‹ Dans la lumière antique (volume 3)Chapitre 12 sur 13 · LA RÉPONSE DE PLUTON · texte numérisé non relu

LA RÉPONSE DE PLUTON

Plu ton ma, cette nuit, répondu dans un songe.

Sa voix d'airain m 'a dit : « 5ï ton sort se prolonge.

Tu descendras plus bas que tu n 'es descendu ;

Rien d'heureux ne peut plus sortir du résidu

Qui se corrompt au fond du vaisseau de ta vie ;

Et le dernier effort que ton dyne asservie

Pouvait encor fournir tu le donnas hier,

En venant te ranger à mon sceptre de fer !

Écoute mon conseil, m ayant pris pour ton juge .

Tu n'as plus qu'un espoir : fuis-toi ! sois le transfuge

De ton ignominie et de ta lâcheté ;

Et ton abaissement, par toi même arrêté,

Te laissera du moins parmi ces misérables

Qui furent à la fois victimes et coupables,

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Et dont leur déchéance est le plus grand méfait. Viens donc ! un seul instant sous mes myrtes distrait De ses plus longs amours le cœur le plus fidèle ; La rose se flétrit près de mon asphodèle.

« Mais Pluton voit plus loin que ses frères du jour ; Dans leur propre lumière ils n'ont qu'un regard court, Et peut-être un esprit naïf dans leur sagesse : La majesté du front s'oppose à la finesse. Je crains qu'ils ne se soient par toi laissé duper ! Ne fis-tu pas hier essai de me tromper, Quand tenant à la main, avec un air modeste, Ta branchette de buis : « Voilà ce qui me reste. » M'as-tu dit, hypocrite ! Et tu jetais des pleurs, Et tu te lamentais avec des mots geigneurs, Tels qu'ils auraie?it ému la pitié de Mercure, Et ce dieu des marchands l'a pourtant assez dure ! Vraiment je t'admirais, pauvret! Mais, si Pluton Ne prend que ce qui reste aux suppliants pour don, Il le veut tout entier — et n'est-ce pas justice, Puisque ce tout n'est pas assez pour qu'il guérisse Leur vœu de s'en aller aux lieux où l'on n'a rien ? Or, fourbe implorateur, tu possèdes un bien

l'amant de lais. 167

Dont tu pourrais tirer l'or qu'il te faut pour vivre

Si la terre te tient, va le vendre, délivre

Mon autel de ta plainte et de tes faux souhaits !

Mais, si tu veux vraiment descendre vers la paix,

Sache — pour te punir de ta ruse insolente —

Que tu n'aborderas la rive somnolente

Où tout bruit du passé s'a languit et se tait,

Où chacun cesse enfin d'être ce qu'il était,

La rive où tu pourras être pur de toi-même,

Que si, sans subterfuge ou fourbe ou stratagème,

Tu viens m offrir ce bien que tu caches à tous.

« Et que ce soit bientôt ! Sinon, crains mon courroux !

Je te repousserai pour de longues années :

Les froids déchiquetants et les faims forcenées,

Et les délabrements, les navrements du corps,

Les nerfs mêlant leurs yiœuds ou craquant leurs ressorts,

Cent tourments dont la main tient tarauds et tenailles

Travailleront tes joints, tes muscles, tes entrailles;

Le rongement hideux de la gangrène aura

Sa part, et jusqu'aux os sanguinolents, le rat

Des putréfactions grignottera ton être ;

Cadavre répugnant où le mal s'enchevêtre,

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Tu ne seras que pus, charogne et puanteur,

Et tes propres haillons te prendront en horreur ! s

Un lamentable cri s'étrangla dans ma gorge !

Mais cette voix d'airain dont la colère forge

Les terribles accents, poursuivit : « Plus encor !

Ton cœur décomposé déjà, ton cœur que mord

Une corruption où travaillent tes vices,

Qui ne vit point de jours qu'il ne fasse complices

De sa honte aveulie et de sa lâcheté,

Sais-tu qu'il roule et touche au moment détesté

Que tu crois voir au loin, à cette ignominie

Où l'être jusqu'au fond dégradé se renie,

S'abhorre, s'abomine, et, désespérément,

Se vomit dans l'affreux hoquet du châtiment ! »

A peine, épouvanté, pus-je crier : « Arrête !

Arrête, Dieu cruel ! Fois ! mon offrande est prête !

Non ! Je ne voulais pas en frustrer ta faveur !

Ce ne fut qu'un oubli ! Dieu puissant, Dieu sauveur !

Tire-moi des fléaux qui sur moi se suspendent !

Fois mes pleurs ! Fois mes bras ! Fois mes mains qui

[te tendent

Ce don gardé pour toi! Je le jure, c'est tout, Sauf ce pauvre manteau que l'usure découd, Tout ce que je possède, 0 Pluton, juge austère ! Je suis nu comme quand j'apparus sur la terre, S'en puis-je maintenant disparaître et goûter L'insensible néant où j'aurais dû rester? »

Alors, la voix reprit un peu moins formidable :

« Le dieu Pluton, mortel, n a point l'âme implacable,

L'antique nautonier qui conduit l'esquif noir

Te prendra vers les bords que tu désires voir.

D'un propos ironique il se peut qu'il t'accueille,

Dans un coin de sa bouche il mâchonne une feuille

De lotus qui lui sert pour lancer de côté

Sa salive et ses mots ; car il a sa gaitc

Qui n'est pas tout à fait celle qui pi ait sur terre.

Avec ses passagers, qui vont longtemps se taire,

Il aime à plaisanter, tout en les conduisant

Au silence. Il devient quelquefois méprisant

Pour ceux qu'à son esquif l'amour tragique amène ;

Il se peut qu'il te raille et qu'il te morigène,

Qu'il te nomme : imbécile et fol et chien lascif;

Ne réponds rien, il a l'aviron un peu vif;

Et sache pardonner quelque chose à son âge. Puis, à travers le Styx, ce n'est qu'un court passage ! C'est le dernier affront que ie vaudra Laïs ! Quand, sur la berge où croît le sombre tamaris Et le sombre cyprès, aura touché la barque, Le fil malencontreux que fa tissé la Parque Dans le flot léthéen tombant derrière toi, Tu seras ombre enfin et dépouillé d'émoi ! »

« Merci, Pluton, » lui dis-je, en ne sachant quoi dire Car il me paraissait bien prompt à me conduire Où je voulais aller — tant l'homme est incertain !

Il reprit sur le champ, avec sa voix d'airain : « Aussi bien qu'Apollon je sais donner un ordre Tel qu'un oracle au sens tordu qu'il faut détordre Pour savoir sa menace ou son conseil cachés. Tous tes efforts, mortel, resteront empêchés, Si tu n'accomplis point, avant que trois aurores Aient dressé leurs rosiers sur les deux incolores, Cet ordre impérieux dont le secret arrêt Aussitôt découvert devra te trouver prêt : « Apportant ton trésor que ton trésor t'apporte ! » Tire donc de ces mots ce qu'il faut qu'il en sorte ! »

Il se tut. C'était temps, je perdais mes esprits ! « Pluton, dis- je, je crois que j'ai presque compris! » Mais je n'en savais rien, car toute ma pensée S'était fondue en peur, et s'était dépensée Dans un grand tremblement dont j'étais secoué !

J'ai peiné tout le jour, je n'ai pas dénoué

Le nœud trop compliqué de ce trop simple oracle !

J'ai beau le retourner : chaque mot fait obstacle

A l'autre mot qui doit servir a l'expliquer,

Et le mot qu'il explique, a son tour, fait craquer

L'accord qui contiendrait leur sens ! En quelle sorte

Le porté peut-il bien porter ce qui le porte ?

Si je porte mon banc, il ne me porte plus,

Je ne le porte pas, étant assis dessus.

Les sens dessus dessous, ou haut et bas alternent,

Sont des renversements dont les temps se discernent ;

On est dessus après avoir été dessous.

On est l'un ou bien l'autre, on n'est pas les deux bouts.

On n'est pas ce qu'on est et ce qu'on ne peut être.

La chose pénétrée et ce qui la pénètre,

Le liquide du vase et la main qui le tient,

Le couvercle et le fond, la chute et le soutien,

Des deux côtés du seuil, le voyageur et l'hâte, Et l'on ne reçoit pas la chose qiïon vous ôte !

« Qjie ton trésor t'apporte, apportant ton trésor » / Je vais passer ma nuit à réfléchir encor !

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