‹ Dans la lumière antique (volume 2)Chapitre 1 sur 2 · Dans la lumière antique · texte numérisé non relu

Dans la lumière antique

Une route dans la campagne, à quelque distance d'une des portes de la Ville. Celte porte est flanquée de remparts crénelés ; un reflet du soleil coucliant commence à y paraître.

La route est bordée de grands ormes jaunis et en partie dépouillés par l'automne ; elle est jonchée de traînées de feuilles mortes que le vent soulève et déplace. Entre les troncs des arbres, s'aperçoit une vaste plaine fanée, dégarnie de ses moissons, et parsemée de taches rousses et fauves de végétations qui pressentent l'hiver. Des brumes basses se forment çà et là dans les creux du terrain. Tout au loin, brille une étendue d'eau, fleuve ou estuaire, où se voient les mâtures de quelques vaisseaux. Le haut du ciel est traversé par une fuite rapide de nuages déchirés et sanglants ; le fond est occupé par une immense masse immobile et menaçante de nuées presque noires vers laquelle le soleil descend et où il va périr.

Deux hommes dont l'âge mûr approche de la vieillesse, sont arrêtés ensemble, auprès de la première borne militaire. L'un d'eux est vêtu d'un manteau de voyage d'une étoffe

t)AN§ LA LUMIERE ANTIQUE.

épaisse et sombre, qui laisse apercevoir la toge à large bande pourprée des sénateurs ; il porte un long bâton de route. Son compagnon, qui n'a que la toge seule, lui tient la main et semble prolonger cette étreinte comme pour l'empêclier de s'éloigner. Celui qui a le vêtement d'un voyageur parle ainsi.

l'Orateur.

Ne garde pas ma main, laisse-la retomber. Laisse mon bras débile et vaincu pendre inerte. Laisse mon corps lassé vers le sol se courber. Sous le poids de mon âme épuisée et déserte ;

Rien ne l'habite plus d'espoir ni de fierté ;

Elle est une urne vide au milieu de décombres.

Un écho qui se meurt dans un lieu dévasté.

Un flambeau consumé qui s éteint dans des ombres!

J'ai vu crouler tout ce vers quoi je me haussais. J'ai vu la Liberté périr dans ma patrie. J'ai vu choir la Justice, et j'ai vu le succès D'une tourbe haineuse, imbécile et pourrie.

Le sol de nos aïeux, s'il a jadis connu Des forfaits plus sanglants mêlés à plus d'audace. N'en porta jamais un qui fût plus descendu Dans une abjection aussi grossière et basse.

Le Nombre est devenu la raison de la Loi,

La Loi n est plus ainsi qu'un instrument du Nombre,

Elle a quitté la rouie inflexible du Droit

Pour des sentiers obscurs et tortueux qu'encombre

La haine ou l'intérêt chétifs de chaque jour ; Elle perd sa hauteur, sa suite et sa mémoire. Pour couvrir un calcul, toujours caduc et court. De son auguste nom devenu dérisoire;

Elle a chatigé l'antique et l'intègre teneur Oui la faisait suprême et sur tous tutélaire, Pour votre mensongère et brutale impudeur, Ediis de convoitise^ et décrets de colère.

Les meilleurs d'entre nous, ceux qui gardent cncor Le visage, le sang et l'dme de la race, La discipline ancienne, et le sens de l'effort. Les hommes d'un pays et non sa populace,

Sont suspects, menacés, écartés de l'État, Emprisonnés, proscrits. Et, sans eux, la contrée. Par un continuel et légal attentat.

De sa sève appauvrie, et comme démembrée,

Est descendue aux mains inaptes au pouvoir Dliommes sans dignité, sans force et sans génie. Oui, pour la dominer, vers eux Font fait déchoir , Jusqu'à plier sa gloire à leur ignominie.

L'histoire d'un grand peuple, et qui fut respecté. Ne se compose plus, jusquà ce qu'il en meure. Sur un fond de cynisme et de servilité. Que d'appétits d'un jour et de pactes d'une heure.

Les gradins du sénat sont garnis de profds Sortis des cabarets crapuleux de Suburre : Lèvres lourdes, fronts bas, regards ternis et vils, Visages où le sang semble une salissure !

Ces hommes vont traînant un parler de faubourgs. Empuanti du vin dont s'alourdit leur langue. Dans ces murs où Caton martelait son discours. Où Cicéron versait l'ampleur de sa harangue!

Inaptes à connaître, à comprendre, à prévoir,

Ils rcdidseiît l'histoire à leur propre ignorance.

Et ravalent si bas qu'il ne peut plus déchoir

Un pouvoir sans dessein, sans voie et sans constance.

Les injures, les cris, les lieux communs hurlés, Les pourparlers furtifs de marchés et de brigues. L'invective écumante, et les fiels exhalés. Et des brutalités sur des replis d'intrigues,

Tels sont, de jour en jour, les tableaux affligeants D'infamie à la fois sournoise et frénétique. Qu'inflige à nos regards ce ramassis de gens Où pas un cœur 7ie bat pour la chose publique.

L'étranger qui les voit emporte le mépris

Et d'eux et du pays qui permet qu'ils gouvernent;

Et les bons citoyens jalousent les proscrits

D'être loin des laideurs dont leurs yeux se consternent.

A travers la contrée un despotisyne épars, Occulte^ fourbe et lourd, se propage et s'enfonce ; La peur et le soupçon y mêlent leurs brouillards. Et dans ce demi-jour chacun tremble et dénonce !

Uâpre corruption délabre un peuple entier. Et, dans un dépravant et servile embauchage. Des bas emplois publics faisant un seul métier, Y suspend tout travail, et tant tout courage ;

En trafic mutuel, corrupteurs, corrompus,

S'acJietant, se veyuiant, se marchandant l'un Vautre,

Echangent, tour à tour mendiants ou repus.

Pour chaque heure où Ion rampe, une heure oii Von se vautre!

Le vieux sol paternel n'est qu'un vaste marché Où bruit de toutes parts un murmure d'enchère ; Sur les piliers publics le prix est affiché Que chacun vient offrir pour la voix populaire.

La ferme Discipline et l'équitable Loi,

Oui maintiennent un peuple en robuste harmonie.

Ont fii de ce pays, rompu d'un désarroi

Oui tantôt soit le crime, et tantôt l'agonie.

J'avais mieux espéré des temps où je vivrais ! Dans un abîme noir mon attente est tombée ; J'ai vécu trop de jours pour revoir le Progrès paire sur notre sol sa prochaine gerbée !

lO LE DIALOGUE DE L ORATEUR

Je ne sais si nos fils, ou les fils de nos fils. Lorsque ces malfaiteurs auront usé leur œuvre. Pourront voir, à travers des débris de débris, Revenir le puissant et l'éternel manœuvre

Qui relève les murs, rebâtit les cités, Et pousse son labour de rayons dans les ombres; Il est des lieux qu'il a, pour des siècles, quittés, Où les lents chênes ont grandi sur des décombres !

Il est trop tard pour moi! mes yeux sont fatigués

D'humiliations, de spectacles de honte ;

J'ai saisi mon bâton pour traverser les gués

De ces ruisseaux d'opprobre oit l'eau grossit et monte !

Laisse-moi m' éloigner de ce pays perdu ! Laisse-moi m'en aller vers des rives heureuses. Où, près de flots d'azur, sous les pins étendu. Entouré de clartés riches et spacieuses,

Echangeant le dégoût que mon âme contient Pour de nobles pensers et de paisibles rêves. Je lirai lentement ceux qui parlèrent bien Du Destin, de la Mort et de nos heures brèves.

Jusqiià ce qu atteignant la fin de mes moments.

Je restitue au monde et à sa vaste vie

La petite pincée cparse d'éléments

Do7it je fus composé^ qui par ynoi fut miie.

Alors roule à son gré cet étrange univers, Où je n'ai jamais vu qu'aucun espoir s'achève! A l'abri de l'assaut de ses aspects pervers, Je me reposerai dans l'éternelle trêve.

Lorsque mes yeux seront d'argile recouverts.

L Ami

Compagnon des vieux jours et de plus d'un combat, Es-tu toujours celui que je croyais connaître. Oui, devant une foule ou devant un sénat. Finissais tes discours avec le ton d'un ^naître?

Leur murmure ou leurs cris, par ton geste domptés, S'abaissaient par degrés quand montait ta parole. Et leurs Jronts acceptaient le poids des vérités, Oiiand luic dpre ironie ou quelque haut symbole.

Démasquant leur bassesse ou montrant la vertu, Comme un rayon du ciel dans un égout pénètre, Découvrait quel espace, à leurs yeux étendu. Sépare ce qu'ils sont de ce qu'ils devraient être.

La tribune anoblie à regret s'apaisait,

Lorsque tu descendais au milieu du silence ;

Et, pendant un moynent, pas un d'entre eux n osait

Franchir ce tremblement expirant d'éloquence !

On éprouvait, durant cet instant solennel, Que la noble Equité venait d'être présente; Son passage rendait d'avance criminel Celui qui préparait sa réponse impudente.

Ils votaient l'injustice avec un sourd effroi, Et sentant vaguement leur triomphe illusoire. En détournant les yeux ils passaient devant toi, Encor que leur clameur célébrât leur victoire.

Toi seul tu peux cela : les hautes vérités

Qui dominent la force et qui sont éternelles

Parlent si fortement dans tes mots redoutés

Que protester contre eux c'est s'insurger contre elles.

LE LIVRE DES DL\LOGUES. l3

Et eux, sous ces clartés qui leur sont des affronts, Quoique perdus de honte et pétris de cynisme, N'osant pas cependant insulter des rayons, N'ont, en face de toi, que leur haineux mutisme.

As-tu donc oublié ces grands soirs de débats. Ces grands soirs de défaite altière et magnifique. Où tu demeurais droit, au milieu des dégâts Que, dans la Loi, venait de faire un vote inique ?

Dans le vide sénat tu restais sombre et seul; Mais, parmi les forfaits que notre temps consomme, La Justice du moins avait eu pour linceul Le discours immortel^ l^ foi d'wi honnête homme.

Grâce à toi seul, les Lois, héritage sacré. N'avaient point succombé sans être défendues ; Et tu gagnais le seuil, vers le soir empourpré, Approuvé par le geste auguste des statues.

Et ceux qui s'éloignaient en tumulte vainqueur Exempte de terreur n'emportaient point leur joie. Ton verbe avait planté son clou froid dans leur cœur. Quelque chose d'amer empoisonnait leur proie.

Auront-ils maintenant un succès sans remords. Leurs attentats vont-ils ne plus traîner une ombre ? Si tu te ynets parmi les proscrits et les morts. Ils seront tout, au lieu de n'être quun grand nombre.

Si le sénat, auguste encor quand tu parlais, De toi se fait désert, il devient leur caverne. Alors que, toi présent, il demeure un palais Qu'envahit et profane un troupeau subalterne.

Si le dernier écho de la voix des aïeux Se tait, et si tu prends le chemin des transfuges, Qui donc enseignera, sous le regard des Dieux, Et le respect des lois et le mépris des juges ?

Se peut-il qu'au moment où le pays se meurt.

Toi, son plus noble fis, cesses de le défendre!

A qui m'eût annoncé ce suprême malheur

J'aurais dit qu'il était — dût sa mère m' entendre ! —

Un calomniateur et un blasphémateur !

l'Orateur.

Ami, pourquoi veux-tu jeter sur nos adieux L 'amertume et l'émoi d'un injuste reproche ?

ET DE SON AMI. l5

Fois ! déjà les remparts rougissent dans les cietix, La flamme du couchant vers leur sommet s'approche l

Laisse-moi m' éloigner l Le soir sera tombé Avant que j'aie atteint le port et la galère ; Je veux avoir pour lit le tillac recourbe. Afin d'appareiller à l'aurore première.

Lorsque les matelots chanteront en hissant L ancre qui sur ce sol tient encor le navire, lorsque le battement, et le long cri glissant, /> la voile quon monte, et des agrès quon tire.

De l'effort du départ empliront le vaisseau, Quand les focs s'enfleront, et que la proue agile De son premier élan aura déchiré Veau, Je me retournerai vers la cité scrvile ;

Sur le bord de la poupe et les deux bras Rendus, Comme pour la prière ou pour le sacrifice. Implorant que les Dieux, à mes vœux entendus Accordent un voyage heureux, un vent propice,

Je jetterai tout mon passé, tout souvenir. Tel que ces exilés qui lançaient une enclume

l6 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Aux vagues, et juraient de ne pohit revenir Qu'elle ne remontât dans la houle et r écume.

Me retournant alors vers le large aux grands flots. Je garderai mes yeux sur le nouvel espace, Sans chercher le moment où, derrière mon dos, La terre où je naquis à r horizon s'ejface.

Je voguerai, sans pleurs, vers ces temples sereins D'où le sage contemple et dédaigne le monde. Vers un rivage aux caps tranquillement hautains, Au pied desquels se meurt la menace de l'onde ! Ma fin restera seule au pouvoir des Destins !

l'Ami

Si tu laisses ici, frère, ce qui fut toi. Que crois-tu donc pouvoir emporter de toi-même ? Sans l'amour des Aïeux, sans la constance au Droit, Sans rien de ce qui fit de ta vie un poème

D'énergique labeur et de combat altier.

Sur ce bord sans passé qui, dis-tu, te réclame. De la nef fugitive où tu montas entier. Il ne débarquera qu'un voyageur sans âme.

Ton cœur ne contiendra rien que les marbres froids De l'autel, sur lequel ne pourront plus se lire Les fioms des Dieux pour qui la flamme, tant de fois. Jaillit avec un bruit héroïque de lyre ;

Ton esprit ne sera qu'une enceinte d'oubli^ Pleine de longs ennuis et d'oisives pensées Aux mornes yeux tournés vers le lointain pdli Oit combattaient jadis tes ferveurs délaissées;

Ta vie aura sur elle un bas ciel de regret, Oiii voilera l'azur à tes heures déçues. Et, sur ses bords déserts, un déplaisir secret Traînera lourdement des brumes sans issues.

Ces rêves imposants sur la Vie et la Mort, Faits pour être un asile inviolable et sombre Au cœur qui s'y détend de son vivant effort. Quelle vertu leur reste, habités par une ombre ?

Leur puissante leçon d'humaine vanité,

Oui domitie nos vœux et qui les morigène.

Que dira-t-elle à l'homme auquel il n'est resté

Oii 'un vide auprès duquel leur leçon même est vaine ?

l8 LE DIALOGUE DE l'oRATEUR

Ces graves conseillers, ces grands vases d'airain, Dont r éternelle voix s'éveille à notrr étreinte Qtiand un cœur bat contre eux, ne répondent plus rien Quand on presse à leurs flancs une poitrine éteinte.

Leur tranquille grandeur 7ie contie^it plus de sens Pour qui n'y porte rien qu'elle apaise et mesure; Qu importe, quels quen soient les sublimes accents, A qui n 'existe plus, l'avis que rien ne dure ?

Si tu t'anéantis en cessant d'être toi. Tu ne rencontreras qu'un néant insensible-. Et ces consolateurs, en qui tu mets ta foi. Ne seront que silence et que ténèbre horrible.

Alors, 0 frère, ami! tu te repentiras!

Tu te regretteras! Tu voudras te reprendir, Et vers l'homme aboli que tu laissas là-bas Tu sentiras tes bras se tourner et se tendre.

Tu maudiras les Dieux trop prompts à t' exaucer ! Le cœur te manquera pour affronter la honte De briser le serment que tu veux prononcer. Mais tu regarderas si l'enclume remoîite !

Et tu regretteras que, par delà la morty Tes os ne puissent pas dormir dans la patrie. Toi qui les exilas, quand, marchant vers le port. Tu détournas la main de Vami qui te prie De rester qui lu fus et d'être égal au sort!

l'Orateur.

Ah ! trop cruel ami, pourquoi parler ainsi ? Tu connais trop mon dme et quelle se déchire ! Respecte et plains plutôt le deuil et le souci D'un départ dans lequel toute une vie expire !

Crois-tu donc que je laisse avec un cœur joyeux Le sol oîi j'ai marché mes premiers pas débiles, La maison qui contient les urnes des aïeux, La ville où le travail de mes saisons viriles

A maintenu llionneur hérité de mon nom. Cet air quont respiré mes amis et mes maîtres. Et ce ciel d'oii les ans, en neigeant sur mon front. Me font plus proche encor du repos des ancêtres:

Crois-tu que je conserve en mes veines si peu Du vieux sang qui conquit la Liberté pour V Ordre, Et, chassant les tyrans, mit les Lois en leur lieu. Les voulant d'un airain où nul temps ne put mordre.

Pour qu 'il ne me soit pas douloureux de quitter La lutte où j'avais mis mon cœur et ma colère ? Sortirais-je des rangs, si j'y pouvais rester Je ne dis pas en chef, mais en légionnaire !

Nul ne saura jamais l'angoisse de mes jours, Mes veilles de chagrin jusqu'aux pleurs de l'aurore, Mille desseins changeants, trop vastes ou trop courts, Qiie l'impuissance enfante, édifie et dévore.

Les farouches fureurs d'un combat inégal.

Les indignations, les déboires, les haines.

Et l'espoir que les Dieux se lasseront du mal.

Et l'aveu qu'ils sont sourds aux suppliques humaines !

Si tu veux regarder ou mon front ou mes yeux, Toi qui les as connus aux heures de jeunesse, Tu verras l'un chargé de sillons douloureux. Et les autres brûlés de lueurs de détresse ;

Regarde ! et sache lire en mes traits ravagés A quel prix je m'en vais de la terre natale Y laissant la Patrie et le Droit outragés ! Oui! tu dis vrai! j'emporte une dme sépulcrale Vers ces jours ténébreux que tu m 'as présagés !

l'Ami.

Si j'ai dit un seul mot qui te puisse offenser. Ami, sois assuré qu'il m'offense moi-même ; Rien ne peut f effleurer sans aussi me blesser ! Depuis nos jeux d'enfants je t'admire et je t'aime,

J'ai vu ton fier labeur au labeur s'ajouter, J'ai vu ton vaste esprit empruntant des ressources Au cœur plus large encor dont tu voudrais douter. Et ta grandeur sortir de ces deux nobles sources.

Et c'est pourquoi, prenant à témoin ton passé, Je veux, fidèle à toi, que tu te continues. Et tiennes, dans ces temps nébuleux, haut dressé Ton clair flambeau, parmi le passage des nues :

Je songe que ta vie au magnanime effort Est un livre trop beau pour que tu le déchires ., Ecris le jusqu'au bout, jusqu'à ce que la Mort Le passe, en le scellant de ses funèbres cires, A l'Histoire attentive avec son stylet d'or !

l'Orateur.

Merci de tes mots, frère, et du bien qu'ils me font! Ils sont fiers et pareils à des feuilles de chênes, Et semblent me poser cette couronne au front, Par qui sont trop payés nos périls et nos peines.

L'issue en est aux Dietix / J'ai fait ce que f ai pu l Je sens que j'ai fini ce que je pouvais faire ï Qui voudrait reprocher l'effort interrompu A V ouvrier vieilli, sans maître et sans salaire ?

Je ressemble au rameur qui remonte un courant : Longtemps son énergie est renaissante et neuve. Sans relâche, il raidit son bras persévérant. Tant quil l'emporte un peu sur la fuite du ffeuve ;

Même, tant qu'il maintient l'esquif sans reculer. De ses muscles tendus il s'obstine et sejfforce; Mais il sent, par degrés, le flot rapide enfler. Et, par degrés, décroître et s'épuiser sa force ;

Et quand il voit enfin les rives remonter.

Où l'ombre gagne aussi sur les dernières flammes.

Las et baissant la tête, il se laisse emporter.

En regardant ses mains qui tremblent sur les rames.

Ami, 7ie vois-tu pas ? Je suis ce n auto nier ! J'ai ramé jusqu'au soir ; je suis las; l'ombre tombe; Et ce reste de jour ne peut mieux s'employer Qu'à laisser dériver ma barque vers la tombe. Sous les astres qu'aux deux la ?2uit vient déployer.

l'Ami.

Quel doute de toi-même a pénétré ton cœur Et quelle lassitude a totiché ton courage ? Sais-tu que ta constance est le dernier honneur Qui garde ce pays de son dernier outrage ?

^4 t>ANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Que notre espoir unique en ce vaste danger

Dans l'obstination de ton effort réside ?

Et tu nas pas le droit de te décourager.

Toi qui restes l'exemple, et le chef, et le guide !

Tu parles de fatigue et du soir qui descend; En chacun de tes jours un plus grand se prépare ! Et qu'importe le soir, si la nuit en croissant Donne plus d'étendue à la flamme du phare ?

Tu n'as jamais été plus puissant f Que dis-tu ? Ton génie est entier qui fit ton nom illustre : Et, pour avoir duré, ta constante vertu Jette un plus noble éclat, et se revêt d'un lustre Qui fait paraître obscurs ceux qui t'ont combattu.

l'Orateur.

Faut-il te révéler le fond de mon dessein. Inexorable ami ? Faut-il donc que mon âme, Arrachée au pieux mystère de mon sein.

Se montre comme un fruit grand ouvert par la lame}

Oui, je pourrais, je puis, me dévouer ericor. Et, sa?is ce peu d^ espoir qu il faut à toute lutte. Maintenir mon courage et mener mon effort Jusqu'à l'heure où la Mort, à son tour, nous recrute

Et nous relève ainsi de notre poste humain ! Oui, je pourrais teyiter le succès, sans y croire. En niant à mon glaive, où se crispe ma main, La palme de triomphe et le laurier de gloire !

C'est un ordre plus haut qu'en m'éloignant, je suis! Je fais à ma Patrie un plus grand sacrifice. Mais que l'amer aveu, par qui je t'en instymis. Ton silence le garde et qu'il l'ensevelisse !

Je suis épotivanté d'être seul à lutter

Pour le Droit, la Justice et la Vertu commune,

A ce point d'être pris de doute, et d'hésiter

Si mon combat est boyi, ma constance opportune !

Une honte me vient de mon isolement

Devant cet étendard que je voudrais défendre ;

Je crains qu'en révélant, par moi, son dénûment.

Je montre au Nombre vil qu'il peut tout entreprendre.

Ma propre poix me semble, au milieu des débats. Tantôt une révolte, et tantôt un reproche Envers ces dieux muets qui ne frémissent pas Quand un flot criminel de leurs autels s approche ;

Entre eux et 7ios malheurs est-il donc un accord ? Le silence vaut mieux que cette voix perdue ! La cause qui se tait peut sembler grande encor ! Celle qui par un seul soldat est défendue

L'oflre comme mi témoin de son vaste abandon ; Elle n 'existe plus que comme une agonie ; Sa suprême énergie est pour elle un affront; Mieux vaut la majesté de la mort infinie !

Et, puisqu'il n'est plus rien que mon faible secours Entre elle et ce silence où le présent s'apaise Pour laisser V avenir préparer d'autres jours. Que mon geste s'arrête et mon discours se taise !

Peut être, en enlevant à ce temps forcené Les ultimes retours et la dernière trace Des Pouvoirs par lesquels il se sent condamné. Une si lamentable et si morne disgrâce,

Un tel étonnement de détresse et d'effroi S'étendront sur ce sol dévasté d'anarchie. Que les peuples tremblants prieront pour que la Loi Etende de nouveau sur leur tête Jléchie

Le dur sceptre de fer garni d'un rameau d'or.

Oui, domptant les humains, rend chacun d'eux plus libre.

Fait du conflit des vœux un salutaire accord.

Et conserve aux cités le rythme et l'équilibre.

Eternels emiemis du chaos qu'est la Mort!

L Ami.

N'est-ce pas au contraire un signe merveilleux Du pouvoir de la cause où ton cœur se consacre Qu'un seul appel, un cri, dans les jours désastreux, Suffise pour changer en vide simulacre,

En phantasme, en aspect, le pouvoir passager De ceux qui se croient sûrs d'avoir triomphé d'elle ? Sur la cime qu'en vain leur flot vient assiéger, C'est assez d'un clairon et d'une sentinelle !

Tu peux, seul, affronter et briser leur assaut : Les combats de V esprit ne sont pas ceux du nombre; Sur des champs d'imposture un seul mot vrai prévaut ; Un seul astre domine une immensité d'oynbre.

Il te suffit, crois-moi, d'attendre et de durer. Leur camp n'est qu'un marais pullulant de discordes. On n'y sait que haïr, maudire et conspirer. Et la fin les attend dont périssent les hordes l

Et toi, qui de l'Histoire es le profond lecteur. Tu sais bien que jamais un malfaisant régime N'est plus près de tomber que lorsqu'il est vainqueur. Parce que c'est alors qu'il commet plus de crime :

Chaque injustice en veut une autre pour appui, Il répare une erreur par un droit qu'il transgresse. Il soutient ses méfaits des forces qu'il détruit. Son désarroi s' é taie à la scélératesse ;

Et lorsque la charpente entière de l'État N'est que supports disjoints et que poutres pourries. Le premier coup de vent la fracasse et l'abat Sur un tas de débris, de poudre et de scories.

Reste donc, tu le dois, reste donc cette poix Oui plane dans les airs, unique comme l'aigle Fers qui la foule basse use en vain ses carquois. Reste à flétrir la Fraude, à proclamer la Règle ;

Reste ce soldat seul qui tient toujours au poing Le fer d'où partira la prochaine revanche ; Reste r avant-coureur qui fait signe de loin. Et qui montre la route en agitant sa branche !

Les choses d'ici-bas ont d'imprévus retours. Et le monde, oscillant en sa vicissitude. Sur des jours ténébreux ramène de clairs jours, Dont nous 7ie savons pas entendre le prélude.

Même si pour des temps qui semblent à jamais. Les Dieux nous ont livrés à cette bande impie. Si ce peuple a commis je ne sais quels forfaits Qu'un décret redoutable exige qu'il expie.

Si, sans prochaine issue et sans terme lointain. Nous devons séjourner dans l'ère expiatoire Qui surprend un pays, l'arrête et le retient. Tant quil ait dévoré sa fortune et sa gloire.

3o LE DIALOGUE DE l'oRATEUR

// sied, devant ces gens choisis par le malheur. Sous qui notre renom dans V opprobre s enfonce, Qu'un homme existe encor, qui d'un verbe vengeur Et d'un doigt irrité, les montre et les dénonce ;

Et qui, si le Destin est du côté de ceux Qui sont les ouvriers d'une œuvre sacrilège. Bien qu'il y puisse voir la sentence des deux. Dénonce le Destin avec ceux qu'il protège!

Bien plus ! si consommant l'assassinat des Lois, Et, pour ne pas tomber, poussé de crime en crime. Ce ramas, osant plus que n'ont osé les rois. Et détestant plus queux la Liberté, supprime

La tribune sacrée, où les derniers accents Se font entendre encor de l'éloquence ancienne. Ou les appels du Droit gardent toujours récents Ses outrages, et font sonner les fers qu'il traîne ;

Si pas une voix n'ose ou ne peut plus parler. Dans un air soupçonneux et transi de silence ; Si, lorsque des amis entre eux vont s'assembler, Aux lèvres de chacun la peur fait vigilance.

Il faut que parmi tous, comme un vivant Dédain, Un homme reste ejicor, austère et taciturne. Tel qu'on sache, en voyant son front pâle et hautain. Les tisons de mépris qui brûlent dans cette urne ;

Il faut que son regard fasse des accusés, Et qu'en l'apercevant chacun des tyrans dise ; « Foila celui par qui nous somtnes méprisés ! » Et les autres ; « Foilà celui qui les méprise ! »

Pour que ne f aillent point et ne soient point prescrits Le stigmate, la marque indélébile et sûre. Par qui, dans le succès, les mécha/its sont flétris, Et par qui la vertu, dans l'épreuve, s'assure.

Et de qui saurons-nous, si tu n'es pas resté. Que son silence est fait de muette éloquence. Et quel autre mépris aura la majesté Du mépris qui vivra dans ton puissant silence ?

l'Orateur.

Brise ce bâton l Viens l Rentrons dans la Cité!

(Mai 1004).

LE

à Marcel et Eugène Laurenge.

Une esplanade d'acropole. Elle est dominée par la façade 'un temple de stjle dorique. Le fronton représente, de profil, î combat de deux groupes de guerriers, opposés l'un à autre. Entre les deux, s'avance, de face, la figure de la ruerre, de proportions plus grandes et d'un relief plus fort, la tèle casquée et ses deux bras tendus ressortant tout-à-fait ,u fond ; l'une des mains tient un glaive, l'autre une torche. iCs armes et les ornements de ces personnages sont de ronze. Au faîte du fronton est une Victoire aux ailes ployées, qui semble descendre sur le combat.

Le parvis et les degrés du temple sont jonchés de roses et ie branchettes de laurier. Les deux colonnes du milieu, ntre lesquelles apparaît la porte massive du sanctuaire, sont >rnées chacune d'un trophée d'armes et d'armures, entassées lutour de la base, attachées au milieu du fût, et suspendues lu chapiteau. Ainsi, les deux colonnes sont vêtues d'airain, -.'un des trophées est paré de rameaux de laurier et de cyprès, 1 est formé des armes de ceux qui périrent vaillamment

pendant la guerre ; l'autre est garni de laurier et de myrte, ce sont les armes de ceux qui sont revenus vainqueurs. Au pied des degrés, un autel décoré de Jnicranes reliés par des guirlandes de feuilles de chêne, sur lequel les sacrifices viennent d'être accomplis, conserve encore une flamme fumante.

Le soleil déclinant colore toute la façade d'une teinte rouge, il donne un relief et un éclat qui semblent extraordinaires aux trophées des piliers, aux armes du fronlon, et à l'envergure d'or de la Victoire. Tout le temple en prend un aspect métallique et menaçant. On entend s'éloigner des clameurs et des fanfares triomphales.

Un vieillard, qui semble s'être attardé après la fête dont l'écho résonne encore, est seul sur l'esplanade. Il garde l'attitude et l'expression d'un spectateur attristé.

LE LIVRE DES DIALOGUES. Sç

Le Vieillard.

Is célèbrent encor par leurs cris et leurs chants,

^ar du sang répandu devant leurs Dieux méchants,

~^ette forme brutale et basse de la gloire

^ue la foule imbécile appelle U7ie victoire !

!s font cortège aux gens dont les inains et les bras

'ont à peine lavés des taches des combats !

^our des égorgements ils osent plus de fêtes

^,t plus riches, que pour les plus pures conquêtes

)j(i desse?Tent un peu les étreintes du Mal !

''entetids, sous leurs pœans, tin thrêne sépulchral,

7 tous ces étendards où Vaigle d'or flamboie

ie semblent supporter un vol d'oiseaux de proie.

Qui viennent d'un charnier avec des becs rougis. Esclaves insensés! Dans leurs hymnes rugis Ils roulent des défis, de nouvelles menaces ! Quel vin est donc le sang pour que les populaces De sa vendange rouge aiment à s'enivrer. Prêtes, pour en avoir, à s' entredéchirer ! Ne viendra-t-il jamais le Temps qui sera digne De briser le pressoir et d'arracher la vigne ?

La porte du temple s'ouvre et laisse paraître un homme dans la jeune maturité qui est plus près de trente que de quarante ans. Il est vêtu d'un riche costume de stratège : un grand manteau de pourpre, rejeté en arrière, laisse resplendir une cuirasse d'apparat ciselée d'or ; son front est ceint du double rameau de laurier.

Il s'arrête, sur le parvis, entre les deux colonnes garnies de trophées, et j demeure pensif un long moment. Puis descendant lentement les degrés, il s'éloigne, le front penché, et passe auprès du vieillard sans l'avoir aperçu.

Le Vieillard.

Salut à toi, guerrier !

Le Guerrier.

A toi, passant, saint !

Le Vieillard.

Ne me connais-lic pas ? Les lauriers dont il plut Aux inconstantes mains de la prompte Fortune De couronner ton front, te font-ils importune La rencontre de ceux qui jadis font connu ? Que ton retour heureux, pourtant, soit bien venu Par ma voix, dans ces lieux où t'attendait ta mère, La mère de tes fils, et plus d'un qui révère Le souvenir de l'homme à qui tu dois ton nom !

Le Guerrier.

Excuse moi, vieillard! Le laurier de mon front. S'il se peut que son ombre ait offusqué ma vue. N'a point chatigé mon cœur. Voici ma main toidue ! J'ai gardé pour celui dont mon père souvent

Parlait avec tendresse, ainsi que d'un savant. D'un sage qui vivait, sous son toit solitaire. Riche de rêves dont la richesse libère Qui sait les posséder de tout le vain Désir Dont nul autre trésor ne peut nous affranchir. J'ai gardé de ses mots, que ton aspect ranime, Une respectueuse et déférente estime.

Bien que le cours des ans et le torrent des faits Nous aient tenus longtemps l'un de l'autre distraits. Bien que de durs travaux et d'âpres aventures, Dans des retours pareils à ceux des Dioscures, Ne m 'aient laissé venir que pour ne pas trouver Mes compagnons absents, je sais en conserver L'image toujours chère et l'intacte mémoire. Que cet aveu, vieillard, te prescrive de croire Que je puisse oublier l'ami jadis connu ; Mais je marchais sans voir, dans mes penser s perdu.

Le Vieillard

Je comprends dans quel trouble entraînée et captive. Ton dme a fait, guerrier, ta marche inattentive ; J'aurais dû deviner quel trop récent émoi Te distrayait de tout en passant près de moi.

El qu'encore ébloui des pompes qu'on achève. Ton être tout entier en prolongeait le rcve. Loin de l'obscur sentier où se croisent nos pas. Mais peut-être celui que tu n 'aperçus pas Connait-il mieux l'aloi, le poids et la mesure Des honneurs qui tantôt exhaussaient ta stature, Et portaient tes regards par dessus tous les fronts.

Le Guerrier

Tr*eut-êtrc aussi, vieillard, tes propos sont trop prompts A vouloir pénétrer l'objet de ma pensée. . . .

Le Vieillard

Si je ne craignais point que ton dme offensée. Plus rapide à frémir en ses tumultes fiers. Ne trouvât importuns et lourdement offerts Les sentiments que f ai de ce bruit de conquêtes, Il se pourrait, guerrier, que l'éclat de ces fêtes Apparût à tes yeux dans un jour différent.

Le Guerrier

N'attends de moi, vieillard, qu'un accueil déférent Aux mots que tu diras s'il te plaît de les dire ! Quels que soient les penser s que ce jour-ci t'inspire. Si tu crois qu'il soit bon que je les sache aussi. Tu peux les exprimer, sans prendre le souci Que je sois aujourd'hui moins prêt à les entendre.

Le Vieillard

Tu les écouteras, si tu veux les comprendre. Comme parlés d'un cœur amical par celui Do?ît ton père, dis-tu, t'avait jadis instruit; Et la même pensée, ô guerrier, les anime T^our qui son sage esprit ne fut point sans estime.

Après avoir gravi la colline où l'Orgueil Et La horce, en t'offrant des rameaux, font accueil A ta fière jeunesse ivre de ses victoires. Peux-tu considérer ce que valent les gloires

Pour lesquelles ce corps paillant a combattu ?

Sous le bronze et le fer dont tu Vas revêtu.

Il a lutté, soujfert, haï ; ta 7?iain crispée.

Ruisselante du flot que versait ton épée,

L'a, dans les airs, brandie en signe triomphal.

Et tes genoux ardents ont poussé ton cheval

Sur des corps déchirés qui gémissaient encore.

Pour des yeux qui mouraient, tu fus le météore

Pourpre de son éclat et pourpre de leur sang.

Oui vient, brise, flamboie et s'éloigne, en laissant

Un désert qui le suit de silences funèbres ;

Ta splendeur s'est frayé des chemins de té?ièbres !

Te voici maintenant vainqueur et parvenu

Sur la cime où tu tiens ce laurier, obtenu

Par l'effort, les fureurs, les flammes, la fumée.

Que dans ton poing farouche a mis la Renommée !

Mais, ô guerrier, t'es-tu demandé s'il n'est pas. Dans ce triomphe ardent des torches des combats. Dans ces rameaux cueillis par un geste intrépide, Quelque chose pourtant d'incertain et de vide Dont leur gloire bientôt reçoit un goût amer ? Leur orageux éclat se ternit et se perd

Dans l'éclat radieux, que chaque aube ranime, D' œuvres et de travaux par qui la vie exprime Son instinct de créer et son vœu de bonheur. Quelle grandeur guerrière atteint à la grandeur De riiomme qui tirant sa gloire de soi-même S'avance en récoltant ce que son acte sème, S'édifie un honneur sans cesse reconstruit. Et ne s'interrompt point de détacher le fruit Que chaque jour mûrit sur r effort de la veille ? Son renom qui s'accroit nest rien que la corbeille Ou tombent constamynent des instants toujours beaux Il l'emplit jusqu'aux bords de mérites nouveaux, Les lauriers à son front rajeunissent leur lustre, Et plus il a vécu plus il expire illustre. Heureux celui qui sait et qui sent qu'il produit Une immortalité dont la source est en lui ! Ah ! que cet homme soit le sculpteur, l'architecte, Le philosophe en qui tout un peuple respecte Le verbe d'où naîtra la substance des lois, Le poè'te qui met des ailes d'or aux voix, Ou 'il soit l'orfèvre pâle ou le potier débile Qui vit les mains toujours pleines de son argile. Et qui meurt en pensant au vase de demain. Il a vraiment foulé les hauteurs du destin !

Et lorsqu ayant ainsi renouvelé sa gloire, H sent s'appesantir sur ses yeux l'heure noire Oui clôt le monde à ceux qui surent Vadmircr, Il connaît que son œmre et son nom vont durer !

Mais, dis moi, que sens-tu de plus grand en toi-mcmc

N'es-tu pas étonné que ce moment suprême

Et vers lequel ta vie a tendu son effort.

Te laisse indifférent, ainsi qu'un vain décor

Fait pour ce que tu fus, et dressé sur ta trace ?

Ton passé te contient tout entier ; il t'efface ;

Tu semblés n 'exister que pour l'avoir produit ;

Sur ce sommet hautain auquel il t'a cofiduit.

Il te délaisse seul et retombe en arrière.

Dans tes vides grandeurs ton dme est solitaire ;

Même pour les connaître, il faut que ton regard.

Se détournant de toi, recherche l'étendard

Oui porte inscrits ton nom, tes exploits et ta gloire.

En toi-même, tu nés plus grand qu'en ta mémoire.

Sous l'immortel laurier que rien ne peut flétrir.

Et qui sera, de plus en plus, un souvenir,

Ton front se flétrira, las de cette couronne

Qu'un homicur plus lointain chaque jour abandonne,

Fatigué de porter cette immortalité,

Dans son ennui croissant et sa stérilité.

Ton bras, oisif d'abord, puis atteint d'impuissance.

Ne pourra plus toucher ton épée et ta lance

Que comme des témoins de ce qu'il accomplit ;

Les regrets te viendront, quand ces morceaux d'oubli

Qui recouvre ou ternit en nous ce que nous fûmes.

Te prendront une part de toi ; des amertumes

Suinteront tristement aux fentes de ton cœur ;

Tenancier désœuvré d'un corps qui fut vainqueur

Dans des combats fameux, pour te trouver encore.

Tu liras des récits de guerre, où l'on honore

La valeur de celui que tu fus autrefois.

Bien plus, tu pourras voir où, parmi les effrois. Tu passas en poussant le meurtre et V incendie. Sur la terre sanglante à peine refroidie, Renaître des moissons d'hommes et de froment. Les hameaux reparaître, et sur un fondement Plus ample et plus profond surgir des cités blanches ; Les sentiers reprendront leurs bordures de branches. Et sur les grands chemins les pesants chariots Rempliront l'air du bruit léger de leurs grelots.

Le sol que tu pensais rendre à jamais stérile Sera riche, et le sa7ig que tu voulais servile. Régénéré par toi, sera plus jeune ci fort. Plus ardent au travail, plus robuste à V effort. Plus certain de lui-même, et dangereux peut-être. Un jour, aux petits-fils dont tu seras l'ancêtre. La vie immense échappe aux prises de l'airain. De ton œuvre héroïque il ne restera rien. Elle se détruisait par son propre ravage. Et s'anéantissait dans ce même carnage Qui d'un coup la créait et qui la dévorait; Ainsi qu'un incendie, au bout de la forêt. Meurt de V embrasement dont sa gloire est é close. Et cesse d'exister avec le mal qu'il cause.

Le Guerrier.

Arrête toi, vieillard, et refrène tes mots! Il se peut que le vol altier des javelots Tombe avec l'ennemi que leur pointe transperce , Ta parole est pourtant imprudente et perverse. Car la guerre demeure un mystère sacré. Pour des desseins obscurs et profonds engendré.

Qui î^éclarnc du sang humain pour sacrifice ; Et s'il Jaut que sa loi terrible s'accomplisse, Dont j'ignore la source et ne vois pas la fin, Pour que les miens revoient le soleil de demain, Pour garder nos moissons de la faux étrangère, Je défends le pays qu d défendu mon père. Et f abandonne aux Dieux le soin de me juger l

Il est vrai qu'en buvant l'âpre vin du danger. Mon être fut saisi d'une ivresse farouche Dont f ai gardé le goût surhumain dans ma bouche. Et dans mon cœur, l'orgueil, la surprise et l'effroi. Comme si quelque Dieu, se mélangeant à moi, M'avait rendu plus fort — et plus cruel peut-être l Des excès que je pus, dans ce transport, commettre, Non plus que des hauts faits qu'on me vit accomplir. Ni l'entière fierté, ni l'entier repentir Ne doivent retomber sur moi, mais sur cet hôte Dont la présence a fait ma personne plus haute Et digne du terrible et suprême moment Où le salut d'un peuple ou bieyi son châtiment Passent par le regard et par la voix d'un homme ! Durant ces grands instants, dans lesquels se consomme

LE LIVRE DES DL\LOGUES. Dl

La fortioîc cViin siècle et le sort d'un pays,

Si le vainqueur a fait des cités un débris

Où le pâtre verra pulluler la couleuvre.

Il ne fut que ï outil et V ouvrier d'une œuvre

Dont il voit la grandeur sans en savoir le sens.

Des inaux qu'ils ont créés ses bras sont innocents;

Il ressemble a l'orage, enfanteur de désastres.

Oui nest qu un fils lointain de la marche des astres

Où tient de l'univers l'équilibre et la loi.

Pour un progrès qu'aucun des hommes ne conçoit.

Kon, vieillard, je n'ai point remords de ces décombres.

Et si mon geste a fait descendre un peuple d'ombres

Au rivage muet où va tout ce qui vit.

Le coupable est l'obscur Destin que j'ai servi

Ouand je l'ai détourné des miens et de moi-même !

Si plus tard surgissait, de ces champs qu'on ressème.

Un peuple de 7ioiivcau haineux et menaçant.

J'espère que les fils qui naîtront de mon sang.

Se souvenant de moi dans ces luttes futures.

Reviendront décorés de ces mêmes verdures

Oui croisent aujourd'hui leurs rameaux sur mon front;

Ou, s'ils sont délaissés par les Dieux, qu'ils mourront

D'un de ces hauts trépas qui valent des victoires. Des palmes que les mains immortelles des Gloires Donnent, les unes sont d'airain, les autres d'or ; Uor est pour le triomphe, et l airain pour la mort: Palmes des grands vaincus, palmes des invincibles ! Bien qu'ils soient l'un et l'autre au temps incorruptibles. Des deux, le plus durable est le sombre métal. L'héroïque tombeau plus que l'arc triomphal. Si ynon sang meurt avec la patrie abolie, La volonté des Dieux enfin soit accomplie !

Par delà cet espace assuré de devoir.

Mon regard hésitant ne peut apercevoir

Rien que des avenirs lointains, confus et vagues.

Où des rêves humains se brisent dans les vagues

D'un horizon brumeux oii l'arc-eji-ciel a lui.

Il faut un chemin ferme à nos pas d'aujourd'hui !

La première des lois que chaque être doit suivre

Est de vivre, ou du moins de mériter de vivre.

Si, de la nue au fond des redoutables mers,

Un immense combat compose l'univers.

J'ai fait mon inclémoit devoir de créature

Tel que, pour tous, le Sort, les Dieux ou la Nature

U ont fixé. Vont permis ou bien Vont engendré ; Et ces brins de laurier dont mon front est paré Sont le sigtie de l'ordre inflexible du monde !

Et prends garde, vieillard — s'il faut que je réponde Aux derniers de tes mots où tremblait du courroux, — Oiie ceux qui, comme toi, pacifiques et doux, Dénoncent les jnallieurs de la Guerre et son crime En mots dont l'éloquence est quelquefois sublime. Ne doivent ce paisible emploi de leur esprit Qu'à ceux qui, comme moi, leur ont fait un abri. Où, pendant quelques jours protégés du tumulte. Quelques Jiommes heureux peuvent rêver un culte Oui ?i'a, }iobleme?it vai/i dans l'airaifi du réel, Pour toupie que leur cœur et leur front pour autel. Bienheureux si leur vie expire avant leur rêve. Et s'ils 7ie pleurent pas, sous lui barbare glaive Qiii taille insolemment un peuple qui déchoit. Ces lambeaux de Justice, et ces fragments de Droit Qui naissent de la Force opposée à la Force, Et forment lentement une croissante écorce. Que la griffe de l'aigle et celle du vautour Lacèrent par moments, mais qui grandit autour

Du pieux chêne où la Guerre attache ses trophées! Ces armures de bronze, à prése?îi dégrafées, Et que nous suspendons en chantayit à ces murs. T'apportent, dans leurs trous, des jours calmes et sûrs Où tu pourras parler de paix et de concorde. Je souhaite, ô pic illard, que le Destin t'accorde La mort, sans voir troublé par V ouragan prochain Le ciel intérieur de ton rêve serein.

Le Vieillard.

Que t'entendent les Dieux ! ô jeune homme, ton âme

Mérite de brider d'une plus claire flamme !

Certes, le monde n 'est, je ne l'ignore pas.

Qu'un éternel frisson d'innombrables combats.

Où la vie et la mort, dans le néant brassées,

S' arrachant sans pitié leurs forces enlacées.

Se prennent l'une à l'autre, en s entre dévorant.

De quoi nourrir leur morne et sombre acharnement.

Qui fait de la durée un retour de désastres.

Le sage s'est trompé : la musique des astres

N'est qu'un chœur douloureux qui traîne dans les airs

La lamentation du tragique univers.

Sache donc que fai vu, depuis bien des années^ Leur lourd sceptre de fer aux mains des Destinées. Mais si i'hom)ne chétif ne peut changer leur loi. Il peut la dominer de celle qu'il conçoit. Et mettre, en lui cédant, de la tristesse humaine Dans ce qu'il doit créer de meurtres et de haine.

Le Guerrier.

Et qui te dit, î'ie illard, quau moment oii nos bras Se détendent du dur bandement des combats, Quand la nuit sur le champ de bataille s'abaisse. Nos cœurs fie sont pas pris de soudaine tristesse Pour ce peuple immolé, dans son sang endormi ? J'ai quelquefois pleuré la mort d'un ennemi. Et la main d'un vaincu serra souvent la mienne. Nous repoussons la hai?ie, à l'égal de l'hyène, Otii rôde autour des camps et 7i y pénètre pas ; Elle ne franchit pas notre honneur de soldats! Et crois-tu que fai vu les enfants et les femmes Sortir, avec des cris, des chaumières en flammes.

yu les vieillards, assis sur le bord des chemins.

Pleurer en se tenant la tête dans les mains.

Vu les mourants traîner dans la boue et la neige,

Vu s'éloigner le noir et gémissant cortège

Qui sort d'une cité que va raser le feu.

Vu les femmes jeter leur long baiser d'adieu

Du vaisseau qui s'enfuit loin de la terre aimée,

En gardant mes yeux secs et mon âme fermée ?

Tu ne sauras jamais quelle pitié, vieillard.

Quel solennel respect habite le regard

Du guerrier taciturne, à la fin des batailles.

Il en garde l'émoi sublime en ses entrailles ;

Et c'est pourquoi les yeux vieillissants des soldats.

Sous des fronts obstinés, séchés par les climats,

Conservent, dans le bronze austère et fataliste

Des traits, une lueur de compassion triste

Qui fait aller vers eux le regard des enfants.

Cherche ; et tu trouveras chez nous peu de méchants!

Nous savons ce que vaut l'existence d'un autre,

Pour l'avoir, maintes fois, pesée avec la nôtre.

Sans savoir quel plateau baisserait vers la mort.

Ton jugement se trompe, et tes propos ont tort.

Et sous tes cheveux blancs ton front pense trop vite.

Le Vieillard.

C'est ta colère, ô fils, qui, trop prompte et subite. Comme une flèche part d'un arc trop tôt tendu. Se perd, sans but, dans l'air. Tu n'as pas attendu Jusqu'à voir que mes mots ne voulaient pas f atteindre. Je sais que tu ne peux haïr, pas plus que craindre. Car la haine est souvent la fille de l'effroi, Et celui-ci s'arrête à distance de toi.

Je dis que l'homme, en proie à l'dpre loi suprême,

Peut du moins regarder plus haut qu'elle, en lui-même.

S'il y trouve l'horreur de ses cruels décrets.

Il peut du moins dresser, dans des bosquets secrets.

Un invisible autel à la Mansuétude,

Et commencer en soi, dans un muet prélude.

L'hymne silencieux qui chante la Bonté,

Loi d'un monde irréel, par lui seul habité.

Il peut maudire aussi le forfait unanime

Dont il est à la fois et complice et victime.

Et détester le mal qu'il ne sait éviter.

Ce rêve peut, un jour, à ses lèvres monter.

Tombera presque effrayé, dans l'air chargé d'angoisse ;

Il se peut que ce bruit, humble et frêle, s'accroisse

Partout où des humains sont réunis entre eux.

Et que des mots nouveaux, faits pour de nouveaux vœux,

Retentissent un jour au sein d'une assemblée.

La pauvre idée éparse, avec peine épelée

Par la pâle Espérance au fond de l'avenir.

Flotte, frémit, faiblit, prête à sévayiouir,

Se ravive, renaît, reparait, se ranime,

Et, par instants, un se?is imprécis et sublime

Semble vouloir jaillir des tremblantes lueurs.

Puis de nobles esprits, que de longues ferveurs

Ont faits plus pénétrants et plus hauts que les autres.

Des cerveaux de savants, ou des âmes d'apôtres.

L'ayant, d'un lent travail patient, approché.

Ou, d'un bond et d'un coup de génie, arraché.

Le révèlent soudain aux f aides incrédules,

En doctrine construit ou forgé en formules.

Des lors, visible à tous, ynanifeste idéal.

Du crime dont il sort il devient le rival ;

Paiiout oii celui-ci parait, il va paraître ;

Si bien qu'on ne saura lequel des deux est maître.

LE LIVRE DES DL\LOGUES. Sq

De r instinct de Ja guerre ou bien de son remords.

Des soîihûils d'union et des essais d'accords

Naiironi, dans le triomphe, mi camp des vaiiiqucurs mêmes

Les causes de combats deviendront des problèmes

Par les sages traités en d'austères débats.

Avant d'appartenir à la main des soldats.

On verra que la gloire antique des batailles

N'est qu 'une apothéose, hélas ! de funérailles ;

Les peuples las enfin et désaccoutumés

De leurs cultes sanglants, aux temples transformés.

Remplaceront les Dieux atroces des tueries

Par un Dieu moins divin, sorti des rêveries

Qui tremblerait longtemps au fond du cœur humain ;

Au sinistre sommet de ce monde d'airain

Luira le geste d'or puissant de la Clémence!

Si. dans l'espace étroit où la yioble impuissance

De l'homme se travaille et s'émeut pour le bien.

Sous l'enchevêtrement de maux qui la contient,

Sur un point radieux, pour un instant auguste.

Notre sort fugitif en soi-même s'ajuste

Hors du sang nécessaire au jeu de l'univers,

N'aurons-7ious pas tiré, de ces gouffres ouverts

Ou tombe et d'où surgit la douleur éternelle.

Limage audacieuse et noblement rebelle

6o LE PREMIER DIALOGUE DU VIEILLARD

D'une vertu contraire à la loi du Destin ?

Mais notre effort est lent, et son terme est lointain.

Le Guerrier.

Sur ce sommet sublime où ta vue est ravie. L'homme cessera-t-il, hors de sa propre vie. De se nourrir de meurtre et de vivre de mort, Hors du réel, en vain, ton rêve prend l'essor. Il emporte en son vol de la chair pantelante. Et s'abat, en posant une marque sanglante Sur le pic idéal où tu le fais régner.

Le Vieillard.

Hélas ! mon cœur ne sait comment se résigner

Au penser que le vaste et l'incessant massacre

Dont nous entretenons le vide simulacre

De la vie, ô guerrier, ne s'arrêtera pas ;

Et que nos mains tiendront toujours un coutelas,

ET DU GUERRIER. 6l

Même ayant désappris à se servir du glaive ; Nous sommes enfermés dans un charnier...

Le Guerrier.

Ton rêve, O bon vieillard^ s étend moins loin que tu ne crois! Quels longs et sombres temps encor semés d'ejfrois. De batailles, de chocs et de chutes de races. De dévastations de pays ! Quels espaces De durée, où le lourd marteau du forgeron Frappe un fer qui ti' est pas forgé pour le sillon. Où les camps claironnants élèvent leurs fumées ï Et mêyne à l'horizon des siècles, des armées Se heurtent en hurlant; des soleils, près desquels Le nôtre est un enfant, voient toujours ces duels Qui noircissent les airs et rougissent les fleuves. Ils entendent toujours le même cri des veuves; Et du sang coide encor au fond de V avenir.

Car tu n as pas vécu, vieillard, sans réfléchir Qîie ce monde est couvert de midtitudes sombres. Dont les dmcs n'ont rien de la nôtre ; leurs nombres.

Inconnus, sont pareils aux sables de la mer ; Ils ont des cœurs de fauve en des ynuscles de fer, Et, dans leur être entier, des profondeurs sauvages. Pour remplir cet abîme, il faut un long cours d'âges. Autant qu'il en fallut pour qu'aujourd'hui les blés Croissent sur d'anciens lacs par les torrents comblés ! Regarde s'agiter leurs insondables foules ; Que peut faiir, perdu et battu sur ces houles, Ton frêle esquif avec son rameau d'olivier ? Le moindre de ces flots suffit à le broyer !

Je veux que, lentement, le cercle de sagesse Dont ton bras étendu touche les bords, progresse, Embrasse plus d'humains dans sa calme clarté, Et, toujours grandissant et jamais arrêté. S'élargisse sa7is fin comme les plis d'une onde ; Quand aura-t-il atteint les limites du monde ? Jusqu'à ces temps lointains, vieillard^ ne vois-tu pas Qu'il ne peut avancer que bordé de combats, En poussant devant lut des écumes sanglantes ? Un immense contour de bivouacs et de tentes. Dans lequel le devoir vit avec le danger, Doit élargir d^ abord, et plus tard protéger

Les pacifiques champs que tu vois ; et la Guerre De ses faisceaux longtemps gardera la lisière Au delà de laquelle attend obstinément Le Barbare. Et crois-moi, si durant un moment Ce mur de boucliers s' en tr ouvre ou se relâche. Quelque sauvage aura vite accroché sa hache Au beau geste clément de ce Dieu qui fest cher. Le Temple de la Paix veut un rempart de fer !

Le Vieillard.

Mais nous saurions alors défendre notre terre

Plus sacrée, où ce Dieu, de sa main calme et fier c.

Attesterait encor, sur un sol ravagé.

Son horreur des combats qui V auront protégé ;

Et nous déposerions, après notre victoire.

A ses pieds, les lauriers que nous trouvons sans gloire.

Mais 710US couronnerions sa tête d'olivier.

Le Guerrier.

Ahl vieillard l ah, vieillard l tu n'es quun écolier

Devant le livre austère et sombre, où reste écrite L'inexorable loi que ton regard évite.

Pour relire, en toi-même, un espoir né de toi ! Je t' écoute parler presque avec de Vejfroi !

Pour dominer la force, il faut l'avoir soi-même, Et pour l'avoir, il faut la cultiver ; on sème Les secrètes raisons des triomphes futurs. En créant lentement des corps souples et durs, Rapides, résistants, vainqueurs de la fatigue, Dédaigneux des saisons, dont le sang se prodigue Parce qu'il se refait, riche, entre deux combats. Des corps au souffle long et qui fournisse aux bras La force de frapper sans retomber inertes. Et de cueillir enfin les victoires offertes A celui dont l'effort dure le plus longtemps. A de tels corps, il faut des cœurs fiers et constants, Braves, certains de soi, dédaigneux de la vie. Dont la fougue pourtant se ramasse asservie A l'ordre et je ne sais à quel rythme commun Oui les rassemble tous, eyt exaltant chacun. Et, les laissant pourtant intactes et vivaces. Fait un unique élan de toutes leurs audaces. Il faut que tous ces cœurs, impétueux et forts, S' étant accoutumés, dans d'incessants efforts.

A sentir runanime orgueil de leur vaillance.

Fassent sortir d'eux tous, la haute confiance

Qîii donne aux légions une dnie, un seul vouloir,

Un honneur, et ce sens austère du devoir.

Cet orgueil à garder leur propre renommée.

D'où naît le dévoùment. Sans sa force, une armée

Ne vaut que par instants, et se brise en morceaux :

L'impétuosité Joyeuse des assauts.

Et Fobstination farouche des retraites,

Ce qui fait la victoire, ou sauve les défaites.

Naissent d'elle, qui naît d'un long accord des cœurs.

Ce n'est pas tout, vieillard, il faut que dans les heurts.

Les tourbillons, les cris, la poussière enflammée.

Dans l'enchevêtrement des chocs sous la fumée,

Les chaos de tuerie obscurs et fluctueux.

Le mélange d'échecs et de retours heureux.

Qice dans la furibonde et noire incertitude

Des combats, tous ces gens, unis par l'habitude.

Se sentent sans se voir, conservent leurs rangs sûrs.

Tantôt mouvants, tantôt fermes comme des murs.

Les reforment d'instinct quand des charges les coupent.

S'élancent d'un seul bond, d'un seul arrêt se groupent.

Et, sur un seul mot d'ordre, épars ou ramassés.

Retenus frémissants, ou hésitants lancés,

Agissent comme un être unique et formidable, Qui lasse Vadvcrsairc et tout à coup Vaccable, Comme en un jeu précis, joué par Vouragan ! Et si ce long propos ne t* est pas fatigant, Ecoute encor, vieillard ; il faut à cette foule Un chef dont le dessein par elle se déroule. Un chef qui la connaisse et dont il soit connu. Un homme au long vouloir, au labeur continu. Qui sache les pays jusqu'aux moindres vallées, Qui, sur des régions sans cesse contemplées, Fait planer un coup d'œil qui ne s'endort jamais. Qui vit dans la clarté d'invisibles sommets. Un homme qui connaît l'âme et le caractère. L'obscur entêtement, la fougue passagère Des peuples, et prévoit ce qu 'ils peuvent d'effort. Les uns jusqu'aux revers, d'autres jusqu'à la mort; Un homme aux sûrs regards, minutieux et vastes, Qui domine les jours glorieux ou néfastes. Calme dans les succès, calme dans les reculs, Jetant tous les hasards dans de nouveaux calculs, Et brisant ces calculs dans des coups de génie Dont l'éclair les dissipe ou bien les remanie ; Un chef tel qu'il ait droit d'imposer des hauts faits. Un chef qui sache aussi le moment de la paix /

Pou7' dresser cette immense et savante machine Où, par un lent travail secret, s'onmagasine. S'exerce, s'assouplit, s'organise, se tend La force d'un pays, afin quen un instant Elle se Idclie et frappe un coup inéluctable. Ou soit, en même temps et s'il le faut, capable D'user, dans des revers sans cesse réparés. Des ennemis par leurs victoires dévorés, Epuisant la défaite à force de défense. Sais-tu bien ce qu'il faut d'efforts, de vigilance. D'exercices sans fin, d'énergie et de temps ? Pense au long cri fyllimé des haleurs haletants Pour tirer en cade?îce et haler un navire. Et vois l'accord qu'il faut pour garder un empire ! Pour l'avoir oublié, des races ont péril

Mais quand u/i peuple, autour de lui, sent cet abri, Alors le laboureur peut labourer tranquille. Le maçon élever ses arceaux dans la ville. Le poète chanter, le philosophe aussi Parler aux jeunes gens de l'éternel souci Que leur obscur destin cause aux âmes humaines. Et les filles remplir leurs cruches aux fontaines.

Sans que des cavaliers, surgis au haut d'un mont, Projettent un éclair d'armures, dont l'affront. Dispersant tout à coup ces travaux et leur joie. Jusqu'au fond du pays épouvanté flamboie !

Le Vieillard.

Je te l'ai dit, guerrier, les nations, un jour, Se lassant de tracer par du sa?îg le contour Changea)ît et tourmenté qui les sépare entre elles, Où de vieux souvenirs font de neuves querelles, Où la guerre renaît des combats d'autrefois. Où le péril prochain sort d'antiques effrois, Se lassant de subir, plus lourde chaque année, Cette charge d'airain par des siècles traînée. Oui d'une guerre à l'autre accumulant son poids, Écrase le travail des peuples aux abois. Se lassant de tenir la dernière défaite Ainsi qu'un fer rougi, que leur main inquiète Rejette dans la main qui le leur a lancé, La laisseront tomber dans le puits du Passé, Sur lequel on ynettra la pierre de l'Histoire. Elles répudieront la Guerre attentatoire

ET DU GUERRIER. bg

A l'Ordre, à l'Harmonie, au bienfaisant Travail, Oui dressent l'immuable et l'auguste portail Par où le genre humain doit faire son entrée Dans la Paix. 0[iand enfin la première contrée, Donnant le haut exemple, ardente à convertir Ses sœurs les nations, aura su s'affranchir Des haines de temps morts, et de vides alarmes Qui causent les dangers en conservant les ar)nes, Une telle moisson d'amour, d'apaisement, D'union, de bonheur, croîtra si promptement Sur ce sol tant brûlé par des vents de colère. Ses gerbes jetteront une telle lumière Qu'elle éteindra la flamme et le feu des combats.

Et s 'il demeure cncor des peuples scélérats. Obstinés à brandir les suprêmes épées.

Que la hache qu 'on porte aux mauvaises cépées S'applique à ces débris maudits d'un autre temps. Et purge l'univers des derniers combattants !

Le Guerrier.

Mais à quel bùclieron puissant et séculaire. Invincible, immortel, dont le bras persévère

Infatigué pendant des âges, dont la main,

Frappajit du Nord au Sud d'un coup toujours certain,

Défriche des forrts et sans relâche émonde

Leurs halliers renaissants aux quatre coins du monde.

Confieras-tu le soin de tenir cet outil

D'un labeur dont, je crois, tu vois mal le péril?

Quel Hercule, ou plutôt quelle race d'Hercules,

Dans les monts, dans les bois, au fond des péninsules

Que protègent d'affreux marais pestiférés.

Dans les mouvants déserts de soleil dévorés.

Partout où l'homme ancien se reforme et se cache.

Manieront sans répit la meurtrière hache

De la Paix ? Le héros et sa race sont morts !

Pour accomplir leur œuvre, il faut les mille efforts

De mille légions sans cesse secourues.

Et que, sur les clmnins. des bandes de recrues

S'en aillent leur porter du sang jeune et des bras ;

Et ton rêve, ô vieillard, fait encor des soldats !

Cela te mène loin ! Ne crois pas qu'il suffise Qu'un bord de camps lointains protège et tranquillise Un peuple où ne vit plus l'ancestrale fierté De sentir qu'en ses mains il tient sa liberté !

L'arbre jusqu'à son cœur doit conserver sa force.

Et si le bois est mort au dedans de l'écorce.

Celle-ci pourrira sur le tronc vermoulu.

Nul rempart ne défejid un peuple irrésolu !

Autour de corps sa?is sève et d'âmes déprimées.

S'effrite et se corrompt l'écorce des armées.

Si loin que le regard humai)! peut nous mener.

Conquérir le Barbare ou bien l'exterminer

N'est qu'un rêve féroce ou qu'un rêve futile.

Il faut, longtemps, former d'une énergique argile

Ton peuple aux longs loisirs, si tu ne veux qu'il soit

Brisé, comme un vaisseau fragile qui reçoit

Le choc d'un vase fait de plus solide glaise.

Et qu'un potier grossier a cuit dans sa fournaise

Pour aller à la source ou recevoir du grain.

Les peuples, ô vieillard, qui quelquefois ont faim.

Préservent plus longtemps leur force et leur audace.

Loin de les subjuguer, il faudra que ta race

Sache garder contre eux ses vignes et ses blés.

Et ces rares trésors des arts qu'ont rassemblés

Ou produits ses aïeux. Le péril, qu'il surgisse

Demain ou dans un siècle, aura pour son complice

Tout propos de rêveur, lâchement rassurant.

Oui. nous îrndant moins forts, l'aura rendu plus grand.

Le Vieillard,

Tti fais le ciel trop noir, et grossis le nuage !

Le Guerrier.

L'avenir est un ciel toujours chargé d'orage ; Nul ne connaît le lieu, ni le jour, où soudain Eclateront ses feux ; nul ne sait le dessein De la foudre.

Le Vieillard.

Et comment des tribus et des hordes, Quand les peuples, unis par les jeunes concordes , Et joyeux de former un concert de bienfaits. Promulgueront enfin le décret de la Paix. Comment un ramassis sauvage de peuplades Pourrait-il s'attaquer à nous ? Leurs embuscades Sont un étroit filet pour qu'un monde y soit pris.

ET DU GUERRIER. yS

Le Guerrier.

On ne prend pas un monde, on y entre ; et le bris

Qî/ on fait en V enfonçant, V ébranle et le disloque

U tin fracas quelquefois si profond, qu'on évoque

La neige aux flancs des monts, pour comprendre comment

Un grand empire peut crouler en tin moment.

Des pays sont conquis sitôt qu'on y pénètre.

Pays éteints et morts, tels que peut les soumettre

La horde ou la tribu qui galope sur eux.

Il suffit d'un troupeau farouche et valeureux

De barbares hurlant et brandissant des haches.

Pour jeter à gejioux tout un peuple de lâches.

Le Vieillard.

La Paix ne fera pas les cœurs plus timorés.

Mais plus ardents plutôt pour des droits plus sacrés.

Plus hardis à défendre une cause plus juste !

Le Guerrier.

On ne protège rien qu'avec un bras robuste !

C'est des soldats encor qiC il faut pour soutenn

Ta Paix, c'est une armée, et que doivent nourrir

Le vouloir, les ejfforts, les vœux, le sang et l'dme

D'un peuple entier ! sinon il se prépare un drame

Qui s'ajoute aux récits que l'histoire nous fait

D'empires écrasés, sur lesquels se repait

Une horde barbare où chaque homme a sa lance.

Considère, vieillard, que si la résistance

Ne va pas jusqu'au fond d'un peuple, il est perdu

Quand l'abri par lequel il se croit défendu,

Sur un seul point, un jour, est oxivert d'une brèche ,

L'armée autour de lui durcit et se dessèche ;

Elle n'est plus lui-même, elle n'est qu'un rempart

Qiie renverse un assaut ou qu'entrouvre un hasard.

Nous voici loin, tu vois, de ce coup qui châtie

Une race obstinée et trop tard convertie

A ce dogme nouveau que tu vois triomphant l

Et si ton peuple élu résiste et se défend

Contre elle, c'est assez pour de longues durées.

Songe, dans nos cités de trésors plus parées.

Quel butin s'accumule, et quel âpre désir

Peut tout-à-coup parmi ces barbares rugir.

Et les précipiter sur les villes antiques !

Elles ont dans leurs murs des débris de portiques,

LE LIVRE DES DL\LOGUES. jS

Et ceux qu'ils abritaient dédaignaient comme toi

Le guetteur qui montrait les nuages du doigt.

Quelques vices qu'ils aient, les Barbares sont braves,

leurs corps sont vigoureux, leurs cœurs virils et graves,

Capables de trépas pour leur Dieu, pour leur nom,

4mourcux de combats et de gloire, ou sinon

4vides de butin, tout agités d'audaces.

^lei?is de haine et souvent de mépris pour les races

Dont ils voient la richesse et le calme travail.

Et prêts à les traiter comme un lâche bétail

Oui doit appartenir a qui saura le prendre.

5"/ tu veux que contre eux nous puissions nous défendre.

Sous devons, à vieillard, nous faire aussi forts queux.

Et tant qu'ils resteront, eux-mêmes, belliqueux.

Demeurer des soldats et préparer la guerre.

5V durant cette paix dont tu parlais naguère, ^^s corps perdent leur force en un trop long loisir, Vils se font délicats, ou lourds et las d'agir ; 5"/ les cœurs qu'un repos amollissant entoure. Et qui n'apprenne?it plus du péril la bravoure. Redoutant de souffrir pour n'avoir pas souffert. Et déshabitués du sursaut âpre et fier

y6 LE PREMIER DIALOGUE DU VIEILLARD

Qui rassemble tout l'homme en des coups d'énergie,

Flottent dans l'indolente et vague nostalgie

D\m bonheur dont la terre est le riant décor ;

S'ils deviennent, surtout, incapables d'accord.

Si chacun à son gré veut trouver des idoles

Dans les mystérieux et permanents symboles

Où s'incarne la loi de danger et d'effort

Qui fait de toute vie un recid de la mort ;

Si chacun, se prenant pour arbitre suprême.

Fait passer l'univers par le chais de soi-même,

Et s imaginant tordre en ses débiles doigts

L'effrayant écheveau des forces et des lois,

N'en retire quun lin d'humaine petitesse ;

Si tels que ces ynarins exaltés par V ivresse

Qui, pour s'enorgueillir du fd de leur couteau,

Coupent éperdument les liens du radeau.

Tous veulent démontrer que toute chose est vide,

— Sans voir que notre peu de puissance réside

Au pouvoir d'assembler lotîtes ces vanités

En systèmes un peu moins vains de volontés,

Dont nous n'ignorons pas l'éphémère structure.

Ni quelle est une gerbe où chaque épi s'assure

D'un lien fait de paille et qu'une main détend.

Mais qui les garde au moins d'être épars par le vent

Si le ïytJune ordonné qu'est toute discipline

Se relâche, languit, se rompt, se dissémine

En siupide inertie, en dément désarroi;

Si le pouvoir d'aimer un même objet décroit.

Et le commun vouloir devant un même obstacle.

Comme en une immobile et muette débâcle

Qui dissout, désagrège et disperse im pays,

Et nen fait quun amas ruineux de débris,

Sans quil soupçonne encor son mal irrémissible ;

Si le vaste tribut semble injuste et pénible

Par qui tout citoyen, donnant un peu de soi,

Forme et mérite ainsi le secours quil reçoit.

Et si chacun retient sa part de sacrifice ;

Si la nation même — impitoyable indice l —

Laisse comme un fardeau ses souvoiirs tomber ;

Enfin si, qxiand soudain V orage peut flamber.

Des marchands de discours et des vendeurs de phrases.

Ceux qui font résonner sous leurs creuses emphases

Les échos toujours prêts de tiotre lâcheté.

Par un peuple orgueilleux de sa débilité

Sur leurs tréteaux d'un jour sont pris pour des prophètes

Qui proclament le terme et l'arrêt des tempêtes.

Alors, quand ni les corps, ni les cœurs, ni l'État.

Qtiand rien 7i' existe plus, alors vie?it l'attentat!

y8 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Alors vient le tonnerre et l'heure expiatrice.

Car il faut qu'un destin préparé s'accomplisse !

Alors, l'âpre voisin, le Barbare surgit.

Le premier incendie à l'horizon rougit.

Et sur ce vain troupeau tout effaré d'alarmes.

Qui ne sait plus comment on ajuste des armes.

Qui s'agite et se cherche en tumultes épars.

Et par moments s'arrête avec des yeux hagards.

Comme des sangliers qui saccagent des seigles,

Des légions aux rangs serrés autour des aigles.

Ou de noirs escadrons aux galops écrasants

Passent — et c'en est fait d'un peuple pour longtemps !

Le Vieillard.

Ah ! cesse de parler ainsi ! car ta parole Epouvante l'esprit tremblant et le désole. Comme un soif fie mauvais qui noircit un jardin ! Quoi! toujours redouter ces trompettes d'airain, Ces fanfares d'orgueil sauvage et de menace ! Quoi! toujours leur terreur qui hante et qui harasse Les cœurs, même aux instants de trêve et de repos ! J'ai cru qu'elles sonnaient à travers tes propos !

Le Guerrier.

Ecoute encor ceci, vieillard: la Barbarie

Commence autour de nous où commence V envie !

Partout où le sol est plus riche, où quelque port

Est la clef d'une mer, où des monts emplis d'or

Promettent la richesse à qui tiendra leurs mines,

Où les vignes parant les petites des collines

Versent dans les celliers un flot pourpre ou vermeil.

Alors que le vin manque aux versants sans soleil.

Sous des masques divers reparait le Barbare.

Le prétexte est bientôt forgé pour qu'il s'empare

Des champs, de l'estuaire, ou des monts, ou des vi?is.

Tu lèveras au ciel des bras chétifs et vains.

S'ils ne montrent aux Dieux qu'ils tiennent, l'un le glaive.

L'autre le bouclier. Et sans cesse ton rêve,

Entre la servitude et la guerre écrasé.

Se débat, se meurtrit et retombe épuisé.

Etre un peuple qui lutte, une race qui tremble.

Il faut choisir, vieillard, et pour longtemps ! Il semble

Que le destin de l'homme est de porter du fer,

Ll faut, selon qu 'il a le cœur servile ou fier.

Qu'il le porte en guerrier, ou le porte en esclave ï

Et cette oppression, V ignores-tu ? déprave

Le vaincu méprisé sournoisement haineux.

Et le vainqueur altier et toujours soupçonneux ! Ah ! plutôt l'incertain et sanglant équilibre De combats renaissants, où chacun reste libre !

Le Vieillard.

Ah ! ne blasphème pas ! ne vante pas le sang ! Ah ! ne prononce pas le propos qui consent A faire du carnage une loi presque utile l Ah! que tes mots d'airain ne ferment pas l'asile Où nos cœurs indignés et notre espoir tremblant S'enfuient, hors du spectacle horrible et désolant Dont le déroulement déshonore le monde ! Ne scelle pas en nous, d'une main furibonde, A jamais, notre horreur du meurtre illimité! Ah ! laisse au moins nos cœurs purs de l'impiété De ne pas concevoir que ce crime ait un terme !

Le Guerrier.

Peux-tu garder, vieillard, un regard assez ferme Pour venir avec moi jusqu'au bout du chemin?...

ET DU GUERRIER. 8l

Je veux que le grand flot de la Paix ait atteint Jusqu'aux extrêmes bords du monde, et se répande Sur un sol rouge encor, où la dernière bande De ces hommes déments au cœur farouche et fier Oui sous les deux muets faisaient appel au fer, Dans un suprême assaut vient d'être anéantie ; Vers r endroit lumineux d'où la Paix est partie, Retourne-toi. regarde, ô vieillard, et frémis !

Sur ces champs bienheureux, dès longtemps endormis Aux torpeurs d'un destin sans péril et sans lutte. Dans cet air sans clairons, la langoureuse flûte S'est soudain irritée en âpres sifflements ; Des débats, des désirs, des rêves, des ferments Nouveaux se sont aigris dans les flancs clos du vase ; D'inattendus conflits sont sortis d'une phrase Où certains prétendaient enfermer une foi ; D'autres ont d'un concept voulu faire une loi. Et sceller tous les cœurs d'une même formule ; D'autres dont le cerveau tumultueux circule. Et rode sur le bord de problèmes sans fond. Ont tenté d'imposer le mirage infécond Oii'ils croient avoir saisi dans leurs mains convulsées, Tandis qu'il flotte et change en leurs vagues pensées ;

Un long affaissement de loisir et d'ennui.

Dans des jours sans levain, a lentement réduit

L'attente d'autrefois en déception morne.

L'héritage d'efforts, dont le genre humain orne

Le globe qu'il trouva stérile, par degrés

Epuisé dans les mains de peuples désœuvrés

Qui du moindre travail ont fait une habitude.

Manque à la générale et terne lassitude

Où le repos se règle et non plus le labeur.

Une anxiété naît de la lourde torpeur,

Y frémit, y grandit et la pénètre toute.

Un murmure secret de regret et de doute

Court parmi les meilleurs et les plus courageux .

» Le monde a-t-il son terme en ce calme fangeux r

» Sans la rivalité, la lutte et l'aventure,

» L'orgueil où l'homme prend toute son envergure,

» Le succès dans lequel il prend tout son essor,

» // s'épuise en des soins rétrécis, et s'endort.

» La parcelle d'espoir que contient toute audace,

» Ce que le besoin a d'agile et de sagace,

» Le creusement d'effort, chaque jour plus profond,

» Qui découvre et qui fait jaillir à notre front

» Les forces qui dormaient dans ytotre être ignorées,

» La rude ascension d'épreuves engendrées

» Plus hautes chaque jour des obstacles gravis,

» Et les dangers cherchés pour qu'ils soient asservis,

» Et les nécessités imposant les ressources,

» Foilà ce quont été les éternelles sources

» D'où la vie a reçu son progrès et son cours !

» Satîs eux, elle croupit en marais morts et lourds :

» La volonté de lliomme est la santé du monde !

» C'est pourquoi nous brisons l'inertie inféconde

» Où l'habitude a pris la place du vouloir,

» Où la docilité s'appelle le devoir,

» Où tous sont dirigés et nul n'est responsable,

» Où, tels des sabliers remplis d'un même sable,

» S'épuisent sans progrès des jours entre eux pareils !

» Nous sentons dans nos cœurs l'audace des réveils !

» Nous voulons être tout ce que nous pouvons être,

» Forcer la vie à plus fournir, à plus promettre ^

» Lancer à flot profond le Progrès amarré

» Dans l'immobilité d'un effort mesure,

» Sur les mâts rétablis hisser de ?ieuves voiles,

» Et, loin des quais verdis, voguer vers les étoiles,

» Dans des jours et des ?2uits d'épreuve et de danger ! »

Mais quand leur groupe ardent s'apprête à dégager

Le navire, et s'en va pour dénouer le câble,

L'équipage alourdi que la paresse accable.

Et qui ne rêve rien que de dormir à bord

Du vaisseau pourrissant dans les vases du port,

Se réveille, soudain furieux. Il se rue

Sur ces fous, ces déments, en qui est reparue

L'audace des anciens marins qui s'en allaient

Fers les brumes sans fin, où les glaces gelaient

La voile et le drapeau roidis dans les cordages ;

Ou les 77eiges de bas et ténébreux nuages

Faisaient de leurs bateaux d'informes spectres blancs;

Ou c'était vers des mers saiis soif fie, aux deux brûlants.

Et, de longs mois, pendaient le drapeau et la voile.

Au-dessus d'hommes morts les lèvres sur la toile

Pour la pluie attendue éparse sur le pont;

Sans dire les écueils, la foudre et le typhon.

« Osent-ils demander un retour aux tempêtes!

» Qu'il demeure interdit à leurs mains inquiètes

» De remettre la barre au gouvernail rouillé,

» Et de toucher au câble à la borne enroulé l

» Que l'ancre, au fond du port, jusqu'à l'anneau s ensable l

» Que, dans leur attentat aveugle et punissable,

» Contre la sûreté du navire insurgés,

» Les bras soie?it arrêtés et de liens chargés.

» Oui poudraient l'exposer aux hasards des voyages ! » Dans ce havre, à jamais, que soient clos ses sillages! »

Le Vieillard.

Qtie veux-tu déguiser sous ces mots ? Montre-moi Plus clairement leur sens, car je suis maladroit A saisir une énigme au fond des paraboles ! f ai plus tôt fait largesse au sphinx de deux oboles Ou attarde mon esprit à son langage obscur ; Mets toi, pour me parler, de ce côté du mur.

Le Guerrier.

Tu m'entends cependant ! Sous l'inerte surface Remueront des souhaits et des essais d'audace. Car le monde a besoin de levain et de sel. Et deux races d'humains, en conflit mutuel,

Ceux qui veulent, rêvant la vie ou lâche ou forte.

Payer la liberté des périls qu'elle apporte.

Ou payer le repos du déclin qu'il contient,

La race qui s'efforce et celle qui s'abstient,

Reprendront quelque jour la lutte interrompue

Dans rimmobilité lentement corrompue

Où la foule engourdie aimait à s 'enfoncer.

Ceux qui la rcmuero?it sembleront menacer

Cette torpeur d'Etat où rien ne se récolte.

Leur salubre énergie aura nom de révolte.

Et leurs premiers effets seront jugés complot î

Ils connaîtront l'exil, l'outrage et le cachot;

Les caves et les bois leur serviront de temple !

Ils combattront d'abord par le verbe et l'exemple.

Mais leurs persécuteurs, bientôt exaspérés

De voir, sous des affronts fièrement endurés.

Leurs disciples s accroître et grandir leur fortune,

Changeront en fureur leur jalouse rancune.

Et sur les derniers droits, devant qui l'être humain

Doit combattre et tomber, voudront porter la main.

Alors, au premier sang des querelles civiles,

La guerre, reparue aux carrefours des villes.

Franchissant leurs remparts, hurlera sur les ponts.

Les chemins, les sentiers, et jusqu'aux flancs des monts.

Les monts sacrés, abri, refuge, citadelle. Où, quand la Liberté devient une rebelle. Elle défend ses droits en s appuyant aux deux

Dans ces temps de }iouucau devenus orageux,

Ces structures de paix, croulant sur elles-mêmes,

De leurs débris mêlés créeront d'autres problèmes

Oiii voudront l'énergie, et l'ardeur et l'cfjort.

Et la rivalité, cet étertiel ressort,

Et la lutte, ce van suprême qui sépare

Le grain chétif et creux de celui qui prépare

Aux futures moissons de plus riches épis !

Ainsi s'éveilleront les peuples assoupis.

Après leur décevante et délétère halte !

La Force qui détruit la vie, et qui l'exalte.

Dans des collisions, dans des heurts, des remous,

Des débats, des défis, des assauts, des courroux.

Oui brasseront VLiistoire en de nouveaux )nélanges.

Ainsi qu'un vignerofi dans le sang des vendanges.

Refera fermenter l'ancien vin de l'effort!

Le monde rentrera dans le haut désaccord

Où les rivalités, l'une à l'autre opposées.

Par les ajffrontemcnts de leurs forces croisées.

Se dressent, érigeant leur rencontre en essor.

Et soulèvent plus haut l'être humain et son sort,

Dans le jaillissement de leurs chocs d'énergie !

Les peuples rajeunis briseront l'effigie

Du Dieu qui défendait la fierté du danger,

Et, sur son socle vide, on verra s'ériger

Le bronze altier d'un Dieu dont la main tient un glaive.

O vieillard, c'est ainsi que le cercle s'achève !

Et plus tard, dans un sol de cendre et de débris, Oii les renversements d'empires sont inscrits Comme aux pages d'un livre où l'on écrit encore, Dans quelque cité qui de ruines s'honore Et qui fait sa beauté d'édifices croidés, Sous un mont de fragments et d'ossements brûlés, Qiie chaque siècle exhausse et l'histoire amoncelle. Si bas qu'il y faudra descendre avec l'échelle. Plus bas que la racine antique des cyprès. On poiora retrouver ton autel de la Paix. Sous ces écroulements qui seuls le préservèrent. Une fondation, un puits le retrouvèrent; Le voilà le plus sûr témoin de l'épaisseur De chutes et de mort qu'un même enfouisseur

Accumula sur lui, et toujours accumule, Depuis ce jour bénit oii la foule crédule Le saluait, vieillard, dliymnes reconnaissants. Et qu'y versant le vin et qu'y brûlant F encens Un pontife a la bouche en promesses féconde, Y venait consacrer le long bonheur du monde !

Le Vieillard.

Ah ! s'il en est ainsi! Si. quand loin des forfaits

Elle semble échouée aux grèves de la Paix,

Un ressac de folie, un flot de sang renfloue

La galère tragique et noire dont la proue

Porte à travers les temps Bellone aux yeux luigards ;

Si toujours on doit voir les cadavres blafards.

Oui nont plus de rougeur qu'au bord de leurs blessures.

Se mêler au charnier commun des scpidtures

Où l'on jette d'un coup le printemps d'un pays ;

Ah ! si persévérant sur des chemins maudits.

Le genre humain s'en va dans le meurtre et la haine ;

Si l'horizon de chaque époque est une arène

Où les peuples déments, s' exterminant entre eux.

Transmettent à leurs fils les fureurs des aïeux.

Et poussent, à travers des successions d'âges, Latroce hérédité de vengeance et d'outrages Qui ravage l'Histoire, en marquant son parcours ; Si la race des loups et celle des vautours. En rôdant sur nos pas, en planant sur nos têtes. Doivent continuer de rencontrer leurs fêtes. Comme au temps du carnage antique et primitif ; Si notre pauvre espoir, si triste et si chétif. Patient grain de blé, si modestement tendre. Si prêt à tout souffrir, si prêt à tant attendre. Pourvu qu'il puisse encor s'appeler de l'espoir. Las et découragé ne peut plus concevoir Qu'un siècle très lointain soit peut-être l'aurore D'un progrès qui voudrait des siècles pour éclore. Si notre espoir s'efface et n'est plus qu'un mot vain. Et si telle est la loi, si tel est le destin. Maudit soit le soleil et tout ce qu'il éclaire! Que le chaos premier, reprenant cette sphère, La broie et la confonde ; et qu'en abolissant A jamais ce qui vit, ce qui veut, ce qui sent. Entraînant l'existence entière en son abîme. Il purifie au moins la matière d'un crime Qui fait de la douleur un ouvrage éternel l Oui! qu'il ne roule plus, sous l'œil morne du ciel,

Au lieu de nos combats dont les cris sont horribles. Oiœ les conflits muets et les chocs insensibles D^élémeiits se heurtant hors du rythme pital ; Et viens, à Mort immense, anéantir le Mail

Le Gueprier.

Apaise toi, vieillard l Tes yeux sont pleins de larmes!

Je ressens la bonté qui vit sous tes alarmes !

Mais peut-être il convient de ne pas oublier

Oîie les armes dont vient de s orner ce pilier

Ont défendu ce sol coîitre une attaque injuste ;

Et que plus d'un jeune homme, heureux, cher et robuste.

Fier de les revêtir, ne les rapporta point.

Mais son armure vide est la comme un témoin

Qu'il a donné sa vie afin d'en sauver d'autres ;

Ouclqu arrêt que des temps qui ne soiit pas les tiôtres

Puissent porter plus tard sur nous et ?ios efforts.

Il nous sied de montrer notre respect des morts

Oïd se sont immolés en gardant la contrée.

Aux lieux où leur mémoire auguste est consacrée !

Le Vieillard.

Loin de moi le dessein, ô guerrier, d'offenser

Ce trophée où ton cœur ému vient se blesser

Au souvenir d'amis qui portèrent ces armes ;

Car je vois, à mon tour, tes yeux s'emplir de larmes.

Et j'ai respect, 6 fils, de ton respect pour eux.

Ton chagrin même accroît la ferveur de mes vœux,

Et tu pardonneras si je laisse mon âme.

Plus que tu ne voudrais, abominer ce drame

Dont tu viens d'évoquer les éternels retours !

Le Guerrier.

// est mieux d'oublier nos chagrins en ces jours. Où le pays sauvé célèbre sa victoire ; Qu'aujourd'hui nos douleurs se perdent dans sa gloire l Le prix qui la paya ne doit point sembler cher ; Notre cœur n'a le droit que d'être heureux et fier ; Le laurier n'est point fait pour ombrager des larmes. Pareil à ce soldat qui, tant qu'il a ses armes.

ET DU GUERRIER. g3

Ne resse/it pas le coup dont il vient d'être atteint. Mais continue à vaincre, et n y porte la main Que quand ses compagnons ont défait son armure. Je ne veux pas savoir si j'ai quelque blessure; La Patrie aujourd'hui me prend dans son orgueil. Mais plus tard, tnais demain, si mon âme est en deuil Et lourde de chagrin, j'aurai droit de permettre A mon front délauré de le laisser paraître.

L'ombre tombe, 6 vieillard, je vais vers la cité. Mais si notre propos brusquement arrêté Laisse quelque regret et quelque incertitude En ton cœur, ne crois pas que mon départ élude Le terme où s'achemine un débat commencé. Si tu veux le reprendre où ce soir l'a laissé. Tu le powras, vieillard ; et qu 'une autre rencontre, Nous mena?it jusqu'au bout l'un par l'autre, démontre A chacun de nous deux cette part de raison A quoi même une erreur de notre esprit répond. Tant qu'il reste vraiment loyal, brave et sincère.

Le Vieillard.

Je le voudrais, guerrier, plus que toi. Considère Que j'emporte, ce soir, un esprit que le coin

De tes durs arguments a surpris et disjoint.

Car tu l&s enfonçais comme aux coups d'une masse.

Je ne le cache point! Et dans ton verbe passe

Une âpre passion, qui peut-être autant queux,

Bouleverse mon cœur de son souffle fougueux.

Qui parfois le soulève, encor qu'il le flagelle ;

Tout mon être inquiet est tremblant et chancelle,

Mon corps endolori lui-même est ébranlé.

Comme si quelque vent trop for^t avait soufflé

Et l'avait secoué de l'émoi d'un orage.

Permets que le sommeil ou le repos dégage

Mes esprits de ce trouble où je les sens perdus.

Et que tous mes pensers, à présent confondus.

Reprennent, par degrés, leur ressort et leur place.

S'il t'agrée, ô guerrier, sur la proche terrasse,

Oii le platane clair se mêle au sombre pin.

Demain, lorsque le jour sera vers son déclin

Sans décliner encor, nous pourrons nous rejoindre.

Et peut-être, pour Vheure immense où l'on voit poindre,

Dans l'azur sans lumière et plus prodigieux,

Les premiers astres d'or, çà et là, dans les deux,

Comme des éclaireurs précédant une armée,

Aurai-je retrouvé, dans mon âme alarmée.

L'espoir craintif et cher qu'elle apportait ici.

LE LIVRE DES DL\LOGUES. qS

Le Guerrier.

Que la nuit maternelle apaise ton souci !

C'est moi qui t'attendrai, comme il sied à mon âge.

Au respect que je dois à ton plus long voyage,

A celui que commande un destin sage et pur !

Adieu, vieillard, et prends par le chemin plus sûr

Oui, laissant l'acropole et sa roide ravine.

Te mène vers ton toit en tournant la colline.

(Novembre 1902. — Février 1903)

LE

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