‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 13 sur 13 · DERNIERE OFFRANDE · texte numérisé non relu

DERNIERE OFFRANDE

Toi compris. C'est très clair. Il reste d'obéir ! N'est-ce point là d'ailleurs qu'il en fallait venir} Plu ton n'est point un sot ! Je veux qu'il reconnaisse Que je n'en suis pas un non plus, et mon adresse A débrouiller les mots de tout leur ligament Me devrait bien valoir un bout de compliment ; Je n'avais point donné tant de travail honnête Depuis tantôt dix ans. J'en ai mal à la tête ! Je m'en tourmente peu, Plu ton va m'en guérir, Comme de tous les maux dont j'aurais dû souffrir!

J'ai pu, sans qu'on me vit, me glisser, sous les ombres, Jusqu'au temple infernal entouré d'arbres sombres,

If cyprès, houx, pin noir, yeuse noire aussi ; Le matin n'entre pas sous leur bois épaissi, Les flèches de midi se faussent sur sa voûte, Et la noirceur du soir à sa noirceur s'ajoute. Que profonde est la nuit sous leur branchage obscur ! Les 'lunaires rayons qui blanchissaient le mur Qu'il m'a fallu franchir, gardien de cette enceinte, Autant que ceux du jour, respectent l'horreur sainte Dans laquelle le Dieu se plaît à séjourner. Leur clarté n 'ose rien de plus que frissonner Au bord de ce feuillage en caresse argentée, Mais ne pénètre pas dans l'ombre redoutée Où les rameaux s'en vont vers les troncs ténébreux. Que tout est immobile, et tout silencieux ! Avec frayeur j'avance. Et voici la clairière Où, dans la vaporeuse et blafarde lumière, S'érige austèrement l'autel de marbre noir ! Comme il semble irréel que puissent s'émouvoir, Là-haut, des astres d'or qui palpitent et vivent, Alors que les regards qui d'ici les poursuivent, En s' éteignant tantôt, vont éteindre le ciel ! Dans le déchirement douloureux, solennel D'un nuage, la lune, ou proche ou reculée, En de vastes soupirs de lumière tremblée,

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à lugmcnte tantôt l'ombre et tantôt la clarté,

Et ce lent mouvement donne une anxiété

Au tragique décor autrement immobile.

Même sur la l 'a peur bleuâtre où se mutile

Ce disque éteint et blême et toujours alarmant,

La pointe des cyprès est sans balancement.

Rien ne bouge ou ne bruit, et rien n oserait bruire.

Rien ne tressaille ici, rien ici ne respire !

Les chauves-souris même ont déserté ce sol !

Entcnds-jc bien) Un chant ! un chant de rossignol !

Il écoute longuement.

Mais il ne chante pas dans ces arbres funèbres, Oui veulent autour d'eux, muettes, les ténèbres ! Il chante au loin, très loin, dans un hêtre au tronc blanc, Tout ruisselant de lune et presque étincclant, Et dont les rameaux clairs et les claires feuillées Tremblantes de sa voix, toutes émerveillées. Tracent autour de lui le magique dessin Du palais lumineux qu'emplit l'hymne divin. Mais il chante la vie ! Il chante l'heure heureuse Où l'ombre, ardente ainsi qu'une couche, se creuse

Pour les corps entr'épris ! Mais il chante l'amour ! Mais il chante pour ceux qui vont revoir le jour, Dont la nuit se renoue à l'aurore féconde ! Il chante ! Il chante au loin ! très loin ! au bout du monde !

Il écoute longuement.

Moi, je descends ici le vallon de la Mort, Dont nul matin ne doit venir tendre le bord De bandes de lumière humides de rosée ! Ma part dans la beauté du ciel est épuisée ! Et, sous ce bois sinistre aux ombres de trépas, Le doux oiseau des nuits brèves ne perche pas !

C'était écrit — plutôt, je l'écrivis moi-même ; Voici le dernier vers de mon morne poè'me ! Pour que tout soit fini, je n'ai plus qu'à signer ! J'ai cessé de haïr, cessé de m indigner, Presque cessé d'aimer — autant cesser de vivre ! Je n'apporte plus rien au Dieu qui me délivre Que le détachement incurable de tout ; Mes désirs sont passés, et même mon dégoût !

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Jusqu'à V autel il faut marcher : que mon offrande, Pour se mieux consacrer, un instant s'y suspende ! Les asphodèles blancs, funéraires et droits, S'écrasent sous mes pas, et leurs calices froids Exhalent leur senteur aux vivants nauséeuse ; Leurs impassibles fleurs, dans la clarté cendreuse, Luisent d'un reflet dur comme celui du gel.

O le meilleur des Dieux, je touche ton autel ! J'y pose ce présent, la ceinture de celle Dont l'amour à tes pieds m'amène. Elle étincelle D'ailes de papillons et de gorges d'oiseaux, Même un rayon nocturne en tire des joyaux l Encor qu'elle soit fine elle est solide et forte. « J'apporte mon trésor et mon trésor m'apporte » Tous les deux suspendus l'un par l'autre, à Pluton Prié par notre unique et notre double don, Nous nous offrons l'un l'autre, en même sacrifice ! Qu'il la trouve plaisante, et qu'il me soit propice !

Ce rameau qui s'incline au-dessus de ce banc S'avance comme un bras noueux, en se courbant, Une moitié dans l'ombre, et Vautre lumineuse. Est-ce un rameau de pin ? C'est un rameau d'yeuse,

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Dont le bois obstiné n'abandonne le tronc

Qu'après avoir lassé l'effort du bûcheron.

Montant sur le dossier du banc, je puis l'atteindre !

M'y voici ! Je le touche ! On y pourrait, sans craindre,

Suspendre Hercule avec la peau de son lion,

Ou celui qu'un lion prit au piège, Mi Ion,

Ou le puissant Anthée aux membres lourds, ou même,

En creusant pour les pieds, le géant Polyphème !

A peine il sentira mon corps maigre et léger !

Il suffit de manquer des deux pieds pour plonger,

D'un seul trait, jusqu'au fond du plus profond abîme,

Où rien ne cloche plus puisque tout se supprime !

Allons ! Préparons-nous ! On dit que les pendus Ressentent quelquefois des plaisirs défendus, Voluptueusement la dernière secousse Les transmet au trépas dans une fin très douce ! Sur ce point capital ils sont restés muets ; Ce sont là des détails qui sont mal avoués ! El moi, qui suis enclin à blâmer leur silence, Je vais probablement laisser cette science En l'état où je suis fâché de la trouver, Et tairai le secret que je vais éprouver.

Le Styx possède seul des clartés sur ces choses ;

Si les défunts subtils font échange de gloses

Sur leurs impressions vers les champs ténébreux.

Déjà distraits de nous, ils les gardent pour eux ;

Ou peut-être ils n'ont plus une voix assez forte

Pour qu'à travers le fleuve obscur le vent la porte

Jusqu'aux mortels penches, anxieux de savoir

Ce qu'on éprouve au cours de ce passage noir.

Mais, si l'on dit vraiment, jamais homme, ô ceinture,

N'eut plus droit d'espérer cette bonne clôture

Que celui qui se pend au bandeau dont jadis

S'entourait mollement la taille de Laïs,

Et qu'il en dénoua pour une nuit heureuse !

Que tu me devrais bien une mort amoureuse !

Ce rossignol au loin, tout au loin, chatite encor !

Aux bras de quel amant s'exaspère ou s'endort Le beau corps de L.aïs, ardente ou satisfaite ? Quel joli mouvement elle avait quand sa tête Retombait, les yeux clos, dans ses cheveux épars, Et que, dans l'ombre accrue autour d'eux, ses regards

Répandus et dissous dans l'extase infinie, Remontant du délice où flotte une agonie, Reprenaient avec peine un cercle souriant !

Allons ! Bientôt un trait va blanchir l'Orient, Et la prochaine aurore, à mes yeux interdite, S'impatiente au bord de la nuit et s'irrite ! Dans quel état, tantôt, va me revoir le ciel ! A l'instant où l'esclave africaine oint de miel Les bras de sa maîtresse et les seins, et la masse Afin que le baiser trop appuyé s'efface ; Et c'est l'heure du bain de parfums et de lait Où, dans un flot neigeux, son corps nu s'exilait A mes yeux désireux de la voir reparaître, Et qui, la revoyant, ne savaient reconnaître De la blancheur du lait la blancheur de sa chair ! O jours passés ! perdus ! Avec quels doigts de fer Se peut-il qu'un si doux souvenir vous saisisse A la gorge !

Il est temps ! Que l'acte s'accomplisse ! Passe, ceinture, autour de ce rameau penché ! Je te refais ce nœud autrefois détaché Par ces mains qui tremblaient d'espérance et de joie j Nul ne le défera I Ne te romps pas, ô soie

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Qui semblés palpiter d'oiseaux prêts à voler ; Tes papillons brillants auront l'air de trembler Sur une étrange fleur d'angoisse et de misère ! Toujours habituée a te relâcher, serre Mon col mieux qu'autrefois ses flancs; que ton nœud d'or ; Oui cédait à l'Amour, soit ferme pour la Mort ! Toi qui des voluptés fus servante et complice. Pour la première fois achevé un autre office, Donneuse de plaisirs, donne enfin un bienfait !

Je n'ai plus qu'à glisser des deux pieds.. Oh! c'est fait!

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