‹ Dans la lumière antique (volume 5)Chapitre 31 sur 32 · L'ASTRE EN PLEURS · texte numérisé non relu

L'ASTRE EN PLEURS

Le jour vient de cesser lentement, et c'est l'heure Oà h mélancolie habite les regards ; La lune est seule au ciel, pâle face qui pleure Dans Vèchevèlement des nuages épars.

Les longs marrais, sur qui frissonnent les alarmes De peuples de roseaux courbés et assombris. Ont l'air d'avoir été remplis avec ses larmes ; Mais l'air silencieux ne reçoit pas ses cris.

De mois en mois, de siècle en siècle, elle a su taire L'indicible douleur qu'aucun temps n'interrompt; Nul n'apprit, nul encor ne connaît le mystère Qui glace son regard et qui blêmit son front.

s MATOIS. 1S1

Les mortels, inquiets de la voir toujours triste Au-dessus des émois de leurs passages courts, Ont feint, pour rapprocher, des fables où persiste Le modèle chétif de leurs tourments d'amours.

Ils ont imaginé que la reine immortelle Dont la présence illustre est le centre des deux. Aime quelque berger dormant sur l'asphodèle, Au pied d'un chêne vert, la main sur ses épieux.

Ils ont dit qu'elle va, se trahissant soi-même,

De ses rayons furtifs caresser ce dormeur ;

Et quelques-uns ont fait de ce conte un poëme

Qui pour les cœurs humains n'est pas sans sa douceur

Mais ce futile effort pour emplir de notre àmc Cette image divine et trop grande pour nous Lève à peine au-dessus de nos fronts notre flamme Vers ce sublime esprit dont nous sommes jaloux.

Ce qui la fait pleurer n'est pas à la mesure De ce qui fait pleurer nos yeux bientôt fermes ; Et quels chagrins d'amour n 'efface pas l'usure Dont le Temps amortit nos cœurs enfin calmés ?

Ib2 DANS LA LUMIERE ANTIQUE.

// n'est qu'un désespoir de qui la face humaine Conserve jusqu'au bout V indestructible aspect, Et quelle garde encor quand lentement Y emmène Le cortège pensif et muet de respect,

C'est celui dont s'altère une face de mère, Oiji la pétrit d'un doigt si profond et si dur Qu'il recouvre et conquiert la marque héréditaire Par qui les lo?igs passés sont transmis au futur .

S'il est quelque rapport entre nous et la force D'où nous sommes sortis, ou nous allons rentrer, Dont les êtres derniers sont la récente écorce, La surface où son rythme achève de vibrer,

Si nous sommes créés de ce qui la fait vivre, Si c'est elle qui germe en nous et qui conçoit, Si le vin dont l'instant que nous durons est ivre Est son vin immortel dans un calice étroit,

Si tous les sentiments que nous nommons nos âmes Sous viennent d'elle, autant que la forme et les corps, Si sa vaste énergie est tin peu dans nos trames, Et ses profonds desseins un peu dans nos efforts,

Il S ÉPISO

Si ce que nous soujfrons de son émoi s'engendre,

Si ce que nous voulons n'est autre que sa loi,

Si notre esprit borne qui cherche à la comprendre

S'élabore jamais que ce qu'il en reçoit,

Peut-être n est-ce pas démence ni folie

De penser, à travers nos verbes défaillants.

Que ce qui bat en nous répond et s'affilie

A quelque chose aussi qui tressaille en ses flancs.

Alors, je sais à quoi cette face est fidèle : I: lie pleure à jamais, en son silence amer, La rie heureuse et douce autrefois née en elle Dont elle traîne encor le regret dans l'éther.

184 DANS LA LUiMIÈRE ANTIQUE.

Page 1