‹ Dans la lumière; roman contemporainChapitre 12 sur 12 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES CLOCHES DANS LA NUiT

— Norade, je t'en supplie, tes lèvres, tes lèvres... Dans la nuit épouvantable où je suis, il n'y a que cela qui me soulage, qui me donne la force de vivre ! »

L'aveugle était couché et tendait les bras, comme les petits enfants qui désirent passionnément quelque chose. Sa mère l'avait fortement parfumé à l'eau de Cologne. Les draps étaient blancs. Un bandeau blanc recouvrait les yeux morts. La chambre était arrangée pour les soins, ainsi qu'à l'ambulance d'Everjon, et la jeune et belle Provençale, auprès de son cousin fou de ténèbres et d'amour, avait repris son costume blanc d'infirmière. Il y avait cinq jours qu'elle était revenue, qu'elle avait été accueillie avec joie par le suicidé, avec une sévérité mitigée par la tante Henriette, qu'elle avait pris son

poste au chevet du malheureux. Elle n'avait plus de nouvelles de François et ce silence la torturait.

— Tes lèvres... Norade!

Elle avait eu la faiblesse de céder une première fois. C'est une chose cruelle, pour une amoureuse, que d'être embrassée amoureusement par un homme qu'elle n'aime pas. En vain essayait-elle, pendant le contact, de substituer à l'image douloureuse l'image volupteuse et à la présence l'absent adorable. Tout son instinct de femme se hérissait contre ce mensonge. Or, le coup de revolver, en aveuglant Jérôme, l'avait . rendu clairvoyant quant à l'esprit, sensible à autre chose qu'à la gourmandise, bavard et môme éloquent. Il était réveillé pour de bon au milieu df la nuit éternelle. Il avait deviné, senti le remords de sa cousine et il abusait de la situation avec la perversité habituelle aux enfants gâtés et aux hérédos. La maman Istre avait compris tout de suite le parti à tirer de la pitié de sa nièce et elle se faisait doucement entremetteuse, n'apparaissant qu'à de rares intervalles et après avertissement préalable.

— Tes lèvres, Norade!

Elle céda, se pencha sur la couche. Deux longs bras de singe lui palpèrent avidement les épaules, la taille et les seins. La bouche sèche s'appliqiia sur la sienne humide et y demeura un bon moment, comme celui qui, buvant,

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goûte la fraîcheur initiale du gobelet. Les choses allant plus loin, hi jeune fille se preloil au triste jeu avec une passivité navrée, apparente dans ses r<^gards nerveux et distrails, mais que Jérôme ne pouvait voir,

— Merci, oh merci! soupira Jérôme quand il eut apaisé sa soif.

Il avait son plan, un plan d'infirme, et il se disait que la jeune fillf , après avoir accordé les préliminaires, finirait par se prêter au reste. Peu importait à son égoïsme qu'elle souffrît ou non do ces exeicices et que le plaisir lût unilatéral. Le beau lîreton lui avait pris Norade, il la lui prenait à son tour. Le plaisir de la jalousie s'ajoutait au plaisir charnel.

— Veux-tu que je te lise du Hugo, ou du Musset, ou un roman d'aventures?... demanda la victime résignée,

— JNon, je préfère un peu d'Aubanel, (tétait ce qu'elle craignait, La lecture de ces

poèmes sublimes, dans cette chambre de malade, lui rappelait cruellement les heures divines et si proches oii elle partageait avec François les délices de la Grenade entr ouverte et des Filles cV Avignon. Le brusque changement des circonstances l'accablait et elle se demandait où elle puisait le courage de subir ce qu'elle subissait, au lieu de courir rejoindre son chéri. Mais la voix de la conscience était devenue soudain plus impérative en elle que le cri du

LES CLOCHES DAiNS LA i\UIT 253

désir, et elle se trouvait semblable à uue esclave docile, que commande un maître invisible, armé des lanières du remords : « Ce cadavre qui respire et désire, c'est ta faute. Expie le malheur que tu as causé.» l^lle lisait en songeant ainsi oïl plutôt elle récitait ces siroplies brillantes, qu'elle savait par cœur et qui évoquaient le mas des Ombres. Était z7 là ou à Vulmis? Comment supportait-?/ la séparation, cet abandon brusque, mais nécessaire, dans un café de la ville d'Arles, au sortir de la messe à Saint- l'ropliime, après la belle et confiante journée du cloître? Convaincue que la tante Henriette avait écrit à son frère l'ertus un récit partial et trop «maternel» des événements, Norade avait, de son côté, averti son père des circonstances vraies du drame de son retour, afin qu'il fût au courant. Elle lui demandait aussi de s'informer de Jean- François. Même précaution vis-à-vis de Marie Téron. Elle attendait les deux réponses. Un bruit de voix vint de l'escalier. C'était la visite du D"" Barias, accompagné de M""" Istre. Celui-ci commençait à ne plus s'étonner de retrouver son infirmière dans les conjonctures les plus insolites. 11 la rangeait parmi ces êtres resplendissants, généreux, et faibles devant l'amour, qui appellent le drainé par leur beauté et le compli juent par leur e-prit de sacrifice. I.a jeune (ille était devenue pour lui un objet d'étude psycholosïique; un sentiment, mêlé de pater-

nité Irouble et de tendresse excessive, coinmengait à percer k travers sa bougoniierie, son irritation et ses remontrances. La science, riHudc ne suppriment pas les passions. Elles les endorment; et les savants et les philosophes sont nombreux, qui se réveillent, au déclin de l'âge, en désespérés, devant un visage ou une silhouette de femme ou de vierge. Dans les milieux médicaux, cette propension sensuelle est connue sous le sobriquet de « tournant du doucheur», pour une raison que l'on devine. Barias ne savait jamais, quand il apercevait Norade, s'il devait l'embrasser ou la battre; mais son besoin de la morigéner cachait un autre besoin, moins avouable. 11 lui était devenu délicieux de la tutoyer.

— Qu'est-ce qu'il dit, l'cousin, à c't'heure? Sa tempe est-elle racmôdée?

Le bandeau enlevé, il examina avec soin la cicatrice d'entrée, impercr^ptible, celle de sortie, pareille à une étoile de chair et d'os; car le projectile avait traversé complètement la boîte crânienne.

— Qu'est-ce que tu fous? dit-il à Norade.... Je t'avais dit de mettre une couche d'iode.

— C'est moi qui n'en ai pas voulu, déclara Jérôme, pour disculper sa garde-malade.

— De quoi te mêles-tu, toi, rescapé! grommela le bonhomme.... Eh bien, vois-lu noir ou blanc aujourd'hui?

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Car le cousin annonçait deux cécités différentes : Tune blanche, l'autre noire, qui se succédaient dans sa pauvre tête fracassée. 11 préférait de beaucoup la première.

— Docteur, il dort et il mange bien. Ses fonctions s'accomplissent normalement.

Ainsi parlait la tante Henriette, dont les observations assez plates mettaient hors de lui le vieux praticien.

— Certes! L'appétit et le sommeil n'ont rien à voir avec cette histoire-là. Je suis môme sûr que les idées noires ont disparu avec le choc. N'est-ce pas, garçon, que tu n'as pas envie de recommencer?

Jérôme secoua la main de droite à. gauche, indiquant par là qu'une première tentative sultisait. Néanmoins, son examen achevé, Barias prit Norade à part et lui recommanda de ne pas laisser son malade seul pendant la nuit : « Il a droit à de violents cauchemars, même à des accès de somnambulisme. S'il se jetait par la fenêtre, tu serais encore bien embêtée. » Elle se retint pour ne pas sourire. En effet, il n'était pas besoin de cette complication.

— Et l'autre... le lieutenant... que devient-il? J'ai reçu ce matin un mot de Vanelle, qui m'apprend que son client n'est pas retourné à Vulmis. il a tort. Ça Unira par lui jouer un mauvais tour.

— Je n'ai aucune lettre de lui, répondit la Provençale en rougissant.

— Parbleu, il le boude. C/est bien son droil, je pense ! Dans (jnel j^uêpier moral t'es lu fourrée, ma petite! L'ofticier le tire à droile et. si tu le repousses, lu'as peur de le perdie Le cousin te tire à gauclie, et, si tu le rebutes, tu as peur d'un deuxième coup de pistolet. Sans être mariée, du moins légitimement, te voilà au partage de loi.

— Maître, vous faites erreur. J'appartiens à Brécéan, à lui seul.

— C'est ce qui te trompe. Si tu appartenais à Brécéan seul, lu serais auprès de Brécéan. Or, tu as (luitlé Brécéan pour venir ici soigner le cousin. Il ne faut pas me raconter d'iiisloires.

11 lui avait pris le bras au-dessus du coude. Il avait les yeux plantés dans ses yeux et il admirait leur éclat voilé, puis, au delà, une sorte de chemin d'or bruni, semé d'étincelles plus claires, qui menait tout droil jusqu'à l'àme. Heureux ceux dont l'image allait et venait, de ces prunelles au cœur et aux arlères battant sous l'élolie!

— Je te plains, ma pauvre petite. 11 m'arriv e de te bousculer, mais tu es quand même ma chère élève. Mets ceci dans ta jolie caboche : Oi'i et comme que tu aies besoin de ton vieux Barias, il est à ta disposition. Use et abuse de ses cheveux blancs, fais-le tourner en bour lique, si ça t'amuse. Ma science et mon temps t'appartiennent, et si jamais il te manque quatre sous

pour un voyage, *Lin piirotin, une fanfaisie, je serai trop content de les mettre à la disposition. C'est compris?

C'en était trop. Norade, bouleversée, se jota sur l'épaule du bonhomme et mouilla de pleurs sa reriingote. Il répétait : « Allons, allons, ça fait du bien, vas-y, laisse-toi aller... » et il restait embarrassé de cette douce chevelure, de cette émotion, de ces jeunes sanglots, comme un vieux mendiant d'un bouquet de roses.

— Norade, retire ton corsage, laisse-moi appuyer la tète contre la douceur de ton sein!

La nuit était venue, le repas achevé. Tante îlenriptle avait souhaité le bonsoir à son fils et à sa nièce, adressant à celle-ci son premier regard de gratitude. Car le malade allait aussi bien que possible et tolérait sa terrible infii-mité nouvelle beaucoup mieux qu'on n'eût osé le supposer. La jeune lille, assise dans un fauteuil, les bras croisés, tressaillit. Elle sortait d''un songe, les yeux ouverts, où elle marchait, aux côtés de iirécéan, par les rues roses et bleues des Saintes-Mariés. Elle refaisait en pensée toutes les promenades qu'ils avaient faites ensemble et elle y retrouvait et y coordonnait mille délices fugitives, pas assez savourées. Par oubli et négligence, les amants laissent tomber la moitié de leur bonheur, comme les enfants, attentifs au chocolat, émiettent le pain de leur go': ter

— Dors plutôt, mon petit,#essaie de dormir, il ne faut pas que lu aies la fièvre.

— Je dors toujours, quand un peu de ton corps adoré ne me rend pas la lumière. Puisque Lu vas retirer ton corset pour la nuit, permets que je me calme sur ton cœur.

— Si tu n'es pas raisonnable, Jérôme, j'irai me reposer dans ma chambre.

— Et moi je me lèverai et je m'étendrai devant ta porte. Tant pis si j'attrape une tluxion de poitrine!... Norade, sois bonne, fais ce que je te demande.

Cette plainte, cette prière attendrissaient la Provençale. Maintes fois, à l'ambulance, elle avait surpris, chez ses soldats blessés et gisants, un de ces désirs muets qu'exprimait brutalement son cousin. Sa beauté aussi était un remède, bien qu'on l'interdit à Jean -François. Mais les interdictions de Barias étaient désormais suspectes à ses yeux. Elles dépendaient d'une humeur sentimentale.

Le tintement de la sonnette fit une diversion. Presque aussitôt la voix de M"^ Istre demanda par la fenêtre : « Qui est là?... » Puis : « Ah! c'est vous, facteur, la bonne va vous ouvrir. » Habituellement, le courrier du soir était inexistant. Cette fois il y avait une lettre pour Norade.

— Qui donc t'écrit?... demanda l'aveugle, inquiet déjà du silence de sa garde.

— C'est papa, de Cassis. Rien de neuf. Tout va bien. Il t'embrasse ainsi que sa sœur.

Voici ce que disait laconiquement le patron Pertiis, qui piochait Tolstoï et Proudhon, maisn'éîait pas très calé en grammaire, ni en orthographe :

« Ma chère enfant,

>' Les tristes nouvelles que tu me donnes, me font beaucoup de chagrin. Je les connaissais en partie par les journaux, en partie par une lettre d'Henriette, assez aigre, qui ne m'avait annoncé naturellement que le côté du malheur la concernant. Mais d'avoir quitté ainsi ton fiancé doit t'étre bien pénible et ce n'est pourtant pas ta faute si Jérôme est épris de toi. Ces choses-là ne se commandent pas. Essaie donc de ne pas trop te tourmenter. C'e^t aussi le conseil du sage Téron et du Père Sidoine, à qui j'ai raconté les choses en gros, sans entrer dans les détails, bieu entendu. Ici nous ne savons plus rien de Brécéan, ni de Marie ïéron, ni de personne, car la victoire n'avance pas les affaires de la poste et Dieu sait quand ce billet le parviendra. Tout ce que je puis ajouter, et ce que je soutiendrai jusque sur mon lit de mort, c'est que tu n'es pas coupable d'avoir suivi ton cœur. La femme doit être libre comme l'homme. • Test le véritable esprit de notre Révolution et de sa lille la République, tant que les idées bourgeoises ne l'ont pas corrompue. A Cassis, on ne trouve presque plus de tabac. Si tu en découvres à Avignon, envoiem'en, je t'en prie par la poste, dans une petite boîte bien fermée, à cause des voleurs, deux bons paquets, et viens dès que cela te sera possible. Xous nous languissons tous de toi.

« Ton père all'eclionné, « Laurent Pertus ».

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— Norade... oh 1 Norade!

L imploration de Jf'-rôme touraait au gémissement. Il était enjoint de lui éviter toute contrariété, susceptible de gonller de larmes cuisanies et enkystées ses yeux morts. La jeune fille drlit vivement les agrafes qui fermaient son corsage, le retira ainsi que son corset, mais, comme elle était frileuse, jeta, sur ses épaules rondes et sa poitrine ferme et menue, une écharpe de soie. L'infirme comprit qu'il était exaucé. Il se souleva sur sa couche, promena goulûment ses lèvres sur ces seins lièdes, qu'il broutait à tâtons de baisers rapides, avec la crainte qu'elle ne les retirât. Il embrassait aussi l'ccharpe, puis appuyait à la peau blanche sa tempe meurtrie, mêlant l'ardeur au caressant recours. Sa victime se figurait qu'elle était esclave sur un marché ou prostituée au fond de quelque bouge, mais ridée du soulagement qu'elle apportait lui permettait de tolérer ce contact impur. Elle désirait seulement qu'il ne s'excitât pas au point de compromettre sa convalescence et cela n'était pas €ommode : Jérôme n'avait jamais connu l'amour physique. Il lui était révélé dans la pire détresse, par celle qu'il avait toujours désirée en vain et i|ui s'abandonnait à lui par pitié. Il voulait brûler les étapes jusqu'à la possession complète, ce à quoi elle s'opposait de son mieux, mais avec une énergie faiblissante. La lueur basse de la petite lampe éclairait louchement le doulou-

roux tableau de celle belle fille à moilié nue, tripotée et dévorée par cet aveugle.

— Assez, Jérôme, assez maintenant! J'entends ta mère.

l^ile se relirait. 11 la retenait, happé hors de son lit par son propre effort, comme une grande marionnette dégingandée. Fatiguée paT les veilles et le souci, elle n'avait plus qu'une résistance physique très inférieure à la force musculaire de son assaillant. Elle craignait aussi, en le repoussant, de lui faire mal. De sorte qu'ayant brisé le cordon de taille de sa jupe il fourrageait^ maintenant, dune main osseuse et nerveuse, autour des reins cambrés et des cuisses contractées. 11 murmurait rageusement :

« Tu l'as bien permis au lirelon. Pourquoi p€is à moi? Pourquoi pas? »

— Laisse, à la fin, tu es fou!

D'un mouvement prompt elle se dégagea. La tête du blessé heurta légèrement le barreau du lit. Il jeta un cri sourd.

— INlon Dieu, t'es-tu cogné le front?

Déjà il abusait à nouveau de sa compassion et se lamentait de telle manière qu'elle était sur le point de céder tout à fait; quand il s'arrêta de lui-même, pour goûter méchamment sa victoire :

« Tu me dois bien ça, gueuse, sale fille! C'est par la faute que je suis aveugle. Je t'avais prévenue que je me tuerais. »

11 continua à l'injurier ainsi d'une voix rauque,

cependant qu'écartée du lit, silencieuse, elle remettait de l'ordre dans son vêtement. Ensuite, il lui demanda pardon humblement, afin de l'altirer à nouveau. Mais elle se méfiait et gardail la distance. A l'étage au-dessous, suspendant son souffle, M""' Istre comprenait au bruit qu'une scène avait lieu et devinait de quel genre était la scène. Elle se gardait, cette fois, d'intervenir. L'union, tant souhaitée, de son fils et de sa nièce se réalisait peu à peu. Il ne resterait bientôt plus qu'à légaliser les conditions brusquées de la guérison et du pardon définitif.

Le lendemain de cette crise et le jour suivant, Jérôme fut à peu près tranquille. Il fallait néanmoins que sa cousine lui tînt compagnie du matin au soir. L'infortunée n'en pouvait plus. L'absence de nouvelles de son ami, lui était d'heure en heure, plus cuisante. Certainement il la boudait, mais dans quelle mesure? Et n'allait-il pas tourjier son chagrin contre lui-même, aggraver son mal, perdre le bénéfice de son séjour à Vulmis et du traitement de Vanelle? Torturée par ce silence, elle envoya en cachette une dépêche à Marie Téron, au mas des Ombres, la priant de lui télégraphier immédiatement, poste restante, si elle savait quelque chose de Brécéan. Norade dut inventer divers prétextes, pour aller s'informer au bureau central de la rue de la République. Douze heures encore s'écoulèrent -dans la fièvre de l'attente. Puis la réponse arriva

enfin, mais d'une inquiétante et morne sécheresse : « Personne en question arrivée ici. Santé médiocre. Inquiétude mortelle quant aux combattants. Lettre suit. Tendresses. Marie. »

Comme elle rentrait rue Parapbarnerie, accablée d'angoisse, Norade aperçut à la fenêtre sa tante, qui lui faisait signe de se hâter. L'aveugle avait eu une syncope, ou avait feint d'avoir une syncope en son absence. Cette deuxième hypothèse se vérifia quand, au sortir de cette fausse alerte, il exigea, nouvelle fantaisie, que la jeune fille l'embrassât à son tour et lui déclarât qu'elle l'aimait. Haletante, la mère se tenait derrière la porte, prête à intervenir en cas de refus.

— Dis-moi que tu m'aimes! Autrement je veux en finir. 11 me faut entendre, de ta bouche, que tu m'aimes, sinon. ..

— Mais si je n'avais pas une infinie tendresse pour toi, Jérôme, serais-je ici à te soigner?...

— Ce n'est pas de cela qu'il ^s'agit. Ce n'est pas cela que je veux. Dis-moi : ,Ie t'aime. Allons, viens dans mes bras et dis-le...

La jeune fille entendait le profond soupir de sa tante, elle voyait l'abîme, elle obéit. Ce mensonge, accompagné de son navrant corollaire, lui fut, dans un tel moment, atroce et cruel. Elle aurait voulu s'essuyer l'âme et les lèvres, effacer la trace du blasphème. L'infirme devenait insatiable et son chantage augmentait sans cesse. Mais aussitôt un fiot de compassion sub-

26'* DAiNS LA LUMIJiRE

mergeait lo mouvenifiil de iévoU(i, car le « merci » cliiichoté de la tante Henriette fendait

10 cœur de la tendre JNorade.

La convalosconce de l'aveugle faisait des progrès surprenants. Il se leva, essaya ses premiers pas au bras de sa cousine, qui lui nommait à mesure les objets familiers, sur lesquels il promenait des mains hésilanles. Elle lui lisait les journaux, lui racontait la couleur du temps, l'aidait à manger et cherchait à détourner le cours de ses idées, quand il lui baisait le cou, les cheveux et les lèvres avec une avidité glout)nne. La présence de sa mère ne le gênait plus.

11 considérait la jolie lille comme sa chose et, au moindre refus, il la menaçait de «recommencer», de se jeter par la fenêtre, ou de se laisser mourir de faim. Argument qu'il savait irrésistibli^ et dont il abusait férocement. Cependant la lettre aunoncée par Marie Téron n'arrivait pas. Les heures succédaient aux heures, les courriers aux courriers, sans que parût l'enveloppe impatiemment attendue, avec le timbre de Sylvéréal, soit qu'elle se fût égarée en route, soit que la baïlesse eût remis d'écrire. Vingt fois Norade fut sur le point de tout planter là, de fuir à nouveau la cruelle maison grise, qui la retenait méchamment par une sorte de fascination compatissante, de rejoindre celui auquel allaient, à chaque instant du jour et de la nuit, toutes ses pensées. Elle avait pris sur le docteur Barias un

empire (cl qu'il venait iréquemmont rue Parapharnerie, sous le prélexle de suivre l'étal de Jérôme, en réalité afin de voir sa chère infirmière et de i'admonesler, ou de la conseiller vaguement et vainement, selon l'usage des vieillards, qui voudraient que la vie finît avec eux. Elle n'ignorait pas qu'il avait depuis peu à sa disposition une magnifique limousine de quarante chevaux, toute l'essence qu'il demandait, et qu'il accepterait avec joie de l'emporter, en quelques heures, au mas des Ombres. Ce serait pour lui une occasion unique de la moiigéner en la caressant, et de lui tenir des propos alternativement grondeurs et tendres. Elle résistait il cette tentation. Elle se répétait, afin de se le [lersuader à elle-même : « Mon devoir est de rester ici. » Quand elle se sentait près de faiblir, qunnd l'odeur fade de l'aveugle ou son insistance lubrique devenaient presque insupportables, elle se représentait Jeanne-aux-Deux- Ombres et le spectre acharné à l'accompagner. Elle préférait eucoie ce noir Jérôme en chair et en os.

Le 10 novembre, au crépuscule, arriva en ttipinois ce télégramme tragique : « Double (' malheur. M. Antoine tué. Lieutenant Brécéan . <c au plus mal. Madame désespérée. Ne savons « plus que faire. Arrivez vite. — Audiberte et « Bambarde. »

Devant celte fatalité, f\orade retrouva son

sang-froid et sa présence d'esprit. Elle montra le télégramme à sa tante : « Voilà ce que j'ai décidé. Je vais demander à Barias que sa voiture vienne me prendre demain à six heures du matin. Il m'accompagnera... »

— Mais Jérôme, mon pauvre Jérôme!...

— Vous deux aussi, si vous le désirez. Jérôme est maintenant transporlable. ?sous serons à Sylvéréal entre onze heures et midi.

Elle avait réfléchi que cette solution épargnerait les scènes inutiles, une crise de désespoir et, qui sait, quelque nouvelle folie de ce sensuel, exaspéré par la cécité. En môme temps, sans en rien dire à personne, elle demandait par dépêche au Père Sidoine et à son père de venir la rejoindre immédiatement au mas des Ombres « pour un mariage in extremis ». Car une grande lumière s'était faite en elle, à la suite des derniers événements, et elle voulait, comme disait le saint homme, « se mettre en règle avec le bon Dieu », ainsi que son malheureureux Jean-François.

Jérôme accueillit la nouvelle avec satisfaction. 11 n'osait pas espérer la mort si rapide de son rival. Il lui restait un peu de méfiance : « Est-ce bien sûr, au moins », demanda-t-il à sa mère... N'est-ce pas une combinaison de Norade et de cette Marie Téron, qui m'a tout l'air d'une vieille entremetteuse?

— Certainement non, puisque Norade nous demande de raccompagner.

— C'est que je suis aveugle et je ne pourrai pas me rendre compte...

— J'y verrai pour toi, mon enfant.

Cette parole sauvage acheva de le convaincre. Désormais il fut tout à la joie du voyage et de sa vengeance.

Quant à Barias, il émut Norade par la simplicité et la sobriété de son acceptation : « Hélas 1 ma petile, je m'y attendais. Ton Breton n'est pas de ceux qui cicatrisent. Je vais donner les ordres au chauffeur. Demain, à six heures, tout sera prêt. » Il ajouta : « Je préfère ma limousine au tacot de ton sacré Bombarde... mais non. je me trompe encore : Bambarde... »

Cette nuitlà, comme les précédentes, la jeune fille veilla son malade jusqu'à ce qu'il fût endormi. Un scrupule inattendu fit qu'il la laissât tranquille ; en quoi il eut raison, car elle était décidée à le repousser, coûte que coûte. Bientôt un ronflement sonore l'avertit que Jérôme n'était plus à craindre. Alors elle se déshabilla et alla s'étendre sur son lit. Mais il lui fut impossible, malgré tous ses etforls, de dormir. Elle voyait cet amour immense et rapide, qu'elle avait éprouvé pour Jean-François, que Jean- François avait éprouvé pour elle, ainsi qu'une courbe de fièvie soudaine, sous un ciel de l'eu, montant el aboutissant à la mort. Les choses commençaient délicieusement, doucement, par quelques causeries d'ambulance, par un dîner

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à la Bariolasse. Puis elles s'inlensifiaienl très vite jusqu'à la fusion complète et à la confusion de deux âmes et de deux corps. Alors intervenaient la douleur, sous la forme de la maladie, la séparation, la reprise, leurs dures conséquences. Le tout croisé et traversé par-raffreuse aventure du cousin : « Suis-je née pour le malheur, songeait-elle, ou est-ce ma beauté déplorable qui fait mon malheur? Comment se peut-il que, sensible et facilement apitoyée, je suscite partout l'angoisse et les larmes, que j'arrive à me déchirer moi-même, à ne plus discerner où est mon devoir? » Elle pria. Jamais, bien qu'en état de péché mortel, elle n'avait senti si profondément le bienfait de l'oraison et l'étrange douceur qui en résulte. Les paroles rituelles qu'elle prononçait versaient en elle une autre lumière, qui n'était plus le soleil de la Camargue, ni celui dorant les remparts d'Avignon. Dans cet éclairage nouveau, la responsabilité de ses fautes lui apparaissait comme plus directe, mais aussi comme rachetable et réparable par la contrition et le sacrifice. Ce qui change, dans ces crises de l'âme, ce n'est pas tel ou tel point de vue, c'est l'enveloppe de la personnalité, c'est le mannequin complet de l'émotion et du désir. Norade continuait à aimei-, car elle était née aimante et bonne ; mais elle commençait, seule et perdue en ce monde, à aimer dans une région inaccessible au mal et

au doute. Elle .aimait au-dessus de l'amour humain; elle éprouvait une sorte de purification inlérieure, comme si Ton eût transporte son cœur ardent, des régions d'effroi et de souffrance, dans un bnin d'eau tiède parfumée.

Les larmes inondaient son charmant visage, se renouvelant sans cesse à leur source. Elle les laissait couler, et leur saveur amère, [)ansait sur sa bouche, les baisers innomjjrables de son amant. Elle comprimait seulcin'nt ses sanglo!s, afin de ne faire aucun bruit. Personne ne s'en douta que le chat familier, confident de ses fugues bienheureuses, qui vint ronronner à côlé d'elle. Au cœur de la maison du silence, elle entendait le ronflement de Jérôme et les mouvemenls discrets de M'"''Istre, achevant au-dessous ses préparatifs du lendemain.

Les heures sonnaient dans les ténèbres, mesurant aux humains les quelques instants qui leur sont départis ici-bas, pour agir bien ou mal, se féliciter ou se repentir, .\orade savait qu'elle n'avait plus rien à apprendre de l'existence que la mélancolie torturante du souvenir, ou un dessèchement pire que le souvenir. Sans doute, il y avait le cloître. Mais aurait-elle la foi suffisante pour accepter cette tombe prématurée, au sortir d'une passion trop terrestre?

Quand <[uatre coups furent frappés aux pendules de la maison et aux horlogos de la ville, la jeune fille se leva. Elle avait à faire sa toi-

lette, sa valise, la toiloUe et la valise de Jérôme. La tante, déjà réveillée, avait préparé les vêtements et les bottines de son garçon. Il fallut habiller l'aveugle maladroit, à la lueur d'une lampe, comme une grande poupée. Il demeurait silencieux; sa satisfaction était manifeste et faisait du mal à sa cousine. A l'heure dite, on entendit le ronflement d'une automobile, puis la forte voix de Barias cria du dehors : a Etes-vous prêts? »

Or voilà qu'aux portes d'Avignon le soleil de la Saint-Martin, sortant du brouillard, illumina soudain féeriquement la Provence, beauté sans rivale. L'or et le rose pleuvaient du ciel, couvraient la terre blanche, et tourbillonnaient ensuite dans les écharpes déchirées d'une brume bleue. Croyant que Tété recommençait, les coqs, les chiens, les chevaux, les oiseaux, chantaient, aboyaient, hennissaient, gazouillaient. Les vieux sortaient de leurs maisons, couverture sur l'épaule et pipe aux dents. Barias baissa une vitre pour mieux respirer. L'aveugle pencha la tête en avant.

— On affirme, dit la tante Istre, que c'est pour aujourd'hui la grande nouvelle, la fin de la Sfuerre et l'armistice.

— Le bruit en courait hier à l'ambulance, ajouta Barias. Mam'zelle d'Everjon va pouvoir remiser.

— La fin du massacre, mou Dieu! » fit

Norade. Tous trois, à cette pensée, avaient les yeux humides; mais Jérôme, égoïstement, demeurait plongé en lui-même. 11 ?ou(Trait de ne plus voir cette belle nature, dont il respirait les bouffées odorantes, faussement printanières. Les nouvelles lui en parvenaient comme au fond ^'un puits. Seule le soutenait la pensée de la mort prochaine et probable de l'odieux Brécéan, suivie de la possession de Norade, de cette Norade tant désirée et dont la voix lui était un baume.

A Tarascon, on fit halte dans une auberge, pour un bol de café au lait. A neuf heures, les voyageurs arrivaient à Arles. Norade frissonnait en retrouvant cette ville et l'endroit oij. elle s'était séparée de son amant. Il n'y avait de cela que quelques jours, mais ils avaient la longueur et la lenteur de plusieurs années. Elle était prise maintenant d'une impatience fébrile d'arriver et elle craignait que «e ne fût trop tard. La sollicitude bourrue du docteur l'horripilait, ainsi que la puérilité de la tante Henriette, qui s'amusait des épisodes du chemin, comme au cours d'une partie de campagne. Elle les aurait volontiers battus.

Lorsque la limousine stoppa devant le mas des Ombres, il faisait presque aussi chaud qu'au mois de juillet. La Provençale bondit hors de la voiture, et se précipita vers Audiberte, qui pleurait dans son tablier. Bambarde, grave et ému.

se tenait auprès (relie. 11 expliqua que « madaiTic avait appris ravant-veille la mort de son lils Antoine », que depuis lors elle ne voulait plus ni se coucher, ni parler.

— Et le lieutenant, oîi est-il?... Vivant... dis-moi, encore vivant ?

— Il vit, mademoiselle. 11 vous atleud, il est dans sa chambre.

Sans plus songer au reste, Norade grimpa l'escalier avec une légèreté ailée. Elle ouvrit la porte. Jean-François, étendu sur sa couche, lui tendait les bras. Elle s'y précipita, non sans remarquer sa maigi-eur, sa rougenr et sa fébrilité. 11 était en sueur, il n'avait presque plus de voix. Il ne lui fit aucun reproche, murmvïra spulement : « Je savais bien que tu viendrais. Aie du courage, mon adorée. Cette fois, je le sens, c'est le grand déjxu't. Mais il faut que tu m'épouses, avant... avant. . »

La toux l'interrompit. Ainsi leurs pensées s'étaient rencontrées. Elle répondit, en se redressant : « J'ai appelé le Père Sidoine. Il sera là tout à l'heure.

— Pourvu qu'il arrive à temps ! Ah viens, toi, plus près ! J'ai tellement de mal à respirer. C'est gonllé, là et en arrière, comprends-tu?

L'infirmière aperçut en effet, sous la chemise, la saillie, distincte et menaçante, du pneumothorax. Il n'y avait plus rien à faire. Elle sentit, derrière elle, une présence. Elle se rotourna :

c'était Barias, qu'elle n'avait pas entendu entrer. Lui aussi, du premier coup d'œil, avait remarqué cette enflure suspecte. Mais son visage ne laissa rien paraître. Il se pencha sur le malade, ausculta longuement, percuta, palpa, puis, sans se prononcer : « J'ai apporté de Toxygène. Je vais le chercher, ainsi que ma seringue à injection. » La jeune fille connaissait ce funèbre cérémonial. L'officier aussi sans doute, car il esquissa une sorte de sourire navré, puis, tout aussitôt :

— Ecoute-moi, chérie, c'est le plus important. J'ai fait mon testament. Il est là, sous mon oreiller. Prends-le, si, si, prends-le. Ainsi, tu auras une petite indépendance. Pendant que nous sommes encore seuls, car les mourants ne s'appartiennent pas, je veux te dire ceci : tu m'as fait connaître l'immense bonheur...

Il toussa encore et s'essuya, de son mouchoir, les lèvres, oii moussait une écume rosée : « ... L'immense bonheur. Tu es mon amante et ma femme pour l'éternité. »

Aucun moil^ aucune allusion aux récents événements, ni à Jérôme, ni à la tante Istre. Le généreux garçon voulait si manifestement borner ses précieuses paroles à l'essentiel, au positif de leur amour, que Norade eut à peine la force de murmurer dans son pauvre cou émacié : M Pardonne-moi... » ; sans répondre — car ce n'était plus la peine — il lui caressait les cheveux

et la nuque de ses doiji^ts brûlants. Il demanda : Quelle heure est-il ?

— Onze heures el demie.

— On dit que la guerre est Unie. Nous ne le saurons que plus tard peut-être... dans la journée.

— Ne parle pas, réponds-moi par un petit signe de tôte. Quand es-tu tombé malade?

Il souleva ses mains, écarta les phalanges et les ongles bombés, montrant ainsi qu'il y avait dix jours.

— Tu as été soigné par Marie Téron?

ïl murmura : « les cinq premiers jours... »

— C'est ensuite qu'elle a appris son malheur?

— Oui; elle le... le pressentait... mais quant à Pierre... C'était Anloine... Petite erreur, ajouta le malade ironiquement, car ils plaisantaient quelquefois, tous deux, les faux avertissements de la bonne baïlesse.

Barias revint, la seringue à la main, et lit une piqûre d'huile camphrée, qui soulagea le moribond. Il annonça qu'il allait donner l'oxygène, puis s'adressant à Norade : « Je n'ai pas besoin de toi pour cela. Va, pendant ce t^ips, t'occuper des autres. »

Les autres, c'étaient la tante Henriette et l'aveugle, qu'Audiberte avait déjà installés dans deux chambres conliguës de la vaste demeure, loin des appartements réservés. Son tact habituel l'avait guidée pour ce choix, si bien que Norade neut rien à modifier aux dispositions

prises. Elle fit mettre en état deux autres pièces pour patron Pertu.5,le Père Sidoine et éventuellement Téron. Elle avait déjà songé qu'en cas de retard elle demanderait l'assistance du curé de Sylvéréal, mais quelque chose l'avertissait que le moine était en route, que François ne mourrait pas avant la g-rande nouvelle décisive de la victoire. Ceci résolu, elle demanda à voir Marie Téron.

On l'introduisit dans une pièce obscure, tous volets clos en plein midi, où flottait une odeur acre et renfermée et qu'éclairait faiblement la lueur d'un gros cierge de résine, dit « oribus ». Assise dans un fauteuil, les yeux fixes, devant les portraits de ses deux fils, l'hôtesse du mas des Ombres semblait une statue de cire, par la pâleur et la coulée onctueuse des traits du visage. Reconnut-elle Norade? Elle poussa seulement un gros soupir, accompagné d'un geste vague, qui pouvait s'interpréter comme un « Laissez-moi ». Elle était folle.

. — Cest venu subitement, pécaïre (expliqua Audiberte,qui attendait dans le couloir). Madame avait eu la vision de son fils Pierre gravement blessé dans un ravin, pendant une poursuite des Allemands. C'était dimanche soir. Elle a appris lundi la mort de M. Antoine, par une visite de M. le maire, qui apportait une lettre du colonel, et elle est entrée en chapelle le même soir. Elle reste là tout le jour, toute la nuit, sans qu'il

soit permis de faire la chambre. Nous avions pour qu'elle ne se laissât mourir de faim |jt de soif. Mais elle boit de l'eau pure et elle mange, en vingt-quatre heures, deux soupes que je lui fais avaler comme à un enfant.

— V'ous n'avez fait venir aucun médecin?

— Il est mobilisé, mademoiselle. Il y en u î)ien un autre, près d'AiguesMorles, mais ni madame ni le lieutenant n'auraient voulu d'un inconnu. Alors nous attendions pour prévenir mademoiselle et le docteur Barias.

— Qu"attendiez-vous?

— La permission du lieutenant. Il croyait toujours que ça irait mieux.

iNorade jugea inutile d'insister. Elle avait liâte de retourner auprès de Brécéan. Elle le •Irouva ranimé par Finlialalion d'oxygène el par •sa piqûre. Elle s'assit auprès de son lit, lui prit la main el, sur sa prière, repassa lentement, minutieusement, toutes les circonstances de leurs brèves amours, depuis l'arrivée du blessé à l'ambulance d'Avignon, jusqu'au départ nopîurne des Baux. Elle narrait délicieusement, rsimplement, comme un conte de fée, cette histoire merveilleuse et triste à celui qui en était le héros, lui révélant toutes ses pensées intimes, toutes ses impressions, toutes leurs nuances, ce ^que les femmes n'expriment jamais, ce qu'elles ne sauraient pas exprimer. Le bruit de la respiration, entrecoupée et difficile, scandait ce récit

pathétique. Dès qu'elle faisait mine de s'interrompre, il esquissait de la main : « Continue. »

Pendant ce temps, Jérôme, assis et immobile, avec son masque figé d'aveugle, harcelait sa mère: « Est-?/ mort ;mi lin? Noradeest-olle auprès de hàl Pourquoi ne vient-on point nous dire où ça en est? Va donc aux nouvelles. » La tante Henriette éludait ces questions, ou faisait semblant d'aller s'informer. Elle savait par les serviteurs que Brécéan n'en avait plus pour longtemps et qu'il fallait le laisser seul avec sa maîtresse. La pensée du mariage in extremis ne devait lui venir que plus tard, alors qu'il était impossible de faire la moindre tentative pour dissuader sa nièce ou s'y opposer.

La journée se passa ainsi dans l'attente^ l'espérance et la crainte mêlées. Vers quatre heures, Jean-François put encore absorber un jus de viande, qu'il avalait à toutes petites gorgées, en jetanl des regards de reconnaissant amour à Norade, qui le lui versait. 11 la supplia de lui chanter un air provençal : « Celui de la reine d'Arles... tu sais bien. »

Elle commença dune voix tremblante, presque éteinte, d'une de ces voix à peine au-dessus du silence, où l'on dit que passent des anges :

A Arles au temps des fées Florissait reine Ponsirade, Un rosier.

I/empereur des liomains Vint lui demander sa main Mais la belle, en s'enfermant, Lui répond : « Demain. »

Il l'écoutait, comme en extase, revoyant, à travers les pierreries de Mistral, la doucevir mystique de Saint-Trophimeet la margelle familière du pui's sacré.

Gomme elle achevait, Audiberte, marchant sur la pointe des piels, vint dire que « ces messieurs étaient là ». Celaient Laurent Pertus, Téron et le Père Sidoine, qui s'étaient mis en route dès la réception du télégramme de Norade et, malgré la complication de l'infirmité du moine,, en combinant chemins de l'er et voitures, arrivaient à temps. La hâte, la fatigue, l'angoisse, leur donnaient l'air de pèlei'ins.Ils s'étaient attachés à"Brécéan et la pensée de le perdre leur était cruelle.

— Rien à faire donc, docteur?,., demanda Laurent Pertus à Barias, en présentant Téron.

— Médicalement non. Mais, ce qui importe, c'est de marier votre fille avant la lin. J'avais grand'hâte de vous voir. Le malade n'en a plus guère que pour trois ou quatre heures au maximum. Il faut en profiter.

Patron Pertus décela tout de suite, dans ce praticien, un clérical et un réactionnaire de la plus belle eau et il s'étonnait que les croyances eussent ainsi survécu à la redoutable épreuve de la guerre. Pour toute réponse, il alla cher-

cher Tanii Sidoine, qui arriva en béquillant. Le visage de Barias s'éclaira : « Vous êtes là, mon Père, alors nous sommes parés. Il serait navrant que ce beau soldat, cette chère fille n'eussent pas reçu le divin sacrement, avant de se séparer pour toujours.

— Quand a-ton besoin de mon ministère ?... demanda le moine, plus ému qu'il ne voulait h' paraître.

— Quand?... Mais tout de suite. Restez ici. Je vous introduirai.

Cinq minutes plus tard, le Père Sidoine entrait dans la chambre, embrassait Jean-François et recevait en confession les amants malheureux. Le bruit de cette suprême et mystérieuse cérémonie du mariage in extremis se répandit aussitôt parmi les hôtes et serviteurs du mas, à l'exception de l'aveugle isolé, et que sa mère se garda de renseigner, de l'autre mère démente et qui n'eût pas compris. Certains s'agenouillèrent et prièrent sous la nuit commençante, Barias et Térou dans le salon du bas [[a patron pêcheur sanglotait); Audiberte, Bambarde, le berger, les tilles de ferme et les gardians sur les chaises de la cuisine ou de l'office. Plusieurs de ces braves gens pleuraient aussi. Pertus, à qui ses convictions interdisaient toute oraison, gémissait et soupirait dans un coin d'ombre, la tête entre ses mains ; il se remémorait l'enfance de la petite, le départ de sa femme, sa jeunesse. 11 sentait

confusément que le poids des événements, du bonheur et du malheur est trop lourd pour le cœur humain isolé et accahlé. Mais il n'eût avoué ce vide intérieur pour rien au monde, tant l'orgueil est vif et enfantin chez les demiinstruits, et qui croient tout tirer de leur propre funds. Un souffle mystique passait ainsi, dans la nuit de la Saint-Martin, sur la vieille demeure rustique, où palpitait une àme prête à se détacher et à fuir.

Soudain retentit le son des cloches de l'église de Sylvéréal, accompagné de celui d'autres sonneries lointaines, qu'apportait, parles ténèbres, une brise légère et tiède. Personne n'eut la moindre hésitation : l'armistice, c'était l'armistice! Le grand signal convenu parvenait enfin aux parents, aux épouses oppressées des survivants et des morts, leur annonçait la cessation tant attendue du massacre de quatre années, la victoire et la délivrance.

— Ecoutez, écoutez... fit Bambarde le mutilé.

— Les cloches, les cloches... c'est fini... la guerre est finie!

— Mon frère est sauvé !

— Hélas, trop tard, le mien est mort!

— Vincent est sauvé... Alphonse est sauvé... Louis est sauvé !. ..

— Je re verrai Henri!

— Bonne Mère... Seigneur Jésus... Etienne reviendra et le pays est sauf!...

Ainsi se mêlaient la joie passionnée et le deuil. Paysannes et paysans de Provence tendaient classiquement vers le ciel, où montaient les premières étoiles, des bras souples ou musclés de gratitude délirante. Quelques-uns, moins absorbés par leurs pensées amoureuses ou familières, se demandaient si, là-haut, le pauvre lieutenant, avant de disparaître, avait entendu et compris.

Dès la première sonnerie, Audiberte s'était dirigée vers la chambre de Marie Téron, une assiette de soupe à la main. Elle entra et vit la baïlesse prostrée au fond de son fauteuil de cuir, devant l'oribus à deuii consumé.

— Maîtresse, maîtresse, les cloches sonnent! La guerre est finie !...

Mais Marie ïéron secoua sa tète, vieillie en une semaine et devenue exsangue :

— Ce n'est pas vrai, puisque Antoine est mort. Elle montrait le portrait du doigt. Elle répéta : Puisque Antoine est morl...

— 11 vous reste Pierre, notre maître Pierre, qui ne sera pas tué, lui, qui reviendra bientôt.

— Pierre ne reviendra pas. 11 est mort aussi. Tout le monde est mort.

Cependant elle prit Fassielle que lui tendait Audiberte épouvantée, elle y plongea la cuiller et mangea voracement. Elle répétait : u Us sont tous morts! »

Après avoir uniNorade et François de vaut Dieu et pour l'éternité j le Père Sidoine administra

celui aii(|iiel il venait de donner le dirTiier el le plus grand bonheur. La l*rovençales'élail assise au pied du lit. Par la fenêtre grande ouverte, le mourant recevait le suprôme baiser de la nuil brillante, où tintaient encore les sonneries d'argent, les sonneries bienheureuses, par qui tant de deuils seraient épargnés. Une expression de béatitude infinie se répandait sur les traits du Breton, devenus solennels. 11 eut encore la force de soulever un bras décharné, de montrer du doigt, là-haut, vers le ciel, un ami invisible et cher, de murmurer le nom de Lehadec. 11 voulait dire, sans doute, qu'il allait le retrouver. La jeune femme essuya, sur ce mâle visage, les larmes issues du chagrin de la grande séparation et de la joie de l'armistice, larmes à deux sources et à deux goûts. Les lèvres décolorées s'entr'ouvrirent. Elle et le Père entenslirent distinctement ces trois mots : « France... Norade... Merci. » Puis, face à l'infini peuplé des vibrations de la victoire, libre et fier, la conscience tranquille, le vaillant entra dans cette mort qu'il avait bravée tant de fois.

FJX

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