MATRIS
Dont tu fais le regard toujours tourne vers toi. Durant tout le long jour, sous le vol de ton doigt. Pour former les tableaux de ta tapisserie. La laine aux tons divers se mêle et s'apparie. La corbeille en est pleine, a tes pieds ; tu choisis Les fils ou blancs ou noirs ou verts ou cramoisis. Et d'eux naissent la terre avec ses moissons blondes, La mer avec les traits réguliers de ses ondes. Les collines avec des bois sur leurs penchants. Les plaisirs de la chasse ou les travaux des champs. Ou tout au loin un mont avec sa citadelle. Ou tout auprès un chœur entourant une stèle. Ou vingt autres tableaux riants ou malheureux Où le destin humain étale, au pied des Dieux, Tout ce qu'il reçoit d'eux de souffrance ou de joie. Si, sur le long espace où la toile s'éploie. Ces tableaux se su h 'aient pressés et continus. Les aspects de la vie y seraient tous tenus, Et, sous tes nobles doigts, s'étendrait son poème, Comme un sillon fleurit pour la main qui le semé.
Mais quand la lune met, pleine ou dans son essor, Sa faucille d'argent ou son bouclier d'or
l?4 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUK.
Dans l'azur assombri qu'enferme ta fenêtre,
Sitôt ta main s'occupe à faire disparaître Ce quelle avait créé dans les heures du jour. Elle arrache les fils où se clôt le contour Oui sépare et contient chaque forme diverse, Sans qui la vie éparse et flottante disperse Ses éléments confus en un chaos sans nom. Tout s'écoule et se fond dans ce vaste abandon, Il reste une indécise et commune matière Qu'il faudra que l'effort divin de la lumière Démêle, assemble et tire en secrets écheveaux. Pour qu'il en sorte un monde et des êtres nouveaux. Mais ta main toujours plus obstinée à détruire Arrache aussi ces fonds ; tout fuit, tout se retire, Meurt, partout où passa ton geste désolant. Et la toile s'étend ainsi qu'un néant blanc.
Tu te dresses alors, frémissante, farouche. Et ta lampe d'argent te conduit vers ta couche ; Et les sommeils troublés où tu vas te plonger, Dans un rêve alterné, te feront saccager Et broder tour à tour ton œuvre décevante. Mais la morne pâleur de la toile gisante Reçoit, comme un linceul, le reflet pâle et mort De ce globe où la vie a cessé son effort.
LES ÉPISODES. i 55
Quand le quadrige clair. 6 triste Pénélope,
Le quadrige au timon d'or flamboyant galope*
Soulevant la lumière aux pentes de l'azur.
Quand l'ombre des cyprès revient toucher le mur.
Et qu'au faite du toit meurt la tardive étoile.
Tu vas à ton métier, devant la même toile.
Sur le même travail toujours inaccompli,
Tu penches de nouveau ton front pur et pâli.
Poussant du même effort l'aiguille de la veille.
Des mêmes écheveaux de la même corbeille
Tu rappelles au jour les êtres disparus ;
Et renaissent les bois ou les champs, parcourus
De chasseurs, de bergers, de laboureurs, de bêtes,
Et renaissent aussi ces enfants dont les têtes
Ont toutes leurs regards attachés sur le tien.
Quand tu traces leurs traits, de nouveau ton maintien
S'attriste, et soupirant tu dis à la flûteuse
De te jouer ses airs de musique endormeusc.
Puis, quand descend le soir, ta main encor détruit
L ouvrage sorti d'elle, et tout meurt, et tout fuit.
Mais toujours la dernière image qu'elle efface
Est un de ces enfants adorés dont la face
Te cherche avec des yeux sur lesquels, maintes fois,
Tombent les pleurs des tiens, au moment où tes doigts
S'approchent plus cruels que le fer et les armes, Et leur dernier regard supplie avec des larmes.
O reine douloureuse, ainsi, de jour en jour, Exterminant l'ouvrage où tu mis ton amour. Poursuivant un dessein qui par ta main t'élude, Tu vis dans le regret et dans la lassitude.
Mais ce qui, plus que tout, marque de désespoir
Ta lèvre, tes beaux yeux, ton front pur, est de voir
En ton propre destin l'image où la nature
Se montre dans sa haine à créer rien qui dure.
Elle fait, comme toi, son travail d'aujourd'hui,
O Pénélope, avec les laines de celui
Qui faisait vivre hier des figures humaines;
Et celui de demain sera des mêmes laines
Dont vivent aujourd'hui tant de corps innocents
Sur lesquels sont déjà ses lourds doigts ynenaçants.
LUCTUS HATRIS. 1 5j