A LA SAINTE MÉMOIRE DE MON FILS JEAN MANUEL
Vers le dernier tiers du brouillon de ce livre, il est une croix et une date entre deux mots. Pour l'ordinaire curiosité des hommes, ces signes rouges n'auraient pas grande importance; et cependant Dieu et moi nous savons que dans le misérable espace qu'ils remplissent tient l'abîme qui sépare mon présent de mon passé; Dieu sait aussi au prix de quels efforts de volonté je me suis arraché à ses bords pour chercher dans les sereines et paisibles régions de l'art un refuge de plus contre les tem* pétes de mon esprit angoissé; pourquoi et de quelle faqon s'est terminé ce livre qui n'aurait pas dû dépasser cette triste date et cette croix rouge; pourquoi enfin je déclare ici ces choses à cette courte mais noble phalange d'affec* tueux lecteurs qui, fidèle, m'a accompagné dans mon pauvre labeur de tant d'années, tandis queje vais montant la rude petite de mon calvaire et me disant avec le poète sublime des grandes infortunes de la vie, chaque fois que mon pas vacille et que le souffle me manque :
Dominus dédit, Dominus abstulit, Sicut Domino placuit, ita factum est.
J. M. DE PEREDA, Décembre t8g4.
Quand mon ami Maurice Perrin m'a confié son projet
j traduire y avec la collaboration de M. Henri Collet,
n roman de Pereda et, précisément, l'un des mieux faits
four passer la frontière, je me suis réjoui, songeant que
les lecteurs frojicais auraient ainsi bientôt un beau livre
à lire, une occasion nouvelle d'honorer l'Espagne, une
Tison de plus d'aimer la terre de France.
Si je ne me trompe, jusqu'ici deux volumes de José
¡aria de Pereda ont été traduits dans notre langue :
Sotileza, publié dans la Revue des Deux Mondes, et
Pedro Sánchez, qui pamit dans la Revue britannique.
L'œuvre est cependant considérable qu'a laissée le maître
écrivain. Elle est classique au delà des Pyrénées. Pour-
(pioi si peu de versions françaises? On dira sans doute
que la plupart de ces romans ont un caractère provincial
si tranché, par le sujet et par le style, que l'étranger n'en
peut goûter toute la saveur. Il y a du vrai dans cette
jinion que, maintes fois , j' ai entendu exprimer. Mais
r, négligence des traducteurs français n'aurait-elle pas
Assi pour cause une petite phrase dédc.igneuse, que
crtains Espagnols de la nouvelle génération ont Vin^
ratitude de répéter : « // n'est plus à la mode; il a peint
t'ulement V Espagne d'autrefois, celle de 1860 ou de
.V«Vo. » Quel chef-d'œuvre pourrait subsister, si la mode
n jugeait? Mais la formule cache autre chose, La mort
un écrivain ne fait pas cesser la lutte contre les idées
qu'il a soutenues. Fussent-elles d'importance secondaire ,
simples théories d'économie politique, ou d'art, ou de grammaire, elles gênent le présent, et plusieurs les disent vieilles qui les trotivent trop vivantes. L'attaque est siir^ tout âpre, elle se renouvelle, elle ignore les règles élé' mentaires de la justice, si l'écrivain disparu peut être nommé serviteur de Dieu. José Maria de Pereda mérite ce bel honneur et les inimitiés qui ne s'en séparent point. Il a proclamé sa foi; il l'a servie, et si des hommes se trouvent encore qui essayent de rabaisser sa gloire, ne doute:{ pas que la fidélité de l'auteur à la doctrine du Christ ne soit souvent la raison première des critiques dirigées contre l'œuvre, sous prétexte de goût et de littérature. Les grands morts ne vivent pas seulement : 'ils combattait .
Si vous ouv7^e^ Peñas Arriba, vous sere:( frappé du large caractère du début. C'est d'abord la dédicace : « A la sainte mémoire de mon fils, Jean Manuel, » et les mots qui suivent : « Vers le dernier tiers du brouillon de ce livre, il est une croix et une date entre deux mots. Pour l'ordinaire curiosité des hommes, ces signes rouges n'auraient pas grande importance; et cependant Dieu et moi nous savons que, dans le misérable espace qu'ils remplissent, tient l'abîme qui sépare mon présent de mon passé. » Cest ensuite le récit de l'arrivée de Don Marcelo che{ son oncle Don Celso, le vieux seigneur de la montagne. On entre dans cette histoire, comme dans la cour d'hon^ neur d'une habitation ancienne, par un portique de haute architecture, que le temps menace, on ne le voit que trop, mais dont la j'uine encore peut être relevée. Et le roman Jie va pas à une autre fin : il montre ce qu'a été, ce qu'est la casa solar d'u7i gentilhomme de la montagne de Santander, la maison accueillante, non seulement aux pauvres, qui ne sont qu'une petite partie de nos frères, mais à toutes les familles du village, la maison conseillère et consolatrice, la 7naison indulgente et secou-
*'{ible, la maison oîi le prochain est aimé par la seule
Aison qui vaille et qui dure, l'amour de Dieu; il nous
la présente au moment où le maître, vieux et malade, va
la quitter pour jamais; il y fait revenir le de?'nier héri-
cr des Rui:{ de Bejos, homme du monde, homme de la grande ville; il raconte comment, peu à peu, la montagne fait la conquête du citadin, et s'assure un nouvel ami, qui continuera l'ancien.
La campagne aura-t-elle des riches, et quels riches l'habiteront, ou, plus exactement, — car ici la richesse n'est qu'un élément secondaire, — existera-t-il une aristocratie ruralCj telle qu'on l'a connue, dans les montagnes de Santander, aristocratie ouverte, cela va sans dire, soucieuse du progrès de V agriculture et du bienêtre des paysans, vivant au milieu d'eux, persuadée d'abord qu'elle a une mission d'exemple et de paternité : voilà le problème. Il n'intéresse pas seulement la pro- ..y vince de Santander, pas seulement l'Espagne : en plusieurs pays d'Europe, le moyen ou le grand propriétaire a cessé de résider dans ses terres; son influefice a disparu; d'autres l'ont remplacée; il semble bien que l'expérience soit complète, et qu'on aperçoive, à sa lumière, une sorte de loi de la paix publique. Si la campagne est partagée uniquement entre des petits propriétaires et des fermiers, cette société imparfaite n'aura pas d'équilibre et sera travaillée par de terribles dissensions, car il n'y a pire jalousie qu'entre les gens à peu près égaux; si elle est habitée par un riche qui ne soit qu'un homme politique, elle se corrompra; si elle est habitée par un oisif, même dépensier, même généreux, elle deviendra hostile : elle ne connaîtra le repos et une certaine douceur de vivre que si une famille plus riche et plus instruite que les autres, libérale de safot^tune et surtout de son temps, fait son premier devoir de l'aimer et de la servir.
Le romancier espagnol avait parfaitement vu l'am-
pleui' d'un tel sujet; il avait conscience de parler pour son pays et pour d'autres. Lorsque j'eus l'honneur d'être reçu par lui, dans sa belle villa de Polanco, en septembre i8g4^ il me dit, après avoir jugé ses émules avec la bienveillance et la fermeté d'un grand esprit : « Je travaille, en ce moment, à composer un livre qùjepejjis les mœurs de la montagne, des cimes, là-haut, — c'était Peñas Arriba. — Mes récits ont des cadres de ce pays, mais les scènes^ la psychologie, sont d'un mo7îde bien plus étendu, et, par là, je me rattache au roman général. » Chaque détail de la vie rurale lui était familier. Pereda, en écrivant ce livre, écrivait guel^ite chose de ses mémoires. On lui a reproché de n'avoir pas su se borner, et, dans une certaine mesure, la critique est juste. L'espiHt positif de la race espagnole, l'humeur aisément populaire de sa noblesse terrienne, digne en ^ cela des meilleures lignées de France, ont conduit Pereda à ne rien sacrifer de ces causeries de village, volontiers vagabojîdes, qu'il avait entendues et qu'il a voulu rendre, oubliant un peu trop, dans son souci de réalisme et d'exactitude, cette règle de perfection littéraire qui veut que l'artiste simplifie, abrège et bride la langue humaine. Mais qu'on y prenne garde : la méthode qu'il a suivie, pour discutable qu'elle soit, possède un singulier pouvoir de conviction. Nous entendons les personnages eux-mêmes j on ne nous demande aucun effort de généralisation, nous n'avons point à compléter. C'est don Celso, don Marcelo, don Sabas, les domestiques, les hommes et les femmes de la campagne, qui se rencontrent, s'expliquent à leur façon, et se quittent, laissant dans notre esprit les images et les mots, même ceux de moindre importance, que nous aurions recueillis, si nous avions été là. Le romancier possédait, à un très rare degré, le don de faire parler les paysans. Beaucoup de demi-artistes, pensant y i^éussir par un pauvre
et facile subterfuge, ont cru suffisant d'imité*^ ''^^ fautes ^e langage des gens du peuple. Lui, ^ciiire véritable,
a cherché le secret de la conve^^^^^^ rurale dans le .íes phrases et dans le-^-^oix des thèmes, ce qui est reuve entre vlus^^^'^y ^^ ^^ qualité de son art.
ar là il est dis^^^ d'être étudié et admiré; il l'est encore par /-- perfection d'épisodes étendus, comme la jyromer^'-^^ ¿/e Don Sabas dans la montagne, la chasse
tours, la mort de Don Celso, chefs-d'œuvre de narration et de sentiment; il l'est, avant tout, par la grandeur d'âme, la bonté, la foi vive et allègre qui animent le
Lu Liiiique a pu dire de Peñas Arriba, qu'une telle œuvre « enrichissait la littérature européenne ». Le jugement n'était pas une flatterie. On peut le répéter, maintenant que José Maria de Pereda a disparu de ce monde. Je souhaite vivement que la traduction de MM. Henri Collet et Maurice Perrin se répande dans le public français; qu'elle fasse pénétrer dans les bibliothèques de che:{ nous un grand livre d'un pays voisin; qu'elle aide aussi nos compatriotes à comprendre mieux, à estimer encore plus, ce solide peuple espagnol, qu'on voit agir dans cette œuvre toute pétrie de vérité. Quand on a dit qu'il est chevaleresque, on n'a pas tout dit. Un homme n'est pas chevaleresque à chaque minute de sa vie, et, quel que soit son bon vouloir, il n'a pas toujours l'occasion de l'être. Il nous manque de bien connaître l'Espagnol de tous les jours, dans la vie du travail, dans la vie familiale et dans la vie religieuse. L'amitié grandirait vite, si nous nous faisions plus de visites. Que les f^ranqais commencent donc par lire ce livre et par y découvrir une Espagne qu'ils ne pourront pas fte pas aimer. Quand la paix sera revenue dans le monde, les hommes se remettront à voyager. Je suis sûr qu'il se rencotitrera des Français, et de la meilleure sorte, pour aller voir
Tahlanc<y^ don Marcelo et les paysans de la montagne; et qui sait si tous ensemble, se trouvant beaucoup plies proches de sentiments qu'ils ne Timagi?iaiejit, ils n'iront pas, d'une si heureuse découverte, remercier saint Jacques de Compostelle? Les pèit^^^ns ne furent pas un élément négligeable, au moyen âge, pour l'établissement et le maintien de la chrétienté. Et dem^x.'j29 j^q^ routes ne sont-elles pas toujours là, que nos aïeux om suivies?