‹ Dans la lumière antique (volume 5)Chapitre 24 sur 32 · SOUS LA LUNE · texte numérisé non relu

SOUS LA LUNE

« Pourquoi si pale, ô lune, et pourquoi tristement Traverses-tu le ciel? » — « C'est que f ai pour tourment De ne voir que des yeux dont j'éclaire les larmes, Les yeux que les soucis, l'angoisse et les alarmes Empêchent de se clore au bienfait du sommeil. Leurs regards torturés d'u?i incurable éveil Viennent à moi, fiévreux ou ternis de souffrance, Je ne reçois jamais que la désespérance De cœurs qu'est impuissante à soulager la nuit! Et toi qui veux savoir pourquoi mon front languit Dans de froides clartés ou des vapeurs blafardes, Ne sais-tu pas avec quels yeux tu me regardes,

in h s m mus.

Quels yeux navrés, et quelle image de douleur

Plus paie que moi-même admire ma pâleur ?

Ne dev i a es- tu pas que ta propre détresse

Est de celles d'où naît et dont vit ma tristesse ? »

VIA SEPULCRALIS.

L'Ami.

// fa plu de marcher le long de cette route Que bordent les tombeaux, et qu'abrite la voûte De ces platanes vieux qui croisent leurs rameaux ; Leur ombrage est plus frais de la fraîcheur des eaux Courantes sur les flancs rocheux de la colline, Qui, se réunissant le long de la ravine, Traversent, en riant, la largeur du chemin, Et, de f autre côté, trouvant un creux soudain, Se jettent dans les airs en légère cascade. N'es-tu point lasse au moins de cette promenade ? Veux-tu te reposer et f asseoir sur ce banc Qu'assombrit et qu'évente un saule retombant, A quelques pas montants du chemin qu'il domine? La place est a souhait, et cette heure est divine.

LKS ÉPISODES. i 3 5

La Mère.

Non! je veux visiter cet endroit consacrât Où le peuple des morts est plus dense et serré Oije celui des virants affairés dans la ville. Chaque journée amené à leur cite tranquille Des habitants nouveaux qui ne la troublent pas, Car la fièvre et V effort ont déserté leurs bras. Fois! les sépulcres font une blanche avenue ; Jusqu'où l'œil peut aller, la ligne est continue Des stèles, des frontons, et des cippes dressés Avec leurs noms récents ou d'autres effacés, Et des lames de marbre, et des fûts ornés d'urnes; On marche entre deux rangs d'images taciturnes Qui fixent les passants de leurs yeux sans regard; Dans ce dernier abri d'où n'est plus de départ. Ils voient notre troupeau qui vers eux s'achemine. Combien ils sont! sais-tu vers quel point se termine Ce trajet sépulcral qui fuit devant nos pas ?

L'Ami.

// contourne le mont, s'éloigne vers le bas,

Descend, sans s'interrompre, au fond de la vallée,

Et sa fin, librement dans la plaine étalée,

En ilôts élargis s'y disperse et s'étend ;

Et ce terme est au moins de deux milles distant.

La Mère.

Ah! la funèbre voie! et pourtant, sur ces tombes, S'entrelacent des fleurs et volent des colombes. La piété de ceux qui vivent veut encor Par dessus ce néant maintenir un décor Qui jette sur les morts un tremblement de vie. Dans quels jardins la vue est-elle ainsi ravie De ces profusions de jasmins, de rosiers, De lys, de mille fleurs, d'arbustes, d'aliziers, De myrtes, de lauriers, dont la forte verdure Semble vouloir montrer quelque chose qui dure Aux lieux où tout s'écroule en poudre et vient périr ? Et même on voit des fruits sur ces marbres mûrir, Les figuiers laisser choir leurs figues entrouvertes, Et la vigne, entourant le fût de feuilles vertes, Orner de grappes d'or, le vase qu'il soutient. Le jardin, entraînant le verger, circonvient

i tri i s m mus. i ?j

Chacun de ces tombeaux, afin qu'il dissimule Sa menace un instant, et que, de nous, recule. Fût-ce de l'épaisseur d'un chèvrefeuille en fleurs,

Ou d'un rameau de coings, le seuil blanc des terreurs. Combien de ces tombeaux sont déjà vieux ! La trace Des noms qui se croyaient gardés par eux s'efface. Et les inscriptions, d'où des mots sont tombés, Ne livrent que des sens rompus, mal dérobés A cette obscurité dont chaque jour les couvre.

L'Ami.

Certains sont malaisés ; un peu d'étude entrouvre Ces fragments que le Temps jaloux veut enlever. Et parfois un seul mot suffit pour retrouver La ligne sous son doigt brutal presque écrasée !

La Mère.

Lis moi les mots écrits sur cette stèle usée.

l38 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE

L'Ami.

tu m).

« Que faisais-tu, vivante ? » — « Au jardin paternel,

» Je regardais l'abeille en quête de son miel,

» J'essayais de saisir nu bien quelque cigale,

» Ou quelque sauterelle à la fuite inégale.

Qui déroutait ma main trop lente, par ses bonds ;

» Puis, je les suspendais dans des cages de joncs,

» Pour les faire chanter dans la clarté vermeille !

» Maintenant le grillon, la cigale, l'abeille

» Rodent impunément parmi l'herbe, qui croit

» Sur mon corps autrefois si léger ; et c'est moi

» Qu'une cage retient à présent prisonnière,

» Dans laquelle il n'y a ni chansons, ni lumière. »

La Mère.

Elle est rapide aussi l'âpre main du Trépas ! Elle a su te saisir dans tes jeunes ébats ! Pauvre petite ! ... Et là, sur la stèle voisine, Sur celle dont la pierre est plus blanche et plus fine,

Et qui montre en relief deux corbeilles de fleurs Si parfaites que l'œil leur prête leurs couleurs ?...

L'Ami.

in ut).

« J'étais jeune et jolie, et jouais de la flûte ; » Je ne songeais à rien qu'à l'heureuse minute » Que parfumaient les fleurs dont mon front était ceint » L'Amour tumultueux habitait dans mon sein , » Mais les Grâces touchaient ma lèpre de décence. » Le trépas m 'a saisie après un soir de danse , » Le tombeau m'a reçue au sortir d'un banquet ; » Maintenant, je n'ai plus couronne, ni bouquet, » Je n'ai que de la terre entre mes mains fluettes ; » Passant, fais moi présent de quelques violettes!

La Mère.

Ce n'est plus leur saison, mignonne, mais voici Quelques plus sombres fleurs d'aster et de souci ',

l j.O DANS LA LUMIERE ANTIQUE.

Les seules que mes mains sachent tenir encore, Et cette humble faveur, que ta prière implore, Te vient d'un cœur touche de ton destin trop court.. Et cet autre tombeau, de forme étrange et lourd?

L'Ami.

(h ut).

« Quel fut ton nom ? » — « Thyllis. » — « A quel

[âge es-tu morte ?

« , 1 l'dge où l'hyménée entrouvre notre porte ?

« Et qui te fit périr ? » — « Sur le bord de la mer,

» Jouant sur un rocher du reflux découvert,

» Et que les goémons, les algues rendaient lisse,

» Je cours étourdiment, je perds pied et je glisse.

» Mes mains aux brins flottants ne purent s accrocher

» Et l'onde était profonde autour de ce rocher ;

» Sous le cristal mouvant et dans un creux de sable,

« J'ai passé dans les bras du sommeil immuable.

» Cest pourquoi mes parents attristés m'ont dressé

» Ce cippe, au bas duquel le sculpteur a laissé

» Un pied anfractueux, semblable à de la roche

» Où, près d'algues de mer, le goémon s'accroche. »

LUCTUS MATRIS

La Mère.

Et cet ambitieux sépulcre, couronné D'une pomme de pin en bronze, et tout orne D'un tour de bas-reliefs, déjà confus et fruste, Sur lesquels le lichen ou la mousse s'incruste?

L'Ami.

Dans l'isthme, Diophon, fils de Démochar is,

Athlète juvénile, a remporté les prix

De la course, du saut, de la lance, du disque,

Du javelot rapide ; et sur cet obélisque

Qui porte fièrement à ses quatre côtés

Des rameaux d'olivier et des palmes sculptés,

Tu le vois accomplir sa quintuple victoire.

Mais, comme il revenait, beau de sa jeune gloire,

Fers sa cité tiatale où déjà son retour

Se célébrait de chœurs et d'hymnes, au détour

Du chemin qu'il suivait, un arbre, dans sa chute,

A remporté sur lui le dur prix de la lutte,

» Et retendit mourant sur les cailloux aigus ! » Son triomphe et son deuil, ensemble confondus, >> A l'ode pindarique ont mélangé les thrènes. » // 71 'a plus combattu sur les fines arènes, » // n'a point moissonné les lauriers successifs; » Mais ce tombeau l'honore à V ombre de ces ifs ! »

La Mère.

Ah! rien ne les défend! leur beauté ni leur force! Elles ne sont plutôt que la fatale amorce Qui dirige vers eux, en ses jeux scélérats, Le requin formidable et hideux du Trépas? Il recherche leurs corps dans sa chasse féroce ; Et c'est pourquoi la Mort est si somment précoce...

Et ce cippe où se voient deux visages gravés, Oite les rebords saillants du marbre ont préservés, Si semblables entre eux que l'on dirait le même? Les mêmes fleurs leur font un même diadème, Leurs cheveux sont bouclés de la même façon, Et leurs yeux sont encor restés à l'unisson, Bien qu'ils soient dépouillés du regard, dont les flammes Devaient mieux exprimer l'union des deux âmes.

U s Épi» l

L'A Mr.

(ii ut).

« Celles-ci sont Jeux sœurs ; un an les séparait.

» La même fleur, selon les saisons, les parait ,

» Et le même ruban nouait l'or de leurs tresses ;

» Leurs cœurs se chérissaient de pareilles tendresses,

» Leur enfance grandit joyeuse jusqu'au jour

» Qui vient gonfler le sein des vierges pour V Amour.

» U aînée alors, aimant un garçon insensible,

» Se plut a dépérir (Tune langueur paisible.

» Ainsi qu'un beau lis blanc au bord des eaux cueilli.

» D'heure en heure penchant son visage pâli,

» Elle cessa de vivre avec un doux sourire ;

» Et le vent du trépas fut pour elle un zéphyr e.

» Mais sa plus jeune sœur, comme elle s inclinant,

» Voulut aussi mourir ; un an juste, donnant

» Un nombre égal de jours à leurs deux existences,

» Sépara leurs deux morts t omtne leurs deux naissances »

La Mère.

Lieux cruels ! à chacun de ces pas affligeants S'accroît cette moisson d'enfants, de jeunes gens

C'est donc à l'heure unique où la vie a ses charmes Que se fait le butin de la Mort ! Que de Jaunes, De lamentations, d'appels, que de sanglots Ces fragments mutilés tiennent en quelques mots ! Quelle détresse humaine a visité ces pierres !

Ce pauvre et bas sépulcre envahi par des lierres Porte des instruments de chasse et de labour. Sans doute, celui-là ne fut pas le séjour D'un enfant, mais d'un homme arrivé jusqu'au terme Où la vie a fini son cercle et se referme. Pour dix tombeaux d'enfants n'en est-il donc qu'un seul Dont l'étemel tenant dorme en un grand linceul ?

L'Ami.

Les ans qui m'ont courbé jusque sous cette pierre, Après, de leur main lourde, avoir voûté mon dos, M'ont enfin, tout caduc et presque centenaire, Pour la première fois conduit vers le repos. Autour de mes enfants j'ai roulé le suaire; Vers le ynonde aboli, sans jour et sans échos, Trois filles et trois fis ont entraîné leur mei*e, Dans les champs empourprés de funèbres pavots !

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