‹ Dans la lumière; roman contemporainChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le rapport de Tavel était véridique. Le deuxième départ de sa cousine n'avait point jeté tout d'abord Jérôme Istre dans les convulsions du désespoir. 11 l'avait frappé d'un coup de massue. Pendant quatre jours, le pauvre diable (nullement dupe du pieux mensonge de sa mère, d'après laquelle Norade devait aller voir une amie) demeura dans la prostration et le mutisme. 11 se passa ensuite, au fond de son esprit, bizarre et lent, ce phénomène singulier, que son aventure, perdant le caractère du réel, lui apparut comme romanesque et lue dans un des poèmes d'Aubanel, de Mistral ou de Daudet, que lui avait fait connaître la fugitive. Il lui arrivait de murmurer : « Quel bonheur que ce ne soit pas vrai! Sans cela je souffrirais trop. » La tante Henriette, avec la subtilité naturelle aux

mères, avait compris tout de suite ce qui se passait dans cette imagination malade; elle se gardait de la moindre réflexion, elle laissait agir la bienfaisante nature. Cette récidive aurait dû lui faire détester sa nièce, qui mettait en péril la vie et la raison de son enfant chéri. Elle ne pouvait s'y résigner ; elle voyait dans la faiblesse de Norade, fille d'une dévergondée, la tare héréditaire, et sa colère, à peine ranimée, se muait en compassion et en miséricorde.

— Pauvie petite, pauvre petite!... elle répétait ces mots du matin au soir, parmi les multiples occupations à l'aide de quoi elle trompait son inquiétude et son chagrin. Far exemple elle haïssait Rrécéan et se retenait pour ne pas demander au bon Dieu, dans sa prière, qu'il mourût vile et laissât la place libre.

Le docteur Barias apprit la nouvelle sans étonnement ni indignation. Des que* son confrère Vanelle lui avait fait part de l'amélioration du lieutenant, il s'était dit : « Bon, la petite ne restera pas longtemps rue Parapharnerie. » (ùar, habitué à soigner des Provençales, il s'y connaissait en amoureuses, et il avait beaucoup admiré la docilité avec laquelle son ardente inlirmière, au mas des Ombres, s'était conformée à ses prescriptions. C'était trop beau, cela ne pouvait pas durer. Aussi, quand M"*' d'Everjon, ivre do joie, lui demanda ce qu'il pensait de cette effroyable et damnnble rechute, répli-

qua-l-il avi'C brutalité : « Ça les regarde; les êtres heaux et jeunes sont naturellement attirés l'un vers l'autre. » La vieille fille en demeura estomaquée el se fortifia dans celte opinion que le chef de service, malheureuspmenl irremplaçable, de son ambulance était un goujat.

L'impression de la société avignonnaise ne fut pas ce qu'on aurait pu croire. La s-'conde fugue de la jolie fille d;; la confiserie ravivait l'inlérêt, apportait un nouvel aliment au;x conversations, prêtait à médire de l'ambulance et de sa désagréable fondatrice et donnait à ces amours défendues quelque chose d'intense, de fatal, qui ne déplaisait pas. Les vieux beaux songeaient mélancoliquement : « Gela aurait pu m'arriver! » Les jeunes n'en admiraient Norade que davantage. C'est ainsi que Tamour d'autrui commence par scandaliser et irriter, puis se fait admettre, puis charme et finalement émerveille, s'il se détache assez de l'ambiance pour s'auréoler d'une légende et fournir un thème lyrique. li en est de lui comme du génie, sur le berceau duquel les gens crachent ou gémissent avant d'aller acheter, pour son cercueil, des couronnes, des larmes et des lauriers.

Clients et clientes, pleins de curiosité, affluaient de nouveau rue Parapharnerie et s'étonnaient de la mesquinerie des lieux où se jouait ce drame sentimental. Désireuse do ne pas rebuter les acheteurs, la tante Istre poussait des soupirs

tout en pesant ses berlingots et déplorait la misère des temps et Timmoraiité issue de la guerre, selon la formule conventionnelle. Le bruit s'étant répandu que ïavel était le cocher des amoureux, le vieux fut en butie aux questions indiscrètes des personnes qui le louaient, à seule tin de l'interroger. Dii^nement renfermé, tout d'abord, dans sadi-^crétion professionnelle, Tavel retomba vile et avec délices au péché de bavardage, accumulant les récits, les délails, amplifiant les circonstances, m-rignifiant les sentiments «filiaux » que lui prodiguaient « ses jeunes patrons ». Il raconta qu''aux Baux il mangeait à leur table et qu'ils avaient promis d'emmenerà Paris, comme « secrétaire », son vaillant fils, dès qu'il serait démobilisé. Lui-même se retirerait alors et, avec l'argent de Brécéan (qu'il représentait comme colossalement riche), ouvrirait, sur les boulevards, un cabinet de lecture!...

Il y avait un [)eu plus d'une quinzaine de jours que Norade était partie, quanl le rôve sauveur de Jérôme s'envola comme il était venu. Assis auprès de sa mère après le dîner, il regardait un livre illustré et il s'imaginait que le dessin représentait l'enlèvement de sa jolie cousine, quand soudain lares^emblance disparut. Restait, sur la feuille dépourvue de charme, une demoiselle quelconque, qu'entraînait un chevalier, bardé de fer, sans aucun rapport avec Brécéan. Mais alors... mais alors... qu'étaient donc deve-

nus les héros de l'histoire? Le « demeuré » commença par jeter un coup d'œil sournois sur la vieille dame somnolente, afin de s'assurer qu'elle ne remarquait rien. Puis, le sens de la réalité lui revenant peu à peu, il attendit Tlieure du coucher avec une patience de chasseur à lalTùt, cl, lorsqu'il jugea la maison endormie, monta à pas de loup, sa lampe à la main, chez la jeune fille. La clé avait été laissée imprudemment sur la porte. 11 entra. Ses sens surexcités lui communiquèrent tout d'ahord une odeur de lilas blanc, qui étail le parfum préféré de l'absente. La disposition des meubles n'avait pas changé, la table était à la même place, avec l'écritoire et la plume. Le lit, fait avec soin, attendait la dormeuse. La pendule n'était pas arrêtée. La glace reflétait tout impassiblement.

— Norade... Norade... es-tu là? Pourquoi le caches-tu? Tu sais bien que j'ai besoin de toi... fit Jérôme. Il se rappela que, dans une pièce célèbre, le poète Aubanel supplie le miroir de lui faire voir la brune Zani. Une telle prière, adressée à un objet inanimé, lui eût semblé ridicule et vaine. C'est donc que Norade s'en était allée, et cette fois définitivement.

Dé... fi... ni... ti... ve... ment. Il comprenait à fond — comme ceux qui comprennent peu de choses — le sens tragique de cet adverbe fatal, derrière lequel il y a un fossé, puis la nuit. Bien qu'il n'eût jamais possédé qu'une seule

femme, et dans des circonstances médiocres, au fond d'un mauvais lieu d'Avignon, il savait bien que ces choses se passent au lit, objet de vénération et de désir. 11 regardait celui de Norado, vide et blanc, à la lumière de la petite lampe. Elle pourrait être là et lui faire signe, avec son sourire, de s'élendie auprès d'elle. Mais non! C'était l'épouvantable, le hideux officier blessé qui était allongé à ses côtés et qui la serrait entre ses bras. A cette pensée, Jérôme éprouva le désir de tuer et se rappela que, quelque temps auparavant, il avait un revolver. Qu'en avait-il fait? Il l'avait fourré quelque part, mais oiî?

Pour mieux réfléchir, il s'assit dans le fauteuil 011, maintes fois, il avait reçu, des mains de sa cousine, comme un bon écolier, sa tâche du lendemain. Ce souvenir et celui de certaines pâtisseries à la crème étaient ce qu'il avait eu de meilleur dans l'existence ; car il considérait la folle tendresse de sa mère comme quelque chose d'acquis et de dû, qui ne méritait pas qu'on s'y attachât. Il no lui en était pas reconnaissant. Elle laisaiL son devoir, voilà tout... Qu'était devenu ce revolver? Sa mémoire était pleine de trous, et il évitait de les constater, de les sonder, pour ne pas se faire trop de bile. C'est ainsi qu'il ne se rappelait pas davantage pourquoi il avait caché cette arme indispensable.

La lampe filait. Il la régla; ce petit geste lui fut, au moral comme au physiciue, un trait de

lumière. Il avciit eiïcctuo TopiTation de nuit, comme aujourd'hui, i>-d lampe à la main, dans un endroit à rentrée duquel il avait dû baisser la tête. Donc à la cave ou au grenier. Pas d'erreur, c'était au gi-onier!

On y accédait par un étroit escalier de bois, assez semblable à un perchoir à poules, dont les marches criaient. Jérôme se leva, reprit sa lampe et, avec mille précautions, sortit de la chambre de Norade el commença l'ascension. 11 s'arrêtait à chaque pas, à chaque craquement, dans la terreur de réveiller sa vieille, qui lui demanderait ce qu'ili'aisait là-liaut. Entiu, après dix minutes longues comme urre heure, il parvint à la porte du débarras. 11 l'ouvrit avec une prudence de cambrioleur et se trouva au milieu d'objets disparates, malles, cadres, cartons, débris de meubles et de cuivres, dont chacun avait pu servir de cachette. Sa perplexité était telle qu'il en avait la sueur au fiont. Des solives du toit, apparentes, descendait une toile d'araignée, compli(juée comme une dentelle, d'un point géométrique, à laquelle il mil le feu, en plaçant dessous le verre et la flamme. 11 n'aimait pas ces araignées, qui font le bruit, le tic tae d'une montre, et cependant ne remplacent pas une montre. « Car il ne viendrait à l'idée de personne, pas môme d'un idiot comme moi, d'insérer l'une d'elles dans son gousset. » Cette plaisanterie aurait-elle fait rire Norade? C'était

duulftux. Depuis qu'elle avait rencontré l'oflicier blessé, ÏNorade ne liuil plus qu'avec lui. Cela aussi était intolérable.

11 est bien connu que le diable vient en aide à ceux qui ont de mauvaises pensées :

Du pain liu péclié I.e Diable moud la farine, Puis un bouc, sur son échine,

L'emporte au marché.

Envoyant un coup de pied rionclialant dans un sac à moitié moisi, qui se tiouvuit là, sur le sol, le gari^on sentit et entendit que quelque chose roulait au fond du sac. Il pressa sur la serrure de cuivre rouillé et aperçut le revolver dans sa gaine, tel qu'un rat j^ris. Pas d'erreur, c'était bien lui! Mais Jérôme ne savait plus pourquoi il l'avait mis là, ni ce qu'il voulait [irésenlement en faire.

— « Le porter à un brocanteur? En tirer de « l'argent? A quoi bon? Je n'ai pas besoin d'arec gent et le commerce des armes à feu est, X d'ailleurs, interdit à cause de la guerre... sau tanéc guerre ! C'est comique... On les emploie u pourtant les armes àfeuetsur une vaste échelle (( encore... Un ennemi?... Abattre un ennemi. K Ah oui, l'homme qui couche avec Noradc u et qui respire la peau blanche de Norado. u Mais où le prendre? il court, il court le furet! (( D'ailleurs je suis faible, il se défendrait, j'au-

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« rais le dessous et un ridicule de plus. Le tuer c< par surprise? Facile à dire. DilTicile à ex6- <f cuter. Un sojdat qui a fait la guerre se méfie. u Tuer Norade ? Gela c'est impossible. (Ici Jé- (( rôme s'assit par terre, l'arme ù la main, près " de sa lampe, et se mit à pleurer.) Je n'aurais « jamais le courage. Comment Irouer ce salin « pâle et doux, adorable, fermer cette bouche (( qui chante si harmonieusement, clore ces yeux « qui sourient, qui implorent, même qui gron- « (lent avec douceur. Mais alors... mais dans « ces conditions... il ne reste plus à tuer qu'une « personne : moi. »

Il croyait faire une découverte. En réalité, depuis son réveil mental, il avait le dessein d'en finir. Mais les sources de nos projets nous échappent, et ce qu'on appelle une résolution subite n'est que le résultat d'une longue méditation voilée. Une action généreuse ou coupable de la quarantaine peut fort bien être le fruit d'une germination datant de la quinzième année. Tous nos états d'àme sont solidaires, et semblables au déferlement de vagues psychiques, que dépassent d'autres vagues, accourues d'encore beaucoup plus loin. Le plus fréquent balbutiement de la mort, « maman », vient de la toute petite enfance.

L'obsédé ne savait pas trop pourquoi il ne pouvait plus vivre, mais il savait, de science certnine, et avec un certain orgueil d'être si

bien informé, qu'il devait se tuer. La souffrance serait courte. Il la comparait à une purge qu'il convient d'avaler tout d'un coup, sans s'amuser à la déguster. Maniant avec plaisir le revolver, dont le poids lui semblait agréable, il s'assura qu'il était cbargé. Il l'appliqua contre sa tempe, pour s'habituer au froid du canon, qu'il aurait cru dailleursplus intense. Alors il mit un genou en terre, ainsi qu'un chevalier qui va faire une déclaration à sa dame, l'autre jambe étant repliée — avec la vague idée qu'il prenait ainsi congé de Norade, comme sur les gravures, — recommença le geste d'appui, pressa la détente...

Il perçut un choc violent, pas très douloureux, accompagné d'un bruit de tonnerre et de la vision dune flamme, le tout sans perdre connaissance. Si c'était la mort, elle n'avait rien de particulièrement tragique; elle était moins féroce que l'extraction d'une dent enflammée. A l'éblouissement rapide avaient succédé d'opaques ténèbres. Jérôme, allongé tout de son long, cherchait à se rendre comj»te de ce qui lui arrivait, avec une lucidité d'esprit jamais éprouvée, et qu'il attribuait à l'omniscience de l'au-delà : « (^est donc vrai qu'on connaît tout, quand on est mort. Ou ai-je seulement éteint ma lampe avec la balle que je me destinais? »

Il avait éteint la lampe intérieure, en effet, qui permet de voir la lumière du jour. Il s'était tranché les nerfs optiques, lui le « demeuré »,

•2.i\ DANS LA LrUMlERE

le demi-^àleux, avec une précision (J'expérimcjitateur. Quand Hemietle Istre, réveillée eu sursaut et accourue au bruit, pénétra dans le gr«nier fatal, elle aperçut son lils gisant à terre, dans le louche halo de la flamme de pétrole, le revolver à côté de lui. Elle appelait au secours, ivre de douleur et de surprise. Elle hurlait :« Mon fils, mon enfant, mon Jérôme! » Elle se penchait sur lui avec désespoir, comme si sa douleur pouvait le raninrer. Elle l'enti^ndit qui murmurait : « Norade », et sa main demeurait tiède et légèrement remuante, hien qu'il eut les yeux fixes, grands ouverts, d'un cadavre à peine désenveloppé de la vie.

Deux heures après, le D'' Barias, qu'on était allé quérir, au milieu de l'émoi et de la rumeur de tout ce paisible quartier d'Avignon, était auprès du malheureux blessé, étendu sur le lit de Norade, car il avait demandé à être porté là. Le savant achevait son examen : « Madame, je puis vous affirmer qu'aucun organe essentiel n'est atteint que celui que vous savez.

— Ah! mon Dieu, soyez béni, mon Dieu ! — sanglotait la pauvre vieille, la tête entre ses mains tremblantes, affaissée sur le fauteuil, auprès de son enfant.

— Je resterai aveugle, docteur, n'est-ce pas? fit Jérôme. Son suicide manqué lui avait rendu l'intelligence. La transformation était manifeste. Le timbre de sa voix n'était plus le même.

— Ce ii\'sl pas sûr du tout, mon garçon. Nous verrons ça dans un ou deux nuis. De toutes façons, lu Tas échappé belle. Le diable n'a pas voulu de toi.

— Croyez-vous qu'il voudra de...? » Le nom demeura sur les lèvres du suicidé. 11 pensait à Brécéan, mais sa rancune s'élait envolée avec la lumière de ce monde, et, s'il aimait toujours JXorade, c'était d'une façon apaisée, non exempte, toutefois, de lièvre sensuelle, ainsi que dune rive d'outre-tonibe. 11 l'aimait comme un beau poème voluptueux, dont il se rappelait les principales stiophes. Il ne la séparait plus de ses chants. 11 souhaitait seulement de l'entendre, et de pleurer à l'écouter, et de s'endormir ensuite au son de sa voix.

C'était un clair dimanche d'automne, après la messe du malin, à Arles, à Sainl-Trophime. La foule s'écoulait lentement ; les jeunes hlles en costume (car la mode, sous l'impulsion de Mistral en revient heureusement) s'entretenaient avec les vieilb'S de la grande nouvelle de la demande d armistice et de ses glorieuses conséquences. On attendait les journaux locaux, qui avaient du retard, comme les trains. JNorade se tenait appuyée à un pilier, belle et suave, « dune douceur sarrasiue » murmurait François, qui la prétendait « de ce sang-là ». Ils venaient de décider que leurs noces auraient lieu précisé-

ment ici, dans ce sanctnaire célébré par l'immortel poète de « la communion des Saints ». On demanderait au Père Sidoine d'officier, puisque c'était lui qui, le premier, avail monlré leur devoir aux amants. Les femmes, en passant, dévisageaient le beau soldat décoré, avec celte lanj^ueur ironique, qui les rend si désirables, et enviaient le sort de sa compagne. Celle-ci semblait leur répondre, d'un regard bienveillant, non dépourvu de raillerie : « Eh oui, c'est un de vos sauveurs. Admirez-le, mais ne comptez pas qu'il va échapper à mon empire, >> Jamais ilsne s'étaient sentis plus mêlés, plus confondus, que parmi cette atmosphère d'encens qui s'évapore, d'orgue qui s'apaise et de victoire.

— Si nous montions au cloître, demanda-t-elle.

La veille ils y avaient passé une partie de la journée, dans une douceur dorée qui avait le goût de l'infini. Il la suivit, transporté d'un bonheur profond et grave, d'une béatitude qui semblait couler des sources mêmes de la vie. Nulle part plus qu'à Arles la solitude à deux n'est facile et suggestive. La ville, païenne ou chrétienne, a l'air faite pour la méditation amoureuse, et les compartiments de son silence semblent communiquer par des chuchotements câlins et des baisers. Le cloître était désert et tranquille, pareil à un narire sur l'océan des siècles, par temps calme. Des séraphins voletaient dans le carré du ciel bleu, portant des

harpes de lumière. Norade et Jean-François marchaient côte à côte, sans se parler, elle avec une légèreté de chatte, lui tenant sa main tiède aux doigts longs, comme les enfants qui jouent au monsieur età la madame. Quanil ils arrivèrent près du puits, dont la corde a creusé les bords en rigoles, il mit ses doigts dans les raies onctueuses, 011 semblaient pierreries les ongles roses. Ce jeu terminé, la jeune fille tira de son réticule une lettre de Marie Téron, qui les suppliait, puisque François était convalescent, de revenir au nias des Ombres :

« .l'ai besoin de vous, de votre chère présence. Je suis inquiète; j'ai de moroses pressentiments au sujet de mon (ils I^ierre ; il ne m'a pas écrit depuis huit jours. Quant à Antoine, il va bien, Dieu merci, et je puis détacher ma pensée de lui, pour la donner toute à mon Pierre. Vous connaissez mes transes. Elles sont d'autant plus vives et cruelles que la cessation des hostdités est en vue. Allons, venez : le break vous attend, Barabarde et Audiberte vous envoient toutes leurs amitiés et jamais votre Camargue n'a été plus belle qu'en ce moment. »

— C'est joliment tentant, fit Brécéan, qu'en penses-tu ?

— Ce serait très imprudent. Et les prescriptions de Yanelle?...

— Zut! pour Yanelle! Je me sens retapé- Avoué que je suis retapé.

— Tu tousses encore quelquefois. Tu as encore un peu de fièvre, le soir.

— D'ahord loat le monde tousse. Mais je ne crache plus jamais le sang. Ensuite, si je n'avais pas une légère fièvre quand tu te déshabilles, ce serait insolent.

— Rappel li'-toi que nou'^ sommes dans un cloître et qu'il ne faut pas faire rougir les saints de pierre.

— Ils en entendant bien xi'autre-, les sainis do pierre quand les gargouilles commenceat à se confesser !

— En voilà une raison! Nous ne sommes pas des gargouilles.

— Malheureusement. Cela m'éviterait de retourner à Wilmis.

Au fond, il hésitait. Les médecins exagéraient toujours. Vanelle était encore plus méiiculeux que Barias. Le meilleur traitement de toute malalie n'est-il pas celui par le bonheur? Où était le bonheur? Dans les bras de JN'orade. Il évoquait les heures chaudns, nues, incomparables du mis des 0 nbres, cette perpétuelle vibration lumineuse tendue sur la plaine et les marais, le bruissement des cigales, le pas des chevaux, le crépuscule et ses vapeurs violettes, l'aube et ses chants d'oiseaux, tout- cela vu à travers la beauté voluptueuse de Norade, comme à travers une pierre précieuse.

Ils redescendirent l'escalier de pierre. Comme ils sortaient de Saiut-Trophime, VÉc/airde Montpellier arrivait. Norade, le prit, lut d'abord le

communiqué, toujours exaltant, puis, machinalement, chercha les nouvelles d'Avignon. Elle jeta un cri et devint -i pâle que François crut qu'elle s'étailtordu le pied sur le pavé, ou qu'elle avait été pi(|uée par un insecte. Elle lui tendit le journal : « Tiens, lis. C'est effroyable ! Maudite, je suis maudite ! »

Un passant, entendant ces mots, se retourna, interloqué. Brécéan lisait, en effet : Avignon : Un drame affreux vient de jeter la consternation nie Parapharnerie. A la suite de chagrins intimes, M. Jérôme /..., fils de la commerçante bien connue^ et dont les produits sont si appréciés de nos gourmets, a tenté de se suicider à l'aide d'un revolver. La balle a coupé les nerfs optiques, sans endommaçjer le reste du cerveau. Le docteur B..., le savant tnédecin de r ambulance d'E. . . , appelé en tonte liâe, a. déclaré que M. Jérôme I... resterait avugle.

L'officier pensa : « Qmd animal! Si au moins il ne s'était pas manqué!... » Il dit avec mauvaise humeur : (( C'est une triste nouvelle. Mais enfin la vie est sauve, et c'est le principal. » Le son égoïste de cette phrase banale rétonr.a lui-même, tandis qu'il la prononçait L'accent défait et douloureux de sa maîtresse le surprit encore davantage : « C'est ma faute. 11 n'a pas pu supporter mon second départ. Je suis damnée J'ai fait le malheur de ces pauvres gens. » Elle accompagnait ces mots de gestes courts et

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navrés de ses jolies mains, comme quanti elle était en train de preadre une décision. Ils s'assirent à la terrasse d'un café. Après un silence : '( Ecoute, mon cher trésor, mon petit, mon blessé François — elle l'appelait ainsi dans les grandes circonstances — il faut que je te quitte pour quelques jours et que je retourne en Avignon. Ma place est au chevet de ce malheureux.

— Ça, jamais! je te le défends ! Tu es à moi, nous sommes hancés, nous allons nous marier. Ta place est auprès de moi.

Puis, avec un regard inoubliable, sombre dans ses profondeurs, li'un gris bleuté, à la façon d'une eau dormante : « Qui t'assure que je ne suis pas très malade, moi aussi, et que je n'ai pas besoin de ta présence autant que lui, plus que hti2...

— Mais tu prétendais tout à l'heure...

— Que j'étais complètement guéri! C'est un mensonge. Je ne suis pas complètement guéri et il y a. des heures oià je m'imagine... Tiens, ne me fais pas expliquer davantage. Je ne veux pas que tu retournes là-bas. Tu y resterais... Norade, je t'en supplie, demeure auprès de moi ! Tu pourrais regretter un jour de m'avoir quitté.

— Et si tu étais reparti seul pour Yulmis?..

— Je ne serais pas reparti seul pour Yulmis. Tu es ma vie, ma respiration, mon poumon, mon cœur, ma chair, tout... Je dois passer avant ce... Jérôme.

11 avait été sur le point de dire : « ce gcUeiix )'. La jalousie, de nom eau, ie mordait et l'empoisonnait. Mais la fille véhémente du pêcheur Pertus secouait la tôte obstinément : « Ce^t impossible, François... Je ne puis abandonner la tante Henriette, qui m'a élevée, en un pareil moment, ri-quer de l'assassiner pur mon absence, elle aussi. Elle m'appelle, elle me réclame et j'y vais. Mon devoir, chéri, entendsmoi, comprends-moi, c'est mon devoir. »

Elle mit dans ce. mot une énergie passionnée. Go qu'il y avait en elle de généreux venait d'armer de. fer la souple Provençale. Ses )eux ardaient de sentiments divers, que dominaient le courage et la maîtrise de soi. Elle adorait François, elle lui appartenait, mais elle obéissait à un de ces commandemenls intérieurs que certains êtres subissent jusqu'au sacrifice de la vie et de mieux que la vie. Son amant le sentait et n'en était que plus acharné à lui faire obstacle. Après un quart d'heure d'âpre discussion (la première qui s'élevât entre eux), ils n'étaient jjas plus avancés. Elle prit sa résolution et se leva : « J'ai besoin d"ètre seule, de réfléchir un moment. Laisse-moi te retrouver ici même, dans une heure au plus lard. »

Sans méfiance, il accepta. Elle disparut, de sa démarche vive, par la petite rue (jui mène à Ihôtel de ville et il l'accompagnait d'un regard étonne, amoureux, iriité.

Lille traversa une arcade, un "rand vestibule, se retrouva devant Saint-Tropliimc, tourna à droite, au bout de la place, et pénétra dans le musée arlésien. Elle songeait : « Je ne veux pas, comme Jeanne Louste, avoir toujours un spectre à mes côtés. » C'est que Jérôme, grand, voùlé, avec sa tête ridicule, ses yeux écarquillés, était tout indiqué pour faire un spectre. Elle en frissonnait à l'avance... Mais, une fois reprise par le courant de la vie de famille, dans ces circonstances tragiques, retrouverait-elle jamais sa liberté, et l'existence était-elle concevable sans Jean-François? Cela au momenî même où, tous obstacles levés, l'union tant attendue devenait possible !

Le musée do Mistral était désert. La belle et malheureuse Norade s'assit sur une banquette de cuir, devant une vitrine qu'elle connaissait et qu'elle aimait entre toutes, où l'on voit la fête de Noël, Calendal, célébrée selon le rite traditionnel, les personnages, en costumes et grandeur nature, autour de la table abondamment servie. Réglée sur les indications du poète précis et sublime, cette scène évoque, dans les cœurs bien nés, tout le passé de la Provence, ses nobles usages, sa sereine tradition. Le baptême, le mariage, les fêtes, l'enterrement, les objets familiers, la vêture, la pêche, ce qui fait le charme et la mélancolie des jours apparaît ici dans le décor a' une méthode auguste et sûre.

i'/est l'ordre virgilien, dantesque, racinien, mistral ien, transmis aux générations successives, à travers les ris et les pleurs. La jeune fille demandait conseil à ces images de cire et détoiïe. Elle cherchait un apaisement à son trouble, la solution de l'insoluble, car son parti, quel qu'il fût, allait faire le malheur des uns ou de l'autre et risquait d'appeler le deuil et le glas. Elle était littéralement déchirée, le cœur sectionné et béant; elle enviait l'insensibilité, la rigidité de ces figures, qui sourient en apportant les plats, pour le souper de la nuit miraculeuse.

L'être humain est infiniment plus complexe que ne le peignent les écrivains et les dramaturges, car il est à lui seul un théâtre et un enveloppement de fantômes héréditaires. L'émotion ou l'inspiration les évoquent et les précipitent vers le champ éclairé de la conscience. Qu'il soit taillé dans le marbre et la pierre, ou projeté par la couleur sur la toile, ou tracé en petites figures sur le papier, ou transmis aux vibrations sonores des instruments, ou dépensé dans les convulsions, les crispations et les sueurs de l'amour, ou dans les grimaces sanglantes de la haine, ou ruisselant le long des parois du puits de mélancolie, le génie est la réapparition des ancêtres : les voici, furtifs et fugaces, vestiges d'ombres, de lueurs, de mouvements, qui gravitent autour de la personnalité actuelle,

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comme autant de satellites et de planètes. Norade élait en proie à sa mère, dont les l'antaisies amouieuses, transportées du petit tticàtre de Cassis sur une plus vaste scène, auraient alimenté un Lamartine ou un Musset. Derrière elle venaient les grand'mères, qui ne fuient pas toujours vieilles et ridées, pour qui l'amour, môme comprimé par les soucis de la maternité et de la maison, a été autrefois chose importante. Quelle femme n'est pas née pour l'amour, plus souvent contrarié que satisfait, parfois déplacé et coupable, entrevu comme un beau passant, dont elle n'ose s'avouer qu'elle serait à lui, s'il s'arrêtait et lui parlait? Quelle femme, au milieu de ses enfants ou des humbles besognes du foyer, n'a pas souri intérieurement, en songeant à ce qui aurait pu être, à ce qui a été heureusement, ou malheureusement évité, à la toute petite circonstance enfuie d'un regard, d'unf? parole, d'un frôlement complice de la " main ? Il n'est imagination de poète comblé que ne dépasse imagination de femme, appuyée le front à la vitre et regardant la pluie qui tombe, comme toutes les larmes qu'elle n'a osé verser. La pire mégère a eu son heure de charme, et la plus dégradée son instant de rachat. Ce ne sont pas les hommes qui l'ont la race, ce sont les femmes, et leurs hantises", obsessions, préoccupations amoureuses y jouent un rôle autrement décisif que les pf^nsr'iirs et les conquérants. Ta

femme accumule, Ihomme dépense. Eile llicsaurise, et il gaspille. Les élans comprimés de la femme, ses secrètes pensées, ses espérances, ses illusions, ses regrets et ses douleurs muettes sont l'immense réservoir des hauts faits ou des belles œuvres qu'admirera la postérité et dont s'inspirera l'avenir.

Ainsi songeait Norade, devant les vitrines incomparahles du petit musée. Le chant, qui élait au fond de sa nature, déroulait ses couplets sous sa préoccupation, laquelle revenait au refrain. Finalement, le devoir l'emporta, ainsi que la crainte du remords. Elle retournerait rue Parapharnerie. Elle consolerait Taveugle par détresse d'amour. Elle panserait, infirmière morale, la j)laie saignante qu'elle avait faile. Elle soiait pardonnée par la tante. Ensuite, comme il ne pouvait êlre question d'abandonner François, elle le rejoindrait et trouverait le moyen de vivre auprès de lui, tout en revenanl, de temps en temps, en Avignon. Peut-être même le (lécidcrait-cUc... Mais cela c'était l'aulre rive. Il s'agissait, la résolution une fois prise, d'agir vite. Elle s'arracha à la contemplation de ces choses mortes et anciennes. Gomme elle n'avait pas sur elle ce qu'il fallait, elle descendit à la loge de la gardienne et demanda la permission d'écrire un mot : « François chéri, « il no faut pas m'en vouloir, si je cherche à <( éviter le funeste sort de Jeanne Louste, Cela

« nous porterait malheur et à notre éternel « amour. Je t'écrirai chaque soir d'Avignon. « Va m'attcndre à Yulmis, où je te rejoindrai « hientôt et dis-toi qu'à chaque instant de la « journée ma pensée ardente et tendre est « auprès de toi. Toute à mon adoré. Norade. »

Elle consulta l'indicateur. Elle avait un train pour Avignon dans une demi-heuro. Le risque étail que François, impatient, revînt à l'hôtel avant qu'elle eût fait sa valise. Ce contretemps n'eut pas lieu. L'estomac creusé par des émotions si diverses, elle mourait de faim et commanda au maître d'hôtel un épais sandwich au jambon, qu'elle dévorait tout en rangeant et bourrant son linge, ses corsages et son nécessaire. Après ce substantiel repas, accompagné d'un verre de bière, elle se trouva mieux, plus d'aplomb. Elle déposa la lettre au bureau, en recommandant qu'on « la remît à monsieur dès son retour ». Elle fit signe à une Victoria, abritée par un tendelet de toile, qui passait, et arriva à la gare sans encombre, cinq minutes avant le départ. Le fait que sa décision était prise lui libérait l'àme de la torture du doute et elle s'efforçait de ne penser à rien, de transformer son esprit en page blanche.

François, pendant ce temps, réilochissait et passait de la jalousie à la sécurité avec une promptitude maladive. Il ne pouvait pas plus douter de l'amour de Norade que de la saveur

DANS LES TENEBRES 2'j7

du fruit qu'on vient de boire avec délices et dont on a encore l'eau et le parfum dans la bouche. Cependant, le sachant fiévreux et irritable, elle lui préférait cet odieux cousin, dont la mort stupide n'avait pas voulu. Faiblesse d'infirmière pour le plus malade, qu'il importait de laisser s'user d'elle-même, en quelques jours, au chevet de l'idiot. Elle avait une répulsion physique pour cet homme, que la mère Istre voulait vainement lui faire épouser. Donc, rien à craindre de ce côté-là. Et pourtant, malgré les assurances qu'il se prodiguait à lui-même, le Breton demeurait perplexe et cherchait le moyen d'empêcher sa maîtresse de donner suite à son projet : « Si j'avais une hémoptysie, même légère, elle y regarderait à deux fois avant de me quitter, fût-ce l'espace d'une semaine. Mais je vais mieux et l'on n'a malheureusement "pas une hémoptysie à volonté. »

Il se rappela de nouveau l'interdiction portée par Vanelle, quant à la Camargue et au mas des Ombres. Eh bien, précisément, au lieu d'achever sa convalescence à Yulmis, il irait rechercher au mas les origines de son accident. Ah! Jérôme appelait INorade en attentant à ses jours! Soit, lui aussi, Brécéan, attenterait à ses jours, non à l'aide d'un pistolet, mais à l'aido des marécages d'automne. On verrait alors ce que ferait la belle partagée. Ainsi court la contau-ion du suicide sur les fils tendus et vibrants de la pas-

sion iVénéliqufi. La ville d'Arles avait p^idu son attrail. Elle était une cilé comme une autre, aux murs de pierre indiflérents, et ses filles, au sourire trompeur, ne valaient pas qu'on leur sacrifiât les Bretonnes an cœur fiilMe et sage. Mais k~ peine le cousin dllenii Lehadec avait-il furmulc cette critique qu'il en sentait l'amèrc ironie et que tel cliurine secret de sa Provençale, prompt à réveiller le désir, accourait le percer d'un trait de feu. Il n'était p;js jusqu'à cette bizarrerie sentimentale, véritable morsure de la reconnaissance et de l'amitié sur l'amour, qui n'aiguillonnât cet amant lidèle. 11 regarda sa montre : l'heure « au plus tard » était écoulée et Norade ne revenait pas. La méditation durait bien longtemps!

11 attendit encore une vingtaine de minutes, n'osant se formuler à lui-même un soupçon cruel, qui venait de le traverser. Pui.s, se levant d'un bond, il courut, plutôt qu'il ne march.", jusqu'à l'hôtel :

— Madame est partie, ily a près d'une heur •. Elle a laissé ceci pour monsieur.

Il avait compris, deviné. Il tournait et retournait le billet entre ses doigts tremblants, sous l'œil curieux de la dame du comptoir. Il monta dans sa chambre pour le lire. La pièce avait cet aspect indéfinissable de la fuite, que n'oublie jamais celui qui a pleuré et ragé devant l'armoire vide et la brosse à dents disparue, sans que le

plus petit oubli de linge, ou de gant, ou de houppette à poudre apparaisse comme une dr-ri^oire consolation. Seule l'odeur de Norade, l'odeur de lavande des Baux, de Saint-Fiemy et de Baibentane flottait entre les rideaux et le lit. C'est dans cette odeur que Jean-François lut cet « au revoir » étrange, qui avait, malgré lout, le son dun « adieu ».

— C'est bien, Norade, tu t'en repentiras. Moi aussi, je puis faire un spectre !

II se regarda machinalement dans la glace. La décomposition de soti visage lui prouva que cette menace n'était pas vaine.

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