‹ Dans la lumière antique (volume 5)Chapitre 32 sur 32 · LA FLORAISON DU GEL · texte numérisé non relu

LA FLORAISON DU GEL

Le gel met sur la vitre ou tout cesse de vivre Des floraisons d'argent, des frondes de cristal, Et la fenêtre a l'air d'un taillis matinal, Avant que le soleil en ait fondu le givre.

Les champs et les hameaux qui se l 'oyaient au loin, Le cortège anxieux et divers des nuages Ont disparu, cachés de blancs et fins branchages Dont le travail subtil s'emmêle cl se rejoint.

i n.i i -s m unis. i85

Bien qu'il soit moins épais que la vitre qu'il couvre. Ses traits superposes lui font des profondeurs Qu'ont les dessous de bois où ramures et /leurs S'opposent aux chemins que le regard s'entr'ouvre.

Cette flore fragile ê close en une nuit.

Oui, dans sa grâce morte et lucide, étincelle,

A toute la souplesse et la beauté de celle

Que le Printemps de sève et de rayons construit.

Ce sont des iris blancs, dont la tige se penche Comme, dans nos jardins, celle des iris bleus. Des feuillages aigus de chardons lumineux. Des bouquets de fenouil, des touffes de pervenche.

Des euphorbes d'argent transparent et nacré Qu'un jet de clématite ou de bryone enlace. Des pivoines de neige et dont le cœur de glace D'un radieux pollen de givre est saupoudré.

Sur des foisonnements de mousses, de fougères, Celles dont le contour est le plus délicat, Des gramens aux légers é pille ts de mica Entrecroisent partout leurs tigelles légères.

Si, dans ces frondaisons, reste un espace ouvert, C'est un grésil brillant parsemé de paillettes, Abeilles de cristal dont les ailes muettes D'un vol diaman té frôlent les fleurs dilivcr.

Quelle force inconnue, obscure, initiale, Oui précède la rie et la contient déjà, Quel dessin précurseur que le Temps dégagea Pour le garnir de sève et de pulpe vitale,

Fit prendre à ces cristaux la forme et le contour, L'ordre, le mouvement, la diverse figure De plantes qu'après eux produisit la nature ? Quelles éternités V aspect des fleurs parcourt !

L'empreinte qui survit au cœur noir de la houille Se manifeste pas en leur état premier La fronde de fougère ou le brin de palmier, Quand l'anxieuse main du savant les dépouille,

En image plus ?iette, en calque plus pareil,

Que le travail du gel ne révèle à l'avance

L m fleur qui doit plus tard prendre au sol sa substance,

Et recevoir sa teinte ou ses ors du soleil.

LES ] PISODl S. 1X7

Et, sans doute, en ce globe éteint où rien ne germe. Les froids savent garder, dans leur secret profond. La forme des rameaux qui le reverdiront Quand ses stérilités auront atteint leur terme.

ANGOR MATRIS.

O faux consolateurs, sophistes de pitié, Croyez-vous donc guérir, calmer tin cœur broyé, En parlant de la vie immense où la Nature, Reprenant dans son sein et sa matrice obscure Les êtres bien-aimés arrachés à nos bras, Crée avec eux les lis et nourrit les lilas ? La neige des vergers me serait ténébreuse, Sinistres les jasmins, la verveine odieuse, Et le suave œillet cesserait d'embaumer. Si je devais penser qu'il faille à les former Un peu de l'être cher qui sous l'herbe repose ! Oitelle odeur haïssable aurait alors la rose !

LUCTUS MAI RIS

Non ! L'être que j'ai fait de mon sang, de ma chair,

L'être en qui j'ai versé, dès que son cœur ouvert

A pu les recevoir, mon âme et ma pensée.

Était une âme aussi, patiemment tissée

De mon plus pur amour, de mon plus pur tourment !

Il n'est pas. dans sa vie, une heure, un court moment

Que je n'aie embrasses du meilleur de moi-même.

Soutenus, rajfermis, et nourris de la crème

Et de la charité du devoir maternel.

Car si le jour arrive où l'on enduit de sel

Le sein ou notre enfant devra cesser de boire.

Pour lui, notre poitrine — et c'est là notre gloire ! —

Garde tout son bienfait, ses dons et sa douceur,

Et nous le nourrissons encor de notre cœur.

Notre sein perd la joie et l'émoi de sa lèvre.

Mais rien, hormis la mort, hélas ! rien ne le sevré

Du lait de la tendresse et des mots de bon te.

Elle reçut ainsi, de ma maternité.

Ce que j'avais reçu moi-même de ma mère.

Et iout le miel de bien, de beau qu'on peut soustraire

Aux dures mains des Jours souvent pleines de mal !

J'avais créé son cœur doux, charmant et floral.

Et, plus tard, s' unissant a mon œuvre elle-même,

Elle avait pour bonheur et pour orgueil suprême

l')0 DANS I.A LUMIERE ANTIQUE.

De faire aussi sa part dans ce travail sacre.

Je l'oyais rayonner son regard azuré

Quand elle m'apportait, mesures a son âge,

Quelques actes gentils, de pitié, de courage,

Comme disant : « Tu vois ce que j'ai fait, tu vois,

Pour être un peu V enfant que tu veux que je sois !

El quand je la louais, elle aimait ma louange

Tendrement, comme si, par un chemin étrange,

Son mérite enfantin de moi lui fût venu;

Et je sentais grandir son espiit ingénu.

C'est ma création, mon âme, ma conquête

Mon enfant que je veux, telle que je l'ai faite,

Telle qu'elle s'est faite ette-nyhne pour moi!

Rien autre ne suffit ! Si mon espoir ne croit

Que je puis la revoir, entre toutes unique.

Et retrouvée entière après l'épreuve inique,

Elle avec son sourire, elle avec son regard,

Le geste de sa main, elle avec son doux art

De venir reposer son front sur ma poitrine,

Et de me confier, ou rêveuse ou câline,

Ses émois innocents et ses jeunes soucis

De baisers désirés aussitôt adoucis,

Alors, cessez, cessez vos vains discours, sophistes,

Laissez mon désespoir a ses silences tristes !

Il S I PISODI S. 1()|

Plus je vais ddiis mon deuil, plus je ressens d'effroi , Nos yeux ne peuvent pas voir à travers In loi

Qui >mus caehe les morts d'un formidable voile

Suspendu par delà la plus lointaine étoile ;

Il /lotte autour du monde, il contient l'univers,

Nul de ce côte-ci n'en conçoit le revers.

Mais nos cœurs, impuissants à consentir au vide.

Ont toujours envoyé vers sa ligne livide

Les grands oiseaux du rêve aux ailes de douleur ;

Ils reviennent parfois, rapportant une fleur

In diciblement pâle, irréelle, impalpable.

Dont la frêle beauté demeure inexplicable

A nos yeux familiers avec les fleurs du jour.

Quelques-uns des humains nourrissent leur amour De l'incolore aspect de cette fleur de brume. Et son parfum tombal calme leur amertume. Ces hommes, quelquefois, peuvent sourire encor D'un sourire douteux où les lèvres du mort Paraissent prendre part pour l'arrêter d'adoré. Mais, maigre ce sourire, ils n'aiment plus l'aurore !

Ils vieillissent ainsi, tristement consolés

D'un réconfort si froid qu'il les tient isolés

En un mystérieux et vague simulacre

De rie, et désormais les voue et les consacre

A je ne sais quel culte où Von se parle bas.

L'angoisse a, dans leur sein, apaisé ses débats,

Mais ils ont acheté leur paix mélancolique

t lu prix de leur douleur, et chacun d'eux abdique

À lux mains de ce repos qui soulage leur deuil

Ce que l'amour atteint peut seul garder, l'orgueil

De savoir qu'il survit pour chérir sa tristesse.

Mais les autres, mais ceux, ceux qui, dans leur détresse, Ressentent le néant aux paumes de leurs mains, Pour lesquels il n'est pas aux Peut-être lointains, Mais commence aussitôt, entre leurs deux bras vides, Ceux dont les cœurs navi'és et pourtant intrépides Xe veulent pas voiler leur deuil d'un vain espoir, Ceux qui savent qu'ils ont tout mis dans ce trou noir, Et qu'il ne reste rien qu'un nom sur une pierre, La malédiction écrase la prière Sur leur lèvre, leurs yeux sont à jamais brûlés Du sel de la colère, et les deux étoiles,

LUCTUS M ITRIS.

Le soleil, les saisons aux diverses corbeilles.

Les visages humains les plus beaux, les merveilles

Séculaires des arts, tout s écroule effondre

Dans cette fosse étroite où leur vie a sombre l

Le vaste monde autour de leur cœur solitaire

Ne garde même plus la chance d'un mystère ;

Ils savent ce qu'il est : abîme, gouffre et nuit.

Qui ne rend jamais rien de ce qu'il prend en lui !

Le blasphème et l'insulte habitent sur leur bouche,

Comme ces condamnés dont la tète farouche

Jette d'affreux défis avant que de tomber.

Sur le tertre qu'un mois suffit pour enherber

Et parer de nouveau d'un mensonge de vie.

Où l'attrait des doux corps adorés les convie,

Des doux corps pour toujours perdus, ils vont s'asseoir,

Et, dans les ténébreux effacements du soir,

Méditent d'usurper ce néant qu'ils abhorrent !

Mais, du moins, les douteux espoirs qui décolorent

Le chagrin des premiers ne touchent pas le leur ;

Il préserve son âpre et puissante rigueur.

Et l'immense refus d'un monde sans clémence,

En dévastant leur être, élargit leur souffrance,

Jusqu'à la faire égale à tout ce quelle perd.

Rien ne demeure plus dans l'Infini désert.

Qu'un être humain qui sent battre en son agonie

L'éternel abandon et la mort infinie!

Et tous avez, chers morts, qui ne le savez pas,

Chers morts qui nous avez peut-être crus ingrats.

La plus majestueuse et la plus haute offrande

Où le suprême vœu des moribonds prétende,

Quand ils cherchent a voir quels regrets les suivront !

Ah ! Que ne pouvez-vous sentir sur votre front,

Dans le dernier baiser qu'il peut sentir encore.

En quel deuil des éthers notre deuil peut eclore !

Et pourtant quel mortel, lorsque le noir Trépas Lui ravit l'être cher vers des lieux ou ses pas, LJar la vie entravés, ne pourront le poursuivre — Qitel mortel — et chacun a quelqu'un doit survivre A ce choix effrayant ne se sent pas poussé ? Ah ! Mon cœur affolé comme un oiseau blessé Va, d'un vol indécis, de l'une a l'autre rive : ('elle où se tient debout l'Espérance, attentive Au spectacle 'ni certain de fantômes glissant Dans des myrtes muets, sous un faible croissa/d,

LES l PISODES. l<p

Lune de notre lune et presque évaporée

D'où coule tristement une lueur cendrée ;

Et la rive où s'assied le Désespoir amer

A qui ses traits durcis font un masque de fer

Corrodé par des pleurs brûlants et métalliques.

Il tient obstine nient sous ses regards tragiques

Un cœur ensanglanté qui lui rougit la main,

Et chacun de ses pleurs, en y tombant, s'y teint

De la rougeur du sang et se mêle a sa chute.

Autour de lui, l'écho de rocs noirs répercute

Ce que sa bouche dit de blasphèmes haineux.

Et, les continuant, les multiplie entre eux.

Si bien que les rochers paraissent se maudite.

Et que l'air menaçant frémit et se déchire

D'abominables mots qu'on croirait naître en lui !

Mon cœur, quand il approche un des deux bords, s'enfuit

Jusqu'à ce qu'il soit près de la rive opposée

Qui le chasse a son tour -, et son aile épuisée

Bat lamentablement entre ces deux effrois.

Loin de ceux que l'Espoir, qui leur fait des yeux froids.

Appauvrit de douleur pour animer des ombres.

Loin de ceux, loin de ceux dont les tristesses sombres

J'irc/it du sacri/ue et du néant des morts !

O pauvre oiseau blesse, las de tes vains essors.

iq6 DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Où te poseras- tu, ma pauvre dme éperdue ? Tu ne peux dans les airs demeurer suspendue, Déjà ton vol plus lourd alentit son effort; Il te faudra tomber sur l'un ou F autre bord ! Hélas ! Pourquoi V Archer à la flèche cruelle S'a-t-il pas fait aussi ma blessure mortelle ?

TABLE

TABLE

Pages

Page 1