LE DERNIER OLIVIER
à Emile Legouis.
Les anciens oliviers qui peuplaient la vallée, Fière d'eux autrefois, aujourd'hui désolée , Les anciens oliviers dont vivaient les moulins Aujourd'hui lézardés en leurs muets déclins , Sont tombés un par un, sans merci, sans relâche , Arrachés par la bêche, abattus par la Imche. Bien que leurs vastes troncs fussent distants entfeux Leurs dômes se toucliaient ; leur feuillage orgueilleux. Remué tout entier au même coup de brise , D'une ondulation glauque, argentée et grise , Étendait jusqu'aux monts son grand flot continu. Sous leur dais imposant on se croyait perdu. Tant l'ombre lumineuse était élyséenne.
Dans la majesté claire, hellénique et sereine ,
La radieuse paix d'un ancien bois sacré , Et Von cherchait V autel par leurs troncs entouré. Ils ont disparu tous, et d'année en année Tombait, avec grandeur, leur race condamnée.
Un seul restait debout, le plus vaste d'entreux , Le plus haut, le plus vieux, le plus majestueux , Et son isolement le graiidissait encore. En son ample ramure il paraissait enclore Ldme de l'ancien bois réfugiée en lui.
Le grossier paysan, encor qu'il eût détruit La richesse du val et sa longue parure , Devant le dernier crime et la dernière injure Était pris d'une obscure et vague piété , Et l'antique olivier fut longtemps respecté. Mais arriva le jour où le fermier avare Donna l'ordre brutal, sacrilège et barbare.
De la forêt profonde où leur labeur sans fin Abat, pour les grands flots, le chêne et le sapin , Il vint des bûcherons qui, les serpes aux hanches, Et les crampons aux pieds, grimpèrent dans les branches Parmi les cris d'oiseaux qui dispersaient leur vol, Les branchages coupés tombèrent sur le sol,
LE LIVRE GEORGIQUE.
Gisant avec un air d'épave et de naufrage ;
Et l'arbi'e dégarni, que son léger feuillage
Séculaire quittait pour la première fois ,
^Révéla la beauté de structure et de bois
Dont les arbres du Nord, chaque année, ennoblissent.
Quand hors des frondaisons caduques ils surgissent.
Les aspects pluvieux de leur long ciel d'hiver.
Mais son corps gigantesque au port auguste et fier ,
Privé du fin contour des dernières ramures ,
Heurtait le bleu du ciel en trop brusques cassures ,
Et l'on sentait déjà qu'il était mutilé.
Le néfaste travail jusqu'à présent celé
Apparut-, on put voir à leur sombre besogne
Les bûcherons pendus ; de la liache qui cogne
Sur les maîtres rameaux on put voir les dégâts ,
Et sous chacun des coups jaillir les blancs éclats.
Un craquement gémit., puis un long bruit de chute
Qu'un écho jusqu'alors ignoré répercute ,
Puis d'autres craqueynents de détresse et d'effort ,
Le cri du bois souffrant qui s'arrache et se tord
Aux profonds nœuds vitaux où le tronc tient les branches.
Et des fracas pareils à ceux des avalanches ,
Qiiand les rameaux géants croulaient sur le terrain,
Dont chacun eût pu faire un arbre du chemin.
Alors les bûcherons redescendus à terre, Appuyant au tronc nu le geste qui desserre Les crampons, instrument de leur métier hardi , Partirent, incertains, de leur pas engourdi. En chantant pesamment une chanson légère. Et l'arbre dévasté demeura solitaire , Dans le doux clair de lune et sous le ciel profond Dressant tragiquement et noblement son front. Comme un géant parmi les débris de ses armes ; Et les mo?its étaient pleins de Dryades en larmes.
Puis vinrent les scieurs au geste balancé ,
Couple lent et muet ; sur Vécorce tracé
Un cercle blanc marqua l'endroit de la morsure,
Et la scie enfonça sa lente déchirure.
Son allée et venue incessante versait
Deux jets blancs de sciure, et chacun s'amassait
En tas à l'un des bouts de son mouvement double.
Parfois l'un des scieurs disait d'une voix trouble :
« Halte ! » et tous deux buvaient, sans échanger un mot,
A la même bouteille, en levant le goulot.
Puis ils recommençaient. Ainsi que des insectes
Collés obstinément à leurs œuvres abjectes ,
D'un travail invisible ils dévoraient le tronc , Laissant, comme eux, tomber un bois réduit en son. Lorsque la longue scie enfoncée et perdue , A chacun de ses bouts avec peine aperçue Dans le balancement de son trait alterné , Ayant traîtreusement en cercle cheminé , Du vieil arbre stotque eut atteint les entrailles , Le côté fut marqué par de larges e?itailles Par lequel devait choir le géant ébranlé. Aux cordes qui pendaient du faite mutilé S'attela tout un peuple, et la rumeur rustique , S' unissant à la fin en rauque râle loiique , Sur les câbles tendus rythma le même effort. Le grand arbre oscilla, si faiblement d'abord Qu'on était incertaiyi s'il sentait leur secousse ; Une oscillation encor légère et douce Apparut mieux aux yeux, puis, en s' élargissant , En faisant croître en elle un sourd bruit gémissant Fut un balancement plein d'angoisse et d'attente ; On vit, dans un instant solennel d'épouvante , Le grand arbre éperdu qui semblait clianceler ; Et, dans un craquement puissant qui fit trembler Les monts environnants jusqu'à leur cime altière , S'inclinant lentement, il tomba sur la terre.
Tout le vallon frémit d'un profond grondement. Les paysans muets, sentayit confusément Qu'ils venaient de détruire un être irréparable , Demeuraient interdits, tels qu'un groupe coupable. Une honte, un regret et un respect obscurs Apparaissaient aux plis de leurs visages durs , Et leur troupe, à travers les rocs et les broussailles , S' éloigna gravement , comme à des funérailles. Alors, les deux scieurs partirent à leur tour, Portant à deux leur scie avec un geste lourd ; Et disparut, avec leur couple taciturne, Sa ployante lueur dans le sentier nocturne. Dans le doux clair de lune et sous le ciel profond , Funèbrement gisait l'immensité du tronc , Et dans les monts, mêlés aux plaintes des cascades , On entendit, la nuit, les sanglots des Dryades.
Le suprême attentat manquait pour accomplir Le crime : dans le sol qu'on voulait lui ravir La souche encor restait, la grande nourricière , Celle qui s' en fonçant avait conquis la terre, Contournant les rochers ou les brisant parfois De ses multiples bras , plus subtils que des doigts ,
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Plus forts que des leviers, par de longs stratagèmes
Plus patients encor que les rochers eux-mêmes ,
Par des efforts égaux aux effets d'un torrent ,
Écartant, entrouvant l'obstacle, ou l'entourant.
Contente de sentir vers la pure lumière
Monter son œuvre obscure et devenir altière.
De jour en jour, pendant des siècles, elle a su
Propager, sous le sol, son gain inaperçu.
Pour prendre aux profondeurs et chercher sur l'espace
Les sucs mystérieux par qui la sève passe
— Quand les tièdes saisons, balançant leur retour,
En leur rythme annuel l'attirent vers le jour. —
Du cœur serré de l'arbre à sa rugueuse écorce.
Donne aux feuilles leur grâce, aux brancluiges leur force.
Et sécluippe en bourgeons, en floraisons, en fruits.
Sur sa coupure frai cke encore étaient traduits^
En cercles successifs qui comptent les années ,
Des dges dans lesquels tenaient les destinées
De peuples dont l'histoire est tm orgueil humain ;
Les annales du dur et fer vouloir romain
Auraient pu. dans ces ronds de siècles, être inscrites.
Une ferme eut été ceinte par les limites
Du sol qu'elle avait pris en ses puissants réseaux ;
Elle touchait aux lieux profonds où sont les eaux
Que vont chercher les puits, et d'où montent les sources. Ainsi suffisait-elle aux constantes ressources Qu'il fallait au grand arbre égal à tout un bois, Pour qu'il fût toujours vert et toujours plein de voix.
Et les hommes venaient maintenant pour lui prendre Ce bien quelle a conquis et quelle a su défendre ! Savent-ils qu'ils devront, pour pouvoir l'arracher, A travers dix terrains mélangés de rocher, Par un travail profond comme celui des mines. Découvrir les serpents tordus de ses racines } Multipliés et forts, ils ont glissé partout ; Jusqu'où pénètrent-ils} Le vieil arbre debout hJ' étendait pas son ombre aussi loin qu'ils s'étendent. Et montait dans les airs moins haut qu'ils ne descendent Dans la tenace argile et les veines des rocs. Il faudra soulever, fendre ou briser des blocs. Rejeter glaise et sable en une vaste enceinte , Avant de mettre à nu ses bras noirs dont l'étreinte Est partout dans la glèbe énorme quelle unit; Dans leurs enlacements avec le dur granit. Il faudra les couper, par tronçons, à la hache ; Il faudra que le pic les torde et les arrache ; Ijz pioche et la bêche, en leurs détours profonds. Les suivront jusqu'où l'eau sourd parmi les limons.
La lutte était facile avec les rameaux libres ;
Par ses milliers de nœuds et ses millions de fibres .
Comme elle a résisté contre les ouragans,
Les déluges, les gels, les passages des ans.
Contre l'effort humain résistera la souche,
L antique souche obscure, obstitiée, et farouche.
Et, durant de longs jours, des hommes aux bras nus Des pillages lointains jusqu ici sont venus. Lorsque le frais matin pleure encor sur les saules, Lis arrivaient, courbant leurs robustes épaules Sous les masses de fer et sous les coins d'acier. Jusqu'à riieure où le soir obscurcit le sentier Qui gravit la colline entre les ?'ocs de schistes , Les touffes de genêts et les buisso?is de cistes , On entendait les coups d'un labeur scélérat. Entourés d'un impie et lugubre dégât , Lis frappaient, ils fendaient, ils essayaient de fendre Le vieux bois dur , toujours vaillant à se défendre , Et dans lequel l'acier se refusait d'entrer. Quand, à force d'ahans, ils pouvaient arracher Un tronçon dense et dur comme du vieil ivoire , Lis s'essuyaient le front de ce succès sans gloire , Lm sueur attachait la chemise à leur dos , Et , les mains sur leur masse, ils prenaient un repos.
Tout le jour, acharnés à leur tache néfaste ,
Saisis de la fureur de l'homme qui dévaste ,
Ils levaient et baissaient leurs lourds marteaux de fer,
Geignant pour enfoncer dans le bois entr ouvert
Le coin qui, sous leurs coups, demeurait immobile.
Souvent, découragés d'un labeur inutile ,
Ils laissaient, à la nuit, le coin pris et coincé ,
Pour tenter, au matin et d'un bras moins lassé ,
De desserrer l'étreinte et d'ouvrir la blessure.
Sous cet assaut constant, la vieille souche dure ,
Soit en menus fragments un à un arrachés ,
Soit en gros blocs massifs qui n'étaient plus touchés
Tant ils déconcertaient encor des coups sans nombre ,
Sur un arpent entier étendant son décombre ,
La vieille souche enfin fut rompue en morceaux.
Ayant dressé ces bois par meules, par monceaux
Capables de nourrir les bivouacs d'une armée ,
Etonnés définir leur tache accoutumée ,
Les ouvriers, un soir, rassemblant leurs outils
Par ce rude combat émoussés et gauchis ,
S'en allèrent courbés sur la route incolore ,
Pour ne plus revenir à la prochaine aurore.
Dans le pur clair de lune et sous le ciel profond.
Le val semblait fendu par un tombeau sans fond;
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El du pied du grand mont à ses cimes lointaines , Les Dryades pleuraient dans les pleurs des fontaines.
Les pesants chdriots de six bœufs attelés , Sur les chemins pour eux raffermis et comblés , Emportèrent longtemps, d'un incessant voyage. Les restes du vieil arbre ancestral que V orage , Pendant près de mille ans, n avait pas abattu; Et le dernier écho de son trépas s'est tu. Ll ne reste de lui qu'une fosse béante , Un cirque dévasté dont l'enceinte géante Est parsemée encor de fragments et d'éclats ; Le vallon dépouillé par les hommes ingrats N'est plus qu'un terrain nu, sans souvenirs et fruste; Les oiseaux sont partis ; et le vieux bois auguste Où, des siècles, la bowie olive avait mûri , Le vieux bois d'oliviers tout entier a péri.
Sur leur domaine antique on va playiter des vignes. Déjà les droits labours ont commencé les lignes Oii doit verdir le pampre et mûrir le raisin ; Et les hottes de bois viendront chercher le vin Où les paniers d'osier venaient récolter l'huile , L'huile, sœur du froment, et dont le corps agile
Doit s'oindre pour lutter, nager ou travailler.
Les vendangeurs bruyants viendront enfutailler
Le flot pourpre et fumant de leur fougueux breuvage ,
Sur ce sol où jadis l'olive sobre et sage ,
Pour les rudes aïeux qui buvaient l'eau du ciel ,
Emplissait , de son flot doré comme le miel ,
La jarre, aux pieds des dieux, au foyer adossée.
Minerve , de ces lieux , par Bacchus est chassée.
Et qui sait quels excès, quels coléreux débats
Où se jette l'injure et se lève le bras ,
Quels mornes soirs d'ivresse, et quelles nuits infâmes ,
Quelles pâleurs d'enfants, quelles frayeurs de femmes,
Quels longs jours dégradés, encroûtés de torpeur ,
Où crèvent des instants de crime et de fureur ,
Et quels destins déchus jusqu'aux fins qui délirant,
Naîtront de ce vallon d'où si longtemps sortirent.
Pour des hommes meilleurs que leur postérité ,
La force, la sagesse et la longévité !