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Dans la lumière antique

Les poètes ont dit que V Aurore est joyeuse , Lorsque, tenant le jour dans sa main lumineuse , Elle le donne aux deux du clair geste éternel D'oii naissent le froment, les fleurs, les fruits, le miel. L'Aurore n'est pas telle ; elle est pensive et grave : Quand, sous la ténébreuse et massive architrave Qui soutient le fronton étoile de la nuit , Sous le portique noir au fond duquel reluit Le reflet rose et gris de sa robe céleste , Elle s'est avancée à pas lents, elle reste Tout attristée au bord de ce parvis obscur Où naît l'ascension immense de l'azur.

Aussitôt que faillit, des ombres déchirées , La lumière, elle sait que les races navrées

Qui traînent lourdement le dur destin humain ,

Laissant les pleurs d'hier pour les pleurs de demain ,

Par la trêve nocturne un instant soulagées ,

Reprennent leur fatigue et leur peine, infligées

Par le resplendissant et Vinclément retour

Du premier des rayons qui proclament le jour.

C'est le commandement, le signal implacable

Qui ramène le Monde au fardeau qui l'accable.

Tant de milliers de corps qui goûtaient le repos,

Dans les cités, les champs, les bois, le long des flots ,

Se lèvent, fatigués, pour reprendre leur tâche ;

Les bras vont ressaisir les lourds outils, la hache ,

La rame, le marteau, le hoyau, le métier;

Les cous vont se gonfler, les reins vont se ployer,

La sueur va mouiller les fronts et les poitrines ,

Du sommet clair des monts au fond obscur des mines ;

Et les mains s' étendront pour demander leur pain ,

Puisquavec le réveil revient aussi la faim.

Tant de membres meurtris qui dormaient sur leurs claies

Vont sentir s'aviver et s'enflammer leurs plaies ,

Alors que la nuit calme et tendre avait posé

Les huiles de l'oubli sur leur mal apaisé ;

Dans les chairs et les os, le feu des maladies

Va s'animer soudain en secrets incendies ;

LE LIVRE GEORGIQUE.

Tant de milliers de fronts que calmait le sommeil , Dès quils seront touchés du premier trait vermeil , En même temps que vont se réveiller les ruches , Vont s'emplir de projets, d'ambitions, d'embûches ; Les pleurs que le sommeil gardait sous les yeux clos Sur les traits anxieux vont recouler à flots ; Les coins pacifiés et détendus des bouches Font reprendre leurs plis angoissés ou farouches , Et le jour redoutable, entrant dans les regards, Y mettra des reflets douloureux et hagards ; Grâce à lui le candide azur des yeux perfides Va retrouver sa force ; et les lèvres splendides Redeviendront l'appât et l'instrument de cœurs Dont les ombres avaient aboli les noirceurs -, Partout va s'éveiller l'immense émoi du monde. Et le gémissement de souffrance qui gronde Sur l'ahan de labeurs dont il semble sortir; L'homme va, de nouveau, convoiter et haïr.

Aussi l'Aurore hésite à soulever ses voiles. Et, laissant s'attarder la clarté des étoiles, Garde sa lampe d'or sous son manteau pourpré ! Lentement, à la fin, elle l'ouvre à regret.

Et de ses roses bras, de ses bras de lumière ,

Lève le globe ardent qui réveille la terre.

Dans le ciel ténébreux la splendeur a bondi ,

Et, sous le clair azur d'un seul coup agrandi ,

Où les signes d'argent des astres s'engloutissent ,

Hors des sombres vapeurs qui s'affaissent, surgissent

Les hauts monts cuirassés de leurs glaciers d'argent ,

Leurs ruisseaux embrumés, leurs flancs au vert changeant.

Les fluctuantes mers de blancs vaisseaux semées ,

Les coteaux dont le faite est voilé de fumées ,

Les temples sur leur roc, les camps aux droits remparts

Où l'emblème s'allume au haut des étendards ,

Les cités dans l'orgueil arrogant de leurs dômes ,

Les villages craintifs, accroupis sous leurs chaumes ,

Les labours bruns, les prés au bétail tacheté ;

Le monde entier paraît, vers la vie exalté ,

Et de mille couleurs s'anime et se colore.

Mais tout est ruisselant des larmes de l'Aurore.

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