‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 1 sur 13 · Dans la lumière antique · texte numérisé non relu

Dans la lumière antique

Une salle, préparée pour la seconde partie d'un banquet. Les esclaves ont placé les deuxièmes tables, sur lesquelles sont des olives, des figues, des dattes, des noix, des opices, des gâteaux saupoudrés de sel. Sur une sorte de dressoir très bas se trouve le cratère, et, près de lui, une grande coupe de cristal, pleine de neige. Sur une table, un amas de couronnes de myrte, ornées par des bandelettes de couleurs vives. Les convives n'ont pas encore pris place sur les couches, ils causent en différents groupes.

Ce sont Glinias ou l'Hôte, Ctésiphon de Samos ou l'Etranger, Anthémion, Charmidès, Glaugon, Lâches, Philèbe, Théetète ; tous, hormis l'Etranger, disciples de Socrate.

L'HÔTE

Ami, voici venir la joueuse de flûte.

On la nomme Myrrhine. Elle est jeune, et débute Dans son art d'alterner ou d'unir savamment Les sons lents ou pressés de son double instrument. Mais Apollon, le dieu des vers, de l'harmonie, Prête à qui lui convient un peu de son génie : Elle était tout enfant, quand un vieux chalumeau De pâtre ou de bouvier prit un soupir nouveau A son soujjle innocent, et connut une audace, Des gai tés où du son plus grave s'entrelace,

Que nul ne soupçonnait en son rustique aspect ; On conte qu'autour d'elle, et prises de respect, Pour suivre sa chanson, tout un essaim d'abeilles Entoura ses doigts blancs et ses lèvres vermeilles. Nul ne l'égale ici, car son travail a su Faire s'ouvrir entier le don qu'elle a reçu.

Cependant quelle assure et rythme son haleine Et noue à son menton les deux bandes de laine. Ami, prends ce calice, et goûte de ce vin ; Il croît sur ma colline, et sont de mon jardin Ces roses dont V éclat couronne le cratère ; Je crois, s 'il prend partage aux produits de ma terre, Que l'hôte de mon toit est l'hôte aussi du sol.

Écoute !... Je ne sais si c'est un rossigïtol, Une alouette, un merle ou bien une mésange, Qui va chanter, ou si ce sera le mélange Léger d'une volière ou d'un buisson d'avril, Tant l'art de cette enfant est divers et subtil. Ensuite elle jouera des airs qu'elle recueille Aux jours où la gai té du peuple les effeuille Pour exciter la joie et l'entrain des danseurs, Vieux airs de vignerons, de pâtres, de pêcheurs. Elle seule a compris leur simple mélodie De naïve tendresse ou de grâce hardie,

Et sait, en les touchant d'un sentiment nouveau. Leur garder ce qu'ils ont d'éternel et de beau.

Il s'approche de la table où sont les couronnes de myrte et en choisit une qu'il offre à l'étranger.

Tiens ! Voici, pour parer ta tête, une guirlande De myrte sauvageon : il vient d'un bout de lande Enclose de rochers au pied du Cithéron. Je la conserve inculte; elle ignore l'affront Du soc et de la houe, afin que quelque chose De notre fier e Attique ancestrale se pose Au front de l'étranger, qui. cher et respecté, Accepte a mon foyer l'accueil de ma Cité.

Les autres convives se couronnent aussi de myrte. Ils commencent à prendre leurs places, et quelques-uns se sont déjà assis sur leurs couches. Cependant, la joueuse de flûte a entamé un air léger où ses deux flûtes semblent échanger des salutations qui se reprennent et se répondent amicalement. — Brusquement entre Ly^i-.

Lysis.

Renvoyez de ces murs la joueuse de flûte !

Défendez qu'aucun bruit joyeux s'y répercute!

Et que le serviteur ne verse plus le vin

Doux aux cœurs oublieux qui craignent le chagrin !

Il vous sied mal, amis, de décorer vos têtes

Des rameaux et des fleurs faits pour les jours de fêtes,

Commandez d'apporter Vache, funèbre fleur !

L'HÔTE

Pourquoi donc nous viens-tu, comme un perturbateur Et quelle inattendue et rude jalousie Te fait chercher querelle à notre symposie ? Quelle humeur t'a saisi ? Toi-même t'es assis Souvent à cette table, et, laissant les soucis, Pris part à ces plaisirs que tu dis de suspendre ! Viens plutôt parmi nous, ô cher Lysis, reprendre, Une verveine au front, la place ou tu manquais, Toi, le charme et l'esprit des amicaux banquets!

Lysis.

Avez-vous oublié que ce jour est la date

Fixée à Mélitus pou?' accuser Socrate ?

Et dois-je, maintenant, vous dire la raison,

Lorsque je suis passé devant cette maison,

Pourquoi je m'étonnai qu'il y sonnât des flûtes,

Et métoyine encor plus que, ce soir, vous qui fûtes

Disciples et amis du maître menacé,

Fous écoutiez ces chants, sous le myrte tressé ?

L'HÔTE

N'accuse pas nos cœurs de manquer de mémoire ! Faut-il te rappeler Admète et son histoire, Comment, lorsqu'il pleurait Alceste en son cercueil. Son Alceste adorable, il sut cacher son deuil, Pour sourire à son hôte et recevoir Hercule ? Les Dieux hospitaliers veulent qu'on dissimule Ce qui peut attrister l'étranger qu'on reçoit! Et, pour récompenser celui qui, sous son toit,

Lui laissait ignore?' ses angoisses funèbres,

Le Héros radieux, disputant aux Ténèbres

Le doux corps aux yeux clos quelles tenaient déjà,

Des mains du noir Trépas subjugué dégagea

L'épouse souriante à son époux rendue.

Mémorable leçon qui doit être entendue

Par tous ceux dont un hôte honore le foyer.

Apprends donc qu'il sied mal, Lysis, de rudoyer

L'amical appareil de ce banquet : mon hôte,

Dont le navire hier aborda notre côte,

Ctésiphon de Samos, est venu ce matin

Accepter notre sel ; il s'éloigne demain.

Un long commerce sûr de mutuels services,

De secours échangés dans les temps peu propices,

D'estime héréditaire et d'hospitalité

Ont uni ses aïeux aux miens ; et c'eût été,

O Lysis, une offense impie et détestable.

Alors que mon ami prenait place à ma table,

Que de troubler, bien plus ! de refuser des Dieux

L'heure qui maintenait le pacte des aïeux.

Souviens-toi maintenant de l'exemple d'Admète,

Et prends part avec nous au festin où je fête

Le séjour d'un ami. Que si quelque souci

Nous afflige — et quel jour n'en est pas obscurci

Que cet instant l'ignore, et que demain l'attende. Demain, auquel il faut qu'un chagrin se suspende. Puisque, des le matin, vers son navire prêt Mon hôte partira, nous laissant un regret.

Lysis.

Tu dis bien. Clinias ! Pardonne-moi mon acte. Et mon blâme imprudent que cet aveu rétracte ! Cependant, laisse-moi m 'éloigner ! Je ne puis, Avec un cœur semblable à ces marbres détruits Dont un marteau brutal n'a plus fait qu'un decombre, Je ne puis, je ne peux que m'en aller dans l'ombre. Et chercher, pour ma peine et mon dégoût, l'accord De quelque chose, au mni)is, qui ressemble a la mort.

Théétète.

Tes mots sont lourds d'un sens obscur qui m épouvante ! Ils tombent menaçants, sinistres, dans l'attente Dont tu sais que chacun de nous est agite .' Es-tu donc le porteur d'un malheur redoute : Tiens- tu du tribunal? Se peut-il qu'a cette heure Socrate ne soit pas, libre, dans sa demeure r

Lysis.

Un crime est accompli dont chaque citoyen Doit porter la rougeur : le peuple Athénien A condamné Socrate à boire la ciguë!

L'HÔTE

Que dis-tu ? Par les Dieux !

Charmidès.

0 Justice inconnue, Qui poursuis les forfaits et les atteins toujours, O toi, qui des cités as renversé les tours Parce qu'un innocent (avait montré ses chaînes, Quel châtiment plus grand gardes-tu pour Athènes ?

Lysis.

Ils l'ont osé ! Trois voix — sur quels accusateurs l Un Lycon, A ni tus, le rebut des rhéteurs,

Mélitus dont le sein nourrit une vipère,

Un calomniateur qui trahirait son père —

Trois voix l'ont emporté ! Comme insultent des Dieux,

Corrupteur des esprits, détracteur des aïeux,

Semeur a" impiété, de mensonge et de vice,

Celui qui nous apprit à vouloir la Justice,

A nous former, par son exemple initiés,

Dans des corps tempérants des cœurs purifiés,

A discerner partout la sagesse profonde

Qui sert de plan et tf ordre à la fuite du monde,

Le plus sage des Grecs, le meilleur, le plus pur.

Ne pourra point mourir comme on voit le fruit mûr

Tomber des oliviers sur notre sol attique !

Théétète.

Ton transport, ta pâleur et ta voix, tout indique Que tu viens d'assister — spectacle scélérat — Non pas à ce procès, mais à cet attentat Dont tes yeux enflammés conservent la colère ! Tu sais de quel amour chacun de nous révère Le maître sage et bon, auquel tous nous devons V effort de nos esprits et l'orgueil de nos fronts,

Et tu ne sais pas moins l'anxiété commune ! Nous sommes suspendus autour de l infortune Dont tu fus le témoin ; tu sens que chaque cœur A soif ô cher Lysis, de boire à ta douleur, Et, suivant ton angoisse à travers la séance, Nous désirons souffrir de toute ta souffrance.

Glaucon.

N'est-il donc point d'appel contre ce jugement}

Lysis.

Aucun !

Anthémion.

Si ! notre force et notre dévoûment !

Nous le délivrerons ! Jusqu'à bord d'un navire Nous saurons, par le fer ou par l'or, le conduire !

Lysis.

// refuse ! Criton lui parla comme toi ; Il répond qu'il convient d'obéir à la Loi !

L'HÔTE

Tu le pois, C té siphon, notre tristesse éclate !

Oui ! C'était aujourd'hui que l'on jugeait Socrate !

Mais j'avais espéré te celer que, ce soir,

Sous eussions un souci qui pût nous émouvoir ;

Encore que le mien fût si loin de s'attendre

Au malheur qu'avec nous, ami, tu viens d'entendre.

Pardonne a notre angoisse, et permets que nos cœurs

Deviennent, devant toi, des coupes de douleurs !

L'Étranger.

Tu m'as souvent parlé de Socrate, ton maître,

Ton paternel ami, tant que. sans le connaître,

Avec même respect je prononçais son nom;

A ton inquiétude, ô mon ami. répond

Ma propre anxiété pour l'homme juste et sage

Que j'admire et que j'aime a travers ton hommage,

Car tu m'as dit parfois qu'il t'avait fait meilleur.

L'HÔTE

Nul ici qui, pour lui, riait la même ferveur ! Parle donc, ô Lysis, parle pour tous, raconte Ce jour qui laissera sur Athènes sa honte !

Lysis.

Ce que vous demandez m'est redoutable, amis,

Et cruel ! Si mes mots ne sont pas affermis,

En vous parlant de lui, par l'exemple du maître.

Si son courage calme et haut ne me pénètre,

Mon douloureux essai pour dire ce qu'il fut

Faillira. Cependant, c'est encor un tribut

A sa haute leçon, à sa leçon suprême

Que de pai'ler de lui comme il parla lui-même ;

Et je veux faire effort, le prenant comme appui,

Pour marcher comme il sied à celui qui le suit.

Lorsque l'accusateur eut fini sa lecture, Dont la sottise allait du mensonge à l'injure,

LES SCÈNES. l5

Socrate, qui l'avait écouté sans bouger,

Comme à quelque débat qui lui fût étranger,

Se leva lentement. Il commença par dire

Quil n'avait point appris l'art subtil de conduite

Par un verbe savant un discours concerté,

Mais parlait simplement la simple vérité.

Telle qu'il la parlait sur la place publique,

De la même façon familière et modique

Dont il usait, lorsqu'il rencontrait des amis.

Dès lors, continuant comme il l'avait promis,

En propos modérés, unis, précis et justes,

Mais semblables à lui, étrangement robustes,

Il reprit un par un les griefs. L'examen

Par lequel il les mit en poudre sous sa main.

Sous son aspect sans art, n'était rien qu'un chef-d'œuvre.

Comme un chasseur adroit étrangle une couleuvre,

Il saisit Mélitus dans une question,

Et le torda)i t d'un seul et décisif affront.

Sans augmenter l'effort d'un esprit qui se joue.

Le laissa retomber dans sa honte et sa bouc.

Sous cette causerie — à peine un plaidoyer —

On voyait se troubler, s'affaiblir et ployer

Les accusations, les accusateurs mêmes

Dont les traits devenaient plus confus et plus blêmes.

« Vous m accusez d'avoir, leur dit-il, corrompu Et de corrompre encor les jeunes gens : j'ai pu, Dénouant les liens de passions funestes, En rendre quelques-uns de violents, modestes, De paresseux, actifs, de prodigues, prudents, D'avares, généreux. S'ils étaient impudents, Mes mots seraient ici réprimés, à ma honte, Car, en les prononçant, Athé?iiens, j'affronte Les pères, les parents, que je vois parmi vous, De ceux que je déclare avoir rendus plus doux, Chastes et tempérants. Çhie Mélitus, s'il l'ose, En prenne quelques-uns pour témoins dans ma cause. Ceux-là m accuseront l Et s il ne le fait pas, Et si leur amitié me suit dans ces débats, C'est comme s'ils étaient ici pour me défendre ; Et n'est-ce pas miracle, 6 Mélitus, d'attendre Un service, un bienfait, un secours, un appui De ceux auxquels tu veux que ma parole ait nui ? Mais sais-tu, Mélitus, ce que dit leur silence, Ce qu 'il proclame haut avec plus d'éloquence Otie tu n'en dépensas tantôt pour m' accuser? C'est que tu n'es qu'un fourbe, un imposteur d'oser Affirmer ce que nie et dément leur visage ; Et peut-être toi-mêyne aurais été plus sage

D'avoir, ô Mé/itus, avec eux écoule

Mon conseil corrupteur d'aimer la vérité. »

Déjà ces simples mots d'une force indignée Mais parles simplement, ainsi qu'une cognée, Faisaient sauter le bois de l'accusation. D'autres suivaient bientôt d'un effet aussi prompt. « Les Dieux, dit-il, comment pourra is-je n 'y pas croire. Moi qui crois aux Démons, et dont la propre histoire Fut toujours dirigée, aux moments anxieux. Aux tournants indécis, par la voix de l'un d'eux, Qui me suit des V enfance et qui se fait entendre, Non pour me suggérer ce qu'il faut entreprendre. Mais bien pour empêcher ce que j'ai résolu? Et ces divins conseils ont toujours prévalu ; C'est d'après cette voix écoutée et suivie Que f ai régie toujours, et règle encor ma vie. Comment, si les Démons sont les enfants des Dieux. Nier qu'il est des Dieux r Diras-tu, si tu veux Employer, Mélitus, des images profanes, Qu'il y a des mulets nés de chevaux et d'ânes. Et qu'il n'existe point d'ânes ni de chevaux r Et voilà les raisons de quoi tu te prévaux

l8 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Pour m' accuser ici d'être impie, incrédule !

Tu te rends Mélitus, chétif et ridicule,

Toi qui dis à la fois : « Socrate reconnaît

Et ne reconnaît pas les Dieux », car ce qui naît

D'un être est le meilleur témoin que l'être existe.

L'excellent Mélitus pour Mélitus m'attriste »

Puis, il leur rappela simplement qu'autrefois,

Quand ils avaient voulu punir, contre les Lois,

Les généraux vainqueurs aux îles Arginuses,

Sa seule voix, parmi les cinq cents voix confuses,

Contre un décret injuste avait osé parler ;

Ni menaces, ni cris ne l'avaient fait trembler,

Ni l'injure de ceux dont la foule séduite

Acclamait les discours — pour lesquels, par la suite,

Ils furent poursuivis par le peuple irrité.

Sous les Trente Tyrans, il avait affronté,

En refusant encor d'accomplir l'injustice,

Un courroux qui menait vite au dernier supplice ;

Lorsqu'il désobéit à leur ordre, il savait

Que la mort désormais dans son ombre suivait.

Par la chute des Trente à propos arrivée,

Sa vie ainsi risquée avait été sauvée,

Ces Trente en qui, dit-on, ses calomniateurs,

Par ces faits démentis, montraient ses zélateurs.

Pour la Loi, qu'il avait jusqu'à présent suivie,

Il était prêt encore à déposer sa vie.

Il n'apporterait point, comme il se fait souvent,

Pour attendrir les cœurs d'un spectacle émouvant,

Ses parents, ses enfants, dont les larmes versées

Pourraient vers l'indulgence incliner leurs pensées,

Encor quil eût trois fils : l'un d'eux, adolescent,

Les autres, tout enfants. Car il n'est point décent

Qu'un juge, ayant prêté son serment, outrepasse

La ligne que le doigt de la Justice trace ;

Il ne doit prononcer qu'avec son seul esprit.

En outre, il convient mal au renom, au crédit

D'Athènes, qu'il soit cru, sur la terre étrangère,

Que ses fils les meilleurs ont l'âme assez peu fibre

Pour vouloir se sauver par d'infimes moyens ;

Il faut qu'il soit connu que tous ses citoyens.

De laissant aux rhéteurs un improbe artifice.

Jugent et sont juges par la stricte Justice.

Enfin : « Sans prendre exemple à d'autres oraisons,

» .itlié?îiens, dit-il, j'ai donné des raisons,

» Mais je ne vous ai point adressé de supplique.

» Je m'abandonne à vous ainsi qu'au dieu delphique,

Pour que vous me jugiez, comme il sera le mieux Et pour vous et pour moi, sous nos juges les Dieux».

Son manteau brun ouvert sur sa pauvre tunique, L'air tranquille, et pareil à celui qui s explique Dans un mince débat dont il fait peu de cas, Avec la même voix, et le geste du bras Qui tantôt suit la phrase et tantôt la précède, — Son geste habituel dont il semble qu'il aide Sa pensée à venir vers ceux qu'il entretient — Avec sa même aisance, et son même maintien Que l'on sent si dispos dans sa calme habitude, Il parlait. Merveilleuse était la certitude Qui naissait lentement de ces simples propos ! La mesure parfaite et la clarté des mots, L'argument sans surcroît, sans hâte et sans entrave. La justesse du ton plein d'enjoûment ou grave, Le jeu sûr de l'accent discret et modéré, Etaient tels que 'jamais nous n'avions admiré Ces dons de notre maître avec tant de surprise. Et, sous eux, la pensée allait ferme et précise ; Chaque habile raison semblait n'être qu'un fait Qu'il donnait en passant, et cependant l'effet

En était, à bien voir, savamment efficace.

La marche du discours était sûre et sagace.

Quelques mots décisifs sur le point discuté

Suffisaient; il passait. Cette simplicité,

Qui frémissait parfois au bord de F éloquence.

Eût peut-être éclaté, n'était la vigilance

Dont il a toujours su maîtriser son discours;

Et les mots revenaient a leur calme parcours.

Quel puissant orateur aurait été Socrate,

S'il n'avait préféré cacher, comme l'agate.

Sa veine précieuse en un fruste dehors

Plein, quand il est ouvert, d'un reploiement d'essors !

Théétète.

Quel souvenir sacré dans ton dme va vivre !

Lysis.

Plus grand que tu ne crois ! C'était beaucoup de suivre Le travail ou plutôt le jeu de son esprit. — Vous n'en avez par moi qu'un rapport amoindri — Mais c'était plus encor de l'admirer lui-même, D'admirer, embellis d'une clarté suprême,

Ces traits dont quelquefois il aime à plaisanter. Je rends grâces aux Dieux d'avoir pu l'écouter, Mais combien plus encor d'avoir vu sur sa face Tout ce qu'un seul instant magnanime ramasse De grandeur sur le marbre étroit d'un front humain.

Il était arrivé, le visage serein ;

Je ne sais pas encor si sa paix coutumière

Et cet abord rieur qu'aucune humeur n'altère

Portaient réellement un air de gravité.

Ou si c'est notre esprit qui le leur a prêté,

Car nous étions émus plus qu'il ne semblait l'être.

Un commerce fidèle et long m'a fait connaître

Le jeu discret mais riche et divers de ses traits ;

Je les ai vus railleurs, pénétrants ou distraits,

Je ne les vis jamais plus souples à l'idée;

Et mon âme attentive, anxieuse, guidée

Par des indices fins, inaperçus de tous,

Put suivre tout l'émoi de son âme, au-dessous

De ces mots qui déjà contenaient tant de choses,

Comme on voit sous l'effet la réserve des causes.

Tout le temps qu'il parla, modestement hautain,

A peine devinai-je une ombre de dédain

Recouvrir, par instant, une ombre de colère.

Tous, disciples, savants et la masse vulgaire. Sentirent dès l'abord, pris d'un même respect, La noblesse cachée en son modique aspect. Sa première parole éclaira son visage; Au cours de ses propos si simples, son image Par delà la mesure humaine grandissait, Si bien qu'une terreur enfin nous remplissait, Comme on V éprouve auprès de présences divines. Et cet homme aux façons humbles et citadines, Au maintien négligé, si pauvrement vêtu, Paraissait — peu à peu — resplendir de Vertu. Ses yeux si beaux et bons, bleus et gris tout ensemble, Et toujours habités d'une lueur qui tremble Etroite et retirée au fond de leur regard, Ou qui nage diffuse en un pensif brouillard, Tantôt ils s'emplissaient d'une clarté plus ample. Digne de s'allumer sur le parvis du temple Où les Dieux, sous son front, ont un culte nouveau ; Tantôt on ne savait si la fleur ou si l'eau Fournissait ce reflet d'azur limpide et tendre, Jeune, frais, innocent, et qui semblait étendre Sur nous tous la candeur d'un cœur naïf d'enfant ; Tantôt il y passait un éclair triomphant,

Et tantôt un éclat plus dur et plus sévère ; Mais toujours revenait la lueur familière Qui, retirée au fond des regards amoindris, Leur rendait leur jeu fin d'amusement surpris. Tout cela se passait par-dessus son langage, Qui restait sur le sol, comme on voit un nuage Transformer ses trésors d'ombres et de rayons Au-dessus des labeurs penchés sur les sillons.

Tous ne discernaient pas, comme nous ses disciples. Sous sa tranquillité, les profonds, les multiples, Les subtils mouvements qui traversaient ses yeux ; Encor moins pouvaient-ils discerner, — plus loin d'eux — L'infini mouvement qui traversait son âme. Mais tous sentaient pourtant qu'il brillait une flamme Magnifique au sommet de cet humble maintien. Des milliers de regards se suspendaient au sien ; Mais parfois, par un prompt glissement, son sourire. Par qui sa bouche a l'air heureuse de séduire, Faisait que les regards sur sa lèvre étaient tous. Son ancienne ironie, exempte de courroux, Toujours fine, mais plus contenue et discrète, S'y jouait comme aux jours où sa lente conquête,

Attirant les esprits constamment amorcés, Les menait d'une erreur, consentants ou forces. Fers un large sommet balayé d'éloquence. C'était le même jeu, toujours de connivence Avec quelque raison que Ton sent s'approcher. Sans qu'on sache s'il veut l'offrir ou la cacher. El le vaste auditoire, où frémissait ta fièvre, Gagné par la malice habile de sa lèvre, Oubliait son angoisse, un instant conforté Par tarit de bonhomie et de simplicité, Capables de charmer même notre détresse.

Mais parfois il semblait qu'il eût de la tristesse,

Non pour lui, mais pour ceux auxquels il s'adressait,

Les juges devant lui. Le regard qu'il fixait

Sur ces gens dans lesquels il pouvait voir d'avance.

Lui, le liseur d'esprits, se former sa sentence.

Se remplissait de peine et de compassion.

La beauté, qui naissait dans cette expression

De pitié, de clémence et de pardon sublime

Pour tous ceux qui, tenant entre leurs mains un crime,

Attendaient qu'il se tût afin de les ouvrir,

Etait celle d'un dieu. Mais pour la ressentir,

// fallait, comme nous, connaître son visage. Les autres ne voyaient que son calme courage, Tant il était discret à rien laisser passer, Hormis les justes mots qu'il voulait prononcer Pour accorder aux Lois le respect et l'hommage De défendre, en leur temple et devant leur image, Un citoyen sans crime accusé sans raison. Et je voyais des pleurs dans les yeux de Platon.

Quand il eut terminé sa sobre apologie, Il s'assit avec calme. Une rumeur surgie En long frissonnement sans un seul son de voix, Comme ces grands soupirs dont s'émeut un grand bois, De tant de seins émus par cette grandeur d'âme S'éleva. Mais, ses yeux ayant perdu leur flamme, Il paraissait distrait ainsi qu'il l'est souvent, Quand il se perd au fond de lui-même, suivant Le fil intérieur de penser s qu'il démêle, Et son esprit errait, loin de l'heure réelle, Dans les champs lumineux des immortalités ; Nous savions qu'il montait des degrés enchantés.

Mais lorsque le greffier annonça la sentence, Il sortit tout-à-coup de son étrange absence,

Et reprit simplement son regard attentif.

Les cœurs des matelots, quand le choc du récif

Déchire le navire et le livre au naufrage,

N'ont point de battement de colère et de rage,

Comme en curent nos cœurs quand T arrêt fut donne !

Jamais le lieu sacré ne fut tant profané

Où l'antique Justice a sa demeure auguste !

Il semblait que le Frai, le Bon, le Bien, le Juste,

Par ce forfait dément tous ensemble outragés,

Tombaient et s'écroulaient a nos yeux affligés,

Et qu'un effondrement immense et redoutable

Se prolongeait autour du sublime coupable

Oui, tel qu'un haut pilier, demeurait seul debout

Dans la chute, le bris, le désastre de tout.

Une vague terreur passa sur l'auditoire,

Comme devant un crime auquel on ne peut croire

Tant il est monstrueux, et qui pourtant est là.

Un épouvantement de vengeances frôla

Ce peuple tout à coup muet et immobile.

Socrate seul avait son sourire tranquille,

Et ce fut, mes amis, un spectacle très grand

Que ce visage clair, paisible et rassurant,

Ceint de fronts sur lesquels s'étendait de la cendre.

Théétète.

Quelle peine, dis-nous, a-l-il offert de prendre ?

L'Hôte.

Peut être ignores-tu, Ctésiphon, que nos lois Laissent au condamné pouvoir de faire choix, Dans les cas ou la mort est la peine plus forte, Entre les châtiments que son arrêt comporte : Il peut prendre ou du moins proposer la prison Ou V amende ou l'exil. On dit que la raison En est quen acceptant de désigner sa peine Il reconnaît sa faute, et rend ainsi certaine La justice de ceux qui Font jugé fautif . Ils partent rassurés. Quel quen soit le motif, Souvent le tribunal accueille la sentence, Car une continue et trop stricte inclémence Abolirait la loi qui serait sans objet, Et les juges, atteints par un constant rejet. Seraient seuls à porter leur doute ou leur scrupule. Cette loi d'aspect juste est perfide : elle accule

Ll BANQUET CH'Z C LIMAS. 29

Un homme à se sauver à travers un aveu, A s'enchaîner lui-même en desserrant le nœud, Et le fait, innocent, consentir à son crime. Mais c'est la lâcheté de ce juge anonyme, Sans une conscience avec ses cinq cents voix, Oui sur le condamné transporte ainsi le poids D'un vote pour lequel nul n est plus responsable. Et c'est pourquoi Socratc, étant jugé coupable, A dû, pour obéir à la loi, proposer La peine qui se peut admettre ou refuser.

Lysis.

// sut, en quelques mots, montrer d'abord le piège

Que tend à V accusé ce droit qui le protège :

Pouvait-il avouer, se croyant innocent,

Ou il avait mérité sa peine, en la fixant ?

D'ailleurs qu'importait-elle, ou vapeur ou nuage,

A qui touche le port et finit son voyage ?

Le trépas n'avait rien dont il fût étonné ;

Sans crainte il l'acceptait. Mais, comme condamné,

Voulant fusqu à la fin montrer sa déférence

t lux Lois, comme il l'avait voulu par sa défense :

Puisque chacun, dit-il, le savait indigent,

Il offrait de payer une mine d'argent,

S'il était approuvé qu'il fût puni d'amende.

Que si l'on décidait une peine plus grande,

Ou la prison à vie ou la mort ou l'exil,

Choisir entr'eux n'était qu'un souci puéril

Et peu digne d'un homme au terme de son âge.

Il ajouta ces mots : « S'il revient un suffrage

A la Justice auguste et qui veille sur nous,

Il décide d'abord que je m'éloigne absous ;

Mais, de plus, pour avoir bien servi la patrie,

Pour avoir su vieillir sans brigue ou flatterie,

Pour avoir recherché, d'un incessant effort,

Les vérités dont l'ombre éclaire notre sort,

Pour mes bienfaits envers quelques-uns, mes services

A la Cité rendus en y montrant les vices,

Pour des jours sans remords, sans blâme et sans regret,

Ce suffrage, plus haut que le vôtre, dirait :

« Que Socrate ait sa place, après cette journée.

Parmi les citoyens nourris au Prytanée. »

Et nul n'eût, cette fois, pu faire le départ e la bouche ironique et du puissant regard,

De

LES SCÈNES. 3l

Ni dire auquel des deux revenait l'éloquence De ce visage empreint d'orgueil et de décence, Car tous deux s'unissaient pour ennoblir ses traits De dédain, de douceur, de hauteur et de paix.

Lâches.

0 Socrate ! O profond maître de l'ironie !

Par des Dieux inconnus mêlée à ton génie,

Qu'il chemine ou s'élance, elle est toujours en lui !

Dans ses grands mouvements elle monte et le suit

Jusqu'au seuil des beautés et des lois éternelles,

Et ton verbe éloquent V enlève dans ses ailes.

Que dis-je ! Elle est toi-même ! Elle est dans ta bonté

Pour l'animal obscur, tajine piété

Envers les Dieux ; elle est dans cet amour sagace

Pour tes amis qui rend ta sagesse efficace ;

Et, au suprême instant qui de tout se démet,

Ton intrépidité la porte à son sommet!

L'Etranger.

Comment ne fut-il point prononcé pour l'amende ?

32 DANS LA LUMIÈRK ANTIQUR.

Lysis.

Ah ! qui pourrait le dire, étranger ? Ta demande

Montre que tu sais mal ce qu'est ce peuple-ci :

Vaniteux, sec, cruel et léger, sans souci

Que du prochain plaisir ou du dernier caprice,

Dans ses moelles portant un désir de malice,

Fol, inconstant, bavard, persifleur, envieux,

Épris de flatterie et pourtant soupçonneux,

Il prend tous ses défauts pour des marques de race !

Impropre à travailler et cependant râpa ce,

Inoccupé sans cesse et sans cesse excité,

Se croyant apte à tout par son oisiveté,

Il a pris en ses mains les plus nobles offices

Et les a corrompus, avilis, par ses vices.

La sereine Équité n'est plus qu'un jeu de dés ;

Les pouvoirs de l'État, vendus et dégradés,

Reviennent à celui qui pour eux se dégrade ;

Le nom Athénien n'est plus qu'une bravade

Dont le monde hellénique aura bientôt assez ;

Et la Cité n'a plus que des ressorts faussés !

Si, dans cette bassesse et cette ignominie,

Se dresse un citoyen de vertu, de génie,

LE f;\nqltet chez clinias,

// faut qu'il disparaisse ; il leur fait honte à tous !

C'est l'exil ou la mort ; et ce peuple jaloux

En milliers de morceaux se partage le crime ;

C'est ainsi qu'aujourd'hui Socrate est sa victime.

Ah ! peuple perverti ! Tu lasseras les Dieux

Oui te gardent encor en faveur des aïeux !

Un jour, un jour, le bras étendu de Minerve

Baissera, fatigue du geste qui préserve

Une Cité sans mœurs, sans courage et sans loi.

Aux Barbares nouveaux qui descendront vers toi

Tu ne défendras plus les murs de Thémistocle !

Tu les verras frapper, arracher de son socle

Celle qui si longtemps a su te protéger,

Et que toi, peuple ingrat, tu ne sais qu'affliger !

L'Hôte.

Arrête ! arrête, ami ! Retiens toi d'un blasphème ! Arrête ! Réfléchis que Socrate lui-même Blâmerait ton propos, lui qui vient de donner Lexemple du respect aux Lois, et d'incliner Son fmnt presque divin sous un suffrage inique ! Il fait bien ce qu'il fait ! Et sa vertu civique

Confère à la Cité dans laquelle il est né,

A qui son haut esprit a déjà pardonné,

Un honneur plus durable et plus grand que ce crime

Qu'il efface en voulant en être la victime !

Lysis.

Hélas ! Tu parles vrai ! Mon âme ne vit pas

Aux sommets qu'il habite, et je le vois d' en-bas !

Il faut avec effort monter vers son exemple,

Comme on va vers le Dieu par les degrés du temple !

Mais tu comprendras mieux, étranger, mon émoi

Lorsque tu connaîtras ce que font de la loi

Ces gens dont la rigueur excita ta demande.

Entends : ce tribunal ou plutôt cette bande,

Ayant délibéré pour la seconde fois,

Par un nouvel arrêt porté par plus de voix

Que n'en comptait celui qui le jugeait coupable,

— L'horreur de cet instant me poursuit et m'accable,

A rejeté l'exil, l'amende et la prison,

Et condamné Socrate à prendre le poison.

L'Etranger.

Tu dis par plus de voix que dans le premier vote ?

Lysis,

Duatrc-ringts voix de plus !

L'Étranger.

Par les Dieux!

L'Hôte.

Ainsi flotte le sort d'un citoyen sur un remous d'humeur !

Charmidès.

Et railler coûte cher chez ce peuple railleur !

Lysis.

Ah ! ceux-là ne sauront jamais sur quelle cime Un homme peut porter une paix magnanime,

Qui n'ont point vu Socrate accueillir cet arrêt. Il leur dit simplement qu'il n'avait qu'un regret, C'est qu'ils allaient ternir le pur renom d'Athènes, Pour n'avoir point songé que les saisons humaines Emporteraient bientôt le vieillard qu'il était ; Ils seraient châtiés par leur propre forfait, Car ils portaient en eux un éternel outrage !

Avec ceux qui l'avaient absous par leur suffrage Il désirait, dit-il, s'entretenir encor, Avant d'être appelé par les Onze ; la mort Est un passage court de ce lieu vers un autre, Ou bien un long sommeil auprès duquel le nôtre N'est qu'un rêve agité qui nous délasse mal. S'il est encore un peuple au climat infernal, Quel chemin si fleuri qu'il égale la voie Par où l'homme s'en va vers la durable joie De voir les demi-dieux, les juges, les héros, Ulysse, Achille, Ajax, Rhadamante, Minos, D'entendre Orphée, Homère, Hésiode, Musée? Ainsi peut-il mourir l'âme tranquillisée Celui qui vécut juste, intègre et bienfaisant ; Derrière le trépas, rien d'amer ne l'attend. Et c'est pourquoi, dit-il, il n'éprouvait de haine Ni pour ceux dont le vote a décidé sa peine,

Ni, malgré leurs desseins, pour ses accusateurs. Alors il souhaita au au temps venu les mœurs De ses fils, grandissants sans lui. fussent guidées Par les mêmes conseils et les mêmes idées Pour lesquels il allait mourir dans quelques jours.

Ce qu'il disait ainsi n'était point un discours ; Quelle harangue aurait surpassé sa parole, Cet adieu familier d'un homme qui s'immole Pour sa pensée, et qui, dès longtemps dégagé De nos chctifs émois, prend un noble congé De la haine des uns et de l'amour des autres ? Et nous sentions son cœur qui grandissait les nôtres ! Puis il dit : « Le soleil va perdre ses rayons. C'est l'heure maintenant que nous nous retirions. Moi qui m'en vais mourir, vous qui restez à vivre. Dieu seul sait — lui qui sait ce qui lie ou délivre — Qui de vous ou de moi tient la meilleure part. Je le saurai demain ; vous l'apprendrez plus tard. »

Un instant, ces seuls mots, si simples et sublimes. Parurent s'élargir dans d'immenses abîmes De silence pieux et de recueillement, Comme en un sanctuaire où le Dieu est présent.

Puis, soudain, des sanglots et des cris éclatèrent, Ses disciples vers lui, ses amis se jetèrent; Et, dans ce flot tragique agité de douleurs, Son front calme, entouré de visages en pleurs, Se tournait pour donner à chacun la parole Qui rassure, affermit, remercie ou console ; Quelquefois il passait la main sur les cheveux Diin disciple plies jeune, ou réprimandait ceux Qui faisaient éclater trop bruyamment leur peine. Nos lamentations s'élevaient comme un thrène ; Les poètes n'ont point sur la scène évoqué De roi, ni de héros par les destins traqué, Faisant front aux malheurs qu'un instant accumule, Sans que sa voix faiblisse ou que son pied recule, Qui reçût l'infortune avec tant de grandeur ; Œdipe détrôné n'est point suivi d'un chœur Comparable à celui dont la noble détresse Faisait gémir l'espoir et la fleur de la Grèce.

Il partit, escorté de tous, vers la prison, Comme s'il retournait du stade à sa maison, Et le gardien ferma les deux portes de bronze. Le reste de sa vie est au pouvoir des Onze.

L'Étranger.

Le jour est-il fixé de son dernier instant ? On dit qu'il est bien court l'espace qui s'étend, Chez vous, Athéniens, de vos promptes sentences A l'heure qui consomme et qui clôt les souffrances De ceux dont un seul jour acheva le procès. Ce rigoureux usage — où je vois un excès — / 'eut-il être cruel ou clément en sa hâte ?

Lysis.

La loi porte toujours la peine immédiate,

Et Socrate, étranger, devrait mourir demain.

Mais hier le hasard ramena le jour saint

Où la rigueur des lois, pour un temps, se dénoue.

Le prêtre d'Apollon a couronné la proue

Du navire envoyé, chaque année, à Délos

Par les Athéniens. Quand autrefois Minos,

En rançon annuelle, angoisse des familles,

Prenait sept jeunes gens avec sept jeunes filles

Qu'on jetait en pâture au taureau monstrueux,

Le héros au bras fort, Thésée, au milieu d'eux

Prit place, et du tribut libéra sa contrée.

Quand le vaisseau fleuri rentra dans le Pirée

Parmi les cris de joie, Athènes fit le vœu

D'envoyer, tous les ans, dans Vile chère au Dieu

Qui sauva le héros, sauveur de la patrie,

La même nef avec la même théorie

De files, de garçons, dont les chants et les chœurs

Iraient lui rendre grâce, en leurs jeunes ferveurs,

D'avoir soustrait la fleur de leur vie et sa joie

Au monstre qui, sans lui, les aurait eus pour proie.

Du jour où le vaisseau sacré s'est couronné

Des roses du départ, pas un seul condamné

Ne doit subir la mort, jusqu'au jour qui retire

Les roses du retour au front du vieux navire ;

Car c'est un temps lustral : il interdit le sang.

Le vaisseau, quand le vent est contraire, est absent

Plusieurs mois, mais le terme usuel du voyage,

Tel que cette saison sereine le présage,

Est, à mon souvenir, vers le vingtième jour ;

Et c'est au lendemain seulement du retour

Que la peine de mort peut rentrer dans Athènes.

Ainsi, pendant vingt jours, Socrate, dans ses chaînes,

Attendra, comme il sait, le matin du poison.

Mais nous pouvons aller le voir en sa prison :

Criton rendit jadis au geôlier un service, Et sa reconnaissance en ferait un complice ; D'ailleurs la Loi, qui vise un rapide trépas, N'a jamais interdit, ne la prévoyant pas, L'accès aux prisonniers pendant celte durer ; Et Socrate pourra, d'une âme rassurée.

Recevoir ses a))iis, sans lui désobéir.

L'hôte.

// est déjà, sans doute, aussi calme à dormir

Oiie sous son propre toit — quand Xantippe est paisible .

Théétète.

0 maître bienfaisant, tant qu'il sera possible.

Sous irons recueillir ta vertu, ton savoir.

Toi. donneur de pensée, et toi donneur d'espoir !

Xous irons écouter tes entretiens suprones.

Tes propos généreux et sages où tu sèmes

Les fleurs de toute espèce, en semblant l'ignorer.

Car ton esprit, qui sait ouvrir et déchiffrer

Le problème qui gît au fond obscur des choses,

Sait aussi bien cueillir et respirer les roses

Que la bonté des Dieux plaça sur leur aspect.

Le sens de la beauté parfume le respect

Que tu nous inspiras pour l'ordre de ce monde.

Hélas ! nous vivions tous de ton âme profonde !

Cigales dans un champ sans rosée et rayons,

Voici le noir hiver ! O maître, nous devons

Faire provision, avant que tu fen ailles,

De quelques menus brins, de quelques pauvres pailles

De sagesse tombés de toi dans nos esprits !

Pour vivre nous aurons ce que nous t'aurons pris !

Le moissonneur s'éloigne en emportant sa gerbe !

Lâches.

Ta gai té, maître heureux, où n'entrait rien d'acerbe, Ta précise gaîté qui taillait les orgueils, Mais enseignait aussi la modestie aux deuils, Qui ramenait les Biens, les Maux à leur mesure, Sous le propos égal qui modère ou rassure, Ta vaillante gaîté qui pouvait tout oser, Ta robuste gaîté qui pouvait écraser,

Ta gaîté cordiale, alerte, ingénieuse,

Ingénue et maligne, habile et devineuse.

Qui savait d'un sourire intimider l'effroi,

Sans le brutaliser déconcerter l'émoi,

Qui savait dénouer les masques des visages,

Et savait entr' ouvrir le manteau des faux sages,

Ta vivante gaîté, ?ious lui disons adieu !

Sans doute, elle vivra jusqu'au bout dans ce lieu

Où nous t' irons porter, ô maître, notre culte ;

Ton infâme cachot va connaître l'insulte

D'un homme que ses murs ne peuvent assombrir ;

Là même, elle aimera distraire et divertir

Le geôlier étonné de voir ses clefs tremblantes.

Mais lorsqu'elle voudra pour nos âmes dolentes

S'épandre, elle sera, maître intrépide et doux,

Pour la première fois impuissante sur nous.

Elle qui si longtemps a soulagé nos peines

Ne pourra pas franchir l'épaisseur de tes chaînes

Jusqu'à nous dont les mains pourtant les toucheront,

Elle ne pourra plus atteindre notre front :

Car nous perdons celui qui calmait nos alarmes,

Et nous pleurons celui qui nous gardait des larmes !

Philèbe.

0 Sacrale, j'étais l'esclave clandestin

De mes vices ; fêtais buveur et libertin ;

Mes heures composaient, par le plaisir menées,

Des jours, les jours des mois et les mois des années

De mollesse ; j'étais malheureux et pervers,

Et mes meilleurs instincts, toujours plus recouverts,

S'enfonçaient plus en moi sous une épaisse honte.

Mais, un jour, ton regard, que personne n'affronte

Sans ressentir qu'il lit profondément en lui,

Me fixa longuement et perçut mon ennui ;

Ton discours se tourna sur la volupté basse

Oui fait le corps si lourd et fait l'dmc si lasse

Que tous deux l'un pour l'autre ont un secret courroux ;

Puis, tu louas celui qui, plus fier et jaloux

De dégager en soi la figure divine,

Travaille à se former une âme qui domine

Les sens inférieurs : elle obtient la beauté,

Un sûr contentement qui ne peut être ôté,

La sagesse, trésor qui passe tous les nôtres.

Tes propos paraissaient être parlés pour d'autres,

Mais étaient dits pour moi, tant, qu'ils désagrégeaient

Mon ancien être vil et déjà dirigeaient

Des surgeons de désir vers un état plus noble.

Comme un enfant qu'on laisse entrer dans un vignoble,

J'ai cueilli le raisin mûri de ton conseil,

Maintenant je te dois, a tant d'autres pareil,

De suivre la vertu si je ne puis l'atteindre !

Si ton puissant flambeau de guide doit s'éteindre.

Je jure qu'en mon cœur il ne s'éteindra pas

Le reflet qui m'en vint en marchant sur les pas !

Et c'est pourquoi sacrée et louée est la date

Où tu nie regardas fixement, à Socrate.

L'HÔTE

Hélas ! Nul ne connaît encor tout ce qu'il perd ! Maître, ami, père, exemple, et cltacun trois fois cher !

Tu fis bien, ô Lysis, d'arrêter notre joie : L'hôte, en l'honneur de qui cette salle déploie L'appareil d'un heureux et d'un riant accueil, Connaît trop maintenant que nos cœurs sont en deuil Pour que son propre cœur n'en ait point son partage ; Et ses traits affligés nous donnent témoignage D'un chagrin fraternel au nôtre. C'est pourquoi. Bien qu'un cher étranger soit assis sous ce toit,

C'est sa douleur aussi qui veut que l'on arrête Ces aspects de plaisir et ces débuts de fête. Ami, reçois de nous une hospitalité Plus grande que l'accueil qui t'était apprêté : Sois l'hôte de nos pleurs et de notre tristesse.

L'Etranger.

Que tu lis, Clinias, mon âme avec justesse !

Elle se voile aussi de votre affliction !

Si le jeune enjoûment de ce soir s'interrompt,

Que ce soit mon chagrin, amis, qui le suspende ;

Si j'enlève à mon front sa légère guirlande,

C'est qu'il en sent le poids, comme vos fronts penchés ;

Et je laisse tomber ces myrtes détachés

A cause d'une angoisse à qui je m'associe !

Ainsi suis-je votre hôte, et vous en remercie !

Il a porté la main à sa couronne de myrte, l'a enlevée et, baissant lentement le bras, Ta laissée tomber à terre. Les autres convives l'imitent. Clinias , le dernier , commence le geste d'enlever aussi sa couronne , mais il s'arrête et, seul , il conserve la parure de l'accueil.

L'HÔTE

// convient que demain matin, ô mes amis, Nous allions voir, sitôt qu'il nous sera permis, Le maitre vénéré de tous, afin qu'il sache Quel lien de respect et d'amour nous attache A son sort qu'un nuage inclément obscurcit, Nous — et d'autres encor qui ne sont point ici.

Charmidès.

De plus, il sied, amis, que notre troupe montre A ses accusateurs, si l'un d'eux nous rencontre, La Ixaine et le mépris sous lesquels ils vivront ! Il faut que nos regards leur attachent au front, C flaque fois qu'un de nous les verra dans la rue, La marque des maudits ; et que leur honte, accrue Par le mot infamant qui les désignera Au théâtre, au portique, au stade, à l'agora, Partout où l'un d'entre eux montrera son visage, Les cliarge tellement et d'un si long outrage Qu'Us cherchent dans la mort la fin du châtiment ! Nous montrerons combien, qui nous sommes, comment,

Ouvriers obstinés d'un opprobre unanime,

Nous tournerons sur eux la meule de leur crime !

Lysis.

Socratc a pardonne ! Laissons les Dieux punir !

L'HÔTE

A quelle heure, 0 Lysis, faut-il nous réunir ? Le geôlier fa-t-il dit quand il ouvre la porte ?

Lysis.

Je nai rien demandé, Clinias.

L'HÔTE

// n importe !

Dès que le jour va poindre au bord de l'horizon, Nous nous rassemblerons au seuil de la prison, Et là, nous attendrons l'instant de voir Socrate Plus grand dans ce cachot où sa lumière éclate

Que nous ne l'avons vu jamais. — Déjà la nuit Est a son mi-chemin, et V espace est réduit, En ces mois printaniers, qui la sépare encore Du tombeau lumineux où la couche F Aurore. Il sied que vous preniez, amis, quelque repos ; Socrate, vous savez, j'eut des esprits dispos Et des fronts éclairas, autour de sa parole. Allez ! Que le chagrin sacré qui nous désole Se prépare un aspect courageux et serein.

Donne-moi cependant, esclave, un peu de vin, Et. puisant au cratère, emplis un peu de même La coupe de chacun —

Amis, quand la trirème Va partir pour voguer sur le flot périlleux, Le rite antique veut qu'en invoquant les Dieux On verse de ce pur breuvage sur la proue, Pour que le vœu commun rompe, apaise ou déjoue Les hasards dont la mer et V avenir sont pleins. Ainsi je veux, levant cette coupe en mes mains, Répandre ce vin pur sur la nef invisible Oui portera bientôt dans V Incompréhensible Celui qui, des humains, fut le plus près du ciel ! Et je demande aux Dieux, dont son cœur fut l'autel

50 DANS LA LUMIÈRK ANTIQUK.

Qu'il gagne heureusement la rive jamais vue ; Qu'après avoir franchi cette mer inconnue Dont un des bords déferle à notre sort humain Tandis que Vautre bord s étend vers le divin, Il atteigne au pays des choses éternelles ; Et qu'ayant oublié les haines, les querelles Dont son esprit sublime avait su s'affranchir, Il conserve pourtant, là-bas, le souvenir Des chères amitiés qui recherchaient son âme, Qui garderont son nom, sa doctrine et sa flamme, Et sur qui les ruisseaux des jours pourront couler Sans y creuser d'oublis et sans nous consoler.

Une petite place dans une petite ville grecque. Elle est de forme ovale et entourée de portiques de marbre blanc dont l'entablement porte, au-dessus des colonnes, des vases régulièrement espacés. Toute cette blancheur se détache sur un ciel d'un bleu intense et lumineux. Au fond de la place, une arche plus haute et plus large offre une issue, et relie les portiques de droite et de gauche. Elle laisse apercevoir des ombrages et des prairies. Le soleil, déjà haut et ardent, bat contre une des colonnades, et laisse un bord d'ombre autour de l'autre.

Au sommet de l'arche, un paon semble un joyau d'azur qui fait partie du ciel. Il a été créé et ouvré de la même matière merveilleuse, mais elle s'est, sous le travail d'un prodigieux lapidaire, condensée, nuancée en bleus plus profonds, plus compacts, plus distincts qui. martelés ou froissés ou lissés par l'outil, en gardent les reflets ; ses ors aussi sont divers, plus lourds, changeants, poudroyants etecailleux. On dirait une somptueuse agrafe du ciel. Au contraire, groupées sur les vases, des colombes blanches ou d'un gris lavande, où les roucoulements font passer du

rose, appartiennent aux portiques et paraissent compléter le décor de marbre. Rayant de deux traits d'ombre les dalles de la place, sur deux gaines, sont les bustes de Plotin et de Porphyre.

Debout dans la brûlante lumière, un jeune homme est occupé à examiner un objet brillant qu'il tient à la main. Il est vêtu de façon riche et efféminée. Il porte une longue tunique ionique à manches, en soie d'un mauve très pâle, retenue par une ceinture dorée. lia, pardessus, un manteau d'une étoffe mince et souple, couleur de jeune olive, bordé d'une broderie d'aspect oriental où des dessins entrecroisés mêlent leurs lignes et leurs coloris en une richesse compliquée, dont l'effet est cependant apaisé. Il est chaussé de sandales brodées, retenues par des bandelettes de soie de la même nuance que le manteau. Ses cheveux noirs, longs et bouclés, sont arrangés avec un soin manifeste.

Tandis qu'il est ainsi absorbé, une jeune femme arrive sous le portique ensoleillé, vêtue d'un chiton d'étoffe à mille plis, nuance safran, et d'une écharpe d'un rose vif. Ses bras sont nus et très beaux. Elle aperçoit le jeune homme et s'arrête, à moitié cachée par une colonne, à le considérer d'un air moqueur. Il ne voit rien. Après un instant, elle sort du portique et s'avance de quelques pas vers lui.

LE SECRET DE LOPALE. 5y

Glinis.

Qic'as-tu donc à tourner cette bague en tes doigts ?

J'ai passe par ici. ce matin, plusieurs fois.

Tes yeux étaient si pris que tu ne m'as pas rue !

Ne crois pas tout au moins que je fusse déçue !

Je te connais très vain et rapide à penser

Qu'une femme ne peut, sans quelque émoi, passer

Devant ce bel œil noir que tu fais sombre ou tendre !

Il n'est filet si sûr où tout se vienne prendre.

Ni pipeau si parfait qu'il puisse tout piper.

D'où quelques oiselets ne sachent échapper

Pour s'en aller, perchés sur une branche haute, Railler d'un chant siffleur l'oiseleur pris en faute. Mais, depuis si longtemps, dis moi ce que tu fais, Sous ces fixes regards et que rien n'a distraits, A tourner ce bijou dans ta main attentive. Quel secret cherches-tu ? Quel problème s'esquive Que ton esprit déçu s'évertue à saisir ? Peut-être as-tu perdu l'effort de réfléchir, Et ton cerveau, trop lent pour la subtile idée, La suit-il toujours proche et toujours évadée !

Calliclès.

Qui ne connaît aussi que tu sais te moquer, Avec ton rire clair, habile à provoquer ? Tu portes, sur le bout de ta langue, une abeille Prête et prompte à piquer, et je suis la corbeille Sur laquelle il parait qu'elle aime à bourdonner. Plus d'un serait heureux de pouvoir enchaîner Son vol capricieux en risquant sa piqûre ; Et je ferais marché de garder son murmure, Fût-ce au prix d'éprouver parfois son aiguillon.

Glinis.

Mais un Dieu t'a changé ! Ta lèvre est un sillon Au bord duquel du grain fut semé par la Muse ! Reste en repos pourtant ! Mon abeille refuse De voltiger toujours sur le même panier. Ou — si tu le permets — dans le même grenier, Car tu deviens modeste et tu te diminues.

Calliclès.

Voilà ta raillerie encor ! Tu continues ! Ne vois-tu pas enfin que je suis aguerri ? Tu peux user sur moi tes épingles d'esprit. Elles ne piquent plus ; leur pointe est émoussée. Tes mots dont ma fierté se fut jadis blessée. . .

Glinis.

Relâche ce sourcil qui voudrait se froncer ! Tu sais bien que je veux, au plus, te tracasser. Et qu'il est loin de moi de te faire une offense ! Réponds plutôt! Dis moi par quelle complaisance

Où ton être absorbé se donnait tout entier,

Regardais-tu tantôt — d'un air de bijoutier

En train d'étudier le joyau qu'il achète —

Im pierre que ta main tient encor toute prête

A porter sous tes yeux dans un trait de soleil.

Tu semblais y chercher je ne sais quel éveil.

Car tu la retournais cent fois à la lumière,

Cent fois, avec le geste expert d'un lapidaire,

Tu te reculais d'elle ou t'éloignais de toi,

Pour trouver ses reflets et juger son aloi.

Je t'ai vu de ta main lui faire un fond plus sombre

Pour saisir, l'œil mi-clos, l'éclat qu'elle a dans l'ombre.

La ramener au jour, l'incliner en tous sens,

La frotter doucement de tes doigts caressants,

Puis, ainsi que le fait le buveur qui déguste,

Demeurer immobile et plus fixe qu'un buste,

Tenant les yeux fermés pour n'être point troublé :

Au fond de ton cerveau ton être rassemblé

Possédait mieux l'éclat et l'effet de la pierre !

Ne me diras-tu pas quel était ce mystère ?

Calliclès.

Tu m'as donc à loisir et longtemps regardé ?

Glinis.

Pourquoi te le cacher ? mon pas s'est attardé

Pour permettre à mes yeux d'admirer ton manège.

Et ce spectacle avait l'attrait d'un sortilège

auquel — quoi que l'on fasse — on ne peut qu'obéir ,

Ma malice y trouvait, je l'avoue, un plaisir.

Caeliclès.

Sache donc quelle étude étrange préoccupe Ma pensée, où je crois tantôt être la dupe D'un impossible espoir, et tantôt le vainqueur D'un problème puissant. Redoutable labeur Oin fatigue mon front orgueilleusement paie. Entreprise héroïque, immense, sans égale !

Glinis.

Je ne te comprends pas.

Calliclès.

Tu me comprends fort peu, D'ordinaire.

Gltnis.

Peut-être. Apprends que c'est un jeu !

Car je saisis toujours avec beaucoup d'aisance Ce que tu dis — souvent je l'ai saisi d'avance ; Je confesse aujourd'hui que je ne te suis pas.

Calliclès.

Je ne sais aujourd'hui si tu me comprendras,

Même en cessant ce jeu de ne pas me comprendre,

Et si l'effort obscur par quoi j'ose prétendre

A dé clore un secret jusqu'à présent fermé,

Ne dépassera point Je pas accoutumé

Dont ton esprit railleur soutient qu'il me précède.

Glinis.

C'est donc bien profond! Parle! Et, si j'ai besoin d'aide,

Pour la première fois j'aurai recours à toi.

Que si ton esprit met le mien en désarroi,

Et qu'à suivre tes mots je rencontre un obstacle,

Humble et pareille à ceux qu'intimide un miracle,

Je rentrerai chez moi prise d'un tel respect Que je serai toujours craintive à ton aspect.

Calliclès.

Je suis depuis longtemps intrigue par l'opale,

L'énigmatique opale : un mystère s'exhale

De la pierre, et, flottant sur elle, la défend :

La lentille qui perce et le ciseau qui fend,

L'acide qui dissout, le creuset qui consume

Ne savent la tenir ; le marteau, sur V enclume,

L'écrase sans pouvoir plus que V anéantir.

Elle trouble et confond l'œil qui veut la saisir,

On ne sait si l'éclat qui luit et qui s'efface

Sort de sa profondeur ou nait à sa surface ;

On ne sait quand il nait, on ne sait quand il meurt.

Tous les autres bijoux ont leur propre couleur,

Ils la gardent alors que notre main les bouge :

Le saphir reste bleu, le rubis reste rouge,

Lémeraude a son vert, la topaze a son or,

L'azur de la turquoise est immobile et dort,

Le grenat se repose en sa clarté vineuse,

De son violet doux l'améthyste est heureuse,

Le diamant est clair, verddtre le béryl ; Et, si quelque rayon plus rapide et subtil, Entrant dans ces bijoux, s'y brise et les fait vivre, Ce n'est qu'une couleur qui de lumière est ivre, Et s'ébat en éclairs qui lui sont ressemblants.

L'opale est infinie en ses reflets troublants:

Elle unit les beautés des autres pierreries,

Elle les prend en elle, intactes ou meurtries,

Elle broie, elle rompt leurs reflets, leurs éclats,

Les mélange au sablon pailleté des micas,

A des poudres de perle et de nacre écrasées,

A des poussières d'or, des ondes irisées.

Je ne sais quel rayon laiteux et palpitant

La pénètre, l'entoure, et, tout à coup, s'ouvrant

D'un trait d'autant plus vif qu'on ne sait où l'attendre,

La montre en ses splendeurs pour bientôt la reprendre,

L'entraîner dans des fonds d'azur, d'iris et d'or,

La rapprocher un peu pour la voiler encor,

Si bien que le trésor qu'il éloigne ou ramène

Bat comme une adorable et merveilleuse haleine.

Non seulement elle a, pour mouvoir ses splendeurs, Le recul infini d'étranges profondeurs,

Mais, sur le champ toujours muant de sa surface, Un flot de chatoiments, un fleuve roule et passe En glissée innombrable, allant on ne sait où, Puisque l'œil ne peut pas le suivre jusqu'au bout, Venant on ne sait d'où, car nul n'atteint la source Lointaine, inaccessible où commence sa course ! Et cet étroit joyau, comme il parait sans fond, Est dans son cercle d'or plus grand qu'un horizon. Incpuisable pierre, ô merveille, prodige ! Quel œil peut voir passer, sans sentir de vertige, Croisés, superposés en renaissants accords Tes torrents de reflets, tes cataractes d'ors ? O trésor de trésors ! Pullulement de gemmes ! Capable, en un instant, d'orner les diadèmes De tous les empereurs, les potentats, les rois Qui vécurent jamais — et de parer vos doigts Vos poitrines, vos cols, courtisanes et reines Dont, à travers les temps, les beautés souveraines Aimèrent resplendir sous un poids de bijoux !

Mais en outre elle est bonne, elle vient jusqu'à nous, Son éclat est intime et douce sa caresse ; On dirait qu'elle sente et quelle reconnaisse

La douceur de la main qui la choie, et des yeux Oui préfèrent en elle aux gloires de ses feux Le cœur presque attristé qui l'émeut, et son rêve Suave et délicat que chaque instant enlève, Ce rêve de rosée et dont V enchantement Renaît dans un si pur et si beau tremblement Qu'il semble dévider un arc-en-ciel immense. Me suis-tu ?

Glinis.

Je te suis ! Et mon respect commence

Calliclès.

N'est-elle pas la pierre aussi des voluptés ? Quelle autre a ces désirs, ces éclats exaltés Qui meurent en langueurs, en pâleurs, en extase Un chaud frissonnement de passion l'embrase, La suffuse de pourpre et la fait haleter D'un transport trop intense et lourd à supporter ; Et ses félicités brûlantes, somptueuses, S'alanguissent bientôt en des bla?icheurs laiteuses

Où de paies azurs, d'inexprimables verts,

Des mauves tels que seuls en ont les hauts ethers.

Dans leur chaste froideur prennent sa défaillance.

Son bref, son expirant délice s'y fiance

A la mélancolie attristée. Et sais-tu

Un symbole plus beau du désir éperdu

Oui dans nos cœurs humains se résout en angoisse ?

Mais les Dieux ont voulu qu'un autre désir croisse Sur les pas de celui qui s'éloigne épuisé ; L'opale, ranimant son éclat apaisé.

Palpite de nouveau de cette double transe Faite de lassitude et de magnificence.

Ah ! ceux qui sont épris de l'invincible émoi, Les amants, peuvent bien la porter à leur doigt, La pierre de regrets aussi beaux que ses fêtes. Pierre des voluptés toujours insatisfaites ! Me suis-tu ?

Glinis.

Je te suis ! Le -mot d'étonnement

Est un trop misérable et chetif vêtement Pour ce que je ressens. Il faudrait des paroles Outrepassant le jet hardi des hyperboles Pour porter jusqu'à toi ma stupéfaction.

Calliclès.

Tu n'es pourtant encor qu'au début du sillon.

J'ai l'obstiné dessein d'ouvrir l'impénétrable,

De réduire à son point unique l'innombrable,

De prendre l'impossible et de l'emprisonner

En un rien où tout soit — et de coordonner

Des firmaments entiers au chaton d'une bague.

Tu comprends} Mais qu as-tu? Ton regard devient vague.

Glinis.

Cela se peut ! tu cours trop en avant de moi ! Ma tête en est surprise et toute en désarroi, Ma pensée à te suivre a perdu sa sandale.

Calliclès.

Je cherche à découvrir le secret de l'opale !

Glinis.

Par les Dieux!

Calliclès.

Oui, je veux trouver comment, pourquoi L'énigmatique pierre entretient son émoi, Ce qui la fait briller, muer, pâlir, s'éteindre Mille fois a la fois ! Oui ! j'ai juré d'atteindre, Sous ce monde d'éclats, le germe initial. Le central, le suprême et l'intime cristal, Le cœur mystérieux qui supplée et gouverne, Qui tantôt illumine et qui tantôt consterne Sa vie infiniment et toujours en travail. Ce qui fait une chair de son lucide émail ! Je veux savoir où vont ses reflets, vers quelle ombre ! Je veux fixer le point où ses réseaux sans nombre Superposés, confus, mêlés, entrecroisés.

Apparaissent en un système organisés !

Je veux la pénétrer ! — J'en ai cassé plus d'une, J'ai vu sous mes marteaux le bris d'une fortune ! En vain ! car je n'ai rien découvert jusqu'ici ; Leurs fragments sont muets, et je n'ai réussi Qu'à rompre des faisceaux merveilleux de nuances, Et dans leurs débris morts mouraient mes espérances !

yO DANS LA LUMIERE ANTIQUE.

J'en ai jeté parfois aux piloris des mortiers,

Ou, cherchant par ailleurs, durant des jours entiers,

Croyant toujours trouver la minute opportune,

Dans des rais de soleil et dans des rais de lune,

J'en ai tourné, j'en ai roulé sous mon regard.

Mais je n'ai point encore amené le hasard

Oui livrerait le nœud d'accord et de concorde,

Comme un musicien sait l'endroit de la corde

Qui produit en vibrant tout un son dont les flots

Grandissent et qu'il suit jusque dans leurs échos.

J'ai, ce matin, tenu cette pierre exposée

. lu premier des rayons qui changent la rosée

En joyaux presqu aussi beaux qu'elle, et maintenant

Le trait d'ombre fait suite au style du cadran ;

Je n'ai point détaché ni relâché ma vue

D'épier cet éclair de rencontre perdue

Au milieu de milliers, de millions d'aspects !

Glinis.

Sois sûr qu'à ta constance iront tous les respects ! Et le mien le premier mènera le cortège ! Mais tu devras prier quEsculape protège

Tes regards coutumiers d'un tout autre travail ! Tu vas — Vénus t'en garde ! — en obscurcir l'émail, En ternir la fraîcheur, en flétrir la caresse, En alourdir le jeu, la grâce et la souplesse; Et que diront alors celles dont les beaux yeux Ne sont jamais si beaux qu'en se fixant sur eux?

Calliclès.

Oui ! de l'effort terrible auquel je le consacre

Mon regard s éblouit: des flottements de nacre,

Des poudroiments d'argent et d'or et de saphir.

Oui viennent l'un dans l'autre éclater et mourir.

Des apparitions pâles d'aigues-marines,

Des gouttes de grenats, des grains de cornalines,

Des ruissellements clairs, variables, subtils

De rubis, de lapis et de chrysobérils,

L'onde des périgots épandue à pleins vases,

tes brésillements brefs et les feux des topazes,

Se compliquant l'un l'autre en reflets transparents,

A la même seconde unis et différents,

Pressés, multipliés, croisés par myriades,

En ruisseaux, en remous, en vagues, en cascades,

Dansant dam les rayons réfractés du soleil,

Ont rempli mes deux yeux d'un tourbillon vermeil.

Je ferme en vain sur eux mes paupières meurtries,

Un flagellement fou, brûlant, de pierreries

Bat à coups lumineux les parois de mon front.

Je ne puis, par aucun effort de ma raison,

Eteindre cette énorme et douloureuse opale

Qui remplit de son feu la voûte cérébrale

Où doivent résider les ténèbres du Moi !

Et c'est presque un supplice ! Et je tremble d'effroi !

Quelquefois ces clartés, leurs remous, leurs tempêtes

Çà et là prennent vie et deviennent des bêtes,

Des paons prestigieux, des serpents ocellés,

Des lézards, des poissons ; tordus, entremêlés,

Ils se mangent entre eux, ils échangent leurs formes,

En entrelacements, en grouillements énormes

Gagnent de plus en plus comme un affreux levain.

Mon cerveau, convulsé par leur avance, est plein

Des enchevêtrements, des conflits, des batailles

De ces monstres luisant de plumes et d'écaillés,

S' exterminant dans un massacre renaissant

Où toutes leurs splendeurs sont suintantes de sang.

Je voudrais repousser l'abominable vue ;

J'étends la main, ma main plus loin qu'elle est tendue !

LE SECRET DE L'OPALE. j3

Alors tout disparaît, tout devient de la nuit, Où trône un monstre dur dont le regard me suit, Un sphinx noir dont chaque œil est une grande opale. Un flot froid de sueur court sur ma face paie. J'ai beau mettre mes mains sur mes yeux, et crier ! Il est en moi ! J'ai peur ! J'ai peur ! Je veux prier Les Dieux sauveurs du Jour ! Je ne puis pas ! Je tremble ! Et le sphinx noir et moi, précipités ensemble, Dans un choc effrayant qui détache ses yeux, Nous tombons, nous tombons au gouffre ténébreux Où l'on ne sait plus rien, pas même l'épouvante !

Même à présent, l'effroi de ces instants me hante !

l'ers leur vertige obscur je me sens attiré,

Je sens les premiers bonds de mon cœur effaré !

Pendant que Galliclès parlait, un homme, à peu près du même âge, venant de la campagne, s'est avancé sur la place. Il porte une tunique courte d'étoffe rude, une large ceinture de cuir à laquelle pend un couteau trapu, de hautes chaussures de chasse qui forment guêtre. Il a sur l'épaule un filet, et à la main un rameau dégarni de ses feuilles.

Il est suivi par un grand chien de chasse qui marche soigneusement tout contre lui. En entendant Calliclès il s'est arrêté, et, appuyé contre une des colonnes du portique, mais du côté de l'ombre, il regarde et écoute les deux personnages sans être remarqué par eux. Son chien se couche à ses pieds, la tête allongée sur les pattes croisées et les yeux fermés.

Glinis.

Cesse ! Tu me fais peur ! Remets donc cette bague A ton doigt. Laisse là ce propos qui divague, Oui f enveloppe aux plis de mauvaises vapeurs, Et, comme un mot devient rêve chez les dormeurs, Oui crée, en l'évoquant, la crainte qui t'angoisse ! Mets toi dans l'ombre ! Attends que le soleil décroisse, Cesse de regarder la pierre, et, si tu peux, Laisse le bon sommeil se glisser dans tes yeux. Sa main sombre saura couvrir ton épouvante, Tu te réveilleras à la fraîcheur tombante, Et tu prendras plaisir à contempler la nuit Où l'obscur est immense, et où tout ce qui luit Dans le creux de la main mettrait un peu de sable.

Calliclès.

Non! je veux la poursuivre encor, l'insaisissable!

Je veux l'atteindre enfin, je veux la subjuguer, Fût-ce en m'extenuant. je veux la fatiguer, Et la réduire, au bout de sa longue échappée, Pale, épuisée, éteinte et presque dissipée ! Sous ces mêmes rayons, pour moi seul périlleux, Qui brûlent ma paupière et nourrissent ses feux, Je veux lasser sa ruse et soulever la robe Aux mille plis mués sous lesquels se dérobe, Dans sa complexité de fuite et de retours. Son refus de livrer ce quelle offre toujours ! Je la tiendrai forcée à la fin et vaincue, Quand même je saurais que sur elle ma vue Doit tomber défaillante, ainsi que dans les bois Le chien meurt sur la mort de la bête aux abois. Dans la lumière ardente où son mirage ondule Je saurai la tenir ; le rouge crépuscule De son rayon dernier viendra la pénétrer ; Quand il aura sur elle achevé d'expirer, Je l'offrirai bleuie aux rayons de la lune. Mon tenace désir, tout amer de rancune,

S'il n'a rien obtenu à force de ferveur, Prendra d'autres moyens de plus rude vigueur, Et mon maillet de fer, frappant à V improviste, Cherchera dans ses flancs le secret qui dépiste Et défie et déjoue et déconcerte et vainc. Ah ! si tu fuis mes yeux, tu restes dans ma main, Pour le matin f aurai du moins éteint ta flamme, O pierre, qui parais avoir et n'as point d'âme.

Thrasyllos.

Il s'avance de quelques pas vers les deux personnages surpris.

C'est d'un foui Tu ferais bien mieux de la donner A quelque doigt heureux de faire rayonner Tous ses feux. Sa beauté, mise à son propre usage, Servirait à parer la beauté d'un visage, Quand la main occupée aux boucles des cheveux La ferait s'approcher de l'éclat de beaux yeux! Il en est de si doux qu'ils seraient ses émules, Et ses reflets plus prompts que ceux des libellules

Le soût peut-être moins, et moins profonds aussi Que ce qui brille et fuit au-dessous d'un sourcil. Ce serait bien mieux fait que de briser ta pierre ! Que n'en fais-tu présent à Phyllis, à Glycère ; L'une a des yeux d'azur et d'argent, un trésor ! Et l'autre a des yeux verts qui sont pailletés d'or. Ce bijou conviendrait, je t'assure, à chacune, Bien que Phyllis soit blonde, et Glycère soit brune. Je crois que l'une ou l'autre aussi consentirait, A défaut de l'opale, à livrer son secret.

Calliclès.

Ne m 'importune pas avec ta raillerie !

Thrasyllos.

Pour ôter tout prétexte à ta maussaderie.

Ecoute en regardant, regarde en écoutant,

Fais les deux, soit ensemble ou bien en alternant ;

C'est un jeu plus facile et de fatigue moindre

Que de vouloir, ainsi que tu le fais, disjoindre

L'éclat de la couleur, la couleur du reflet,

Et diviser le beau qui n'est beau que complet.

Ainsi tu pourras mieux supporter' ma franchise t

D'abord il est de triple ou quadruple sottise De vouloir ramener le plaisir au savoir, De prétendre toucher ce qu'il est doux de voir ! Croire qu'un trait de grâce ou de beauté s'explique Par un unique fait qu'exprime un mot unique, C'est n'avoir point compris que d'infinis accords Arrivent s'ajuster dans un geste du corps, Qui viennent du profond des siècles et des races ; Qu'un seul point de beauté tient à tous les espaces, Et qu'à sa fine aiguille aboutit l'univers. Si tu veux te plonger aux abîmes ouverts Qui sont sous un regard, un accent, un sourire, Dans l'abîme sur qui se clôt ce qu'on admire, Tu te disperseras jusqu'au chaos premier, Et ne retrouveras ton être coutumier Qu'à la surface mince et cependant immense Sous qui l'incertitude et la chute commence.

Si ton opale est belle — et je crois qu'il en fut Rarement d'un éclat plus riche et plus touffu — Admire la, que dis- je ? aime la pour sa grâce. Suave d'autant plus qu'elle naît et s'efface

Du même mouvement qui l'appelle et l'éteint !

Chéris la d'être ainsi ! Tout autre effort est vain !

Renonce à rechercher ou le cristal ou l'angle

Où tout est, la formule imparfaite qui sangle

Aux lanières des mots ce qui tient tout un ciel.

Et comme les parfums des fleurs sont dans le miel,

Les vents dans les parfums, dans les vents les collines,

Les bois, les océans et les lignes divines

Qui descendent vers nous des bornes de l'éther,

Si bien que le rayon sur notre table ouvert

Laisse couler un peu de la somme des choses,

De même les lueurs dans ton opale encloses

Contiennent l'incendie antique où s'est formé

Le monde qui par lui reste encor animé.

De l'arôme d'un miel, de l'éclat d'une pierre,

Rien, sans les abolir, ne se saurait abstraire.

Le gauche et minuscule outil des sens humains

Ne fait que tâtonner au bord d'eux, et nos mains,

A saisir ce qu'ils ont de subtil maladroites,

Sont aussi pour tenir leur grandeur trop étroites.

Et c'est pourquoi l'effort où tu brûles tes yeux

Est absurde, infécond, vide et pernicieux,

Il est présomptueux, fantasque et frénétique.

Et c'est de l'hellébore appuyé de colchique

Qu'il faudra te donner pour guérir ta raison. Allons ! cache Y opale et rentre à ta maison ! Egorge quelques coqs sur l'autel d'Esculape. Je gage qu'il faudra du temps pour que Priapc Ait lieu de se montrer favorable à tes vœux!

Galliclès.

Va ton chemin, railleur ! Je sais que tu m'en veux Pour l'avoir autrefois pris le cœur de Néère !

Thrasyllos.

Prendre son cœur était une chétive affaire,

Mais son corps de déesse était d'un plus grand prix !

La rose dont ses seins neigeux étaient fleuris

Avait été cueillie en des jardins célestes.

Mais j'ai l'oubli dispos et j'ai les pardons lestes,

Je ne t'en voulus point plus de deux ou trois nuits.

Et, dis moi, cherchais-tu, lorsque tes yeux séduits

Contemplaient ses beautés, le point par lequel passe

Le jeu toujours nouveau de ses lignes de grâce,

Le point mystérieux d'où son charme est issu,

Qui, tel que ton joyau, laisse toujours déçu,

LE SECRET DE L'OPALE. 8l

Tant il est vif à fuir et rapide à renaître, Le regard dérouté qui cherche à le connaître ? Tu dus lui procurer un peu d'étonnement, Elle connaissait mal ces méthodes d'amant.

Glinis.

Tu ne m'as pas, à moi, pris le cœur de Néère, Cependant, Callicles, crois-moi, je considère Que notre rude ami t'a sagement parlé.

Thrasyllos.

Sous ton trop lourd effort brusquement écroulé,

Tu tomberas sans force aux pentes du Délire,

Au bord du précipice où la folie attire

Les esprits épuisés et sur elle penchés.

Ces secrets, trop puissants pour qu'ils soient arrachés

Par notre embrassement, c'est eux qui nous arrachent;

Nous n'en sommes sauvés que si ?ios mains les lâchent,

Nous sommes entraînés, tant que nous les tenons,

Loin de nous, loin de tout, aux gouffres inféconds

Où nous sommes si peu que le moi se disperse.

Ouvre tes bras crispés ! retombe à la renverse

Dans la vie, et dans l'acte incertain, et l'amour,

Et tout ce que la vie a de fragile et court,

Mais qui nous sert de sol au dessus du grand vide !

Reste sur la surface où le hasard décide,

Où le désir devine, où le besoin saisit,

Où notre cœur reçoit ce qu'il croit qu'il choisit,

Où tout dans l'a peu près s'accommode et s'ajuste,

Où rien n'est ni très sûr, ni très clair, ni très juste,

Mais qui n'est point la mort, laquelle est tout autour.

C'est sans doute un débile et précaire séjour,

Mais il faut l'accepter en t 'acceptant toi-même !

Et c'est pourquoi, crois nous, profite de ta gemme

Pour en parer ta main, ton col ou tes cheveux ;

Ecarte toi d'auprès du puits vertigineux

Que ce fin cercle d'or enceint de sa margelle !

Galliclès.

C'est étrange ! à ta voix ma volonté chancelle ! J'éprouve la frayeur de ce que je tentais ! Et je croyais sentir, lorsque je t'écoutais, Ce vertige effrayant au bord de la démence /.., Et cependant, au fond de cet effroi, je pense

Qu'il n'est pas impossible et serait triomphal De faire de V esprit d'un mortel le ripai, Le vainqueur de ce nombre incalculable où passe Tout le progrès du monde, où, dis-tu. se ramasse Sa palpitation immense ! Ce serait Surhumain, colossal... Mais cette œuvre apparaît Trop vaste pour l'audace humaine à qui ? écoute ! Voici qu'en ma fatigue il s'insinue un doute, Que je me sens débile, impuissant, indécis, Et que, selon tes mots cruels, je tombe assis Au milieu des débris d'un effort qui s'effondre.

Il se laisse choir sur la haute marche qui exhausse le pavement du portique au-dessus du niveau de la place.

Thrasyllos.

Ne prends pas cet aspect abattu d'hypocondre ! Je te l'ai dit, remets cette pierre en son sac, Jette la dans un puits, jette la dans un lac, Jette la dans la mer, jette la dans la flamme ! Ou, mieux, fais en présent à quelque petite dme

Oui pour son petit corps aime les gros bijoux ! Et tu seras payé par des regards si doux Qu'ils te rendront bientôt la pierre indifférente. Débarrasse toi d'elle ; elle poursuit et hante Ton esprit qui n'a pas besoin de cet émoi.

Calliclès.

// semble que tout soit obscur autour de moi ! Et qiCavec mon espoir mon opale aussi meure !

Glinis.

Laisse le, Thrasyllos. Ne vois-tu pas qu'il pleure?

Ton cœur n'est pas méchant, mais ton langage est dur

Mè?ie le doucement à l'ombre de ce mur ;

Que ses yeux fatigués et brûlés se reposent,

Soit qu'ils cherchent la nuit d'eux-mêmes et se closent

— Mats ils portent en eux leur éblouissement ! —

Ou soit que son regard s'apaise lentement

Par de moindres degrés de lumière, et qu'il use

L'illumination qui s irradie et fuse

Jusque dans son cerveau violé par le jour !

Il reviendrait ainsi, par un plus sûr retour,

Des exaltations de clarté, de l'ivresse

Oui sous son propre front lutte avec sa détresse

Vois de quel air navrant et touchant à la fois Il regarde sa pierre et la tourne en ses doigts ! Non plus comme tantôt avec ardeur avide, Mais tristement avec un regard terne et vide, Comme si quelque chose était mort dans sa main. Quelque chose de cher dont son cœur encor plein Commence seulement à comprendre la fuite. Comme dans les chagrins trop subits, il hésite, Il se refuse à a*oire, il accorde, il reprend, Mais il ressaisit moins ce qu'il rature, il rend Ce qu'il vient de reprendre, et ces alternatives De défenses qui sont de plus en plus chétives, Et d'emprises du fait de plus en plus brutal, L'amènent lentement vers cet instant final Où son esprit, forcé par sa longue défaite, Accepte tout-à-coup sa détresse complète, Comme un soldat vaincu qui se laisse égorger C'est la minute dure, il faut lui ménager Ce passage, car l'âme à l'excès étonnée, Relâchant brusquement sa roideur obstinée,

S'abandonne et se livre entière au désespoir ! Si brutal et brisant le choc qui la fait choir Qu'éperdue, oublieuse, elle fuit et délaisse Le corps quelle a miné de sa longue détresse, Surmené de son vain et fantastique essor, Ravagé de son rêve, épuisé d'un effort Dont elle lui retire à présent V énergie. Il s'affaisse parmi les tessons de l'orgie, Sur les fragments aigus du cristal dans lequel Il buvait un vin fou pour se croire immortel; Il traîne sa stupeur au bord de l'agonie. C'est alors qu'il convient qu'un ami s'ingénie Pour consoler un peu, pour un peu soutenir L'être déconcerté que vient de désunir L'effondrement du corps et la chute de Vdme. Regarde, Thrasyllos, si ce n'est pas ce drame Oui naît, là, devant nous. En serons-nous témoins Sans qu'à ce malheureux s'intéressent nos soins?

Galliclès.

Il a tout à fait cessé de percevoir ce qui l'entoure. Il tient son opale écartée de lui de toute la longueur de son bras. Il la regarde comme une chose qui serait très lointaine.

Elle est trop loin ! trop loin ! et ne peut être atteinte ! Elle est là-bas! la-bas! Je n'ai dans mon étreinte Qu'un semblant, un aspect, une ombre ; entre elle et moi Des espaces, des temps, dont la longueur t'accroît Plus mon regard y cherche et mon esprit s 'y plonge ! Je ne sais ce qui crée et d'où me vient ce songe ! Il est peut-être en moi, fait de moi tout entier ! Et moi, je suis alors un chaos sans foyer, Une erreur qui se sent, pense exister sans être, S'use à s'imaginer, échoue a se connaître. Et flotte en un néant qui disperse et dissout Ce rêve qui n 'est rien et qui croit être tout !

Il laisse retomber sa tête dans ses mains rapprochées, de façon que ses yeux s'aveuglent dans les paumes. Il reste ainsi plié et accablé, tremblant de sanglots étouffés.

Thrasyllos.

Eh quoi ! ne sens-tu pas nia main sur Ion épaule ? Ne te touché-je pas avec ce brin de saule ? Ne vois-tu pas mon ombre allonger son dessin Et faire un geste obscur au milieu du chou in ?

Glinis.

Laisse le, Thrasyllos, et comprends qu'il soit triste ! Il sied au cœur de l'être alors qu'il se désiste D'un rêve, d'un amour, d'un espoir, d'un effort Dont Vabandonnement contient un peu de mort. Son désir après tout n'était pas sans noblesse, Ni sans un sens profond qui se nomme sagesse Quand il est exercé par de plus hauts esprits. Dans ce bijou que couvre un ongle, il s'est épris De ce même problème où toutes les pensées, Par un même besoin universel poussées, Celles des plus obscurs, des plus grands, des meilleurs S'aventurent parfois sur l'ordre de nos cœurs. Chacun veut arriver au fond de ce qu'il aime, Nul ne peut consentir à n'avoir que l'emblème De l'être ou de l'objet qu'il cherche à posséder, Plus loin que l'apparence on voudrait regarder, Et c'est le grand tourment des tendresses humaines De se pencher au bord d'inscrutables fontaines D'où s'écoule un peu d'eau sur un caillou moussu, Mais dont l'abime obscur s'enfonce inaperçu. Et n'avons-nous pas tous laissé tomber des larmes, Dans ce gouffre effrayant où même nos alarmes,

LE SECRKT DE l/OPALE. 89

Nos soupçons, ne pouvaient descendre jusqu'au fond! C'est ce qui s'est passé, Thrasyllos, sous son front! Et cela n'est-il pas assez pour le défendre?

Et même il pressentait, sans très bien le comprendre, Je ne sais quoi de grand que son futile jeu Tentait à son insu ! Ceux qui trouvèrent Dieu Qif ont-ils j ait, Thrasyllos, que de chercher une âme A ce grand tourbillon de lumière et de flamme Dont nous voyons changer l'aspect et les éclats ? De cet essai puissant si les uns restent las, D'autres sont demeurés et demeurent encore Hors de tout, attendant l'heure qui doit déclore Le suprême secret dans la suprême loi ; De leur extase ardente ils ont fait une foi ; Ou, drapant aux couleurs de diverses étoffes, Selon qu'ils sont savants, poêles, philosophes, Leur rêve et leur désir que ce rêve soit vrai, Ils ont, vers des instants plus solennels, soustrait L'homme aux travaux bornés, aux taches passagères Dont il doit acheter les douceurs mensongères Oiœ demain et demain emmènent devant lui, Ou payer sur le cliamp les besoins d'aujourd'hui.

Leur recherche impossible et constamment déçue, Dans son long insuccès reste la seule issue Hors de la grotte étroite et froide où les instants Passent en ruisselets peureux et sanglotants Dont tout le mouvement est l'appel de leur chute. Dans un être qui n'est jamais qu'une minute Ils ont mis des penser s, tout-à-coup entr' ouverts, Qui dévorent le Temps et pèsent l'Univers ; Et notre esprit haussé se croit, quand il retombe, Meilleur que son destin et trop grand pour sa tombe. S'ils n'ont rien trouvé d'autre, ils ont du moins trouvé L'orgueil et la grandeur de ce qu'ils ont rêvé. Et peut-être, après tout, que le même problème Tient en un groupement de cristaux qu'au système Où des astres lointains s'équilibrent entre eux, Et qu'il avait raison lorsqu'il parlait de deux Dans l'entrecroisement des rayons de sa pierre. C'est pourquoi, Thrasyllos, ne lui sois point sévère. Comprends ce qu'il cherchait, ne le tiens pas pour fou Parce qu'il voyait tant en un menu caillou ; Ou plutôt il n'est pas plus dément que les autres, Et je connais les noms de sages et d'apôtres Illustres pour des jeux qui s'égalent au sien.

LES SCÈNES. pi

Thrasyllos.

Je le crois volontiers ! — Où donc a fui mon chien Arrive ici, Phylax ! et regarde ton maître! Eprouvas-tu jamais le besoin de connaître L'âme, le fond, la loi de l'être a qui tu dois Des caresses, ton pain et le fouet quelquefois ? Sauter autour de moi n'est pas une réponse ! Advient-il que ton brave esprit de chien renonce Au plaisir d'accourir vers moi dans le jardin. Au bonheur de sentir ta tête dans ma main. Ou de dormir Je cou sur mon pied immobile. A tout ce que ton âme ingénue et docile Peut recevoir de joie et de contentement. Parce qu'il reste au seuil et au commencement De l'homme interminable et profond que je traîne. Et qui contient en lui toute la race humaine. La terre, le soleil, l'univers et les temps. Oue mes arrière-plans te semblent trop distants : Eh bien ! que réponds-tu ? — Tu veux une caresse Seule ma main passant sur ton dos t'intéresse, Et ton bon œil quêteur cherche à tirer du mien Le regard amical, que doit suivre, à mon chien,

Ton nom dit d'une voix que tu devines tendre.

C'est là le seul bonheur à quoi tu veux prétendre?

Le voici! C'est assez! Allons! Veux-tu finir !

Oui! C'est un très beau chien! Maintenant va courir!

Attrape ces pigeons qui gloussent sur la route,

Ou bien vas aboyer à la vache qui broute

Et qui te montrera, pour jouer avec toi,

Les cornes de son front, en feignant de l'effroi.

Tu vois, il est joyeux! De ce que je lui donne

Il se contente et vit; pour lui, la vie est bonne.

Il est, en vérité, plus sage que nous tous,

Plus sage et plus heureux, et seuls ses bonds sont fous.

Il aime à l'épaisseur de ce qu'il peut connaître.

Mais nous, notre savoir se tourmente et pénètre

Plus loin que ne saurait avancer notre amour.

C'est pourquoi celui-ci se voit chétif et court.

Il devient anxieux, défiant de lui-même,

Tremblant de se sentir perdu dans un problème.

Lui qui doit régner seul, et veut être une foi !

Et c'est une leçon que j'ai faite pour toi, Tout autant que pour lui.

LE SECRET DE l'oPALS* Ç)3

Glims.

Merci de ta sagesse !

Si c'est à moi surtout que ta leçon s'adresse J'y penserai plus tard ! C'est un soin moins pressé Que d'éloigner d'ici ce pauvre être blessé. Lève toi, Calliclés ! liens que je te conduise Vers le puits sous les vieux ?ioyers ; l'eau qu'on y puise Est salutaire et froide, et les rameaux épais Des grands arbres aussi font un asile frais Du banc de marbre vert que leur voûte protège ! L'eau que le seau ramène est fille de la neige : Tu calmeras ton front sous un linge mouille, Et tes yeux qu'éblouit ce mur ensoleillé. La brutale clarté de ce grand jour les brûle, Ils se reposeront baignés d'un crépuscule Ombreux, tel que la brise a l'air, quand elle en sort, D'emporter les baisers d'un jeune vent du Nord. La margelle du puits est humide de mousse Qui, pour tes doigts fiévreux, sera salubre et douce Si tes yeux surmenés ne te conduisent pas, Viens, donne-moi ta main 1 Je guiderai tes pas !

94 DANS LA lumièrf: antique.

Calliclès.

Que ton secours m est doux! Ta voix a ton sourire

Quand il est bon, et perd sa pointe de satire

Qui souvent, tu le sais, en retrousse le bord.

Mon regard est voilé d'un pétillement d'or ;

Et si je f entrevois c'est que tu fais une ombre.

Se peut-il que mes yeux soient perdus, que je sombre

Poussé par la lumière aux gouffres de la nuit ?

Ta main, où donc est-elle? Entends-tu? C'est le bruit

De la chaîne de fer qui remonte l'eau fraîche !

J'ai si soif! Ma gorge est en feu ! Ma lèvre est sèche,

Tant que les mots pesants paraissent s'y durcir

Sans pouvoir la quitter. Ah ! Je voudrais tenir

Un verre que l'eau froide a mouillé de buée !

Mon front brûlant voudrait être sous la nuée

D'où tombe de la neige avec des airs glacés !

Suis-je donc châtié par les Dieux offensés ?

J'ai si soif! O ruisseaux où court l'eau qui dégèle !

Et mon front brûle aussi ! Ta main, où donc est-elle ?

Glinis.

La voici.

Calliclès.

Ou 'elle est f miche !

Glinis.

Avance auprès de moi ; Dans un instant, ton front, tes yeux, d'un bandeau froid Couverts, seront trempes de fraîcheur bienfaisante !

Calliclès.

Je ne veux plus toucher la pierre décevante

Dont la splendeur perfide et la séduction

Ont entraîné, ravi, perdu ma vision.

Et blessé mon regard, peut-être pour la vie !

Sa cruauté doit être, à présent, assouvie !

Je la hais ! Je la hais ! Veux-tu que cette main.

Si prompte à la bonté sous son geste mutin.

Que cette main qui m est clémente et secourable.

S'orne à l'un de ses doigts de ce bijou coupable

Du malheur qu'elle sait panser et soulager?

Je crains peu que son mal puisse se propager

Dans ton regard plus sûr que le mien et plus sage;

Sous tes clairs yeux railleurs elle perd son ravage,

q6 dans la lumière antique.

Et leur subtilité passe son chatoiement. Accepte la, Glinis, chétif remerciment De ta bonté fidèle et prompte à ma détresse ! Zeus fasse que bientôt mon œil la reconnaisse Au doigt où je la mets.

Glinis.

Elle est d'un trop grand prix !

Garde la, Calliclès ! Et ne sois point surpris Non plus que je répugne à porter cette pierre ; Moi-même, je ne puis la voir qu'avec colère ! Elle t'a fait trop mal, pour que f aie un plaisir A regarder ses jeux cruels ! Tu dois souffrir ! Tes pauvres yeux rougis sont maltraités encore Par chaque instant passé sous ce ciel qui dévore L'ombre au pied des maisons dont les murs sont trop blancs ! Là-bas est la fraîcheur hors des rayons brûlants !

Calliclès.

Alors qu'elle périsse et qu'elle disparaisse, La détestable pierre, ingrate à ma caresse ! Mène moi vers le puits, au bord du puits profond, Et je l'y jetterai l J'écouterai le son

De sa chute sur l'eau ; tu la verras lancée,

Pour la dernière fois briller, puis, effacée,

lisible seulement par son fin cercle d'or,

Descendre et disparaître en l'abîme où F eau dort !

Et là, tu dormiras aussi, pierre méchante.

Loin de tout ce qui vit et vole, embaume et chante,

Loin de ce qui chérit, de ce qui peut souffrir !

Pour des siècles, tu as fini de resplendir.

Pour jamais ! pour jamais ! Le fond hideux des rases

l'a remplacer l'air pur et vaste où tu t'embrases.

Il ensevelira ta mauvaise beauté

Dans l'oubli primitif et dans l'obscurité.

Moi ! sauvé de ton charme et de ma servitude,

Je rentrerai parmi la longue multitude

Oui reçoit le destin avec des cœurs discrets.

Qui naît, vit et vieillit, timide des secrets

Dont le plus grand encore est celui de notre être.

Et, sans avoir rien su, consent à disparaître !

Thrasyllos.

Par Zeus ! C'est un progrès, Calliclès ! Dans trois jours Tes yeux guéris pourront retrouver des amours

Qui te blesseront moins. Rajuste ta sandale, Pauvre Icare dolent ! Mais il est une opale, Calliclès, dans beaucoup de choses, et surtout Dans les cœurs féminins ; plus d'un amant est fou Pour vouloir un secret qu'ils ignorent eux-mêmes ! Tu vois des yeux brûlés, tu vois des tempes blêmes Et des pas chancelants, qui ne sont point causés Par l'innombrable pierre aux reflets irisés, Mais par des yeux qui sont innombrables comme elle. Mainte âme à son égal est fuyante, et cruelle ! Crains donc que ton anneau ne remonte du puits, Et que tes yeux captifs, oublieux et séduits Ne cherchent de nouveau le secret impossible : Vis borné, Calliclès, et tu vivras paisible !

Glinis.

Toujours sa parole âpre et sa rude façon ! Il est austère et fort ! — Peut-être a-t-il raison ; Peut-être chaque femme a-t-elle dans son âme Une étrange, inscrutable opale, et qui réclame Qu'on cherche son secret pour donner son amour. Elle sent dans le long regard qui la parcourt

Un monde de désirs qui devient son délice ; Et la pierre en ?ws seins a mis son artifice De prolonger V émoi par un constant refus. Tout cela longtemps dort, attend vague et confus Et de nous ignoré ; mais vient une parole, Comme celles qu'il dit, qui tombe et nous affole Tant elle nous contraint à regarder en nous. Et pour l'émoi dément, èperdument jaloux, Du pauvre Calliclès, pour sa folle exigence, Plus d'une pourrait bien se sentir Fin diligence Qu'elle aurait pour celui qui F aimerait ainsi. A s'être fait trop libre et pur d'un tel souci Le cœur de Thrasyllos, si franc et si robuste. Apparaît court et dur et trop simple et trop fruste ; Il manque quelque chose à sa brusque bonté. A quel cran est. hélas, le poids bien ajusté Oui, du rêve au réel, tient la balance égale ?

Elle prend Calliclès par la main et remmène, avec une tristesse infinie.

Allons ! viens, Calliclès, viens jeter ton opale !

Thrasyllos.

Il les regarde s'éloigner, puis, quand ils vont disparaître de l'arche, dans les grands arbres, il hausse les épaules d'un mouvement brusque et un peu colérique.

Ici, Phylax ! Plus vite ! As-tu pris un pigeon ? As-tu mordu la vache ? A quoi donc es-tu bon ? Je vais te préparer de plus rudes besognes. Le vieux berger Phorbos, après lequel tu grognes Hormis quand il te jette un fromage et du pain, Ma dit qu'il avait vu des traces, ce matin, Fraîches d'un sanglier qu'accompagnait sa laie. C'est dans le grand pacage au bas de la hêtraie. Nous allons le forcer. Je te préviens qu'il est De taille, et quil saura se défendre. Es-tu prêt? Tu les connais ces vieux sangliers; c'est la foudre. Tâche de l'aborder sans te faire découdre, Vieux Phylax ; c'est assez si ses boutoirs ardents Te roussissent le poil, sans pénétrer dedans ; Tu sais que leurs discours n'ont point de longs exordes ! Viens ! Nous allons chercher les filets et les cordes,

Les larges javelots, les épieux de cormier.

Oui! Je sais bien ! Tu dis qu'il n'est point de limier

Oui fonce dans la bauge ou suive la foulure

Comme toi, mon Phylax ; mais surveille la hure

Avec ses deux crocs blancs qui prennent par dessous.

Plutôt qu'un sanglier j'aimerais mieux deux loups,

Si j'étais de Locrie et de plus chien de chasse.

riens ! Donne ton museau ! Tu sais ! Pas trop d'audace,

Car ton maître, mon chien, t'aime bien, et serait

Triste, s'il te fallait rapporter dans un rêt,

Comme on a rapporté Bryas, Orghé, ta mère,

Qui t'a créé, comme elle ardent et téméraire.

Tu veux partir ? C'est juste ! Il faut être arrivé

Avant le soir, sinon l'animal est levé

Et déjà loin pour sa nocturne randonnée.

C'est bien ce qu'il nous faut après cette journée :

i rn bon vieux sanglier rageur et rude en nerf ;

Son ! j'ai trop vu pleurer aujourd'hui ! pas de cerf!

Demain sur son autel Diane aura, sans doute,

Cn cuissot détaché pudiquement. En route !

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