‹ Dans la lumière; roman contemporainChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Norade pleurait dans la nuit, étouiïaut sps sanglots contre son oreiller. Au dehors il faisait un grand vent, un de ces coups de mistral qui « houiïent » soudainement sur Avignon, par lesquels grincent les vieilles girouettes ouvragées et s'éparpille la sonnerie des cloche=. Le mistral a le rythme de la colère. On le croit apprivoisé, il repique, et ses ondes violentes s'enchaînent alors les unes avec le? autres, puis prennent peu à peu le ton du reproche, de la gronderie de vieille dame. 11 est chargé d'un gel furieux; ses volutes ont un triple tourbillon, comme la fumée des tableaux de bataille. Il tient en effet de l'ariillerie, mais ses arrivées coïncident presque avec ses départs. Il meugle, mugit, siffle, hurle et déchire de longues bandes de toile, écrues dans le jour, pâles la nuit. Il

fail liltéraiement trembler la lune et partage 1^^ soleil en lames glacées, qui courent tout le long flu paysage, commis des pleureuses aux cheveux d'or. Norade aimait le vent de son pays, assembleur de poussières vénérables, qu'il chasse en bataillons pressés. Elle l'aimait sur la route, à contremarche, quand il coupe le souffle et le regard. Elle l'aimait aussi dans les ténèbres, ainsi qu'une rage de la nature par qui s'apaise l'angoisse humaine.

Norade pleurait. François Brécéan quittait l'ambulance le lendemain, avec un congé de trois mois, renouvelable, et elle avait promis de partir avec lui. Cette folie était la conséquence logique d'une attraction irrésistible, d'une de ces fascinations que le physiologiste admet pour l'oiseau, que le moraliste refuse à la femme, si proche de l'oiseau sous tant de rapports. Sans le poids de la maternité, oii ne l'entraiaeraient pas ses ailes? L'éclair d'un regard, le son d'une voix, l'éveil de la pitié ou de la surprise dans le désir, et voilk cette flamme allumée, qui causera tant de ravages! Norade avait eu pitié de François, quand il était arrivé à l'ambulance, considéré comme perdu, avec son poumon traversé. A son premier bain, sa langueur et l'aspect vigoureux de son corps de blond l'avaient troublée, mais elle ne s'était pas avoué ce trouble. Elle aimait tout de suite sa parole chaude et convaincue. Lui ayant apporté du

soulagement et rendu, au moins elle l'espérait, la santé, elle voultit iiiainl<nant lui donnei du plaisir, el tons les plaisirs à la fois. Elle se savait belle et pleine de chanis, semée de caresses comme sont semés d'asphodèles les champs élyséens de la Sainte-Baume. Effacer, à force de caresses parfumées et tendres, l'image horrible de la guerre dans un blessé de la grande guerre, c'était une tache qui allégeait singulièrement le remords.

Car le remords dévorait Norade, surtout depuis la soirée de L'Isle-sur-Sorgue et la conversation avec la tante. Elle allait tromper et meurtrir, au point le plus sensible, celle qui lui avait servi de mère, dont elle avait toutes les confidences, sa meiHeure et sa seule amie. Elle allait porter la douleur et le désespoir dans une maison, sa maison, oii elle avait trouvé l'abri, l'adoration, la constante et discrète sollicitude. Elle allait accomplir tout cela, elle si bonne et si douce, de propos délibéré, comme la méchante des méchantes. Le contre-coup de son amour ferait autant de mal que la pire haine. C'était cette perspective qui la désolait, faisait qu'elle tordait ses beaux bras et contractait ses jambes de chasseresse entre les draps tièdes.

A côté d'elle dormait la tante Henriette, sans se douter de la menace imminente. Au-dessus ronflait le déplorable Jérôme. Comment se passerait la nuit suivante, quand la nouvelle du

donblo départ serait connue ? Quelquefois les chost'S douloureuses sont mieux subies qu'on ne laurail cru. iNor.idc se luppelait, de sa petite enfance, la disparition en mer d'un pêcheur, ami de son père, à Cassis. Nul n'osait prévenir sa femme, car c'était un excellent ménage, oîi l'homme sobre, ponctuel, même généreux, rapportait consciencieusement sa paye. Finalement, une voisine prit son courage, comme on dit, à deux mains et annonça à la jolie veuve la l'atale nouvelle. A sa grande surprise, celle-ci provoqua un déluge de larmes, mais non la crise de désespoir que l'on redoutait. Il y a dans les êtres une somme d'acceptalion insoupçonnée, qui les apaise parfois rapidement, dans le pire chagrin, à condition que leur sincérité soit complète.

Cette réflexion amena la jeune tille à cette autre que le piège de la vanité est subtil et qu'elle ne devait se croire ni exclusivement adorée par sa tante et son cousin, ni irremplaçable. Peut-être y aurait-il simple dépit, tournant ensuite à la colère et à la rancune. Combien elle eût préféré cela! Mais elle ne voyait autour d'elle personne, pas même la servante, qui pût la renseigner sur l'état vrai des cœurs et des esprits après sa fugue accomplie. C'est pourquoi elle avait son projet et elle se rassurait en i'exauiinant.

Elle alluma sa bougie habilement, gracieu-

sèment, comme elle faisait tout (car ses g'esles dérivaient d'un sang cla^^sique^ prit sous son oreiller sa lettre d'adieu et la relut pour la dernière fois.

Chose étrange, elle l'avait combinée dès le premier dîner à la Bartelasse, en compagnie de Jean-François :

Ma tantine aimée,

Pardonnez-moi tous deux, car je vais vous faire de la peine. Ne me croyez ni folle, ni égoïste, ni perverse. Votre petite Nouradoest toujours la même, elle n'a pas changé, elle na changera jamais de sentiment vis-à-vis de vous, et sa reconnaissance durera autant qu'elle. Mais je ne puis plus me passer de celui qui désormais commande ma vie, et je pars aujourd'hui avec lui je ne sais pour combien de temps. Comment cela est-il arrivé, je l'ignore. Il me veut, je le suis. 11 n'a jamais été question de mariage entre nous, il n'en sera jamais question. Il est bien trop indépendant, comme tous les soldats de cette grande guerre, et je suis bien trop fière. Ce silence quant au rachat de ma fauie est-il une excuse ou une aggravation ? Les filles de ma race, quand l'amour les prend, ne résistent pas à son appel. Si c'est mensonge, j'en mourrai, voilà tout, et je vous demande alors de m'oublier.

Tu avais vu en moi, tantine, la femme possible de Jérôme. C'était une erreur. Je ne suis pas digne d'une destinée sage. Je ne me crois pas indigne d'une destinée mouvante, comme va être la mienne. D'ailleurs, depuis quelque temps, je vis un peu dans un songe, comme quand on sent les choses trop vivement.

Je désire avertir moi-même, et le plus tôt possible,

mon pauvre papa de ma décision. 11 et^t indulgent, il Test trop et je redoute la rapidité de son pardon. C'est du lien surtout que j'ai besoin. J'ai été si heureuse dans ta maison, sous ta douceur et ta bonté, que je verse des larmes en la quittant. C'est là, dans mon bonheur, une déchirure afl'reuse. C'est ma juste punition.

Adieu, ma chérie, je te serre encore une i'ois dans mes bras, comme chaque fois que j'avais du chagrin.

Ta petite

NOLRADO.

La clef de la cave et celle de mon armoire à glace sont dans le premier tiroir de ma commode, sous l'enveloppe à ton nom. Je te laisse et te prie d'accepter, pour nos pauvres, mes petites économies. François désire que je n'emporte rien.

Norade souflla sa bougie, ferma les yeux. Qu'aurait pensé sa mère de cette folie, elle si sage, si raisonnable, dont la jeune tille avait toujours les beaux traits purs devant le souvenir? Mais une mère prévoyante aurait deviné et interrompu aussitôt l'idylle dangereuse de l'ambulance d'Everjon, ou l'eut aiguillée vers le mariage. Rien ne remplace la sollicitude maternelle. La Provençale entra dans un songe où elle rencontrait, au bord de la mer, une femme aux traits douloureux, aux cheveux blanchis, qui ressemblait à celle qu'elle avait perdue si jeune. Elle l'abordait, l'interrogeait, la suppliait; la passante, tournant la tête, ur> lui répondait m^me pas.

A sept heures du matin, comme d'ordinaire, elle se leva, fit sa toilette et rangea dans son sac de voyage, que lui avait donné le cousin Jérôme pour sa fôte, le peu de vêtements et d'objets personnels qu'elle comptait emporter. Les meubles de sa chambre, la table à écrire devant laquelle elle avait tant rêvé, la petite bibliothèque de ses chers livres provençaux (elle prenait avec elle la Grenade entr'ouverle, les Iles d'Or et le Poème du Rhône), avaient un aspect solennel. Elle se demandait si ce n'était pas un péché en plus que de prier dans une telle circonstance : une voix intérieure lui assura que non et que le repentir, même si Ton est décidé à commettre la faute dont on se repent à l'avance, vaut mieux qne la sécheresse orgueilleuse. Elle s'agenouilla donc et pria longuement. En se relevant, elle avait la certitude qu'elle allait à une joie amère et gâchée, mais elle sentait aussi l'impossibilité de ne pas obéir à son impulsion, à l'appel mystérieux qui lui venait de l'âme et du corps de François, à travers le délabrement moral de la guerre. Elle était à la l'ois lucide et décidée.

Ayant longuement médité, depuis plusieurs jours, les circonstances de son départ, elle agissait comme une actrice, qui a bien répété son rôle. Elle avait rendez-vous avec son amant à la gare, pour le train de dix heures du matin. Un soldat, avec une brouette pour la valise,

devait l'attendre à cinq cents mètres de lu rue Parapharaerie. Elle portait son costume habituel d'infirmière, afin de ne pas éveiller les soupçons, mais elle avait expédié à un hùtel de Marseille, cinq jours auparavant, son costume tailleur noir, qui lui allait si bien, et deux blouses de soie, ainsi que plusieurs effets de toilette. Comme disent les marins, elle était parée.

Tout se passa de la façon la plus simple du monde. Laissant sa lettre en évidence sur sa cheminée, iNorade descendit en coup de vent, selon son habitude, et cacha sa valise dans un coin. Elle rencontra Jérôme qui venait de chercher de l'eau chaude à la cuisine, une bouillotte à la main :

— Tu vas k l'ambulance?

— De ce pas.

— Veux-tu me mettre une lettre à la poste? Je n'ai plus que l'enveloppe à faire.

— Soit, mais dépêche-toi I

La tante Henriette parut : « Bonjour, mu chérie; quel vent, cette nuit, quelle tempête! As-tu pu dormir au moins?

— Mais oui, tantine. (Juand je suis lancée dans le sommeil, rien ne me réveille. Je dors comme une brûle.

— Tu as de la chance. Je a "ai pas fermé l'œil entre minuit et quatre heures du matin, ruminant, dans ma vieille tète, un tas d'histoires

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eiuiuyeiisos. Pourrais-tu passer chez Blaiicarcl et lui dire qu'il vienne poser des bourrelets à mes fenêtres? Les miens s'effilochent.

— Entendu.

— Je ne te confie pas ma montre pour l'horloger. Elle est arrêtée depuis hier. Je lui expliquerai mieux moi-même le petit accident.

Pour la dernière fois Norade serra entre ses bras la pauvre femme qu'elle chérissait et elle mit dans cette élreinte tout son cœur. Comme elle était habituellement expansive, la tante ne s'aperçut de rien. Du premier étage Jérôme lança sa lettre avec un « N'oublie pas! »

La fugitive reprit sa valise, Elle était dans la rue. Le temps était voilé, tiède et charmant. Elle regarda vivement, mais intensément, la maison grise, étroite et haute, la boutique, !a devanture aux fruits confits, ces lieux témoins de sa seconde enfance et de sa jeunesse. Elle rassembla ces chères images comme un trésor de nostalgie future, comme les outils d'un tourment certain. Un chant de Hugo, cette fois, lui venait aux lèvres avec un sanglot :

Adieu maison, treille aux fruits mûrs, Adieu les fleurs d'or des vieux murs, Adieu patrie, Anna, Lise, Marie, Adieu patrie, azur...!

Puis, d'un pas rapide, et qui n'avait plus la sensation du sol, elle s'éloigna. In peu plus loin,

le soldat était à son poste, avec la brouette. Il lit le salut militaire et, sans mot dire, pril la valise, (domine on passait devant le Inpissier Biancard, Norade entra dans la boutique, pour faire la coiîimission. La maman Biancard sanglotait sur une chaise, un papier à la main : « Mon Paul est blessé... mon Paul est blessé... Ah! mon Dieu, pourvu qu'il ne meure pas! » Elle expliqua que cette lettre venait de son capitaine. Paul Biancard avail eu un éclat de shrapnell dans le venlre à l'alTaire de Bazoche et il avait été transporté à' l'hôpital de Meaux. Mais, comment aller, d'Avignon à Meaux, avec tous les trains encombrés et les difficultés de circulation dans la zone des armées !

Norade consola de son mieux la mère aftligée* Elle osait à peine parler dos bourrelets à remettre, au milieu de ce cruel chagrin ; à sa grande surprise, ce thème tout professionnel calma plutôt M"*" Biancard, qui s'informa posément (les dimensions des fenêtres et les inscrivit.

Elle reprit ensuite son lamenta.

Sur le quai de lagare attendait Jean-François, trépidant, inquiet, déjà convaincu que sa belle proie, au dernier moment, allait lui échapper. 11 avait le teint rose et frais d'un enfant et toussait d'une petite toux nerveuse. Ce qui ne l'empêchait pas de fumer une cigarette de tabac blond parfumé. Quand il aperçut Norade, il mil ses mains sur sa ligure, ainsi que, dans

l'excès du bonheur, l'homme qui ne vent plus voir le destin : « Enfin... enfin... enfin... Oh! que je t'aime !

— Chut... Sois calme... Le train pour Marseille est-il déjà" formé?

— S'il est déjà formé! mais il part dans trois minutes, enfant sublime, qui toujours ignorerais l'henre. Passe-moi la valise, Pivet.

■^— Voilà nion lieutenant.

— En voitufe, messieurs, les voyageurs, en voiture !

Pivet reçut avec plaisir, de son officier, un billet de vingt francs. Le train s'ébranla. Le compartiment était plus que complet, avec une personne en (rop. Les compagnons de voyage des amoureux étaient un ecclésiastique au visage intelligent et froid, qui lisait son bréviaire; une bruyante famille e>pagnole composée du pèrC; de la mère et de leurs deux filles, semblable ment habillées; un capitaine et un comnicindant. jNorade et François, assis l'un en face de l'autre, très émus, avaient l'air de deux jeunes ttiariés. On les regardait avec sympathie. Il n'y avait plus de v^'agon- restaurant, ni de buffet, entre Avignon et Marseille; le train n'arrivait qu'à trois heures de l'après-midi et, naturellement, ils avaient oublié d'emporter leur déjeuner. Car il est bien connu que l'amour, selon le mot du poète,

Vit d'iiianition et meurt de nourriture.

Se penchant en avant, François dit à Norade, dans un lansfaoe volontairement voilé : « J'ai raconté que je ne partais que ce soir. Autrement, toutes ces personnes m'eussent accompagné à la gare. Gela aurait eu des inconvénients. De votre côté, tout s'est il bien passé? »

— Admirablement. Programme rempli de point en point.

— Demain, on constatant la double absence, on sera fixé.

— Qu'importe!

— Parbleu!

11 y eut un silence. L'ecclésiastique, interrompant sa lecture, jetait aux jeunes gens un regard profond. Norade reprit à voix basse : « J'ai laissé un mot. »

— Sans donner d'adresse?

— Non... inutile... Je vous expliquerai.

Car elle n'avait pas encore pris l'habitude du tutoiement régulier.

Le capitaine et le commandant s'entretenaient de l'heureuse attaque de Mangin sur le plateau de Méry, qui venait d'être déclenchée. Le capitaine affirmait que la dixième armée avait surpris une otîensive allemande en préparation et l'avait presque anéantie. C'était un très gros succès. Les Espagnols dressaient l'oreille. François se mêla à la conversation : « Excusez-moi, mon cher camarade, je vois que vous avez des détails sur celte affaire. Je serais bien heureux

de les connaître. Je sors de l'hôpital et j'ignore tout de ce qui se passe. »

Obligeamment les officiers racontèrent ce qu'ils savaient : L'affaire de Méry avait ])eaucoup plus d'importance que ne le disaient les journaux. Désormais, d'un jour à l'autre, la situalion pouvait être retournée complètement. Partant de là, les trois combattants se lancèrent dans des considérations tactiques, où chacun prouva sa compétence., L'abbé avait posé son bréviaire sur ses genoux et, de temps en temps, disait son mot. Les Espagnols semblaient étonnés de ce qu'ils entendaient. Le père, qui avait la figure grasse et luisante d'un toréador retraité, demanda finalement : « Coument se nomme, seigneur officier, cette importante bataillé que parlez f »

— Méry-Courcelles, monsieur.

— El tout subite?

— Oui, toute récente.

— Beaucoup merci.

Se tournant vers sa femme et ses filles, le gros voyageur leur annonça la nouvelle, qui parut jeter quelque stupeur.

Norade s'étonnait que ces cii'constances, si graves et décisives quant à elle, fussent mêlées de détails familiers et de conversations courantes. Elle se demandait si elle n'allait pas se réveiller, seule, dans sa chambre, au bruit du mistral et des girouettes grinçantes d'Avignon,

Chacun de ses compagnons de route se gravait profondément dans sa mémoire, avec ses traits, ses inflexions de voix, el elle pénétrait aisément — du moins le croyait-elle — jusqu'au plus intime des caractères. Le train courait à travers cette campagne incomparable, qui s'étend entre le Vaucluse et l'étang de Berre, immortellement chantée par le grand Maurras. Des 'vois d'oiseaux traversaient le ciel. Des ruines roses apparaissaient ici el là. Le vent, de nouveau, s'était levé et faisait scintiller les oliviers d'argent.

Les jeunes Espagnoles, brunes et rebondies comme leur papa, atteiguirent un panier rempli de provisions. Les officiers tirèrent d'une musette du pain, du vin et de la charcuterie. Le prêtre ouvrit sa valise jaune, remplie de paperasses, prit dedans une orange qu'il fit reluire avec la manche de sa soutane, un saucisson et un quignon gris.

Norade et François se regardèrent, en riant, comme des jeûneurs qui auront plus tard leur revanche. Mais la vue des victuailles d'autrui, alors qu'on est privé soi-même, aiguise furieusement l'appétit. L'ecclésiastique remarqua l'air hypocritement détaché de ce bel officier, couvert de décorations : « Voulez-vous, madame, et vous, lieutenant, me faire le plaisir de partager avec moi mon pauvre repas?... » Ils s'excusèrent, sans oser mentir en affirmant qu'ils n'avaient pas faim. Alors le prêtre, ouvrant à nouveau son

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armoire portative, y découvrit, après uue courio recherche de sa longue main paie, un autre saucisson, une aulre orange et un aulre quignon, qu'il tendit aux amoureux. C'était à croire qu'il en avait lout un assortiment. Cette générosité poussa les Espagnols à oil'rir d'une conserve américaine de langue de hœuf, large comme une assiette à soupe, qu'ils dévoraient à helles dents. Norade et François acceptèrent. Restait la question de la boisson, qui donna lieu à beaucoup de politesses, de faux refus, et finalement à la circulation de plusieurs timbales et gobelets, où les bouches du prédécesseur laissaient leur empreinte, et que le nouveau bénéficiaire, par bienséance, n'osait point laver. Le Breton et la Provençale, sans avoir besoin de se les communiquer, faisaient les mêmes réflexions en même temps, ce qui est une autre forme, assez subtile, de possession. Une vieille dame, à la mine aimablement osseuse, apparut, dans le couloir, à la porte du wagon, et s'adressant aux trois officiers : « Messieurs, permettez à une maman, qui a son fils unique à la guerre, de vous otTrir une bouillie à la confiture quelle compose elle-même et qui emporte en général les suffrages. »

Comment refuser? C'était une sorte de colle rose et grenue, renfermée dans un pot dit de Kîéîiagère. La vieille dame la détachait par larges cuillerées et la disposait sur des pciits

cavtons, qu'elle pasisail b, ses piivilégioa. Ceux-ci n'o?:îtient pas refuser, ni faire la grimace. François, avec une expression impaye^ble, contraignit sa compagne à profiler de l'aubaine, Norade crut vomir, mais n'en reuiercia pas moins, d'un gracieux sourire, la vieille donatrice, qui guettait do loin l'effet de sa mixture. Quand la porto du wagon fut refermée : « Elle est bien brave, la dame; j'ai fourré ma part sous la banquette... » déclara le capitaine avec un baut-le-ccpur, et tout le monde éclata de rire.

Le train entra en gare de Marseille, avec un fort relard, à sept heures du soir. La ville b<vignait dans un fluide d'or. Norade préféra descendre à riiôtel Terminus, oi!i elle avait adressé son paquet de vêtements et o'e linge, heureusement arrivé. Puis elle demanda à son compagnon de montoi" lout de suite à Notre-Dame-dela-Garde, « pour voir venir le soir sur la mer. » Tout sentiment d'angoisse, tout scrupule, tout remords avaient disparu. Ils n'éprouvaient plus qu'un immense bonheur à deux, fait de liberté et d'espérance immédiate, comme si le monde leur appartenait, avec la certitude d'en avoir un autre, fout neuf, au cas oii le premier s'écroulerait. La joie vraie donne le sentiment de l'infini, plus profondément que la conlomplation des étoiles.

?\Iarseillo, c'est d'abord, jiour les yeux, les oieilles, le coudoiement, l'odorat, Tiuiagination,

la ville de ramusement perpétuel. Un monde y frémit et palpite. Quel monde? Le plus ardent de tous, celui de la Méditerranée, cuve d'eau Ijleue où naquit Yénus, qui reflète Tantiquilé dans l'heure présente et môle aux plus voluptueux, comme aux plus héroïques souvenirs, le commerce des épices et des vins généreux. Approchée de l'oreille, Marseille est le coquillage géant où bruissent tous les langages, tous lesdialectcs, tous lesidiomesdespaysde lumière, tous les ciis de bonheur et de colère, et tous les soupirs et toutes les caresses des pays latins, grecs, égyptiens et syriens. Au regard, Marseille est l'écharpe multicolore, agitée dans la nuit grise des siècles, qui rassemble les générations maritimes et riveraines, sous For, le roux, le violet et le cuivre chaud. Elle tamise la lumière dans une lumière plus vive et plus forle, tel un feu vu à travers un autre leu. Elle est un tourbillon imagé, comme elle est un tourbillon sonore, et dont 1rs deux spires tournent et s'entrelacent dans le même sens. Ainsi que fit sa mère, lascive et trompeuse, avec Yulcain, elle se donne au Temps, dur forgeron, pour le duper; et les heures, chez elle, n'ont plus de sens. Elle a renversé son sablier. Quiconque, aimant Marseille, y vit, voit passer les jours, les années, comme des vols pressés d'hirondelles ou de flamants roses. Plus encore que la rue de Paris, d'autre manière, la rue de Marseille est,

pour le badaud, une vaste expérience, marchée et pressée, de psychologie dilTuse, une pluie de concordances héréditaires, une moisson d'observations chatoyantes et fécondes à leur tour. Telle se dévide et se déroule la série des boîtes japonaises subintrantes. Les odeurs de Marseille, elles aussi, sont ordonnées dans leur confusion, sous le sel brillant, et qui les fait valoir, de la mer peu rafraîchissante, mais pareille à une huile céruléenne, chargée d'histoire. A Marseille, le paganisme et la foule luttent sans cesse avec le christianisme et l'isolé que devient celui perdu dtms la foule, quand elle se transforme pour lui en élément. Bien plus que la cité de Puvis, qui n'a vu d'elle, mais somptueusement, que ses portes bleues d'eau et de ciel, Maiseille est la cité de Pascal, attendu qu'elle pousse à l'ascétisme par la surabondance des plaisirs et la satiété, attendu que l'excès de vie extérieure y fait sourdre abondamment la vie intérieure. ï>on désert est au-dessus d'elle, comme le silence au dedans du cri, comme la forme pure du cristal dans sa solution trouble et sursaturée.

« Il est certain — disait François avec bonne humeur, serrant contre son bras celui de Norade — il est certain' que ça ne ressemble pas à Brest... » Elle avait quitté son costume d'infirmière, mais son vêtement noir ne lui seyait pas moins, dont léchancrure laissait voir le cou

blanc el TY gras, la naissance do la poitrino. Son petit chapeau,' très simple et sans orneniont, faisait valoir la conformation parfaite de la tête et le fm ovale du visage. Le jeune homme se retenait pour ne pas l'embrasser tout le temps entre son oreille rose, classiquement incurvée, et sa nuque ronde. 11 admirait sa belle démarche souple, sa façon de se garantir du soleil en mettant un bras replié devant les yeux, sourire limpide, sa voix chaude et douce, et chacun de ses mouvements harmonieux.

Pour monter à pied au sancluaire, il faut traverser un large faubourg aux maisons neuves, puis une sorte de lande déî^ertique, à laquelle succède une rampe tournante. Des enfanls jouaient et se poursuivaient, en jelant des cris d'hirondelles. Après une courte, mais fervente prière, dans l'ombre bleue de la vaste nef, Norade emmena son ami sur le terre-plein, dominant la ville, où est iiistallé un poste de télégraphie aérienne. Le vent était vif. On voyait, d'un côté, la mer moutonneuse, ses bandes alternées de violet et d'écume, les îlots blancs de Pomegue et de Ratonneau ; de l'autre, les bassins de la Jolielte, la cité aux toits innombrables, puis la campagne qui va vers les monts, le lointain, mais distinct clocher de Gémenos. Les amoureux étaient seuls. Le Breton tenait la jeune fille serrée contre lui et contemplait ce spectacle magnifique, en prolongation du profil

DEPART 'ro

si pur, ainsi que dans les tableaux des primitifs. Les lèvres roses de Noradc buvaient l'eau bleue de la rade, sa nuque blanche était frôlée parle vert profond de cette banlieue marseillaise et son poudroiement d'or. Il apparaissait que la nature sert d'encadrement ]\ la bcautt^ et qu'elle est étroitement associée à la perpétuationde respècc

— Que ton pays est grand et splendide, ma chérie !

— Je n'y suis pour rien, Jean-François, je te le jure, et je passerai vite alors qu'il ne passera pas.

— Nous passerons ensemble, mais pas avant d'avoir épuisé ce beau paysage dans nos baisers.

Elle murmurait les vers d'Aubanel, quand, monté sur la cime des Maures, il voit fuir le navire emportant Zani la brune :

D'en haut, alors, d'en haut j'ai dévah'

Le long de la mer et des grandes ondes

Et j'ai couru comme un déconsolé

Et par son nom, tout un jour, l'ai criée!...

Elle les répéta en provençal, donnant à l'officier l'illusion qu'il comprenait et parlait cette langue de lamour, dans ce pays fait pour l'amour, et qui ne s'ouvre entièrement qu'aux amoureux. Parce qu'il l'a compris et exprimé, le félibrige demeurera immortel. Les vers de sa pléiade chanteront éternellement dans les vignes, dans les oliviers, le long des calanques et dans les baisers insatiables dos amants.

Ensuite, durant une bonne heure qui pas«a comme une minute, ces deux-ci demeurèrent silencieux, assis de biais sur les larges pierres arc-boulant la fiôre basilique. Ils buvaient et dégustaient le paysage, s'accoutumant .à lire, ainsi que dans un livre, le cheminement des routes, des sentiers, l'arrivée et le départ des trains, l'entrée, majestueuse et lente, des grands bateaux, pas plus gros, de cette hauteur, que des coquilles de noix.

Le soir venait pour de bon. L'orbe du soleil atteignait la crête des flots et Ton percevait le bruissement illusoire de son incandescence louchée par l'humide.

revêtent les champs,

Les canaux, la ville entière*

D'hya'^inthe et d'or.

Le monde s'endort Dans une chaude lumière.

C'était François qui évoquaitBaudelaire, dans un de ces moments ronsardiens où la grimace baudelairienne fait place à la sérénité, Norade en savait aussi des poèmes entiers par cœur, mais elle ne comprenait pas pourquoi ce poème tourmenté avait pris ce titre absurde, faussement démoniaque, Les Fleurs du Mnl : « le mal n'a pas de fleurs, il n'a que des ronces ou des capsules empoisonnées. Peut-on dire que l'euphorbe soit une fleur, avec son lait vireux et sa petite figure cruelle? J'ai vu plusieurs portraits d*^ Baude-

laire : Il a l'air d'un homme qui n'était pas heureux, parce qu'il cherchait à ne pas être simple.

— Un terrible hérédo, — soupira François, — encombré de plusieurs personnages malsains, qu'il n'avait pas su unifier en lui. La guerre n'est pas que sur les champs de bataille, elle est aussi à l'intérieur des natures. En Baudelaire, que de cadavres mal enterrés !

Norade sourit, montrant ses dents blanches, à la façon de certains félins.

— Pourquoi souris-tu ? .

— "Parée que nous aurions pu ne pas nous rencontrer, alors que nous sentons de même et que nous avons des idées voisines en poésie, ce qui est la plus grande marque de la parenté d'esprit. Le mystère de notre rencontre me plaît. C'est cela qui me fait sourire. Est-ce que c'est défendu à Brest ? Ici , à Marseille , c'est très recommandé.

A ce moment, François, qui voulait répliquer, eut une quinte de toux, comme si sa poitrine et sa gorge eussent été remplies de verre fêlé. Il faisait signe de la main que ce n'était rien, que cela passerait, mais la sensibilité de Norade, avertie sur les choses de la médecine et sur l'état du blessé, s'alarma.

Elle avait oublié une fragilité physique qui, par la compassion, rendait son amour encore plus violent.

— Ah! bien-aimé, comment ai-je pa attendre

ces quinze jours!... Redescendons, maintenant. L'air est froid, ici.

-^ Là. J'en étais sûr. Tu me crois poitrinaire. A d'Everjon, tout le monde me croyait poitrinaire. Vous finirez par me donner des bacilles du Boche Koch, ou de Koch le Boche. Or, tu oublies que je suis un savant, un type dans le genre de Claude Bernard, et que je sais, de science certaine, que la tuberculose et moi ça fait deux...

Puis, pour détourner la conversation :

— Je vais enfin savoir ce que c'est qu'une véritable bouillabaisse et, conformément à l'argot militaire... j'ai la dent. Il m'est arrivé de manger de la bouillabaisse, à Paris, dans des restaurants du quartier Latin, pas fameux d'ailleurs. Mais toujours, quand j'en ai parlé à un Marseillais, il m'a répondu : « La bouillabaisse se mange dans une calanque, ou chez Isnard, ou chez Pascal... nulle part ailleurs. » C'est péremptoirc. Pourvu que « c'te guerre » n'ait pas tari le poisson, à tôte de guerrier japonais, indispensable à votre soupe d'or. Comment Fappelles-tu?...

— Oh... commenirappelles-tu? Mais la rascasse, voyons, la rascasse ! Tout le monde connaît ça. Il est vrai que vous n'en avez pas, dans votre glauque Océan !

Le poisson, chez Isnard, n'était pas tari. Assis à une petite table du rez-de-chaussée, dans ce paradis des gourmands, les amoureux virent

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arriver un Vaste plat, sur lequel le soleil se couchait au milieu des chairs blanches et appétissantes de poissons de plusieurs espèces. La petite rascasse irritée y Voisinait avec les quartiers de congre, de loup et de saint-pierre. Dans une soupière jointe, les derniers rayons de l'astre comestible Rougissaient une sauce abondante, mais légère, parfumée célestement à l'ail vif, et des languettes d'un pain spongieux.

— flein, lieutenant (dit un voisin familier, noir comme l'Erôbe qui ressemblait à un Turc débonnaire), vous n'avez pas ça dans la tranchée!

— Mais si, monsieur, mais si! Tous les soirs, à huit heures tapant, on nous ravitaille en bouillabaisse. C'est une des conditions de la victoire.

Sortant de là, François, impatient, voulait rentrer à l'hôtel immédiatement. JNoradc désira faire quelques pas. C'était leur première soirée de liberté complète et ils n'en revenaient pas d'un pareil bonheur. Les empêchements, leâ obstacles de la morale, des convenances, dé famille, leur semblaient ridiculement petits et mesquins. A leur félicité, aucune borne. A leur désir réciproque, aucune lisière. Il serait temps de réfléchir plus tard. Les formes confuses des bateaux s'entremêlaient sur le vieux port et composaient une eau-forte à la Rembrandt. Ils longèrent le bassin à di'oite, au milieu d'une foule de matelots, de soldats et de débardeurs, ([ni lopogcaicnt et qui chantaient. La guerre

apparaissait dans la variété des uniformes, mais elle était ici noyée dans la kermesse. Des ballots éventrés gisaient sur le sol, à côté de caisses solidement clouées. La lumière était assez abondante, de qualité moins crue qu'en temps de paix, et recouverte, ici et là, de verres bleus. Car on craignait un bombardement par sousmarins, toujours possible.

Serrés l'un contre l'autre, les deux jeunes gens apercevaient, dans le grouillement des rues montantes, parallèles comme les dents d'un peigne sale, des silhouettes d'hommes arrêtées près de femmes en peignoir, ou, vu la température, à demi-dévêtues. Accroché à un réverbère, un ivrogne glapissait, d'une voix prétentieuse, un air italien, qui sxî mêlait au nasillement des phonographes. Par son excès même, ce spectacle, impudique et véhément, échappait à la trivialité. La prostitution n'exclut pas l'amour, dont elle est la caricature brutale; les êtres dégradés, qui profitent de son argent, ou souffrent de son esclavage, connaissent toutes les fureurs et tous les tourments de l'amour.

<( Le laid est beau, le beau est laid... » soupira François, d'après une sorcière de Macbeth. Car Shakespeare était en honneur au Muséum. Une voiture découverte passait. 11 lit signe au cocher, se retourna pour aider Psorade à monter. Déjà elle avait sauté, comme uue biche, et riait dans la nuit. Ils regagnèrent le « Terminus »,

par la bruyante Caniieuière et des rues désertes à odeur de poisson et de pharmacie...

Le couloir de l'hôtel était silencieux, la chambre confortaide et spacieuse. C'était leur premier duo depuis L'Isle-sur-Sorgue.lln'y eut, celte fois, ni fausse note, ni déception, ni regret; maisl'impressiond'unembarquement, pariégère bourrasque, sur un océan de félicités. L'accord physique entre celte brune du soleil et ce blond des brumes complétait leur accoid intellectuel ; sauf qu'il était pour l'électricité crue et "qu'elle préférait les ténèbres. Finalement un aimable compromis intervint, par uneécharpe bleue jetée sur l'ampoule étincelar^te. Quand on en fut^ la tendresse, Norade, maternelle, prit sur son beau sein nu la tête brûlante de son am^nt, appuyt^. sur son front sa petite main fraîche. Ils s'epdormirent ainsi, comme on meurt, en balbutiant des mots extasiés.

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