‹ Dans la lumière antique (volume 5)Chapitre 6 sur 32 · UNE EPITRE · texte numérisé non relu

UNE EPITRE

D'ICCIUS

A FUSCUS ARISTIUS

à Maurice Barrés.

Tu m'as écrit, ami, pour me plaindre de vivre Loin de la Grande Ville où dès longtemps tu vis ; Ta lettre m'est venue inviter à t'y suivre, En mots affectueux qui doublaient ton avis.

J'ai pris amusement à voir, dans ton éloge, Les spectacles d'orgueil, de luxe sans rival Qui font que ta cité, sans l'usurper, s'arroge Sur le monde incliné son titre impérial.

iS DANS LA LUMIÈRE ANTIQUE.

Tu rapportes encor comment dans sa richesse, Passent tes jours heureux et toujours plus épris, Son sans dédain pour ceux que leur simple rudesse, Ou sans pitié pour ceux que leur sort tient proscrits

Du seul lieu dans lequel le savant et V artiste Ont leur labeur possible et leur nom consacré ; Et par le zèle ardent de tes tableaux f assiste Aux plaisirs dont tu veux m' inspirer le regret.

Tu menés tes loisirs parmi des colonnades À lux fûts de granit rose ou de marbre africain, Oui. par double rangée affrontant leurs arcades, Prolongent chaque voie en portique hautain.

Tu vois tous les trésors qu étale le Commerce, Bronzes, tissus, tapis, meubles coûteux, bijoux, Oui. de la fantaisie affolée ou perverse A Fart grave et correct, sollicitent les goûts.

Tu vois, dans les jardins, se presser une foule Qui mêle a notre accent des parler s étrangers ; Tes yeux prennent plaisir, dans ce flot qui s écoule, .lu perspicace jeu de regards passagers.

Il S ÉPIS0D1 S. 10

Des premiers, tu peux lire au pilier du libraire Le livre qui sera fameux pendant un niais ; Tu vois passer larron, tu rois passer Glycere ; Tu montres le tribun qui trafiqua des lois.

De même tu connais pour quelle courtisane L'illustre, austère et vieux Scaurus a divorcé, Tandis qu'une province ignorante et profane Ne sait encor de lui que son renom passé.

Tous les soirs, à ton gré, tu peux dans un théâtre Voir les débuts d'un mime ou d'un comédien ; Et tu prends en pitié celui qui, près de l'dtre, Sous la lampe, a lui seul, relit un drame ancien.

Si quelque nouveau marbre arrive de la Grèce, Serein malgré les coups des hommes et des ans, On t'aperçoit parmi la troupe qui se presse Autour du jeune athlète aux regards méprisants.

Il t'est possible aussi, pour de nobles études. De puiser aux greniers sacres où le savnii Est sauf dans la poussière et les désuétudes. Et d'aller, tout le jour, pieusement l'asseoir

Dans le recueillement des salles taciturnes Où ce qui palpitait en d'illustres esprits Se garde respecté, comme dans autant d'urnes. En l'airain, le porphyre ou For de leurs écrits.

Je ne suis pas très sûr pourtant que tu le fasses, Bien que pouvoir le faire ait un attrait pour toi ; Tes désirs de travail sont plus vifs que tenaces, Et tes jours dispersés ont ailleurs trop d'emploi.

Ainsi, non sans dédain de maint sort plus modique, Tu vantes les attraits, les plaisirs, les grandeurs De ta cité de marbre à nos cités de brique ; Et tu ne comprends pas qu'on vive heureux ailleurs.

Pour moi. comme disait un sage ancien, j'habite Une petite ville, et volontiers m'y tiens, De peur quelle ne soit encore plus petite ; Et j'y passe des jours que je préfère aux tiens.

LK LIVKI lii S SAGESSES. 2 1

Elle est sur sd colline ; on j'oit de sa muraille. Sa défense autrefois, sa parure aujourd'hui, La campagne paisible, et la mer qui tressaille D'or clair sous le soleil, et d'argent sous la nuit.

Son port est à ses pieds, où des barques de pèche S'amarrent contre un quai dont les basses maiso/is Ont toutes à leur porte un filet brun qui sèche ; Leur seuil est parsemé d'écaillés de poissons.

Des navires parfois viennent d'autres contrées, Avec des matelots au regard noir ou bleu, Qui débarquent leurs bois ou chargent des denrées Au jour baissant, le phare allume un œil de Jeu.

Dans ma ville, il est vrai, chaque rue est étroite, Un âne y passe mieux qu'un chariot à foin ; Je ne crois pas que plus d'une seule y soit droite, Et c'est, pour l'avouer, qu'elle ne va pas loin.

Mais les vieilles maisons ont toutes leur visage, Quelque chose d'humain sur chacune est resté ; La fatigue d'un long et courageux usage Donne comme un maintien à leur simplicité.

La campagne qui vient encor jusqu'en la ville V laissa les vieux pins, les ormes de jardins ()u le passant est rare, où, sur le banc tranquille. L'ombre est tiède les soirs et fraîche les matins.

Je vois autour de moi. dans sa forme première, Le travail nourricier, transmis par les aïeux ; Je vois le laboureur prolonger la lumière De son sillon luisant qui naît entre ses bœufs ;

J'admire la moisson, et. sur Faire battue. J'écoute le sourd bruit régulier du fléau; La jeune lavandière, à genoux, mi-vêtue. Secoue et tord son linge au courant du ruisseau ;

Des femmes, sur le seuil, sont à tisser leur toile, Et les grands portefaix lèvent des sacs de grains ; Un bateau, près du quai, hausse ou baisse sa voile Dont la secousse suit la chanson des marins ;

l rn autre sort du port au lourd effort des rames, Jusqu'au point ou l'on voit son beaupré s ériger Et montrer tout le pont, sur les premières lames ; Alors il part soudain, s'inclinant et léger.

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Les hommes ont un corps vif, alerte et robuste. Les filles au dos droit portent de fermes seins Sur la courbe élégante et souple de leur buste. Et leurs poses toujours forment de beaux dessins.

C'est la beauté qui naît des actes de la vie, Son celle qui s'isole et craint le mouvement, S'élabore de soins, et veut être servie Par l'artifice creux et vain du vêtement.

Qu'on mené vos beautés fameuses sur la grève Ou les filles d'ici dévoilent leur blancheur Pour se jeter au flot joyeux qui les soulevé, Et tu verras quels corps choisira le sculpteur !

Mon œil qui, tu le sais, aime la forme humaine Est plus près du modèle et des sources de l'art Que -dans la large voie où la femme promène Sa démarche factice et l'éclat de son fard.

l 'n petit monde y vit, ni très pauvre, ni riche. Peinant de jour en jour, de l'enfance au déclin ; Les heureux ont leur champ, leur maison, leur péniche. Les autres leur chaumine et leur baril de vin.

// est assez nombreux pour qu'on puisse y voir naître Toutes les passions, leurs fougues, leurs calculs, Celles dont le vouloir a cessé d'être maître, Et celles qu'il nourrit au fond d'obscurs reculs.

Je ne me sens pas seul, je vois moins de visages, Mais je les connais mieux, je les puis lire, et sais Les secrets changements que les divers usages De la vie, inquiets, généreux ou mauvais,

Ont tracés sur des fronts dont j'ai vu la jeunesse : Ceux qu'a mieux modelés l'effort, durcis l'orgueil. Ceux qu'a Jle 'tris le vice, alourdis la paresse, Embellis la candeur ou ravagés le deuil.

Les hommes ne sont pas des passants que devine Un trait de conjecture aussitôt effacé, Des masques qu'un hasard assemble et dissémine, Et que l'esprit ignore après qu'ils ont passé.

J'ai suivi leur histoire, et puis dire le thème Sur lequel le Destin, leurs actes ont écrit Le drame pour les uns, pour d'autres le poème Qui fait briller leur face ou bien qui l'assombrit.

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/:'/ j'en connais dus si qui mènent une vie Brave, humble et haute, avec tant de simplicité Qu'ils ignorent, au bout de la route suivie. Qu'ils ont vécu d'honneur, et semé la boiitc .

Ainsi je lis plus loin dans la nature humaine, Parmi ces pauvres gens que je vois tous les jours. Que toi, dans cette foule innombrable, incertaine. Qui ne t'offre, aux remous heurtés des carrefours,

Que fragments et qu'instants d'un rapide passage, Et, dans l'écoulement d'un tumulte confus. Pousse, montre, reprend, mêle, offusque et dégage Des visages sans nom que tu ne verras plus.

L'œil excité s'amuse à ces jeux de surprise, Mais, tandis qu'il s'en blase il en prend le besoin, En secousses sans fil il éparpille et brise Son désir de voir juste et de voir avec soin.

Combien m'en apprend plus cette vieille qui passe Toujours a la même heure avec son vieil époux : Sur leurs traits familiers et pareils je retrace Tout un passé d'amour que l'âge a laissé doux ;

Ou cet habituel mendiant qui m'apporte

Son visage avili qui fut jadis hautain,

Et son maintien déchu quand, au seuil de la porte,

On lui donne l'obole et le morceau de pain ;

Ou cette jeune femme isolée en son rêve, Dont je sais quel chagrin a creusé les beaux yeux; Ou cet homme au pas brusque, aux mots brefs, qui relève Fers son antique éclat le nom de ses aïeux.

Ainsi, sur tous ces traits pleins de cendre ou de flammes, Je sais ce qui les brûle ou ce qui les éteint ; A travers les regards je discerne des âmes. L'état des volontés et l'œuvre du Destin.

Oui ! Si le Ciel m 'avait créé pour les écrire, Je trouverais ici le drame aux âpres pleurs, La comédie allègre, heureuse de son rire, Et le récit divers qui se plaît aux humeurs,

Mieux qu'en la multitude étrange et toujours neuve Çnd roule un même flot avec un même bruit ; Je connais mon ruisseau. Mais connaît-on unjleuve? Et mon ruisseau contient tout un ciel, comme lui.

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