CHAPITRE PREMIER
« Lieuteuanl, cette fois, vous êtes <j;iiéri », dit Norade Pertus à François Brécéan. Il était six heures du soir, au mois de mai 1918, et, par la fenèlre ouverte de la petile cliambre de l'ambulance « d'Everjon », on entendait des rires d'enfants, un braiement d'àne, toute la vie d'Avignon \i\ lumineuse. Les vingt-cinq ans du jeune officier, arraché à la mort à force de soins, buvaient avec avidité cette neuve espérance et aussi la beauté souple, mate, ardente de l'inlirmière provençale, (b)nt il était timidement et follement épris. Jamais encore, malgré son envie, depuis trois mois qu'il était soigné par elle, il n'avait osé lui dire un mot d'amour. Celait un Breton renfermé, du type blond, imberbe, de traits réguliers, solidt> gaillard, un peu sauvage, et qui exprimait a-sc/
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mal ce qu'il ressenluil le plus vivenieiil. Li jeune fille s'élail prise de tendresse pour lui. Elle était de condition modeste, fille d'un patron pêcheur de Cassis, mais parfumée de cette poésie naturelle qui éclaire les âmes venues de loin, sur les rivages ensoleillés.-
— Eh bien, cela ne vous fait pas plaisir? » repril-clle en riant. Brune, élancée, debout à contre-jour, elle avait des reflets dorés dans ses cheveux bruns, autour du cou, ferme et plein, une chaîne d'or fermée par une petite croix. Ses yeux noirs, cependant très doux, et d'une suavité de velours, étaient aussi comme piquetés d'or. Il émanait d'elle une atmosphère dentrain, de gaieté et de bonté.
Brécéan rassembla son courage, écarta les liras, redevenus vigouieux, que terminaient des mains assez fines, et soupira : « Cela ne me fait pas plaisir de m'en aller. » Il pensait « de vous quitter », mais n'osait le dire et sentait sa cicatrice de balle allemande vers le sommet du poumon droit, jointe à une autre douleur, morale celle-là et plus ai,s:uë.
— Vous seriez-vous attaché à cette maison méridionale, monsieur l'homme du Nord, monsieur le Celte ?
Dans leurs conversations au cours des pansements longs et minutieux — car il y avait eu trois points d'inflammation, — le soldat et la jeune fille s'amusaient à se taquiner sur leurs
origines. Licencié es sciences naturelles, attaché au Muséum de Paris et préparant son doctorat, Brécéan se croyait très calé en signes ethniques et psychologiques. Elle lui opposait cette horreur des brumes dans le raisonnement et de tout pédantisme, qui fait le fond des esprits latins.
— Je me suis attaché à celles qui sont dans cette maison.
— A sœur Odile, à M"' d'Everjon?,..
— A d'autres encore.
Norade pâlit légèrement et sentit que son cœur battait plus vite. Elle lisait l'aveu imminent dans les regards bleus de son cher malade. Elle en avait peur pour elle et pour lui ; car elle savait, depuis la première minute, qu'ils s'aimeraient et que cet amour serait quelque chose de grand et de rapide, de confondu avec la splendeur brève du jour, tel qu'une flambée de sarments sous le soleil. Fallait-il lutter ou s'abandonner? Elle essaya de plaisanter,
— Vous oublierez vite.
Mais, de cette voix profonde, émue, faite pour la chanson bretonne, qui va au cœur des femmes, Brécéan répliqua : « Nous autres n'oublions jamais. Nous mourons avec nos images, mademoiselle... Ah! que vous avez été bonne pour moi!...
Il tondit la main vers elle sur ses draps blancs.
Elle la prit. Elle le connaissait du haut en bas,
comme la mère connaît son poupon, ilepuis \c temps qu'elle le soignait. Ce contact discret rétablit cependant le mystère entre leurs deux corps et la distance instable du désir. A cet instant la porte s'ouvrit et le docteur Barias parut, accompagné d'une grosse personne a la mine sévère, qui avait l'air d'un homme habillé en femme, M"" d'Éverjon, fondatrice et directrice de rétablissement.
— Eh ben, mon garçon — lit le vieu.K médecin, qui affectait des manières rustiques et bourrues, — te voilà maintenant frais et gaillard. Ce n'a pas été sans peine ; pas vrai, madame et mademoiselle?
M"*' d'Éverjon hocha la tête. Elle était très riche, très avare, vaniteuse, bornée, têtue, mais respectueuse des arrêts médicaux. Sœur Odile parut à son tour, pâle, émaciée, vraie figure do missel, qui dégageait une odeur de linge frais. Ces quatre personnes regardaient avec attendrissement le grand blessé qui leur avait donné tant de tintouin et dont on ne savait pas encore, en dépit de la radiographie, si le poumon avait ou non été traversé. Nandut, de Marseille, appelé en consultation, prétendait que oui. Fauvergne, professeur à Lyon, mobilisé à Avignon, prétendait que non. Barias était de ce dernier avis et chaque fois donnait sa raison : « Pas d'hémoptysie véritable. A peine quelques crachats rouilles. Peu d'élévation thermique.
Un grand cill'aiblissenient initial, presque comateux, sans doute, mais cela s'explique par le choc... Ouais, nous en sommes sortis tout de même. On va se lever et, dans quinze jours, je signerai Texeat, avec congé de trois mois à la clef, renouvelable au moins deux fois.
« Quinze jours, se disait le Breton, je n'ai plus que quinze jours à la voir, à l'entendre, à jouir de sa présence. Non, c'est absolument impossible. »
Cette crainte l'absorbait tellement qu'il ne pensait plus à remercier celui et celles qui lui avaient donné tant de soins. Il fallut que le docteur insistât : « Alors, garçon, c'est tout ce que tu trouves à nous dire? » Ce petit reproche réveilla l'amoureux. Des larmes de reconnaissance parurent sous ses paupières : « Vous m'avez sauvé, vous, et vous, et vous, je ne sais comment vous témoigner... Vous ôtes comme ma famille... »
nies désignait gentiment Ti mesure. Sa voi.\. s'arrêtait dans .sa gorge : « Mais oui, mais oui, bougonna le docteur satisfait, tu nous revaudras ça au purgatoire. C'est là qu'on se retrouve en fin de compte. Voyons un peu une dernière auscultation. »
Il lit l'examen en conscience, avec une mine soucieuse et les « toussez, comptez, trente, trente et un, ttento-deux » rituels. Il ne restait plus, de cette alerte redoutable, qu'un tout
petit [)cu de matité au sommet en cause : « Lo cal claviculaire est à peine sensibl'\ C'est racmôdé dans la perfection. » L'officier et Norade se regardèrent en souriant, car ils imituienl volontiers la façon dont l'excellent homme prononçait le verbe « raccommoder ». Sœur Odile elle-même pinça les lèvres; elle avait une galet'' d'enfant. L'ambulance était mixte, administrci' à la fois par des religieuses et des laïques, sou^ la haute surveillance de M"" d'Everjon, qui faisait, en rechignant, les principaux frais. Plus la guerre se prolongeait, plus elle trouvaitce sacrifice d'argent intolérable, et passait sa mauvais( humeur sur ses auxiliaires et subalternes. Par ailleurs, elle avait préposé à l'économat une nièce à elle, d'une rare laideur, et la beauté de Norade l'agaçait.
La « patronne » et la religieuse étant sorties, Brécéan retint le faux bgurru par sa manche et prit l'air câlin d'un enfant qui demande une faveur : « Docteur, vous êtes si bon... Permettriez-vous?... »
— Je ne suis pas bon. Je suis au contraire une vieille drogue et tu as pu t'en apercevoi'^. Qu'est-ce qu'il y a pour ton service^ animal?
— Permeltriez-vous que nous allions, ^''^Pertus et moi, dîner ce soir à la Bartelasse? Je voudrais fêter ma guérison avec celle qui y a tant contribué.
Barias sourit, passa la main dans sa barbe
blanche, regarda alternativement le brave garçon, la jolie fille qui pâlit à peine, comme celles de sa race, quand elles sont émues : « C'est entendu. Vous avez l'autorisation jusqu'à neuf heures et demie, dût mani'zelle d'Éverjon me bouder pendant huit jours. Tâchez seulement de ne pas faire de bôtises tous les deux, ou, si vous en faites, de ne pas attirer l'attention. Je tiens au bon renom de notre ambulance, »
Ces grosses plaisanteries ne tiraient pas à conséquence. Il prit dans sa poche un stylo et sur une feuille de température écrivit, de sa large écriture fortement appuyée : « J'autorise M. le lieutenant Brécéan et M""" JNorade Pertus, son infirmière, à s'absenter ensemble ce soir, 28 mai 1916, de ?ept heures à neuf heures et demie. » Puis il signa et tendit joyeusement le papier à l'oflicier :
— Voilà; vous me conterez demain comment ça s'est passé. Buvezun verre de Tavcl à masanlé, snjireblotte !
Quand les deux jeunes gens furent seuls :
— Mais qu'est-ce qui vous a pris ? demanda Norade avec un étonnement joué. J'étais tellement médusée que je n'ai pu rien objecter. Que vont penser et dire ma tante Isire, M'"' dEverjon, même sœur Odile ?
— Quec'estbiennotre droitde diner ensemble une fois. . . ou deux... au bord du Rhône. Cela ne fait de mal à personne.
— C'est un peu compromettant. Los gens de cette ville sont si clabaurleurs, si médisants !
— Comme partoul. Il n'y a qu'à ne pas s'occuper d'eux.
— Vous en parlez à votre aise, vous qui dans quinze jours quitterez Avignon. Mais moi, je resterai et l'on me montrera au doigt : « Voilà celle qui dîne en tête-à-tête avec ses blessés. . . »
— Avec son blessé. 11 s'agit d'une exception, non d'une habitude, ni d'un rite. . .
— Ce n'en est que plus grave, monsieur Vindiscret.
Elle s'était, en parlant, rapprochée de la porte. Comme elle tournait le bouton, il fut sur le point d'ajouter quelques mots décisifs, puis se retint, préférant attendre l'occasion prochaine. Leur joie, à tous deux, était profonde- et les poussait à savourer les derniers instants d'une comédie de bonne camaraderie, qui leur permettait tous les rêves.
— 11 faut que je prévienne ma lante. p]lle ne va pas être satisfaite de mon escapade.
— Voulez-vous que je vous accompagne ? Je ferai ainsi sa connaissance, et puis ça la rassurera.
— Merci bien. Le cousin Jérôme vous verrait, et il est jaloux comme un diable.
Elle mettait, sur la finale du mot diable, une pointe d'accent qui semblait exquise. François avait entendu parler souvent de la confiserie Istre,
rue Parapharnerie, et du cousin Jérôme, qui passait pour un peu « demeuré », comme on dit dans les campagnes. L'idée que ce demi-innocent pourrait être jaloux l'étoniia et le scandalisa. Mais il n'insista point.
11 fut convenu qu'on se retrouverait une demi-heure plus tard, à l'entrée de l'île de la Bartelasse.
Quand iXorade entra dans la conliserie, M'"'' Istre, vieille personne, propre et digne, au visage de Junon rustique, faisait déguster à une cliente riche, M'"'' de Fontvenet, parente de M"'' d'Everjon, un cédrat fourré au sucre, récente invention de la maison. La malingre, mais gourmande descendante des marquis de Fontvenet déclarait ce produit exquis. Ensuite, lissant ses lèvres de sa langue, comme une chatte, elle prit un doigt de malaga, raconta lentement une histoire locale, puis se décida à sortir.
Alors seulement la jeune fille, embrassant sa tante, lui dit avec gentillesse et quelque gône :
— Ne me gronde pas ; je dîne dehors ce soir, en compagnie de mon grand blessé François lîrécéan, qui entre en convalescence. Il m'a invitée à la Bartelasse, et le docteur nous a donné l'autorisation. Je ne pouvais refuser, tu comprends.
— Tu dînes dehors... et en tèle-à-tête avec ce garçon, que tu no ma jamais présenté
10 DANS LA LUMIKRK
Mais, ma petile, c'est bien osé ; et ne crains-tu pas défaire mal parler do toi ?
M""** Istre avait pris son air de réprimande, alors qu'elle connaissait et respectait d'ordinaire l'esprit d'indépendance de sa nièce. C'est qu'elle prévoyait le mécontentement de son cher Jérôme, quand il apprendrait cette nouvelle. Amis et voisins considéraienttacitementle demi-demeuré comme fiancé à Norade, bien qu'un tel projet n'eût jamais été traité entre les intéressés que par allusions. La tante regardait sa nièce comme une sorte d'avant-bru et la gùlait en conséquence.
Les médecins lui avaient représenté qu'un tel mariage était la seule espérance permise de réveiller, par l'amour heureux, le cerveau ralenti de son unique enfant. De sorte que, désirant cette union avec l'exclusive passion des mères, elle ne considérait pas qu'il pût y avoir le moindre obstacle de la part de la jeune fille, à qui elle assurait la vie matérielle depuis la mort de sa belle-sœur, la maman Pertus, c'està-dire depuis une dizaine d'années.
Norade riait de bon cœur :
■ — J'ai vingt ans bien sonnés ; je ne suis plus une petite fille. C'est la guerre, et il est tout naturel que j'aie la première sortie de mon malade. Ceux qui ne seront pas contents viendront me le dire.
Fervente des poètes du Félibrige, surtout d'Au-
banel et de Mistral, elle miirmma en provençal les vers dorés des OUvades :
Mieux vaut à Cadolive Rire en mangeant l'olive, Que rager à Paris En mangeant des perdrix.
M"'' Istre hochait la tète, peu convaincue. A ce moment parut Jérôme, grand et maigre garçon, aux yeux caves et cernés, chez qui se remarquait comme une caricature des traits nobles et purs de sa cousine. Dès qu'il l'apercevait, son morne visage s'éclairait. Elle représentait la beauté, rintelligence, la fine raillerie, la vigueur physiijue et la santé morale, tout ce qui lui manquait, mais dont confusément il sentait et regrettait l'absence. Il lui dit de sa voix lenfe et lourde, où les mots demeuraient sans couleur :
— Ah ! te voilci... Tant mieux!... J'ai recopié la pièce de vers dont tu m'avais parlé, mais il faut que tu me l'expliques. Je ne la comprends pas très bien.
— Ce sera donc demain malin, avant mon départ pour le marché, si tu es levé, ou Ji mon retour, si tu es paresseux. Ce soir, je ne dine pas avec vous et je suis de garde à rambulance.
11 la regarda en écarquillanl les yeux, croyant à une mauvaise plaisanterie. Mais sa mère reprit très vite :
— Norade emmène ses blessés à la Barte-
lasse. Le docteur IJari.is le lui a demandé. Elle sera rentrée de bonne heure.
— Ah! que c'est ennuyeux! — fit Jérôme, avec une mine d'enfant qui boude. Qu'allonsnous devenir seuls, sans loi, maman et moi ?
— Nous mangerons /pielque cliose de fameux, tu verras, une petite surprise, et Norade n'en aura pas.
('ar, dans cette nature engourdie, parcourue par des instincts somnolents, la gourmandise était vigilante. Il embrassait parfois les mains délicates de sa cousine, en répétant : » Elles sont sucrées. » Il lui disait aussi : « Tu as le teint doux comme de la crème. » Il lui donnait l'impression qu'ello était un entremets promis à son désir rudimentaire et (Quelle ne partageait certes pas. Mais il lui faisait pitié et elle n'avait pas considéré jusqu'alors comme impossible de se donner à lui par miséricorde et aussi par gratitude pour tante Istre. Or voilà que, ce soir, une telle perspective lui apparaissait comme monstrueuse,
— Petite, prends un mantelet chaud, ajouta la vieille dame résignée. Le vent est frais au bord du Rhône et tu ne repasseras point par ici, puisque tu es de garde ce soir.
— N'y va pas, Nourade, implora Jérôme, c'est si triste quand tu n'es pas là.
La pimpante boutique, en effet, derrière laquelle étaient les appartements, avait pris sou-
dain un air maussade d'étroitesse provinciale, de logis où Ton a beaucoup pleuré. La jeune lille, assez émue, sentait qu'elle la quitterait, que bien des choses changeraient pendant son absence, qu'elle-même se préparait à souiïrir et à faire soulTrir, mais qu'il n'y avait pas à lutter contre certains courants, profonds et rapides, du cœur. Elle en avait presque envie de pleurer.
Ce sentiment étrange durait encore quand elle traversait les ruelles tièdes qui mènent, le longdès remparts, à la porte du pont d'Avignon.
— Eh bonsoir, mademoiselle Norade, lui lança le douanier Arsène. Que A'ousôtes bravette dans votre costume de croix-rouge !
— JJoniics nouvelles de votre fils, Arsène ?
— 11 est toujours aux Éparges. Ga chauffe dur, mais le bon Dieu veille sur lui. Ah! quand linira la maudite guerre?
Les peiits pieds, finement chaussés de souliers blancs, de la jeune infirmière ne sentaient pas le sol. Ce pont suspendu aux arches fières, qu'elle prenait chaque jour, ce Rhône, aux eaux moirées et rapides, cet air de cristal qu'embaume la fieur du printemps, tout était pour elle nouveau et émouvant. Une multitude d'images, d'un or léger comme celui des missels, se pressaient dans son esprit. Car elle était de sang inventif, constructeur, légendaire, et ses ancêtres, marins, pêcheurs ou pasteurs, jouaient en elle harmonieusement, lui inspi-
raient les mots et les frissons, dans les circonstances solennelles. Elle appartenait à celte élite de femmes qui dépensent, dans la tendresse, l'amour el lu volupté, le trésor accumulé de toute une famille. C'esl pourquoi, capable de folie, elle l'était aussi de sagesse. Elle avait ce don unique, le lyrisme naturel, joint à l'observation malicieuse et pittoresque.
Parvenue à l'auberge qui fait le coin à gauche de l'île de la Bartelasse et du pont, elle descendit quelques degrés du vieil escalier de pierre et aperçut Jean-François qui l'altendait, marchant à pas comptés, sans canne. Il avait belle allure, mais les traits encore fatigués, et elle se rappela, avec sou premier bain lors de son arrivée à l'ambulance, la douceur et l'odeur de sa peau de blond.
— C'est gentil à vous, mademoiselle, de ne oas vous faire attendre.
— N'est-ce pas? C'est ce que je me disais.
Il l'enveloppa d'un regard admiratif. Son costume blanc et frais allait à son teint mat. Lu lumière éclairait amoureusement ses cheveux d'or bruni, séparés en bandeaux ondulés. Elle avait le nez fin, la bouche charnue, arquée, moqueuse, la ligne du cou d'un galbe classique et cette souplesse dans le mouvement qui aiguillonne le désir. Sa voix chantait et caressait, avec des inflexions loul à coup ombrées. Les feuilles des arbres, filtrant et découpant le
splendide crépusculo, la couvraient d'ovales violets ou rouges, ainsi que des pétales de roses. Mais, sous sa coiiîuie presque monastique, paraissait le front rêveur et délicat, pareil à celui que les peialres llorentins prêtent à leurs madones inclinées.
— Je suis encore un peu faible. Voulez-vous me donner le bras?
C'était un subterfuge de Brécéan, qui avait envie de toucher ce chef-d'u;uvre satiné, duveteux et si cher. Elle lit comme il voulait et il sentit, sous la toile, la douceur qui lui avait été secourable. Il se rappelait ses beaux bras nus dans l'eau du pansement, la transparence de ses ongles roses, car elle était coquette de son corps.
— Vous vous êtes évadée facilement? La tante Isire ne vous a pas trop grondée?
— Euh... euh... Elle ne m'a pas caché que je commettais une imprudence... mais enfin, (•a a passé à peu près.
— Et le cousin Jérôme?... A-l-il seulement compris de quoi il s'agissait?
Cette allusion déplut : «Jérôme est lent d'esprit, mais il n'est point sot. Ne me faites pas de peine...
— Je croyais... C'est vous qui m'aviez dit...
— J'ai pour ce pauvre ami une tendresse profonde et il se peut que je l'épouse un jour.
Quelqu'un venait de parler en elle malgré
16 DANS LA LU.NilERE
elle el de dire tout à Irac ce qui n'élail pas bon à dire. François en demeura abasourdi. Le paysage spiendide lui devint sombre. Il eut dans la bouche un ifoùt amer. Sa main se détacha du bras de la jeune fille.
— Vous, l'épouser!... Oli ! mais non, c'est impossible !...
— Pourquoi cela?
— Parce qu'une autre destinée vous attend. Parce que... enfin parce que vous feriez son malheur et le vôtre.
Elle ne répondit point, mais lui montra, audessus du fleuve d'argent, la ville enflammée et comme patinée de pourpre et de roux. On distinguait la Vierge dominant la cathédrale, un grand pan du château des Papes, les arbres et la terrasse du jardin public, l'arche interrompue du ponl de Saint-Bénézet, spectacle unique au monde, environné de remparts crénelés et cuits, comme d'une ceinture de siècles de pierre.
— Regardez ça. Existe-t-il rien de pareil ailleurs? Votre Bretagne peut avoir de grands charmes, tout do même son vrai ciel est gris.
— Ah! je voudrais vous la montrer, ma Bretagne, dans un jour de pluie et de vent triste, ou sous la brume tiède de l'automne. C'est un autre prestige, mais c'est un prestige aussi, mademoiselle Norade. -•
Elle secoua la tête : «Vous aurez du mal. je vous en préviens, à me convertir à la mélan-
colie. Je suis née sur le versant de l'espérance. Le soleil pour moi a toujours raison,
— Ah ! vous n'avez pas vu la guerre, les corps étendus sous le ciel bleu, les cadavres des chevaux, le tournoiement des mouches, la pestilence, l'horreur! Autrement, vous préféreriez le manteau de brouillard humide jeté sur touti' cette misère sanglante.
— Hélas! c'est vrai; mais aucun paysage, comme aucun être, n'est fait pour la désolation. Il la subit à conlre-cœur, avec l'espoir de lui échapper.
— C'est pourquoi vous échapperez au cousin Jérôme.
Sa hardiesse étonnait le Breton. Il n'en avai( jamais tant dit à une femme. L'éloquence est contagieuse et Norade possédait cette invention verbale et cette cadence qui font les chefsd'œuvre populaires aux auteurs inconnus. Au lieu de se fâcher de ce rappel d'un nom interdit, elle répliqua : « Je parie que vous n'avez pas songé à commander le dîner. C'est très bien de souper dans une claie de roseaux. Encore faut-il ne pas mourir de faim. »
Il rit, montrant des dents magnifiques sous sa moustache blonde hérissée : « Ça va s'arranger, laissez- moi faire. »
Sa Légion d'honneur et sa croix de guerre, avec trois palmes bien gagnées, impressionnèrent vivement l'hôtesse apparue au seuil du
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restaurant : « Voyons, madame, nous avons grand appétit, mon infirmière et moi. Qu'est-ce que vous pouvez nous servir de bon? »
La brave dame avait reconnu Norade Pertus, dont la beauté était célèbre en Avignon. Elle répondit : « Voulez-vous des coquilles de poisson, puis an poulet aux champignons, puis une bonne salade et un dessert?
— Certainement. Mais il manque une soupe à votre menu.
— Un potage, rectifia la vieille dame, qui avait plus d'usage que ce guerrier. Il est ce soir aux haricots.
— Va pour les haricots. Cela vous convient-il ainsi, mademoiselle?
— Tout à fait, pourvu que l'huile de la salade soit irréprochable.
Norade confia à son compagnon : « C'est toujours ce qui pèche au restaurant. Et pourtant l'huile de Provence est célèbre, incomparable en tartines notamment. Je parie que vous ignorez la tartine d'huile?
— Certes, mais je demande à m'inslruire. Quel bosquet choisissons-nous?
Il appelait bosquets les cagnards qui serveut de salle à manger à la Bartelasse. L'un d'eux parut plus spacieux et plus proche du fleuve. Il venait une odeur de mouillure délicieuse. Norade dit : « Je vous ferai lire Aubanel. C'est le poète d'Avignon et de la vie passionnée qui
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est immédiatement au-dessus de la vie familière. Vous verrez comme il ressemble à tout ce qui nous entoure. Ses vers sont sensibles, même en provençal, à celui qui ignore le provençal. Ecoutez :
D'Avignoun, clins moun cor, la pensado es amaro D'Avignon, dans mon cœur, la pensée est amère...
et ceci :
« Desempiei qiies partido et que ma mère est morte. » Elle mêlait ainsi la langue d'oc au français, pour lui faire mieux comprendre le mouvement et la couleur incomparables. Il devinait que c'était superbe, mais il s'intéressait surtout à l'émotion, à l'admiration de ce joli visage, de cette bouche à la fois railleuse et frémissante. 11 se demandait si un homme avait jamais baisé ces lèvres d'un pur dessin, s'il les baiserait un jour, bientôt, peut-être tout à l'heure. 11 ne savait plus ce qu'il faisait et sa main hésitait en versant à boire.
— Oh ! mais non, pas tant d'eau! Je ne crains pas le vin de mon pays, surtout quand il est bon comme celui-ci. Madame!...
La patronne apparut, un plat à la main.
— Comment s'appelle cet excellent petit vin?
— C'est du plan de Dieu, mademoiselle.
— Un fameux nom ! Vous le récoltez vousmême?...
— Non, c'est un parent qui nous le vend.
— Ici (murmura Nurade en soiiriantj c'est toujours un parent qui vend le vin, ou l'iiuile, ou les poulets. L'alimentation se lait en famille. Je ne sais pas à quoi ça tient.
— Mais, chez nous aussi, fil l'officier; ce parexitage, ce compagnonnage, ces petits groupements, c'est ce qui fait le charme de la France.
Il savait depuis longtemps sa compagne jolie et tentante comme une pêche veloutée sur la branche. Il savait qu'elle fleurait le thym des montagnetles de son pays. Il l'avait surprise une fois, changeant de guimpe à rinfirmerie et découvrant un sein de déesse. Mais il ignorait les perspectives de cette imagination créatrice, qui extrayait de toute chose un prétexte de joie ou de rêverie.
— Mademoiselle Worade.
— Monsieur Jean-François.
— Voulez-vous que je vous dise en deux mots qui je suis? Vous ne connaissez de moi que le malade, l'aspirant poitrinaire. C'est une apparence. Le fond solide, c'est le Breton. J'ai perdu mes parents tout jeune. J'ai été élevé chez des cousins, les Leliadec, qui habitaient Pontl'Abbé. J'ai fait mes études au lycée de Brest ; ensuite je suis venu à Paris où j'ai commencé ma médecine, passé mes premiers examens de doctorat et la licence es sciences naturelles. La guerre m'a pris au Muséum. J'étais mon maître, parce que j'avais de petites rentes, douze mille
francs légués par les miens. Je ne suis plus attaché ici-bas qu'à un ami, un véritable frère, Henri Lehadec, mon cousin, lieutenant de chasseurs comme moi, mais dans un aulre bataillon. Voici toute mon histoire... Reprenez donc une de ces coquilles de poisson. Elles ne sont vraiment pas mauvaises et vous les mangez si gracieusement.
— A mon tour, fit Norade, avec un coup d'œil moqueur au compliment. Ma mère est morte quand j'avais dix ans. Mon père, patron pêcheur à Cassis, brave homme, mais original, m'a confiée alors à sa sœur Henriette, qui tient la confiserie de la rue Parapharnerie en Avignon. J'ai .erandi là, heureuse et gâtée. 11 était convenu, il est encore convenu tacitement que je me marierai un jour avec mon cousin:.. Parfois le bon Dieu dérange nos projets.
— Vous êtes pieuse?
— J'ai tout ce qu'il faut pour l'être. Je le serai certainement un jour quand j'aurai souffert. Il faut souffrir pour avoir enfin la joie de croire pleinement. Ceci, la seconde Norade, qui est au fond de moi le sait, et elle gronde, pour sa tiédeur, la première Norade bien souvent, Et vous?... Incroyant, n'est-ce pas?... J'ai cru lavoir deviné.
— Je l'étais totalement avant la guerre. Depuis la grande tourmente, j'ai compris qu'il y avait tout de môme quelqu'un ou quelque
chose de supérieur aux elîels el aux causes que nous voyons. C'est très singulier. Plusieurs de mes camarades ont fait le chemin inverse et, de fervents catholiques, sont devenus presque sceptiques. Je pense que, dans le danger quotidien, on se fuit soi-même. Voilà. Néanmoins les déconverlis sont bien moins nombreux que les convertis. Ça va de bas en haut, vous comprenez.
11 y eutun silence. La jeune fille ajouta comme pour elle-même, de façon à être entendue :
— Ce n'est pas possible, nous nous sommes déjà rencontrés dans une autre existence...
— J'y songeais, précisément.
— La circonstance était identique. Nous étions aussi auprès d'une eau courante. Les vieilles pierres, à peine abandonnées du soleil, reflétaient encore sa lumière. Nous prononcions presque les mêmes mois.
— Minute unique, mademoiselle Norade !
Comme il était soldat après tout et décidé à
pousser les choses il allongea sournoisement son pied dans la direction de celui de la jeune fille. Il la frôla. Elle se retira brusquement. Il craignit de l'avoir froissée et marmonna un mot d'excuse. L'arrivée du poulet et de la salade fit une diversion naturelle. Brécéan proposa de le découper : *( Pendant ce temps vous fatiguerez la romaine. Elle a lair joliment craquante. » Il avait demandé du ïavel. Une lampée
de ce vin ardent et rose rcnliuidit, en lui laissant toute sa tôle. Il commença sur un ton énigmatique :
— Il y avait une fois une jeune et jolie infirmière qui avait soigné un pauvre soldai...
Son instinct d'amoureux le servait bien... Norade aimait tout ce qui était allusion, périphrase et signe de signe. L'attaque directe lui déplaisait. Tandis qu'elle tendait son assiette, elle prit son visage attentif, incliné, d'un charme indéfinissable à la Vinci... Elle reprit : « un pauvre soldat »...
— • Et qui l'avait arraché à la niorl. Ur, c'était pour lui infliger un tourment pire que la mort, (^ar, étant ondine, elle remmena un soir au bord de l'eau, plongea dans le lleuve et le laissa seul et désespéré.
— Alors que fit-il ?
— C'est bien simple. Il se jela à l'eau pour retrouver sa belle ondine, disparue déjà dans les galeries vertes inaccessibles, perdit le souffle et se noya.
De son ton uni et grave, elle interrompit : « C'est une erreur, elle le recueillit dans les galeries vertes inaccessibles et essaya de le disti aire. Puis, comme il s'ennuyait bientôt à périr, elle lui rendit sa liberté, dont il profita pour sauter à (erre, s'anioiuacber d'une autre et oublier la pauvre ondine.
Le soir commençait à tomijer. lue cendre
violette, venue du couchant, envahissait peu h peu l'île et le fleuve. Un chant d'oiseau, pathétique et vif, se fit entendre au sommet des grands platanes. Un petit vont tiède s'éleva. Les murs d'Avignon, le château des Papes, devenaient d'une blancheur impalpable et diffuse, presque phosphorescente, telle que dans le loiulain de l'histoire et le retrait du souvenir. Car rien ne ressemble à la journée comme le siècle. Les deux jeunes gens éprouvèrent à la fois ce frisson solennel, semblable à celui de l'héroïsme, oii l'amour a le goût du risque et pour lequel on donnerait sa vie, en échange d'une caresse ou d'un baiser.
Leurs regards s'évitaient. Leurs mains, devenues errantes, saisissaient la salière ou la fourchette au hasard, pour se fuir. Il avait le ton rauque. Elle n'osait plus se taire et multipliait les petites remarques, afm d'éluder l'essentiel, la voix impérative de l'amour, comparable à celle de Pan, qui surprit, un soir, le nautonier.
— Vous vous sentez guéri, n'est-ce pas?
— Complètement guéri de ma blessure. Mais un mal nouveau monte en moi, indéfinissable et que vous seule...
— « Qui chante son mal enchante », a dit encore Théodore Aubanel.
— Hélas, je ne suis pas naturellement poète, ou plutôt la poésie qui me vient de ma race est èans expression, prise dans les mêmes brumes
que mon village. Ah ! que vous avez de la chance de pouvoir exprimer tout, ce que vous ressentez !
Go simple aveu acheva de délier, dans l'àme généreuse de Norade, le secret vis-à-vis d'ellemême. Il élait évident qu'elle aimait François. Un trouble vertigineux s'emparait d'elle et, comme il approchait sur la nappe blanche, que remuait la brise crépusculaire, ses doigts d'homme de sa petite main nue et longue, elle laissa celle-ci contre la sienne. Il n'osa la saisir. Le chanl sur trois notes, mi-aiguës, mi-graves, comme poussé par un pipeau surnaturel, continuait de retentir là-haut, vers les cimes. C'était le rossignol qui préludait, puis, sûr de soi, lança ses trilles et ses roulades, avec la frénésie de l'égosillement. La patronne apportait le plat doux, un soufflet sucré, dont elle faisait la surprise à ses convives. Elle les trouva muets et comme accablés de l 'avant-bonheur, lui penché en avant, elle droite sur sa chaise, humant Tuir et l'heure, assez mystérieuse sous ses voiles bleus d'infirmière, devenus noirs avec la nuit.
— Déjà neuf heures, dit sans ménagement la curieuse, avec l'intérêt passionné des gens du peuple pour les amoureux.
— Neuf heures ! Ut Brécéan, tel qu'un homme qui sort d'un songe merveilleux.
— Eh oui, reprit Norade... Neuf heures. Notre permission finit dans un moment.
— VxOiis avez bien diné, monsieur et mademoiselle ?
— Très bien. C'était excellent. Et quelle salle à m animer !
— Alors vous reviendrez, n'est-ce pas?
— Sans doute.
Le charme semblait rompu, bien que l'oiseau divin continuât sa musique. Le lieutenant régla l'addition. Ils se levèrent. Neuf heures sonnaient au château des Papes, puis à la cathédrale, puis aux nombreux befFrois des églises d'Avij^non, et le Rhône portait l'écbo dans ses ondes claires, devenues d'argent. Sur l'orbe du ciel, un nuage oublié, près de l'a lune, semblait un immense pot de forme antique, débordant d'un feu grégeois et de Féchevèlementdesa fumée fauve. Le jeune homme et sa compagne se dirigèrent lenteuient, sous la frondaison, vers la route, profondément ravinée, par oii passent les pesants charrois de la Bartelasse. Elle avait rejeté son voile de côté, pour mieux respirer. Il marchait d'abord auprès d'elle, puis il se laissa dépasser en silence et, tout à coup, la prenant par ses épaules rondes, appuyant contre lui ce corps nerveux et plein de chasseresse, il lui baisa le cou vivement, légèrement, en remontant le long de la nuque. Elle jeta un faible cri, retourjia la tète. Leurs lèvres enfin se rencontrèrent, puis se disjoignirent en se pénétrant. Du coup, le rossignol s'était tu.