‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 2 sur 13 · A LAIS · texte numérisé non relu

A LAIS

J'ai possédé ton corps pendant toute une année ; D'un souvenir de feu ma vie est couronnée, Mais c'est ce souvenir aussi qui la consume ; Car il n'est point de jours qu'un regret ne s'allume Dans mon cœur qui devrait tout entier être cendre ! Du lit d'ivoire et d'or il m'a fallu descendre, Où celui qui s'assied auprès des Dieux prend place, Descendre et devenir l'étranger qui ramasse Les myrtes que l'Amour a froissés sur ta couche. Et je vis jalousant de ?non désir farouche Celui par qui ta chair divine est possédée, Et l'ers qui, sur la soie è car la te accoudée,

Tu tournes ton sourire et penches ta caresse. Je vois se succéder, ivres de mon ivresse, Les riches, les puissants, les donneurs d'opulence, Qui te parent de luxe et de magnificence, Et font de sa demeure un temple, à la prêtresse Oui pourrait, sur l'autel, remplacer sa déesse, Sans que les yeux humains la vissent moins céleste. Bien que mon cœur jaloux et brûlant les déteste, Je comprends qu'à tes pieds un fleuve d'or s'écoule, Et qu'il est juste aussi que dans ses flots s'écroule La fortune de ceux qui te veulent une heure ; Ainsi que des palais, sur les rives qu'effleure Et que mine un torrent, s'abattent ou s'affaissent, Il convient qu'à leur tour tes amants disparaissent ; Quel homme a le trésor qui paîrait tes délices ? Comme pour l'entretien d'illustres édifices, Il faut à ta beauté le tribut d'un empire !

Mais lorsque je te vois, sur ton seuil de porphyre, Émue et souriante et par Eros blessée, Portant ta gratitude en ta marche lassée, Quitter l'adolescent rencontré dans la rue, Pauvre, sans renommée et de race inconnue,

Que, pour son corps robuste ou ses yeux ou sa bouche,

Tu menas de la main vers ta chambre et ta couche,

Alors d'après poisons mon regret s'envenime,

Alors ma jalousie est voisine du crime,

Et des nœuds de serpents sifflent dans ma poitrine.

J'ai donné ma richesse et voulu ma ruine.

Croyant trop peu payer un temps inoubliable ;

Et comme au sablier on voit baisser le sable,

Je savais le moment où finirait ma joie.

Mais la jeunesse aussi sur mes traits se déploie.

On dit que je suis beau ; mon corps est fort et souple.

Parmi tant de lutteurs que la palestre accouple

Un sculpteur ma choisi pour modèle d'athlète;

Et parfois, contre moi, tu contins la défaite,

Quand nous nous disputions le prix d'une autre lutte.

Maintenant que je suis très pauvre, et que ma chute

M'a fait, en tout, semblable à ceux que ton caprice

Ou ta compassion ou bien l'heure propice,

Toujours impérieuse, où ton beau corps s'embrase.

Enivrent quelquefois du vin du plus pur vase

Où Vénus ait permis aux voluptés de naître,

Ne me refuse pas l'espoir qu'un jour, peut-être.

Oit and ton âme diverse, aux prompts oublis habile,

Ne se souviendra plus de notre brève idylle,

Comme à ces étrangers, il te plaira d'étendre Ton geste impérieux, dédaigneusement tendre, Fers moi qui feindrai d'être, étouffant ma mémoire, Pour la première fois ébloui de ta gloire. Ah ! ne me défends pas de penser qu'il se puisse Que ta ceinture encor, sous mes doigts tremblants, glisse, Et descende vers moi de plus haut que d'un trône ! On dit qu'un jour tu fis de toi-même l'aumône A quelque mendiant dont tu voyais la face Bouleversée, ardente, éblouie et vorace Proclamer le pouvoir de ta chair adorable, Et tu fis, un instant, un roi d'un misérable. Fois ! Tu m'as fait pareil à celui qui mendie ! Vois ! Je porte en mes yeux un plus âpre incendie i O Laïs ! O Laïs ! fût-ce un jour, fût-ce une heure, Laisse-moi, par pitié, f aimer, et que je meure !

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