LA VILLE RUINÉE
to F Yvon Eccles.
De V orgueilleuse, riche et massante cité,
Dont les flottes cinglaient au loin, il n'est resté.
Sur le bord de la mer qu'une acropole aride
Dont quelques pans de mars marquent V enceinte vide.
Trompant sa solitude en soufflant son pipeau,
Quelquefois un berger y fait paître un troupeau,
Parmi les grands chardons et les buissons de ronce ;
Sous les blocs dispersés la vipère s'enfonce,
Dans leurs fentes, plus haut, pullule le lézard,
Et leurs creux ont servi de tanière au renard ;
Parfois le loup y passe, ou l'aigle s'y repose,
Et, quand verdit le soir, la chouette morose
Y remplit les échos de son hululement.
Le port jadis fameux, vaste niche essaimant,
LES ÉPIS01 g5
l'ers des trafics lointains ou vers des colonies, Ses grands vols de vaisseaux aux voilures brunies, Et r ers qui d'autres vols revenaient sur les mers. N'est plus qu'un estuaire aux rivages déserts Qui, prolongeant ses flots jaunis en marécage, Est hanté de hérons et d'oiseaux de passage.
Bien qu'elle ait eu sa part de sièges et d'assauts.
Que plus d'un incendie ait noirci ses arceaux,
Et que plus d'un pillage ait brisé ses statues ;
Bien que le grondement de ses tours abattues
Ait remué les os des aïeux endormis.
Et que le sacrifice à des Dieux ennemis
Ait insulté ses Dieux protecteurs dans leurs temples,
Son nom n'est point inscrit parmi les grands exemples
De ces cités qu'un jour de carnage et de sang.
Sur d'immenses clameurs de désespoir passant,
laissa dans le silence à jamais renversées.
Elle- est de ces cités lentement effacées
Par un constant déclin et par la main du Temps.
I/i vie y a baissé par degrés attristants :
Le travail s'y fit moindre et la claire entreprise,
L'inertie est venue où le succès s'enlise,
qô DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.
Avec lui l'assurance, avec elle V espoir, Avec V espoir la force et le goût du vouloir, Et du vouloir mourant naissent les lassitudes, Cycle de décadence et de décrépitudes !
Le grand délabrement alors a commencé ; Les créneaux du rempart ont comblé le fossé, Ça et là s'affaissait et croulait une arcade Qu'on ne refaisait pas ; le long d'une façade Des crevasses croissaient et fendaient la maison. Aux temples négligés un fragment de fronton Tombait sur les degrés qu'il brisait de sa chute, Au pied des fûts gisaient des morceaux de volute. Par intervalle, et plus fréquemment dans la nuit A cause du silence, on entendait le bruit D'un mur qui s' effondrait ; et la rue obstruée Par ceux qui la peuplaient était évacuée. Car tous les habitants, de moins en moins nombreux, Trouvant plus de maisons qu'il n'en fallait pour eux. Chacun fuyant l'endroit où l'abandon l'isole, Allaient se rassemblant autour de l'acropole Et des temples sans porte ou l'autel est éteint. Leur malheureux troupeau, chaque jour plus étreint
LE l.IVRK DE CI. 10.
D'un cercle envahissant de mort et de ruine. Saisi de la torpeur de ce qui se termine. Dépérissait aussi par la stérilité.
Ils voyaient, aux faubourgs, sur le port dévaste. Les anciens bâtiments d'ouvrage ou de commerce, Qii'un long délabrement éventre et qu'il renverse. Sur tout un horizon prolonger leur débris. Ceux qui restaient vivaient ainsi que des proscrits, Hors de tout; ils dei 'aient gagner par un voyage. Dans les éboulements se cherchant un passage, Im campagne et les champs qui restaient inféconds ; Ils n'y pouvaient garder ni troupeau, ni moissons : Des pillards y rôdaient ; déjà, dans les décombres. Des fauves habitaient qui, le soir, sous les ombres. Vers la ville rendaient le retour dangereux. Nul homme, d'aucun lieu, jamais, n 'allait vers eux. Pas même un colporteur appuyé sur son aune. Pas même un mendiant pour quêter leur aumône. Leur débris végétait de plus en plus serré Autour du grand forum qu'ils avaient laboure Pour en tirer un peu de seigle et de légume ; Un dernier forgeron, sur la dernière enclume. Pour ce dernier travail rajustait quelque outil, Le dernier forgeron qui n'a pas d'apprenti.
Tous sentaient qu'ils allaient, ainsi qu'un feu, s'éteindre , Les vieillards en qui meurt le besoin de se plaindre Y semblaient consentir ; mais les hommes, moins las, Dont les femmes portaient un enfant dans leurs bras, Et qui gardaient pour lui la volonté de vivre, Promettant leur soutien à qui les voudrait suivre, Résolurent enfin de quitter la cité.
Et ce reste de peuple, à leur voix excité, Ayant voté l'exode aux suprêmes comices, Mena, pour les derniers ci pauvres saa'ifices, Les derniers bœufs maigris aux autels vermoulus Des Dieux, des pales Dieux qu ils n'invoqueraient plus. Et de qui l'abandon semblait un sacrilège. Seuls, quelques-uns parmi ces vieillards blancs de neige, Qui n'avaient plus d'enfants, ni de petits-enfants, En propos sourds, rompus de sanglots étouffants, Dirent qu'ils aimaient mieux finir dans leurs demeures Les quelques jours peut-être, ou, plût au ciel, les heures Qu'il leur restait a vivre ; et malgré de longs cris D'unanime prière et les mots attendris De ceux qui leur prenaient les mains pour tes contraindre. Voulurent près des Dieux achever de s'éteindre. On mit a côté d'eux, au moment du départ, Ce que chacun fournit en prenant sur sa part,
LES i.IMSODKS.
Quelques s ne s de farine et quelques jarres d'huile. Pendant qu'ils refermaient, sous leur front immobile Qui vieillissait encor sous l'affreux désespoir, Leurs pauvres yeux pleurants, afin de ne pas voir, /si voix d'un buccin mit la multitude en marche. Quand ceux qui l'escortaient, tournant la dernière arche. Regardèrent encor, les vieillards sur leur banc Avaient laisse tomber dans leurs niai ns leur front blanc, Et l'un d'eux semblait mort, gisant devant son siège.
Montant et descendant des débris, te cortège,
Parcouru de sanglots, traversa des quartiers
Dès longtemps dépeuplés, quelques-uns presque entiers,
D'autres tout écroulés et dans lesquels les arbres
Semblaient s'être assemblés pour disjoindre les marbres.
Etant péniblement descendu jusqu'au port,
Sur le pont qui restait il gagna l'autre bord
Où des faubourgs encor s'étendaient sans limite,
Chéjivement bâtis et que la plèbe habite ;
Ils tombent les premiers sitôt qu'ils sont déserts ;
D'arbustes, de buissons, ils étaient recouverts ;
Quelquefois on voyait, dans les quatre murailles
De masures sans toit, des masses de broussailles
WtlOTHECA
Qiu sortaient par les trous et qui barraient le seuil. Plus loin, on rencontra, pour achever le deuil, Le chemin des tombeaux qui gardent les ancêtres. Le cortège s' étant air été, deux vieux prêtres Firent libation d'un peu d'huile et de vin Pour les morts glorieux dont on cherchait en vain Les noms oblitérés sur les stèles fendues.
Alors, une âpre lande ouvrit ses étendues,
Ses longs vallonnements couverts de buissons bas,
Que séparaient entre eux de vastes terrains plats,
Coupés de ruis seaux lents et de noirs marécages
Où galopaient par bonds fougueux des bœufs sauvages
/> ciel était rayé du vol des éperviers,
Dans les rochers, de tous côtés, des loups cerviers,
Des chacals attroupés, ou quelque immonde hyène
Sur le bord de son trou poussant sa tète obscène,
Apparaissaient, surpris de ces bruits inconnus.
Le soleil rougeoyant dans ces horizons nus,
Qid même sous son œil restaient durs et funèbres,
Allait, en les quittant, les livrer aux ténèbres ;
L'angoisse de la nuit envahissait les cœurs.
Les malheureux sentaient s'approcher les terreurs :
I I I IVRE DK CLIO. JOl
Pour la première fois, perdus en plein espace.
L'immensité du vide était une menace t
Et leurs membres tremblaient de n'avoir plus d'abri
Une brume emplissait chaque creux assombri.
Ils allaient cependant avec courage ; en tète,
La troupe des plus forts était année et prête
Aux rencontres de l'homme ou du fauve affamé ;
Le cortège en arrière était aussi fermé
Par d'autres qui sauraient combattre et le défendre.
La marche, entre les deux, faisait tantôt s'étendre
Et tantôt s'amasser tout un peuple confus
De vierges, de vieillards et d'enfants suspendus
A la main de l'aïeul ; et les mères sublimes
Capables de porter à travers des abîmes,
Leur trésor endormi, le cher enfantelet,
Sans autre anxiété que de voir si le lait
Sera tantôt tari dans leur pauvre poitrine,
Quand leur sein sentira s'ouvrir la main câline.
Elles seules, parfois, souriaient en marchant.
Des prêtres, au milieu, psalmodiant un chant,
Portaient des vaisseaux pleins de la terre natale.
Sous la lueur sanglante, oblique et vespérale,
Ils commençaient ainsi l'aventureux chemin
Où plus d'un tomberait de fatigue et de faim ,
Le cortège atteignit Je haut d'une colline, Derrière qui soudain la pente qui décline Allait leur dérober le sol cher et sacré. Pour l'immense et suprême adieu désespéré. En un élan d'amour qui voila leurs alarmes. Ils prirent, dans leurs yeux qui ruisselaient de larmes, Blanche autour de son roc et sur ses longs penchants, Leur cité belle encor sous les rayons couchants. Un vieux prêtre pria ; des sanglots retentirent ; Puis, sur l'autre versant, les groupes descendirent. Là-bas, sans qu'on les vît, gisaient les monts lointains Outre lesquels, peut-être, étaient d'autres destins.
Quelle nuit vint, après quel crépuscule, étreindre, Ces murs où les foyers achevaient de s'éteindre Qu'aucune main jamais ne devait rallumer !
De longs siècles ont vu la cité s' abîmer : Les routes qui menaient vers elle s'effacèrent, Loin d'elle les chemins des nations passèrent ; La mer a démoli ses môles et ses quais Dont les restes encor sous les flots sont marqués ; Les temples sont tombés sur les places publiques ; Tout autour du forum ont croulé les portiques ; Le pont s'est effondré dans le fleuve envasé,
LES ÉPISODES. lo3
Et le rempart, en pans disloques, s'est brisé. Les orages, la pluie, en creusant des ravines,
Ont, de leurs trombes d'eau, ruine les ruines ; Enfonçant leurs dégâts dans le sol dépouillé, Entraînant le terrain par leur flot affouillé, Désagrégeant la roche et délayant l'argile, Emportant les lourds blocs comme un sable débile, Ils étendaient leur lit dessous les fondements Les plus profonds et joints par les plus durs ciments. Les murs restaient debout suspendus sur le vide ; Minés de plus en plus par le travail perfide, Ils tombaient d'un seul coup, cassés. Mais le torrent Par leur chute agrandi, contre eux s exaspérant, Roulait, heurtait, usait, sous de plus courtes ombres, tes fragments en débris, les débris en décombres. Et, faisant des galets de la face des dieux, Portait leurs éboulis jusqu'au fleuve fangeux. Tel est le sort des monts dégarnis de verdure. De forêts, de buissons, par l'invisible usure. Par l'éternel labeur des ruisseaux obstinés ; Ils n'ont plus à montrer que des rocs décharnés, Leur granit même enfin se ronge, meurt et croule ; Et vers le lac profond la montagne s'écoule. Partout se rapprochaient, se joignaient des ravins
à iux deux bords surplombés par des murs incertains,
Et la ville fondait dans ces énormes brèches.
Et puis, lorsqu arrivaient les longues saisons sèches,
Et la flamme et le feu des dévorants étés
Dont T ardeur calcinait les marbres effrités,
De grands tourbillons blancs en emportaient la poudre,
Et parfois ont frappé les marteaux de la foudre.
Le nom de la cité lui-même a disparu.
Le désert d'alentour par les siècles accru Est parfois traversé par une caravane ; Dans l estuaire mort parfois une tartane Mouille au tomber du soir, et repart au matin. Et rien ne parle plus d'un grand empire éteint !
LUCTUS MATR1S
LAMENTATIO MATRIS.
Je ri allumerai point la torche nuptiale Pour mon enfant si douce et si belle et si pâle ! Elle a quitté trop tôt le inonde, où les amours Joignent les cœurs humains par des serments trop courts, Elle a quitté le monde, avant que sa jeune dme, Encor fermée aux vœux qui présagent la femme. Que son cœur innocent et pur de tout émoi Eussent d'autres souhaits que d'être auprès de moi. Mou lait Y avait nourrie et mon sein sent encore Cette main dont le cher tâtonnement l'explore, Pour y chercher le cœur deviné sous le lait. Son être tout entier de mon être était fait. Ilelas! lorsque la mort entre mes bras l'a prise ', Dans le geste suprême où la vie agonise,
Au moment où ses yeux pour jamais s'éteignaient, J'ai retrouvé ses mains d'enfant qui tâtonnaient — Comme en ces jours bénis où tout son petit être Devait, par leur toucher, implorer et connaître — Pour se sentir encor sur le cœur maternel , Et mon cœur a senti, sous le frisson mortel, Leur recherche cesser, cesser leur confiance!
J'avais vu son corps jeune, ainsi qu'une espérance, Fleurir, s'épanouir, se faire harmonieux! Dans l'azur un peu gris et changeant de ses yeux, J'avais vu se montrer d'abord des instants d'âme, Soit qu'elle fût pensive ou parlât avec flamme ; Puis, en de plus fréquents et de plus longs séjours, Cette âme s'établir et montrer ses contours : Ses jeunes jugements déjà clairs sur la vie, Sa façon d'observer, sa gai té sans envie , Son esprit droit et net, et sa prompte bonté, Le trésor le plus pur dont j'avais souhaité, Plus que de tous les dons, enrichir son jeune être. J'avais vu, sans orgueil mais heureuse, apparaître Son cœur tel que mon cœur avait rêvé qu'il fût ! Si la vieille demeure aux murs sombres connut
LUCTUS Mai RIS. 10y
La joie et le parfum des chansons et du rire.
Ce fut par elle seule ; elle était une myrrhe
De candide allégresse et de claire santé.
Mon cœur, longtemps craintif, de chagrins habité,
Rêvait secrètement un long bonheur pour elle,
Si le bonheur attend celle qui, douce et belle,
L'apporte dans ses mains au foyer de l'époux.
Et j'aurais au destin pardonné tous ses coups.
S'il avait enrichi cette vie ingénue
De la part de bonheur que je n'avais pas eue!
Mais un jour, sur le bord de l'Océan brumeux
Qui s'étend vers le nord et, sans cesse écumeux.
Roule ses rudes jlots sur ses immenses grèves,
Où les couchants, pareils aux cœurs percés de glaives,
Renouvellent sans fin de tragiques trépas,
Et, dans leurs douloureux et suprêmes débats,
Éclaboussent de sang les houles et les dunes,
Sous un ciel plein de pleurs, fait pour les infortunes,
Son beau corps fut saisi d'un mal insoupçonné l
Et j'eus l'affreux souhait qu'il ne fût jamais né !
J'ai voulu l'emporter aux climats de lumière : Sur de tièdes coteaux de douceur pr intanière
Qui gardent leurs rameaux des hivers abrités.
Son jeune être, entouré de voiles de clartés,
Offert au clair soleil, au bienfaiteur du monde,
Pourrait se ranimer à la vertu profonde
Oui, tombant saris trouver d'obstacle dans l'azur,
A l'homme comme aux fleurs donne un soutien plus sûr,
Un dessein d'exister plus fervent et plus dense
Que le secours changeant, la fuyante influence
Et le doute vital de nos deux indécis.
Ah ! j'espérais, du moins, j'espérais un sursis
A l'arrêt qu'on avait tenté de me soustraire,
Comme si, dans mon cœur agonisant de mère,
Le mal de mon e?ifant n'avait pas retenti;
Comme si, mieux qu'eux tous, je n'avais pas senti
A quelle profondeur elle était déchirée !
Mais je voulais lutter, même désespérée
Je voulais lui donner, je voulais presque avoir
Un répit de l'adieu dans des semblants d'espoir,
Et faire que ses yeux, qui devenaient si graves,
Fussent un peu distraits, par des teintes suaves ,
De ce fixe regard qui séjournait en eux,
Ses doux yeux, ses chers yeux, ses doux, ses chers yeux blet I
LES l-.PISODKS. 1 I I
Dans la blanche maison à la haute terrasse, Dans la blanche maison d'où le regard embrasse L'amphithéâtre d'or dont les coteaux s en vont En gradins décroissants dont la mer fait le fond, J'eus quelques jours d'espoir inquiet et fragile. Sa joue était inoins chaude et sa main moins fébrile. Lorsque je les touchais sous un prétexte vain; Elle promit parfois son sourire mutin.
Si réceynment en cor familier sur sa lèvre. Elle riait de voir les jeux vifs de la chèvre Avec son chcvreautin sur le proche talus. Ou le petit garçon aux gestes résolus Oui chassait gravement sa vache paresseuse ; Elle était moins songeuse et moins silencieuse ; Son corps moins alangui reposait tout le jour Dans le bain des clartés ; sur l'onduleux contour Des longs coteaux et sur la mer bleue ou bleuâtre Ses yeux aimaient errer; sa toux opiniâtre. Sa toux dont l'anxieuse attente et la terreur M'ctréignaient depuis tant de jours, et dont mon cœur Se déchirait au fond des nuits, au fond des rêves. Semblait se ralentir en plus fréquentes t)\ Le toucher du soleil redonnait à son front Son beau reflet doré de miel ; sa guéri son,
En ces instants bénis, n'était plus impossible,
Et le flot d'une joie immense, irrésistible,
Passant sur mon chagrin, l'emportait hors de moi !
Pendant un jour, j'avais l'espoir, j'avais la foi !
Je sentais de nouveau ce que c'est que de vivre,
Autant qu'on peut sentir l'émoi dont on est ivre !
Ce furent les derniers débris de mon bonheur ;
Et par degrés, sur moi, se resserra l'horreur
L'indescriptible horreur des craintes reparues,
Des angoisses de tous les côtés accourues,
Et dont le cercle affreux autour de moi fermé
Etouffait cet espoir un i?istant ranimé.
Le mal qu'avait surpris la caresse première
De l'air pur et nouveau, de la tiède lumière,
Reprenait son travail secret» et triomphait,
Chaque jour un peu plus, du fragile bienfait
Dont cet azur avait leurré notre tendresse.
Et je n'eus plus en moi qu'une immense détresse
Héroïque, farouche, obstinée à lutter,
Que plus de désespoir ne faisait qu'exalter,
Morne et fiévreuse ensemble, et toujours clairvoyante !
Combattre jusqu'au bout, rester forte et vaillante,
Combattre pied à pied, combattre jour à jour,
Et minute a minute, envelopper d'amour
LUCTUS MURIS. 1 1 3
Sa chère âme à présent plus anxieuse, et (dire Qu'elle vit mon sourire et mon regard Je mère Quel que fût le côté vers lequel ses doux yeux Se tournaient, ses chers yeux, ses doux, ses chers yeux Lutter jusqu'au moment qui me l'aura ravie, [bleus ! Et près d'elle tomber ! Qu'importe alors ma vie ! à Ih ! prolonger un peu la sienne arec mon sang, Et, nos cœurs épuises, mourir en l'embrassant !
Quand par fois je sortais — car il faut bien qu'on pleure- Elle m'accompagnait, pour cet adieu d'une heure, Des saints prolongés de sa petite main , Tant qu'elle me voyait dans le roi de chemin, A travers les rameaux encor nus des platanes. Le long de ces talus bleuis de gentianes, À ih ! comme j'ai pleuré ! je pleurais tous mes pleurs ! J'aurais voulu pleurer toujours ! mais des frayeurs Me venaient a l'esprit et me saisissaient l'âme. Je pensais tout à coup : « Peut-être elle réclame « Que je sois auprès d'elle, et son pouls est fiévreux. Alors j'offrais au vent mes lèvres et mes yeux. Afin qu'il y séchât les traies de mes larmes ; Et mon retour, hâté par ces brusques alarmes,
Descendant follement la pente du chemin,
Retrouvait le salut de sa petite main ;
Je promis un pas lent pour arriver vers elle,
Feignant de m 'attarder cl cueillant pêle-mêle
Une touffe de fleurs que je ne voyais pas,
Et dont je me voilais, lorsque, tendant ses bras,
Elle disait avec sa manière gentille :
« Méchante, de laisser aussi longtemps sa fille ! »
Et quand je me baissais pour la baiser au front,
Je sentais tout un flot de pleurs aussi profond
Surgir en moi, que si je n'étais pas allée
En verser le trop plein dans la sente isolée.
Craignant de me trahir par un sanglot nouveau,
Pour mon bouquet froissé f allais chercher de Veau.
Dans le pays des fleurs j'ai vu périr ma rose; J'ai vu sa bouche pâle, amincie et trop close, Que naguère entrouvait un rire toujours prêt, S'attrister quelquefois d'un propos inquiet, Et souvent se serrer d'un étrange silence. Oui ! j'ai vu dépérir et fléchir l'élégance De son corps gracieux fièrement virginal, Et j'entendais sa voix — parmi cet air vernal,
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Plein du gazouillement nouveau des hirondelles — Se voiler chaque joue sous des toux plus cruelles! Et surtout, ah! surtout ! je sentais son regard Par instants résigné, parfois presque hagard, Attacher sur le mien sa demande secrète, La demande obstinée, inflexible, inquiète. Dont la lucide ardeur me faisait défaillir. Quand mes yeux se troublaient, épuisés de mentir, Je sortais et j'allais pleurer dans la lumière. Et puis je revenais, paisible et familière. Mettre dans mes propos, sans paraître y songer, Quelque menu projet — dont l'effort mensonger Laissait un fiel affreux sur ma lèvre meurtrie — Pour le jour peu lointain où je l'aurais guérie.
Elle est morte en mes bras quand se levait le jour ! Et j'ai pu la bercer de paroles d'amour, De son nom répété jusqu'à l'instant suprême. Sur- son front défaillant j'ai mis le diadème De mes pauvres baisers maternels, les derniers. Sur ce beau front si pur où mes baisers premiers N'étaient point effacés par aucun autre encore ! Et la chambre s'emplit soudainement d'aurore.
Quand je vis que ses yeux me regardaient sans voir. Je pus les refermer. Puis, dans un gouffre noir. Avec un seul grand cri, tomba, roula mon âme, Comme un flambeau jeté dont on éteint la flamme l
J'ai ramené son corps sous un ciel nébuleux, Rarement entrouvert de jours brillants et bleus, Dans un pays sans joie, où la pluie et la brume foi lent la longue année, aux yeux pleins d'amertume, De lo?igs vêtements gris et noirs toujours tremblants. Et changent en tin deuil le cortège des ans Que notre été fragile arrête en courtes pauses; J'ai ramené son corps loin du pays des roses, Son doux corps qui jadis égalait leurs couleurs ! Il aurait mieux dormi sur le coteau des fleurs, Sur le coteau couvert d 'œillets et de narcisses, Où le printemps sans fin épanche ses délices, À Ittardant de parfums le zéphyr alourdi. Son cher corps juvénile, en ce sol attiédi Et toujours recouvert de corolles écloses, S'en serait retourné plus doucement aux choses, Sous la caresse immense et tendre des clartés, Que sous les souffles durs de nos deux attristés!
LU CTUS MATRIS.
Mais j'ai voulu l'avoir dans le froid cimetière Où le marbre contient la commune poussière
De ceux qui Vont ai mec et de ceux quelle aima.
De l'aïeule dont l'âge affaibli se charma
De son premier propos, de son pronier sourire.
Près du nom paternel j'ai voulu faire inscrire
Son doux nom, son cher nom, son âge virginal ,
Dans le froid cimetière, où le ciel pluvial.
Pour quelques jours d'azur ouvrant ses mois moroses,
Ne permet aux rosiers que de porter des roses
Dont le destin est court comme le fut le sien,
Dans le froid cimetière, et qui sera le mien,
Où je la vois dormir et je la sens m'atten Ire !
Si notre ciel est sombre il est parfois plus tendre,
Plus fait pour nos chagrins, plus semblable à nos pleurs
Que ce ciel orgueilleux de ses calmes splendeurs,
Oui n'a point su guérir ma douce enfant pâlie.
0 ciel lourd de tristesse et de mélancolie ,
Sous lequel a grandi son corps rapide et pur.
Je veux ton long nuage et ton fragile azur ,
Et ta brume toujours changeante comme un rêve.
Sur cette tombe où tient une douceur si brève.
Et sur laquelle veille une douleur sans fin ,
() ciel toujours rempli d'un espoir qui s'éteint !
Déesse, 6 Déméter, toi qui pleuras la fille,
Quand Pluton la ravit à cette terre où brille
La clarté qui nourrit les nuances des fleurs,
O grand cœur maternel, qui connus les douleurs
Des mères dont les mains veulent l'enfant perdue,
Des mères dont les yeux cherchent, dans l'étendue,
Le cher corps bondissant, le vol clair des cheveux,
La robe aux plis légers flottante au gré des jeux,
Et le visage heureux qui se tournait vers elles ;
Déesse dont les pleurs ont rempli les prunelles,
O mère, donne moi, non les pourpres pavots,
La plante de l'oubli, verseuse de repos,
Mais les plantes de deuil dont tu fus couronnée,
Quand tes mains ont couvert ta tête abandonnée ,
Le lierre, la rue et le dur cyprès noir !
Écoute mes sanglots, reçois mon désespoir !
Toi qui criais un nom à travers les prairies,
Toi qui, parmi les monts, tordais tes mains meurtries,
LES I PISOD1 S. 11Q
Toi dont la plainte immense avait flétri l'été t Accueille dans ton sein, où l'immortalité Rendait plus vaste encor ta douleur maternelle, Ma douleur qui mérite aussi d'être immortelle!