‹ Dans la lumière antiqueChapitre 10 sur 41 · LE LIVRE GÉORGIQUE · texte numérisé non relu

LE LIVRE GÉORGIQUE

Laisse là ton ouprage et mppivche ta chaise , Femme, c'est le moment de goiiter un peu cVaise ; Avec SCS soins divers la journée est finie : Mais ta main est toujours active et s'ingénie A créer du travail. O la méchafite tête ! Depuis combien de temps faut-il que je t'arrête , Et me fdche à demi pour que tu te reposes ? Ce fut toujours ainsi. Jadis tes lèvres roses Souriaient de laisser yna bouche impatiente. Mais que tu savais faire oublier mon attente , Quand tu venais en un poser sur mon épaule Ta tête caresseuse ! — Hélas ! quand il nous frôle , Le Temps, nous ignorons son travail insensible ; Pourtant quelle œuvre il fait de son toucher paisible ! Quel couple était plus fier et vailla?it que le nôtre? Nous voici maintenant, deux vieux, Tun près de l'autre Et nous ne joigno?îs plus que nos deux mains ridées ! Mais il n'a pu toucher nos âmes accordées Dans leur harmonieuse et constante tendresse ; S'il nest rien en nos corps qu'il n'altère et ne blesse , O chère femme aimée, il n'a fait que la rendre Plus profonde, d'année en année, et plus tendre ! Car nous ?ious chérissons de toute notre vie , Et nous redescendons la colline gravie

En nous possédant mieux que quand nous la montâmes ; Nos cœurs, quand ils donnaien ta nos regards leurs flamme s. Étaient moins confondus que sous nos têtes grises ! Tu pleures ? douce amie ! Ah ! les chères surprises De ces yeux tout à coup humides ! tu les gardes Aussi promptes toujours ! Je veux que tu regardes Ton vieil homme, au travers de ces larmes aimées! Tu souris ? — Et voilà les braises consumées ; La cendre a profité de mon long bavardage Pour prendre du terrain, et pousser son bornage Jusqu'au bout des chenets ; gagneuse opiniâtre, Elle a couvert la flamme y elle occupe tout Vâtre y Et nous dit maintenant qu'il faut quitter la place . C'est l'heure de dormir! Lève toi, femme ! Embrasse Ton vieil époux, ton vieux compagnon, ton fidèle Et ton reconnaissant ami. L*dge qui gèle Le sang y et qui blanchit nos tempes sous sa neige, Ne saurait approcher de ce cœur que protège Un long amour, un long respect, et la jeunesse De tant de jours plus doux encor que leur promesse !

Allo?îs ! — Je m'en vais voir si la barre est posée Toi, remets un peu d'huile à la lampe épuisée ;

Fais silence un instant! Le mouton bêle encore;

De quelle voix plaintive et tremblante il implore !

Ne te semble-t-il pas plus pjvche du village ?

Si l'un des chiens pouvait l entendre, ils feraient rage

Tant que ce lourd butor de bej'ger se réveille ,

// se met, pour dormir, des cailloux dans V oreille !

Écoute ! un aboiement l — O Pan, vieux dieu, brave homme

Demain, outre ton tas d'olives et ta pomme ,

Je te promets la plus désirable des pèches

Qui rougissent mon mur, et plusienn figues fraîches ,

Mises, pour f honorer par un don plus insigne .

Dans un panier d'osier sur des feuilles de vig?2e.

VERGENTIBUS ANNIS.

à Emile Thomas.

Une vigne, entourant la porte et la fenétrr , Suspend le long du toit des grappes d'un bleu noir; La maisonnette est humble ainsi que l'est son maître Du banc de marbre brut où la fraîcheur du soir

L amène après le poids de la chaude journée.

Il voit son jardinet dont le terme est atteint

Par ï ombre que répand la basse cheminée ,

Quand descend derrière elle un soleil presque éteint.

Il parcourt d'un coup d'œil son domaine modeste : Deux rangs d'arbres fruitiers, un bosquet de lilas , Quelques carrés de fleurs ; il a cédé le reste Aux légumes qu il faut à ses sobres repas.

LE LIVRE GÉORGIQUE. Sy

^our donner aux oiseaux, lorsque viendra la neige , l sème dans un coin quelques pieds de maïs ; 7 le bout du ja?'din, qu'un ruisselet protège, e ferme d'un rideau de roseaux et d'iris.

^ans ce modique arpent qu'il cultive lui-même , l repique ses fleurs, il taille ses poiriers , 7, dans l'ordre des mois, il bêche, fume et sème on étroit potager bordé de groseilliers.

^arfois, dans l'eau courante il surprend une truite , Jne anguille, les soirs lourds d'orage attendu ; 'd, plus souvent , un banc de clairs goujons invite ^on filet toujours prêt, à sa perche pendu.

a table ne connaît, hors ces festins de pêche , hte le lait, que les œufs, les légumes, les fiants, oit frais cueillis, soit ceux que pour l'hiver on sèche e clairet de l'année, et l'eau fraîche du puits.

l vit dans la facile et la calme routine

')€ jours qu'altère seul le détail des saisons ,

n sachant qu'il est vieux, et que l'heure est voisine

)ù tout sera brûlé de ses derniers tisons.

Et pourtant son regard semble toujours attendre Quelque chose de neuf, de plaisant ou de beau ; Son esprit a gardé la jeune soif d'apprendre , Son front a toujours l'air d'être auprès d'un flambeau

Il lit les vieux auteurs de sagesse compacte Dont le sens dru nourrit les siècles successif s , Qui, dans quelques mots forts, ont mis l'aspect de Tacï L'ombre des résidtats, la sève des motifs.

Il dit qu'il peut tenir, sur r étroite tablette Auprès de son foyer accrochée à son mur^ Tous les écrits humains dignes quon les transmette , Tout ce qui fut pensé de puissant et de pur.

Et lui-même il écrit à sa petite table, Sur laquelle est toujours un vase avec des fleurs ; Non qu'il croie achever quelque page durable Où vivraient apr'ès lui son rêve et ses ferveurs.

Mais il trouve une joie à sentir sa pensée , Amenée et contrainte à la forme du mot , Prendre cœur et conseil sur la beauté fixée Dans les écrits parfaits dont il est le dévot.

On sait qu'il a jadis guidé des assemblées. Où son savoir parlait dans un verbe puissant , Et qu'il eût la fortune, en des heures troublées , De sauver son pays d'un péril menaçant.

Mais on dit que, plus tard, la multitude ingrate Dont l'âme sans honneur a toujours préféré Au sage qui la sert l'imposteur qui la flatte , Avait jeté l'outrage à son nom dénigré.

U ne parle jamais des sommets de sa vie, U montre seidement un mépris irrité Pour les cités sans ordre, oii le pouvoir dévie Entre le despotisme et la servilité.

On dit aussi qu'il a chéri dans la souffrance , Et nourri des regrets qui l'ont fait vivre seul ; Mais sa lèvre vivante a le mêtne silence Que celui quelle aura sous les plis du linceul.

U semble, en arrivant dans sa pauvre retraite , Avoir fermé sur tout les portes du passé , Et n' avoir apporté qu'une dme satisfaite De vivre dans V oubli de ce qu'elle a laissé.

// est bon pour chacun ; son grave et fin sourire Accueille le voisin, le pauvre, l'écolier , Ety sans paraître voir le respect qu'il inspire , Il a pour tous son ton courtois et familier.

Il n'a point d'autre ami qu'un grand chien de montagne

Oui marche à ses côtés, le nez près de sa main , Et, dans ses moindres pas, noblement l'accompagne D'un bel œil attristé qui semble presque humain.

Et trois fois chaque jour quand il vient à sa porte , L'enveloppant de vols et de chansons , accourt Pour prendre dans sa main les miettes qu'il apporte , L'essaim des oiselets des arbres d'alentour.

Ainsi vit-il heureux, ou résigné, mais sage , Achevant, d'un regard ni craintif, ni pressé , Les derniers mots au bas de la dernih'e page Du livre où son destin divers était tracé.

LE LIVRE GEORGIQUE. 4I

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