Il s'en faut de bien peu qu'on ne se tourne, pour l'absoudre, vers cet être à la fois héroïque et veule qui n'ouvre la bouche que pour attester : « Elle est innocente. Je l'aimais... Elle n'a pas voulu m'appartenir... J'ai tué parce •que je l'aimais... »
Après Vajfaire de la rue Ordener.
2 Mai 1912.
...Il y a quelque chose là-bas... C'est plus loin que la foule, arrêtée par un barrage d'agents et de gardes de Paris, et qui se répand en ruisseaux inégaux sur les bas-côtés de la route, qui stagne en longues flaques noires. . . C'est derrière la poussière siliceuse et lourde qui vole comme l'écume des vagues... Il y a quelque chose là-bas, à droite de la grande route, quelque chose que tout le monde regarde et que personne ne voit...
Je viens d'arriver. J'ai déployé tour à tour, pour me pousser au premier rang, la brutalité d'une acheteuse de grands magasins aux jours de solde et la gentillesse flagorneuse des créatures faibles : « Monsieur, laissez-moi passer... Oh ! monsieur, on m'étouffe... Monsieur, vous qui avez la chance d'être si grand... » On m'a laissée parvenir au premier rang parce qu'il n'y a presque pas de femmes dans cette foule. Je touche les épaules bleues d'un agent — un des piliers du barrage — et je prétends encore aller plus loin : (( Monsieur l'agent... »
— On ne passe pas !
— Mais ceux-là qui courent, tenez, vous les laissez bien passer !
— Ceux-là, c'est ces messieurs de la presse. Et puis c'est des hommes. Même si vous seriez de la presse, tout ce qui porte une jupe doit rester ici tranquille.
— Voulez- VOUS mon pantalon, madame ? suggère une voix faubourienne.
On rit très haut. Je me tais. Je regarde la route, barrée de tourbillons intermittents. Je vise, comme tout le monde, un point presque invisible derrière la poussière et le rideau d'arbres : une bicoque grise, l'angle de son toit posé de biais... Je piétine sur place, en proie à une agitation badaude :
— Qu'est-ce qu'il y a .^ Qu'est-ce qu'on a déjà fait ? Où sont-ifs ?
L'agent, tourné vers la route, ne me répond plus, ma voisine, une personne en cheveux, qui abrite un bambin sous chaque bras, me toise. Je me fais très douce :
— Dites, madame, ils sont là-bas P
— Les bandits ? Mais bien sûr, madame. Dans cette maison, à droite.
L'intonation signifie clairement : (( D'où sortez-vous ? Tout le monde sait ça ! » Un gros
gars tranquille, contre mon dos, me renseigne :
— Ils sont là-dedans. Alors, crainte qu'ils réchappent encore, on va les faire sauter à la dynamite...
— Les faire sauter ? Ah ! là là ! Je paye dix qu'ils se trottent et qu'ils laissent Lépine en carafe !
Cette réplique sportive émane d'un jeune homme pâle et désabusé, qui témoigne par ailleurs d'une activité continue : il s'appuie sournoisement contre ses voisins, il me presse avec une fausse maladresse. Je gage qu'à la première occasion il va foncer tête baissée sous le bras de l'agent et filer sur la route vide...
Ils sont là-bas... On va les dynamiter... L'exécrable esprit spectateur s'empare de moi, celui qui mène les femmes aux courses de taureaux, aux combats de boxe et jusqu'aux pieds de la guillotine — l'esprit de curiosité qui supplée si parfaitemctnt au réel courage... Je piétine, je
plie le front pour me garer des rafales de poussière...
— Mais, madame, si vous croyez que c'est commode d'y voir quelque chose à côté de quelqu'un qui remue autant que vous I
C'est ma sévère voisine, la mère de famille. Je grommelle et elle me reprend vertement :
— C'est vrai, ça I Ça ne serait pas la peine qu'on soye là depuis neuf heures ce matin pour que vous vous mettiez devant moi au dernier moment ! Une place gardée, c'est une place gardée. D'abord quand on a un si grand chapeau, on l'ôte I
Elle défend son <( fauteuil d'orchestre » avec une autorité qui cherche — et trouve — l'approbation générale. J'entends derrière moi des cris rythmés de : (( Chapeau I Chapeau I », des plaisanteries qui datent des revues de l'année dernière, mais qui prennent ici une étrange saveur quand on songe à ce qui se passe là-bas,..
Soudain le vent jette sur nous, arec la poussière qui craque sous les dents, l'odeur connue, l'odeur saisissante de l'incendie : là-bas, ce n'est plus de la poussière qui aveugle la route, mais l'azur gris d'une fumée violentée par le vent... Les cris, derrière moi, montent comme des flammes :
— Ils y sont ! Ils y sont !... Entendez- vous ? J'ai entendu le coup ! La maison a sauté !... Non, c'est les coups de fusils !... Ils se sauvent, ils se sauvent I...
Personne n'a rien vu, rien entendu ; mais cette foule nerveuse qui me serre de tous côtés invente, inconsciemment, peut-être télépathiquement, tout ce qui se passe là-bas. Une poussée préparée, irrésistible, rompt le barrage et me porte en avant; je cours pour n'être pas écrasée; je cours en même temps que ma voisine et ses deux enfants agiles. Le jeune homme sportif et désabusé m'écarte d'un rude coup d'épaule, mille
DANS LA FOULE 5g
autres viennent derrière. Nous courons, avec un bruit de troupeau, vers le but plus que jamais invisible, là-bas...
Un arrêt brusque, puis un reflux me renversent à demi. Agenouillée, je me suspends à deux bras solides qui me secouent rageusement d'abord, puis me liaient ; je n'ai pas le temps de remercier :
— Oia sont-iZs ? Où sont-iZs ?..
Une ouvrière chétive, en tablier noir, halète :
— Ils sont sauvés 1 Ils courent dans les champs I Le monde court après eux !
Elle ne peut pas le savoir, elle n'a rien vu. Elle crie, elle raconte tout haut ce qu'elle imagine... La cohue nous reprend toutes deux, nous soulève ; je m'abrite un instant contre un homme très grand, qui se laisse ballotter et rouler froidement, ses deux bras levés soutenant en l'air un appareil photographique qu'il fait fonctionner sans relâche, au jugé...
La poussière, la fumée suffoquent.... Pendant que le vent déplace le nuage qui nous couvre, je m'aperçois que je suis tout près de la bicoque défoncée qui craque et flambe ; mais tout de suite la foule m'emporte et je lutte pour qu'elle ne m'écrase point... On crie confusément ; les voix sont rauques et enrouées comme celles des gens qui sanglotent. Une clameur se précise, s'étend et régularise le tumulte : (( A mort ! A mort ! » Je respire, grâce à une trouée...
— A mort ! A mort I
De nouveau me voici poussée, meurtrie, acculée contre l'arrière d'une automobile qu'on ouvre pour y hisser quelque chose de lourd, de long, d'inerte...
Aucun de ceux qui crient près de moi, autour de moi, ne distingue ce qui se passe ; mais ils crient par contagion, par imitation, puis-je dire par bienséance ?...
— A mort I A mort I
DANS LA FOULE 6l
Ce carrier blond aboie, mécaniquement, les yeux fixes ; un Méridional dodu grasseyé « A mort ! )) sur le ton dont il dirait u Mais parfaitement ! » ou bien bis ! au café-concert. J'admire, stupéfaite, deux midinettes, aussi gaies qu'à la foire de Neuilly, qui se tiennent par le bras, plient sous les bourrades, se laissent secouer et s'arrêtent de glapir : « A mort ! A mort I » pour éclater de rire...
Entre les têtes, entre les épaules mouvantes, la masure m'apparaît, enlacée de flammes... Un homme se penche à une fenêtre éventrée et jette en bas un matelas, des draps trempés d'un sang si abondant et si rose dans le plein jour de midi qu'il me semble artificiel...
— A mort !
Gomme les cris, ici, s'échauffent et s'enragent !... Je sens la voiture frémir, démarrer lentement. Il me faut derechef courir si je ne veux pas tomber sous les pieds de ceux qui la suivent...
Son passage semble aimanter et entraîner la foule entière...
Enfin je puis ralentir ma course, m'arrêter. L'automobile et son escorte hurlante s'éloignent comme un noir orage. Déjà la route blanche, du côté de Paris, se couvre d'une multitude volubile, encore à demi ignorante de ce qu'elle enveloppa. Désagrégée de sa masse, je demeure un long instant devant le bouquet de flammes nourries de bois sec, magnifiques et joyeuses, variées par le vent vif. C'est là qu'ils gîtaient..
Grain de foule opprimé et aveugle tout à l'heure, je redeviens lucide. Je m'en vais à mon tour vers Paris, pour y savoir à quel drame je viens d'assister...
23 Février 1913.
Je ne puis, de la place que j'occupe, les voir tous. Au premier rang, je reconnais facilement Soudy, Kilbatchiche, et Gallemin plus loin, et encore Dieudonné. Carouy, au second rang, m'apparaît de temps en temps, intercalé dans une frise bleue et rouge de gardes municipaux.
Je les reconnais, grâce aux journaux qui, depuis tant de jours, nous les montrèrent, faces, profils et nuques. Mais ils ne me semblent presque pas plus vivants, ici, que les instantanés et les croquis sans nombre qui me rendirent leurs traits
familiers. L'épuisement de douze audiences consécutives, sans doute, les fait mornes, ensommeillés, et ils subissent maussadement la triste lumière d'atelier qui tombe d'en haut, tamisée par la neige tourbillonnante. La raideur, la militaire carrure des gardes qui séparent les accusés soulignent la veulerie de certaines attitudes ; je remarque des épaules effondrées, qui ont l'air vides, et des nuques de travers comme on en voit aux sans-gîte qui dorment dehors sur les bancs. Une grande main, d'une laideur éloquente et terrible, cache et soutient une face penchée : cette main-là a visé. Cet index, élargi du bout, a pressé sans trembler — combien de fois ? — le meurtrier petit ressort... Je me répète cela, pour me faire peur, pour tâcher de restituer à la « bande » sa sinistre auréole. Il y faut un réel effort. Car aujourd'hui, Dieudonné, par exemple — en dépit du poil noir, plus noir sur le front pâle, du charbonnage des sourcils et de la mous-
tache — Dieudonné a la moustache raide et le regard veule. Callemin, à demi couché en avant, les coudes étalés et le menton sur ses mains croisées, Callemin myope, mobile, impudent, respire moins l'insolence que le contentement de soi. Ce potache à pamphlets ne dira aujourd'hui que quelques mots insignifiants, mais c'est dans l'expression de son visage, dans un haussement de sourcils, dans une lippe dédaigneuse, qu'éclatent à tout moment la joie d'une supériorité incontestée, le plaisir d'affirmer sa « culture » et d'exercer une ironie littéraire...
Le poison de la littérature !... En lisant les interrogatoires, en écoutant parler les accusés, je ne puis m'empêcher de voir en eux des intoxiqués.
Les moins atteints, les plus incultes, cèdent au besoin théâtral d'étonner le jury et le public, ceux-là prennent contact avec la littérature à la façon des enfants, des illettrés et des sauvages :
par le drame. Chez les simples de la bande se décèle la vénération de l'imprimé, le fanatisme du mot difficile : <( Ah I dis-moi encore des mots que je ne comprends pas J » criait à son amant, avec l'accent de lui jeter son âme, une midinette amoureuse...
C'est à ce cri-là que je pense lorsque Gauzy, après avoir soucieusement griffonné, se lève et lit, d'une voix appliquée : <( Je demanderai au témoin s'il n'a pas l'impression que je suis été trompé ; s'il n'a pas, dans toute cette triste affaire, la certitude, dis-je, que j'étais une victime.»
Cet homme, qui joue sa tête, cet homme, qui peut être innocent, a donc rédigé avec une sorte de plaisir sa phrase. Il a écrit « triste affaire » et « dis-je » entre deux virgules... Avec Gauzy, nous sommes très loin, évidemment, des boutades médiocres de Callemin, et Callemin — qui connuti aux audiences l'insuccès d'une vedette de quartier qu'on transporte au boulevard — ap-
paraît très inféreur à Kilbatchiche. Tous trois ont pourtant bu à la même dangereuse coupe : ils ont lu...
Quand Kilbatchiche se lève et commence à parler, on cède d'abord à l'attrait triple d'une jolie voix, facile et douce, d'un vocabulaire mieux que correct, et d'une tête régulièrement construite, sans bosses ni dépressions inquiétantes, 011 la mâchoire n'est point monstrueuse, oij le crâne, honorable, s'achève en un beau front chimérique. Mais à l'entendre d'abord solliciter — sans brièveté — l'autorisation de poser à un témoin quelques questions, puis exposer — et non compendieusement ! — une série de questions, je juge que c'est lui le plus malade. Parler, avec une fluide élégance qui semble ignorer l'effort, sinon l'effet ; parler, avec une modération de ton qui n'exclut ni la recherche ni l'exaltation ; parler, c'est pour Kilbatchiche un délice, pis qu'un faible, presque une manie.
Pendant qu'il achève une chevaleresque péroraison en faveur de Mme Maîtrejean, Dettwiller lève vers lui une face ahurie, où des yeux roses de lapin albinos clignent, d'admiration ou de sommeil ; Soudy ne détourne même pas son profil coupant où le nez long avance, tandis que le front et le menton fuient ensemble. Ainsi il ressemble — le cheveu long et lisse aidant — à certaines faces de Peaux-Rouges où, entre la joue aplatie et le crâne en pain de sucre, brillent deux yeux tout petits, impénétrables...
Debout et parlant, au-dessus du lapin aux paupières roses et du Peau-Rouge déteint, debout près de l'informe Bélonie, devant Poyer (celuici, nous l'avons tous plus ou moins vu, c'est le valet de pied dont on dit : « Sa figure ne me revient pas ))) Kilbatchiche continue, de sa voix nette et douce, il continue de leur verser le poison.
A travers la nuit où ils se sentent tous descendre, le mot, la phrase les charment encore, confusément, par instant... Même dans l'auditoire, on témoigne une espèce de déférence à la rhétorique de celui que d'aucuns nomment « le sinistre raseur »...
Mais que pense-t-il, celui qui parle à peine, et qui rêve si sombrement, le front sur sa main ? Celui-là, c'est Carouy, qui n'espère plus rien. Croit-il encore à la solidarité de ceux que nous avons appelés, romanesquement, la « bande » ? Il ne s'est pas tourné une seule fois vers eux, aujourd'hui. Il n'a rien demandé, autour de lui, à ces visages oij je cherche en vain le sceau d'une fraternité redoutable. Eteints par l'internement, comme Bélonie, comme Dettwiller, ou secoués, comme Callemin, d'une gaieté méprisante, ils ont l'air de gens que les hasards du meurtre et du
vol rassemblèrent ici. Je ne parviens pas à sentir, entre eux, cette chaleur de prosélytisme, cette émotion cachée, un peu démentielle, qui hausserait une association de coquins au niveau d'une phalange dlnsurgés... Est-ce à cela que rêve Carouy, désabusé PII n'a pas Tair féroce, il a l'air sagace. Son nez ouvert, son œil, sont d'un chien subtil ; le dernier « chien sage », comme disent les chasseurs, d'une meute démoralisée, où l'on a commencé à s'entre-mordre...
Dirai-je les cheveux courts, le col blanc, la lavallière à pois et le sarrau de Mme Maîtrejean ? On a fait à cette jeune femme qui figure, déguisée, en plein midi, aux audiences d'assises, un succès auquel je ne puis rien ajouter. Elle n'a besoin de personne. Son innocence agressive ignore le trouble, et — son costume autorise la comparaison — nulle actrice ne fît paraître sur les plan-
ches un (( culot » égal au sien. Culot qui demeure pédagogique — sa vive parole enseigne et châtie, le président Couinaud en sait quelque chose I J'ai bien cru, un moment, qu'elle allait lui coller cinq cents lignes. A cause du sarrau d'écolière, on s'est écrié : « C'est Claudine I » mais dès qu'elle parle, on s'aperçoit que c'est <( Mademoiselle ».
LA FOULE LE SOIR DES ELECTIONS
LA FOULE LE SOIR DES ELECTIONS
30 Avril 1914.
Est-ce, OU non, la même foule qui attendait sous la pluie, le mois dernier, les chars de la Mi- Carême ? Elles se ressemblent comme deux marées, celle-là, et celle-ci qui devant le Matin piétine sans avancer et bout sans éclater.
Ai-je sous les yeux des habitués de la badauderie, de ceux qui ont toujours une heure, un après-midi, une journée à perdre autour d'un accident, d'un défilé, d'une bagarre ?... Non, ils sont trop bien informés. Ils sont venus ici, de Montmartre, de Montrouge, ils n'attendent d'au-
tre événement que les lettres et les chiffres bleu& sur l'écran dépoli ; ils lisent en connaisseurs les noms de circonscriptions lointaines et d'obscurs ballottés... Il ne manque à cette foule aux visages mauves, levés vers les globes électriques, que la passion. Elle « connaît son affaire », mais pour l'heure elle s'en moque. Pis : elle s'en amuse. Elle acclame de temps en temps un nom, pour rire ; elle conspue, pour faire quelque chose. Quand l'attente se fait longue, entre deux « résultats complets », elle crie gentiment « hou I hou I » à tout ce qui passe, à l'auto qui se range péniblement près d'un trottoir submergé ; elle chante, de bonne humeur : « Conspuez l'auto 1 conspuez !... » Enfin elle s'occupe.
Un jeune homme, distrait par le voisinage d'une jeune femme agréable, clame tout à coup, par contagion : « A bas Millerand ! », puis se reprend : « Qu'est-ce que je dis donc ? Vive Millerand I Vive Millerand I »
LA FOULE LE SOIR DES ELECTIONS 79
Un seul beau cri, sincère, magnifique, unanime, salue, comme le bouquet resplendissant d'un feu d'artifice, la défaite de Thalamas. Cela prend, une minute, les proportions d'une allégresse populaire ; une petite dame gentille fourre son « édition spéciale » sous le nez d'un inconnu et lui saute au cou :
— Thalamas est battu, monsieur, Thalamas est battu !
— Oui, madame ! claironne le monsieur.
Il empoigne la petite dame sous le bras et ils s'en vont du meilleur accord, chacun brandissant son (( édition spéciale » comme un drapeau.
Que tout cela semble gai, quelle légèreté dans ce peuple, qui déguise et trompe, par des rires et des propos libres, son attente obstinée !... Légèreté apparente, car ce n'est pas le hasard qui l'a si minutieusement documenté. Elle est politicienne, cette foule ironique, j'aurais tort de m'y
tromper. Qu'il passe, sur ces mille visages maures, une parole de tempête ou le vent d'un affront, ils ne s'appellent plus les badauds, ils s'appellent la Révolution.