‹ Dans la lumière antique (volume 5)Chapitre 5 sur 32 · LE DOUBLE HERMÈS · texte numérisé non relu

LE DOUBLE HERMÈS

à Auguste Penjon.

Cet hermès bi frontal supporte deux visages

Par la nuque accoles : ce sont ceux de deux sages

Qui pensaient avoir vu, chacun, le fond de tout.

L'un, se haussant le front et se gonflant le cou, Retirant sur ses dents ses lèvres retroussées, Les yeux bridés, mi-clos, les narines froncées. Eclate en large rire insolent et moqueur. Quels que soient le courroux, la tristesse ou l'aigreur Du ciel, que les humains lui montrent des spectacles Lamentables de sang, de honte et de débâcles, Qiie la panique accoure avec des cris d'effroi. Que les morts devant lui passent en noir convoi, Indifférent à tout, il continue à rire ; Et même l'on diïait que le malheur inspire

F E I [VRE DES SAGESSES. l3

A sa réjouissance un plus fougueux accent. Son visage est tourne vers le soleil baissant.

Celui de l'autre sage est tourné vers l'aurore. Il a le morne aspect d'un homme qui déplore Une calamité ; son front est lourd et bas Comme sous un fardeau dont il est toujours las ; Son sourcil est crispé par un chagrin tenace. Son œil est affligé ; les lignes de sa face Tombent des deux côtés en ornières de pleurs ; Sa bouche qui se tord sur d'amères saveurs Baisse des coins dolents où s'unissent ses larmes. Quels que soient la gaîté, la douceur et les charmes Du ciel ou des tableaux qui s'ojjrent devant lui. Quand aux sons de la flûte un cortège conduit Près de l'époux heureux la fia?icée heureuse, Quand joue une jeunesse allègre et vigoureuse, Quand défient les chars ramenant les moissons. Quand la vendange passe en dansant ses chansons. Quand le navire au port rentre sur un flot calme, Quand le vainqueur des Jeux revient avec sa palme, Il pleure ; et plus la joie éclate sous ses yeux, Plus il semble navré, plus son regard est creux, Plus sa bouche se tire et durcit. Philosophe De la désespérance et de la catastrophe,

Urne d'un flot amer qui jamais ne tarit !

Le nom de chacun d'eux sous son buste est inscrit : Le premier, Démocrite ; et sa patrie, Abdère. Ayant jugé le monde et l'homme, il considère, Dans le détraquement de l'absurde univers, Qiie tout est si manqué, si fantasque et pervers, Tout jeté, pêle-mêle, en telle incohérence, Ll accuse les Dieux de tant d'impertinence D'avoir osé montrer leur œuvre saugrenu À lu regard le plus simple et le plus ingénu, Que le moindre mortel, à moins de les maudire, De leur inepte essai doit se hâter de rire. Et c'est pourquoi, ce rire, au lieu de cesser, croit Devant plus de désordre et plus de désarroi.

Le secojid, Heraclite ; Éphèse, sa patrie. Il a jugé le monde aussi ; sa théorie Est que tout est rempli d'angoisse et de chagrin, Comme en la coupe d'eau se mélange le vin ; La lèvre ne peut pas prendre une seule goutte Sans un goût de tourment, de tristesse et de doute L'homme n'est qu'un enfant qui joue avec des dés Qu'un Destin malveillant par avance a fraudés,

LES EPISOD i5

// ne peut amener que des coups Je malchance. C'est le déchiffrement d'une atroce sentence Que la vie; on la lit des l'heure où l'on parait. Et la mort est le mot qui termine l'arrêt. Les jours et les instants en sont les caractères. Puis, le rouleau fini, de menaçants mystères Nous attendent plus loin ; l "inquiétant Trépas, Quand le Sort assouvi nous rejette en ses bras, Nous entraîne peut-être a bien d'autres épreuves, Et, comme les poissons, nous ne changeons de fleuves Que pour nager toujours dans des flots plus affreux. Il sied donc que le sage entretienne ses yeux A pleurer d'acres pleurs ; il sied qu'il accoutume Sa bouche à savourer le sel et l'amertume ; Et plus il voit de joie, et plus il doit pleurer Sur ceux que cet appât ne sert qu'a mieux leurrer. Des deux penseurs duquel accordes-tu la thèse. Ou du rieur d'Abdère, ou du pleureur d'Ephese ?

— Ni de l'un ni de Vautre, et pourtant de chacun Je voudrais prendre un peu. pour l'instant opportun Au rire du premier, qui mord et qui déchire. Je prendrais ce qu'il faut pour former un sourire

Dont ma lèvre userait envers les orgueilleux; Des larmes du second, je voudrais que mes yeux À lient la tristesse, assez pour être pitoyables, Pleins de compassion et de plainte, et capables De voir tout ce qui souffre, avec peine et bonté ; Mais, plus haut, je voudrais, dans sa sérénité, Sur la bouche ironique et sur le regard tendre, Un impassible front, pour attendre et comprendre.

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