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LE VIEUX POETE

à Théodore Barrois.

Dans r orgueil de leur vie en fleur et de leur gloire.

Les poètes, de qui la chevelure noire

Se ceignait d'un bandeau de feuilles de laurier ,

Leurs lyres à la main, debout près d'un pilier.

Formaient un groupe jeune ^ heureux et magnifique.

Ils venaient de tenter dans un combat lyrique

Dont le noble sujet leur était proposé.

Avec leur pi^ompte audace et d'un cœur embrasé.

L'éloge de la Muse, et selon leur génie,

Ils lavaient, tour à tour, invoquée et bénie,

D'un effort éloquent, plus puissant ou plus doux!

Tous l'avaient, avec art, glorifiée, et tous

Des dons quelle répand avaient su rendre grâce.

Leur récente ferveur illuminait leur face.

Leurs yeux brillaient, leurs doigts étaient encor tremblants

D'avoir frappé la lyre où se rythmaient leurs chants;

Ils se félicitaient entreux, dans un échange

De propos amicaux tout chargés de louange.

Ils avaient dit — certains avec un bel éclat — Que la Muse au front pur n a point un cœur ingrat Pour le mortel heureux qui lui donne sa vie; Outre quelle promet, sur la cime gravie , Le rameau sans hiver qui protège les fronts. Elle répafîd sur nous , en beaux gestes féconds , Les trésors, les honneurs ; par elle les poètes Sont aimés par le peuple, honorés dans les fêtes. Renommés par le monde, et les égaux des rois ; Ils sont puissants ; ils font des trésors de leurs voix. C'est qu'ils donnent la gloire en la titrant d'eux-mêmes. Et de leur verbe d'or sont les seuls diadèmes Par qui les noms sont saufs des ténèbres du Temps. Par eux seuls les exploits humains sont éclatants, Agamemnon ne vit que dans les vers d'Homère, Ceux qu'ils ont négligés sont ignorés sous terre, La gloire des héros repose entre leurs mains ; Leurs chants sont des flambeaux sur les obscurs chemins

LE LIVRE D APOLLON

Oîd, du présent fuyant, mènent à d'autres âges. Dans leur seule clarté paraissent les images Dont la suite a formé l'histoire et ses leçons ; L'espace entr'eux n'est rien que vides horizons. C'est ainsi qu'il cotivient que les chefs, les monarques. Et les vainqueurs aux Jeux, — s'ils veulent, quatid les Parqties De leurs sombres ciseaux auront tranché leurs jours. Survivre encor dans leurs hauts faits ou leurs a>nours, — A prix d'or ou d'honneurs, obtiennent des poètes Que les hommes futurs connaissent leurs conquêtes. Leurs vertus ou leur force, et conservent leur nom. Sans les chants, tout périt, s'efforidre et se corrompt. « O Muse, disaient-ils, ô Muse généreuse , » Que l'hymne au large vol ou Iode somptueuse » Rend propice, sois nous secourable, entends nous , » Daigne vers nous baisser ton œil puissant et doux, » Guide nos jeunes chars, fais qu'ils tournent la borne, » Conduis les jusqu'au but audacieux qui s'orne » Du prix de la victoire ; à notre neuve ardeur » Accorde le succès, la fortune et l'honneur l ». Des applaudissements avaient rempli la salle , Que des transports nouveaux enflaient par intervalle ; Ils en paraissaient fiers, comme d'un premier don Par qui la Muse auguste à leur espoir répond.

Parmi la foule était assis un vieux poète :

Il n'était point de ceux dont la lyre s'achète

Pour proclamer un nom dans les âges futurs ;

Soit parce que ses chants étaient restés obscurs.

Ou fussent oubliés, bien qu'admirés naguère.

Dans un temps plus épris de bronze et plus austère.

Il avait écouté, les yeux clos, le front bas.

Son manteau de drap brun ramené sur ses bras ,

Ces jeunes gens chanter leurs vœux et leur prière.

On aurait vu peut-être un pleur à sa paupière.

Si quelqu'un eût tourné ses yeux vers l'inconnu.

Lorsque le puissant bruit approbateur se tut.

Se levant droit: « Je veux aussi chanter la Muse,

Dit-il, et, si la voix me manque, qu'on excuse

« Un vieillard dont l'accent fut plus sûr autrefois! t

Rejetant son manteau sur le siège de bois.

Il marcha vers l'espace ouvert et libre, au centre

De la salle, à l'endroit où se place le chantre.

D'où se répand partout le son mieux dispersé.

Et la limite en est un grand cercle exhaussé

Sur le pavé de marbre, autour de la colonne

Qui porte un Apollon tenant une couronne !

Il n'était pas troublé, son pas était certain.

Son visage ridé restait ferme et hautain,

Son port aisé pouvait dominer ou séduire.

On vit que dans ses mains il portait une lyre ;

Les cornes n avaient plus quun reste d'or terni.

L'ivoire trop usé des clefs était jauni,

La guirlande du joug était presque effacée ,

L'écaillé, par le bras si longtemps caressée.

Mince et lisse n'avait qu'un reste de dessins.

L'instrument, fait selon les modèles anciens ,

Etait étroit, l'espace à quoi la voix s'accorde

N'allait point au delà de la sixième corde !

Mais lorsque le vieillard, le front d'abord petiché.

Comme pour le sortir d'un sommeil l'eut touché.

Il en tira d'abord des sons simples et justes.

Si larges et si purs, si pleins et si robustes.

Si noblement et si gravement séparés ,

Qu'ils étaient, par eux seuls, dignes d'être admirés.

Puis, les liant entr'eux en éveils plus rapides.

Il donna des accords si francs et si solides.

Unis d'une si forte et libre affinité.

Mais si riches aussi dans leur simplicité.

Quih comblaient, par delà le désir de V oreille , Cet arrière-désir qui quelquefois y veille. Lorsque le plaisir même excite le souhait D'un plaisir plus sublime encore et plus parfait. Telle était leur ampleur avec leur plénitude ! Puis, un chant, peu à peu, sortit de ce prélude. Simple et souple, sévère et doux en même temps. Sobre dans ses moyens, toujours nouveau d'accents. D'une simplicité si fertile en ressources Qu'en chaque note était la richesse de sources Sans nombre où Von sentait quHl aurait pu puiser ; Austère et, par instants, tout prêt à s'embraser. Très pur dans son dessin et sa forme un peu nue. Et pénétré pourtant d'une ardeur contetiue Qui montrait le sommet de son élan profond. La mélodie était prise au franc cœur du son. Où il est sain et plein, dans les belles limites De charme et de santé, non pas dans ces poursuites Où, pour devenir rare, il devient trop aigu. Trop bas ; elle savait, dans ce champ exigu , Dérouler des grandeurs, des douceurs infinies. Et leur dojiner encore un soutien d'harmonies Dont la beauté semblait un écho de la leur. L'éclat semblait chétif et frivole et trompeur

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Des mitres instruments ; leur recherche futile

D'effet trop grandiose ou de grâce subtile.

Leur chant ambitieux, trop tendu par l'effort,

Paraissait pauvre et courte auprès de ce chant fort,

Naturel, généreux dans sa promesse sûre.

Comblant, sans rien laisser déborder, la mesure

Du cœur, et^ de son vase étroit mais enchanté ^

Versant une puissante essence de beauté

Dont chaque goutte était le suc de fleurs nombreuses.

Comme tous les parfums de plaines spacieuses

S'exilaient concentrés d'un flacon de cristal.

De sa lyre sortait un parfum musical

Qui contenait les longs espaces mélodiques

Où d'autres, dispersés, vont cueillir leurs cantiques.

Tenant pour plus exquis ce qui n'est qii'i?icomplet.

Et croyant la couleur moins riche qu'un reflet.

On pensait à celui qui, sûr de ses richesses.

Ouvre tout simplement sa main faite aux largesses

Qii'il sait répandre avec un maintien mesuré.

Quand un autre a besoin d'un long effort outré ,

Pour peu d'effet; des deux, c'est l'homme au plus grand geste

Qui donne moins; et plus, l'homme au geste modeste.

Et qu'il soit de l'oreille ou qu'il soit du regard,

Là gît la différence entre deux formes d'art.

C'était dans les six fils de cette pauvre lyre Qu habitait le plus large et le plus beau délire!

Et son chant mettait l'âme en état éternel. Où chaque sentiment devient sublime et tel Que noies l'éprouverions, si l'homme était un être Capable des grandeurs qui ne font qu'apparaître Dans son cœur qui ne peut que des instants divins. Portant les profondeurs cosmiques des instincts Dans les hauteurs du rêve éthéré, la Musique Hausse nos passions jusqu'à l'ordre rythmique, Et, laissant l'accident de l'être fugitif. Transforme en idéal l'obscur fond primitif; Et, dépouillé de nous, notre émoi se module En haute, universelle, éternelle formule. Qui , gardant néanmoins l'attache du désir. Reste source d'attrait, de charme et de plaisir ! Tandis que le vieillard jouait, tout l'auditoire S'accordait lentement à des abords de gloire ; Il devenait plus grave et digne d'écouter Ce chant toujours plus haut et qu'il sentait monter. Digne d'accompagner vers les plus pures cimes Le maître cheminant dans des choses sublimes.

Lui, semblait oublier qu'il fût au milieu d'eux;

Sa lyre, obéissante au choc des doigts nerveux,

Sonnait, pleurait, priait, était superbe ou tendre.

On croyait, à travers sa mélodie, entendre.

Les ynoments les plus grands d'une vie évoqués :

Des désirs poursuivis, des espoirs abdiqués.

Des travaux, des combats, des tendresses suaves,

Des amours pleins d'orage, et d'autres purs et graves.

Des découragements et des efforts repris.

Des indignations, des courroux, des mépris.

Des deuils et des adieux, des souvenirs d'idylles,

Et les braves fiertés de tristesses viriles.

Et, pour les couronner — comme un beau soir qui clôt

Un long jour orageux, en jetant sur le flot,

De For qui, pur et doux, le calme et l'illumine, —

Parut l'apaisement par lequel se termine

Tout destin assez haut pour dominer enfin

Des regards du couchant son tumulte incertain.

Ainsi, diversement, allait sa mélodie.

Menant vers les sommets d'une vie agrandie Par la beauté du chant auquel elle donnait Ses thèmes, et l'accent qui les passionnait, Et la hauteur qui porte un cri jusqu'au symbole.

Le grand vieillard ri avait point dit une parole. Au moment où le son de sa lyre cessait, Dans l'admiration des auditeurs naissait Un peu d'étonnement, de surprise confuse, Qu'il parût oublier l'éloge de la Muse Pour lequel il s'était levé d'au milieu d'eux. Le silence et l'attente étaient respectueux. Comme s'il avait fait de sa vie une base Sur laquelle placer plus hautement le vase Qui contiendrait l'encens et la louange offerts A Celle dont les yeux héroïques et fiers Avaient guidé ses pas dans leur âpre montée. Il reprit, sur la lyre un instant arrêtée. Des accords plus sereins et presque triomphaux. Sur lesquels, cette fois, il prononça des mots.

O Muse ! vois, ma vie approche de son terme !

Les ans, par qui je vais courbé, sont épuisés !

La source d'où tes chants coulaient en moi se ferme !

Ma lyre va se taire entre mes doigts usés!

Ma voix, pour répéter les sons d'or , n'est plus ferme l

m: I ivre D APOLLON.

O Muse ! nous allons ?ious sépare?' bientôt ; Toi, tu pas demeurer dans la douce Imnière, Où le Matin d'argent lance son javelot Contre la sombre ?îuit ; moi, Je rais au mystère Des bords où l'asphodèle est unie au pavot

Avant de nous quitter reçois ma gratitude :

Tu m'as donné des ans pleins d'émerveillements,

La ressource et la joie austère de l'étude.

Des consolations qui domptaient mes tourments.

Des heures où j'ai pu toucher la certitude.

L'amour qui nous fait croire aux autres plus qu'à nous,

La bonté qui nous mène au delà de nous mêmes,

La pitié qui nous met au dessus des dégoûts.

Le rêve qui devine au delà des problèmes,

La fierté qui nous tient plus hnut que tous les coups.

Par toi, j'ai travaillé dans V espoir et la joie.

Grâce à toi, j'ai vieilli comme un fruit devient mûr.

Dans ce monde où chacun se saisit d'une proie

J'ai gardé ma main pauvre et mon cœur presque pur.

Tu me fus le soutien, la lumière et la voie.

Par toi, j'ai méprisé richesses et trésors. Creux semblants de pouvoir qui de nos jours s'emparent. Faux gages de loisirs qui nous chargent d'efforts, Vides aspects d'honneur où nos cœurs se déparent. Vains moyens de bien-être où s'énervent nos corps.

Par toi , j'ai préservé la grâce et le sourire De celle qui fut chère à ma jeune saison , Et vivra longuement, dans l'émoi de la lyre. Mon amour tendre et pur, mélangé de raison. Alors qu'auront croulé le marbre et le porphyre.

J'agenouille à tes pieds ce vieux corps tout voûté. J'incline sous ta main ce vieux front lourd de neige Toi qui m'accordas plus que je n'ai mérité. Toi qui promets à ceux que ton regard protège Le rameau toujours vert et l'immortalité!

// ne dit rien de plus, mais sa simple parole Cessa dans un silence où l'abeille qui vole Pouvait faire écouter son tournoiment léger. Il se tint à genoux un instant, sans bouger,

Comme continuant une prière intime, Trop profonde, à la fois, pour la voix et sublime. Et tous avaient compris quil se passait en lui, Dans ce grand cœur naïf si proche de sa nuit. Quelque chose de saint, comme dans la lumière Qui, loin de l'œil profane, au fond d'un sanctuaire Est faite de jour pur et de V ombre d'un Dieu; Et, seul, il semblait faire un temple de ce lieu.

Quand il se releva pour regagner sa place y Un rayon de sublime extase sur sa face. Et des larmes d'adieu dans ses yeux obscurcis. Tous se tinrent debout tant qu'il se fût assis ; Son siège, tout à l'heure humble et sans préséance , Apparut, à présent, haut de sa contenance. Anobli de son grave et de son grand aspect. Un applaudissement, timide de respect.

S'éleva, puis se tut. Et les jeunes poètes Vinrent mettre à ses pieds les lauriers de leurs têtes.

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