CHAPITRE IV
Norade ne pouvait vivre sans nouvelles de ceux qu'elle avait abandonnés. Elle pensait bien que la tante Istre annoncerait son départ à son père. C'est ce qui, cinq jours plus tard, l'attirait de Marseille à Cassis, avec le désir de faire connaître à son amant l'endroit oii elle était née, oii elle avait passé sa petite enfance. Ce matin-là le ciel était gris, parcouru de gros nuages chargés d'eau, et le vent soufflait en tempête. La jeune fille avait prévenu son compagnon : (( Papa est un homme très simple et proche de la nature, un vrai marin, pas d'opéra-comique, comme tu pourras t'en rendre compte. Il aime la mer, sa pipe, la Révolution et sa fille. Avec cela un artiste, sensible ô, la musique, à la poésie naturelle et à la loyauté. Je n'ai pas honte de lui. Je ne suis pas fière
de lui. Tu me compreildras mieux qviand tu l'auras vu. »
— Je connais ça, répondit François. Les Brécéan de Brest et les Lehadec de Saint-Guénolé doivent ressembler aux Perlus de Cassis. La mer et la France unifient beaucoup les patrons pêcheurs de Bretagne et de Provence, le? mocos et les ponantais.
La gare de Cassis est éloignée du bourg; un antique petit omnibus aux banquettes dures, aux roues cahotantes, fait le service. Il était bondé de commères et cle soldats, qui regardaient avec concupiscence cette jolie femme, cet officier à la raine aimable et fièie, couvert de décorations. François était toujours préoccupé de sa cantine, ce qui lui valait les plaisanteries de sa compagne.
Il se demandait si on ne l'avait pas oubliée sur [e quai de la gare.
— Nullement. Je l'ai vue, ce qui s'appelle vue. Elle tient compagnie, sur l'impériale, à ma valise. De ce côté là, tout va bien.
Ils résolurent de surj)ri^ndre le patron Pertus qui, vu le mauvais temp'^, ne devait pas être à la pèche et de l'emmener déjeuner à l'hôtel, heureusement privé de ces vains perfectionnemenls qu'on appelle le confort moderne. Ils traversèrent trois rues aux cailloux pointus, une placette, arrivèrent sur le port devant une petite maison grise à deux étages, de forme an-
cienne, que prr^tédaient un maigre jardin de trois mètres et une barrière basse. C'était là. Norade poussa la barrière, ce qui fit tinter la sonnette et aboyer le chien u Brusque», débonnaire mais sans mémoire, car il ne reconnaissait jamais ses maîtres.
— Est-ce que le brave homme serait sorti?.., Reste là.
Elle ouvrit la porte d'entrée. Déjà son père venait à leur rencontre, solide vieux, au visagP rebondi, glabre et régulier, aux yeux ardents sous les cheveux gris, tel qu'un Romain de la grande époque. Il sourit : « Je m'attendais à ta venue. Henriette m'a écrit. La pauvre a beaucoup de chagrin. Mais oi!i est-il, ton amoureux ? »
Car il était pour l'amour libre, le partage des biens et la fraternité entre les hommes. La fugue de sa fille lui apparaissait ainsi qu'une réalisation partielle de la doctrine. Il lisait beaucoup, tout au moins pour un pêcheur, et faisait un étonnant amalgame de Frédéric Mistral, de Michelet et de Tolstoï. A cause de cela, on le surnommait c le Russe ». Il tendit à Brécéan une large main, durcie et ravinée par le travail et l'eau.
— Salut, garçon! Il ne dépend que do toi d'être mon fils, mon véritable fils. Je vous reproche seulement de vous être sauvés comme des voleurs. Norade, pourquoi n'avoir pas prévenu ta tante?
LE PÈRE DE NOnADE 85
— Elle aurait pleuré, protesté, tu sais pourquoi.
Le vieux atteignit sa pipe sur le bulTet et la bourra : « C'est vrai, juste ciel, le brave Jérôme! Mais tu n'es pas faite pour un malingre. Celui-ci me plaît. Comment t'appelles-tu?
— François Brécéan.
— Tu es Breton. Ça se voit au sel de ta face. Les Bretons aussi sont des hommes libres. Tu as bravement fait la dernière des guerres, pour l'afîranchissement de tous les hommes. Je te félicite; quel est ton métier?
— J'étudiais Jes sciences, la médecine et je continuerai après la guerre.
— C'est parfait! Vous Vous aimez, vous êtes jeunes et beaux, vous serez fidèles l'un à l'autre et vous aurez des enfants, chez qui coulera le sang des Pertus. Je te donne, garçon, ma bénédiction révolutionnaire et laïque. Embrassonsnous! Atteins, petite, trois verres du vieux cassis, qui est là, derrière toi, dans l'armoire. A votre santé, chers émancipés!
La conviction du ton sauvait la puérilité du cérémonial. Mais François, qui s'attendait à pire d'après les récits de sa maîtresse, fut charmé d'avoir ainsi rompu la glace. Norade, rassurée, apprit que la lettre de la tante Henriette à son père était douloureuse, ilon, comme on aurait pu le craindre, désespérée. 11 y était dit que Jérôme avait eu une abondante crise de
larmes, qui paraissait l'avoir soulagé, que le scandale était vif à fambulance d Everjoii, mais la surprise modérée, car chacun y connaissait la propension de l'héroïque blessé pour sa trop sensible infirmière.
— Ce n'était pas difficile à voir. 11 me courait après dans tous les sei'vices. Esl-ce vrai, brigand?
On rit. Le patron Pertus demanda quel était le programme du voyage de noces.
— Eh bien, nous resterons ici quelques jours... Puis nous ferons le tour de la Provence.
— A la bonne heure! La maire Prouvenço, c'est le paradis des braves gens. Je vais commencer, mes petits perdreaux, par vous céder ici la maison, pendant votre séjour... Si, si, j'y tiens, je l'exige. Il serait un peu fort que vous alliez à l'hôtel; et puis c'est plein de souvenirs, cette vieille baraque, qui iront au cœur de ton amoureux. L'ami Téron, que Norade connaît bien, nous logera, moi et ma pipe. Il demeure à côté; il a de la place depuis la mort de sa femme. Il héberge déjà un aumônier blessé et dont on a coupé la jambe, le Père Sidoine. Ça lui fera un saint et un mécréant.
Les dispositions ainsi prises, il fallut encore décider le vieux à venir déjeuner au C/iecai Blanc. Il avait toujours peur de gêner. Finalement il se laissa tenter. Ce mélange de bonhomie et Je cynisme d'H-oncerlait légère-
ment Jean François. Il n'en laissa rien paraître el le repas dans la salle humide, un peu enfumée, fut très cordial. Norade était heureuse, plusieurs de ses craintes dissipées, et sa fantaisie merveilleuse transformait féeriquemont tout autour d'elle. La réalité n'est blessante que pour qui s'y soumet ou s'y attarde platement. Elle peut, elle doit être un départ journalier pour le rêve qui l'exalte, la dore, et la rend chère au souvenir. Rien n'est trivial aux yeux des poètes. Norade et François étaient deux poètes, attirés l'un vers l'autre par le besoin lyrique et le répit du lyrisme dans la gaieté.
— Aïe, aïe, gémissait Laurent Peitus, si cela continue, Cassis sera bientôt un désert. 11 n'y a pas un de nos jeunes gens qui ne soit tué, prisonnier ou grièvement blessé. Ce ne sont que pleurs et coitTes de veuve. Quand nous autres, les vieux, nous serons morts, il n'y aura plus de lin marin sur nos cotes. Rien que des Italiens, des Espagnols ou des Grecs. Quelle pitié!
— Cependant, |iapa, tous les hommes sont frères, objecta malicieusement Norade.
— Sans doute. Vous permettez, enfants, que je rallume ma pipe. C'est mon habitude au moment de la salatîe. Sans doute, mais le père de famille préférera toujours ses enfants à son IVcre. J'aime bien ta tante, petite, et je lui reconnais un beau talent pour la contiserie. Je t'aime mieux, et, s'il me faut choisir entre
ton bonheur et celui de ma sœur, je choisis le lien.
Comme ils sortaient de table, une bouirasque tiède, une « brélounié », dit-on on Provence, ébranlait les vilres de la salle à niatiger, devenue sombre ain?i qu'en hiver.
•— Mauvais temps, pour la pêche et la promenade. Employez votre journée comme vous Tenlendrez. Je vous invite ce soir chez l'ami Téron. Nous confecliontierons tme boilrride et vous ferez la connaissance de mon vieil entiemi, que j'aime bien, le Père Sidoine.
Là-dessus, Laurent Pertus s'en alla d'un pas de proconsul, qui ne décelait nullement l'homme de mer, tirant de sa bouffarde un panache de fumée bleue. Une vieille grand'mère apparut à l'entrée de la salle, digne, avenante et vêtue de noir. C'était la mère de l'aubergiste. Elle avait connu Norade tout enfant.
— Eh adieu, petite! Comment, te voilà revenue à Cassis? Tu n'es donc plus infirmière? Quel est ce beau jeune homme..., ton fiancé?
Norade pâlit légèrement. François intervint : « Oui, madame, son fiancé et son blessé, car, sans ses soins, je serais mort. François Brécéan, chasseur à pied.
— Chasseur à pied!... Mon pauvre petit Félix était dans les alpins. Il est tombé, voici près de deux ans déjà, à Vauquois. Mais nous ne seroùs jamais consolés. Tu le le rappelles, Nouradô?
— Si je mole rappelle! Nous avons assez joué ensemble, dans la grande cuisine du Cheval Blanc. Je le croyais seulement disparu.
— Nous l'avons cru aussi, pendant trois mois. Ensuite est arrivée une lettre de son capitaine, fait prisonnier lui-même et nous annonçant la mort du petit. Mon fils est veuf. Il n'avait que lui. Qu'est-ce que nous faisons sur cette terre, maintenant, je vous le demande?
Les larmes coulèrent sur son visage raviné. La jeune fille l'embrassa.
— Vous aurez les deux plus belles chambres, le 4, le 3. Vous resterez ici quelques jours?
— Merci, grand'mère, nous logerons chez jiapa.
— A quand les noces?
— ^ Sitôt la guerre terminée. Mais ça ne duriera plus très longtemps.
La vieille soupira, serra longuement la main de l'officier : « Que vous allez avoir une charmante femme, lieutenant, la plus jolie et la plus douce de toute la côte! Ah! vous ferez bien des jaloux.
La bourrasque était un peu tombée. Los amoureux suivaient un chemin longeant la mer, puis coupant à travers champs et rocs, et qui menait a la calanque. De nouveau, Brécéan était pris d'une quinte de sa toux sèche et qui lui déchirait la poitrine. L'erreur de la vieille aubergiste dissipait l'impression de sécurité que
lui avait donnée l'accueil cordial de Laurent Perl us. Tout le monde les croirait fiancés ou mariés, et ils n'auraient fait ainsi, l'un et l'autre, que changer île dissimulation. Celte réflexion, le retour sur soi-même, amenaient, chez le jeune homme, une onde de mélancolie silencieuse et la sensation de dépaysement, de l'aventure qui risque d'enchaîner. Norade le sentit. La pauvre, elle désirait le mariage, seule solution possible à son coup de cœur, mais elle se serait fait tuer plutôt que de l'avouer à son compagnon. Comme ils étaient dans cet état d'esprit, ils aperçurent à quelque di^^tance, marchant vers eux dans la pluie et le vent, un aumônier militaire, barbu, grisonnant, décoré de la croix de guerre et de la Légion d'honneur, comme François, et qui sautillait sur une jambe de bois. Elle songea : « C'est le Père Sidoine! » Superstitieuse, elle eut, au même moment, l'intuition que celui-là les unirait légitimement... mais quand?
— Monsieur et madame, je vous avertis que la pluie a rendu glissant et dangereux le chemin de descente à la calanque. J'ai dû, pour ma part, y renoncer.
— Merci, monsieur l'abbé, répondit François. Si nous jugeons l'entreprise impossible, nous rebrousserons aussi chemin.
L'ecclésiastique remarqua le numéro du régiment du jeune homme : « N'avez-vous pas connu le commandant Arsse? »
— Tombé aux Eparges. C'était mon chef, monsieur Tabbé.
— Je lai beaucoup fréquenté. et aimé. Nous avions fait nos études ensemble. Ah le brave type!
Ils se serrèrent la main. Lu peu plus loin les amants constatèrent qu'en effet le chemin dévalant vers la calanque était devenu impraticable. La pluie et la bréfounié recommençaient. Ils entrèrent dans une cabane au sol de terre battue, où des ouvriers avaient garé leurs outils. Dans un effort de toux, une très légère écume rose vint aux lèvres de François. Il saisit rapidement son mouchoir, se sentant pâlir et défaillir. Norade, inquiète comme lui, le rassura : « Tu t'es rompu une veinule, en toussant. Cela arrive quelquefois et ne tiie pas à conséquence.
— Toi qui as assisté aux auscultations de Barias et de ses confrères, tu es certaine que je n'ai pas de lésion tuberculeuse? Tu me le jures!
— Qui peut jurer cela, à un médecin surtout? Puisque, comme tu le sais, nous sommes presque tous plus ou moins atteints.. Mais je te soignerai et tu guériras vite. Je t'aime tant!
Cet accent, létreinte passionnée qui suivit, rendirent à François confiance et courage. Cette resserre aux outils leur parut délicieuse. Ils ne sentaient plus ni la pluie ni le vent. 11 était comme ivre de tendresse, et elle dut le repousser en riant : « Ah ! mais non... j'appelle au
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secours... Laissez-moi tranquille, monsieur le Boche ! »
La maison de maître Téron, du (lonseil des })rud'lionimes et gens de mer, était de l'autre côté du port de Cassis. Moins ancienne que celle de Pertus, elle était aussi plus spacieuse. ïcron était maigre et creusé comme une cariatide de Pugel, alors que son ami Porius était gros. Téron était royaliste, comme son père, son grand-père, son arrière-grand-pôre et son bisaïeul, alors que Pertus était rouge. Pertus « le Russe » dévorait Tolstoï et Proudhon, tandis que Téron, indifférent à la sociologie, avait la passion de la musique. La mer « aux bruits sans nombre •» d'Uomère parlait surtout à son oreille exercée. 11 savourait les briiits de la nature, le vent dans les pins, le déferlement des vagues sur les rochers, le brliissement de l'eau sur la côte, comme d'autres savourent une symphonie de Beethoven. Il appelait « le concert » cet ensemble de la nuit, de la lune, ou du jour et du soleil, et des Ilots, et il se consolait de la perte des siens par l'immense chanson des éléments. Avec cela, calé dans son métier, aussi calé que son vieux camarade, et consulté comme arbitre dans les conférences et les chicanes. 11 était sans exemple qu'un différend entre patrons pécheurs ou « employés » n'eût pas été aplani par Téron. Il ne se mettait jamais en colère. 11 traitait ses clients par l'observation ironique et les amenait
à rire de leurs prétentions ou de leur querelle. Une fois qu'ils avaient ri, l'affaire était réglée.
Blessé aux Eparg'es, puis amputé d'une jambe, le Père Sidoine, dominicain et aumônier, vieux oaniarade de Téron, était venu se reposer chez lui et prendre, comme on dit, le bon de l'air. Ascétique et barbu, de taille moyenne, assez indifférent aux choses de la nature, il était tout à saint Thomas d'Aquin et à la psychologie mystique. Quand ces trois hommes, de la même génération, si différents, se trouvaient réunis, cela faisait une jolie salade.
Bien que Laurent Pertus lui eut présenté Brécéan comme le fiancé de Norade, le Père Sidoine, qui avait rencontré les amants sur la route de la calanque dans l'après-midi, ne fut pas dupe de cet euphémisme. Il eut soin de ne marquer aucun scandale et chercha à gagner la confiance des deux jeunes gens, car il avait son projet sur eux. Le dîner fut très gai, la bourride excellente, diminuée seulement par la goinfrerie du chien « Brusque », qui en avait avalé, d'un coup de gueule oblique, une large part. La conversation roula naturellement sur la guerre et sur les changements qui suivraient la guerre. Téron était d'avis que la réaction royaliste soufflerait en tempête, par l'effondrement de la fameuse formule «La République c'est la paix ». Laurent Pertus annonçait l'avènement de la vé-
ritable démocratie sociale. Le Père Sidoine elu^rchait à raccorder ce calaclysme au plan divin. François et Nor<»de se communiquaient leurs âmes et leur désir dans de longs regards chargés de joie. Ils étaient heureux. Ils ne désiraient rien de plus. Us goûtaient ces plaisirs faciles, qui précèdent les malheurs de l'aiïranchissement. La jeune fille raconta comment les choses se passaient à l'ambulance d'Éverjon; les petites rivalités les humeurs du docteur Barias. Elle imilaitavec esprit, chemin faisant, l'un et l'autre. Le Père Sidoine se demamlait à quelle catégorie appartenait cette jolie vagabonde : simple dévergondée à son début, ou amoureuse d'un seul amour et par conséquent rachetable? 11 conclut dans le sens de la seconde hypothèse. Une certaine pureté de la voix et de Tallure féminine ne trompe pas, môme quand l'observateur est aussi ignorant de la femme physique qu'un moine dominicain. Celui-là, il est vrai, était particulièrement expert à débrouiller l'écheveau des erreurs humaines qui, bien que sensibles, ont toutes leur origine dans un défaut de la raison. « Elle est légère et demeurée dans l'ignorance de toute vie spirituelle, songeait-il en regardant Norade... Lui n'a pas eu d'autre instruction que la matière scientifique et que la mort, songeait-il en regardant Brécéan. Mais l'étofTe est bonne et solide et, en trois mois de contact, je les sauverais d'eux-mêmes et du péché. »
Il ne devait remarquer que plus tard la toux et les rougeurs subites du jeune lieutenant.
Dans un coin de la grande pièce, qui servait à Téron de salon de réception, de tribunal d'arbitrage et de salle à manger, il y avait un clavecin, demeuré en bon état. C'est sur cet instrument débile, désuet, mais charmant, que le patron pêcheur (qui n'avait que des notions rudimentaires de musique) improvisait ses harmonies à l'imifation de la nature. Au café, les pipes étant allumées, il exécuta, sans se faire prier, une sonate étrange, de rythme assez classique, qui dénotait une singulière propension héréditaire.
— Patron, demanda Brécéan, quel est celui de vos ancêtres qui vous a légué ce beau talent?
— Mon bisaïeul, celui-là même qui m'a légué aussi le clavecin.
— Ainsi se transmet le don divin, dit le moine. Nihil innovât ur nisi qiiod traditmn est.
— Ce qui signifie?...
— On n'innove rien que selon la tradition, mademoiselle. Tout ce qui semble commencer date de loin.
— Oh, oh, ceci demande examen, protesta Laurent Pertus... <■< ïl y a pourtant ce qui avance et ce qui retarde, l'émancipation progressive et resclava£:e. »
DANS T'A I.UMIÈRE
Jl proférait ces aphorisrpes avec un fort accent méridional, et Fon ami 'I éion les combattait avec un accent analogue. Golto dispute enchantait Brécéan et le Père Sidoine, cuire qui s'établit rnpidement un fort courant de sympathie.
— Il faut que ta fillo chante maintenant, fit Téron s'adressant à Pertus. Elle ^ait tous les ajrs du pays et tous les poèmes de notre Misti-al.
Sans se faire prier, Norade attaqua la célèbre
chanson de Jean de Gonfaron dans les Ihs d'Or :
Jean de Gonfaron, pris par les corsaires. Par les janissaires, Sept ans a servi
Téron l'accompagnait au clavecin et reprenait le refrain à la tierce, avec l'ami Pertus :
Boire l'allf'^gresse
Avec sa maîtresse Est de Mahomet la félicité.
Mais sur la montagne
Manger les castagnes Vaut mieux que l'amour sans la liberté.
Ensuite ce fut le tour du « Bâtiment vient de Majorque » et de son chargement d'oranges :
Le capitaine est de Marseille, Le bâtiment de La Ciotat.
La voix pénétrante de la jeune fille, d'une rare justesse naturelle, restituait à ces poèmes leur jeunesse magique, leur parfum de Maillane,
ramoureiisé vivacité de leur rythme. Jean- François oubliait son accidenl lie l'après-raidi, comme chacun perdait de vue sa tristesse et ses maux cachés. 11 y a un exorcisme dans le chant. Le pâtre et le marin en usent, ainsi que la nourrice et le soldat. Les heures passèrent avec une rapidité telle que chacun s'étonna d'entendre sonner onze heures.
Les « fiancés » regagnèrent seuls la maison Perhis. Ils n'avaient plus aucun sentiment d'une séparation possible. L'infini de la tendresse était en eux. Leur petite chambre avait été préparée par le papa Pertus de la façon la plus touchante et il avait disposé, sur la table de toilette, un fl icon tout neuf d'eau de Lubin, avec un pain do savon à la viole! te. 11 les avait aussi débarrassés de « lîrusque », dont les aboiements intempeslifs risquaientde troubler leur sommeil.
La nuit était silencieuse et tiède. Norade se déshabilla lentement, avec les gestes charmants, harmonieux, d'une femme qui se sait belle et aimée et qui veut donner à celui qu'elle aime hi volupté de la contempler sans voiles. A un moment, quand elle eut ôté son corset et sa chemisette, n'ayant plus que sa jupe et ses bas clairs, sur des jambes comme en montrent les nymphes de Fragonard, elle leva ses bras de porteuse d'amphore et dénoua ses cheveux. Leur flot, brun et mordoré par ondes, tombait jusqu'à ses reins cambrés. François les prit à
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pleines mains, les pressa soyeusênient, les embrassa, s'en couvrit le visage. Il pensait que jamais il ne désaltérerait sa soif ardente de ce corps glissant et caressant de sirène. Pourtant, au bout d'une lieure d'étreintes et do baisers, de réprises, et d'anéantissements, il s'apaisa. Ils restèrent alors à deviser dans les ténèbres, échangeant ces aveux mêlés de soupirs, dont l'aiguillon est aussi vif que celui des yeux ou du toucher. Deux heures sonnaient quand ils s'endormirent en murmurant : « J^ t'aime... je t'aime... » tels des naufragés sur l'île bienheureuse.
— Lieutenant, je voudrais vous dire un mot. Ainsi parlait à Brécéan le Père Sidoine, sur la jetée, huit jours plus tard, dans l'après-midi.
Norade était allée faire ses emplettes polir le repas du soir, que cuisinait une vieille voisine, car le restaurant du Cheval Blanc était fameux, mais coûtait cher.
Le Breton comprit immédiatement qu'il allait être attaqué de face. Il aimait mieux cela et il tendit ses nerfs pour la riposte.
— Lieutenant, ceux qui se sont baitus avec le boche, d'un même cœur, comme vous et moi, qui ont souffert et réfléchi ensemble, doivent se parler avec une franchise toute militaire. Vous vous apprêtez h. faire deux infortunes, avec les éléments d'un bonheur durable. Croyez en un homme qui vous connaît depuis peu et
qui V0U8 aime déjèi beaucoup. Vc! <( iiftnç.ulles » ont assez dutd. Mariez- vous.
François pâlit, non de mécontentement, mais de ce que co langage rencontrait sa propre pensée. 11 ne répondit rien de ce qu'il avait préparé; il soupira seulement : « Mon père, il y a deux obstacles : la volonté de Norade et l'état de ma santé ».
— Le premier, mon cher ami, sera levé aisément. Simple mouvement de fierté sans doute chez une fille pauvre, à qui l'arrière-pensée de l'argent fait horreur. Le second n'est qu'une raison de plus en faveur du mariage. Au cas où vous seriez gravement atteint — ce que je ne pense pas — vous n'avez pas le droit de partir sans avoir assuré l'avenir derrière vous. »
Le moine continua : « Je ne m'excuse pas d'intervenir aussi brusquement dans votre intimité la plus secrète. C'est noire devoir à nous autres de parler rudement, comme la conscience. Je vous assure toutefois que cet entrelien, sur ce délicat sujet, sera le premier et le dernier. La science existe. Elle n'est pas tout. Réfléchissez et rappelez-vous que je suis à voire entière disposition. »
Le résultat de cet avertissement fut un silence gêné, et même angoissé, du jeune homme en tôte-àb-tôte avec son amie, pendant le reste de la journée. De nouveau, il mesurait sa faute. De nouveau, il sentait la chaîne. Une bizarre timi-
dite, mêlée de remords, l'empêchait de confesser ù la belle pécheresse les raisons de son mulisme et de sa maussaderie. Il envoyait ce moine gêneur à tous les diables, il accumulait contre lui, contre son intervention, un ressentiment factice. Il se reprochait de ne pas Favoir rembarré vertement. Puis, tout aussitôt, il regrettait de ne pas lui avoir avoué que la liaison, sans le mariage, suffisait à son ardeur maladive. Nora^le crut qu'il s'inquiétait de sa santé et entreprit de le rassurer, par des allusions qui l'horripilèrent. En fin de compte, elle se mit à pleurer. Alors il posa sa serviette sur la table — car ils étaient en train de dîner en tête-à-tête — et il sortit dans le bourg, afin de changer le cours de ses idées. Avec la marche et l'air vif de mer, cette mauvaise pensée lui vint : « Une flamme aussi vive ne saurait durer très longtemps. Quand nous en aurons assez l'un de l'autre — ce qui arrivera fatalement — elle retournera chez la lante Istre, elle épousera le cousin Jérôme, comme il était convenu et moi je reprendrai le chemin du Muséum. Une amourette entre blessé et infirmière ne saurait engager toute la vie. Il en a de bonnes, le Père Sidoine ! »
La condescendance de Laurent Pertus lui paraissait, à la longue, plus vile que pittoresque. 11 se demandait si cette aventure était bien la première de Norade, s'il n'avait pas eu de pré-
décisseur, choyé et dorloté comme lui par le vieux marin anarchiste. Oh! détours subtils du cœur humain ! Par ce biais méprisant et injuste, la jalousie entra en lui, avec sa morsure qui ravive. L'amour physique ne s'arrête jamais et son progrès s'accroche à tout, tel l'alpiniste échappant à l'abîme où le vertige a failli le précipiter. Cet abîme, pour l'amant véritable, c'est l'indifFérence par l'habitude. Les tableaux trop vivants de la jalousie, tels que l'imaginalion les combine; réveillent la passion engourdie et lui restituent sa ferveur. Jamais François n'avait désiré IXorade aussi avidement qu'à cette minute, devant la mer, apercevant à sa gauche la lumière de la petite maison de forme ancienne. Il lui en venait un fourmillement au creux des mains. La sensation, voluptueuse et cruelle, était si forte qu'il demeurait sur place, pour la savourer davantage, retardant le moment de l'assouvir, et, par conséquent, de l'éteindre. 11 ne lui déplaisait pas qu'elle eût pleuré...
Sois belle et sois triste... I^es pleurs Ajoutent un charme au ysage, Comme le lleuve au paysage ; L'orage rajeunit les fleurs.
Ruminant ces vers de Baudelaire, adaptés trop bien à la circonstance, il revint à petits pas vers la maison. Les étoiles brillaient. La mer bruissait avec langueur. Il tourna le loquet, traversa
le jardinet, ouvrit la porte. Aucun bruit dans la paisible demeure. Assise devant son miroir de famille, en robe de chambre claire, les yeux encore humides, mais si doux, Norade achevait de se coifTer. Elle demanda, sans se retourner, car elle voyait son amant dans la glace et elle était complètement rassurée : « ïu n'es donc pas passé chez Téron ?
— Ma foi non. Je n'étais pas à la musique, co soir, si ce n'est à celle de ta voix.
Alors elle se leva d'un bond et lui mit ses lèvres sur les lèvres, comme un fruit appliqué sur la soif. La félicité de se retrouver vaut bien une bouderie de vingt minutes.
Le Père Sidoine tint parole et ne recommença pas sa tentative, demeurée infructueuse. Plusieurs fois il demeura seul avec Brécéan, mais il n'y fit plus aucune allusion. On eût dit que cette préoccupation l'avait quitté. Laurent Pertus, de son côté, était en correspondance avec sa sœur, à laquelle il donnait des nouvelles des fugitifs, et qui lui transmettait leur courrier. C'est ainsi qu'un mot laconique d'un camarade de régiment annonça à François la mort de son cher cousin Lehadec, tué à l'attaque du 27 mai comme il retardait, à la tête de ses hommes, l'avance de l'infanterie allemande. Henri Lehadec dePont-Labbé, c'étaittoute la jeunesse de François, une moitié de lui-même, qui disparaiisait prématurément. La douleur, eomme
la joie, s'attache à ces minimes circonstances qu'Alphonse Daudet appelait les « petites ligures » et qui sont les points de repère de la vie inlciicure, si mai connue. A la nouvelle de ce trépas héroïque, le jeune homme vit aussitôt son camarade du lycée de Brest, les yeux brillants, lui lisant une pièce de vers qu'il venait de composer pour une jeune fille, dont il était épris. Cela commençait par
Nous sommes, vous et moi, enfants de rArmoiique. . .
Ce souvenir ouvrait toutes grandes, sur Fimmense charnier, les portes rouges, flamboyanles, de la guerre. Tous les camarades sacrifiés, l'officier les apercevait, les bras en croix ou rcjctés sur le côté, dans ces attitudes de désespérés. et de suppliants que procure aux humains la mort violente. 11 croyait entendre leurs plaintes suprêmes. Les tendres consolations de son amante lui parvenaient à travers les gémissements de ce chœur funèbre. Quel malheur donc pas croire aux fantômes, de ne pouvoir espérer que l'ami disparu arrivera tout à l'heure, furtivement, comme dans les contes bretons, montrant du doigt sa mortelle blessure et réclamant un chapelet de prières!
Pour distraire le chagrin du jeune officier, Téron et Vertus décidèrent qu'on irait en bateau, par la rade, déjeuner à la baie d'Allon, laquelU n'est pas éloignée dt la plage célèbre des Lee-
lO'i DANS LA LUMIERE
ques, où la Provence ressemble à la Syrie. Le Père Sidoine, ayant le mal de mer, renonça à ceLlc partie. En outre la coupable négligence que mettaient les jeunes gens à suivre ses avis lui faisait de la peine et il liiyait, depuis quelques jours, leur présence.
Le ciel était bleu, la mer presque étale, d'un bleu plus concentré. La Magali^ barque de pêche solide, à demi pontée, avait deux voiles rouges, usées par la pluie- et le soleil. Elle prenait bien le vent et filait gracieusement sur le côté, au clapotis léger de l'eau contre sa coque. Un grand panier renfermait le déjeuner. On devait relever en passant quelques casiers à homards. Tout semblait prêt pour le plaisir; cependant une étrange mélancolie planait sur les quatre promeneurs à peu près silencieux. Etaitce ridée de la guerre, poursuivie là-bas dans le sang et la douleur? Etait-ce l'invisible battement d'ailes noires, qui obscurcit par moments les amours charnelles? Etait-ce la disjonclion de pensées tournées vers l'autrefois et comparant le présent au passé? Norade ne chantait pas. Elle regardait l'étendue étincelante, en fermant les yeux à demi, comme une chatte. Assis près d'elle, François tenait et caressait sa main longue, où brillait la bague de verre des fiançailles provençales. Les deux vieux fumaient leur pipe en observant l'eau, le gouvernail, la mâture et la voilure, avec cette mine attentive, ren-
fermée, qu'ont les gens de mer. Ils avaient revêtu leurs vestes de cuir fauve, qu'ils laissaient entr'ouvertes à cause de la chaleur. Les rides de leurs cous apparaissaient. De temps en temps ils rectifiaient la manœuvre d'un geste lent et précis, venu du fond des âges, oii la sagesse et la prévision remplacent la force défaillante.
Il y a un engourdissement dans le spectacle de la mer. Levée de bonne heure, Norade s'assoupit, adossée au mât, la tête inclinée ; François s'ingéniait pour qu'elle fût bien, glissant sous ses reins une couverture, cherchant à l'abriter de la brise. Elle murmura, sans ouvrir les paupières, l'air célèbre dans toute la Provence :
Si tu crains la pluvine,
As peur de te geler,
Te mettrai sur l'échiné
Mon grand manteau doublé...
féron alors l'accompagna en sourdine, guettant au loin, la main sur les yeux, d'autres barques d(! pêche qu'il reconnaissait, et s'interrompanl pour les nommer.
La baie d'Allon est une petite calanque qui pénètre au fond d'un vallon entouré d'arbres majestueux. Le déjeuner, dans la barque amarrée à un pilotis de bois, fut simple mais exquis : une omelette, un loup grillé au fenouil, sur un foyer de pierres bien équilibrées, et une lan-
gouste liède au sel, le tout accompagné d'un pain croustillanl et doré, qui ne se reeseiilait pus des restrictions de la guerre, et arrosé d'une bouteille do vin de Cassis. La gaieté revint peu à peu. Téron raconta des histoires de sous-marins allemands égarés en Méditerranée et d'officiers boches descendant à terre, qui le firent traiter de hâbleur par ses compagnons. Patron Perlus lui rappela qu'une trentaine d'années auparavant, mariés tous deux, — 'car la mère de Norade avait refusé l'union libre — i!s avaient « soupe » — c'est-à-dire dîné — à cette môme place, à cette môme époque, par un clair de lune admirable, pécaïre ! Ah c'était le bon temps et qui donc aurait pu prévoir alors que de nouveau, trente ans plus tard, les Européens s'entr'égorgeraient. A ce souvenir, sa voix s'étrangla et une bouffée de larmes anciennes monta à ses yeux ridés, mais demeurés vifs. Ce qu'il ne racontait point par fierté, par pudeur et aussi par prudence paternelle, c'est que, six mois après, la mère de Norade, aussi belle que Norade, le quittait pendant un an. Elle allait vivre avec un employé des postes, qui lui faisait la cour, durant les pêches de Qon mari. Au bout d'un an, elle revenait abandonnée par son amant, enceinte d'un enfant qui mourait à sa naissance, et Laurent Pertus pardonnait, conformément à ses principes. ïéron, qui connaissait l'histoire et comprenait Fémotion de son voisin, hochait
la tête en soupirant. Il pensait que c'était Perlus lui-môme qui avait jadis tourné la tôte à sa femme avec ses marottes d'amour libre et sa morale sans Dieu, et que la continuation de ces mauvaises idées amènerait la perte de la belle et sensible Nouiado.
« Où suis-je ?... » se demandait Brécéan. Dans ce songe étrangement divers, souvent mal unifié, qu'est la vie, il avait rencontré une jeune fille inconnue, à laquelle il avait lié son sort. Elle le tenait maintenant de la tête aux pieds, il ne pouvait plus se passer d'elle et ils allaient ainsi, l'un et l'autre, à un destin aussi mystérieux que les profondeurs de la forêt ensoleillée.