‹ Dans la lumière; roman contemporainChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Noradc, qui était de garde cette nuit-là, à l'ambulance, ne dormit pas. Elle ne fut cependant appelée qu'une fois avant minuit par la fille de salle, et pour un cas sans importance ; dans l'intervalle elle réfléchissait au délicieux et terrible événement qui venait d'entrer dans sa vie. Elle était franche vis-à-vis d'elle-même. Dès sa quinzième année, sans autre raison qu'un beau soir d'été, comme la veiUo, et toujours au bord du Rhône, fleuve magique, Tomour lui était apparu, irrésistible : un jeune diou, couronné de parfums pénétrants, que l'on rencontre au détour du chemin, et qui vous décoche en riant sa flèche mielleuse, puis amôre. Ainsi le pressentimfmt du bel officier breton la cherchait, plusieurs années avant les circonstances de la ffuerre.

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Le plus simple, en ce cas, semblait être le mariage. Mais, outre que la jeune fille était trop iière pour proposer une telle solution, sans la moindre dot, aux douze mille francs de rente de Brécéan, elle craignait le désespoir de Jérôme et celui, en contre-coup, de la tante Islre. Elle avait horreur de faire de la peine à ceux qu'elle aimait. Elle se représentait le bouleversement apporté par sa fugue amoureuse dans la tranquille petite maison de la rue Parapharnerie, le visage désolé de la vieille femme, l'égarement du pauvre cousin. Cependant le baiser de François Brécéan demeurait imprimé sur son cou, comme un trait de tlamme, et il lui paraissait impossible que cette adorable brûlure ne fût pas renouvelée. L'étincelle en courait dans tout son organisme, avide de plaisir et de dévouement, accordé comme un instrument magnifique, pour la magie de la joie dans la douleur et de la douleur dans la joie. Les hymnes d'Aubanel et de Mistral chantaient dans sa mémoire bourdonnante. En fermant les yeux, elle voyait une route dorée et un couple s'avançant sur cette route, comme à la poursuite du soleil : elle et lui.

Trois heures sonnèrent, loin d'abord, au beffroi, puis plus près, aux horloges et pendules de l'ambulance, dont le tic tac rapide répèle : K Bâte-toi ! )). La jeune fille n'y tint plus. Elle su leva du fauteuil de cuir où elle attendait, toute habillée, les événements, et se dirigea, sur

la pointe des pieds, vers la chambre de Jenn- François. C'était là qu'il reposait, le cher bles?é, celui qui remplissait maintenant l'imaginalion et le cœur de sa jolie infirmière. Un rayon de lumière glissait sous la porte. Il ne dormait donc pas non plus. Elle eut la tentation de frapper doucement et d'entrer, sous un prétexte quelconque. Mais la personnalité seconde, qui se développe en nous, dans les minutes de grande émotion, surtout sensuelle, lui conseilla de n'en rien faire, de laisser agir l'aimant du doute. Le Breton, h la même minute, la tête en feu, so demandait : « M'aime-t-elle, ou est-ce pitié de sa part ? » Car il appartenait à une race scrupuleuse, ingénieuse à se tourmenter, et chez qui la jalousie s'éveille, en même temps que le désir. Cette soirée de rêve à la Bartelasse était '^MÔQ par fimage de Jérôme et la parole imprudente : « Il se peut que je l'épouse un jour. »

— Non, non, elle ne l'épousera pas... Si elle l'épousait je mourrais, et, après m'avoir rappelé à la vie, elle ne peut point vouloir ma mort. Je lui expliquerai cela dès demain. Comment me ménager une entrevue avec elle ? Comment prendre encore sa douce petite main dans la mienne ? Ne lai-je approchée de si près, sous les grands arbres, que pour la perdre !

(( Fense-t-il à moi? » se demandait Norade.

« Ponse-t-elle à moi? » songeait François.

Ah! s'il avait su qu'elle était là, dans sa robe

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blanche d'infirmière, sans corset, libre, touchée par le premier frisson voluptueux de l'aube, ajipuyée contre sa porte ! L'existence se passe à ignorer le vrai bonheur, qui n'est séparé de nous que par un pan de bois, une vitre ou une toile peinte, et à en poursuivre l'ombre menteuse. Le jeune homme soupirait profondément. 11 eut donné sa guérison pour une heure de possession complète. La jeune fille avait le cœur partagé enire l'espérance et l'angoisse. Comme le petit jour grisâtre et rose apparaissait sur la fraîcheur de la fenêtre, elle regagna son poste d'observation. Un soldat nègre, en chemise et en pantalon, qui l'attendait, lui annonça que son voisin de lit, « li zouafTe, li mourir d'étouffé. Toi vinir vite. » C'était un cas d'urémie foudroyante chez un amputé de la veille. Ce zouave, un grand gaillard, trois fois cité à l'ordre de l'armée, avait été une première fois empoisonné par les gaz allemands, puis frappé à la Jambe par un shrapnell. Maintenant il râlait fortement, étendu sur le dos, les mains en avant, le profil rigide, comme le Seigneur reproduit en marbre sur son propre tombeau, et ses yeux ne reconnaissaient plus personne. On dit que la mort est la sœur de l'amour, mais elle nous réveille aussi de l'amour. Son devoir ressaisit Norade. Elle envoya chercher le docteur Barias, lequel demeurait à côté, puis injecta au pauvre diable une solution de strychnocaféine, destinée, à touthasard, à relever

le cœur. Elle tâtait cependant le pouls de l'agonisant, devenu filiforme et presque imperceptible. Elle l'appelait par son nom : « Claudin », comme s'il eût encore pu l'entendre. Tout à coup la respiration, déjà très faible, s'arrêta complètement ; on perçut un grelottement humide dans la gorge du moribond. Le docteur Barias arrivait trop tard.

Dans ces cas-là, il s'en prenait toujours à quelqu'un :

— Pourquoi a-t-on attendu si longtemps, avant de m'appeler? Vous ne voyez pas que c'est de l'œdème de la glotte ! 11 y avait la ressource d'une trachéotomie.

— Je vous ai averti, docteur, dès qu'on m'eut avertie moi-même. Claudin, hier au soir, était très tranquille et rien ne faisait prévoir...

— C'est bon (fit Barias radouci par le ton douloureux de Norade). 11 ne faut pas demander l'impossible, môme au bon Dieu. Va te coucher, ma petite, autrement tu serais crevée de fatigue.

Quand la Provençale rentra chez elle, le cousin et la tante étaient en train de prendre leur chocolat, l'un en face de l'autre, dans la minuscule salle à manger. Ils relevèrent la tète en môme temps et Norade fut frappée de leur ressemblance. Elle éprouvait, vis-à-vis de Jérôme, une aversion physique récente, qui lui faisait paraître tout projet d'union comme une impossibilité

boufTonne. Elle raconta la mort du zouave avec beaucoup de détails et passa rapidement sur le dîner, de la Bartelasse. La tante Henriette était songeuse. Elle avait entendu dire, en ville, que les Allemands préparaient une prochaine offensive et qu'ils emploieraient des moyens nouveaux et terribles. Si jamais ils arrivaient à passer, quelle menace pour Paris et la France entière !

— Il faudrait alors faire la paix tout de suite, dit Jérôme.

— La paix! répliqna Norade, pâle d'indignation. Tu n'y songes pas! Ce serait la ruine et la fin du pays. Tant de braves gens seraient donc morts pour rien! Je voudrais que tu entendisses mes blessés. Il n'en est pas un qui ne préférerait la mort à une reddition honteuse.

— Pourquoi une reddition honteuse? — murmura M""^ Istre, venant au secours de son préféré. — Après bientôt quatre ans de guerre, on s'entendrait à l'amiable; si cela continue, il ne restera plus en France 'un seul jeune homme, pour recueillir les fruits de la victoire.

La jeune fille n'insista pas, craignant d'envenimer le débat. Elle examina la traduction que Jérôme avait faite du poème célèbre de Mistral, La Respeiido, oii sont successivement appelées à la rescousse du félibrige toutes les populations d'entre Loire et Rhône. Le travail était correct, mais le pauvre garçon, interrogé sur le sens et

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la haute portée d*; celte poésie, s'embrouilla dans ses explications. Il fallut que Norade, patiente, reprît chaque strophe et en fît valoir, avec beaucoup.de finesse et de précision, la lyrique splendeur. Celait un spectacle singulier que celui de cette belle et vigoureuse créature, penchée sur ce déchet humain et s'efîorçant de ressusciter, par en haut, Tactivité intellectuelle assoupie et amoindrie :

Les beaux cousins, Du noble (limousin, Venez entre voisins Vendanger notre souche;

Les beaux cousins Du noble Limousin.

Venez entre voisins Vendanger le raisin.

Il n'était pas question des Bretons, qui cependant, eux aussi, tenaient à leur langage, à leur terre, à leurs traditions. iNorade trouvait cela injuste et elle envoûtait un peu à Mistral d'avoii' omis, dans suRfispeli'io, le « vieux peuple fier et libre » — comme il est dit dans le Chant dp la Coripe — auquel appartenait son amoureux.

Tout à coup, pendant qu'elle discutait au sujet de la traduction, peu correcte à son avis, d'un membre de phra«e, elle eut comme un éblouissement. La porte de la confiserie venait de s'ouvrir, livrant passage à Jean-François luimême, lequel, après un coup d'œil circulaire, demandait dune l'orte voix : « IN'y a-t-il per-

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sonne ? ') La tante Istrese précipitait: « Voilà... » et Norade accoui ait pour la présentation : « Lieutenant Brécéan. . . ma tante Henriette. >* Elle était près de s'i'vanouir. Son cœur sautait dans sa poitrine.

— Excusez-moi, madame, je dois bientôt ])artir en congé de convalescence et je ne voulais pas quitter Avignon sans vous avoir présenté mes devoirs. Colle qui m'a sauvé la vie m'a si souvent parlé de vous et de cette maison...

— Mais, certainement, monsieur... lieutenant... Remettez-vous donc. Assoyez- vous. Pelito, approche la grande chaise.

Le jeune homme obéit. Comme il tournait ia tète, il aperçut dans la seconde pièce une longue silhouette voûtée, qui se levait et s'en allait. Jérôme fuyait les visiteurs en général, et Norado ne sut jamais s'il avait deviné la personnalité de celui-ci. Elle éprouvait un léger sentiment de gêne, mêlé de joie. Il fallait que Brécéan eût grande envie de la voir povir s'être résigné à une démarche si peu conforme à sa sauvagerie. 11 y avait, dans toute son allure, quelque chose de décidé et d'impatient, à quoi ne pouvait se Iromper aucun observateur un peu attentif. Afin de rompre la glace, il parlait avec volubilité d'Avignon, de M'" d'Everjon, de sœur Odile, de la guerre, de la Bartelasse. La tante Henriette lui donnait vivement la réplique, car elle n'était point sotte, et son rire sonnait clair, faisait

briller ses yeux vifs et malicieux. Norude se demandait d'abord, non sans quelque inquiétude, à quoi voulait on venir son blessé et quelle était son intention profonde. Le tour, à la fois banal et enjoué, de la causerie la rassura. Il avait désiré surprendre dans son cadre quotidien, dans son milieu, celle qu'il aimait et qui l'aimait. Dès qu'elle eut cette certitude, elle se sentit comme soulagée, fut elle-même et d'une ravissante fantaisie. Il fallut, à toute force, que Brccéan goûtât de toutes les confiseries contenue> dans les bocaux de cristal.

— Mais vous allez me donner une indigestion de sucre et ensuite il faudra me soigner.

— JN'y comptez pas! Ce sera tante Henriette qui, vendant le poison, connaît le contrepoison. N'est-ce pas tantine? Voyons, un peu de courage! Encore cet abricot fourré. Il n'en est pas de meilleur « in the world », comme disent nos alliés.

Voulez-vous que je vous donne l'exemple?

Elle en mit un dans sa jolie boucbe sensuelle, le fit fondre et disparaître entre le palais et la langue. Brécéan hésitait à l'imiter. Henriette Istre riait.

— Oh! le tricheur, le vilain tricheur! S'il en t'st ainsi je ne vous accompagnerai plus jamais à la IJartelasse. Vous verrez si je tiens parole.

— Je venais justement vous demander s'il vous serait possible à toutes deux, ainsi qu'à

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M. Jérômp, de mo faire le plaisir et l'honneur de venir dînor après-demain à L'Isle-sui-Sorgue. Je partirai bientôt et il faut mettre les bouchées doubles.

M"" Istre hésitait : « C'est bien tentant. Mais Jérôme ne voudra jamais venir, et comment le laisserais-je seul?... »

Norade regardait François avec étonnement. Pourquoi ce zèle, et la partie à deux n'eût-elle pas été plus agréable? C'est bien ça, les hommes ! Elle insista, pour la forme, auprès de la bonne dame ; elle était certaine à l'avance de son refus. Elle lisait dans son œil : « Deuxdîners en tête-àtête en quatre jours ! Tu devrais refuser aussi. » Mais elle s'en garda bien et, quand le jeune , homme prit congé, elle décida de faire quelques pas en ville avec lui : « J'ai le devoir d'accompagner mon malade tout le temps de sa convalescence. Honni soit qui mal y pense... et personne n'y pensera mal. »

La matinée était radieuse, fraîche comme un sorbet au citron. Les journaux de Marseille venaient d'arriver. Brécéan acheta Le Soleil du 3/zWz,feuille patriote, très intelligemment rédigée et dont le titre est tout un programme. Il y jeta un coup d'oeil, puis s'écria : « Bigre, le communiqué n'est pas rassurant! L'ennemi a débordé le Chemin des Dames et le voilà qui traverse l'Aisne et qui marche sur la Yesle. Benri Lehadec est certainement du bal. Je voudrais

avoir de ses nouvelles... Mais comment nous sommes-nous ainsi laissé surprendre ! »

Norade lut à son tour, en fronçant ses gracieux sourcils. Certainement ce n'était pas bon, mais il y avait peut-être là un piège tendu à l'envahisseur par le commandement français. On ne les laissait avancer que pour mieux les refouler eu'^uite, comme à Charleroi, au commencement de la guerre. Cette explication optimiste ne satisfit pas le jeune homme. Il continuait à se demander ce qui avait bien pu arriver. La belle nature avait perdu son charme. Il était repris par les choses de la guerre, tout nerveux, et il se mit à tousser d'une petite toux sèche, que sa compagne remarqua.

— xVilons, monsieur mon malade, ne vous tourmentez pas, vous allez vous donner la fièvre.

— Oh ! je ne me toui mente pas du résultat final; je suis parfaitement sur que nous aurons la victoire. Ça ne fait rien, c'est un accroc, et, les accrocs, ça coûte cher. J'ai un mauvais pressentiment pour Henri. Il n'est pas loin du Chemin des Dames. Si vous voulez toute ma pensée — contiuua-t-il en lui prenant gentiment la main — ça me fait remords d'être ici, au soleil, avec vous, bien tranquille, pendant que les copains se font casser la ligure.

— Ah! par exemple, mais c'est fou! IN'avezvous pas eu votre bonne part, et le poumon traversé par une bulle?

— Sans doute, mais je suis loin. A distance, tout paraît pire. Si je me battais, au milieu de mes soldats, je serais plus tranquille.

Afin de changer le cours de ses idées, elle lui demanda par quelle fantaisie soudaine il était venu rue Parapliarnerie. Cetle question l'amusa et lit eu elTet diversion.

— Vous voulez le savoir? Par jalousie. Je pensais vous trouver eu famille et me rendre compte par jmoi -môme de voire degré d'intimité avec le cousin Jérôme.

Elle dégagea sa petite main souple, car on pouvait rencontrer une personne de connaissance, et la médisance court vite en Avignon comme ailleurs : « Vous êtes jaloux! Il ne vous manquait plus que ça! Mais de quel droit, beau lieutenant? Un baiser volé dans le cou, à la Martelasse, ne fait pas de moi votre esclave, ni même votre amante,

— Hélas, je ne le sais que trop. Grondez-moi, je l'ai mérité et plus vous me gronderez, plus je serai content, plus je serai épris de Norade. Pendant une partie de l'inoubliable soirée, vous m'aviez entretenu de la tante Istre et du cousin Jérôme. J'ai désiré irrésistiblement connaître l'un et l'autre. Le cousin Jérôme s'est volatilisé. Mais la tante Henriette m'a beaucoup plu. 11 ne m'a pas semblé que je l'elTarouchais.

— Elle est fine. Elle ne vous l'aurait pas laissé voir. Elle a son projet sur moi, je vous

l'ui déjà dit. Elle redoute, bien à (ort, toute personne du sexe masculin qui me témoigne, étant libre, quelque attention. Le projet de dîner à L'Isle-surSorgue, à si peu de distance de l'autre, lui a fait faire li grimoce. Le fait est que je me compromets carrément.

— Jo vous aime.

Il avait dit cela très bas, d'un ton uni, mais avec une force de contentioa singulière, et Norade en fut boiileversée. Cet aveu au soleil, en pleine rue, avait quelque chose de' déterminé, de martial, qui lui plaisait bnaucoup. Cependant, par cet instinct féminin qui retaide voluptueusement rinstant décisif, elle retint le « Je vous aime aussi » qui lui venait aux lèvres et s'écria : « 01» le joli melon confit, parce temps de restrictions! Quelle prodigalité, quelle gourmandise inouïe! Si tante Henriette voyait cela, elle en serait malade. Rue Parapliarnerie, il faut pleurer pour avoir du sucre et ici, Grande-Uue, c'est un ruissellement de sirop concentré!

— Permettez-moi de vous l'offrir, puisqu'il vous fait envie.

— Jamais de la vie, par exemple! Une contiscrie à une conliseuse, vous rêve/! Les anciens n'appelaienl-ils pas cela porter une chouette à Athènes. Non, non, je regarde ce melon provençal cristallisé, comme je regarderais un colli(>r de perles ou un tableau de maîlre. Je lui dis boi.jour et je passe.

Un peu plus loin, rue Tieux-Sextier, il y avait une épicerie, remarquablement achalandée, et dont la devanture débordait de friandises de toutes sortes : saucissons à l'ail et sans ail (mais ils contiennenl tout de même de l'ail), brandade de crevettes, galautines appétissantes et tigrées, vérilable gelée de véritable viande, tremblotante de crainte à la vue de son consommateur, dattes confites dans leurs boîtes oblongues. Les gens entraient, la mine avide et gourmande, choisissaient, payaient, ressortaient chargés de paquets. C'était, pour l'infirmière et son blessé, l'occasion de remarques joyeuses et qui reluisaient au soleil. Peu à peu les craintes du jeune homme s'estompaient dans cette buée dorée qu'est l'atmosphère idéale de l'amour et qui fait de toute la Provence un enchantement mi-ironique, misensuel. Ailleurs, Vénus se lamente, s'inquiète, tend les bras et, tourmentée, se plaît à faire soulfrir. Ici elle plaisante et baguenaude et ses transports, même frénétiques, se soumettent à l'harmonie naturelle des horizons et des chansons. Jean-François se rendait compte que sa rude bretonnerie fondait au contact de la fille du pêcheur méditerranéen. 11 lui était doux de sourire intérieurement, d'être délié de la vision morose, ce qui n'empêche pas l'inquiétude noble, la préoccupation patriotique élevée, mais ce qui les dépouille de leurs vaines épines. L'un et l'autre d'ailleurs savaient bien qu'ils entraient,

par le double désir, dans une voie grave, bordée de pièges, mais ils y entraient résolument...

— Ma petite fille, tu n'es pas prudente. Un dîner dehors, en tète-k-tôte avec ce jeune officier, c'était bien. Deux dîners de suite, c'est trop, c'est beaucoup trop. Tu vas te compromettre et mon devoir est de t'averlir.

Ainsi parlait M'"'' Istre, avec quelque énervement dans la voix. Elle avait eu une scène de Jérôme, à qui la brusque apparition de François avait été insupportable et qui, n'osant rien dire à sa cousine, reportait son mécontentement sur sa mère. Connaissant la nature primesautière de sa nièce et son goût ombrageux de l'indépendance, elle avait hésité à intervenir. Puis l'amour maternel I avait emporté sur la circonspection.

Norade ne s'attendait pas à cette sorlie. Elle lui l'ut tout à fait désagréable, précisément parce qu'elle était éprise pour de bon et ne cherchait môme plus à lutter. Elle répliqua : « Tanline aimée, je suis libre de ma personne et de mes actes. Je me moque du qu'en-dira-t-on. D'ailleurs ceux (jui clabaudeat ont toujours un bon prétexte pour chibauder. 11 y a une fablo de La Fontaine là-dessus. »

M""" Istre continuait à secouer la tète u à Tavignonnaise », exprimant par là que quelque chose clochait pour de boti : « Tu ne comptes pas

épouser ce jeune homme, n'est-ce pas? Alors ù quoi bon iîirler avec lui? »

La jeune fille eut un mouvement brusque, comme en dehors de sa volonté, un de ces réflexes passionnés qui détruisent, en quelques secondes, une cristallisation de dix années : « Et pourquoi ne Fépouserais-je pas?... »

La vieille dame demeura atterrée. Le terrain se dérobait sous elle, ses jambes tremblaient, elle voyait, au lieu de l'avenir, un tiou noir. Toute pâle, proche de l'évanouissement, s'appuyant sur une chaise de paille, elle dit à voix basse, avec diliiculté et comme si sa langue était subitement trop grosse pour sa bouche ridée : c( Eh bien... Eh bien, alois, que deviendrait Jérôme?... Que deviendrait la maison?... (Jue deviendrais je moi-même... Est il possible... Ah! mon Dieu, tu as songé à cela! »

Effrayée de l'effet produit, déjà pleine de remords, mais toujours enivrée d'amour, Norade, diversement combattue, prit sa tante dans ses beaux bras généreux, appuya sur son épaule la pauvre tête grise : « 11 n'est question ni de vous quitter, ni d"épouser quelqu'un qui ne tieut sans doute pas à s'unir à moi; j'ai voulu simplement te mettre en garde contre un collier dont je ne pourrais jamais supporter le joug, ni même le contacl, fût-il en or, fût-il en soie souple, fût-il en caresses. »

Elle évitait de prononcer le nom de Jérôme,

car la lante avait rompu le pacte tacite, en posant crûment la question, jusqu'alors demeurée dans l'ombie. Elle voulait éviter un mot, le « non » irréparable, qui la tentait depuis plusieurs jours.

— Jérôme. . . ce serait sa fin. . . mon Jérôme . . cl moi je n'aurais plus qu'à disparaîtie... » reprit, avec un soupir, l'excellente femme, montrant ainsi qu'elle tenait à la vie. Cependant que. Noiado songeait : « C'est bien, me voilà fixée. Si j'agis, il me faudra agir en cacheite et vite. » Déjà, sans le savoir elle était décidée à suivre Jean-François partout où il voudrait l'entraîner, et sa résistance sentimentale à l'inévitable n'était plus qu'une comédie, qu'elle se jouait à ellemême. C'est l'instant, bien connu dès amoureux, où le «jamais» équivaut à «tout à l'heure», où « adieu » signifie « je t'appartiens », ou « laissez-moi » a le son de « mais prends-moi donc! »

Une heure plus lard, dans une petite chapelle obscure, à odeur d'encens frais, de l'église Suint- Agricol, «Norade priait avec ferveur et conlradictoiiement, comme font souvent les femmes, demandant d'échapper aux suites naturelles d'une faiblesse de cœur pour laquelle tout son organisme, lyrique et môme mystique, était prêt : « Faites, ô mon Dieu, que ma délicieuse et condamnable erreur n'ait de suites fâcheuses que pour inoi-uième. Donnez-moi de résister, si je le puis, à cet entraînement coupable et, si

je ne le puis, de ne pas succomber sans remords. Punisspz-moi, Seigneur. Mais que ni François, ni J(^rôme,ni ma tante, ne portent la peine de mon péché. » Tel était le lucide égarement de cette fille des pays de clarlé, partagée entre un bien trop sévère el un mal rempli d'attraits, et raisonnante à travers son trouble...

Brécéan était fermement résolu à décider la jeune fille ce soir-là. Il n'en pouvait plus. Un secret instinct l'avertissait de se hâter, de cueillir la fleur merveilleuse, cependant qu'il en avait la force et la possibilité. Un baiser encore timide, un aveu avaient déchaîrié en lui toutes ces forces de convoitise, qui se cachent dans la nostalgie sentimentale, comme le soleil derrière les rideaux de brume, comme l'explosion dans la combinaison chimique. Son existence antérieure, le travail scientifique, les risques de la guerre ne lui paraissaient qu'un préambule à cet essentiel qu'était la possession de ^Sorade. Avec cette possession, le reste aurait un sens. Hors d'elle, il n'en avait plus.

Il avait retenu une bonne voiture, une Victoria découverte attelée de deux camarguais, et il était convenu que l'on se retrouverait chez le loueur, près des remparts. Le communiqué marquait un temps d'arrêt dans l'avancée allemande. Brécéan voulait croire que les choses prochainement tourneraient bien et que Lehadec était sain et sauf. Son poumon le laissait tran-

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quille. îl avjiit resprit libre el éprouvait une sorle de plénitude, de rassérènement intérieur. A peine était-il près de Norade, à peine avaitelle commencé de parler et de rire, une mignonne fossette creusant sa joue délicate, qu'il se sentait éiuancipé, à son image, de mille petites préoccupations grises. Gomme la matinée do leur dernière rencontre, la journée était en or pur et les pointes des claies des roseaux flamboyaient le long des « roubines », de ces étroits et vifs canaux d'eau courante , qui s'en vont, portant partout la fraîcheur. Le cocher Tavcl, un solide vieux qui avait son fils unique à la guerre, déclara que. sans se presser, on arriverait à L'Isle-sur-Sorgue pour le dîner.

Norade, ayant peu et mal dormi, avait les yeux cernés. La gaieté habituelle de son regard était tempérée par une visible langueui-, qui la faisait encore plus désirable. Son costume blanc prèiait à son teint mat un relief singulier d'objet d'art, de manuscrit à enluminures. Quand à cinq cents mètres de la ville, Jean-François lui prit la main, il remarqua que celle-ci était chaude.

— Mais vous avez la lièvre !

— C'est votre faute.

— Comment cela, ma faute?

— J'étais tranquille, heureuse, ou du moins je me crovais heureuse, et ma vie était devant

moi, droite comiiio cette route. En quelques heures, tout a cliangé,

— M'aimeriez- vous donc?

— En doutez-vous?

— Oui, puisque vous devez épouser le cousin Jérôme.

Le cocher Tavel se retourna : « Lieutenant, que dites-vous du r;3cul de nos troupes sur Château-Thierry? On s'en inquiète en ville. Les Américains arrivent en force, n'est-il pas vrai ? »

La question tombait mal. Brécéan contint son humeur et répondit par une rassurante banalité. La jeune fille ne put s'empêcher de sourire. Le Breton murmura :

— Ça vous amuse? Moi pas beaucoup. Vos compatriotes sont bavards.

— C'est ce qu'ils ont de gentil. Il faut fairo attention. Ce brave cocher entend ce que nous disons et il connaît toute la ville.

— Alors la promenade est gâchée d'avance.

— Mais non, un peu de contrainte ne messied pas, au point où nous en sommes, monsieur mon blessé. Autrement vous iriez trop vite.

— Coquette!

— Nullement coquette, reprit Norade d'un ton grave. Tous vous en apercevrez. Mais à quoi bon gâcher et brusquer les préliminaires de l'amour vrai? A quoi bon forcer les étaj)es?

— Quelque chose me dit que, malgré vos

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soins, je n'ai plus beaucoup de vie devant moi. Hier jai eu une sorie d'éblouissement, en dehors de votre présence. C'est cl- qui me rend hardi devant mon jeune bonheur.

Il sentit que ses doigts légers tremblaient cl que sa résistance glissait le long d'elle, comme un linge fin, la découvrani de la tète aux pieds. Tavel se retourna de nouveau.

— Mon fils est dans le génie. Il a la croix di? guerre. Il a fait Verdun en première ligue. Vous ne l'avez jamais rencontré?

— Jamais, cher homme. C'est que nous sommes quelques-uns dans l'armée l'iançaise, et nous ne nous connaissons pas tous par nos noms.

Il y eut un silence : « Vous feriez bien, ajouta l'officier, de prêter attention à vos camargos. Ils auraient vite fait de nous jeter dans la roubine.

— Pas de danger, lieutenant! Ce sont deux véritables agneaux, et qui viennent, le soir, manger dans ma main. Je les aime, pécaïre, comme des petits camarades.

— Si nous le laissions en route au prochain village, murmura tout bas Brécéan exaspéré. L'Isle-sur-Sorgue n'est pas un but de promenade inéluctable. Nous irons à pied jusqu'où nous pourrons, voilà tout.

Mais Norade ne l'entendait pas ainsi et ce ]»etit obstacle imprévu, qui fâchait son compa-

'j8 dans la lu m II- RE

o;nori, l'nmusail. Ellf lui lit remarquer qu'au retour ïavel, vu son âge, sorait somnolent, partant plus silencieux.

— Quelle réaliste vous faites! A'oilà bien les Provençales!

— Allons bon, on me reproche couramment mon lyrisme illusionné! Allez donc vous reconnaître dans ces jugements divers, portés sur une petite personne comme tout le monde.

— Oh que non pas! Vous vous distinguez, au contraire, de toutes celles que j'ai rencontrées. On devine, derrière vos paroles, quelque chose que vous taisez soigneusement et qui est le déroulement d'une personnalité secrète, adorable et rare. C/est celle-là qui me plaît à, en mourir.

Ainsi devisant, batifolant, puis derechef attendris ou sérieux, les amoureux arrivèrent au bourg de L'Isle-sur-Sorgue, dans le moment le plus luxueux de la chute du jour. La rivière, pareille à une coulée de métal bruni, scintillait de mille débris de vaisselle, jetés là par des ménagères. Les enfants jouaient entre les platanes. Aux terrasses des vastes cafés, des vieux prenaient l'apéritif ou, sans rien prendre, savouraient le bon de Tair en lâchant, de temps en temps, un monosyllabe approbatif. L'auberge était vaste et sans confort, précédée d'un jardin et de bosquets, où des tables étaient dressées. On apercevait les cuisines, une femme vidant

un poisson vivant et qui se tordait sous le couteau, un bras nu qui tenait une poêle au-dessus d'un feu vif.

— C'est joli, le feu. dans la lumière, dit Norade.

Tout l'amusait et lui paraissait beau, exaltant. De nombreux vers de Mistral et d'Aubanel chantaient dans sa mémoire, mais elle les gardait pour elle, dans la crainte que son compagnon ne les aimât pas autant qu'elle les aimait. Cela viendrait plus tard, comme pour les amies d'enfance que l'on présente à son fiancé, en se demandant comment il les trouvera.

Brécéan suivait son idée : « Vous ne désirez pas monterun moment dans une cIjaniLre, pour mettre un peu de poudre sur votre joli nez ? »

Sans méfiance, elle accepta. Ils gravirent les marches trop hautes d'un escalier large et vermoulu, précédés d'une servante maigre comme un chat sauvage. Ils entrèrent dans une vaste pièce à deux fenêtres, oii il y avait un canapé boiteux, une toilette et -un lit recouvert d'un édredon rouge. Cela sentait le renfermé. La fille voulait ouvrir les fenêtres, mais Jean-François la pria de n'en rien faire, car il redoutait le courant d'air, Dans le pot à eau languissait un bouquet de roses blanches, à demi fanées. Quelqu'un, en partant, avait laissé ces fleurs.

Dès qu'ils furent seuls, l'officier s'approcha de la jeune fille. L iie longue conlinence, les fa-

ôO DANS LA LUMIERE

ligues de la guerre et de la maladie, l'amour impatient (loiinaient à son visage quelque chose de douloureux et d'àpre, qui lui allait tiop bien. rSorade sentit en elle ce frisson total, qui précède les grandes tempêtes de la passion partagée, sans rétlexion, obstacle ni retenue. Toute sa jeunesse, ardente et Imaginative, allait audevant de celte jeunesse héroïque et aventurée. Quand elle sentit cette bouche brûlante sur ses lèvres et ces mains errantes autour de sa taille, elle ne s'appartint plus. Un soudain vertige fit tourner les l'enêlres, le plafond, le pot à eau, mesquins accessoires de la plus grande minute de sa vie, et qui devaient ensuite la hanter à jamais. Car ce qui fut pris une fois dans le tourbillon ascendant du désir remonte sans cesse à la mémoire. Deux bras vigoureux la serraient et la dévêtaient en hâte, maladroitement, tel un enfant écos.sant une noix, avec une sorte de colère, bien que sa résistance fût nulle. Elle proférait des sons entrecoupés, puis elle se tut, renversée et pâmée, cependant que quelqu'un près d'elle gémissait, suppliait et remerciait, dans un désordre semblable à une courte folie. L'instinct féminin, dans ces prises initiales, sait qu'il ne s'agit que de préliminaires et ne s'a'arme pas du plaisir incomplet. La perfection, dans la volupté comme dans tout le reste, est l'œuvre de l'application et du temps. Au lieu que l'homme, même cultivé, attribue à sa décon-

venue passagère une importance souvent comique. Là-dessus les poèmes mentent et les romans aussi, comme ment celui qui se relève, les membres brisés et la voix rauque, après une satisfaction tout animale.

C'est ainsi que Jean-Framjois, dans sa candeur bretonne, se figurait qu'il n'aimait que médiocrement Norade, qu'il s'était trompé, et nenvisagoait plus, avec morosité, que les conséquences possibles de sa l'redaine. Tout en réparant le désordre de sa toilette et celui du lit, Norade suivait ces réflexions à travers les protestations sentimentales, de pur style, que lui prodiguait son cher déçu. Elle en riait intérieui ement, sachant bien que le lien était solide, (jue ce n'était là que la petite aube, terne ot maussade, d'une splendide journée.

Comme il insistait sur leurs projets d'avenir, elle lui ferma gentiment la bouche de sa petite main encore frémissante : « Taisez-vous, en ce moment vous n'en pensez pas un mot. Ce sera vrai seulement demain matin.

— Pourquoi cela?... C'est vrai dès maintenant... Qu'avez-vous ? Qu'est-ce qui vous fait croire ?...

— Je suis un peu sorcière, lieutenant. Vous en êtes au stade du regret et aussi du léger remords. Vous vous demandez quelle sotte histoire vous vous êtes mise sur les bras. Aucune histoire... Avec la plus grande facilité

nous allons nous remettre dans l'élat d'esprit d'avant le dîner à la Bartelasse, pendant notr»' dîner à L'Isle-sur-Sorguc. Vous avezdevant vous votre inlirmière, M"" Peiius,que vous respectez et à qui vous n'avez pas fait encore un compliment.. . Ne vous fatiguez pas, monsieur mon blessé.

Deux bons camarades soupèrent en face l'un de l'autre. Comme lîrécéan prenait les jambes charmantes entre les siennes, sous la table, elle murmura : « Y tenez- vous absolument ?

— Mais oui, j'y tiens.

— Que ce ne soit pas par politesse, au moins. En deux minutes, je vous préviens que j'aurai une crampe. Dans le Midi, nous gesticulons. Le mouvement des bras fait remuer les jambes. Le D"" Barias le répète souvent : tout- l'organisme est solidaire.

Seulement, dès le dessert, après une loyale bouteille de Châteauneuf et un confortable ragoût de mouton, Brécéan, ranimé pour de bon, commençait à trouver que sa conquête récente avait l'air un peu détaché de lui. Sa responsabilité lui semblait moins lourde. 11 redevenait amoureux et ISorade, avec une désinvolture à peine nuancée d ironie, feignait de ne pas s'en apercevoir. Néanmoins, comme, pendant le reiour, il adressait la parole- le premier au papa Tavel, plus silencieux, elle en lit gentiment la remarque : « Son bavardage vous agace moins qu'à l'alîoj'.

— Pas du iou(... Pauvre homme, j'ai pilié de lui. Il a son fils unique à la guerre.

— Il l'avait déjà à la guerre avant le dîner.

— Norade, vous me taquinez, vous me « sur- 'j;ez » comme disent les paysans tourangeaux,

— Qui s'y frotte s'y pique, cher monsieur ; je vous ai déjà prévenu que vous n'aviez pasaffaire à une petite demoiselle de pensionnat.

— Serait-ce une rouée ? songeait Brécéan, et, avec l'égoïste méfiance qui fait le fond du caractère masculin, il se demandait, lui physiologiste, si la vierge intacte, qu'il s'était, forgée, n'avait pas, avant lui, appartenu à d'autres hommes.

Or, cette pensée l'orienta aussitôt vers la jalousie, laquelle est le restiraulant de l'amour physique. La jeune fille lui avait facilement cédé, donc elle avait dû se donner déjà. Mais, s'il en était ainsi, elle était, après chaque conquête, à reconquérir. Un clair de lune lacté, et vraiment provençal, inondait la campagne avignonnaise. Les cyprès délitaient, droits comme à la parade, jusque tout là-bas, vers le liane vaporeux des Alpine^;. Comme le rossignol tou- ( l)é par le premier rayon pâle, Norade soudain se mit à chanter, moitié en français, moitié en provençal, d'une voix de cristal et de chair :

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