H (.IIS MAI RIS. 1
» Et moi, j'ai dû porter mon fardeau solitaire,
» A travers les assauts du sort ou ses complots,
» A travers le chagrin, l'angoisse et la misère.
» Heureux lorsque mes yeux, par V âge presque clos,
» Aperçurent enfin l'étroit tertre de terre
» Où ma chair douloureuse a libéré mes os. »
La Mère.
Ah! le plus malheureux ! ah! misérable race! Arrête! c'est assez! je suis navrée et lasse ! Éloignons-nous d'ici !
L'Ami.
Repose-toi d'abord !
Assieds-loi sur ce coin de rocher, tout au bord Du chemin qui regarde et penche vers la ville. Détourne tes pensers de ce peuple immobile ! Contemple la cité vivante et son travail : L'Ile avance ses quais hardis, comme un poitrail De cheval qui fend l'onde et se met a la nage ; Elle suit de ses bras la courbe du rivage,
Afin de contenir la rade, où, par milliers,
Pour entrer ou sortir, se croisent les voiliers ;
Au levant, elle pousse au loin son large môle,
Son cap porte, au couchant, un phare sur l'épaule ;
Tous les trésors du monde arrivent jour et mût
Pour nourrir son labeur. Entends-tu ce long bruit?
Ce sont tous ses appels, ses cris et ses munnurcs ;
Entends-tu, dans cette eau chantante et ces ramures,
La rumeur qui s'élève et parvient jusqu'à nous?
Ce sont ses chariots, tous ses métiers, les coups
Des marteaux de charpente et des marteaux de forge.
Et c'est comme l'ahan exhalé de la gorge
De Titans, aux combats gigantesques soustraits,
Oui prêtent leur cent bras aux travaux de la paix !
C'est l'heure active, drue et pourpre où la journée
S'exalte à compléter sa tâche terminée.
La baie est admirable, à présent ; le soleil,
Qui décline, la change en vaste champ vermeil
Où les voiles ont l'air de socs qui le labourent ;
Quelques nuages vifs, un peu roses, parcourent,
Tout proches de la mer, les deux déjà pâlis ;
Le cap rugueux, au fond de chacun de ses plis,
Amasse une vapeur violette et pourprée,
De grands poudroiements d'or, çà et là, pénétrée,
Mais son sommet plus sombre a durci son contour. Une gloire s'épand sur le travail du jour ; Elle semble bénir ce que son âpre ouvrage 1 1 pris à tant de cœurs d'effort et de courage. Et la vaillante ruche humaine a sa grandeur. Sous son dais de fumée où tombe une splendeur.
La Mère.
Je pense qui! y meurt des enfants d'heure en heure Et que, près de berceaux, plus d'une mère pleure. Pleure et se tord les bras, qui montera demain. Sous des voiles de deuil, le sinistre chemin Dont je sens la froideur derrière nous!
Regarde !
La ligne des tombeaux est livide et blafarde , Le dôme noircissant des platanes s'emplit D'un crépuscule étrange où le jour affaibli Semble se reculer et mourir sur les marbres. L'ombre etivahit déjà l'espace entre les arbres : Dans les rayons éteints ont cessé les couleurs ; Quelle main a cueilli tous les fruits et les fleurs ?
Rien ne reste, sinon la blancheur sépulcrale
Des pierres, et parfois une figure paie
Qui s'attarde et qui rentre à regret dans la nuit.
Le silence est suprême ! Et qu'est le vaste bruit
De la cité, du port et de toute la ruche,
Si ce n'est qu'un peu d'eau répandu d'une cruche
Qui se perd dans le sable infini du Néant?
On ne fait qu'ajouter à la Mort, en créant !
L'Ami.
Le soir va s'épaissir, et lu t'es reposée.
Déjà les herbes sont humides de rosée
Dans les prés qu'il nous faut traverser, et je crains
Que les sentiers ne soient, dans la brume , incertains.
N'as-tu donc pas assez de tristesse glanée
Au long de cette sombre et cruelle journée ?
N'augmente pas encor mon regret de t'avoir
Menée à cet endroit où je devais prévoir
Qu 'il jaillirait pour toi des fontaines am'eresl
La Mère. Ami, pardonne-moi ! C'est malgré tes prières,
LUCTUS MATRIS. I40
Et maigre ton conseil aussi que j'ai voulu
Venir jusqu'au chemin funèbre ; il a fallu
Que je porte mon cœur a des sources de larmes !
Dans tes graves propos je voyais tes alarmes,
Et que tu redoutais ce que j'ai ressenti ;
Je pensais bien souffrir ; pour mon cœur averti
Ces instants douloureux n'ont point eu de surprise.
Mais mon propre chagrin les passe et les épuise,
Ils se perdent en lui que j'ai toujours en moi !
Reste donc sans regret de ce jour qui décroît,
Et qu'à ses propres yeux ma gratitude acquitte
L'Ami qui, malgré lui, vers ces lieux m'a conduite !