DU VIEILLARD
ET
6/BUOTHECA
à Henri Brémond.
Une terrasse sur le sommet de la colline où se dresse le Temple. Elle est sur le prolongement de l'esplanade, mais un peu plus bas, et séparée d'elle par une partie plus étroite et creusée d'où apparaît la cime de lauriers roses. Elle occupe un promontoire circulaire qui forme une des extrémités de la colline.
Elle est ceinte d'un mur bas, et plantée, tout autour, d'une double avenue de platanes et de pins parasols, qui paraît avoir été formée plutôt en réservant des arbres dans une ancienne futaie que par une plantation régulière. Des sièges de marbre, à dossier élevé, et formant hémicycle, sont disposés çà et là sous ces ombrages. Leurs accoudoirs sont terminés par des têtes de tigre, et leurs supports sont de lourdes pattes griffues de fauve. Ces bancs sont tournés vers les divers horizons. Dans l'espace vide, au milieu, une fontaine remplit une vasque peu élevée et simple, d'où elle déborde dans un bassin à fleur de terre, en nappes de cristal sans cesse déplacées.
Une vaste campagne s'étend de toutes parts, riche, parsemée de petites cités, de hameaux et de villas fermières.
Un grand fleuve, brillant et sinueux, l'arrose, que^ des rivières afiluentes ramifient à travers la contrée. Une chaîne de montagnes lointaine se développe à l'horizon et semble en suivre la circonférence. Entre les extrémités des allées, qui ne se rejoignent pas de son côté, apparaît pleinement le temple, garni d'armures.
Le guerrier, vêtu d'une chlamyde blanche, sans rien du costume militaire, se tient debout contre le mur et contemple la campagne. Derrière lui, sur l'esplanade, arrive lentement le vieillard qu'il ne voit pas.
Le Guerrier.
Avec quelle douceur lliorizon devient bleu !
C'est derrière ces monts que la bataille eut lieu,
Là-bas, sur le revers de la moindre colli7ie
Où le col qui franchit ces hauteurs se devine.
Le salut du pays tenait en des instants.
Ah ! la rude jourtiée, et comme il était temps !
S'ils étaient parvenus à forcer le passage.
Les barbares venaient comme un flux sur la plage :
Dans la plaine oii pouvaient s ouvrir leurs escadrons.
Leurs flots illimités, audacieux et prompts.
Débordaient les deux flancs de notre infanterie.
Oui ! nous eussions payé chèrement l'incurie.
Ou bien la trahison, ou bien la lâcheté, Qui sans murs ont laissé l'abord de la cité. Car l'argent étranger, Vig^iorance et la crainte Ont mis leur triple obstacle à dresser cette enceinte Qui pourrait nous sauver au moment désastreux. Nous sommes arrivés, par fortune, avant eux. D'un jour. Qiiel cri joyeux quand je vis que la pente Du val était déserte encor, et que l'attente Nous donnait le répit de creuser nos fossés ! Lorsque leurs cavaliers se sont sur nous lancés. Dans la gorge rocheuse arrêtés l'un par l'autre. Glissant sur le terrain que dominait le nôtre, Ils ont mal commencé le combat. Leur élan Rompu se propageait en désordre rotdant Derrière eux, vers le bas, oîi de longues poussées Contre lui se heurtant et par lui renversées. Prolongeaient ces remous accrus de désarroi; Leurs nombres comptaient peu dans ce passage étroit ; Leur force ne pouvait agir que par durée. Et, dans son long assaut sans cesse réparée, User nos bataillons quoiquen s usant plus qu'eux! Le jour fut, malgré tout, menaçant et douteux ! Redoutables moments, où l'on voit la fortune, Hésitante entre deux, voler tantôt vers l'une.
Tantôt vers Vautre armée, et les faire trembler
En lourds oscillements qu'un cri peut ébranler
Et pousser brusquement au sens de la victoire !
Et quel autre moment, gros d'un siècle d^ Histoire,
Quand, tout d'un coup, l'armée — et nul ne sait comment-
Sent qu'elle a la journée, et d'un seul glissem.ent
Refoule l'ennemi brisé dans la défaite !
Puis ce fut leur déroute et leur vaste retraite.
Et la poursuite, et les derniers combats, enfin
La Paix !
Et maintenant, combien de temps ce frein Tiendra-t-il en repos cette race hautaine ? Ils sont persévérants, faits d'orgueil et de haine ; J'ai voulu d'un traité qui ne les blessât pas ; Mais nos fleuves, nos champs, nos vi?is sont des appâts Trop offerts à leurs yeux ; leurs nations fécondes, Multiplia?it sans cesse et grossissant leurs ondes. Doivent franchir leur digue et déborder sur ?ious ; Et leur sombre génie, ombrageux et jaloux. De leur gloire éclipsée entretient la rancune. Ils attendront, muets, jusqu'à l'heure opportune, Qiiand l'attaque d'un autre ou ?ios troubles civils. Partageant notre force oitrc plusieurs périls, A leur guet incessant offriront quelque brèche.
Au bilcher toujours prêt ils mettront la flammèche, Les pourpres de la guerre éclateront encor !
Hélas, si ce pays, se divise ou s'endort, S'il n'a pas ramassé, pour pouvoir le détendre Au juste instant, le coup qui devra le défendre, Il entendra le pas des vainqueurs, à son tour. Et le poids de leur main sur son front sera lourd. Ainsi du père au fils doit se passer l'épéel Ainsi la guerre suit, de paix entrecoupée. Son tragique travail; et dans son van d'airain, A des souffles de feu vannant le genre humain. Choisit, pour dominer, la race forte et brave, Et la race où l'effort s'éteint, pour être esclave l O mes fils, mes deux fils, quel futur vous attend? De gloire ou de revers ? Quelqu'il soit, cependant, L'enclume du devoir et de viriles fiammes. Pour l'un ou Vautre sort, forgeront vos deux âmes. Et, confiant en vous, je sais qui vous serez ! Mais que sera le cœur du Temps où vous vivrez ?
Quel azur admirable en ces monts vient s'épandre. Plus pr^ofond à leurs pieds, à leur sommet plus tendre ! Qu'ils semblent pleins de paix et de recueillements ! Mais des vols de vautours sur des tas d'ossements
Et l'odeur d'un charnier hâtent la lassitude Du poyageur qui passe en cette solitude !
Cependant le vieillard s'est arrêté près du guerrier sans que celui-ci Tait aperçu. Après avoir attendu un instant, le voyant plongé dans une méditation, il lui touche l'épaule.
Le Vieillard.
J'interromps ta pensée, ô guerrier ; ton regard. En parcourant ces monts, ri errait pas au hasard; Sur quelque endroit précis leur pointe était fxée. Ou leur attention était-elle enfoncée — Car les longs horizons font penser au futur — Parmi les ans prochains, dont le cortège obscur Ne vient jamais vers nous sans porter de menace ? Chcrchais-tu V Avenir? Ton front grave et sagace Se tournait-il vers lui pour savoir son secret ?
Le Guerrier.
Son secret ou plutôt sa leçon est : « Sois prêt.
» Sois prêt à recevoir l'inconnu que j'apporte, /> Avec un corps robuste, une âme égale et forte ! » Sache-le! que j'amène ou des maux ou des biens, » Toujours ceux-ci devront par la lutte être atteints, » Et les premiers, toujours, écartés par la lutte ». C'est ce que l'Avenir répond à qui le scrute. Dès longtemps, je connais son austère conseil ! Qui ne l'écoute pas s'attende à dur réveil!
Mais j'oublie, 6 vieillard, que nous devions reprendre Le colloque qu'hier la nuit nous fit suspendra, La nuit et le désir de ne pas profaner Le jour reconnaissant qu'il convient de donner. Selon l'héréditaire et constante latrie.
Aux tutélaires Dieux, sauveurs de la patrie. J'espère que la nuit, l'apportant le repos. T'a permis, au moment où ses sombres pavots Eurent cédé les airs aux roses de l'Aurore, Et lorsque le brouillard s'éclaire et s'évapore. J'espère que la 7iuil t'a permis de revoir. D'un esprit plus rassis et froid, ton désespoir.
Le Vieillard.
// est vrai que r Aurore et l'Aube, bienfaitrices,
Déesses de hunier e y et les chastes délices De celui qui, poussant sa lampe de la nuit, A sa fenêtre attend le premier jour qui luit, Il est jrai que l'Aurore et lAube, juste écloses, L 'une en ses voiles blancs, l'autre en ses voiles roses, 'De leurs mains d'air suave ont rafraîchi mon front l Dès que leur virginale allégresse interrompt La veille studieuse oii souvent je m'attarde. Je me lève, vers leur sourire je regarde, Et je laisse en mes yeux pénétrer leur clarté. Jeunesse, foi, candeur, tendresse et pureté. Ce matin, ô guerrier, f avais plus besoin d'elles y Les deux divines sœurs, les chères, les fdèles / J'ai vu le pâle ciel les attendre et trembler. Et je leur ai donné mon cœur à consoler ! Leur geste transparent qui sème la rosée A posé sa caresse à ma face apaisée ; J'ai senti se calmer le feu de mon cerveau ! Qii' elles s'envolent vite ! Et lorsque le flambeau. Plein des fièvres du jour, que le matin rallume. Monta plus dévorant vers midi, l'amertume. Le doute, le chagrin repayèrent en moi. Et je revicyis, ce soir, avec le même émoi Dont tu vis que mon âme était hier troublée.
Le Guerrier.
Mais voici que déjà la journée accablée Commence à respirer un souffle plus léger ! Le soir libérateur qui va la dégager Des chaudes chaînes d'or dont elle était captive. Par l'ombre avant -coureuse annonce qu'il arrive. Les heures qu'il amène ont aussi leur douceur Et leur bienfait. Sans doute, il reste en leur lueur Un peu de passion fatiguée et de peine : L'heure du rossignol, du phare et du phalène Ne saurait ignorer tout ce qui fait souffrir. Mais le jour se soumet et semble consentir. Quand il vient se coucher parmi les ombres grises. A cesser les combats nés de ses convoitises. Tout s'incVme avec lui vers la paix et la nuit, La plante, le ruisseau, le vent, l'odeur, le bruit, Notre corps dont la fièvre enveloppe notre âme. Et l'dmc qui remplit notre corps de sa flamme ! Ne sens-tu pas, vieillard, la paix de ce moment, Et ne se peut-il pas que le soupir calmant Qui paraît soidager la terre reposée Pénètre en toi ? Les soirs ont aussi leur rosée !
Et peut-être, sous la beauté de celui-ci.
Si sereine et si grave, 6 vieillard, ton souci
S' apaisant par degrés laissera ta parole
S'en aller aux pensers dont la grandeur console.
Comme sait consoler la Nuit au sein profond :
Plus haute))ient que tout, et pour un temps plus long.
Le Vieillard.
Je suis le vieil ami de l'Aube et de l Aurore,
Ma vieillesse leur fait sa cour et les adore.
Et la seule rosée à mes yeux est la leur l
Par un secret désir, sans doute ce qui meurt
Se seyit-il attiré vers ce qui vient de naître ;
Et toi-même, plus tard, omriras ta feitêtre,
Non vers les ors rougis et lassés du couchant,
Mais vers Vor clair, l'or pur, l'or candide et touchant,
Lor du jeune Orient, et que vieniient déclore
Les deux Vierges de Vair, l'Aube et sa sœur l'Aurore ,
Tu les sauras aimer lorsque tu seras vieux,
Elles, l'honneur, le charme et la pudeur des deux !
Et peut-être qu'aussi mon besoin d'espérance
Chérit celle qui passe en leur fraîche présence !
Mais laissons ces instants qu'il nous plaît de louer l
Je suis venu vers toi, guerrier, pour renouer
A nos propos d'hier l'idée interrompue.
Je l'ai portée en moi brisée et suspendue.
Mais menaçante encore ; et ce fut, tout le jour.
Comme si je marchais sous l'ombre d'un vautour.
D'où dégouttait du sang. Quelquefois ma pensée
Croyait suivre, suivait une route tracée
Au faîte trop étroit de deux roides versants,
Lun et r autre effrayants. Sur ses terrains glissants
Nid ne pouvait marcher entre la double pente.
Tous, après quelques pas, tombaient sur la descente
Fers qui, malgré l'effort pour n'en pas approcher, '
Chacun d'entre eux venait pencher et trébucher.
Ces versants descendaient vers deux gorges profondes.
Où s'agitait l'horreur de deux torrents immondes,
Car l'un était de boue et l'autre était de sang.
Dans leur flot limoneux ou leur flot rougissant
Roulait précipitée une innombrable foide,
Comme au flanc d'une dune un sable qui s'écroide;
Chacun des deux torrents hideux les saisissait;
Lun les engloutissait, l'autre les fracassait ;
Du vallon de sanie un hurlement étrange
Et des plaintes montaient, mais le vallon de fange
ET DU GUERRIER, 1 l3
Etait plein d'un silence encor plus effrayant. Et CCS torrents couraient vers un gouffre béant. Seul, debout sur le faite, échappe par miracle. Blême, suant d'effroi, je voyais ce spectacle. J'en embrassais lliorreur dans mes yeux affolés. Ma gorge se serrait sur mes cris étranglés. Je pleurais, et parfois, de mes mains étendues. Je voulais retenir ces foides éperdues Oui, toujours et toujours, roulaient en bondissant Fers le torrent de boue et le torrent de sancr.
Le Guerrier.
Et que signifiait ce rêve abominable.
Cet épouvayitement, dont le récit accable Et fait tomber ta voix dans de sourdes (erreurs ? Ce )i'étaient point, dis-tu, d'inconstantes vapeurs Qui forment, un instant, une terrible image, Reyicontres que produit et reprend un nuage; Son aspect trop solide était trop concerté Dans raccord des détads aidant à Vunité, Pour qiiil n'eût pas eu lui le soutien d'une idée. Sinon, son court passage et sa forme vidée.
Retournant aux brouillards dont ils étaient sortis, Auraient trahi bientôt à tes yeux avertis Leur vaine fantaisie et leur trompeur mirage. Quel sens en tires-tu, vieillard, ou quel présage ?
Le Vieillard.
Longtemps je suis resté confus, et ne sachant Oiioi penser. Mais enfin mon esprit, en cherchant Avec r anxiété subtile de la crainte Avide à découvrir une issue à l'étreinte QiCelle sent autour d'elle et qui va la broyer. Sous l'effrayante énigme a vu se déployer Le sens obscur et clair qu'elle portait en elle. Elle n'est, ô guerrier, que l'image fidèle Et le symbole en qui s'ordonne et se traduit Tout ce que ta parole avait, pendant la nuit. Agité de tourments confus en yna poitrine; Ou mieux, elle est l'airain sur lequel se burine. Dans l'espace exigu d'un emblème éternel. Tout ton discours d'hier, dont le long flot cruel
LE LIVRE DES DL\LOGUES. IID
Sut emporter mon cœur vers la désespérance ; C'était le fruit affreux de ta propre éloquence.
Le Guerrier.
Je ne te comprends pas, vieillard; explique-moi.
En mots moins coyiccnirés, quel rapport ton œil voit
Entre la vision construite par ta fièvre.
Et le discours subit qu'a poussé sur ma lèvre
Le désir de répondre au reproche voilé
Par quoi tu m'abordas lorsque tu m'as parlé.
Le Vieillard.
Ne t'émeus pas, guerrier ; je sais que je suis cause De ce même discours, et que ta bouche close Pour un salut passant n'aurait fait que s'ouvrir, Si je n'avais moi-même obligé de jaillir. En lançant tout à coup leur lumière et leur flamme. Les méditations que renfermait ton âme.
l6 LE DEUXIÈME DIALOGUE DU VIEILLARD
Consens à m'écouter : fai vu, fai découvert.
Comme un dessin caché dans un dessin offert
Par la main qui connaît l'angle qui le démêle.
J'ai vu, dans ce tableau, l'image où se révèle
Le sombre sort Immain tel qu'il est aperçu
Dans le sombre avenir tel que tu l'as conçu.
Si l'espace futur s'accorde à ton présage,
Fois par quel double choix se fera le partage
De tous les lots humains : vivre dans la sueur
Que sue un belluaire ou un gladiateur.
Et tuer ; ou sinon, s'évader, se soustraire,
Se blottir hors de vue ainsi qu'un réfractaire.
Espérer qu'on tiendra dans l'intervalle étroit
De la guerre qui cesse à la guerre qui croit.
Prier pour qu'un hasard de jours nous sauvegarde,
Pour que l'appel prochain des trompettes retarde
De quelques ans encore, et nous laisse le temps
D'être, vieillards caducs, tirés des combattants !
Heureux ceux qui n'ont pas de fils, dont la jeunesse,
Grandissant à coup sûr pour des jours de détresse.
Trouve, quand le clairon jette enfin son appel.
Les périls épargnés au repos paternel î
Ainsi tout homme craint, ou pour ceux qu'il voit naître
Ou pour lui, ce fléau qui veut, pour se repaître.
Ou le père, ou le fils, et qui ne laisse pas
Deux générations hors de ses attentats !
Et cest le genre humain, destructeur et victime.
Oui lui-même subit et qui commet le crime.
Oui jette la menace et ressent la terreur.
Oui sur sa propre chair entretient sa fureur.
Et de sa cruauté nourrit son épouvante !
Et cela doit durer ! Et la trace sanglante
S'en va, tant que finisse ou rhom)ne ou l'univers,
Dans un enfoncement de fumée et d'éclairs!
Sous de pareils destins il vaut inieux )ie pas vivre. Et quun geste suprême et viril nous délivre De jours qu'il faut prévoir cruels ou dégradants! Oii'il nous été d'un air empesté des relents D'hécatombes sans nombre et d'éternel carnage ! Moi, qui me trouve au bas du versant de mon dge. Oui nai que quelques pas, les derniers pas du soir. Pour arriver au ba?ic de marbre où vont s'asseoir Les vieillards fatigués d'avoir franchi la vie. J'ai hâte d'oublier cette terre asservie, Sous un maître qui fait U7i joug du ciel profond. Sans merci, sans espoir et sans rédemption, Au tribut éternel du meurtre et de la honte ! Oiiel cœur de bronze as-tu. guerrier, pour qu'il affronte
Il8 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Le spectacle effrayant qui sort de ton propos. Et comment ton sommeil connait-il le repos ?
Le Guerrier.
Pourquoi donc, après tout, tant accuser la Gue?re ?
Ne pois-tu pas quun seul, un bien plus grand mystère
Enveloppe celui dont le rêve hagard
A troublé ton esprit et hante ton regard ?
O vieillard, c'est la Mort ! Quels qu'ils soient, tous les
Sur lesquels vous butez vos colères d'apôtres, [autres.
Ne sont qu'aspects divers et parts de celui-là.
Depuis le premier jour ou son flot sécoida
Hors du chaos, la Vie est la chute d'un fleuve
Qui se jette au Néant d'une onde toujours neuve ;
Un glissement sans fin de rapides instants
Dont le bond fugitif pend à travers le Temps,
Forme l'éternité de ce torrent qui tombe ;
Et l'immense Univers continûment succombe
A l'immense trépas que lui-même entretient.
C'est là le vrai mystère, ô vieillard ; il contient.
Les autres, et celui dont ton dme exagère
LE LIVRE DES DLA.LOGUES. IIQ
La propre barbarie et l'effet ; car la guerre Est une des façons dotit Ihomme doit mourir. Pourquoi rien parut-il et tout doit-il périr ? Que la peste, ou le fer, ou la vieillesse même Nous emportent. Vunique et ténébreux problème Est cette fin, vieillard. Mais tout le genre humaiîi Frappera, d'âge en âge, à la porte d'airain. Sans pouvoir V entrouvrir, sans avoir de réponse. U abomination que ton courroux dénonce C'est l'existence même, et tous les attentats. Des dévorations d'insecte à nos combats, La fureur d'abolir dont la nature est ivre. Tiennent dans ce seul mot épouvantable : vivre.
Mais si je reconnais ce quil nous faut subir,
Ne crois pas qu'il me soit refusé de sentir
Ce que tu sens toi-même, ô vieillard, ce qu'éprouve
Celui qui ne fut pas nourri par une louve.
Co)nme toi, plus que toi peut-être — car sais-tu
Nos méditations quand le clairon s 'est tu r —
Je porte en moi l'aiguè' et la tenace angoisse
De savoir qu'il 71 est rien qui respire ou qui croisse
Oui n'ait son destructeur dont il est épié.
Que tout est condamné, que rien n'est gracié.
Et c'est cela, vieillard, qui s'appelle la pie!
Souvent cette obsédante angoisse me convie
A des pensers pareils à ceux que tu nourris.
Bien qu'ils soient écartés, ainsi que des proscrits,
Du rêve que tu dis être aux tiens nécessaire.
Ils vivent cependant, sans qu'aucun d'eux espère.
Mais ils prennent ailleurs leur force et leur soutien ;
Ils grandissent formés et drus d'un autre vin
Que le vin décevant dont ton calice est vide ;
Le leur est plus amer, mais leur âme intrépide
Se plaît à savourer son austère saveur.
Avec eux et par eux, sans faiblesse et sans peur.
On peut vivre en jugeant les Dieux qui nous font vivre l
Le Vieillard.
J'ose à peine et voudrais te prier de poursuivre. Bien que le clair soleil doive bientôt baisser. Puisque voici déjà qu'il commence à percer De mille lances d'or ce noir bosquet d'yeuses.
Le Guerrier.
Oui ! ses regards divins rendent plus glorieuses
Ces armes qu'il fait luire entre leurs verts rameaux,
Mais elles, a leur tour, font ses rayons plus beaux !.
La descente de T ombre est encore lointaine :
Uœil compte les hameaux jusqu'au bout de la plaine
On distingue là bas, sur le fleuve, le pont
Et sa tour d'où jaillit un trait brillant et prompt ;
Une cuirasse, un casque, une parme étincelle ;
U éclat est régulier ; c'est une sentinelle
Oui le jette, en tournant au bout de son trajet. . .
Excuse-moi, j'étais parti loin du sujet
Dont nous parlions. Avant que le froid crépuscule.
Sur les degrés des monts lointains, ne coagule
Le sang clair du soleil dont la pourpre noircit.
Tu peux continuer — si tel est ton souci —
L'étrange controverse oii se montrent nos âmes.
Sur ce banc oit le jour, de ses dernières flammes.
Prolonge sa tiédeur, 6 vieillard, viens t'asseoir.
Et dis ce que, de moi, tu souhaites savoir.
Le Vieillard.
Je souhaite savoir quelle force élabore En toi ce sentiment dont ton dme s'honore.
Et d'où peut te venir ce magnifique orgueil.
Tu n'as à vendanger que des coteaux de deuil,
D'où peux-tu rapporter, à défaut de la joie.
Je ne sais quel aplomb familier qui rudoie
Le Destin, je ne sais quel calme, je ne sais
Quelle tranquillité claire. Tu m 'apparais
Inexplicableynent confiant et paisible.
Moi, pour avoir suivi ton discours inflexible
Jusqu'au terme cruel où tu m'as emmené.
Je reste avec un cœur distrait et consterné.
Je tiens entre mes mains des débris d'espérance.
Je sens en moi trembler un vouloir qui balance
D'une colère impie au découragement.
En vérité, guerrier, je ne saurais comment '
Envisager demain et tolérer la vie.
Sur la lugubre butte à ta suite gravie.
D'où je n'aperçois plus qu'un meurtre illimité.
Tout espoir, tout effort et toute activité
S'effondreraient rompus en moi, s il fallait vivre
Dans ces vapeurs de sang dont je me sens comme ivre.
Si cet accablement ne se dissipait pas.
Le court chemin qui va de mon âge au trépas.
Je te l'ai dit déjà, semblerait un espace
Trop long pour y traîner l'incurable disgrâce
Dont je suis douloureux et coDime empoisonné. Et c est pourquoi, guerrier, moi qui suis ton aine. Je veux savoir de toi comment tu peux encore. Dans ce mal que tu dis que ton esprit abhorre. Garder pourtant le goût d'exister et d'agir, Et créer du présent pour un tel avenir.
Le Guerrier.
Toi dont les ans neigeux ont couronné la tête.
Je ne peux obéir, à père, à ta requête
Que surpris et confus ; ma honte est grande en moi
Puisqu'elle est mesurée à mon respect pour toi.
Cependant obéir est du respect encore.
Et quelquefois en nous, la vie a fait eclore
Une sagesse étrange et plus sage que nous.
De ce que je dirai que je sois donc absous :
Sous l'insensible empire et l'acte du langage.
Il se peut que je parle en oubliant mon âge.
Mais ce ne sera point en oubliant le tien.
Le Vieillard.
Tu parleras, sois sûr, mon fils, comme il convient.
Sans rien qui manque et rien qii il faille qiion retranche l Parce que mainte année a fait ma tête blanche. Je sais que la sagesse, aimant les jeunes fronts. Est loin de réserver aux vieillards ses leçons.
Le Guerrier.
Ou il soit donc fait selon ta volonté ! J'estime Qu'un sentiment pareil, quoiqu'il en semble, anime Ton cœur qui vit d'espoir et le mien qui vit sans. Je le dis pour les deux : ils sont compatissants Aux maux dont plus que toi je connais le spectacle. Mais f accepte le sort, tu rêves un miracle ; Et cette loi d'airain que tu veux soulever Je me crois impuissant à plus qu'à la braver ; Sachant quelle est immense et qu'il faut être en elle. Je vis ma vie en homme et non pas en rebelle.
Cependant ton effort, bien qu'il doive être vain, Vaut de rester tenté, non pour ce qu'il atteint. Non pour ce qu'il achève ; il suffit qu'il existe ! Et quoique l'insuccès le rebute et l'attriste. Il tire de soi seul sa raison de durer ; Son titre le plus haut, vieillard, est d'honorer
Celui aux mains duquel il reste inefficace ; Sa seule existence est une fin, et surpasse Les plus heureux effets qu il pensait accomplir ; C'est assez quil habite un cœur pour l'affermir !
Le Vieillard.
Conduis-moi plus avant, o guerrier, sur la roule
Où f avance toujours dans les dégâts du doute.
Non sans étonnetnent je f écoute louer
Tout ce que ton discours semblait désavouer !
Lorsque tu peux penser que ta voix me l enlevé.
Tu parais à préseyit prendre pour toi mon rêve !
Je n 'en découvre pas la secrète raison ;
Et je 7ie comprends point par quelle trahison.
Quel stratagème, ô fils, quel obscur subteifuge.
Mon souhait reparait en toi comme un transfuge.
En laissant dans mon cœur un étendard brisé.
Le Guerrier.
O mauvais général ! stratège peu rusé.
Oui, sans prendre l'alarme, a laissé fuir sa troupe!
Rassure-toi pourtant ! ne crains point que l'on coupe
Le pont qui lui permet de revenir vers toi ! Ou plutôt tu fus pris d'un trop hâtif effroi. Car tu n'as rien perdu de ce que tu réclames. Ce rare sentiment, dont tu dis que les flammes Te surprennent en moi, n 'est autre que celui Dont la noble clarté, f ayant toujours conduit. N'a pas à s'altérer pour toujours te conduire. S'il me SI f fit à moi, ne peut-il te suffire Sans que ta vie ait rien, vieillard, à regretter r C'est un même souhait qui se peut ajuster. Contre un même ennemi plus lointain ou plus proche Sans qu'un des deux soldats mérite un seul reproche, A la fronde incertaine et vague de l'Espoir, Ou placer dans le poing robuste du Devoir, Attaque moins distante et plus sûre défense l Et puisque, dans tes yeux, je vois la patience Et comme le désir que j'aille encor plus loin. Voici par quels degrés, vieillard, mon cœur rejoint Ton cœur, dans ce troublant et terrible mystère. Sur qui f ai plus souvent coutume de me taire.
Sous la rigidité des inflexibles lois
Qui gouvernent nos sorts par dessus nos émois.
Et resserrent le court jeu de nos tentatives.
Comme lacté de l'eau se limite à ses rives ;
Alors que nous savons qu'on ?ie peut pas fléchir
Les faits où le passé se change en avenir.
Ni, pour nos voluptés ou nos terreurs Inunaines,
Faire gauchir vers ?ious les larges phénomènes
Oui sont les battemeiits vitaux de l'Univers,
Ses profo?ids nœuds de force, et dont l'obscur revers
Nous cèle la morale et la raison du monde ;
En cor qu'à nos efforts nul eflet ne répo?ide,
Contimie, ô vieillard, d'enseigner la bonté!
Ne laisse pas périr, en ton cœur attristé.
Ton désir d'C/nion, de Paix et de Concorde !
Si le firmament sombre et sans miséricorde
Ferme son morne airain à tes fervents souhaits.
Si la terre est ingrate à porter ces bienfaits.
Ils existent du moins comme un don de toi-même !
Le Mieux reste, par eux, posé commue un problème
Oiic la gloire de l'homme est d'avoir inventé;
Et, dans sa vie où rien n'a plus de vérité
Que ce que son cerveau crée et produit de rêve.
Un 7ioble espoir, fut-il inexaucé, l'élève
Au-dessus de L Aspect qui passe à travers lui !
L'éclair intérieur qui dans ses yeux a lui.
En quoi donc est-il moins réel que la lumière ?
El les mois de bonté que sa lèvre profère.
Moins vrais que le puissant grondement des lions ?
Et c'est pourquoi, vieillard, sois sûr que les rayons
De douceur, de pardon et de mansuétude.
Qui vont de ton esprit vers notre inquiétude.
Ont la réalité du froment et du pain.
Ce timide flambeau qui vacille en ta main,
Il n 'existe pas moins que les vastes ténèbres ;
Et leurs espaces noirs, ine?ies et funèbres.
Sous leurs vides glacés ou leur poids orageux.
Ne peuvent empêcher quil ne scintille en eux.
Tout le dévastateur ouragan de la guerre
Ne fait que consacrer cet autel solitaire
Où brille, autant que lui, la lueur des pitiés.
Dans cet universel torrent d'inimitiés Oii la fortune aveugle à la force s'enlace. Pour donner, pour ôter, à l'une ou l'autre race Le précaire dépôt du règne et du pouvoir. Il convient qu'il y ait des prêtres de l'espoir Oui préservent en eux un culte de justice ! Dans l'immense holocauste et dans le sacrifice
Oîii fume sur ce globe en llionneur de la Mort,
Où peut-être la guerre, ô vieillard, est l'apport
De notre race humaine à la commune offrande
Dans laquelle, malgré que sa peur l'appréhende^
Comme font les troupeaux, elle j'a se jeter.
Il co7n'ient qu'il y ait des cœurs pour abriter
La réprobation de l'implacable rite.
Et, meilleur que le sort sur lequel il médite.
Un rêve qui le juge et qui lui fasse ajfront !
Ta place, ô bon vieillard, est parmi ceux qui sont
Marqués pour cet office et pour ce sacerdoce
De porter, à travers le grand souffle féroce
Qui jlagelle le monde, une humaine clarté,
La lampe de l'amour et de la charité.
Et cela seul suffit, quoi qu'ensuite il advienne,
Pour qu'une main pieuse et fidèle la tienne.
Jusqu'au temps qu'il faudra la mettre en d'autres mains.
Car si l'effort est vide et si les vœux sont vains
D'empêcher l'imivers de rouler à son terme.
Cet acte fait pourtant que l'univers renferme
Ce qui meurt de plus haut parmi tout ce qui meurt ;
Et l'univers lui doit sa parcelle d'honneur.
Oublie un court instayit de doutes et d'ombrage !
De ton ancienne ardeur et du même courage
l30 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Reprends ton ministère ! Et si tu sens en toi
Un peu moins d'assurance, ou peut-être de foi.
Sache les remplacer par la fierté stoïque.
Par le hautain défi d'un cœur qui revendique
Le droit d'être en soi-même autant qu'un monde entier,
Le droit de mesurer, sous son dédain altier,
Ce qu'il peut concevoir plus parfait qu'il n'existe!
Montre aux fatalités un front qui leur résiste ;
Et laissant faire aux Dieux leur œuvre de malheur.
Fais ton œmre de bien, en méprisant la leur !
Le Vieillard.
Que ta parole est forte et qu'elle est héroïque. Guerrier, et que ta voix, si jamais la panique Fait hésiter les cœurs surpris de tes soldats, Doit être vigoureuse à ranimer leurs bras ! Mais comme elle est aussi belliqueuse et farouche ! C'est le défi d'Ajax qui passe sur ta bouche, Et tu parles aux Dieux une épée à la main ! Dans ton cri révolté résonne encore l'airain !
Mdis mon cœur n'est point fait, alors qu'il désespère. Pour défendre la paix par un geste de guen'e ; Ce qui peut contenter une ànic de combat N'est pour lui qu'un conflit qui l'angoisse et l'abat. Son rêve se soutient sur iine autre pensée ; Sa tristesse a besoin d'être un peu compensée Par un peu de douceur dont il sache l'emploi ; Dans ce rotige avenir, dont je ressens l'effroi. J'aperçois bien le roc où ton orgueil se dresse. Mais je ne saurais pas où poser ma tendresse l
Lf. Guerrier.
Permets-moi d'achever ; permets, puisqu aussi bien Tu laissas mon esprit marcher auprès du tien, A travers les détours de ce sujet austère. Permets à mon propos, vieillard, qu'il persévère Jusqu'au bout du chemin qu'ensemble nous suivons l
Si tu vois rétrécis ou clos les horizons Qui s'étendaient vers un avenir de promesse. Si ton esprit déçu ressent avec tristesse
l32 LE DEUXIÈME DIALOGUE DU VIEILLARD
L évanouissement de leur ynirage éteint.
Dans cet espace infime où tu le crois restreint
Il peut trouver bien plus qu'en sa large espérance !
Que s'en prenant au mal qui près de lui commence.
Dévouant sa tendresse à la douleur qu'il voit.
Ton cœur se satisfasse en un bienfait étroit.
Plus qu'aux ambitions d'un bien qui veut s'étendre
Jusqu'au point trop lointain où l amour n'est plus tendre !
Porte le baume et l'huile et les mots consolants,
Jusqu'où peuvent tes pas que F âge fait plus lents ;
Et, sans sortir du champ de leur brève distance,
Récolte autour de toi ta moisson de souffrance !
Condense et réunis dans le bien que tu fais
La douceur qui flottait dans ton rêve de Paix ;
Cet apetissement te la rendra grandie.
Comme un simple cristal semble à qui l'étudié
Plus vaste et plus complet que des sables épars !
Et si des deux côtés tu jettes tes regards y
De ce défi superbe où tu braves un monde
A cet humble souci dont chaque heure est féconde.
Des éveils attentifs et fins de la bonté
Au stoïcisme égal du destin accepté.
Tu verras une vie aussi belle et fertile
Qu'aucune vie où peut s'ennoblir notre argile.
ET DU GUERRIER. l33
Le Vieillard.
Avec une dme émue, 6 guerrier, je f écoute ! Mais je f écoule encore avec un cœur qui doute Si ce miel de bonté dont se parfume Vair Découle, en vérité, de la bouche de fer Oui défendait hier la guerre immense en crimes ! Que les humilités douces et magnanimes.
Par qui la charité se baisse vers les ynaux, Habitetit sous ton front orgueilleux des rameaux. Signe altier et sanglant salaire des batailles ; Que ton bras, ouvrier fréquent des représailles. Soit capable du geste attendri qui secourt. Et qu'ayant tant donné de pâture au vautour. Il sache ramasser l'oiselet sous la branche, — Pardon?ie-moi, guerrier, ma parole trop franche Cela me rend heureux en me rendant surpris ! Et j'estime, ô monfds, cette joie à haut prix ! Je croyais que la guerre avait mis son é cor ce De valeur, mais aussi d'impérieuse force. Plus rude et plus épaisse autour de ton esprit ; Et voilà que le mien, qu'a dès longtemps meurtri L'image de la guerre et du mal qu'elle entraîne, Trouve en lui plus encor qu'un compagnon de luiine.
l34 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Un frère de pitié, riche en trésors secrets.
Dont la bonté précise a besoin de succès.
Et veut vaincre de près les ynalheurs qu'il rencontre.
Car je sais discerner, 6 fils, ce qui se montre
De toi, dans ces conseils par qui ta voix s émeut.
Mon erreur était grande et je f en fais l'aveu!
Pour avoir découvert à ma vue obscurcie. Sous l'armure d'airain de ton ataraxie, Ta blessure invisible, et ces gouttes de sang Qui coule de ton sein pitoyable, et descend Jusqu'à mettre en tes mains des t^oses de tendresse, O guerrier, tu m 'as fait sentir que ma détresse Que ma détresse humaine est vaste, et quelle vit Même sous les fureurs que la guerre assouvit. Ce commun sentiment qui nous réconcilie Me vient comme un bienfait ; et la mélancolie Que ton âpre discours avait fait naître en moi Est un peu soulagée ; encor que son émoi Doive hanter longtemps et troubler ma pensée. Mon espérance pâle, à ta voix éclipsée. N'oubliera pas, guerrier, qu'en un jour triomphal, Sous ton front couronné du laurier martial, A paru du courroux pour l'œuvre de la guerre. Et que même au vainqueur la victoire est amère !
LE LIVRE DES DL\LOGUES. l33
Le Guerrier.
Tout est donc bietu vieillard l et tu peux ajouter
A ces propos sur quoi tic voudras méditer.
Que ce cœur de soldat portait sa cicatrice !
Car son jour de triomphe est fait du sacrifice
De maints amis aimés, d'hommes dont la saison
A péri dans l'épi sans donner sa moisson ;
Et leur main qui serrait la mienne est refroidie,
Et leur âme où brûlaient des feux est engourdie
De r engourdissement d'un hiver sans printemps !
Parmi ces lauriers verts et les cris éclatants
Des clairons qui sonnaient quand je te vis paraitre.
Savais, sous ma cuirasse, un chagrin qui pénètre
Jusques au plus vital repli du souvenir.
J'ai vu, sans le sauver, comme un héros périr.
Au poste que j'avais cominis à sa défense.
Mon plus cher compagnon, l'ami de mon enfance,
Et j'ai perdu, vieillard, la moitié de mon cœur.
Le Vieillard.
Laisse, ô fils, mon respect saluer ta douleur !
l36 LE DEUXIÈME DIALOGUE DU VIEILLARD
Le Guerrier.
Tel est le prix auquel ma victoire est gagnée ! Et f espère pourtant que toute ma lignée, Mes fils et mes petits-enfants et leurs enfants. Les uns vaincus sans doute, et d'autres triomphants. Voudront avec honneur hériter de mes armes. Et quils les porteront quand viendront les alarmes. Les dangers qui naîtront de ceux dont f ai gardé Le sol natal. Que ceux qui m'auront succédé. Condamnés à l'ejfort ainsi que nous le sommes. Destinés aux combats parce quils sont nés hommes. Sachent vivre, combattre et mourir bravement l
La vie est trop immense, hélas l pour qu en fermant Le pauvre cercle étroit de la pensée humaine Sur son mystère étrange et noir, on la contienne ! Nos jugements chétifs en elle errent perdus. Ainsi que ces filets dans V océan tendus Par des pécheurs penchés au bord de leur chaloupe ; Chacun de nos desseins à sa taille découpe Un infime morceau de V univers sans bords; Nous n'y marquons pas, même avec nos désaccords.
Le désir le plus grand, la plus vaste formule. Le rêve le plus haut ne sont que la cupule D'un gland qui traîne au vent sur le bord de la nier. Dans T Incompréhensible autour de nous ouvert. Chacun, poussant le bras, estime quil ramène L immense et monstrueux tourbillon, qui F entraine Et lui et les milliers de ceux qui, comme lui. Croient tenir dans leurs doigts le rythme qui conduit Vers un but ignoré les races et les mondes.
yios faibles mains, vieillard, ne manient que des sondes Trop courtes pour le fond que tu veux mesurer. Linscrutable nature a besoin, pour durer. De plans entrecroisés, et de ressorts sans nombre. Dont les jeux opposés, le bris et le décombre Servent pour en former de nouveaux, et ceux-ci, S'entreheurtayit entre eux et se brisant aussi, D'autres, d'autres encor. Ln plus forte pensée, Oîii s'attache à les suivre, interdite et lassée S'arrête et ne retient, du plus sublime effort. D'autre orgueil, d'autre gain que d'être allée au bord De gouffres infinis, pleins d'infini vertige. Ainsi nous ignorons quelle raison exige Les travaux différents des êtres différents. Quelle veut leur accord, quelle leurs grondements.
l38 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
A quoi sert quelquefois ce qui parait détruire.
Vers quelle éclosion un dégât peut conduire !
Dans ce chaos de heurts et de nécessités,
En qui nos quelques jours présents nous sont comptés.
Ainsi que des nageurs tombés dans des rapides.
Nous frappons les remous furibonds ou perfides.
Selon le bond du flot qui va nous submerger;
Nous suivons le farouche instinct de surnager,
Et, sans voir au delà, nous poussons nos brassées
Dans ces tourbillons d'eaux autour de nous dressées !
Quand sur leurs flancs croulants nous sommes suspendus.
Qui nous reprochera les gestes éperdus
Par lesquels nous sauvons un instant notre vie r
Ainsi notre action diverse est asservie
A la vague de force où nous sommes plongés.
Et nos actes seront injustement jugés.
S'ils le sont, séparés de la fatale étreinte
Où leur brève énergie et leur forme est astreinte.
Et c'est pourquoi certains d'entre nous sont soldats : Ils sont nés ou jetés dans des temps de combats : Leur fonction présente, urgente et nécessaire Est de porter l'airain et de faire la guerre. Tant que la guerre reste un moyen d'exister. D'autres sont pour les arts, d'autres, pour inventer
LE LIVRE DES DL\LOGUES. l3g
Ce qui rend notre sort moins étroit et plus riche, D'autres, pour manier le hoyau qui défriche Et prépare r espace au domaine des blés. D'autres, pour haranguer les hommes assemblés. D'autres, pour consoler les mourants dans leurs fièvres Et les laisser mourir une espérance aux lèvres. D'autres, pour éclairer les phares dans la nuit-. Tous, ils œuvrent la vie humaine. Devant lui Chacun a son travail diversement utile : Seuls, le bras fainéant, et la main imbécile. Et le cœur dénigrant ce qu'il n'entreprend pas Sont des rameaux séchés sur des terrains ingrats.
Accomplis donc ta tache, ô vieillard ; persévère A prêcher la bonté, sachant que ton salaire Sera ta bonté même, et non de prévaloir Contre d'obscures lois que ne peut entrevoir Ton esprit, même alors que le Mieux est son rêve ; Que ion effort plus pur pour lui-même s'achève! Et puisquen des instants salutaires et doux. Nos chagrins dans l'espoir sont quelquefois dissous, Reste semeur d'espoir ! Comme il faut des poètes. Dont les rythmes, sous l'or des nuits, font que nos têtes
Sont les reines du monde, et d'immenses séjours Où se déploient les deux, et les vastes parcours Des âges, et Viynage innombrable des choses ; Ainsi faut-il, vieillard, des cœurs où soient écloses Des pitiés, des douceurs, dont les mots enchantés Fassent naître, au cerveau des hommes transportés. De longs espoirs de paix, de grands vœux de concorde, Où tout un avenir s'harmonise et s'accorde Hors des combats du monde et de leur cruauté ! Et tu créeras ainsi des fêtes de bonté, Comme tes compagnons et frères les poètes Savent, par d'autres mots, célébrer d'autres fêtes. Cela fuit, diras-tu ? Mais c'est aussi réel Que la cité, la tour ou le mont immortel! Lorsque le temps s'est clos sur la chose effacée. Les siècles d'un volcan, l'instant d'une pensée S'égalent, et tous deux, mêmement abolis. N'étaient que deux aspects dans le néant cueillis, Montrés un peu de temps, et rendus à l'abîme. C'est pourquoi la douceur que ta parole exprime. Et qui passe en rayon humide dans tes yeux, Existe au même titre, ô vieillard, que les deux ! Répands la bravement, reste celui qui sème Le verbe qui conseille ou commande qu'on s'aime !
Le Vieillard.
Que CCS mots me sont doux, guerrier, et qu'ils sont beaux !
Ils semblent avancer en portant des flambeaux
Qui sont d'or généreux ou de bronze héroïque ;
Leur bienfaisante flamme et leur clarté stoïque,
.Sur le mystérieux parcours de ce débat,
Jettent, en s' unissant, un magnanime éclat.
On ne peut, ô mon fils, s empêcher de les suivre.
Comme on suit un cortège ardent, quand Vair est ivre
D'hymnes, de chants de lyre et d'appels de buccins.
Et qu'un choral puissant, jailli de tous les seins,
S' élevant triomphal, sur les fronts, comme une arche.
Proclame la grandeur du Dieu vers qui l'on marche.
Au flot d'enthousiasme on se jette entraîne.
Poussant l'élan commun au Temple deviné,
Et recevant le Dieu dans le chant qui l'adore.
Ainsi fais-je, mon fils ; et permets que j'honore
Ce propos que ta voix sait encore emwblir,
Du respect le plus haut que je puisse f offrir :
J'y reconnais, ô fils, le grand cœur de ton père.
Oui fut bon, qui fut fort et noblement austère.
Le Guerrier.
Je salue, ô vieillard, son souvenir en toi! De lui, vient, je le sais, tout le meilleur de moi. Et f ai pour seul effort de n'être pas indigne Du devoir que son nom, son exemple m'assigne!
Souffre encor, cependant, un mot pour achever : Artistes et penseurs ne sauraient cultiver Leur paisible jardin, pourpre des fleurs du rêve. Que sur le sol sacré que sauvegarde un glaive. Le rucher oii frémit leur délicat effort. Il faut un bruit de fer pour en garder V abord; Et ce n'est qu'en voyant, sous vos calmes verdures, A travers vos rosiers l'éclat de nos armures. Que vous pouvez greffer, sur d'antiques rameaux. Des délices 7'écents et des pensers nouveaux. Pour y perpétuer les fleurs de joie humaine. Afin que vous viviez à l'abri de la haine. Dans vos essais heureux de beauté, de bonté, Il faut que d'autres gens, vieillard, aient accepté.
Liés au joug d'airain des rudes disciplines.
De vous en protéger, en rangeant leurs poitrines
Au devant des dangers par vous-même excités.
Car vous faites l attrait et le prix des cités !
Et crois en mon aveu, vieillard, la récompense
Où chacun d'entre nous s'affermit, est qu'il pense.
Au milieu des périls et d'un spectacle affreux.
Qu'il défend avec vous le trésor des aïeux.
Le trésor de vertus, de beautés, de pensées.
Par des travaux pareils aux vôtres, amassées,
Et que vous transmettrez plus précieux encor !
C'est par notre rigide et vigilant accord.
Que l'art peut disperser ses fines fantaisies.
Ou parfaire à jamais quelques heures choisies
Aux fertiles loisirs de jours profonds et purs.
Et vos fruits d'or, vieillard, mûrissent sur nos murs !
Et c'est pourquoi, vois-tu, c'est une ingratitude
Parmi vos clairs bosquets d'art, de rêve ou d'étude.
Lorsque nous revenons d'avoir vaincu pour vous.
De jeter un regard ironique ou jaloux
Sur nos lauriers d'un jour. La raison de ces fêtes
Est d'avoir conservé, dans l'œuvre que 7wus faites.
Le génie et le nom lui-même du pays.
Ne nous enviez pas ces pœans et ces cris,
Ni ce qu'ont de bruyant nos triomphes ; peut-être
Nos fronts, vieillard, n ont pas longtemps à les connaître.
Sachez voir que ce sol doit être défendu
D'autant plus âprement que vous l'avez rendu
Plus fameux par vos chants, plus riche d'édifices,
Plm fécond en vertu, moins abondant en vices.
Car il est d'autant plus dprement convoité.
Ne nous marchandez pas notre entière fietié
De protéger en vous l'honneur de la Patrie ;
Bien plutôt rendez grâce à la terre meurtrie
Par le piétinement sanglant de nos combats.
Et portez sur la stèle où des noms de soldats
Sont inscrits dans le bronze et qu'une palme honore,
Quelques-tines des fleurs qui leur doivent d'éclorc!
Je dis plus : le Progrès n'est gardé qu'à demi Tant qu'il n'est défendu que contre l'ennemi. Au fond de chaque peuple est la tourbe grossière Oie tout ce qui déchoit et ce qui dégénère Rejoiiii les éléments lourds, à peine sortis Du limon des premiers et brutaux appétits. Un long ferment obscur mélange et coalise La haine des premiers avec la convoitise
Des autres ; le travail de quelques scélérats
Sur les êtres épais qui leur prêtent leurs bras
Les émeut méchamment à des colères mornes.
Jetant leur rêve informe au-delà de leurs bornes.
Ils rôdent, en suivant un sourd et fauve instinct.
Autour du bien public comme autour d'un butin ;
Il n'est point de clarté, de richesse apparue
Oii leur brutalité farouche ne se rue.
Comme ceux qui, coupant les arbres du verger.
En gaspillent les fruits, on verrait ravager
Par leur aveugle assaut la longue œuvre des dges.
Si l'on n 'affrotitait pas à leurs forces sauvages
Une force ordonnée afin de la garder.
Les siècles dévastés ne pourraient raccorder
La chaîne de ces gains dont l'épargne et la suite
Enrichit tour à tour chaque dge qui Vhérite.
Et qui joint son gain propre a ce trésor commun.
Il siffit de la jmx vineuse d'un tribun
Pour changer, en un jour, en cendres, l'héritage
De dix siècles, l'honneur d'un pays, et l'ouvrage
D'esprits que la Durée a produits une fois.
Quel saccage de l'âme humaine en ces émois
De troupeaux de bandits, traînant leurs satxirnales
De fureurs, de désirs, d'ivresses bestiales.
Et de férocité, dans la boue et le sang ! Reconnais-le, vieillard, il faut un frein puissant A la brute qui gronde au pied de la collitie. Elle consente encor la hideuse origine Où l'être primitif, né des marais fangeux, N'avait que le carnage et le rut pour ses jeux. Elle veut la gravir pour en piller la vigne Et ce temple de marbre à la blancheur de cygne Qui préserve au sommet, entre ses murs sacrés, La chryséléphantine image du Progrès.
Mais il faut repousser sans cesse les attaques Du monstre renaissant sans cesse en ses cloaques. Fers qui vont lentement la culture et les blés. Qui sait si ces bas fonds seront jamais comblés ! Pour qu 'ils le soient un jour, et moins longtemps attendre Leur lointaine conquête, il nous sied de défendre Le terrain défriché qui doit gagner sur eux. Dont la moisson contient les semences du Mieux Qui feront reculer les bords du sol inculte. Ainsi, de tous côtés, votre paisible culte D'étude, de bonté, de sciences et d'arts, Réclame des soldats veillayii sur des remparts !
fat terminé, vieillard, ce que je voulais dire. Et si, dans ton esprit que la Justice inspire, La part de vérité que moi-même f ni cru Mettre dans ce propos sincère, t'a paru Digne d'être par toi reprise et méditée. Si quelque jour ton àmc, encor trop attristée. Juge équitablement V impérieux devoir Contre qui nul effort ne saurait prévaloir. Vieillard, je rendrai grâce à la double soirée Qiii, baignant nos regards de sa pourpre dorée. Fit que ce lon^ débat divers a reflété Son calme, sa grandeur et sa sérénité.
Le Vieillard.
Tu dis bien, ô guerrier ! merci de ta parole ! Son amical accent me touche et me console De tant d'amers penser s que ce sujet contient. Sois certain que mo7i cœur aussi répond au tien. Que je conserverai, de ces deux soirs augustes. Des sentiments, ô fds, qui te seront plus justes.
148 LE dp:uxième dialogue du vieillard
Puisqu'ils connaîtront mieux ce que ton âme vaut, Et qu'à te mieux connaître on f estime plus haut; Et j'unirai, dans plus d'une heure solitaire. Le souvenir dufds a limage du père.
Les deux hommes se lèvent du banc et font quelques pas jusqu'au petit mur circulaire qui domine la plaine. Ils la regardent un instant sans se parler.
Le Guerrier.
Et maintenant, vieillard, le soir est descendu.
A peine l'liorizo7î encor reste fendu
D'une ouverture d'or qui s'abaisse et se ferme ;
Les monts majestueux qui s'étendaient sans terme
Ne se découpent plus que sur le champ étroit
De ce peu d'or pâli qiii derrière eux décroit ;
La campagne embrumée, où la nuit va s'épandre,
A pour seule clarté le livide méandre,
D'un argent froid et mort, du fleuve qui tantôt
Etait riche de ciel et portait sur son flot
Le reflet des hameaxix. des arbres et des rives.
Près de nous, le bosquet des yeuses pensives
Perd avec sa lueur son ramage d'oiseaux.
Tayidis que s épaissit le deuil de ses rameaux.
Vois ! les armures sont éteintes sur le temple !
Il est triste ! Il a l'air d'un cœur où meurt l'exemple !
Voici donc le repos qui doit baigner ton front...
Il reste un inslant perdu en contemplation silencieuse, puis il continue à parler à haute voix, pour lui-même. Il semble qu'il ait oublié la présence de son compagnon.
La noble nuit l On voit, dans son azur profond, Les astres apparaître et former leurs figures ; Ils se groupent entre eux selon leurs lignes sûres. Et leur lythme iyifini bat comme notre pouls. Mais ils meurent aussi, quoiqu immortels pour )ious Jusqu'au fond de l'éther se poursuit cet échange De la Vie et la Mort ; leur alternance étrange Semble régler le monde ainsi qu'ufi balancier. Se résigner ! se faire un penser familier De cet ordre cosmique où tout doit se soumettre ! Tenir prêt le dépôt qu'il nous faudra remettre !
l50 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Se pourrait-il que sous ces vains jeux d'êtres vains.
Sous la déconcertante énigme des Destins,
Soit une inconcevable et gigantesque épure.
Un dessin conducteur, un plan de la nature.
Aux calculs infinis formés d'infinités,
Sur lequel se construit pour des éternités
Un incommensurable et divin édifice ?
Il a comme ouvrier Vœuvre extey^minatrice
Oui se reposera, son travail achevé.
C'est un rêve, après tout, qui peut être rêvé.
Je le rêve parfois ! Le cours de ces étoiles
— Si pur quand la distance a caché de ses voiles
La tempête de feu qui nourrit leurs éclats —
Semble couper selon les ordres d'un compas
Les plans entrecroisés de savantes orbites.
Retours d'astres errants, rondes de satellites.
Le nombre et le calcul sont inscrits dans les deux,
Immenses à l'esprit pensif bien plus qu'aux yeux.
Plus immenses selon que l'esprit est plus vaste.
Si l'on sait oublier qu'il dévore et dévaste,
Quel songe harmonieux peut être l'Univers !
Les voiles de souffrance et d'angoisse entrouverts.
Qui battent suspendus autour de notre vie.
Dans quelles beautés l'âme est aussitôt ravie !
LE LIVRE DES DL\LOGUES. IDI
Et qu'il faudrait touche?' la Mort avec respect, Si la Mort, elle aussi, n était rie?i qu'un aspect!
Il demeure silencieux et. longuement perdu dans ce silence, continue sa méditation.
Le Vieillard.
Mon fils, un sable d'or dans les deux s'éparpille ! Sur les chênes obscurs vois glisser la faucille Oui coupe les pensers, V effort du jour vermeil. Pour amasser le Rêve aux granges du Somm.eil. Fers la ville, tous deux, nous allons redesce?idre. Moi, vers lliumble foyer où nul ne doit m' attendre. Et toi, vers la maison de marbre où, sur le seuil, L'épouse au clair sourire et les fils, ton orgueil. Attendent, réunis, ton retour que f attarde. Laisse-moi dire encore, à mon fils, que je garde Comme un cher souvenir celui de ces deux soirs ; Ta main a rudement malmené mes espoirs. Mais aussi f ai reçu, par ta parole forte. Je ne sais quoi de haut et brave, que f emporte.
l52 LE DEUXIÈME DIALOGUE DU VIEILLARD
— Ainsi qu'un compagnon encore endolori
Reçoit un cordial du compagnon guéri, —
Pour calmer leur tristesse et panser leur blessure.
Plus que tout, j'ai compris, fus, que, sous ton armure,
Bat un vrai cœur humain, parfumé de bonté.
Et que le dur Devoir par ta vie accepté
Ne fut pas accompli par ton bras sans tristesse.
Accueille le respect que j'ai pour la noblesse
Du valeureux regard dont tu vois le Destin !
J'implorerai les Dieux dont l'arrêt souverain
Règle les sorts mortels, qu'il poursuit ou protège.
Pour que, si de nouveau le clairon sacrilège
T'appelait, ô guerrier, ils gardent un de ceux
Par qui l'atroce Guerre — ainsi que tu le veux —
Est moins le crime humain que le forfait du monde.
Le Guerrier.
Permets que ma parole à la tienne réponde. En amitié pareille ] et souffre qu'à mon tour Je souhaite à tes ans de ne pas voir ce jour. Que sous ton olivier, ta vie heureuse achève, En studieux loisirs, son cours, dans une trêve
ET DU GUERRIER. l53
Oui sépare des temps où la Guerre apparaît ! Qu'à tout nouveau tourment ton âge soit soustrait ! Et puisses-tu connaître un soir doux et tranquille, Tcjiant à plus haut prix ta vaisselle d'argile Que les vaisseaux d'oîiyx, et, sous ion humble toit. Par chacun vénéré, comme tu l'es par moi !
(Janvier-Février 1905).