RENÉ BAZIN
Les raisons sur lesquelles mon oncle fondait la ténacité de son insistance étaient très judicieuses. Il me les envoyait par la poste, écrites d'une main lourde, avec une plume d'oie et de l'encre jaunie, en gros caractères, d'après une orthographe surannée, sur du papier à barbes acheté au bureau de tabac de son village. Moi, je ne les jetais pas précisément dans un sac percé, mais j'estimais qu'il y fallait bien réfléchir; aussi son exposé, mes réflexions et sa réponse, tout cela prit un certain temps.
La première lettre où il me parla de l'affaire fut la plus longue des huit ou dix de la série. Il avait peur d'aller trop vite et préparait les voies pour m'amener à ses fins, « reprenant les choses de très loin, et comme si nous nous parlions alors, bien qu'à distance, pour la première fois ».
La plume le « gênait beaucoup entre les doigts », et tout le révélait : la rudesse des traits, l'inégalité des lettres, les traces de plus d'un pâté léché et étendu encore frais, par le coupant de la main; « mais avec de la patience et de la bonne volonté on triomphait de l'impossible. »
« Tes grands-parents paternels, m'écrivait-il, n'eurent pas d'autres enfants que ton père et moi. J'étais l'aîné, et, comme tel, j'ai pris racine ici dès l'instant de ma naissance. Ton père, qui en avait plus besoin, s'en fut par le monde et, y roulant beaucoup, acquit de bons capitaux et une femme qui valait son pesant d'or. Ce fut ainsi qu'il me la dépeignit, quand il vint me rendre compte de ses projets de mariage et prendre possession, en pure plaisanterie, de la pauvreté qui lui revenait comme libre héritage de tes grands-parents. Il s'en alla
peu de jours après, et Je ne l'ai revu ni ne le reverrai plus sur la terre. Que Dieu l'ait dans l'éternel repos!
« Moi aussi, avec le temps je me mariai, et j'eus une femme excellente et des enfants que le Seigneur m'enlevait à mesure qu'il me les donnait. Avec le dernier d'entre eux, il prit aussi la mère. Louée et bénie soit sa divine volonté, même en ce qui humainement nous accable et nous afflige! Comme je n'étais pas encore vieux, à proprement parler, que je me sentais fort, et que sur cet étroit et rude terroir les courtes ambitions de mon esprit trouvaient en abondance nourriture et soulagement, j'appris à traîner avec courage la croix de mes douleurs, et, à la longue, je parvins même à oublier que je la portais sur mes épaules; enfin je redevins l'homme facile à contenter et attaché à la terre mère comme le lierre à la muraille. De temps en temps, nous nous écrivions, mon frère et moi. De cette façon il connut mes bonheurs et mes infortunes; et moi j'appris ta naissance et celle de ta sœur, puis son mariage avec un riche Américain qui l'emmena dans son pays; je sus la mort de ta mère et les directions que tes études te faisaient suivre à mesure que tu prenais de la force et devenais un homme.
« Une fois je fus sans lettre de vous plus longtemps que de coutume, ce qui n'était pas peu dire, et. la première que je reçus après de longs mois fut de toi, pour m'annoncer que ton père était mort d'une fièvre maligne ou quelque chose de Ge genre. Ta sœur étant absente, chargée de famille et de fortune sur l'autre rive de l'Océan, tu restais seul sur celle-ci et dans le monde, mais avec des ressources qui te 'permettaient de t'y mouvoir à l'aise. Tout comme moi, sauf la différence des gens et des lieux. Je t'invitai à venir ici, doutant beaucoup, disons-le franchement, que tu veuilles accepter, car je devinais ta manière de vivre et je connaissais ta physionomie par les portraits que tu m'avais envoyés. Ni l'une ni l'autre ne s'accommodaient, me semblait-il, de la pauvreté et de la rusticité de ce pays perdu. Et je ne me trompais pas, car c'était bien là ta réponse quand on en avait pénétré les finesses et les attentions. Dès lors les lettres, entre nous deux, furent aussi rares, que des poires d'une livre : toi, tu courais de Gordoue à la Mecque; moi, ¡^e restais inébranlable, attaché à ces rochers comme les ronces de la montagne. Et ainsi nous avons vécu tout bonnement : toi sans te souvenir deux fois par an de mon saint patron, moi sans m'en attrister plus que cela, car, tant que j'étais bien portant, j'étais
gai« et à la lumière de cette joie je me trouvais en bonne compagnie au milieu de ces gens, de ces rochers escarpes et même de leurs bêtes, qui, à force de les voir et de les palper, finissaient par me paraitre la chair de mes os et le sang de mes veines. Mais toi tu étais jeune, tu avais l'avenir et l'espace devant toi; moi vieux, bien peu d'idées dans la tête, pas trop de chaleur dans le sang. L'ùge enfin a fait des siennes, et hier matin, comme on dit, un petit rien, une gorgée de lait de plus que d'habitude, l'air d'une porte, le coup d'aile d'un moustique, m'a mis au lit. J'ai été longtemps avant d'en sortir, et j'en suis sorti comme pour entrer dans la tombe. Le chêne branlait : on eût dit que la terre qui le soutenait venait à lui manquer, ou que ses racines se détachaient du sol, ou qu'il n'en pouvait plus du poids de sa ramure. Maintenant les côtes m'essoufflent, rien qu'à les regarder, et la main heureuse hier de mener les outils ou la hache avec lesquels j'aimais à passer le temps dans les labours ou dans les bois, réclame aujourd'hui le bâton du perclus, comme la façade iéaardée un étai pour la soutenir; et le pire de tout cela, c'est que l'esprit chante en mesure avec les os qui se disloquent et en ont assez de la peau. En somme, mon ami, en un instant et alors que je m'y attendais le moins, j'ai fait la « chute » que je devais faire tôt ou tard. C'est la loi que la terre appelle à elle ce qui est à elle, et moi, elle ne cesse de m'appeler depuis quelques jours. Je ne te dirai pas que j'ai peur, vraiment peur, de ces cris qui ne se taisent ni jour ni nuit, mais, à la vérité, je voudrais à cette heure me voir un peu plus entouré que je ne le suis dans ma solitude. Je dis solitude, car, bien que tout soit ici à la même place que toujours, et que ces braves gens soient pour moi ce qu'ils ont toujours été, l'envie me prend maintenant de quelque chose qui me tienne plus au cœur que tout cela, car ce quelque chose existe, et je sais bien où. Il faut que tu le saches, toute TaifecLion que j'avais pour mes enfants, pour leur mère, ton père et les miens, et qui pendant tant d'années est restée comme endormie au plus profond de mon cœur, s'est réveillée soudain, pour nourrir sa faim invétérée de la seule chair de notre chair qu'elle connaisse : de toi, en un mot. Car ta sœur, si loin de nous, ne compte pas en la circonstance, et je ne veux pas tenir pour de notre race deux cousins issus de germains du côté de naa mère : deux coquins fieffés de mauvaise mine et de pire conduite. Il n'y a pas longtemps, ils descendirent de leur village pour me demander « quelque chose » à une heure telle
et en de tels termes que, pour leur souhaiter le « Dieu vous protège », je dus les mettre en joue avec mon fusil. Première et unique fois que je les ai vus.
« Enfin, j'en ai a^ez dit. Pour conclure et arriver au terme du chemin parcouru qui déjà me fatigue, je crois que si tu te décidais et me faisais le plaisir de venir me tenir compagnie dans cette grande maison, l'appel de la terre m'accablerait moins. Il n'y a pas grand'chose qui puisse te tenter au milieu de ces précipices solitaires, toi qui es habitué au luxe et au confort de la capitale; mais on se fait à tout quand on s'y entête, sans compter que nous aussi nous avons ici notre soleil, et s'il tarde un peu le matin à passer par-dessus les pics qui entourent le village, une fois en haut, il éclaire, chauffe et réjouit l'âme comme le plus beau soleil du monde. En outre, ton exil ne saurait être long, je sais bien pourquoi. Et puis tu partirais d'ici quand tu t'ennuierais.
« De plus, j'ai dans l'esprit certains plans qui me donnent fort à faire. Qui n'en aurait pas à ma place? Je n'ai pas d'héritiers nécessaires, et il ne laisse pas que d'y avoir chez moi quelque chose à perdre, qui ira Dieu sait où, si vers les derniers instants de ma vie je ne rencontre pas un être à l'approche duquel je sente tressaillir les fibres intimes de mon cœur.
« Evidemment, je n'essaye pas d'allumer ta convoitise avec ces insinuations. Je me tromperais de porte. Mais il est bon de tout stipuler et de penser à tout dans des heures comme celles qui ont commencé à courir pour moi.
« Enfin, mon ami, décide-toi à venir par ici; et si tu ne peux le faire par goût, fais-le pour l'amour de Dieu. »
Sauf la « chute « et ses conséquences, tout ce que mon oncle me contait dans cette lettre, je le savais déjà. Je savais aussi, par notre correspondance antérieure et le peu que m'en avait dit mon père, que mon oncle Celso était un bon vivant, peu lettré, d'excellent cœur, d'esprit fin, un tantinet enjôleur, en bon montagnais, plus soucieux de cultiver ses terres-et de faire prospérer ses troupeaux que de témoigner son affection à ce qui lui restait de famille : négligence qui semblait parfois voisine de l'oubli absolu.
C'était tout ce que je savais de mon oncle, mais je connaissais moins encore sa terre natale et le berceau de notre famille; et cela, moins par manque de curiosité à cet égard que par suite d'une des faiblesses les plus remarquables de mon père. Les noms des « nôtres » attiraient plus son attention que leurs personnes. Ainsi, quand on l'interro-
¿eait sur la vie et les miracles de quelqu'un d'entre eux, au -Ueu de répondre directement à la question, il montait sur la cime de l'arbre généalogique de la famille et, descendant comme un chat de branche en branche, il ne s'arrêtait pas avant d'avoir rencontré la patte du Cid, si tant est qu'il s'en contentât. De ses parents, je pus seulement savoir, toutes les fois que je lui demandais des renseignements sur eux, qu'ils avaient réalisé l'union de la seule maison des Ruiz de Bejos de Tablanca avec celle des Gomez de Pomar, la plus illustre de Promisiones. Peu de fortune, certes, du côté de ces derniers surtout, c'est-à-dire du côté de ma grand'mère paternelle. Elle n'avait apporté au ménage que des colliers et des boucles d'oreilles de corail, deux reliquaires en argent qui renfermaient, l'un une parcelle de la vraie croix, et l'autre un os de sainte F'élicité ; du linge de quoi changer deux fois ; deux services de table en fil de ménage, une chaîne en or de Cordoue, la robe de cérémonie avec laquelle elle s'était mariée et une autre à moitié usée pour tous les jours. Du côté de mon grand-père, c'était très différent. Notre maison de Tablanca exerçait dans toute la vallée, en vertu de son caractère bienfaisant en même temps qu'illustre, certaine autorité indiscutable et patriarcale. C'était le gîte obligatoire de tous les personnages de marque qui passaient par là, y compris les évêques. Rien que dans les souvenirs de mon père, on en avait reçu deux : celui de Santander et celui de Léon.
Pour faire face à de pareils besoins il y avait dans les coffres et dans les placards une bonne provision de draps et de linge de table supérieurs,, de l'argenterie massive en abondance, jusques à deux courtepointes de damas rouge et un crucifix d'ivoire et d'ébène. Il n'y manquait rien de ce qu'il devait y avoir dans la maison d'une famille comme la nôtre. Mais de sa situation, de sa forme, de ses dimensions, de ses commodités, pas un mot; tout au plus qu'elle était grande, avec galeries au soleil, écu nobiliaire et dépendances. Sur le terrain où elle était située, ses alentours, les caractères et l'aspect du paysage, son climat, ses ressources pour une vie un peu plus qu'animale, sur les mœurs de ses habitants, il était inutile de chercher à rien tirer de ce brave homme ; car,'^ tout entiché qu'il était de sa race et bien qu'il mît sur les cornes de la lune les armes de sa maison et la terre où il était né, il ne l'avait revue qu'une seule fois et en courant, après ravoir abandonnée (sous l'empire de la nécessité, il est vrai)
ant encore adolescent. Il remontait au plus haut de ce qu'il
avait entendu sur cette région escarpée de la cordillère cantabriqae, et il fallait voir comme il traitait d'abord les Celtes^ nos prétendus ancêtres, puis de là descendait d'un bond pour s'en prendre à ces tribus sauvages, à ces féroces Gantabres qui avaient passé les Alpes, lutté avec Annibal contre Rome et défait Scipion sur le Tessin. On eût dit qu'en tète-à-tètc avec eux il discutait et jugeait d'ordinaires et courante?, affaires de famille. Ens^iite il parlait d'Auguste et de ses légions venues en Gantabrie exprès pour îious soumettre au joug romain, et tels étaient 7iotre vigueur, îioîre courage, noire amour de l'indépendance, qu'il avait fallu six ans au Gésar pour gagner un triomphe qui lui avait semblé l'œuvre de quelques jours. Puis venaient les horreurs de cette guerre barbare au milieu des rochers inaccessibles et dans les profondeurs obscures des précipices, où les eaux rugissaient teintes du sang des nôtres et de celui des légionnaires aguerris. Rien n'y manquait, ni les mères qui tuaient leurs petits pour ne pas les voir esclaves de l'étranger triomphant, ni la mort en croix de tant de martyrs entonnant des hymnes de liberté entrecoupés de malédictions cor\tre les conquérants ; et avec tout cela des détails sans nombre sur le type et les mœurs de ces héros, détails que moi j'aurais voulus sur la terre qu'ils avaient habitée, telle qu'elle était de nos jours. Loin de là, il ne laissait les Gantabres que pour s'embrouiller avec leurs successeurs dans l'épopée de Govadonga ou dans la confusion des bandes de Gastilles, et une fois rendu là dans ses dithyrambes à ses illustres « ancêtres », il parcourait avec eux les cinq parties du monde, jusqu'à ne plus savoir où il en était, ni moi non plus. Gar sur ces, piatières mon père avait une érudition abondante, mais un peu suspecte, fruit d'une voracité qui mêlait la vérité et la fantaisie par un attachement tenace, quoique purement platonique, aux choses de sa terre.
Quand je reçus la lettre de mon oncle, je connaissais de cette terre ce que l'on sait, par conjectures ou comparaisons, d'autres semblables qu'on a aperçues au passage et en courant.
Entre temps, j'avais atteint trente-trois ans. Il y en avait six que j'étais docteur in utroque jure (mais sans savoir toutefois à quoi cela servait, faute de l'avoir -u^l^isé), plus de sept que j'étais mon maître et que je menais grand train avec le capital hérité de mon père. Gar de ma mère je n'avais pas eu un maravédis. Elle était de Grenade et fort jolie, fille d'un magistrat de la cour d'appel de cette ville. Mon père, qui séjournait
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par là pour des affaires de mines, fit sa connaissance et Tépousa du jour au lendemain. Le magistrat était veuf et pauvre ; il mourut deux ans après le mariage de sa fille.
Je dois à Dieu, avec bien d'autres grâces, celle d'une humeur ¿gale, qui m'a permis de traverser les plus rudes périls de la vie sans y laisser le moindre morceau de ma peau. Très peu de choses me sont allées jusqu'au cœur, et je me suis rarement passionné pour la meilleure d'entre elles. Ce fut là mon plus grand bonheur, dans la liberté et Tabondance où je vécus, enfant choyé et gâté tant que je fus «fils de famille » et quand, riche et délié de toute entrave dès la mort de mes parents, je me déclarai maître chez moi. Dans ces conditions, et avec un tempérament plus passionné. Dieu sait ce qu'il en eût été de moi et de ma fortune. Malgré tout, je n'augmentai pas l'héritage de mon père, et j'en mangeai môme un bon morceau, car tous les temps n'étaient les mêmes pour le vil métal; et moi, sans perdre de vue ce que cet ingrédient a d'utile pour vivre heureux parmi les hommes, je n'étais pas né pour en être l'esclave, et j'avais très enracinés des goûts difficiles à contenter. J'aimais voyager et je voyageais beaucoup, en Espagne et à 'l'étranger ; j'aimais ce qu'on appelle le « grand monde » ou la « haute société », et je fréquentais les salons, les théâtres, les promenades, et même les villes d'eaux à la mode et les réunions sportives; j'aimais les beaux-arts, où je voyais surtout un article de luxe, et j'achetais des tableaux et des sculptures aux expositions. J'aimais certains politiciens et littérateurs, non pour cette qualité même, mais pour la résonance de leurs noms et l'attrait de leur conversation; je les fréquentais et les accompagnais â leurs cercles, banquets, réunions et bombances... J'aimais jusques aux toreros à une certaine distance, et à une certaine distance également je cultivais l'amitié de quelques-uns d'entre eux. Tout cela me revenait cher à la fin et usait profondément, sinon la santé, du moins la sensibilité momie, même chez un garçon qui comme moi n'a jamais aspiré a figurer au premier plan ni à s'élever au-dessus de la masse des spectateurs, non par vertu, mais par tempérament.
Mon goût dominant était celui des voyages; mais j'y étais plus séduit par l'industrie des hommes que par l'œuvre de la nature. En bon Madrilène, j'aimais Madrid par-dessus tout, et après Madrid, ses semblables d'Espagne et de l'étranger, les plus grandes et les plus joyeuses capitales du monde civilisé. Ce qu'il y avait entre elles ne me préoccupait pas, et je passais par-dessus, comme un projectile insensible dont on a déter-
miné le but dès le départ. Fils et habitant de la plaine, les montagnes me rendaient triste, les ciels nuageux me décourageaient. Une seule fois, j'étais allé dans la capitale montagnaise, déguisant sous le désir de fouler « la terre de mes ancêtres », comme aurait dit mon père, la tentation de passer l'été dans ce port qui commençait à être « élégant )>. Traversant en chemin de fer la cordillère cantabrique presque audessus des sources de l'Ebre, je me rappelais que « par là » (à droite ou à gauche) devait se trouver le berceau de ma famille, dans quelque repli de ces monts encapuchonnés de brouillards et ceints de noires chênaies. Et le cri du sang, si vanté, n'eut pas pour lors d'autre écho dans mon cœur. Quelques jours après, d'une des hauteurs qui dominent la ville, un Santandérin, expert en la matière, me nommait en me les montrant du doigt chaque pic et chaque montagne de la grandiose cordillère qui commence à l'orienta Cabo Quintres et Galizano {queue de l'énorme reptile) et se termine à l'occident en mettant dans les nuages les Picos de Europa (sa tête). Puis, traçant en l'air, du même doigt, le cours de chacune des rivières qui y naissent et dévalent par le fond de leurs sombres ravins, il se tourna vers l'ouest/ et, marquant trois raies presque verticales, il me nomma le Saja, le Nansa et le Deva. Alors je l'interrompis en moi-même et me dis : « Au bord de l'un de ces trois fleuves, le Nansa, je crois, plus ou moins haut ou bas, doit se trouver le « berceau de mes aïeux «. Et ce fut là pour la seconde fois tout le cri du sang que joî^ portais dans mes veines. Comme décor, j'aimais ce chapelet / de montagnes échelonnées de l'est à l'ouest, qui font au sud un cadre grandiose à l'admirable baie; mais comme terres*' habitables... hum!
Tels étaient, à peu près, mes antécédents, lorsque je reçus la lettre où mon oncle Celso m'appelait auprès de lui, et pour un temps indéterminé, du fin fond de la région cantabrique. Cependant la missive ne me causa pas une impression aussi désagréable qu'on pourrait le supposer en prenant au pied de la lettre ce que j'ai dit de ma manière d'être et de sentir.
Outre que l'état physique et moral de mon oncle m'inspirait de l'intérêt, je n'étais pas assez épris de mon système de vie pour m'effrayer à la pensée d'en changer radicalement pendant quelque temps. Je ne me sentais pas fatigué de mon genre d'existence, car il n'y avait pas place pour la fatigue dans la vie tranquille et relativement méthodique que j'avais menée jusqu'alors; mais je commençais à éprouver une cer-
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taine langueur d'esprit, une certaine inappétence morale, qui n'étaient pas incompatibles avec une parenthèse de repos, bien moins encore avec un changement d'impressions et d'alimeuts. A cet égard, la lettre de mon oncle ne pouvait arriver plus à point. Mais, d'autre part, ce qu'il y avait de grave, d*inattendu, de terrible pour moi, c'était la nature de sa requête. Résolu à changer de vie pour quelque temps, Dieu sait quelle voie j'aurais prise, mais sans aucun doute je n'aurais pas choisi celle que mon oncle désirait et me proposait. M'en aller là-bas lui faire une visite, passer par là pour connaître au moins de vue le berceau de mes aïeux, c'eût été un moindre mal; mais m'y établir, mener la vie des bêtes féroces au milieu des rochers escarpés et des halliers, m'y acclimater tout d'un coup dans la saison où nous étions (la seconde quinzaine d'octobre), antichambre de l'hiver, qu'aurais-je à voir à Tablanca, moi qui arrivais des Eaux-Bonnes et de Paris, du monde distingué, avec mes valises bourrées de nouveautés aussi bien en vêtements qu'en livres, réinstallé dans ma confortable petite maison de garçon!... Enfin, c'était le comble de l'impossible, de songer seulement à changer, à troquer tout cela, et subitement, contre ce que l'on m'offrait à Tablanca.
Mais je ne pouvais le dire à mon oncle, car, dans Tétat d'esprit où il se trouvait, je lui aurais fait beaucoup de peine, et je le faisais patienter : je me débarrassais de ses instances pressantes par des réponses évasives et polies, je prétextais des affaires que je n'avais pas et j'insinuais des « nous verrons » sans la moindre intention de les tenir.
Entre temps, la vision que je me faisais de la maison de Tablanca, avec ses montagnes et ses bêtes sauvages, ses gens et sa désolation hivernale, ne s'éloignait pas uu instant de mes yeux, car les suppliques de mon oncle, chaque fois plus vives, avaient fini par me toucher le cœur. Pour tout prévoir, je sentais la nécessité d'examiner la question, ce qui, l'expérience le prouve, revient à transiger.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le jour où je reçus l'avantdernière lettre de mon oncle, qui m'émut profondément, je me demandai pourquoi j'étais si peu sensible aux charmes reconnus de la nature. Cette corde manquait-elle à mon organisme, ou ne lui avais-je jamais donné l'occasion de vibrer? Il fallait s'en assurer, car la crainte qu'elle ne me fît défaut commençait à me mortifier. En outre, on est homme ou on ne l'est pas, on a ou non du cœur et du courage pour aller où
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vont les autres et pour faire ce qu'ils font, on est bon à quelque chose de plus utile que de fouler des tapis de salons, engraisser les reins à des hôteliers juifs, à des tailleurs et à des bottiers à la mode, assister à des spectacles, dévorer des lieues, serré dans les cages moelleuses des chemins de fer et dépenser enfin son temps et son argent, à des futilités de petite femme coquette et écervelée..
Une fois lancé sur cette pente, j'arrivai à me sentir une vigueur d'esprit, une virilité inconnue ; mon amour-propre de garçon sain de corps et d'âme se révolta; et, profitant de cette fièvre, de peur qu'elle ne fût passagère et n'emportât mon ardeur avec elle, j'écrivis à mon oncle en lui disant : « J'y vais, » et je lui fixai même la date de mon départ de Madrid. En attendant, moi, je ferais mes préparatifs, et lui me répondrait en me donnant les instructions nécessaires pour aller chez lui de la dernière station.
Tant que je fus occupé à faire une abondante provision de vêtements chauds, de fortes chaussures, d'armes oflénsives et défensives, de livres d'Aimard, de Topiîer et de tous ceux, y compris Chateaubriand, qui ont écrit agréablement sur les montagnes, les forêts et les sauvages, comme si. j'avais projeté une excursion au centre d'un continent lointain et inexploré, la, fièvre ne me manqua pas. Je fus moins sûr quand j'essayai de lever ma maison. Il me semblait que j'allais brûler mes vaisseaux, ou que je devais faire un très long séjour chez les ours de Cantabrie; et, dans la crainte de ce danger, j'inclinai à laisser les choses comme elles étaient, car je ne manquais pas de bons amis à Madrid pour y veiller. De toutes manières, rien de plus, facile que de décider le contraire, une fois là-bas, si les circonstances l'exigeaient.
Enfin, rraignant de laisser pénétrer par cette fissure de mes taiblesses un autre air encore plus froid et énervant, je fermai la porte à toute objection, et :
« Alea jacta est, » me dis-je comme César, résolu moi aussi à passer coûte que coûte mon Rubicon,
Et j'attaquai l'entreprise à la date convenue, Tun des deroiers jours d'octobre, froid et nuageux sur les hauteurs de la Juliobriga des Romains. Tout près de là, dans la ville classique de Reinosa, terme de ma première et seule étape possible en chemin de fer, je fis halte à peine une demi-heure : juste l'indispensable pour me dégourdir les jambes et me réconforter l'estomac, car il n'y avait pas de temps à perdre, à en croire le guide qui m'attendait là depuis la veille avec deux bidets du pays, ébouriffés et trapus : l'un pour moi, l'autre pour mes bagages.
Le milieu de la matinée était bien passé quand on se mit en marche. Le guide allait devant, conduisant par la bride la monture que l'on voyait à peine sous l'amas de mes valises et de mes paquets, et sans sortir de l'enceinte de la cité nous traversâmes sur un vieux pont l'Elbre nouveau-né. Non loin de là, après une courte descente, qui formait de ce côté comme le faubourg de la ville que nous laissions derrière nous, ce fut le champ libre, si l'on peut appeler ainsi ce qui est entouré de barrières. De leurs cimes les plus élevées se détachaient des lambeaux du brouillard qui les enveloppait. Sur les pointes des rochers et sur des masses serrées d'arbres séculaires et presque inaccessibles, on eût dit des toisons humides mises à sécher au vent de la montagne, qui ne cessait de souffler si frais que je dus relever jusqu'aux oreilles le col de mon gros imperméable.
Poursuivant notre route vers l'ouest, nous avions continuellement à notre gauche le lit du fleuve que nous remontions, ses rives fraîches et vertes, ses voûtes et ses dais magnifiques d'osiers, d'alisiers et de ronces, et de loin en loin nous rencontrions un petit village qui, sans être de couleur bien gaie, animait un peu la monotonie du paysage.
Près du dernier de cette série, au centre d'un petit amphithéâtre de collines aux cimes pelées, on voyait surgir et bouillonner les sources abondantes du célèbre fleuve. Après s'être arrêté d'abord un instant, comme pour s'orienter et prendre des forces, entre les talus qui lui servent de berceau, il s'en échappe à toute vitesse (évitant la lumière le plus possible comme tous ceux qui agissent mal) pour sortir bientôt de sa terre natale, porter le bienfait de ses eaux à des champs étrangers et à des gens inconnus, et payer, à la fin de sa course folle, le tribut de sa richesse à celui qui ne le mérite guère. Et certes, ou mes yeux me trompèrent, ou c'eût été facile de barrer la route au fugitif près de sa source et, en châtiment de sa déloyauté, de le précipiter du haut de la montagne sans le laisser reposer une seconde avant de l'avoir livré, roué de coups et réduit en écume, aux colères de son maître et seigneur naturel, l'immense et terrible océan Cantabrique.
Je dus rester trop longtemps à méditer sur ces puérilités et à savourer les souvenirs qu'éveillait en moi la contemplation de ces eaux cristallines qui ont donné tant à faire à l'histoire et à l'imagination des poètes, carie guide, gardant, en sa rude politesse, tous les égards accoutumés, m'insinua qu'il fallait continuer notre route.
« C'est horrible, lui dis-je, tout en obéissant, de penser à la conduite de ce montagnais renégat. » Je dus déchifí'rer la métaphore pour qu'il me comprît, et alors il me répondit :
« Laissez-le aller en paix et le plus tôt possible où l'on a besoin de lui. Pour faire du tapage et causer peut-être bien des malheurs, de pareils fleuves ne manquent point par ici. »
A son tour le guide s'expliqua : il me cita des exemples de fleuves de la montagne qui, débordés parfois sans qu'on sache pourquoi ni comment, renversaient maisons, ponts et moulins sur les hauteurs, puis mangeaient dans les vallées les terres qu'ils auraient dû arroser, et j'arrivai à me convaincre que ce qui m'avait semblé de la part de l'Ebre une faute impardonnable était peut-être un acte méritoire.
Certes, il ne s'expliquait pas mal, et il ne laissait pas que d'avoir son côté intéressant, mon rude interlocuteur, auquel j'avais à peine fait attention jusqu'alors. C'était un grand garçon, robuste, large et assez carré d'épaules. Il portait un pantalon bleu renforcé pour moitié d'une pièce noire, retenu à la taille par une ceinture violette. Sur la chemise au col court, un lasiico ou grosse veste d'espagnolette rouge. Il avait des sabots à trois pieds de marmite sur des chaussons de drap
gris. Sous le chapeau déformé qui couvrait sa grosse tête tombaient de longues et fortes mèches de cheveux rudes, d'un blond tirant sur le châtain, à peu près de la même couleur que son visage sain et agréable, dont l'unique défaut était la mâchoire inférieure plus saillante que l'autre, comme celle de nos princes de la maison d'Autriche. Il tenait dans sa main droite un bâton peint, et sous son bras gauche un parapluie bleu, très grand et rapiécé.
Il m'avait donné de mon oncle des nouvelles extrêmement laconiques.
« Comment va sa santé? lui avais -je demandé dès qu'il s'était trouvé devant moi à mes ordres.
— A merveille, m'avait-il répondu. Il est d'un bon filon, et il y a de l'homme pour longtemps. »
'^n somme, je pus seulement savoir qu'il était très gai en attenûc«,t ^n^ venue.
Quand je Vs lui demandais, mon guide me disait les noms des villages et 4^*5 montagnes, sans changer pour cela le r>'thme gracieux de s^^ allure ni tourner tout à fait la figure vers moi. Moi non plus, ü est vrai, je ne le regardais pas en face quand je l'interrogeais, c^r mon attention allait moins à lui qu'aux détails du paysage et ire coquin de petit vent qui me faisait rougir les oreilles.
Une fois, comme je m'en plaignais et mai¿festais mes craintes qu'il ne finît par pleuvoir :
« Ce n'est pas à craindre, me dit-il, levant aussi "i.out qu'il put l'index de sa main droite après l'avoir mis dans sa bouche le vent est du nord, et sur les pics le brouillard commence h. s'en aller par en haut. »
Devenus un peu plus intimes, j'appris qu'il s'appelait Chisco, qu'il servait chez mon oncle depuis de longues années et qu'il n'était pas originaire du même village que lui, mais d'un autre plus bas. Je m'étonnais, et je le lui dis, de le voir cheminer avec tant d'aisance malgré une chaussure si lourde et si dure que ses pas sonnaient sur les pierres du chemin comme des coups de maillet.
« Par ici on n'en porte pas d'autre pendant la plus grande partie de l'année, me répondit-il en sautant avec l'agilité d'un danseur par-dessus un buisson qui lui coupait le droit chemin. Et pauvres de nous avec des chaussures plus douces pour trotter par ces terrains. »
Celui que nous laissions derrière nous était irrégulier et pierreux au possible, et l'échantillon de celui que nous avions
devant ne nous le promettait pas plus agréable. Par bonheur, le repli où se tramait le sentier était assez découvert et dégagé, surtout à notre gauche.
« Est-ce que tout ce qui nous reste à parcourir va être dans ce genre? demandai-je à Chisco.
— Jorrial me répondit le guide en faisant presque une gambade. Quelle plaine il vous faut 1 C'est pourtant un vrai salon. »
Belle consolation pour moi, quand j'avais déjà les reins brisés de chevaucher par ces hauts et bas continuels, quand mon esprit madrilène commençait à se sentir accablé du poids des montagnes, à éprouver la nostalgie de la Puerta del Sol et des rues pavées !
Comme nous suivions toujours le chemin qui s'appuyait aux chaînons de droite, les obstacles de gauche devinrent plus rares. Par les brèches fréquentes et larges on pouvait voir -^^^ plaines au sol vert saupoudrées de villages entre des b^^'^ épais, les uns à l'abri des monts lointains, d'autres ^-"^^ ^^ bord d'une rivière au cours tranquille qui serper**^"^ dans la vallée.
« Est-ce l'Ebre? demandai-je à Chisr^^.sans considérer que nous avions laissé ses sources fort ^^^ arrière et ses eaux courant dans une direction oppo<^-'^ à la nôtre.
L'Ebre? répéta le gi^^''^-^? étonné de ma question. Vous
pouvez lancer un lév-^'t^r à ses trousses, au train qu'il menait quand nous l'av^^^s rencontré. C'est l'Hijar, qui sort de ces montagnes Ip ii^^t en face. Mais, à y regarder de près, vous n'étiez f'^^ ^^ ^<^^^ ^^ ^^ vérité, car si maintenant ce n'est pas l'£bre à proprement parler, il ne tarde pas beaucoup à le rejoindre pour s'en aller avec lui tout d'une pièce courir le monde; et alors ils sont en somme aussi Ebrel'un que l'autre.
— Et cette vallée, comment s'appelle-t-elle?
— Cette partie où nous marchons quasiment, Campoo de Ar- <^riba. »
J'aurais volontiers tourné ma monture vers ces riantes prai-> ries traversées de sentiers doux et tentateurs, mais j'étais \ entraîné vers la droite parle coquin de devoir incarné dans ce damné guide, toujours cousu aux flancs des montagnes comme s'il tirait d'elles la vigueur et la force qui semblaient croître ^ en lui à mesure qu'il cheminait. /'
De ce côté-là aussi la continuité désespérante de la barrière finit par s'interrompre. Alors, sur un rocher encaissé au fond d'une vaste enceinte de montagnes, j'aperçus un château fort qui, tout ruineux et chargé de lierre qu'il était, conservait encore les principales lignes de son architecture simple et élégante.
« Quel est ce château? demandai-je au guide.
— Celui d'ArgCieso, répondit-il; on suppose que c'est l'œuvre des Maures. »
Pour ces rudes montagnards, je pus l'observer dans la suite, semblable construction est toujours due aux Maures... ou à l'invasion française.
Pendant que nous causions ainsi, les hautes murailles de la barrière se réunirent et se resserrèrent à nouveau; la vallée se rétrécit de l'autre côté, et, quand elle se fut changée en un sac étroit, nous rencontrâmes un hameau qui en remplissait tout le fond. •"
« C'est la fin de la plaine, et la marche va devenir difficile, me dit alors Chisco ; et comme d'ici plus de trois heures nous ne trouverons pas d'autre bourg ni âme qui vive pour encombrer notre chemin, si votre corps réclame quelque chose pour relever ses forces, profitez de cette bonne occasion. » Moi, je n'avais besoin de rien, mais il n'en était pas de même (^^Chisco. Je l'autorisai à agir à son aise. Il se contenta d'un petit pain de ¿fiigle et d'un quart de^romage de brebis. Et heureusement pour lui que ses désirs se bornèrent là, car j'aurais bien juré qu'il n'y avait rien de plus régalant dans cette auberge abandonÎiée. Je lui permis aussi de se reposer un instant pendant qu'il mangerait sa frugale pitance, et de boire quelques gorgées de vin pour en faciliter la digestion. Mais il refusa tout cela. Il ne voulait pas s'arrêter, parce qu'avec ces haltes « les jointures se refroidissaient, l'on perdait l'entrainement, et les bons marcheurs devaient se reposer en cheminant ». Quant à la boisson, la plus saine et la meilleure pour lui, c'était l'eau courante et fraîche des ruisseaux que nous trouverions à chaque pas dans les parts. Là-dessus il suspendit à l'un de ses poignets son bâton peint, attacha au même bras la bride du cheval, emprisonna son parapluie sous son aisselle, et avec son pain et son fromage dans une main, dans l'autre son couteau ouvert, il me fit comprendre d'un geste et d'un regard qu'il était à mes ordres.
\ous nous trouvions alors au pied d'une haute sierra qui .,s. développait à droite et à gauche en un interminable amphithéâtre.
« Par où prenons-nous maintenant, demandai-je à Chisco, et où irons-nous sortir?
— Voyez-vous, me dit-il, levant son bras étendu et me montrant avec la pointe de son couteau, tandis qu'il mâchait ses premières bouchées de pain et de fromage, voyez-vous en
face de nous, là-haut, tout en haut, un passage entre deux collines pointues... enfin au bout de cette première sierra?
— Oui, je le vois.
— Bon; voyez-vous aussi entre les deux collines un sommet plus élevé qui ferme toute la brèche?
— Je le vois.
— Eh bien, c'est par là que nous devons passer.
— Entre les deux collines?
— Sur le sommet qui va de l'une à l'autre.
— Sur celui du fond?
— Sur celui-là même.
— Mais, mon ami, lui dis-je en frémissant, au-dessus de ce sommet on ne voit que le ciel.
— Eh bien, croyez-moi, me répliqua le guide, affectant une profonde gravité, malgré tout il y a encore bien de la terre où marcher de l'autre côté. »
Mon imagination se refusa à mesurer les difficultés qui pouvaient m'attendre dans cette entreprise où me lançait un acte de ma libre volonté, et, sans un mot de plus, je suivis le guide.
Résolu et confiant, il s'engagea dans les âpres ruelles qui semblaient les racines par lesquelles la montagne tenait à la vallée, ruelles ponctuées de cailloux remués et décharnés par le passage incessant des ruisseaux qui descendaient par là de leurs sources prochaines.
A ces sentes incommodes, enserrées dans des haies sauvages et des bois en désordre, succéda bientôt le sol doux et complètement dégagé de"la sierra.
Parfois le tapis d'herbe menue était si fin, entre la bruyère rampante et pressée, que les chevaux y glissaient plus souvent que sur les blocs et les dalles du chemin au bord de la vallée. Mais comme l'espace était large et libre dans toutes les directions, j'en profitais pour monter à droite et à gauche et gagner la hauteur par où il me semblait bon. Chisco me précédait. Il grimpait tranquillement, tout droit; les chevilles de ses sabots le préservaient des glissades, que le cheval qu'il conduisait par la bride n'évitait pas quand il marchait sur la ramure lissée des bruyères. Peu à peu le bombement de la sierra, qui d'en bas paraissait continu et uniforme, commença à réduire le rayon de sa courbe. A la fin il resta seulement — tel une raie sur l'échiné d'un mulet — le sentier battu que nous étions forcés de suivre, et, de chaque côté, de profondes cuvettes avec de beaux pacages surs leurs flancs et, au fond,
des ruisseaux cristallins : friandises que savouraient à leur aise les chevaux et les troupeaux qui par là cherchaient leur vie.
Après plus d'une heure de montée nous étions encore assez loin du sommet à franchir. Une fois passée l'arête entre les deux cuvettes, Chisco commença à se montrer fort pressé d'arriver à un certain point déterminé. Je finis par voir que c'était un ruisseau aux eaux pures et transparentes comme le cristal, où burent en même temps et dans un même trou le guide et son cheval. M'approchant d'eux, je remarquai que le mien témoignait quelque envie de prendre part à ce régal, et je n'essayai pas de le lui refuser. Pendant que la pauvre bête buvait avidement, moi, je restais tourné dans la direction opposée à celle que j'avais suivie en montant, et j'avais sous les yeux un panorama qui m'émerveillait.
« Quelle est cette vallée? demandai-je à Chisco, qui se nettoyait le museau avec la manche de sa veste.
— Eh bien, c'est la vallée par où nous sommes passés, me répondit-il; seulement comme nous n'avions vu que ce côté-ci, et en partie... »
Elle était vraiment belle, cette plaine que l'on perdait de vue vers le sud, entourée de hautes montagnes aux lignes gracieuses et aux tons chauds, et ornée de tous les accessoires pittoresques que peut imaginer un artiste amateur de tableaux de ce genre : vertes prairies, taches terreuses, sveltes monticules, lits tortueux aux rives boisées, petits villages épars en tous sens, et un plus grand que les autres, avec une haute tour au milieu, comme pour marquer son autorité indiscutable sur la plaine entière. Je ne me fiais guère à ma mémoire ni à ma sensibilité artistique, et cependant je croyais ce panorama, tout montagnais de pure race qu'il était, très différent de ceux que j'avais vus parfois en bas : il en était parent sans doute, mais pas au premier degré. De toutes les vallées que je connaissais, des hautes cimes à la mer, il n'y en avait certainement pas une aussi étendue ni lumineuse; et une fois lancé dans les comparaisons, j'osai la trouver plus semblable par ses lignes et l'austérité de sa couleur aux vallées de Navarre quand les ensemencés verdoient encore dans la campagne. En tout cas elle était superbe, et l'on pouvait la considérer comme une riche variante de la beauté champêtre, si renommée, de la Montagne.
Par les renseignements un peu vagues de Chisco, je sus que cette vallée était celle des trois Campoes : celui de Suso ou d'En-haut (le plus près de nous), celui du milieu et celui
de Yuso ou d'En-bas, et le grand village que l'on voyait au plus loin de la plaine avec sa tour au centre, c'était Reinosa, la ville où j'avais laissé le train et rencontré le guide.
Quand celui-ci n'eut plus rien à me dire, il reprit sa marche tranquille vers le sommet, et je ne tardai pas à le voir arrêté avec son cheval. Ils étaient perchés tous les deux sur le profil de la hauteur comme sur le parapet d'une terrasse, et leurs silhouettes se dessinaient sur une tache de ciel bleu rapiécée de nuages cendrés. Laissant alors mes extases contemplatives, je piquai ma monture docile et résignée, qui partit au trot, attirée par Tautre.
J'étais à quelques pas du guide quand celui-ci se tourna vers moi et, étendant le bras droit dans la direction opposée, me dit d'un ton un peu solennel bien en harmonie avec ce que sa main me signalait :
« Le port. »
Gravissant l'espace qui me séparait de lui, je me plaçai tout près de Ghisco et je regardai... Il avait raison, le guide; il y avait beaucoup de terre où marcher de ce côté. Mais quelle terre, divin Diçu! A ma gauche et au premier plan, deux cônes élevés unis par leurs bases du nord au sud, comme deux^.ju.ni^^'^^ 4'V^^® ^^^^'^-'-^^- -ê^âJ^its ; en face d'eux, à ma droite, íes clnies de PaÎombera dominées par la Corne de Peña Sagra qui étendait ses côtes colossales vers l'ouest; et là-bas dans le fond, mais très loin, fermant l'espace ouvert entre Peña Sagra et les deux cônes, les énormes Picos de Europa, déjà couronnés de neige, s'élevaient majestueux parmi des voiles blanchâtres de gaze transparente, jusqu'à toucher de leur belle crête ondulée les nuages épais du ciel. Du côté où je me trouvais, la sierra descendait doucement jusqu'à la base du premier cône, d'où partait vers la droite une colline d'accès facile qui devait sembler une montagne du fond du précipice par lequel elle se terminait brusquement. Ge qu'il y avait entre le sommet de cette colline et l'espace limité par les Picos de Europa, il ne m'était pas possible de le découvrir, car le bas m'en était caché par la colline, et le haut par la brume qui flottait de ravin en ravin et de brèche en brèche. Sans cet obstacle persistant, j'aurais vu, au dire du guide, des merveilles de villages et de contrées, et même la mer par l'ouverture de Peña Sagra. Le tableau était rendu plus imposant par le contraste : la lumière du soleil éclairait une grande partie des hauts rochers voisins et brillait au loin sur le voile de gaze des Picos, tandis qu'une pénombre mélan-
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colique régnait au fond de ce puits énorme, dont le rebord le plus bas me servait d'observatoire.
Je ne sus pas alors et ne saurai jamais définir les impressions complexes que me fit éprouver le spectacle qui apparut à mes yeux encore emplis de la vision riante de la vallée des trois Campoes. Ce que je me rappelle bien, c'est que, sans détourner les yeux du tableau que j'avais devant moi, je m'^n allai en pensée vers l'autre et m'absorbai dans la contemplation de leur contraste.
« Là-bas, me disais-je, In plaine ouverte, les champs amènes, le soleil radieux, les fruits, les fleurs, l^^^ague, l'idylle de la vie; ici, la sauvagerie farouche, l'obscurité des abîmes, le silence mortel des déserts, l'inclémence de la solitude; làbas, l'homme roi et seigneur de la terre fertile; ici, misérable insecte de ses rochers abrupts et de ses masses infécondes. » Et je me sentis envahi d'une profonde tristesse. Ce que Ghisco avait fait à mi-côte de la sierra, il le répéta au sommet. Quand il eut tari le flot de ses informations, il tira la bride de son roussin et commença à s'enfoncer dans les profondeurs de ce puits.
Je me résignai à suivre son exemple, mais non sans dire adieu d'un affectueux regard au paysage splendide de la vallée, que je contemplais alors d'une hauteur digne des aigles. Ayant descendu sans peine cette partie du rebord, nous ne tardions pas à gravir le penchant de la colline qui faisait suite au premier enfoncement. J'y étais entraîné par la force mystérieuse d'une curiosité où il y avait beaucoup de l'attraction des abîmes. Ghisco était arrivé en haut avant moi, et comme de coutume m'y attendait, le bras déjà tendu pour me montrer ce qu'on voyait de là... Et, par Dieu crucifié, ce n'était pas peu de chose! Le puits de tout à l'heure se creusait bien davantage de ce côté- Son sol ondulé et capricieux se perdait en tous sens sous un épais brouillard au-dessus duquel les montagnes du pourtour dressaient leur tête de granit. Toute cette interminable surface semblait une mer de lave soudain figée, une mer où rien ne manquait, ni les îlots ni les écueils; d'énormes monolithes qui se détachaient nus et décharnés sur un sol aride, parmi des touffes chétives de bruyères, d'arnica et de réglisse. Les pacages à l'herbe juteuse y faisaient maintes taches vertes, et la couleur d'autres détails n'était pas ingrate à la vue; mais le reste! Ces pierres pelées, si grandes, si sèches, éparses en tous sens; cette immense étendue chauve, nette, râpée, dénudée de tout feuil-
lage; ces brouillards tenaces qui fermaient toutes les issues et surgissaient de tous les trous; ces rochers inaccessibles et fantastiques qui se dressaient au-dessus de tout et de tous côtés; cette bise continuelle et gémissante qui semblait l'esprit funèbre des grandes nécropoles, emportant avec elle des lambeaux de brouillards comme des suaires arrachés des tombes au sein ténébreux des ravins; ces vautours que Chisco me signalait voletant sur les hauteurs, ce ciel qui se couvrait peu à peu,... tout cet ensemble, vu avec mes yeux pessimistes, s'imposait au reste, qui était à côté bien peu de chose, et la surface entière du port s'offrait à moi farouche et repoussante. Je n'y voyais qu'une plaine infinie couverte de croûtes et de tumeurs, et les monolithes solitaires et dispersés me semblaient des éruptions de verrues dégoûtantes sur une immense peau de lépreux.
Contemplant de la sierra ce que l'on voyait du panorama du port, je m'étais comparé, par la force du contraste, à un misérable vermisseau; mais après avoir pénétré plus avant, quel radical changement d'idées, quelles étranges impressions j'éprouvais!... La première fut, je crois, d'épouvante, de froid et de repentir, et je suis sûr que la seconde me fit sentir ce que j'avais sous les yeux avec une telle intensité que dans mes veines semblaient circuler des silex liquides et que mon corps était une statue de granit couronnée de bouquets de loberas et d'oliviers bâtards.
Obéissant à la seule pensée raisonnable qui survécût dans ma tête, je demandai à Chisco :
« Dis-moi, mon ami, notre vallée ressemble-t-elle à celle-là?
— Bah! me répondit le guide avec le plus grand dédain.
— Elle est plus large, hein... et plus...
— Bah ! pas même la moitié !
— Diable! répliquai -je, mais les montagnes seront plus basses...
— Vous n'y êtes pas encore, me répondit l'animal avec un flegme désespérant, car elles sont même plus hautes, seulement elles sont plus serrées,... plus près les unes des autres.
— Eh bien, aloe*, m'exclamai-je et même avec colère, où est donc l'avantage de ta vallée sur ce port, âme de cruche?
— Eh bien, l'avantage de notre vallée, me répondit Chisco doux et souriant, c'est qu'elle a par nature plus de terre et plus... enfin plus... Enfin, vous verrez bien ce que c'est que notre vallée, et si vous ne trouvez pas que c'est presque le Paradis, c'est que je ne sais pas ce qui est bon. »
Convaincu que plus j'approfondirais, plus noirs seraient mes . aseignements, et désirant perdre de vue au plus tôt ce tableau de désolation, je dis au guide :
« Et maintenant, par où prenons-nous?
— Tout droit, me répondit-il.
— Eh bien, en avant, et bon train si tu peux.
— Jorriaï » s'exclama Chisco; et il se mit à descendre l'autre pente avec la même aisance que s'il n'avait pas bougé jusqu'alors. Moi, je le suivis sans broncher, et quand bientôt je me vis dans les profondeurs de cet immense précipice, il me sembla que le dernier lien qui m'attachait au monde se brisait.
Nous étions sinon dans le cœur, du moins dans l'un des principaux viscères de la cordillère. Et dans un autre semblable devait se cacher mon nouveau foyer!... Dieu saint! Dans quelle aventure m'avait donc jeté" un moment de sensiblerie humanitaire! Pour tout connaître, on pouvait aller jusqu'à voir cette épouvantable désolation; mais y habiter!
Ces réflexions auxquelles je me livrais, cédant à mes habitudes invétérées d'égoïsme mal déguisé qui ressuscitaient en présence de ce spectacle aussi nouveau pour moi qu'attristant, finirent par me causer une certaine honte. J'en appelai d« toute la force de ma mémoire et de ma raison au souvenir de mes engagements envers mon oncle et de mes résolutions de Madrid. Je dus relever à nouveau le haut col de mon pardessus, car il se faisait tard et la brise devenait d'instant en instant plus froide et plus gémissante, et je donnai deux coups d'éperon à ma bête, juste au moment où elle faisait un écart à droite, dressait ses petites oreilles et regardait craintive vers la gauche... tout comme la rosse de Chisco, lequel regarda dans la même direction que les chevaux, et me dit avec un accent qui trahissait un peu d'alarme :
« Piquez, piquez, et en avant. »
Et il me donna l'exemple en trottinant devant son roussin qui n'avait besoin ni de prières, ni de menaces, ni de corrections pour le suivre. Tout cela me choquait, et j'en demandai la raison au guide.
« C'est peu de chose, me répondit-il, et rien de mauvais, mais le jour tombe, et il nous reste de bonnes bandes à mesurer avec les pieds. »
La réponse ne me satisfaisait point, mais je n'insistai pas. Il nous fallut plus d'une heure pour traverser le port, qui mesure dans ce sens près de deux lieues. A la fin de ce voyage' fastidieux, nouvelle surprise pour moi, nouvelles idées, nou-
velles impressions. Un précipice en face, un autre à droite, un autre à gauche... Par lequel prendrait Ghisco? Par le pire, le premier, le seul qui eût une issue visible, quoique mauvaise. Cette sortie était due à quelque chose comme la ruine d'une muraille colossale construite par des Titans pour escalader de nouveau le ciel. C'étaient des montagnes disloquées, les unes couvertes de mousse et les autres à demi revêtues de coudraies, d'ajoncs et d'oliviers bâtards; l'une d'entre elles était bien plantée de hêtres robustes et de sveltes mustaces (l'arbre à fruits incarnats et savoureux) avec de grandes taches rousses qu'imprimaient sur s>es flancs les fougeraies sèches, et toutes laissaient voir partie de leurs squelettes de roc par les déchirures de leurs vêtements. Le chemin qui conduisait au: terme de ma maudite expédition passait par un interstice de ces décombres. Mais pour y arriver il nous fallait descendre, une pente qui donnait le vertige. Par là s'échappait le sentier, fait d'ordinaire de pierres plates et glissantes, qui zigzaguait, parfois au milieu des halliers et des arbustes, plus souvent à découvert au-dessus du ravin. Et dans le fond, assombri par les broussailles des deux rives, on entendait murmurer les eaux des ruisseaux vagabonds enserrés là pour s'en aller grossir, par des chemins capricieux, le fleuve qui se précipitait à notre gauche et de l'autre côté du port.
Avec tout cela, la nuit approchait; la teinte jaunâtre du feuillage qui se mourait, se détachant sur le plomb obscur des montagnes, donnait aux plans les plus proches une lividité, cadavérique, et du fond des ravins où pourrissait la végétation morte, montait une odeur acre, une vapeur de tanin; quime crispait les nerfs.
Devant ce nouveau spectacle, et avec la plaine du port decrière moi, je n'étais plus la statue de granit au sang de silex. liquide; la contemplation de ce labyrinthe de sierras sauvages, de cônes escarpés, d'âpres et sombres replis, de précipices effrayants et de rochers abrupts, reporta soudain mes imaginations aux enthousiasmes archéologiques de mon père : je sentis qu'ils me gagnaient; j'imaginai le barbare Cantabre, vêtu de peaux, buvant du sang de cheval; j'en arrivai même à le voir ressuscité dans la chair et les os de mon propre guide. Ce corps membru et inlassable, ces mèches d'étoupe, ce bâton, peint qui dans sa main droite paraissait un javelot, ce parapluie bleu que sous son bras gauche on pouvait prendre pour, un faisceau de flèches empoisonnées, cette mâchoire saillante,, ce regard puissant et imperturbable, cette face hâlce de mon-
lagnard... oh! en fouillant un peu dans tout cela, il n'y avait pas de doute, c'était le Gantabre primitif. Je compris alors sa résistance de six ans aux invincibles légions d'Auguste, et les légions entières mises en pièces au fond des défilés, ou roulant sur les pentes raboteuses, écrasées sous les rochers arrachés aux cimes; je compris le sentiment exalté de sauvage indépendance, la mort sur la croix plutôt que le joug du conquérant... Je compris tout, comme l'avait senti mon père, tout,... sauf la possibilité de vivre au sein de ces côtes rocailleuses et de ces solitudes farouches, avec mon éducation, mes sentiments et mes habitudes.
Ces idées dans la tête, et les yeux souvent fermés pour ne pas voir les abîmes à mes pieds, je descendis la pente de la façon et par le chemin qui plurent à ma rosse. Dès le haut, en effet, je m'étais abandonné avec une foi aveugle à sa judicieuse fermeté, sur la recommandation de Chisco lui-même qui me précédait, cheminant par le précipice avec la même désinvol- *'re que moi dans les corridors de ma maison.
L'ne fois mon méchant cheval entré dans la fente comme un lezard, le chemin moussu et irrégulier lui laissait à peine où poser ses pieds avec beaucoup de précautions. Il y avait parfois de grands dais de granit dont les lambrequins de ronces et d'églantiers me grattaient la tête, tandis qu'à droite les ajoncs me piquaient et que la plus légère glissade de ma bête pouvait me jeter dans le gouffre de gauche. Quand je regardais en haut pour chercher la lumière qui déjà nous manquait en bas, c'étaient des monts hérissés de crêtes blanchâtres, des cônes encapuchonnés de brume, des gargouilles taillées dans le roc, qui menaçaient de s'abattre sur nous; et avec tout cela le chemin devenait de plus en plus étroit et tortueux, montait et descendait tour à tour, sans que je pusse me rendre compte si en définitive depuis le sommet du port nous avions monté ou descendu.
O damnés admirateurs de la nature « dans toute sa grandiose sauvagerie», me disais-je, Tâme et le corps engourdis et brisés, c'est ici que, pour prix de vos sensibleries menteuses, je voudrais envoyer paître votre admiration pendant une demisemaine!
Enfin nous descendions, et je le remarquai quand je me vis en terrain un peu plus ouvert et plus dégagé: c'était une vaste grève terminée par un large gué où coulaient vers le Nansa que je n'avais pas encore vu les tributs accumulés que lui payaient les monts de ce versant.
3o DANS LA MONTAGNE
Une fois legué passé, le terrain montait de nouveau. C'était une immense étendue de pierre unie comme les montagnes qui lui servaient de fond, en particulier vers la gauche. Je me rappelle que le son des fers de nos rosses et des sabots de Ghisco sur les pierres de la côte, joint au murmure des eaux cristallines du gué, n'impressionnait pas mon esprit, mais mon corps, me donnait froid : tant mes sensations étaient perverties par l'ennui et la fatigue.
Le guide marchait comme toujours à une bonne distance devant moi, et quand j'arrivai en haut, je le trouvai qui m'attendait, le chapeau à la main, dans Fa^rî d'un sanctuaire qu'il y avait là. Derrière la grille qui sert de fond au vestibule, on entrevoyait à la lueur d'une petite lampe (car la lumière du crépuscule était presque éteinte au dehors) un petit autel avec l'image de la Vierge dite des Neiges, comme me l'apprit Ghisco. Je me découvris aussi, et je n'avais pas besoin pour le faire de l'ordre que je lus dans son regard. Le guide, s'étant tourné vers le retable, se signa très posément et avec beaucoup d'onction, croisa les mains sur son bâton peint et commença à prier à très haute voix pour Tâme de son père. Il disait un Notre Père, mais à cette oraison si familière au fidèle chrétien, mon cœur et mes oreilles trouvaient un son nouveau, dans ce décor sauvage, si près de Dieu, si loin des bruits, des misères et même du secours des hommes. Je remarquai qu'à la fin de la première partie Ghisco s'arrêtait court : cela voulait dire que c'était à moi de réciter le reste. Heureusement il ne me prenait pas au dépourvu. Je récitai ce qu'il me demandait, moins cependant à son intention que pour mes nécessités du moment. Mon égoïsme était bien excusable, ému comme je l'étais des efforts périlleux que j'avais faits et de ceux qui m'attendaient dans les ténèbres de la nuit, si effrayantes au milieu de ces solitudes abruptes.
Mais il y eut temps et oraisons pour tout et pour tous; car après avoir prié pour l'âme de son père il pria pour celle de sa mère, puis de ses grands-parents, et ensuite de toute sa famille, et après pour chacun des miens et enfin pour la chrétienté entière. Avec cela « un Salve à la Vierge des Neiges a et un « Vive Jésus au Saint Sacrement », nous nous signons, nous nous couvrons, la nuit achève de tomber, et nous nous disposons à continuer notre interminable expédition.
Selon Ghisco, il nous fallait encore trois quarts d'heure; le chemin était « dans le genre » de celui que nous avions parcouru entre le port et le gué, mais toujours en descendant
DANS LA MONTAGNE 3l
ju54u'a la porte même de la maison, « ce qui était un avantage », car cela allait tout seul. De plus, mon cheval le savait par cœur et je n'avais qu'à me laisser conduire.
« C'est bien, dis-je à Ghisco, pour tout commentaire à ses renseignements qui me firent frissonner, mais de quoi les chevaux ont-ils eu peur en traversant le port, et pourquoi me
nseillais-tu de piquer le mien si ferme?
— Et pourquoi me le demandez-vous à présent? questionna son tour le guide assez surpris; peut-on le savoir?
— Parce que l'idée m'en est revenue tout à coup, et l'occasion m'a paru excellente pour avoir la réponse que tu n'as pas voulu me donner dans le port.
— Eh bien, ils ont eu peur, et il n'y a pas de raison pour ne '^ris vous le dire maintenant, ils ont eu peur... de l'ours.
— De l'ours? m'exclamai-je en sentant mes cheveux sedresr sur ma tête. Où était-il?
— Il était à peu près à cinquante brasses de nous, roulé en pelote à côté d'un buisson. 'Vous l'aurez pris pour une de ces grosses pierres comme il y en a tant dans le port : celui qui n'est pas habitué à le voir comme cela les confond. Il a cou- i, rame de se montrer par là de temps en temps; il aime sans j doute prendre l'air, et un peu de soleil à l'occasion. Mais il ne // faut pas le craindre plus que cela, car il fuit toujours l'homme •'! quand l'homme ne lui dit rien. Malgré tout, il est bon de le tenir à distance, pour si par hasard... Avançons donc si bon vous semble et n'ayez pas peur dépareilles rencontres, on n'en fait pas par ici, la nuit surtout. »
Je savourais ces nouvelles rassurantes. Au ciel on ne voyait pas un astre. La terre était enveloppée dans la plus ténébreuse des nuits. Il bruinait. Je m'enfonçai dans le précipice ouvert à peu de distance du sanctuaire, recommandant mon âme à Dieu et ma vie à Tinstinct du quadrupède qui me conduisait.
Et j'arrivai ainsi, sans savoir comment, par où ni à quelle heure, à la fin désirée de ma mémorable expédition.
Un sifflement étrange de Chisco. Peu après, l'aboi d'un gros chien. Une lumière faible et errante apparue tout à coup. L'arrêt subit de mon cheval après deux dernières glissades des quatre pattes sur les pierres en pente du sentier. Des masses noires autour de la lumière et une rumeur de voix rudes et de tons différents. Je descendis péniblement de mon cheval, auquel mon corps semblait rivé par les heurts de la route et la rigueur du temps. Je tombai sur une poitrine entre deux bras enveloppés d'habits grossiers qui exhalaient une odeur de fumée de cuisine; j'eus la sensation de deux grandes et grosses mains qui me tapaient affectueusement les côtes en même temps que les bras me serraient. Une bouche ébréchée répéta mon nom à mes oreilles; puis j'entrai presque à la remorque dans un vestibule obscur; je montai par un escalier aux marches vermoulues et tremblantes au bout duquel je pénétrai dans un autre abîme ténébreux. Je le traversai conduit par la main comme un aveugle par une personne qui, haletante, oppressée, ne cessait pas de médire, entre des quintes de toux, des choses qui devaient lui paraître agréables et lui sortir évidemment du cœur, m'indiquant au passage où diriger mes pas, où lever un pied, où marcher avec certaines précautions, et sans cesser pour cela de réclamer avec des cris et des interjections des plus crues une lumière qui n'apparaissait jamais, car, je le sus plus tard, toute la domesticité était en bas aux prises avec les chevaux et les bagages. Soudain, un peu de clarté à droite. J'entrai dans un autre gouffre. Le fond en était des plus noirs, et il y avait du feu le long d'un mur. Je m'installai, sur les instances réitérées de mon conducteur, dans le meilleur siège qu'il y eût auprès du feu, et lui, soufflant, toussant, se mit à entasser les tisons épars et à les ranimer avec deux grosses touffes d'ajoncs secs.
A. cela se réduisent tous les souvenirs que je garde de mon
arrivée au « berceau de mes ancêtres ». La notion exacte de tout
ce qui m'y entourait alors et môme de ma propre personne me
manquait. Mais, à la chaleur de l'énorme brasier que les mains
iles de mon oncle rallumèrent, mes membres transis se
.:ourdirent, mon sang recommença à circuler avec sa régur lanté habituelle, qui rendit à la vie et remit en place tous les rouages paralysés de mon cers'eau.
Maitre de mes idées, Je commençai à m'orienter : la cuisine était immense, et ses murailles noires reluisaient comme du jais bruni. Les panaches de flamme s'élançaient léchant les parois recouvertes d'épais flocons de suie et débordaient même de la vaste hotte de la cheminée. Le feu était dressé contre un petit mur en maçonnerie creusé d'une voûte qui était le cendrier et sur un large plateau élevé de trente centimètres à peine au-dessus du sol de la pièce. Ce plateau avait des bords de bois durci, et sur l'un de ses bords j'appuyai mes pieds. Mon Êftuteuil, grand et les bras droits, était suivi, tout autour du plateau, de bancs et d"escabeaux de bois nu et poli par l'usage. Ce foyer occupait le coin le plus abrité de la cuisine. Je promenai ma vue sur les meubles, ustensiles et bibelots innombrables et disparates qu'il y avait dans cette salle, et je m'intéressai même à deux grandes marmites et à trois casseroles de terre : elles étaient près du feu, calées chacune par derrière avec un chenet, et dans la bave de leur écume leurs couvercles tremblaient sous la pression de ce qui bouillait dedans. Enfin, quand il ne me resta plus rien à examiner de la cuisine ni de ses accessoires, je fixai toute mon attention sur mon oncle : il était à côté de moi et en face de moi autant que le lui permettait le brasier que aous avions tous les deux devant nous; il cherchait à me faire la conversation et me comblait d'attentions aiîectueuses. Allez donc savoir par quel caprice inconscient, par quelle évolution désordonnée, j'en vins à agir d'une façon aussi impolie envers ce qu'il y avait de plus intéressant et digne de respect pour moi.
Les yeux de mon parent étaient petits et bleus, au regard ▼if comme ceux du renard, ombragés de sourcils gris, très épais et hérissés; le nez aquilin, la bouche jamais complètement fermée ni tranquille, parleuse comme les yeux, même quand elle se taisait; le teint pâle et rugueux, le bout du menton rond et saiilantun peu sous la lèvre inférieure; les oreilles formidables et velues au centre; la tête plutôt plate par derrière et les cheveux (découverts au moment où je les examii-
nais, car don Celso avait ôté la calotte dont il se servait d'ordinaire pour y promener ses deux mains, geste qu'il affectionnait fort, comme je pus l'observer dans la suite), les cheveux étaient de même espèce et de même couleur que les sourcils. Ils tombaient en grosses touffes sur le front, et il n'y avait pas trace visible de calvitie. Le corps était proportionné à la tête, de taille moyenne, et l'ampleur excessive du veston et du pantalon gris dont il était vêtu révélait qu'il avait récemment perdu beaucoup de son embonpoint, de même que la nuque un peu humiliée et la démarche mal assurée trahissaient une diminution de vigueur. Il chaussait des bas bleus et des pantoufles en cordonnet de laine noire, et il avait jeté sur ses épaules un gros caban sombre^ doublé de tartan multicolore. Pas trace de cravate ni même de col montant ou repassé.
Sans aucun doute l'esprit était chez mon oncle plus vivant que la matière; mais malgré tout, entre ses pronostics et ceux plus souriants de Ghisco, à en juger par cet ensemble d'âme et de corps, j'inclinai plutôt vers l'opinion de mon guide, sans toutefois m'y ranger. Il pouvait y avoir de « l'homme pour longtemps », et, commençant la conversation, je le flattai encore davantage.
« Hélas ! enfant de mon âme ! me répondit-il, s'asseyant à côté de moi et tapotant sur mon épaule avec sa main droite, comme la bienveillance t'aveugle ! Certes je ne suis pas tel que je me suis peint dans mes lettres, et sans mentir d'ailleurs, car depuis que tu m'as donné le « oui » que je te demandais, j'ai rajeuni de plusieurs années dans le sursaut de cette joie qui me dure encore. Quelles choses singulières, mon ami! Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, qu'un vieux chêne tomberait ou ne tomberait pas tout à coup suivant que...! Allons, plus on vit, plus on apprend. Mais le ver est dans la poutre : je t'assure que je le sens qui ronge sans une'heure de repos. {Ici lin accès de toux conviilsive.) Ne te l'avais-je pas dit? Eh bien, tu le vois maintenant. Le voilà, le voilà le coquin de ver qui m'achève ! Enfin Dieu est Dieu, et ce qu'il voudra devra arriver, et ce qui doit arriver... Laissons donc ce point pour le traiter en son temps, et allons à d'autres affaires plus urgentes pour le moment. »
Là-dessus il commença à décharger sur moi une grêle de remarques et de questions qui se succédaient sans me laisser l'espace d'une réponse. Etais-je grand ou petit? Ressemblais-je aux portraits qu'il avait de moi? Etais-je plus joli ou plus laid? Tenais-je plus de mon père que de l'Ândalouse (ma
mère) dont il conservait aussi un portrait? Il me demanda combien de fois j'avais plaidé depuis que j'avais été reçu avocat, si j'avais une fiancée, si elle était élégante et riche, comment était « Paris en France », combien cela coûtait pour y aller de Madrid, quelles capitales j'avais visitées, combien de rois je connaissais de vue et peut-être même pour leur avoir parlé, comment j'avais trouvé le chemin depuis Reinosa, si j'avais envie de souper, où la nuit nous avait pris, pourquoi je portais toute ma barbe et non pas seulement la moustache comme sur mon portrait... Et ainsi de suite ; et tout cela entremêlé de tapes redoublées sur mon épaule, de gestes indescriptibles, d'injures contre la toux qui le minait, d'admirations bruyantes, d'éclats de rire... et de jurons en « ajos », car le bon don Celso les lâchait en brochettes comme la chose la plus naturelle.
Je savais par mon père combien il était réjoui et expansif quand il ne se mettait pas à faire le hérisson, obligeant tout le monde à filer doux; mais je n'aurais pas cru, vu ses lettres et sa mine fatiguée, qu'il lui restât dans le corps une telle abondance de ces humeurs folâtres. La scène prit fin parce que des gens remuèrent dans les corridors voisins, et une femme d'un certain âge, aux cheveux gris, vêtue de gris aussi des pieds à la tête, entra, une lanterne à la main, dans la cuisine, pour nous dire d'une voix un peu hommasse :
« Ça y est maintenant. »
Et comme ça désignait mes bagages et y ma chambre :
« Horrial s'exclama mon oncle en se retournant vers la femme, eh bien ! dépêche-toi de mettre une lumière... mais une chandelle, comprends-tu? Car toi, ajouta-t-il en s'adressant à moi, tu as sans doute à faire dans ta chambre... au moins à la connaître de vue, sans compter « qu'il n'est rien de tel que l'œil du maître »; et comme nous avons une longue soirée devant nous, il nous restera plus de temps qu'il n'en faut pour revenir à la cuisine prendre un autre air de feu si ton corps le réclame. Tu es encore ici, grand fantôme des démons?
— C'est que la lumière y est aussi, répondit la femme, qui n'avait pas bougé de la porte.
— Tu ne pouvais pas le dire !... Eh bien, alors donne la lanterne, et reste ici à t'occuper de ces drogues... Regarde, regarde comme ce pot s'en va!... Ote-lui vite le couvercle et recule-le un peu! Et nous verrons si le souper sera à point quand on te le demandera!... Car toi (à moi), tu voudras souper de bonne heure. N'est-ce pas vrai?... Je suppose : avec le chemin que tu
as fait, et à jeun depuis si longtemps... Moi, à ta place j'aurais pris, en cas de besoin, le tiens-toi debout que je t'ai offert à ton arrivée. Mais bah! vous autres gens distingués vous vivez de l'air du temps, vous êtes ainsi. Donc en avant... Je veux dire : si cela te plaît. »
Il prit alors la lanterne que lui tendait la femme grise, -et comme j'étais debout et avais fait mine dele suivre, il s'avança vers la porte et je m'en fus derrière lui, à moitié à tâtons une fois hors de la cuisine, car la pâle lumière se voyait à peine dans répaisse obscurité du dehors. Après avoir suivi un premier couloir, nous finîmes par déboucher dans un autre qui le croisait et nous tournâmes à droite. De ce côté il se terminait par une pièce qui me sembla plus noire que les corridors, car dans son enceinte démesurée la lanterne faisait l'effet d'une allumette.
:« Ceci, c'est la grande salle, ou salle à manger, dit mon oncle en entrant." Salle à manger! Quelle salle à manger!... Je l'appelle ainsi parce qu'elle en tient lieu quand il loge dans cette maison des personnages distingués comme toi, ou quelque Mgr l'évêque d'ici ou de là, ou quand il y a une noce et pendant les jours qui suivent... le temps que l'intimité s'établisse, et alors on s'installe parfaitement à la paresseuse, ou tablette de la cuisine : en hiver auprès du feu, et en été à la fraîcheur. Cascajo! ne ris pas, car dans la cuisine on grelotte de froid en août quand on laisse ouvertes les deux portes et la fenêtre... Figure-toi ce que ce serait si nous en faisions autant ce soir, et pourtant nous ne sommes pas encore à la fin de l'automne. Vois-tu une porte dans ce mur de gauche? Eh bien, c'est celle de ma chambre; c'est là que ton oncle dort depuis soixante ans; le reste, je veux dire les premières années de ma vie, je les ai dormies dans cette alcôve de ce côté de l'entrée, longtemps avec ton père dans un même lit, jusqu'au jour où l'on nous sépara parce que nous nous battions tout le temps sous nos couvertures, parce que chacun prétendait que l'autre le gênait... Gomme il gigotait, l'animal! On l'envoya dormir tout seul dans une des pièces de derrière... Voilà la table, en chêne massif, comme les bancs... avec le dossier bien sculpté... hein! Comme les bords de la table et les quatre pieds, c'est-àdire... non, les pieds sont comme tournés en vis, de même que les fers croisés qu'il y a par-dessous. Les chaises qui sont contre les murs sont aussi un peu tournées. Enfin, tout cela c'est rustique, mais solide et de bonne qualité ainsi qu'il convient à des gens de notre condition. Il aura fort à faire, celui qui
voudra chercher leurs actes de baptême. Zancajo!... comme il doit être mangé des vers!... Cette porte est celle du salon, tu comprends, de la pièce de respect. Aussi te l'ai-je donnée... La politesse l'exige, sans compter l'affection... Tu vois bien, juste en face de ma chambre. Y es-tu? Eh bien, entre. »
Et nous entrâmes. Déjà l'on voyait plus clair; d'abord à la lumière de la lanterne s'ajoutait celle de la bougie qui brûlait dans un chandelier de laiton bien fourbi, sur une commode avec des colonnettes à bases et chapiteaux de bronze doré. Ensuite la pièce avait un plafond, et non des poutrelles découvertes comme la salle voisine, et ce plafond était, ainsi que les murs, soigneusement blanchi.
Le long des murs, il y avait un canapé, plusieurs chaises et d'autres meubles contemporains de la commode; pendu audessus, un Ecce Homo entre deux appliques sculptées et dorées; au-dessus du canapé, une Vierge, et en face de ces tableaux, deux autres de saints également, le tout peint à l'huile et dans des cadres dont Tor avait perdu son éclat. La pièce avait une grande alcôve, et la porte avait, comme celle d'une tente, des rideaux blancs ramenés sur de larges patères. Au fond de l'alcôve, un lit de bois, au chevet élevé, avec des moulures dorées et des médaillons peints, une courtepointe de damas rouge et des draps fins avec des dentelles et des broderies sur la partie destinée à couvrir la figure,
« Tu vas dormir, me dit mon oncle en promenant la lanterne sur tout ce luxe, dans le lit même où ont dormi les ëvêques de Santander et de Léon. Que t'en semble, hein ?
— Que c'est un grand honneur pour moi, lui répondis-je. Mais j'y dormirais plus à l'aise sans la courtepointe de damas €t sans les draps brodés, surtout sans la courtepointe.
— Mais, mon ami, à quoi donc sert ce qu'il y a de bon, si ce n'est pour les occasions comme celle-ci? »
J'eus quelque peine à faire comprendre à mon oncle, qui prenait ma résistance pour du dédain, que sous les couvertures dont nous nous servons tous les jours, nous autres simples mortels, on dort mieux et plus tranquille que dans les dentelles et les damas.
« Eh bien, n'importe, mon enfant, me dit-il à la fin, ton goût avant tout, et c'est à lui qu'on se conformera dans cette maison tant que tu y seras... Que Dieu me garde de me mêler de tes affaires, cuartajol La courtepointe s'en ira, et tout ce qui avec elle te gênera dans l'alcôve... Tu as ici une natte pour les pieds... Je crois que tu ne la trouveras pas mauvaise en te
couchant, car ces planchers de vieux châtaignier sont froids... Cette espèce de petit placard, je ne sais comment vous appelez cela, à la tête du lit, pour poser la lumière et la mettre à l'intérieur... Vois-tu cet ustensile? Je ne pense pas qu'il te gêne... pas plus que cette chaise du coin... viens ici la voir... Gomme nous sommes tous mortels et que personne n'est à l'abri d'un besoin pressant, et que les nuits sont si longues maintenant et les couloirs si obscurs, et toi surtout, tu ne les connais pas... Enfin inutile de t'en dire plus long. C'est bon : ici tu as des portemanteaux, chacun avec son cache-poussière, cloués dans le mur et sur celui d'en face cette armoire vide où tu peux mettre une boutique de vêtements... Il me semble, pispajo! que tu auras beau en apporter beaucoup, avec cela et la commode et les portemanteaux tu dois avoir plus de place qu'il ne t'en faut... Pour les prières, que tu fais sans doute, en bon chrétien que tu es, en te mettant au lit et en en sortant, tu as au chevet Notre-Seigneur sur la croix et le bénitier avec son petit rameau de laurier pour si tu veux asperger la chambre; car le démon ne se repose pas, il se glisse par le trou d'une serrure. Ici, le lavabo, avec tous les objets de toilette... et il reste encore de la place... Sur ce, je te l'ai dit : tu es chez toi. Ce qui te gêne, enlève-le; si tu désires quelque chose que tu n'aies pas, demande-le, et si on l'a sous la main on te le donnera... Et maintenant je te laisse en paix et à ton aise. Quand tu auras fini, avertis, nous sommes à la cuisine. »
Et il s'en fut, balançant d'une main sa lanterne et ramenant de l'autre le manteau qui glissait de ses épaules; mais il toussait beaucoup et il était très essoufflé. Son corps décrépit et déjà frappé de mort ne pouvait supporter sans une grande lassitude et sans protestation les fatigues où l'entraînait la vivacité de son esprit.
Pendant que je vaquais à mes occupations, j'eus de nombreuses pensées, et toutes n'étaient pas roses. La dernière partie de mon voyage, la nuit, sous la bruine, les couloirs obscurs de la maison, la cuisine si grande, si noire d'abord, puis d'aspect si étrange à la lumière de l'énorme brasier; l'accoutrement et les propos de mon oncle; la femme grise apparue tout à coup; le désert ténébreux de la salle à manger exploré à la lueur mourante d'une petite lanterne aux quatre verres crasseux; le silence du dehors... pire que le silence absolu : une rumeur lointaine, intermittente, aigre, un peu comme celle qui jeta l'épouvante dans le cœur intrépide de Don Quichotte, certaine nuit, aux alentours de la Sierra Morena, et l'autre
DANS LA MONTAGNE Sq
silence de la maison, quand mon oncle cessait de parler, tout cela m'avait fait une pénible impression. Ce qu'il y avait de mieux dans le tableau, c'était ma chambre, grande sans être ;iorme comme sa voisine et la cuisine, blanche et bien meulée: mais qu'il y faisait froid! Et le mois de novembre n'eut pas encore commencé! Instinctivement je palpai l'épaisseur des couvertures de mon lit, et, bien qu'elle fût déjà considérable, je retirai la courtepointe de damas rouge et mis à sa place ma lourde couverture de voyage pliée en quatre. J'avais les pieds gelés, je chaussai des pantoufles doublées de fourrure et je ne m'enveloppai pas dans le manteau russe dont je m'étais pourvu, parce que j'étais résolu à retourner immédiatement à la cuisine prendre un air de feu. Dans ce que mon oncle appelait la pièce de respect, outre la porte qui communiquait avec la salle à manger, il y en avait deux autres qui devaient correspondre à autant de façades de la maison. Par curiosité, j'ouvris un volet de celle qui était le plus près de moi : je vis tout noir, très noir, à travers une méchante petite vitre;. j'ouvris ensuite le battant tout entier : il donnait sur un balcon à consoles de pierres, et ce que l'on voyait ainsi me parut encore plus noir. En revanche, les rumeurs que de l'intérieur on percevait lointaines et intermittentes semblaient de là continues, plus accentuées et plus proches. Ce devaient êtrecelles du fleuve se précipitant à une faible distance de la maison. A cet incessant murmure qui était presque un mugissement, la pluie qui battait le sol, déversée par les chéneaux du toit, faisait un accompagnement fastidieux. Cette musique me causait une grande tristesse, et je fermai la porte du balcon en toute hâte.
Comme j'entrais dans la salle à manger, le chandelier à la "lain, je rencontrai la femme grise occupée à mettre le court à la lumière d'une lampe à trois becs suspendue au bout dune latte dont l'autre extrémité était fixée à une poutrelle du plafond. Elle n'était certes pas antipathique, la figure de cette, servante; et quand on y regardait bien, les vestiges qu'on y trouvait révélaient qu'elle avait dû être jolie dans sa jeunesse. Elle s'exprimait avec un laconisme où il y avait certaines > nuances classiques, et répondait négligemment aux questions que je me risquai à lui poser, pour parler de quelque chose et égayer un peu la sombre couleur de mes pensées. Elle s'appelait Facia; depuis sa prime jeunesse elle servait chez mon j oncle et pensait y mourir, si telle était la volonté de son maître, ' qu'elle aimait et respectait comme son père et seigneur, et
encore malgré cela elle ne lui payait pas assez les grands bienfaits qu'elle lui devait. Lui et sa femme l'avaient recueillie, orpheline et abandonnée, lui donnant dès lors une bonne instruction, peu de travail, du pain en abondance et, ce qui vaut mieux, de l'afíection et un appui. Tout cela, elle me le déclarait avec une certaine négligence, par périodes coupées et sans me regarder en face, mais son visage reflétait une expression de douceur mélancolique qui le rendait intéressant, tandis qu'elle se déplaçait lentement, à droite et à gauche, posant ici un verre ou une fourcliette, là une assiette après y avoir passé un linge d'une extrême blancheur. De cette façon, et comme j'avais dirigé la conversation de ce côté, elle en vint à me dire que son maître avait toujours eu une santé « de fer « jusqu'à ce qu'une nuit, quelques mois auparavant, après une semaine de rhume qui ne l'avait pas empêché d'aller par le monde, il s'était réveillé « étouffant d'oppression, avec un bouillonnement de poitrine, une couleur de cire sur la figure et un regard d'épouvante dans les yeux, qui faisait peine ». Il était sorti de là, mais pour ne pas relever la tête, « tout triste et accouardi » ; ce n'était plus le même homme. La toux le suffoquait la nuit, et il en passait la moitié sans dormir. « Il avait été pris d'une mélancolie des plus noires », et si je n'étais pas venu près de lui, il s'en serait allé « comme les soupirs ». « Malgré cela et malgré tout », Dieu savait jusqu'où la charrette irait avant de s'embourber pour toujours.
Et la pauvre femme, les yeux voilés de larmes, trouvait à peine dans sa gorge assez de voix pour me le dire. J'avais frappé à une bonne porte pour me guérir de mes tristesses!
Celles qui me venaient de ma chambre s'étant aggravées au contact de celles de Facia, je m'éloignai d'elle avec deux formules de consolation que j'aurais bien voulues pour moi, et je m'en allai tout droit à la cuisine.
Mon oncle était assis dans le fauteuil à la place d'honneur;.
sa gauche, sur le banc contigu, un ecclésiastique corpulent, uvec un balandrán de drap, une calotte de velours râpé, et dans les mains un solide gourdin recourbé. En face d'eux, de l'autre côté du feu, un autre personnage encore plus corpulent, avec des cheveux blancs, une grosse tête, une figure couleur de 'citron et des yeux en boule de loto. Sur le môme banc, mais à une distance respectueuse, Ghisco séchait la boue de son pantalon, et auprès du feu, accroupie par terre sans gêner personne, une cuiller dans la main droite et dans la gauche la queue d'une poêle posée sur un trépied, se tenait une fille robuste, assez dodue, aux yeux bleus, aux beaux cheveux abondants et blonds.
Mon apparition dans la cuisine fit cesser les clameurs bruyantes de la conversation, qui du couloir voisin m'avait fait l'effet d'une dispute, et toutes les personnes du groupe se tournèrent aussitôt vers moi. Je me découvris et avançai de quelques pas vers le foyer.
« Holà! holà! s'exclama mon oncle en me voyant. Tu viens chercher ton pain, hein? C'est bien, mon garçon, je m'en réjouis... Voyons, Tona, prends-lui... non! tu es occupée... Toi, Ghisco, prends-lui ce chandelier qu'il a dans la main... Tenez, ajouta-t-il, en regardant tour à tour le curé et le gros homme de l'autre banc, le voici, mon neveu Marcelo, le fils de mon défunt frère Juan-Antonio. Hein! Gomment le trouvezvous? A-t-il assez bon air? Est-il assez bien mis?... Remarque, me dit-il, que ces messieurs viennent pour te faire visite. »
Alors ils se levèrent ensemble, et me firent l'effet de deux j,vants, surtout le laïc, dont la tête entrait jusqu'aux épaules dans la hotte de la cheminée; mais le curé n'ôta pas sa calotte ni l'autre 'énorme feutre dont il couvrait une infime partie de
-sablaii^he chevelure, qui débordait sur tout le périmètre de sa -grosse tète, ils me donnèrent chacun des poignées de main qui me firent vou trente-six étoiles, et pendant que nous nous rasseyions, mon oncle rne dit, en me montrant le prêtre :
« Le señor don Sabas Peno^. curé de ce village depuis qu'il a chanté sa première messe... ccU remonte loin... car je te préviens qu'il n'a pas moins de soixante ans, j'en tiens le compte exact... Bon ami, qui remplit bien st^ devoirs et fort docte en toutes sortes de latins... qui loge une bo.iie dans le cœur d'un ours sans que la main lui tremble... On ne Iui^qq. naît pas d'autre défaut. »
Le curé lâcha alors un éclat de rire qui retentit dans l'entonnoir de la cheminée, et il bredouilla même quelque latin •de bréviaire que je ne pus comprendre.
Mon oncle dit ensuite, en parlant du gros homme qui était •sur le banc d'en face :
« Le señor... Mon ami... ajouta-t-il en le regardant soudain, me laisses-tu dire tout ton passeport d'un trait? Tu sais bien -que je l'ai appris par cœur... »
Le gros homme se retourna sur son banc en grognant un peu et finit par dire d'une voix caverneuse et résonnante :
« Dans ce que tu appelles mon passeport, il n'y a rien d'offensant pour moi, et l'on peut toujours l'afficher en plein soleil; tu le sais bien. Mais prends garde au ton, car il y a des bouches qui au Credo même de la messe font rendre un son qu'il n'a pas.
— Ma bouche n'est pas de celles-là! attention!
— Je dis qu'il y a de ces bouches, et je n'en dis pas davantage, répliqua le gros homme.
— C'est bon, mais je te redemande si je fais ou ne fais pas connaître à mon neveu tout ton passeport, cuartajo !
— Et moi, je te réponds que ce qui est un honneur pour moi ne saurait m'offenser. Ainsi, arrange-toi, c'est tout ce que j'ai à te dire.
— Eh bien, écoute, Marcelillo, voici le document : don Pedro Nolasco de la Castañalera, alcade de cette royale vallée en i832, conseiller en i83o, adjoint en 1827, syndic en 1825, ancien employé au lavoir de laines de MM. Botifora y Compañía hors les murs de la cité de Valence,... nous mandons et ordonnons.
— Le vois-tu? bondit alors le géant avec une grosse voix qui étourdissait, tu as déjà montré le bout de l'oreille...
— En quoi? demanda mon oncle qui faisait l'étonné, pen-
dant que le curé riait à gorge déployée et que moi je ne savais le penser de tout cela...
— Ecoutez, mon petit monsieur, me dit alors don Pedro Nolasco, la voix un peu tremblante, c'est la pure vérité que j'ai été, et pour mon plus grand honneur, tout ce que vous avez entendu... Mais contre le « mandons et ordonnons » de la fin, je proteste une fois, et deux fois, et deux millions de fois.
— Les papiers le prouvent, affirma mon oncle avec énergie.
— Naturellement qu'on le trouve dans les papiers, répondit don Pedro Nolasco, mais cela a sa raison d'être; on le trouve dans des bans que j'ai publiés en leur temps, quand les choses marchaient d'un pas plus ferme qu'à présent... Oui, monsieur; là Ü était bien à sa place; mais il n'y est pas, à l'endroit où tu viens de le mettre, avec la mauvaise intention que tu as toujours eue.
— Cela, c'est m'injurier! s'exclama mon oncle suffoqué par la toux.
— Moi, je me plains de ce que tu m'insultes sans motif!
— Je ne t'ai pas insulté!
— Je te dis que si! »
L'affaire, ayant pris cette tournure, fut sur le point de devenir tout de bon orageuse, mais l'intervention du curé et la mienne conjurèrent la tempête, qui n'était pas nouvelle dans cette cuisine entre les mêmes interlocuteurs, comme je l'appris ensuite, car ils avaient tous deux des caractères de salpêtre, et les histoires de don Pedro Nolasco étaient une continuelle tentation pour l'esprit moqueur de mon oncle.
La paix fut vite rétablie, et celui-ci continua :
« Au demeurant, il a deux ans de plus que moi, bien qu'il le nie, le coquin, sans la moindre crainte de Dieu, et qu'il ait déjà quatre-vingts ans bien comptés. Il a toujours eu grand estomac, bon appétit et meilleure conduite. Ainsi il est arrivé à cet âge avancé sans une mauvaise douleur de ventre. Il n'a jamais été, comme le curé, amateur de gros gibier,... dans les halliers, s'entend; car auprès de sa maison, ou au coin du feu, il vous avale un bœuf en deux séances, s'il y a quelqu'un pour le lui offrir. A cause de cela et pour d'autres raisons, "ous qui l'aimons bien, nous l'appelons, sans qu'il s'en offense,
far tut ton.
— Celso! » rugit don Pedro Nolasco, en frappant le bord de la plate-forme de ses pieds chaussés, comme ceux du curé et de mon oncle, de pantoufles noires.
Alors je remarquai que sous ses pantounes il portait des bas bigarrés, verts avec de gros pois noirs.
« C'est, avec ta figure, la seule chose qui te dépare, lui dit tranquillement mon oncle : le caractère!... Pour ça, tu es comme une laie jalouse au beau milieu d'une plaisanterie. Nous sortons d'une querelle, et tu veux déjà te jeter dans une autre...
— Caramba! s'exclama don Pedro Nolasco en se signant. Avez-Yous jamais vu rien de pareil? Menteur des démons, est-ce que je t'ai dit quoi que ce soit depuis tout à Theure? «
Mon oncle n'en fit pas de cas, et il me demanda : « L'as-tu bien vu? Eh bien, malgré ces crins et malgré tout, c'est l'habitant le plus noble du village, et le meilleur ami de ses amis, et de plus c'est un raisin de notre cep. Il a le cœur sous la main, et donnera sa peau quand il n'aura pas de manteau à partager avec le pauvre. Je te le dis, Marmiton des démons, quoique tu me battes, ajouta-t-il en regardant le géant en face; je te le dis, cuartajol moi qui en ai de bonnes preuves, et avec mon âme et ma vie. Si tu veux me croire, crois-moi; sinon, tant pis pour toi. N'est-ce pas, curé?
— Est Deus in nobis, répondit celui-ci en balançant sa tête d'un côté sur l'autre comme pour affirmer quelque chose de bon qui est en outre indiscutable. Il n'y a pas à tourner autotir, e^i Deus in nobis, semper et ubique. Et s'il en était autrement, pauvres de nous à chaque embûche que dresse Satan dans les disputes des hommes.
— C'est bon! reprit mon oncle en se tournant vers son ami, qui ne desserrait pas les dents ni ne bougeait, ses deux gros yeux cloués sur le feu. Maintenant je veux que tu restes à dîner, non pour moi qui ne le lîiérite pas, mais pour faire honneur à mon neveu.
' — Il est bien temps ! » murmura le géant.
Il regardait du côté de don Celso, et sa face assombrie s'éclairait.
« Tu le dis parce que tu as déjà soupe? lui répliqua mon oncle.
— Naturellement.
— Eh bien, c'est justement parce que je le présumais que je t'invite. Dans les estomacs comme le tien, la nourriture appelle la nourriture... Et pour achever de te décider et faire les choses en grand ce soir, je t'invite toi aussi, curé.
— Alors c'est autre chose, dit don Pedro Nolasco, entrant de front dans la mêlée, s'il reste, lui... »
Le curé s'y refusait absolument, mais mon oncle y mit tant d'insistance et d'obstination qu'il finit par accepter.
« Tu as entendu, Tona?... Eh bien, va le dire à Facia pour qu'elle mette deux assiettes de plus sur la table, et toi ajoute ce qu'il faut, s'il manque quelque chose à la cuisine. »
Tona répondit que ce qu'il y avait sur le feu serait plus que suffisant si chacun mangeait comme Dieu l'ordonnait, et tandis que le gros homme grommelait en entendant la condition que des yeux la servante avait lancée vers lui, mon oncle, considérant le sujet comme épuisé, ordonna de passer à un autre plus divertissant. Je ne trouvai pas autant d'agrément aux quelques histoires qui suivirent, pendant que la grosse fille blonde et Facia, entrant et sortant sans cesse, mettaient une dernière main aux victuailles qui étaient sur le feu. Pour ma part, et afin d'entretenir la conversation, je dus fournir, sur les instances du curé et de don Pedro Nolasco, quelques banalités sur ces « mondes de Dieu » par lesquels j'avais tant roulé, au dire de ces messieurs. Libre de reporter mon attention sur les autres plans du tableau, car je m'intéressais déjà moins à la conversation, j'observai entre autres choses que Tona et Chisco y prenaient part seulement des yeux et aussi par quelques exclamations ou éclats de rire, et que ladite servante, par sa figure, sa taille, enfin des pieds à la tête, était ce qu'on appelait une belle fille.
« Tu vois bien, finit par me dire mon oncle, qu'on ne passe pas trop mal le temps ici, une fois qu'on s'est fait à cette vie si différente de celle de là-bas. Et on le passe encore mieux, comme tu le verras, car toutes les soirées ne sont pas comme celle-ci; ce n'est pas la saison maintenant, il ne fait pas très froid, il y a encore beaucoup de maïs à effeuiller, car il faut commencer par le commencement ; mais laisse courir les jours et le ciel s'assombrir, laisse mugir le grand puits de Peña Sagra, trastajo! et tu en verras venir du monde à cette cuisine; il y a même des soirs où ils ne tiennent pas tous sur ces bancs, chacun avec son attirail et sa marotte... rien que des gens de la montagne, naturellement, de purs rustres. Il faut s'armer parfois de beaucoup de patience, car dans un troupeau, jancajo! toutes les bêtes n'ont pas le même caractère; mais dans celui-ci les meilleures sont les plus nombreuses, et pourvu qu'on ne demande pas des châtaignes aux pommiers... Allons, tu t'amuseras, si tu t'y habitues... et Dieu le veuille !
— Mais pourquoi ne s'y habituerait- il pas ? s'exclama don Pe-
dro Nolasco, surpris que l'on mît en doute ce qu'il tenait pour indubitable.
— A custodia matutina usque ad noctem speret Israel in Domino, confirma don Sabas, sans compter ce que j'ai dit et ne me lasserai pas de répéter : est Deus in nobis; et par conséquent il ne faut désespérer de rien de ce qui est honnête, convenable à l'homme de bien et conforme à la sainte loi de Dieu. »
Quand vint le moment d'aller souper, don Pedro Nolasco, très étonné, demanda :
« Mais comment.... nous ne soupons pas ici?
— Non, monsieur, lui répondit mon oncle en le poussant vers la porte.
— Mais pourquoi? insista-t-il, dressé sur le plateau de la cheminée.
— Grand diable de curieux, lui répliqua l'autre en se tournant vers lui du milieu de la cuisine, d'abord quand on te donne un morceau de pain tu ne devrais pas lui trouver de défauts ; et enfin il faut que tu saches, mangeur de marteaux de portes, que tous les temps ne sont pas les mêmes ni tous les hommes égaux. Me comprends-tu maintenant? »
A ce moment Ghisco, sur l'ordre de Tona, s'approchait ^du mur que j'avais en face de moi, et auquel était adaptée une sorte de table, il tirait la bobinette qui la fixait par le haut, la faisait tourner sur l'axe qu'elle avait en bas et la laissait dans la position horizontale, soutenue par un étai. Gomme je demandais à quoi servait cet appareil, j'appris que c'était la paresseuse à laquelle mon oncle avait fait allusion dans la salle à manger.
« Et pourquoi la mettent-ils maintenant? demandai-je.
— Pour que les domestiques soupent aussitôt que nous serons sortis d'ici, » me répondit-il.
L'appareil dressé tout près du feu me plut, cette nouveauté me tenta, et je me rangeai de suite à l'avis de don Pedro Nolasco.
« Eh bien, dit mon oncle fermement résolu, qu'on enlève les nappes de l'autre table et qu'on les étende sur celle-ci. Si j'ai donné ordre qu'on dînât là-bas, c'est pour te faire plaisir, tu sais bien que mon goût est tout difí'érent... Si donc tu aimes mieux cela... »
A ma prière, on convint que ce soir-là les choses resteraient en l'état et que désormais nous dînerions à \d, paresseuse, réservant la salle à manger pour le repas de midi ; don Pedro Nolasco
descendit de son piédestal, et nous sortîmes de la cuisine, les quatre commensaux en file, précédés de Tona qui nous éclairait avec la lampe qu'elle avait dépendue de la hotte de la cheminée.
Ce qui arriva, tout ce que j'avais observé autour du feu et dans les allées et venues de la petite cuisinière grassouillette me le faisait craindre depuis un moment : le dîner préparé en mon honneur était bien plutôt fait pour servir d'épouvante que de tentation et de réconfort à un convive de mon appétit, fait et accoutumé aux bagatelles savoureuses de la cuisine mondaine. A commencer par les couverts, et deux louches en argent de forme ancienne, un pain rond de ménage, huit verres et une ample bouteille, celle-ci très noire, ceux-là verdâtres, on ne saurait croire combien était grand, massif et copieux tout ce qu'il y avait et tout ce qui apparut sur cette table. D'abord une bassine de soupe au lait; ensuite un plat très profond de navets en salade; puis une omelette au lard, suivie d'un foie à la sauce piquante; enfin, pour terminer, une compote démesurée de pommes, et du fromage de brebis séché à l'air en abondance. Les seules choses qui manquaient là, c'étaient la lumière et la chaleur, car la clarté des mèches de la lampe se perdait presque dans le noir espace avant d'arriver jusqu'à la table, et l'air de feu que j'avais pris à la cuisine me servait seulement, dans la salle à manger, à sentir davantage sa température de désert de glace.
Contrairement à ce que j'attendais de sa corpulence, le curé mangeait assez peu, et il le faisait avec calme et propreté. Mon oncle goûtait à tout, mais rien ne lui plaisait. Quant à moi, à jeun depuis douze heures, j'avais plutôt besoin qu'envie de manger, et la vue de plats aussi copieux me rassasia presque autant que le peu que j'en pris... Mais don Pedro Nolasco!... Son estomac de vautour n'avait ni fond ni mesure, il dévorait même avec les yeux; et une partie de ce qui ne pouvait tenir dans sa bouche quand son gosier fonctionnait coulait en ruisseaux au dehors sous son menton, pour aller se perdre entre sa chemise et sa peau ou se mêler goutte à goutte à la graisse de son gilet.
A table on parla peu, et ce fut surtout mon oncle pour dire des injures au glouton, qui ne lui répondait pas et qui, je crois, ne l'entendait même pas, et pour me manifester hautement combien il était surpris de ma délicatesse dans le manger et plus encore du plan que je lui traçai de mes soupers à venir. 11 ne pouvait pas comprendre, le brave homme, qu'un garçon
de mon âge et de ma santé ne mangeât pas tout ce qu'on lui présentait à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. « Abondant et substantiel, « telle était la devise de la bonne chère chez les gens opulents de l'espèce de mon oncle.
Nous en étions là, et déjà le géant éructait, son estomac n'ayant point d'autre passe-temps plus savoureux, quand on entendit sonner une horloge dans le coin le plus obscur de la pièce.
« Dix heures et demie ! dit mon oncle en se retournant sur le banc. Il me semble qu'il est temps que nous te laissions en paix. Le voyage t'aura moulu les os, tu auras envie de, les mettre au lit. Mais ne t'y trompe pas^ avec les soins du bétail en bas et la veillée en haut après le chapelet, il n'y a guère de soirs où nous nous couchions plus tôt... Tu verras, pispajo! comme nous savons vivre ici, tout montagnards et pauvres que nous sommes, à la manière des riches de la ville... Ainsi tu as compris, Marmiton? Eh bien, yorr/a^ puisque tu es repu, que celui qui a une maison y retourne. »
Nous nous levâmes tous, le curé dit les grâces, nous lui répondîmes ponctuels et dévots, et il s'en fut avec don Pedro Nolasco, non sans m'avoir donné en guise d'adieu des poignées de main qui me firent voir encore mille étoiles.
Quelques instants après, enfermé dans ma chambre, je me promenais de long en large, essayant de penser à une foule de choses, mais mon esprit instable ne s'arrêtait à rien, peut-être qu'en réalité je ne le voulais pas ou ne le pouvais, je ne sais. L'obscurité régnait dans mon cerveau, on entendait le bourdonnement continuel du fleuve dans son vallon, je finis par me sentir assoupi, et je me couchai. Mes draps étaient blancs et mon lit propre comme un soleil, mais combien froid et dur il me parut!...
Je dormiscependant toute la nuit d'un seul trait, et j'eus de nombreux rtves, tous plus extravagants les uns que les autres,- Je me rappelle que je rêvai de Tours du port, de défilés et de vallons sans fin, dont les gorges étaient si étroites que je ne pouvais y entrer, même en marchant de côté. Comme je m'obstinais à passer pour fuir la bête qui me poursuivait en se balançant sur ses pattes de derrière et en se pourléchant le museau, mon corps, comme un coin, y pénétrait si fortement qu'il ^•muait les montagnes par la base, et là-haut, tout en haut, l'on voyait oscil.er les cimes de pierre, et souvent même elles s'abattaient sur moi... mais sans me faire aucun mal. Je rêvai aussi de mon oncle : il dansait dans la cuisine des séguedilles que la femne grise chantait, en frappant pour s'accompagner -ur une énorme poêle; puis de don Pedro Nolasco qui mandait des veaux crus, des troncs de bouleaux et des rochers de ranit couverts de ronces, tandis que moi j'étais mangé fibre fibre, petit à petit, par l'ennui et la mélancolie, ménage des plus hornWes qui vivait au fond d'un abîme sans issue.
C'est peut-être parce que ce rêve avait été le dernier de la nuit que mon réveil fut si triste, le matin. Car il fut vraiment triste 1 Mais je m'étais endormi avec la curiosité craintive de connaître de vue la terre où volontairement je venais de m'ensevelir: et je sentis revivre tout à coup ce véhément désir en voyani filtrer un peu de lumière par les fentes des portes. Je '^autai de mon lit, me lavai en grelottant de froid, m'envelopli dans le manteau le plus épais que j'avais sous la main, et )C sortis sur le même balcon que la veille.
Il ne pleuvait plus; mais la pauvre recoupe de ciel que l'on voyait de là, en levant beaucoup la tête, était chargée de grosses nuées qui passaient à toute vitesse par-dessus le rocher d'en face et disparaissaient derrière le toit de la maison. Entre:
deux nuages, quand un vide se produisait dans leur troupeau serré, un petit lambeau bleu apparaissait, voilé d'éclaboussures de nacre, quelque chose comme l'espoir d'un peu de soleil pour plus tard, si par hasard cette sauvage contrée était soumise aux mêmes lois météorologiques que le monde que je connaissais. Laissant ce point dans le doute, j'abaissai mes regards sur ce qui m'intéressait le plus en cet insiant : ce que l'on pouvait voir de terre dans toutes les directions du haut de mon observatoire de pierre moussue et de soi balcon de fer oxydé. C'était bien peu de chose, Dieu de miséricorde!
Devant moi, presque à portée de la main, un énorme rocher dont on ne voyait pas le sommet et qui continuait à croître à mesure qu'il s'éloignait vers ma gauche. Adroite, ¿u contraire, il s'abaissait doucement et venait, converti en colline, s'écraser contre une montagne qui lui barrait le passage m étendant ses pentes des deux côtés, Frôlant celles du roc.ier et de la colline, le fleuve, avant de disparaître par la brèche ouverte, descendait à toute vitesse, faisant des culbutes et des cabrioles, mugissant dans son lit étroit et profond, sous le mystère de ses broussailles. Au-dessous, à gauche et en face du balcon, un sol visqueux de pierres plates et humides, avec de larges taches de gazon, de mousses, d'orties et de ronces, descendait de la maison vers le fleuve. A droite, presque à pic au-dessous du balcon, commençait une cour qui continuait en bas de cette façade et tournait à angle droit vers l'autre comme le hangar qui la terminait du côté du fleuve, et qui visiblement servait d'écuries, de bûchers et de paillers. Gêné par ces petits toits et la longue façade de la maison, je ne pouvais voir à droite qu'une bande étroite de terrain cultivé, parallèle lu fleuve, appartenant à la vallée et, qui, selon toutes les apparences, s'étendait vers la droite du fleuve. Et la cour, les toits, le terrain au dehors, les ronces, les fougères, la balustrade du balcon, tout ce que l'on voyait et palpait de mon observatoire dégouttait d'une humidité reluisante.
Faute d'objet plus souriant où reposer ma vue de ce côté, je m'en fus à l'autre façade, à celle dont la porte était en face de mon alcôve. Je sortis sur un long balcon ou « solana » encaissé entre deux gros murs en pierre de taille appelés « esquinales )) ou encore « coupe-feux ». Sur celui de droite se détachait l'épais profil sculpté d'un blason dont il ne m'était pas possible de voir la face, car le mur avançait sur la balustrade du balcon. Pour la même raison je ne voyais pas non plus le reste de la façade, et je supposais, non sans motif, que la partie
DANS LA MONTAGNE 5l
.le l'édifice où j'habitais formait un corps saillant. Le balcon donnait sur un jardin de la même largeur que cette façade, à peine plus long, et incliné d'une part vers la maison, de l'autre .Ts le fleuve. Il y avait une douzaine d'arbres fruitiers squeiottiques, un carré de choux à demi pourris, quelques touffes de rue, de marjolaine et de romarin, un rosier non taillé, et le reste était en jachère; un vieux mur pour clore le tout, et, surgissant derrière lui, les masses d'un noir amphithéâtre de montagnes raboteuses à peu près de la hauteur du gros rocher qui en faisait partie. Et l'on ne voyait pas autre chose.
La direction de la lumière et d'autres indices me prouvèrent que cette façade regardait au sud, et que le chemin de pierre lisse, qui à l'est descendait du haut d'un défilé lointain, était celui par lequel j'étais venu la veille au soir. Je n'avais rien à observer dans cette direction, car il était clair que la montagne courait parallèlement à la maison, qu'elle ombrageait de sa masse. Il fallait donc chercher au nord du « berceau de mes ancêtres » la perspective de la vallée entière qui paraissait à Chisco « presque le paradis ».
Dans cette intention, je quittai le balcon de ma chambre et m'en allai à la salle à manger. Les deux baies qu'elle avait, donnant à l'extérieur, étaient ouvertes, et je vis qu'elles correspondaient toutes les deux à un autre balcon, en retrait du mur de ma chambre, qui était en efl'et fortement en saillie sur la ligne générale de la façade. Entre ce mur et un autre beaucoup moins saillant courait le balcon, sur lequel donnait aussi une porte de la chambre de mon oncle.
Elle était ouverte, et je m'y introduisis. Il n'y avait là qu'un lit du même style que le mien, mais grand, de ceux dits de ménage, un crucifix et un bénitier sur le mur à la tête du lit, une commode, deux portemanteaux, un lavabo, \\n fauteuil de cuir, deux chaises et une natte. Le lit était déjà fait, le sol balayé et toutes choses en ordre, preuve que mon oncle avait été plus matinal que moi. Je regardai par une fenêtre ouverte dans le mur de l'est près d'un placard, et je vis ce que j'avais imaginé : le gros rocher noir, jaspé de fentes garnies de végétation sylvestre, séparé de la maison par un passage étroit et en pente, fait de pierres plates et glissantes.
En retournant à la salle à manger par le balcon, je rencontrai mon oncle qui y entrait. Il arrivait fatigué et s'appuyait sur un bâton. Au jour, sa mine me parut tout autre qu'à la lumière artificielle. La peau blanche et fine de son visage avait une nuance bleuâtre; il y avait dans ses yeux et sa bouche une
expression marquée d'essoufflement. Cependant, son humeur était celle de toujours; et si c'était pour dissimuler le contraire, on ne s'en apercevait pas. Il s'étonnna de me trouver debout de si bonne heure. Il venait voir ce que je devenais, si l'on m'enter)dait remuer dans mon lit, pour entrer, dans ce cas, ouvrir mon balcon si je le désirais, et sinon pour avoir le plaisir de me souhaiter le bonjour. Je le remerciai beaucoup de son attention, après l'avoir embrassé je lui demandai comment il avait passé la nuit et pourquoi il était aussi matinal :
« Comme toujours, enfant de mon âme, me répondit-il tous» sant et essoufflé. Et que Dieu ne m'en donne pas de pires! En bonne santé, je me levais avec l'aube; depuis que je dors si mal, je suis bien plus matinal que le soleil, et malgré tout je reste encore trop longtemps au lit. »
Il me sembla que le froid humide du matin ne devait pas lui V convenir, et je le lui dis, en lui conseillant de s'en garder. ^
« -Cela est bon pour vous, me répondit-il avec son air enjoué, pour vous autres qui avez coutume de vivre sous verre; mais pour les montagnards de par ici!... Pauvre oncle Celso, lejour^/ où il ne pourra pas prendre pour son petit déjeuner une tripée de ce pain! Mais voyons, et toi, as-tu déjeuné avec quelque chose de plus à ton goût? Car il n'en manque pas dans la maison, comme je te le disais hier soir. Et sinon, trastajo î à quoi as-tu pensé?... Est-ce que tu te gênerais?... »
Je lui' dis comment j'avais passé mon temps depuis mon lever, et ce que j'avais déjà \w, et il me répliqua en me saisissant le bras et en m'entraînant vers les corridors :
« Par le huit de cœur! Tiens, je me réjouis que tu aies commencé par là; ainsi le meilleur reste pour la fin... Viens ici! »
Et il me conduisit à sa remorque vers la cuisine, où je trouvai la femme grise. Tona et Chisco, assis à la paresseuse, déjeunant avec des fritures et du pain de maïs, ils me dirent bonjour en souriant, et se levèrent poliment, mais mon oncle me laissa à peine le temps d'échanger avec eux quelques mots, car, ouvrant une porte voisine de la table et dans le môme mur, il m'appela aussitôt.
Je lui obéis et sortis sur un balcon de bois long et saillant, dont la moitié donnait sur la cour des écuries, qui ne dépassait pas le milieu de cette façade, et l'autre moitié en dehors. Ainsi je pouvais voir le panorama complet et sans obstacle. En face, la barrière était formée par la montagne placée devant la colline de gauche, et par une autre qui lui faisait suite vers ma droite. Celle-ci avait la base couverte de végétation ; la
moitié en hauteur de ce qu'on pourrait appeler son tronc était d'un brun très sombre, et l'autre moitié d'un vert cru avec une dnorme tête grise, comme un crâne dépouillé et sec, inclinée
r l'épaule gauche, dont la blanche ossature était aussi à l'air.
Cette large tache verte, fine et grasse, éclairée alors presque de face par un rayon de soleil, me faisait l'effet d'une pièce de '•iche velours sur un habit de bure grossière. Formant angle
ec cette montagne dont une brèche la séparait, se terminait, couronnée de crêtes et de pics, celle qui descendait à l'est de la maison, qu'elle frôlait de ses ronces.
A l'intérieur de ce cadre, qui paraissait une contredanse de
losses encapuchonnés, s'étendait une terre de labour découpée en morceaux de prairies et de maïs, les premiers d'un vert veloiité, les seconds avec la nuance paille des tiges sèches encore sur pied du maïs récemment cueilli. Entre mon observatoire et ces champs qui s'abaissaient en rampe vers les monts d'en face et s'inclinaient vers le fleuve, un terrain rocailleux hérissé de broussailles, sillonné de sentiers et de pistes de charrettes qui menaient au village, dont on voyait les maisonnettes comme un troupeau, et l'église au milieu qui semblait^ , leur pasteur. Tous ces édifices, avec leurs façades proprettes, k'\ leurs portes et leurs fenêtres béantes, me faisaient l'effet d'au-/V j tant de visages d'êtres infortunés et maladifs, la bouche et le^ j yeux grands ouverts, avides de l'air et de la lumière qui leui / ] manquaient, et ces visages exprimaient des sentiments divers^/ \ depuis le pathétique jusqu'au comique et au grotesque. Or^'' \ avait envie de jeter à quelques-unes une aumône pour calmer les angoisses de leur estomac, ou un chapeau de rebut pour remplacer la cheminée en ruine, et de donner à toutes une anse pour se tenir, sans rouler jusqu'à la montagne, dans la posture violente où je les voyais.
J'étais tellement perdu dans des visions de ce genre, que je ne prêtais pas même attention aux renseignements que mon Ottcle était en train de me donner sur les éléments principaux du tableau. La vallée me semblait, par rapport à la hauteur de son cadre, d'une petitesse asphyxiante, et je me faisais l'effet d'être tombé des nues dans le fond d'un énorme dé à coudre. Quelle idée Ghisco avait-il donc de la gloire céleste, quand il la mettait seulement un degré au-dessus de cela sur l'échelle du beau et de l'admirable !
Dieu éternel, que j'enviai alors les oiseaux, car ils volaient! « Dites-moi, mon oncle, lui demandai-je tout d'up coup et "^.s prendre garde que je l'interronipais précisépient au beau
milieu d'un discours enthousiaste sur la largeur et la salubrité de la vallée, par où sort-on d'ici?
— Pour aller où? me demanda-t-il à son tour.
' — Eh bien,... vers... vers le dehors, vers le monde enfin, lui répondis-Je, troublé comme un enfant imprudent et craignant qu'il ne découvrît les pensées qui m'avaient arraché la question.
— Vers le monde ! répéta-t-il en riant aux éclats. — Eh bien, je trouve l'idée plaLÎsanle, pispajo ! Sommes-nous donc ici dans les limbes, ou quoi?
— J'ai voulu dire, repris-je en saluant d'un rire contrefait la question de mon oncle, quelles sont les principales sorties...
— Oui, oui, j'avais bien deviné ta pensée, me répondit-il, laissant aussitôt son air enjoué, mais ta phrase prêtait à une plaisanterie, et moi je suis comme ça... Eh, bien je te dirai qu'une des principales sorties, c'est le chemin par où tu es venu hier soir, celui-ci à côté de nous.
— Oui, naturellement.
— Et l'autre, c'est celle qu'on voit là-bas, à main gauche : la sortie même du fleuve. Ne vois-tu pas un chemin qui le surplombe suivant le flanc de la montagne? Le pont est à gauche dans ces halliers là-bas; tule confonds peut-être avec eux, tant il est vieux... Eh bien, par ce chemin on va...
— Jusqu'où?
— Jusqu'où? Trastajo! jusqu'à la mer, s'il te convient.
— Bien, mais par où?
— Eh bien en descendant le fleuve, en descendant... de village en village. Veux-tu que je te les nomme un par un?
— Ce n'est pas nécessaire.
— Jusqu'à ce que tu arrives à une route royale. Si tu veux la suivre à droite, parce que le monde t'attire, tu la suis; si tu te contentes de moins, tu la traverses et, sans t'écarter du bord du fleuve, en deux secondes tu te trouves nez à nez avec la mer... Ecoute, mon ami : tel que tu me vois, et à l'âge que j'ai, je n'ai été que quatre fois à Santander. La première, ce fut avec ta tante, nous venions de nous marier. Il n'y avait pas alors la route royale dont jete parle, qui est d'hier, et il fallait aller la chercher plus loin. Nous allions à cheval, comme sont toujours allés d'ici les gens riches : elle sur une selle de velours bleu à petits clous dorés, avec ses atours de mariée, à la mode d'alors. Elle avait vraiment bon air, car elle était rudement jolie... trastajo! si elle Tétait! Nous n'étions pas pressés, et nous avions passé la nuit dans la ville de San Vicente, qui le lendemain ouvrit portes et fenêtres pour nous voir sortir...
Kemarque, mon ami, qu'il n'y avait guère qu'un mois qu'on avait chassé d'Espagne à coups de fusil le dernier des brigands de Pepe Botellas. Exactement. Bon : nous sommes restés peu de temps dans la ville, parce que cela ne nous plaisait pas. La seconde fois, ce fut après l'affaire de 1823, avec un de mes parents de Promisiones, qui comme moi désirait voir comment allaient les choses depuis la raclée qu'avaient essuyée les vauriens de la Pitita. Cuartajo! elle était fameuse, ils l'avaient bien méritée, les gredins ! Et la troisième fois, ce fut hier, pour ainsi dire, simplement pour le plaisir de savoir par moi-même ce que c'était que ce chemin de fer que l'on venait d'étrenner. Et j'en aurai fini quand je t'aurai dit que r» ne suis pas sorti plus de douze fois de la vallée au delà de deuwipues... Et je t'assure que toutes les fois que j'ai dormi en dehors, ^o n'ai jamais eu bon sommeil, et toute cuisine qui n'est pas celle a*, chez moi m'a toujours paru aliment sans substance; et quand je «'^î pas ces pics au-dessus de ma tête, n'importe où que j'aille, je n^vois rien qui me plaise, et je ne trouve rien de beau, et la mer de ic .¿te elle-même me semble une petite mare, comparée à cette lai go vallée... Des maisons en file, qu'on ne m'en parle pas, car riei* rju'à en parler le souffle me manque... La vérité, Marcelo, c'est . chacun à ses affaires...
« Et à ce propos, tu sauras qu'il y a dans cette vallée des gens qui tombent de vieillesse et qui n'en sont jamais sortis plus loin que ne court d'une haleine un chien qui a de l'asthme. Et ils mourront aussi satisfaits que s'ils mouraient saouls du monde que tu connais, tout comme il m'arrivera à moi demain. Crois-moi, mon enfant, moins on se charge de caprices ^n cette vie, plus aisément on marche sur le chemin de l'autre. L*un trouve la mine en bêchant un coin de son jardin, et l'autre remue la terre de la moitié de la chrétienté sans la découvrir. Et maintenant, dis-moi quel est le plus heureux et le plus digne d'envie?... Mais continuons notre histoire, car je me suis égaré à droite et à gauche... Où en élions-nous restés? Que désires-tu savoir de plus?
— Pour l'instant, lui répondis-je, émerveillé de cette vivacité d'imagination et de cette volubilité qui me semblaient incompatibles avec la maladie qui le tuait, je voudrais savoir si le paysage s'élargit, au delà delà brèche par où se glisse le fleuve.
— Au contraire, me répondit-il : aussitôt après le tournant, les pics redeviennent plus élevés au bord du fleuve, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, quand ce n'est pas des deux à la fois.
Des largeurs comme celle-ci, on n'en rencontre pas avant la route royale, une demi-journée de voyage, en descendant, avec un cheval qui marche bien : une promenade, comme on dit... et pas longue... En face de cette ouverture, tu as cette autre à gauche par où entre une bande de vallée qui va finir en pointe, là-bas, à l'intérieur. La vois-tu? Juste au pied de la montagne qui a une tache verte là-haut. Eh bien, par cette ruelle il y a une autre sortie qui grimpe à travers les halliers... Enfin, rends-toi compte que dans chaque crevasse il y a un sentier par où les gens marchent comme sous le porche de l'église, et où les hommes inoccupés et sains de poitrine comme toi vont se promener, prendre l'air et se récréer la vue. Tu verras bien ce qu'il y a de bon.
— Je l'espère, répondis-je en parlant contre ma pen^f'»^- Et dites-moi, ajoutai -je en la montrant du doigt. ^^^ signifie cette tache verte, que j'avais déjà remarai^^^ avant que vous m'en parliez?
— Ohl me répondit-il en lev«'^t ^es deux bras à la fois, cela, c'est la grande richesse ^^ village, mon ami! C'est le Prao- Goncejo d'ici, car ^J / a aussi d'autres villages qui ont le leur, mais pas comiU^Lle nôtr^. Bah ! pispajo ! ils le voudraient bien. Il est Í» t^^s et à chacun des habitants, ce pré; c'est un capital d'herbe que l'on répartit tous les ans entre eux. Tu verras quelle fête s'organise le jour de la fauchaison, si tu es ici le ler août prochain.
— Mais comment diable, demandai-je stupéfait de ce que me racontait mon oncle, peut-on faucher dans ce précipice, descendre l'herbe dans la vallée, et surtout y monter pour la faucher et la ramasser? »
Mon oncle se mit à rire de me voir si innocent, disait-il, « malgré tout ce que je savais du monde )>, et il me promit de m'expliquer ce qui me surprenait, quand je le lui demanderais sur le terrain; il ne voulut pas m'en dire davantage.
« Enfin, conclut-il, comment trouves-tu tout ce que tu as vu?... Car je crois qu'il ne reste rien où tu n'aies posé les yeux.
— Si señor, lui répondis-je aussitôt, il y a quelque chose que je cherche à voir depuis ce matin, et que je ne trouve nulle part.
— Et qu'est-ce donc, mon ami?
— Eh bien, c'est un peu de terrain plat.
— Trastajo 1 s'exclama mon oncle avec des yeux où se peignait la surprise, comment diable trouverais-tu ce qu'il n'y apas?
•s— Il n'y en a pas? m'exclamai-je à mon tour.
DANS LA xMONTAGNE 5y
— Non, mon ami, insista-t-il avec le plus grand sérieux. J'ai cru que tu connaissais le dicton qui a cours ici comme parole d'Evangile.
— Quel est-il?
— Qu'il n'y a pas dans toute la vallée d'autre plaine que le salon de don Celso. L'as-tu entendu maintenant? ajouta-t-il en riant: et il me regardait en face avec ses petits yeux de renard. Eh bien, tiens-t'en là! »
Et il se remit à rire, et moi je riais aussi, mais du bout des dents, et là-dessus, quittant tous les deux le balcon, nous regagnâmes la cuisine, où j'eus la fantaisie de vouloir prendre ce matin-là mon petit déjeuner à la paresseuse.
A ce repas et à celui de midi j'acquis deux nouvelles données qui n'étaient pas sans importance, ajoutées à celles que je possédais déjà : on faisait le pain au cabaret et il y avait deux fournées par semaine. Quant à la viande, la seule qu'il y eût était boucanée, sauf le dimanche, où l'on tuait une bête au village. On n'y connaissait de frais et de bon tous les jours que le lait et ses préparations,... justement ce qui était brouillé avec les goûts de mon palais et les sucs de mon estomac.
J'ai passé peu de soirées dans ma vie aussi longues, aussi tristes, d'une agitation d'esprit aussi insupportable que celle de ce jour. J'avais, en effet, vu et reconnu sous tous ses aspects^^ en largeur, en longueur, en profondeur, le terrain sur lequel je \ devais livrer la bataille, mais une bataille à mort, aux habí- > tudes, aux raffinements de ma vie d'homme mondain, aimant \ ses aises, délicat, élégant : il y avait de quoi me faire frémir^^--^
Hélas ! Toute cette forteresse de courage qu'à Madrid j'avais élevée en moi, dans le feu d'un enthousiasme irréfléchi et sentimental, s'écroulait à chaque instant davantage ; les froids raisonnements qui, aux heures de bon sens, m'avaient servi de défense contre les assauts de mon oncle quand il m'appelait auprès de lui pour Tamour de Dieu, revivaient dans ma tête, avec une force et une vigueur de coloris qui m'épouvantaient. 11 m'arrivait alors la même chose qu'au téméraire qui, par un faux point d'honneur, et dans un élan nerveux de vanité mal déguisée, descend au fond d'un précipice. Il est en bas, il a accompli sa prouesse, il a démontré ainsi qu'il va jusqu'où peut aller le plus intrépide... C'est parfait. Mais maintenant il faut remonter. Comment? Par où?... Et c'est là le hic, Dieu pitoyable!
De trois manières seulement je pouvais revenir à la lumière et à la liberté du monde ; soit par la fin et la mort de... (quelle
horreur ! cette simple supposition, que mes désirs n'avaient pas cherchée, me répugnait), soit par le rétablissement du pauvre homme, chose impossible à son âge et avec la maladie mortelle dont il souffrait, soit en envoyant tout promener, en bouclant mes bagages quand l'envie m'en prendrait pour rentrer à Madrid par le plus court chemin, et cela me paraissait une canaillerie qui pouvait coûter la vie au bon octogénaire, pour lequel ma présence dans sa maison semblait être le pain dont il se nourrissait et le soleil qui faisait sa joie. C'est-à-dire deux issues dont les portes étaient fermées et une qui ne s'ouvrirait jamais devant moi, parce que ma conscience y répugnait. En définitive, une éternité.
Si cependant il y avait eu en moi quelqu'une de ces inclinations naturelles, de ces aptitudes qui rendent la vie champêtre agréable à beaucoup d'hommes qui ne sont pas des paysans, le mal eût été moindre; mais, pour mon malheur, toutes me faisaient absolument défaut. Je n'étais pas chasseur, et je n'avais manié que les armes de parade des salons de tir; je n'entendais rien au bétail, aux labours, aux forêts, ni aux légumes; je ne peignais pas et ne faisais pas de vers; et quanta la dame Nature, celle aux monts altiers, aux vallées mélancoliques, aux bois ombreux, aux brouillards diaphanes, aux symphonies « du doux zéphyr » dans la ramure pelée, aux mugissements de l'ouragan dans les méandres sauvages des gorges profondes, vue de près, plutôt qu'une mère elle me semblait une marâtre, une cruelle geôlière, à en juger par la peur et les frissons que me causaient sa face austère, la réclusion où elle me tenait et les distractions qu'elle m'offrait... Et à tout cela il fallait ajouter que l'hiver avec ses froids, ses brouillards, ses averses, ses bourrasques de neige, planait déjà au-dessus des pics environnants et de la maison de mon oncle... Et alors même que, par la miséricorde de Dieu, je n'aurais à passer là que cette saison, elle serait si longue, si longue !... Que de livres dévorés sans en retirer une goutte de substance ! que d'indigestions de graillon, que d'heures passées à me chauffer dans la cuisine, à compter machinalement des yeux les fentes du parquet, à me promener de long en large, à faire avec mon doigt des paraphes sur les petites vitres couvertes de buée de ma chambre! Vierge de la Solitude, quelle perspective!
Et bataillant de cette façon pendant des heures et des heures, comment une seule d'entre elles me paraîtrait-elle courte, comment avoir un moment de repos, comment trouver son lit moelleux, avec un pareil nid de vers rongeurs dans la cervelle '
Dieu, qui, comme dit l'adage, serre, mais n'étrangle pas, permit qu'à cette triste nuit succédât un jour radieux. Le ciel était balayé de ses nuages ; le soleil, pâle et froid, éclairait la vallée et parait les cimes qu'il enveloppait de nimbes de lumière réverbérante. J'accueillis la première salutation de l'astre qui vivifie la terre mère comme l'un des plus grands bienfaits que pût m'octroyer le ciel, au sein de l'obscure solitude où je me voyais, et mon oncle me conseilla aussitôt de profiter de Téclaircie, qui devait être de longue durée, d'après des signes à son avis infaillibles, pour « m'aguerrir et prendre goût à la terre comme je le devais, et le plus tôt possible ». Avec ce conseil, il me donna des renseignements et des programmes qui me parurent excellents; et comme je n'avais pas à ma portée de récréations plus tentatrices et plus à mon goût, j'acceptai la proposition et me disposai sur-le-champ à aller me promener dans la montagne, tout comme dans le monde cultivé et raffiné on va faire un tour dans la rue, c'està-dire à la grâce de Dieu, « pour tuer le temps ».
Avant que je sorte de la maison, le médecin y entra. Il venait me saluer, profitant de la visite presque quotidienne qu'il faisait à mon oncle, surtout depuis sa dernière et grave maladie. C'était un jeune homme qui pouvait avoir une trentaine d'années, pas très corpulent, mais d'une complexión robuste, aux cheveux et à la barbe courts, noirs et épais, au regard ferme, mais sans dureté, la figure et la voix agréables; sobre de paroles, de mise propre, convenable, modeste, et natif d'un village des bords du Nansa. Ce fut tout ce que je sus de lui pour cette fois. Sa visite fut brève, et nous prîmes congé l'un de -*:mtre très affablement. Je me réjouis fort de cette .trouvaille
Tablanca, plus pour ce qu'on lisait sur le visage et la mine du petit médecin, qu'à cause des éloges que mon oncle m'avait
6o DANS LA MONTAGNE
faits de lui en me le présentant. Nous descendîmes ensemble jusqu'au vestibule; lui prit le chemin du village, et moi un autre diamétralement opposé, vers la montagne.
Chisco m'accompagnait (mon oncle me l'avait donné en me recommandant bien à lui), vêtu et chaussé comme je l'avais connu lors du passage de la Cordillère, et nous étions suivis tous les deux d'un gros chien limier appelé Canelo, d'une race dont la grande taille me surprenait fort, et qui se perpétuait dans la maison de mon oncle depuis le temps où son père était jeune et chasseur. Chisco portait un gros fusil à piston avec de larges embrasses renforcées de ficelle cirée sur un canon très long et crasseux, une corne pour la poudre et un sac de basane verte pour le plomb et les chevrotines, qui y étaient pêle-mêle. Moi, j'avais un élégant et fin Lefaucheux à deux coups, une cartouchière, un couteau de chasse, des brodequins aux larges et fortes semelles garnies de clous, des guêtres de cuir anglais, en somme tout le harnachement d'un chasseur de gravure de mode. Chisco me regardait du coin de l'œil et souriait même un peu, surtout quand il considérait ma chaussure et lorsqu'il me voyait glisser dans l'argile molle ou sur les pierres lisses des sentiers escarpés. A la fin il me déclara que, pour marcher solidement, il faudrait me décider à prendre une paire de sabots comme les siens, que mon cos' tume pouvait passer, et que pour mon armement, on verrait bien. Ah! il en avait des ruses dans son sac, le gars! Pour le moment, nous n'allions ni l'un ni l'autre chasser; nous allions nous promener, mais de même qu'en plaine on se promène la" canne à la main ou les mains vides, là le promeneur va pourvu d'armes et de munitions, en prévision de ce qui pourrait arriver.
Comme l'excursion m'avait beaucoup plu, et aussi profité, car elle m'avait donné bon appétit et meilleur sommeil, le lendemain je la refis, mais d'un autre côté de la montagne, sans étendre beaucoup plus que la veille le rayon de mes prouesses : le théâtre de mes expériences était, en effet, des plus vastes, et l'apprentissage très dur.
Au bout de trois ou quatre jours d'épreuves de ce genre, et comme le temps continuait à être gai et printanier. Pito (Agapito) Salces, surnommé Chóreos, fils d'un fermier de mon oncle, se joignit à nous. Il était bon chasseur, comme presque tous les hommes de cette vallée, d'esprit un peu lourd, de membres longs et grêles. J'avais fait sa connaissance un soir à la maison. Sa mine et ses histoires m'avaient amusé ; aussi
DANS LA MOMTAGaNB t)i
mon oncle, qui saisissait au vol les occasions et les moyens me faire plaisir, décida-t-il que dès le lendemain il se idrait à Chisco pour m'accompagner dans mes courses. Il était, de plus, grand ami de ce dernier, et tous les deux trouvèrent exquis la liqueur de ma gourde et les cigares de mon étui des qu'ils les eurent goûtés.
Avec tout cela, je n'étais allé au village qu'une seule fois, en passant, de très bonne heure, presque de nuit, pour assister à la première messe de don Sabas, et je ne connaissais de près que les personnes qui fréquentaient la cuisine de mon oncle, avec lequel je n'avais jamais eu de conversation sérieuse,... pas même sur Facia, dont l'aspect singulier et quelque peu mystérieux attirait fort mon attention, surtout depuis qu'un soir (celui du troisième jour de mes excursions dans la montagne), au moment où je sortais de ma chambre, je l'avais trouvée comme égarée dans les corridors, avec la lanterne dans la main droite, un regard d'épouvante et une allure de somnambule. Elle avait eu un frisson en me voyant tout à coup auprès d'elle, et m'avait demandé pardon de m'avoir pris pour... Elle ne me dit pas pour quoi ni pour qui, mais elle se . mit à pleurer et s'enfuit se cacher dans la chambre (en face de la porte de l'escalier) où elle habitait avec Tona. A un moment où je me trouvais seul avec mon oncle, avant de me retirer chez moi ce soir-là, je lui parlai de l'incident. Tout d'abord sa curiosité fut piquée, mais ensuite il changea d'aspect, haussa les épaules et me dit :
« Elle est folle, la malheureuse. Ce sont de-s histoires à elle. "Ile est toujours comme cela. »
Je m'étais hguré aussi que Chisco regardait Tona d'un très boa œil. Je n'en parlai pas à mon oncle, mais au garçon luimême, pour causer de quelque chose, une fois que nous monas tous les deux seuls au « Prao-Goncejo ». Œ Jorrici! » me répondit-il en grimpant devant moi, sans s'arrêter un instant et sans retourner la tête, mais en secouant en l'air sa main droite.
La réponse ne me tira pas de mes doutes, et je lui en demanii une autre plus décisive.
< Celui qui mettrait en elle ses pensées ne les aurait pas mal piacées... et pourtant... Mais les miennes vont d'un tout autre côté. Celles de Pito, par exemple, c'est une autre affaire.
— Ainsi Pito... et elle, si dodue, si jolie, le lui rend?
— Ça, c'est ce que je ne sais pas... et peut-être qu'il ne le ail pas non plus.
— C'est bien possible,... mais avant tu as fait un reproche à cette belle fille.
— Un reproche?... et lequel?
— Tu ne l'as pas dit clairement, mais laissé entendre. Après avoir vanté la fille, tu as ajouté : « et pourtant »... comme on dit « tout ce qui brille n'est pas or ».
— J'ai dû le dire à cause de son père... ou de sa mère.
— Et qu'est-ce que tu as à reprocher à son père ou à sa mère ?
— Que sais-je, moi, des histoires!
— Des histoires donc... Et qui est son père?
— Vous pouvez le chercher.
— Allons, bon!... Et sa mère?
— Mais vous l'avez à la maison.
— Qui, homme de Dieu?
— Vous.
— Moi?
— Vous-même... Pourquoi diable voulez-vous avoir des yeux dans la figure, si ce n'çst pour voir ce qui est devant vous?
— Finis donc de le dire, et que le diable t'emporte; quelle est la mère de Tona?
— Eh bien, c'est Facia.
— Facia! m'exclamai-je tout surpris; mais Facia est donc mariée?
— Il faut croire, me répondit le gas avec ñegme.
— Avec qui? lui demandai-je.
— C'est là l'histoire, me répondit-il en me montrant le sol par derrière avec l'index de sa main droite, sans tourner la tête ni ralentir le pas.
— Eh bien, conte-la-moi tout de suite, » lui dis-je alors, m'asseyant à califourchon sur la pointe d'une roche qui avançait sur un des côtés du sentier, moins pour entendre plus à 1 aise ce qu'allait me raconter Chisco que pour me reposer; car j'étais fatigué de cette ascension continuelle par le flanc raboteux de la montagne. Nous avions gagné le premier tiers de sa hauteur, et nous étions déjà dans la grande tache verte que l'on voyait de la maison « de mes ancêtres », c'est-à-dire dans le « Prao-Concejo », qui de là paraissait interminable, immense, dans la direction oblique à celle de notre sentier. Chisco, quand il remarqua que je m'étais assis, s'arrêta, se tourna vers moi, sourit à sa façon en me voyant si bien installé, et revint tranquillement sur ses pas.
« Raconte, lui dis-je dès qu'il fut près de moi, et avec tous les détails. »
Pour lai infuser du courage, je lui donnai une gorgée de ce qu'il y avait dans ma gourde — c'était pour lui la meilleure des friandises — et un cigare des plus gros de mon étui. Il but et savoura la liqueur réconfortante, en se pourléchant de plaisir, puis se mit à battre le briquet. Pendant ce temps je contemplais à vue d'oiseau la petite vallée de Tablanca, dont les maisons escaladaient les champs derrière celle de mon oncle perchée seule sur la hauteur, comme si elle s'était arrêtée là pour les encourager de la voix avec quelques plaisanteries de don Celso. Enfin Chisco s'accota contre le talus, appuya ses pieds sur les aspérités du chemin et me fit le récit suivant.
Je n'en traduis guère que la substance en langue vulgaire, et avec un vrai regret, car, faute de mémoire et d'habitude, il m'est impossible d'en reproduire littéralement les termes pittoresques, dont la saveur avait bien plus de prix que l'histoire elle-même.
Facia était en effet une orpheline abandonnée quand mon oncle et ma tante l'avaient recueillie chez eux. Elle y avait été levée, elle y avait grandi; elle était devenue une belle fille, ayant de qui tenir pour l'honnêteté et la discrétion, lorsque, dans le village, était comme tombé du ciel certain galant, un colporteur, qui avait étonné Tablanca, non seulement par les merveilles de la boutique qu'il avait plantée sur le champ de foire, mais par le charme de sa parole, la bonne grâce de sa figure et sa magnificence. Les pauvres niais de la foire accouraient comme des mouches à sa boutique étincelante et tombaient dans le miel de ses exagérations et de ses flatteries, se laissant prendre à l'appât trompeur jusqu'au dernier des maravédis épargnés pour d'autres fins. Pour les femmes, surtout, le charlatan avait un attrait irrésistible, et pour les belles filles, en particulier, un je ne sais quoi qui les ébahissait. Le coquin réussit si bien dans son entreprise que, la foire terminée, il transporta sa boutique dans le bourg et l'ouvrit sous un hangar qu'il improvisa près de l'église. A le croire sur parole, il n'était pas trafiquant par nécessité, mais par luxe. Il aimait à courir le monde, à voir de tout; comme il était riche, il le parcourait ainsi, achetant des bijoux à « n'importe quel prix » dans les grands villes, et les cédant aux pauvres gens et aux belles filles des villages pour un morceau de pain. Il donnait ainsi les plus fines perles de l'Orient aux prix des pois chiches de Castille, des petits poignards de Damas et des montres en or pour moins cher que les couteaux d'Albacete et les couverts de fer-blanc. Gomme il avait vu
beaucoup de pays et étudié bien des livres, il savait un peu de tout ce qu'il faut savoir, et donnait des remèdes et même les vendait — à perte naturellement — pour toute espèce de maladies... et de contretemps, car, à son avis, il n'y avait rien de vraiment incurable quand on savait la raison des choses comme lui, qui avait tant étudié et voyagé. Cette seconde campagne du colporteur fut un coup de filet dans ie village. Le coquin ne laissa pas un centime dans Tablanca. Facia en particulier, qui était de son naturel noble et simplette, se ruina. Elle dépensa en colliers de toutes couleurs, en bagues, en petits miroirs et en grandes épingles de toutes sortes, un capital : tout ce qu'elle avait économisé de ses gages et un peu plus qu'elle demanda comme acompte, affrontant avec courage les injures dont son maître l'apostrophait; car ces caprices insatiables, cette hardiesse inconcevable chez cette fille naguère si modeste et respectueuse, venaient de je ne sais quel mauvais charme, d'une sorte de maléfice qui « la tirait » malgré elle vers les babioles de la boutique, et plus encore vers les grâces du colporteur. Comme celui-ci avait remarqué son inclination, et qu'elle était (sans offenser les autres) la plus belle parmi les très nombreuses et très belles filles du village, il avait redoublé de compliments et de galanteries, le coquin, et il était même venu rôder autour de la maison, la nuit, et lui chanter de fines chansons en s'accompagnant sur une guitare qui « véritablement parlait entre ses nnains )>. Enfin l'innocente brebis s'éprit si bien du galant enchanteur qu'elle garda seulement un grain de bon sens, juste assez pour lui répondre, dans un de ses assauts les plus acharnés, que « si c'était comme Dieu l'ordonne et par-devant l'Eglise et pour vivre à Tablanca auprès de son maître, ce serait quand il lui conviendrait ».
A cette réponse, notre homme réprima son impétuosité, réfléchit pendant quelques jours, et à la fin décida que oui. La nouvelle se répandit dans le village, toutes les filles envièrent la fortune de Facia. L'affaire revint aux oreilles de don Celso. Il leva les bras au ciel, traita la pauvre amoureuse de folle et de sans vergogne qu'on ne savait par où prendre; il jura que le colporteur était un coquin fieffé, qu'il n'y avait qu'à lui regarder la figure pour s'en convaincre, que Dieu savait où il avait bien pu naître, ce qu'il avait fait, d'où il venait, par où il était passé jusqu'alors, et par la croix de Jésus-Christ l'adjura de considérer cela, le reste et l'avenir... Tout fut inutile. Elle avait bu le philtre, et l'obstination de Facia ne cédait
pas. Bien persuadé alors qu'il n'y avait pas de raisonnement capable de la convaincre, ni de mesure de rigueur — comme de la mettre à la porte — qui n'eût empiré le sort de l'infortunée, son maître, la voyant perdue ou malheureuse, finit par opter pour le moindre mal : il arrangea une masure qu'il avait, à moitié abandonnée, à l'extrémité inférieure de la vallée, y ajouta des terres et du bétail, fit enfin tout ce qu'un pore peut faire en pareil cas pour son enfant, et dit à Facia, après s'être refusé à recevoir son ¡fiancé et à le voir à portée de sa voix :
« Marie-toi quand tu en auras envie, et mettez-vous ici, pour qu'au moins, quand les chagrins te tueront, tu aies un lit à toi pour mourir, après avoir demandé pardon à Dieu de tes ingratitudes et de tes folies. »
Quelques jours après s'être marié, — et en grande pompe, — le brocanteur était déjà un autre homme ; sa figure même semblait différente, surtout lorsqu'il parlait à sa femme pour lui dire le peu qu'il lui disait; il avait le regard bas et mauvais, son ombre même semblait le gêner. A un mois de là, comme il ne savait pas travailler la terre ni conduire le bétail, et que des richesses qu'il avait annoncées, étant célibataire, on ne voyait pas un maravédi pour supporter les charges de son nouvel état, il prit ce qui lui restait de sa boutique et s'en fut courir les foires et les marchés. Il revint au bout de deux mois, mort de faim, ayant mauvaise mine et pire vêtement. Il devint redoutable à sa femme, qu'il frappait sous le plus léger prétexte, et suspect à toute la population, qui n'était pas accoutumée à voir sur ce sol honnête des fainéants et des renégats de cet acabit.
Dix mois après son mariage, Facia eut une petite fille; et une année ne s'était pas écoulée quand son mari, qui avait disparu du village une semaine avant, revint chez lui de nuit, déchiré et les cheveux en désordre ; il donna deux soufflets à sa femme parce qu'elle lui demandait comment il s'était porté, par où il était allé et pourquoi il venait, et, tout en la menaçant de l'ouvrir du haut en bas si elle racontait à qui que ce fût qu'elle lui avait vu le bout du nez depuis huit jours, il se hâta de faire un paquet des bibelots qui lui restaient et d'autres apparemment semblables qu'il tira de ses vastes poches, et, sans dire adieu à Facia, il disparut de la maison et du village, se perdant dans l'obscurité des monts... jusqu'à maintenant.
Deux jours après, deux gendarmes arrivèrent au village avec une commission rogatoire du juge du district pour s'informer
de lui. Il s'agissait d'un vol d'église et de coups de poignard donnés au pauvre sacristain qui avait essayé de l'empêcher... Deux des oiseaux de la bande étaient tombés dans le piège, et l'on cherchait le troisième, son capitaine, le fameux colporteur marié à Tablanca... et dans trois ou quatre autres paroisses d'Espagne et d'Amérique, ainsi qu'il résultait de ses antécédents judiciaires.
A ce coup, la population s'épouvanta, don Celso porta ses mains à sa tête, et la pauvre Facia vieillit soudain de quinze ans.
Du gredin en fuite on sut seulement qu'il avait erré dans les républiques d'Amérique peu après s'être échappé d'Espagne, et on considérait qu'il était mort depuis de longues années ou qu'il traînait une chaîne.
Peu après son abandon, triste et repentante, l'infortunée Facia fut recueillie de nouveau par don Celso pour l'amour de Dieu, et, par charité, il ne lui dit plus dès lors un mot qui se rapportât de près ou de loin à sa folie ou à son malheur. A côté d'elle la petite Tona avait grandi, sans connaître les véritables motifs des tristesses et des amertumes de sa mère, et elle vivait dans la croyance que son père avait été un homme de bien, parti comme tant d'autres en quête d'un meilleur sort pour l'autre rive de l'Océan, et qu'il était mort là-bas, sans l'y avoir trouvé, après de longues années.
Tel fut, en substance, le récit de Chisco. Cela pouvait ou non suffire à expliquer le trouble de Facia. De toutes façons, même après avoir entendu cette intéressante histoire, je ne <^-rus pas devoir pousser plus loin mes investigations.
A>^^ vjclíx guides aussi complaisants et aussi experts que les miens, je connus bientôt les principaux sentiers, vallons et défilés, la faune et la flore des monts environnants; je cessai d'avoir peur des bords découverts des précipices, — il faut remarquer, du reste, qu'il n'y a pas un chemin, petit ou grand, qui ne soit un continuel escarpement; j'acquis l'agilité et la force dont mes jambes manquaient au début pour me porter aussi bien dans les montées que dans les descentes, c'est-àdire tout le temps que je marchais, car le dicton qui a cours au village n'exprime que la pure vérité : dans cette contrée
boieuse il n'y a pas d'autre plaine que le salon de don ^clso. Je ne fis pas de grandes ascensions, parce que les spectacles de ce genre ne me tentaient guère, et mes rudes guides ne firent pas non plus de grands efforts pour m'exciter à vaincre mon tempérament paresseux ; mais je ne laissai pas que de satisfaire ma médiocre curiosité en contemplant de superbes panoramas. Enfin, je connus aussi les principaux pâturages d'hiver et d'été où les vallées voisines envoient leurs troupeaux, et j'admirai la luxuriance de ces pacages à l'herbe fine et drue, vraies clairières au milieu de la végétation puissante des grands bois épais. Chacune de ces clairières possède, dans les pâturages d'été, une cabane, et dans les autres un hivernal : la cabane, pour abriter les personnes qui paissent le bétail ; l'hivernal, édifice vaste et solide, bâti à chaux et à sable, sert d'étable et de pailler à un nombreux troupeau. D'ordinaire chaque hivernal correspond aux troupeaux de huit ou dix copropriétaires de ha:^as ou parties des pacages contigus. Quelques-uns de ces hivernales étaient déjà occupés, La nuit, le bétail mange, attaché aux râteliers, la nourriture coupée en août dans les ha:¡as; le jour, il paît à l'air libre quand le temps le permet, sous la garde de ses maîtres, qui, après
l'avoir rassemblé à la brune, descendent dormir au village^ au lieu qu'en été ils dorment entassés dans la cabane, le troupeau restant réuni dans la bergerie. Les chevaux mènent une vie plus indépendante, plus libre, et nous les trouvions à l'état demi-sauvage là où nous nous y attendions le moins.
Pito était très brute, et il m'arriva plus d'une fois de me promener bien tranquillement et d'entendre derrière moi une violente détonation qui me faisait faire deux tours en l'air : c'était l'espingard du balourd, un fusil plus vieux et plus rafistolé que celui de Ghisco, qui avait fait des siennes. Pito ne se fatiguait pas à prévenir ni à prendre la plus légère précaution quand une pièce s'offrait à sa portée, c'est-à-dire dès qu'il l'apercevait en l'air, dans les buissons ou traversant la sierra découverte, car, pour une arme des dimensions de la sienne et avec la mitraille dont il la bourrait, il n'y avait ipas de distances; il mettait en joue, et par-dessus mon épaule ou entre les jambes de Ghisco, suivant que l'exigeait la situation des choses et des gens, sans se donner la peine de crier « gare », poum ! On aurait dit la fin du monde. Les montagnes en tremblaient, et la pièce était non seulement tuée, mais mise en miettes, car lui ne manquait pas un coup, et la pièce ne perdait pas un seul grain de sa mitraille.
Et c'était un lièvre, un renard, un chat sauvage, un écureuil, un faisan ou une autre bête de quelque importance, car, il faut le remarquer, ce sont celles-là ou d'autres semblables que l'on rencontre en se promenant même aux abords du village, comme l'on trouve ailleurs le chat domestique, le chien caressant et les oiseaux de basse-cour.
Ghisco se conduisait tout autrement que son camarade, et rien n'altérait jamais la sérénité de sa contenance. Si une pièce se présentait à ma portée, d'une main il m'arrêtait doucement^ de l'autre il me la signalait, et d'un geste expressif ou à demimot me laissait entendre qu'il me la cédait. Si je manquais le coup, comme il m'arrivait presque toujours, il le réparait, quand l'espingard de Ghorcos ne l'avait pas devancé de l'endroit où nous pouvions le moins l'attendre; et je remarquais dans le premier cas une certaine complaisance malicieuse dans le regard qu'il me lançait pendant que la victime secouait convulsivement ses pattes sur le sol ou descendait des airs en culbutant; il semblait me dire : « Voyez-vous que ce fusil ne vaut pas un clou, tout joli qu'il est? » Mais Ghisco se trompait grandement, car mon arme était parfaite et mes munitions très dignes d'elle. G'était le chasseur qui était en défaut ; vrai-
ment adroit au tir à la cible, Je ne savais plus où j'en étais ' ie devais tirera la course ou au vol. Le fait est que cette
. . jsse ñnit par me mortifier, et les regards débonnaires de Chisco y contribuèrent moins que les risées brutales par lesquelles ¿horcos saluait les corrections que son espingard crasseux infligeait aux échecs de mon fusil. Ces humiliations me touchèrent si vivement que, mettant mes cinq sens de la partie, j'arrivai bientôt, sinon à être aussi adroit que mes compagnons, du moins à me comporter de telle sorte que les coups que je manquais ne pussent être corrigés par aucun d'eux. Alors les sourires de l'un et les éclats de rire de l'autre cessèrent, et je me sentis Tesprit déchargé d'un grand poids; car les faiblesses de la vie sont ainsi bâties, et jamais on n'a rien dit d'aussi vrai que le pédant don Hermogènes : « Rien n'est grand m petit d'une manière absolue. »
Deux fois le curé don Sabas nous accompagna dans ces courses d'exploration et de chasse, mais sans autre arme que le gros bâton peint qui lui servait de canne. Il trouvait presque honteux de dépenser la poudre à ces salves de pure distraction, et il appeilart « petits animaux de Dieu » tout ce qu'il y avait dans l'échelle des grosseurs, depuis le sanglier et le chevreuil jusqu'en bas. Mais comme il la connaissait bien toute l'échelle de ces montagnes ! et avec quel respect ils l'écoutaient, les deux garçons qui, en tant que chasseurs, se donnaient tant d'importance auprès de moi ; avec quel plaisir je l'entendais fHirler sur ce sujet... et sur bien d'autres pour lesquels les intelligences rudes de Chisco et de son camarade n'avaient ni :ux ni oreilles!
Car il est certain que ce gros homme à la parole si insipide, SI pauvre de ressources aux veillées de mon oncle, un peu plus agréable et à l'aise quand il officiait à l'église, où il parlait du maître-autel avec assez d'à-propos, en se mettant à la portée de l'entendement de ses rustiques paroissiens, une fois sur les hauteurs de la montagne devenait méconnaissable. Il fallait voir l'intérêt qu'il savait donner, en quelques phrases pittoresques, aux renseignements que je lui demandais (car ceux de Chisco et de son compagnon ne me satisfaisaient pas) sur les grosses bêtes, leurs repaires dans ces montagnes, la façon de le« chasser, les situations critiques où il s'était vu, et tout ce <pâ s'y rapportait de près ou de loin ; ses récits de traversées faites par tel ou tel port pendant des tourmentes déchaînées ; les périls de mort qu'il avait courus au milieu de ces bour- "isques, quelquefois par sa faute, par attachement à sa propre
vie, le plus souvent par amour pour celle des autres; mais ce qu'il y avait de plus remarquable chez lui, c'était pour moi sa manière de tomber sur la montagne comme une statue de maître sur le piédestal qui lui convient; cette façon qu'il avait de savourer la nature qui l'entourait, de s'en remplir par l'odorat, par la vue et même par tous les pores; c'était, après s'en être ainsi rassasié, ce qu'il m'en lisait à haute voix en promenant ses regards sur les pages de cet immense livre pour moi incompréhensible et écrit en grec; c'était cette aisance avec laquelle il trouvait dans la rude simplicité de sa langue le mot juste, la touche pittoresque, la note exacte qu'il fallait au tableau pour être bien observé et senti; c'était le rôle que jouait dans ce labeur de véritable artiste son gros bâton peint qui accentuait en l'air au bout de son bras tendu la vigueur de ses paroles; les plis de son humble balandrán agité doucement au souffle continuel du vent des hauteurs; sa tête dressée, ses yeux étincelants, son chapeau renversé sur la nuque, la correction et l'élégance enfin de cette sculpture vivante... Oh! si on lui avait donné, au pauvre curé, dans la plaine, dans la vallée ouverte, dans la ville, une mitre, ou la tiare pontificale dans la capitale du monde chrétien, on l'aurait tué ; pour respirer à son goût, pour vivre à son aise, pour connaître Dieu, pour le sentir dans toute son immensité, l'adorer et le servir comme don Sabas le servait et l'adorait, il lui fallait le continuel spectacle de ces autels grandioses, de cette nature vierge, abrupte et solitaire, dont les sommets se perdaient si souvent dans les brouillards confondus avec le ciel.
Rien de tout cela, qui était si facile à voir, les deux garçons ne savaient le lire ni l'apprécier, eux qui avaient un si profond respect pour don Sabas, simplement parce qu'il était curé de leur paroisse et homme d'une indiscutable compétence en tout ce qui était à leur portée.
Je n'étais pas du grand nombre de ceux qui, pour « sentir le naturel », ont besoin de le voir reproduit et embelli sur la toile par l'imagination d'un peintre et les ressources de la palette; et cependant je lisais dans la nature quelque chose que je n'y avais jamais lu, chaque fois que je la contemplais à la lumière des impressions transmises par don Sabas perché sur les cimes des monts. Et ce miracle du pauvre curé de Tablanca était pour moi un sujet de reconnaissance et même d'admiration, miracle que tableaux, livres et discours n'avaient pu opérer en moi.
A la dernière de ces expéditions, comme nous revenions tous
deux à la maison, moi rendu et éreinté, lui aussi frais et aussi vaillant que s'il n'était pas sorti du village, il me dit que tout ce que j'avais vu jusqu'alors n'était rien, et qu'il fallait voir quelque chose de ce qu'il m'avait promis.
* Ce que vous voudrez, et quand vous voudrez, lui répondis-je en tremblant de l'engagement que je prenais, car les excursions qui me harassaient n'étaient pour lui qu'un jeu.
— Eh bien, me répliqua-t-il, n'en disons pas davantage, j'en fais mon affaire. »
Mes visites d'exploration minutieuse au village, Je les fis seul et pour mon propre compte, m'y laissant apparaître en quelque sorte inopinément pour mieux le surprendre dans son intimité. Lorsque j'avais connu la population de vue, à la messe, le dimanche précédent, j'avais été frappé d'une certaine uniformité monotone de coupe, disons-le ainsi, et même de vêtement. Tous les jeunes gens et tous les vieux portaient le lastico, rouge les premiers, et vert les seconds ; toutes les femmes, la manta ou châle de même couleur, croisé de même façon sur la poitrine et sur les reins; chez toutes et chez tous abondaient le type blond et la ligne courbe, non sans grâce, avec tendance au carré vers les épaules ; tous et toutes marchaient, parlaient, se remuaient avec le même calme, et sur toutes les figures, vieilles ou jeunes, on remarquait la même expression de bonté avec une certaine nuance de sursaut, comme si la continuelle vision des grandes masses à l'ombre desquelles vivent ces gens les rendait craintifs et les tenait en suspens. Eh bien, je n'eus pas à rectifier un iota à ces impressions éprouvées d'un simple coup d'œil jeté sur l'ensemble de cette population, quand je m'appliquai à l'étudier en détail et plus à fond; au contraire, à la monotonie de sa manière d'être et de s'habiller, qui de près s'affirmait, il fallut ajouter une autre monotonie non moins sensible certes : celle des habitations. Toutes les maisons de Tablanca, sauf de très rares exceptions, me semblèrent construites sur un même plan : au rez-de-chaussée, les écuries aux brebis et aux chèvres; au premier, la chambre de la famille et la cuisine, sans autre plafond que le toit, et en haut le grenier, limité du côté correspondant à la cuisine par un plancher vertical qui formait avec les trois autres murs ce que l'on pourrait appeler la boîte à fumée. Dehors, un bâtiment accessoire qui servait d'étable pour les vaches et de pail- 1ers, et, attenant à celui-ci ou à la maison, un tout petit jardin.
DAN> \ NTAGNK jS
Dans le village, petits et grands, vieillards et jeunes gens parlaient de la même façon que dans la cuisine de mon oncle. Note caractéristique de ce langage : les h se prononçaient comme des ;, et les o finaux comme des u; par exemple : « jermosu et jormigueru » pour « hermoso et hormiguero ». Mais ils donnent à la phrase une cadence si mesurée, si mélodique, que les rudesses de leur parole ne sont pas désagréables à roreille: au contraire, ils ont des expressions et des idiotismos d'une saveur si remarquablement classique qu'avec cela et l'accent rythmique dont ils les accompagnent, en entendant la conversation de ces montagnards, la musique de nos vieux romanceros me revenait à la mémoire.
Chose remarquable, aucune de ces singularités dans la manière d'être et de s'exprimer ne souffre d'altération visible par le changement de lieux ou de mœurs. C'est là-bas une habitude courante chez les hommes jeunes d'émigrer l'été vers des provinces lointaines comme celles de l'Aragon, pour y exercer le métier de scieurs de bois, ou comme celles de Castille pour y échanger des instruments de travail ou des châtaignes contre du blé ou de l'argent. J'ai parlé avec ces hommes récemment 'arrivés dans la vallée, après de longs mois d'absence, et je n'ai rien trouvé qui les distinguât de leurs concitoyens, ni dans leurs vêtements, ni dans leur parler, ni dans l'ensemble de leur conduite, et je n'ai pas constaté non plus, malgré mes recherches expresses, de preuves bien notoires que, loin de leurs foyers, ils se fussent intéressés à autre chose qu'à l'ailkire qui les en avait fait sortir, comme s'ils n'avaient d'yeux et de cœur que pour voir et sentir le terroir natal.
La race est la plus saine et la plus belle que j'aie connue en Espagne, ce à quoi contribuent principalement, je pense, la continuelle gymnastique de la montagne, l'abondance du lait, l'honnêteté des mœurs publiques et privées. Il n'y avait, je l'appris avec admiration, dans le village qu'un cabaret; il était la propriété de TAyuntamiento ; on y vendait le vin presque sur ordonnance et pour que chaque consommateur le bût chez soi. Aussi, par la force de la coutume, regardait-on d'un mauvais œil l'homme qui montrait des instincts cabaretiers, et d'un bien plus mauvais encore celui qui s'y laissait aller, ne fût-ce qu'en passant. J apprisaussi que l'argent y était fort rare, mais j'en fus moins surpris, car c'est un genre de disette très commun en tous lieux. En revanche, et ce fait me parut remarquable, les fruits de la terre y étaient monnaie courante comme
chez les peuples primitifs; ainsi il arrive que d'importants services se payent avec une demi-douzaine d'épis de maïs ou une mesure de châtaignes. Ce qui manque dans cette vallée, ce sont les pommes de terre, mais au contraire on les récolte en abondance dans la vallée de Promisiones, celle de ma grand'mère paternelle, en amont sur le Nansa, où le maïs, qui constitue la principale récolte de Tablanca, fait défaut; aussi ces deux vallées, séparées l'une de l'autre par quatre heures de bonne marche, sont-elles en fréquents rapports pour échanger ces précieux produits de la terre.
Presque tous les hommes de Tablanca sont sabotiers ; quelques-uns d'entre eux, sans laisser d'être laboureurs, exercent une industrie de ce métier. Ceux-ci campent pendant l'été dans la montagne, par bandes de huit ou dix; ils coupent le bois, préparent grossièrement les paires de sabots, et les descendent ainsi au village où, une fois bien secs, il les terminent peu à peu. J'en trouvai quelques-uns occupés à cette besogne, et j'étais dans le ravissement de les voir manier l'herminette au long tranchant étroit, tirer avec le racloir les copeaux frisés du fin fond du sabot, ou peindre ceux qui étaient déjà finis avec la pointe d'un couteau sur la patine artificielle du calastrum séché au feu. D'autres sont charrons; ils amassent et préparent du bois dans la montagne, pour en fabriquer des essieux, ou des perches qui servent de freins de charrettes, ou des instruments de labour qu'ensuite ils achèvent en bas.
Autre singularité : ces gens ensevelis dans les monts les plus élevés de la cordillère appellent la « montagne » la plaine et les vallées de la côte, et « montagnais » leurs habitants.
Une des premières personnes avec qui je liai conversation en cette circonstance fut un homme qui me parut fort original. Je le trouvai occupé à ramasser des cailloux pour boucher la brèche d'un mur en pierres sèches qui s'était écroulé. Il travaillait avec calme, et il geignait profondément — sans ôter sa pipe de sa bouche — à chaque effort qu'il faisait, car il était déjà vieux. Il me salua tout souriant quand il me vit auprès de lui, et m'appela même par mon petit nom, « señor don Marcelo ».
Il suffisait de ma qualité de « señor » et d'étranger pour mériter ces hommages d'un habitant de Tablanca, où tous sont la politesse même; mais j'étais en outre neveu propre de don Celso, fils « du défunt don Juan Antonio » du sang des Ruiz de Bejos, de la moelle nobiliaire de Tablanca, de la Maison
DANS LA xMÛNTAGNE '¡5
ie là-haut »... enfin des Pharaons du lieu, quelque chose d'indiscutable, de prestigieux et de respectable en soi et comme de droit divin, non pas toutefois à la manière autoritaire et despotique des traditions féodales, mais à la façon patriarcale et toute simple des temps bibliques.
Je ne fus donc pas surpris et je ne devais pas l'être, en envisageant ainsi les choses, de Taccueil affectueux que me fit l'homme du mur.
Il était en train « d'arranger cela » parce qu'il avait honte de voir ce trou béant. Il n'était le propriétaire, « comme je pouvais le comprendre )>, ni de cette terre ni de cette clôture; mais un jour il avait vu la première pierre du milieu déplacée, puis deux autres qui étaient « appareillées » avec elle, puis d'autres qui étaient autour; et enfin il s'était dit ; « aux prochaines bourrasques ou à la première bête qui avancera le museau pour laper ces verdures, le mur s'en ira. » Et c'était arrivé. Pendant trois jours la brèche était restée ouverte sans que le maître de la propriété la vît; pendant quatre autres jours, il l'avait « prêché » en vain pour qu'il rechargeât son mur avant que les bêtes ne s'introduisent et n'achèvent de ruiner la clôture... Enfin le mur étant resté des semaines entières dans cet état « honteux )>, il s'était décidé à fermer lui-même le trou. Car il était « comme ça » et n'y pouvait rien. L'intérêt qu'il portait au bien d'autrui n'allait pas en toutes circonstances aussi loin, mais les négligences des autres lui faisaient toujours honte et lui causaient de grands soucis. Il savait mon arrivée à Tablanca et la vie que j'y avais menee jusqu'alors. Il était bien content de me voir attaché à la terre et à la maison de mes ancêtres. Ghisco était un bon compagnon pour aller avec lui, et Pito Salces aussi, mais moins rusé que l'autre pour fréquenter des messieurs distingués. Si Ghisco avait été de Tablanca au lieu d'être de Robacio, il n'y aurait rien eu à lui reprocher. Mais malgré tout, fidèle, honnête et travailleur comme il l'était et servant où il servait, aucun père de ce village ne devait en « justice de loi » lui fermer la porte de sa maison. Pourtant, il y en avait qui ne la lui ouvraient pas de bon cœur. Manies des hommes. La fille était belle, et elle devait hériter un jour de quelque chose, mais on ne rencontrait pas « au tournant de chaque sentier » un homme de bien qui était un capital «( à lui tout seul ». Elle le savait, et regardait Ghisco d'un bon œil, mais le regard du père était tout autre, et il avait sans doute ses raisons. La
ère n'allait pas par les mêmes chemins que son mari; elle se
rapprochait davantage de ceux de sa fille... En somme, don Celso saurait arranger cela si la chose était avantageuse pour tous... Mais comme je ressemblais à mon père! Il l'avait connu étant petit garçon, car le señor don Juan Antonio, s'il avait vécu, aurait eu environ dix ans de plus que lui. Il était parti du village avant d'avoir un poil de barbe; puis il était revenu, et c'était alors « un beau grand jeune homme », mais « il était entré par ici et sorti par là, » comme dit l'autre.
« Les richesses qu'il avait par ces terres de Dieu l'attiraient vers le monde » , et aussi la femme qui l'attendait pour se marier avec lui. L' « aîné », qui n'avait jamais voulu sortir de Tablanca, était de nouveau resté seul. Bien qu'il ne fût pas amateur de femmes par nature, la solitude et d'autres peines l'avaient obligé à se marier. Bien marié, « ça oui, par la vie du rocher de Bejosl » avec ce qu'il y avait de mieux à Gabuerniga, de la maison des Pinares : doña Gandida Sánchez del Pinar. 11 lui semblait la voir, si fièrement belle, et si... et puis si tendre de cœur. Mais Dieu n'avait pas voulu que les choses aillent plus loin; aujourd'hui un enfant, demain un autre, il leur avait enlevé les trois qu'ils avaient eus, et elle enfin qui valait un Potosi d'or pur; et avec elle était partie la lumière de la maison qui finirait « demain ou après-demain « avec le pauvre don Gelso, qui avait déjà bien failli mourir. Et quand ce dernier Ruiz de Bejos mourrait, quand la maison se fermerait ou passerait à des maîtres inconnus, que deviendrait Tablanca, comment vivrait-il, sans cet appui aussi ancien dans la vallée que le fleuve qui la traverse? G'était pour cela qu'il se réjouissait tant de ma venue. G'était peut-être une permission de Dieu. Gar, si je m'attachais à cette terre, où trouver meilleur maître pour la Maison, et seigneur plus magnifique pour la vallée entière, le jour où don Gelso viendrait à manquer? Ah! comme il se réjouirait si je me décidais! En attendant, il était à mon service pour tout ce que je voudrais lui commander... : Nardo Gucon, plus connu sous le nom de « el Tarumbo », car on le surnommait ainsi, il ne savait pas pourquoi, mais c'était la pure vérité que cela ne l'offensait pas... Enfin le trou du mur était bouché.
Ce fut alors que le Tarumbo se redressa com.plètement, tout en gardant les reins encore un peu courbés, et, les jambes écartées, il se retourna vers moi. Son bavardage avait duré autant que son travail, et je n'avais fait que le regarder et l'écouter. Après s'être bien frotté les deux mains contre son pantalon, il ôta sa pipe de sa bouche, la tapa — la gueule en bas
— sur son pouce, et me montra dans un sourire toute ^a boîte ébréchée de sa mâchoire. C'était un petit vieux au visage placide, aux cheveux blancs, à la voix un peu ^^iguë, aux « gonds » très durs, c'est-à-dire gauche dans tous ses mouvements. Pour un homme aussi soucieux de ia propriété d'autrui, ce que je voyais de la sienne ne nie parut pas très soigné. Si je le dis, c'est que la négligence et la malpropreté de toute sa personne étaient vrajr^i^nt remarquables... Malgré cela et malgré tout, ce petJt vieux était en somme intéressant et sympathique.
Je parlai encore avec lui un bon moment, car sa conversation pittoresque m'amusait beaucoup, et je finis par lui demander où était la maison du médecin.
« La voilà, me répondit-il en faisant un demi-tour et en me montrant de la main un édifice un peu plus bourgeois que ceux du type courant dans le village, en deux enjambées vous y êtes.
— Et celle de don Pedro Nolasco? lui demandai-je ensuite.
— La voilà sur cette autre main, me répondit-il en m'indiant le côté opposé. Par-dessus le toit de cette première
maison où il y a des arbres fruitiers dans le jardin, on voit son avant-toit qui est de travers, et sa façade de derrière avec ses balcons de fer. »
A ce moment, du haut du village dont les maisons — comme celles de tous les villages de la Montagne — ne gardaient entre elles ni ordre ni ensemble, une fille venait vers nous. Elle avait bon air, avec un chaudron de cuivre bien poli sur la tête et une cruche de terre dans chaque main. Le Tarumbo, rayant reconnue, me cligna de l'œil, lui tourna le dos et me dit, tout en bourrant sa pipe :
« C'est Tanasia.
— Et qu'est-ce que c'est que Tanasia? lui demandai-je.
— La fille aînée du Topero, me répondit-il.
— Et qu'est-ce que le Topero? lui demandai-je encore.
— Eh bien, le père de Tanasia... enfin de la fille à qui Chisco fait la cour.
— Ah! oui! » m'exclamai-je en la regardant avec beaucoup d'attention, car elle passait alors précisément devant nous.
La fille dut soupçonner un peu de quoi nous parlions, car elle devint très rouge, puis elle sourit et baissa les yeux en nous souhaitant le bonjour. Je louai dans mon cœur le bon goût de Chisco, et je ne m'expliquai pas celui du Topero.
« Mais que diable veut-il donc pour sa fille? demandai-je au Tarumbo.
y 8 DANS LA MONTAGNE
— Un certain Pepazos, me répondit-il. Un gars fort comme un chêne, qvù retourne deux pièces de terre d'un coup de pioche, mange comme quatre terrassiers et raisonne moins que ce mur qui est devant nous. On dit que le Topero a cette marotte; ce n'est pas que je pai<îse le jurer, car, comme vous pouvez bien le penser, señor don Marcelo, que m'importent à moi ces histoires? »
Me mettant en marche vers la maison du médecin, à qui je désirais rendre visite ce jour-là, je dis adieu au Taiumbo ; mais celui-ci, m'interrompant, me dit qu'il allait par là lui aussi, car les deux maisons, la sienne et celle du médecin, étaient exactement face à face, et il se mit à marcher à côté de moi. Nous passâmes une ruelle aux haies touffues, et en débouchant sur une petite place au sol vert entouré pour la plus grande partie de murs avec du lierre et des sureaux, mon compagnon me dit, en me montrant vers la gauche et au fond d'un cul-de-sac que formaient là deux clôtures, l'une de ronces épaisses, l'autre de pierre à moitié démolie parmi des broussailles :
« C'est ici ma maison. »
Puis, se tournant du côté opposé, il ajouta en m'en montrant une autre qui fermait par là la petite place :
« Et celle-ci, celle du médecin. »
La maison du Tarumbo s'appuyait à un mur en ruine, et elle était aussi délabrée et aussi malade que l'accoutrement de son maître. A cette pensée, je regardai le Tarumbo sans rien lui dire, mais il dut me comprendre à la figure que je lui fis, car il s'empressa de me dire :
« Ne vous effrayez 'pas de cela, car c'est la nécessité. Nous ne sommes que moi et ma femm.e, qui ne sort plus de son lit; les enfants mariés ou absents ne comptent pas, et quant à moi, je n'ai le temps de rien faire avec l'occupation que me donnent les affaires des autres... Car, croyez-moi, señor don Marcelo, ce qui s'est passé pour ce mur que vous m'avez vu relever, se passe ici à propos de tout à chaque heure du jour et de la nuit; et sans le Tarumbo, croyez-moi, don Marcelo, et n'allez pas vous figurer que je me vante, sans le Tarumbo, vous verriez la moitié de la population de Tablanca aller par ces ruelles dévorée par la faim, et toute nue. »
Je me gardai bien d'en douter; je pris congé de lui aifablement et me dirigeai vers la maison du médecin, qui était à deux pas.
Depuis que j'avais fait sa connaissance — guère plus que de vue — chez mon oncle, j'éprouvais un grand désir de tailler une bavette à mon goût avec le médecin de Tablanca. Je me figurais en effet qu'il y avait chez ce garçon un fonds plus solide qu'on n'en trouve d'ordinaire dans le type usuel des hommes de son âge dans les mêmes circonstances, et je m'aperçus que l'on découvrait le solide aux premières fouilles, à fleur de terrre, comme on dit.
M'ayant vu approcher de sa maison, il sortit pour me recevoir jusqu'au vestibule. Il portait un petit costume d'intérieur, presque d'été, malgré la fraîcheur hivernale de la température, mais il avait un bon vêtement de chair blanche et vigoureuse qui apparaissait en bourrelets par les poignets retroussés de sa chemise et au-dessus du léger col de son veston. Il me fit monter par un escalier de quelques volées, me conduisit par un corridor qui n'était pas long, et me fit entrer dans une petite pièce avec balcon et cabinet que je supposai aussitôt — à cause des meubles et des livres quelle renfermait — être celle qui lui servait de bureau. Nous nous assîmes face à face dans des fauteuils ni riches ni élégants, mais commodes, ayant entre nous deux une petite table chargée de paperasses, d'un coupe-papier, de boîtes pleines et vides, d'un cendrier avec des bouts de cigarettes, d'une blague à tabac et d'un nécessaire ouvert de chirurgie. Ce furent d'abord les banalités habituelles à toute visite, puis on fuma tout en parlant du temps, dont la douceur relative était inusitée, et de l'opinion que j'étais en train de me faire de cette terre inconnue pour moi jusqu'alors; ensuite on dit un mot de la salubrité de la vallée, et par ce joint l'on en vint à la santé ébranlée de mon oncle Celso, de laquelle je désirais vivement causer avec le petit médecin.
8o DANS LA MONTAGNE
Il est plus difficile qu'il ne semble de montrer de l'esprit, de la discrétion, du tact, et surtout de l'art dans les trivialités et les bagatelles par où commencent nécessairement ces visites de politesse que nous faisons tous et que tout le monde fait. Il est plus facile de gagner une bataille rangée que de faire son entrée à temps et sans détonner dans ces symphonies insubstantielles qui préludent à la comédie. J'ai le courage de déclarer qu'en ce qui me concerne, chaqud fois que je me vois dans cette situation critique, j'entre à contretemps et à faux, et que plus je m'obstine à corriger mes erreurs, plus je les aggrave. Mais je peux me consoler en pensant que j'ai vu des maladresses pires que les miennes, et même des inconvenances et des sottises énormes là où, de par la distinction raffinée des acteurs, on devait le moins s'y attendre. Ce fut justement dans cette circonstance périlleuse que je commençai à entrevoir le talent de ce garçon débraillé, presque en chemise et caleçon, simple petit médecin d'un hameau enseveli au fond des montagnes, en présence d'un élégant de Madrid las de courir le monde des riches désœuvrés; et ce ne fut certes pas à ce qu'il me dit ou fit, mais bien au contraire à ce qu'il tut et ne voulut pas faire, ou mieux encore à l'art avec lequel il sut se taire, rester tranquille et choisir ce qu'il me dit et la façon de me le dire. Tout le monde cherche à paraître un peu fin, un peu amusant et même spirituel devant les autres, d'où les sottises et les inconvenances, et à presque personne il ne vient l'idée d'être sincère, ce qui, avec une bonne éducation et un grain de sens commun, est une garantie de ne jamais paraître ridicule : garantie précieuse dans les temps essentiellement communicatifs où nous vivons. Or, ce fut justement une haute sincérité, unie à un bon jugement, que je remarquai d'abord chez le petit médecin de Tablanca.
Me parlant de la maladie de mon oncle, il me dit qu'elle était nécessairement mortelle. Elle consistait... (et ici il s'arrêta en souriant comme pour me demander pardon des mots qu'il allait lâcher) en une dilatation cardiaque... un état asystoliqiie...
« En castillan courant, ajouta-t-il avec un visage et un geste pleins de naturel et d'expression, c'est la machine vieillie dont l'organisme commence à se détraquer. Le rouage du cœur s'est engourdi comme aurait pu s'engourdir un autre des principaux. L'inévitable ruine devait commencer par l'un d'entre eux. Quand sera-t-elle consommée, quand la machine s'arrêtera-t-elle? Ni moi ni de plus savants en cette matière
DANS LA MONTAGNE 8l
De peuvent le calculer à date fixe : elle peut aussi bien s'arrcter dans six mois qu'à l'instant même. Ce qui n'est pas doujux, c'est que la machine ne peut aller longtemps. J'en étais déjà bien persuadé, et pourtant la confirmation de mes craintes par des lèvres aussi autorisées me produisit un effet très pénible : outre les liens du sang qui m'unissaient lui, don Celso avait des qualités personnelles qui lui attalaient les cœurs de ceux qui le fréquentaient. A propos de sa maladie, il fut question de maladies analoles et de beaucoup d'autres qui, sans leur ressembler, avaient -■pendant le même funeste dénouement : la mort du malade; cl une fois sur cette voie on en vint au « découragement » bien connu des savants en « l'art de guérir » quand ils confrontent et comparent les ressources de leur science avec la misérable nature physique de l'homme. Mais ce garçon, d'accord avec moi sur l'inefficacité de la médecine dans la plupart des cas graves, ne porta pas ses mains à sa tête, ne s'indigna pas de l'incapacité humaine, ne manifesta aucun espoir de voir « les héros et les martyrs de la science » triompher peu à peu de ces difficultés; au contraire, sans nier qu'à force de travail on pût acquérir quelques connaissances nouvelles, il regardait les échecs actuels et même ceux à venir comme nécessaires, et il y avait compté dès le début de ses études. Autrement, je ne remarquai chez lui ni la moindre étincelle d'enthousiasme pour sa profession, ni le moindre symptôme de désenchantement lorsqu'il constatait dans la pratique l'insuffisance de ses ressources. Il me déclara honnêtement et loyalement que telle était la vérité, et avec cela et un peu d'astuce de ma part on entra pas à pas sur le terrain où je désirais l'amener, ou, pour mieux dire, j'appris de lui tout ce dont j'avais besoin pour le connaître par dedans.
Il était natif de Robacio (comme Chisco), et son père, don Servando Gelis, un señor dans le genre de don Celso, avait désiré qu'il se fît médecin, car il avait déjà un autre fils, l'aîné, étudiant en droit à Valladolid. Quant à lui, qui faisait alors sa troisième année de baccalauréat à Santander, cela lui était égal. Il n'éprouvait d'aversion ni de goût pour aucune carrière littéraire ou scientifique : il avait ses cinq sens fixés sur sa petite terre natale. Cela, il ne le disait à personne, mais il le sentait, et très profondément. A cet égard, il s'était même réjoui du choix de son père, car la profession de médecin était peut-être la seule compatible avec ses aspirations et ses penchants. De plus, ses illusions d'adolescent pouvaient le trom-
per, et de toutes façons son père avait bien raison de vouloir le tirer de là, pour lui donner une occupation qui devait à tout le moins éclairer son intelligence et le mettre en contact avec le monde. Dans cette épreuve, sa véritable vocation devait forcément se révéler et triompher. Il s'y soumit et même avec plaisir, car son stage d'humaniste à Santander n'avait pas été une épreuve pour lui : à cet âge, enfermé dans un collège, personne ne se fait une idée exacte de ces choses si délicates et complexes. L'épreuve qui avait duré les sept ans de ses études à Madrid avait donné le résultat qu'il en espérait : le triomphe définitif de ses premières inclinations.
« Etes-vous bien sûr, lui dis-je, fidèle à mon système d'interruptions et de demandes afin d'obtenir plus que ne m'offrait spontanément son agréable laconisme, — d'avoir fait de votre part tout l'effort qu'exigeait cette entreprise?
— Très sûr, me répondit-il sans hésiter; et il ajouta en souriant : je puis vous jurer que dans ce genre d'étude je n'ai pas perdu mon temps.
— Eh bien, le résultat me semble étrange, lui répliquai-je, jugeant de ses sentiments par les miens.
— Pourquoi? me demanda-t-il avec un grand sérieux.
— Parce que ce n'est pas ce qui arrive d'ordinaire à un garçon doué comme vous l'êtes; avec votre tempérament, et à Madrid, en frottement continuel avec le monde et ses friandises, il est naturel qu'on y prenne goût.
— Je ne dis pas qu'elles me déplaisaient, se hâta de me répliquer le médecin. La vérité, c'est que ces friandises ne me satisfaisaient pas, j'avais toujours faim d'autre chose plus à mon goût.
— Et quelle était cette autre chose, si on peut le savoir?
— Ce qu'il y a ici, la terre natale.
— Mais que diable y pouvez-vous trouver de si désirable? m'exclamai-je surpris.
— Ce qu'il n'y a pas là-bas, me répondit-il aussitôt.
— Eh bien, je ne le comprends pas, conclus-je.
— Et ce n'est pas facile, me dit-il très tranquillement, de votre point de vue si différent du mien.
— Différent, ajoutai-je, cela dépend; car vous n'êtes pas de ces hommes qui n'ont guère vu le monde que par le chas d'une aiguille, et c'est de là que vient justement ma surprise. »
Le petit médecin me regarda alors avec une certaine insistance craintive; il changea deux fois de posture dans son fauteuil, sourit un peu, et finalement me dit :
« Reprocheriez -VOUS à un homme de ceux qu'on appelle cultivés de faire des vers... des bons, s'entend, ou de peindre des tableaux de maître d'après nature?
— Non certes, répondis-je.
— Eh bien, tel que vous me voyez, ajouta-t-il, et il accentuait son sourire où perçait déjà une pointe de malice, j'ose me croire un peu poète et un peu artiste... à ma façon, c'est évident.
— A la bonne heure, répliquai-je, et, sans vous flatter, il n'y a rien dans cette nouvelle qui soit pour m'étonner; mais en quoi cela s'oppose-t-il à ce que je dis?
— Supposez-moi, poursuivit le médecin sans cesser de sourire, mais plus résolu et enhardi, supposez-moi en proie au délire du plus grand des poètes, à la fièvre du plus admirable des peintres; mais supposez aussi (et en cela vous ne vous tromperez pas) que je ne sache pas faire un vers même mauvais, ni tenir les pinceaux dans ma main; supposez également que, tout épris que je suis des bonnes poésies et des beaux tableaux, ils ne satisfassent pas complètement ce besoin dont je souffre; supposez enfin que dans cette minuscule vallée, dans les montagnes qui l'entourent de près et de loin, dont la vision vous accable et vous attriste, vous; que dans cet ensemble, avec la lumière qui l'enveloppe, splendide par moments, mourante parfois, souvent mélancolique, toujours douce et solitaire, avec les accents de son langage, depuis la voix terrible delà tempête jusqu'à la rumeur des brises de mai et leur senteur exquise que n'ont jamais égalée les artifices de l'Orient, supposez que je trouve chaque jour, à chaque instant, l'hymne sublime, le poème, le tableau, l'harmonie incomparable que les hommes n'ont encore ni écrits, ni peints, ni composés, ni rêvés, parce que la petitesse de l'esprit humain est et sera toujours incapable d'une pareille œuvre : l'art suprême en un mot... Ne trouvez-vous pas que cette raison, seulement ébauchée, justifie un peu ces inclinations en apparence si inexplicables?
— Un peu, en effet, répondis-je, mais pas assez, à mon avis; et j'ajoutai, me laissant emporter par mes instincts un peu prosaïques : car tout cela, au fond, c'est pure poésie.
— Je vous l'ai déjà dit, me répliqua-t-il, comme s'il s'excusait, en plaisantant, d'une faute grave, j'ai la faiblesse de me croire un peu poète, quoique purement passif; mais il est certain que ce que j'exprime si mal, je l'ai ressenti à un degré moindre étant enfant dans mon village, sensation qui me man-
quait à Madrid, et dont mon esprit campagnard semble avoir besoin pour vivre heureux. Accordez du moins à mon péché, ajouta-t-il avec des gestes de la plus exquise politesse, la tolérance que vous ne refusez sans doute pas aux hommes cultivés des villes qui se passionnent pour les bons tableaux et les bons livres.
— Même ainsi, et pardonnez-moi mon insistance, lui fis-je observer avec un entêtement qui n'était ni tout à fait sincère ni du meilleur goût, je ne trouve pas le même compte que vous. Ces gens des villes ne vivent pas constamment parmi leurs livres et leurs tableaux.
— Ni moi parmi les miens, répliqua aussitôt le médecin.
— Ces hommes, continuai-je, feignant de ne pas entendre sa réplique, pour le plaisir d'en provoquer d'autres, finiraient par se blaser de leurs tableaux et de leurs livres, et par les prendre en horreur, s'ils ne portaient souvent leur attention sur d'autres objets et des occupations différentes... Mais cette monotonie d'ici!
— Monotonie! répéta le jeune homme en s'enflammant un peu. Et moi qui n'en trouve que dans les plaines et dans les grandes villes ! Madrid, Séville, Barcelone, Paris, la capitale que vous voudrez, est-elle autre chose qu'une cage plus ou moins grande, plus ou moins bien construite, dans laquelle les hommes vivent entassés, sans espace où se mouvoir, sans air pur à respirer? Des occupations?... L'occupation des affaires, l'occupation de la promenade, l'occupation de la rue, l'occupation du cercle, du théâtre, delà Bourse!... Je ne dis pas que quelques-unes de ces occupations et beaucoup d'autres qu'ont les gens du monde ne soient utiles et nécessaires aux fins de la vie, de ce que l'on appelle la vie des peuples et des nations; mais je nie que, sauf de très rares exceptions, rien de tout cela soit commode, varié et divertissant pour la vie spirituelle de natures comme la mienne et comme celles de bien d'autres... y compris la vôtre, ajouta-t-il en souriant à nouveau. Si j'avais le bonheur de vous faire percevoir l'infinie variété d'enchantements et d'aspects que renferme et que contient tout ce qui, au premier coup d'œil d'un profane, ne semble qu'un énorme entassement de rochers et d'épines ! »
Cette effusion fut suivie d'un hymne enthousiaste et d'un ton sublime à la « mère Nature ». Je reconnus, de fort bon gré, ce qu'il désirait, et, pour le sonder un peu plus à fond, plutôt que pour lui arracher ses illusions, je finis par lui dire :
« Eh bien, passe pour l'aménité, la beauté, môm.e la subli-
'^.ité et réloquence de ce décor qui vous enchante; mais les jteurs qui vous tiennent compagnie dans l'églogue perpéluelle de votre vie, que m'en dites-vous?... de l'homme... voyons, des hommes?
— Qu'y a-t-il à leur reprocher? me demanda à son tour le médecin.
— D'être des rustres, d'être sans éducation.
— Comme ils doivent être, me riposta-t-il aussitôt, étant donné le rôle qu'ils ont à jouer dans le tableau. Ce qu'il y aurait d'absurde, d'inexcusable, ce serait que moi, qui ne demande ni ne puis demander à ces solitudes agrestes ni les opéras du Théâtre Royal, ai les salons du grand monde, ni les équi-
iges luxueux de la Castellana, j'exige de ces pauvres paysans l'éloquence de nos grands tribuns, les habiletés de nos politiciens, la science de nos docteurs et de nos académiciens.
— C'est très bien, — lui dis-je alors, croyant faire merveille, — pour la vie contemplative, pour celle de pure délectation esthétique; mais il ne s'agit pas de cela, mon ami, il s'agit de la realité prosaïque de la vie sociale et, disons-le, de tous les
'>urs. Ces hommes ont les petites misères et les défauts pro- , res et particuliers à leur basse condition, et, en outre, leur ignorance les empêche de s'entendre avec vous. »
Ce fut alors que le petit médecin s'enflamma presque tout de bon, comme si jusque-là il n'avait pas pris l'aiTaire vraiment au sérieux.
Il commença par me dire que partout où il y avait des hommes, cultivés ou non, il y avait des faiblesses, des vices .1 des défaillances, mais que vice pour vice, défaillance pour défaillance, faiblesse pour faiblesse, il préférait celles des paysans, qui bien souvent le faisaient rire, à celles des hommes instruits, dont les mobiles abominables et les lointains calculs lui donnaient presque toujours envie de pleurer. Quant I ne pouvoir s'entendre avec les habitants de Tablanca, c'était encore une erreur à moi et à beaucoup de gens cultivés -iui s'obstinent à prendre les choses à rebours. Pourquoi ^erait-ce à l'homme de la campagne à s'élever jusqu'à l'homme de la ville, et non à l'homme de la ville à abaisser son esprit plus éclairé jusqu'à l'homme des champs, pour que tous deux s'entendent? Que l'on renverse les rôles, et l'on verra en résulter l'intelligence mutuelle que ceux qui ne savent pas la chercher tiennent pour impossible. Et que l'on ne craigne pas que les deux natures se compénètrent, et que les défauts de l'une contaminent l'autre, car la communication ne sera pas
continuelle, ne s'étendra pas à tout, et l'homme cultivé, par cela même qu'il est plus intelligent, a plus de moyens qu'il [ n'en faut pour ne pas dépasser les limites de la prudence et faire que chacun des deux garde la place qui lui revient, Et [ dans cet équilibre, qui ne laisse pas que d'offrir des difficultés, combien parfois l'homme cultivé des villes apprend de l'homme rude des montagnes, que de choses il trouve à voir et à admirer, là où des yeux habitués aux oripeaux éclatants du monde civilisé ne distinguent qu'ombres, monotonie, solitude et tristesses!
Comme ici le médecin m'avait paru disposé à se taire par un effet de son naturel modeste et réservé, et que moi je goûtais fort sa parole aussi facile que sobre, je lui demandai, avant que le feu de son enthousiasme ne commençât à tomber, ce que l'homme cultivé pouvait trouver à voir et admirer dans son intimité relative avec le paysan.
Alors le sympathique petit médecin de Tablanca se lança dans une autre théorie, qu'il ne me donna pas comme neuve.
D'après lui, les temps actuels n'étaient pas plus mauvais que d'autres dont les moralistes ont dit qu'ils furent pires que tous ceux qui les avaient précédés. Au contraire, les temps présents lui semblaient même, en ce qu'ils avaient de bon, meilleurs que les anciens. En ce qu'ils avaient de mauvais, la nature, et non l'étendue du mal, rendait la chose douteuse. A son avis, le mal pénétrait plus profondément aujourd'hui qu'autrefois le corps social; il avait d'abord envahi le cœur et la tête. Celle-ci osait tout, et contre tout; et celui-là ne s'émouvait de rien, sa sensibilité s'était émoussée au frottement de tant d'événements continus, car aucune époque de l'histoire du monde n'en avait vu passer autant, ni d'aussi extraordinaires, avec la même rapidité. De ces audaces et de cette insensibilité viendrait, et elle commençait déjà, la paralysie absolue dans la vie spirituelle des hommes. La foi au divin et le sentiment de ce qu'on a toujours regardé comme ce qu'il y a de plus noble dans l'homme, on était en train de les reléguer dans le tas des choses inutiles ou même nuisibles; on concevait à peine les grands héros des autres époques, moins encore les sentiments qui les avaient fait sortir de la foule anonyme et élevés jusqu'aux pages les plus éclatantes de l'Histoire. Il n'était plus possible, ni même de bon goût, d'éprouver d'enthousiasme pour rien, ni pour les choses de l'autre monde ni pour celles de la terre. C'était la véritable agonie de l'esprit social : telle était la maladie des temps actuels, c'était de
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cela'que la société se mourait. La gangrène rongeait les centres de son organisme congestionné, la ville, ratelièr, l'Académie, la politique, la bourse... où le torrent circulatoire des insatiables ambitions de l'homme cultivé est plus abondant. Mais, par la miséricorde de Dieu, les extrémités restaient encore saines, quelques-unes d'entre elles au moins, et seul le sang riche de ces membres pouvait, avec beaucoup de temps et de patience, purifier et reconstituer la partie corrompue, les centres.
« Eh bien, ces membres sains, ajouta le médecin avec une mâle énergie, ce sont les petits villages de la montagne comme celui-ci. Et je dis de la montagne, car si nous portions le scalpel dans ceux d'horizons plus dégagés, plus ouverts au commerce des idées et à la touffeur de l'industrie. Dieu sait ce que nous trouverions dans leurs fibres... Ce véritable trésor entre bien d'autres pareils faciles à discerner, — me demanda-t-il en manière de conclusion, — ne mérite-t-il pas l'admiration d'un homme cultivé capable de s'enthousiasmer encore pour quelque chose? Et n'est-ce pas un travail plein d'honneur et d'agrément, celui qui consiste à conserver et même à accroître ce que j'ai osé appeler un trésor, au risque de vous voir rire de mon idéalisme candide? »
Elles étaient un peu trop dignes de respect, les théories du noble garçon, ne fût-ce que par la ferveur et l'honorable conviction avec lesquelles il me les exposait, et je le lui déclarai, mais en ajoutant que j'apprécierais mieux la force de ses raisons en le voyant lutter contre mes doutes sur un terrain plus battu par la réalité des choses ; au fond, moi, j'étais plus ou moins gangrené, atteint par le virus de la ville, et j'aimais voir les questions par leur côté pratique.
Comprenant vite ce que j'essayais de lui dire avec tant de circonlocutions et de métaphores, peut-être par une autre mauvaise habitude de ma politesse mondaine, il commença par s'étonner, à sa façon, de ce que pareille objection lui fût :aiteparun Ruiz de Bejos. Comment pouvais-je ignorer, moi, avec certains exemples sous les yeux, tout ce qu'il restait à faire dans les villages aux hommes de lumière et de bonne volonté ?
t La grande œuvre de la Maison de Tablanca, de temps immémorial, a été d'unifier les vues et les volontés de tous, pour le bien commun. La maison et le village sont arrivés à ne former qu'un seul corps, sain, robuste et vigoureux et dont le seigneur de celle-ci est la tête. Tous sont pour lui et il est
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pour tous comme la chose la plus naturelle et nécessaire. Supprimer la Maison, ce serait décapiter le corps; aussi ne regarde-t-on pas comme des faveurs les nombreux services qu'ils se rendent constamment Tun à Tautre, mais bien comme des actes fonctionnels de tout l'organisme. Je la crois très digne d'admiration, cette particularité qui aurait déjà dû vous sauter aux yeux et qu'assurément vous n'aurez vue que dans quelque méchant livre passé de mode, et comme une peinture faite d'imagination, conventionnelle et surannée»,. Malgré cette grande œuvre de défense contre les houles corruptrices que font refluer jusqu'ici à certaines époques lapolitique et l'administration absorbante d'un Etat centralisé, si vous saviez quel son rendent, au creux de ce petit bourg perdu, les chants des sirènes de là-bas, les pompeuses vociférations des charlatans et des trafiquants de la politique, de ces Dulcamaras enjôleurs, qui vantent des spécifiques fabriqués par eux-mêmes, et sous le couvert du salut du peuple déguisent leurs convoitises personnelles! Si vous saviez combien ces chants et ces criailleries sonnent faux au milieu du concert harmonieux de ces mœurs patriarcales ! C'est grâce à cette œuvre que l'on ignore ici certaines plaies relativement modernes des villages, et que les maraudeurs de la politique n'y sont jamais entrés pour exploiter l'ignorance et la bonne foi de ces pauvres gens... Mais malheur à eux le jour où leur manquerait la force de cohésion noble et généreuse qu'ils ont dans la Maison des Ruiz de Bejos ! Tout cela, comme on peut le supposer, donne assez à faire à chaque rouage intelligent de cette machine dont Taxe fondamentale "fest aujourd'hui dans ce village le prestige mérité de don Celso. Eh bien, travailler de cette façon là où la machine existe déjà, et, là où elle fait défaut, travailler à la construire, voilà l'une des nombreuses besognes à quoi doivent s'employer, dans les villages ruraux, les hommes instruits de bonne volonté. Et croyez-lc bien, il y a dans la Montagne (car tous les habitants n'en sont pas d'un bois aussi sain que ceux de Tablanca), il y a jusqu'à des martyrs de cet héroïque labeur. Peut-être aurez -vous l'occasion de connaître de près l'un d'entre eux. >^
Il était sûr que si le sympathique petit médecin n'avait pas raison en tout ce qu'il affirmait, il semblait du moins être dans le vrai; et comme la tentation même de contredire des assertions aussi respectables et aussi belles me causait une certaine honte, je m'avouai sinon convaincu, du moins en voie de l'être bientôt.
On parla encore un peu, mais sans prendre les choses aussi ; cœur qu'auparavant; et, terminant par où j'aurais dû commencer, j'appris que le médecin avait nom Manuel, que depuis , qu'il avait l'âge de raison on l'appelait Neîuco, aussi bien ici que dans son village natal, où il lui restait pour toute famille '«;on père étant mort depuis quelques années) une sœur mariée ;
ec un propriétaire du voisinage. S'il n'était pas médecin de \ .■>on propre village, cela tenait à ce qu'au moment où il avait reçu le titre de licencié à Madrid, la place du titulaire de Tablanca était vacante, il l'avait demandée et on la lui avait donnée; il n'était pas facile d'en trouver une autre plus à son goût, à moins que ce ne fût celle de Robacio, qui était alors et toujours occupée. J'appris enfin qu'il avait vingt-neuf ans, qu'il avait commencé à vingt-quatre ans à exercer sa profession à Tablanca, où il se trouvait comme dans son propre village,]! et aussi attaché a ses malades que le pasteur à son troupeau.,'
Je vis qu'il me restait une heure avant celle où nous avions coutume de déjeuner chez mon oncle, et je voulus en profiter pour rendre sa visite à don Pedro Nolasco. Je le dis au médecin pour lui expliquer mon départ. Il se montra tout disposé à m'accompagner si j'acceptais l'ennui de l'attendre quelques instants. J'acceptai, non l'ennui, mais la faveur qu'il me faisait. Il entra d'un bond dans son cabinet, et moins de cinq minutes après il apparut dans la pièce, bien chaussé et pas mal habillé, ou plutôt achevant de s'habiller avec une gracieuse désinvolture. Il prit un chapeau de feutre sur une chaise, un bâton dans un coin à côté et me dit, pendant que je secouais les jambes de mon pantalon après m'être levé :
tt Quand vous voudrez. »
Il m'oifrit ensuite sa maison, bien qu'il n'en fût que locataire, et mit également à ma disposition la vieille qui lui servait de gouvernante sur la recommandation très instante de sa sœur, dont elle avait été la bonne à Robacio. Je le remerciai de rolíre, comme c'était mon devoir en bonne politesse, et nous sortîmes ensemble sans les cérémonies habituelles aux Espagnols distingués et qui sont d'ordinaire si gênantes dans des corridors étroits comme ceux-là.
En revoyant la maison du Tarumbo Je me rappelai ses propos, et j'en parlai au médecin.
« Je ne sais pas, me dit-il, s'il est heureux ou non, menant la vie qu'il mène, se mettant martel en tête pour les affaires d'autrui, et abandonnant les siennes. Evidemment sa manie est une des plus originales que j'aie connues. Il ne la pousse pas toujours aussi loin que vous l'avez vu aujourd'hui, mais peu s'en faut. Il lui arrive tous les jours de porter des culottes déchirées et de prêcher au voisin de recoudre les siennes, afin qu'elles ne se déchirent pas davantage. Il a sa femme percluse, et bien souvent il la laisse seule pour aller assister un malade étranger,,., et certes c'est un infirmier admirable. Dernièrement il était très tourmenté de l'inclinaison qu il disait avoir remarquée dans le mur de devant de la maison du maire, et il y a six mois que la sienne a une grande brèche ouverte dans la façade du couchant. Aussi, quand sa femme était bien portante, elle tapait dessus presque tous les jours, et aujourd'hui qu'elle ne le peut plus, elle lui dit à chaque instant les plus grosses injures, et lui les supporte avec la même résignation que jadis les coups, car avec tout cela c'est un grand benêt; aussi ne sait-on si l'on doit avoir pitié de lui ou rire de ses manies. »
En passant près de la petite maison du curé, contiguë à l'église, je l'appelai d'en bas pour le saluer. Comme nous nous étions vus et parlé déjà plusieurs fois, j'étais en effet assez à l'aise avec lui pour lui dire que les lois de la politesse m'obligeaient à aller plutôt chez don Pedro Nolasco, puisque je n'avais plus le temps ce matin-là de rendre les deux visites; mais au lieu du curé, ce fut sa gouvernante qui répondit à mes appels; c'était une vieille parcheminée, et tout ce qui apparut de sa personne par une fenêtre de la cuisine était enveloppé de mantes et de châles. Elle me dit que don Sabas était sorti
,j chez lui après avoir déjeuné et qu'il devait être probablement à la maison. Je la chargeai de mes souvenirs pour lui, et elle m'en accusa réception avec toute la ferveur et tout le pittoresque qu'il est possible d'imaginer. Nous poursuivîmes notre marche, le médecin et moi, vers la maison de don Pedro Nolasco, mais en parlant beaucoup de don Sabas Peña, « l'un des rouages les plus importants de la fameuse machine », au dire de Neluco Gelis.
Lui aussi, il remarquait la différence qu'il y avait entre le ..on Sabas des hautes montagnes et le don Sabas de la vallée et de la cuisine de don Celso; mais, malgré tout, dans l'homme d'en bas, il y avait bien plus de choses que je ne le croyais, n'ayant pas encore eu l'occasion de le mieux connaître. Je ne trouverais jamais en lui un apôtre de grande éloquence et de science profonde, mais bien un homme de bon sens et de solides vertus, dont la principale consistait à ignorer qu'il les possédait. Pour qui savait combien est étroit le cercle des idées chez les gens de la campagne et que tout ce que l'on sème en dehors est perdu, un curé comme don Sabas était tout ce qu'on pouvait et devait désirer pour une paroisse comme celle de Tablanca.
Avec ces propos, je n'eus pas le temps de demander à Neluco de renseignements sur l'octogénaire Marmiton avant d'arriver au grand portail de sa cour, dont les douelles déjà déplacées et ébréchées par les intempéries, les lierres et les orvales qui envahissaient tous leurs joints, me rappelaient un peu la mâchoire supérieure de son maître tel que je l'avais vu en rêve, dévorant des troncs d'arbres et des rochers. Ce que de la cour on voyait de la maison me parut dans le genre du portail : très vieux et ayant beaucoup souffert de la rigueur des temps et de l'incurie des propriétaires. Elle avait aussi son balcon qui courait d'un coin à l'autre entre deux murs en pierre de taille, et nous entrâmes sous ce balcon dans le soportal, où un gros chien tacheté qui s'éveillait sur un tas de feuilles mortes me montra les dents et retint un aboi et peut-être quelque chose de plus par respect pour mon compagnon, qu'il devait connaître mieux que moi. - • .;^
Neluco frappa deux coups de bâton sur la porte garnie de clous du vestibule, et, sans attendre qu'on nous répondît d'en haut, nous entrâmes et nous mîmes à monter l'escalier. A la porte par laquelle il se terminait, nouveaux coups de bâton du médecin. Puis il souleva le loquet, et nous pénétrâmes à rintérieur : c'était une croisée de corridors comme celle de la
maison de don Celso. Là, le médecin frappa deux coups par terre avec le bout de son bâton, et alors apparurent simultanément, et comme évoqués par une parole magique : dans une porte adroite, l'énorme figure de don Pedro Nolasco, et dans une autre à gauche, celle d'une jeune fille à la toilette et à la coiffure un peu négligées, mais propre comme l'or, fraîche et pimpante comme une petite rose d'avril.
« Ah! c'est Neluco! s'exclama-t-elle avec un timbre de voix qui paraissait une note de harpe et avec sa frimousse d'ange de Rubens inondée de joie. Ah mais! ajouta-t-elle aussitôt en s'avançant vers nous, — et elle me regardait en rougissant un peu comme si elle essayait de réparer son impolitesse à mon égard, — et il vient avec un autre monsieur, très caballero! Que je suis simple!... Mais c'est le neveu de don Celso!... Je l'ai vu à la messe dimanche... Ma fille, que tu es naïve!... Et comment allez-vous? Ecoutez, señor don Marcelo, il faut me pardonner si vous me trouvez dans cet état, car j'étais en train de pétrir dans la cuisine avec ma mère et les domestiques pour la fournée de cette nuit, et j'allais à l'instant même me mettre un peu plus chrétienne... »
Son affabilité était si véhémente qu'elle ne m'offrit pas le moindre espace où glisser une réponse à son salut ou une satisfaction galante à ses excuses. Mais qu'elle était gentille et jolie, avec ses cheveux châtains en désordre ombrageant son jeune visage rose et satiné, où ses yeux bleus aux longs cils parlaient autant que sa petite bouche, dont les lèvres rouges s'ouvraient sur les dents les plus blanches et les plus serrées que j'aie vues de ma vie, tandis que sous les manches jusque-là retroussées de son corsage, sous les franges et les plis du châle épais dont elle enveloppait son buste gracieux, elle s'efforçait de cacher ses bras ronds, ses petites mains potelées, encore éclaboussés des croûtes légères de la pâte « du pain de froment » qu'elle venait de pétrir.
Tout à coup, vers la porte d'en face que murait de son corps don Pedro Nolasco, on entendit quelque chose comme le fracas d'un coup de canon qui disait :
« Entrez, mes petits messieurs. »
Pour obéir à don Pedro Nolasco qui nous appelait, nous nous éloignâmes de la jolie boulangère, qui des yeux nous poussait vers lui, en prenant congé de nous par un « à bientôt », mais dit de telle façon qu'à cause de cela et de quelque chose de plus que j'avais cru remarquer auparavant, et d'un peu de malice qui se mêle toujours aux pensées des hommes en de
DANS LA MONTAGNE qS
ertains cas comme celui-là, je ne pus m'empôcher de m'ex- - iamer en moi-même :
« Ne serait-ce pas à travers ce prisme que Neluco regarde ^cs lieux qui lui semblent si beaux? »
Vu de près, et au grand jour, don Pedro Nolasco me parut beaucoup plus grand et plus laid que dans la cuisine de mon • acle,à la lumière du feu et de la lampe; plutôt que celle d'un :re raisonnable, la peau de sa figure semblait, par sa rudesse .: sa couleur grisâtre, celle d'un colossal pachyderme; ses yeux .dllants étaient verts avec de petites veines rouges; sa tête norme tenait à peine entre ses deux épaules herculéennes, et tout l'ensemble de sa personne, avec la crasse du vêtement qui l'enveloppait, se détachait brutalement sur les murs tout blancs du salon où nous étions reçus, salon vieux, avec plancher et poutrelles de châtaignier presque noir comme les meubles qu'il contenait; mais tout y était propre, frotté et même luisant; il y avait sur la commode et sur les murs quelques bibelots qui décelaient le soin et les délicatesses d'une femme comme celle qui venait de nous quitter. J'appris aussitôt qu'elle -tait la petite-fille de don Pedro Nolasco et qu'elle s'appelait Lita (Margarita). Sa mère, la plus jeune des filles qu'avait eues le géant, était la veuve d'un riche montagnais qui avait habité l'Andalousie et était mort deux ans après s'être marié. L'octogénaire de la Castaualera me raconta cela à coups de canon et peu à peu. Malgré sa taille et sa laideur, il n'était pas désagréable, à mon avis, par le fond de noblesse et d'honneur que l'on découvrait à travers les pores de son écorce rustique.
Quand la grosse voix de don Pedro Nolasco eut fini de tirer ses salves, sa fille, la veuve de VAndaloux, entra en scène. C'était une femme qui pouvait avoir une quarantaine d'années, encore saine et fraîche, plus corpulente que Lita, à qui elle ressemblait toutefois beaucoup : même couleur et même coupe de figure, et surtout même affabilité expansive. Elle me fit mille excuses de n'être pas venue plus tôt faire ma connaissance et me saluer : c'était pour les mêmes raisons que sa fille ; et, sans faire aucun cas des compliments par lesquels je lui répondais, elle déchargea sur moi tout le questionnaire de rigueur auquel j'étais si habitué dans ce village : cette terre me plaisait-elle? Gomment étais-je resté si longtemps sans y venir pour la connaître, sans la prendre en affection? Car on y aurait grand besoin de moi, le jour où mon oncle mourrait. Sans doute Paris en France devait valoir mieux, mais elle n'aurait changé Tablanca pour rien au monde, quoiqu'elle n'eût jamais
dépassé par en bas San Vicente, et par en haut Reinosa. D'après les portraits qu'elle avait vus à la maison, est-ce que je ressemblais plus à mon père ou à ma mère? Où était ma sœur, quelles nouvelles en avais-je?... Tandis qu'elle me posait ces questions ou d'autres semblables, j'entendis marcher menu et fort dans le couloir voisin, et Lita apparut alors dans le salon, qu'elle remplit de fraîcheur et de joie. Elle venait de se peigner et n'avait plus le châle de tout à l'heure, mais à sa place une jaquette qui, sans s'ajuster au corps, faisait bien valoir l'élégance et la richesse de ses lignes. Plus grande de deux doigts, la petite-fille de don Pedro Nolasco m'eût semblé au physique défier tout reproche. Mais où donc ce diablotin qui ne connaissait du monde que ce qu'il en tient sur les deux rives de la moitié du Nansa, c'est-à-dire une crevasse de quelques lieues entre deux talus de montagnes, où donc prenait-il ces délicatesses de coiffure et de vêtement, ces espiègleries, ces cajoleries par quoi Lita se distinguait si bien des filles de la vallée, qui assurément avaient couru le monde autant qu'elle? Elle s'assit entre sa mère et Neluco, presque en face de moi. Je ne la quittai pas des yeux, et je peux jurer qu'elle m'examina avec les siens, parleurs et curieux, depuis les pieds jusqu'à la tête, pendant qu'elle m'assassinait de questions dans le genre de celles que la veuve n'avait cessé de me poser. Je prenais plaisir à l'écouter et à la regarder. J'avais rarement vu chez une femme accord plus parfait et plus gracieux de la parole et du geste, de l'idée et du mouvement qui l'exprime. Les pointes de ses pieds, chaussés de petites pantoufles de laine, qui atteignaient à peine le plancher, chantaient elles aussi à leur manière dans cette musique qui paraissait un gazouillement. A deux reprises, la mère et la fille avaient tenté de me voir, mais comme je ne restais jamais à la maison... Car cette visite, elles l'estimaient bien justifiée : sans compter les exigences de la bonne éducation, nous étions parents; ah I si nous l'étions! Par les Ruiz de Bejos un peu, et par les Castaûaleras encore davantage. Pour me le démontrer, la veuve se mit à me sortir des liens de parenté, et quand, grâce à son labeur, je commençais déjà à m'orienter, don Pedro Nolasco ajouta d'autres liens, et j'embrouillai l'écheveau; mais je me gardai bien de l'avouer; je me déclarai même convaincu et je m'en félicitai.
« De sorte qu'en définitive nous sommes cousins, conclut la veuve, quoique un peu éloignés, pas assez si on y regarde de près pour pouvoir nous marier ensemble sans dispenses... »
DANS LA MONTAGNE qS
Et elle se mit à rire de toute son âme. « Fille de Dieu! s'exclama alors la petite, et elle tirait sa jupe vers ses genoux et portait à sa petite bouche souriante son autre main à demi fermée. Et moi qui ai été sur le point de le tutoyer, voilà que maintenant il résulte, semble-t-il, qu'il est mon oncle. »
Tout cela n'était peut-être pas rigoureusement correct, mais me paraissait à moi très amusant. Ensuite la fille se mit à me répeter ce qu'elle m'avait déjà dit, et aussi la mère, et aussi le curé, et don Pedro Nolasco, et tous ceux qui à Tablanca avaient lié conversation avec moi : que « cela » n'était pas Madrid, que je devais être assommé des montagnes, qu'habitué comme je l'étais au commerce des grands seigneurs du monde, et peut-être bien des marquis et des princes, les paysans de Tablanca devaient me paraître des marcassins, mais que si je regardais bien sur les deux faces l'un et l'autre!... Ah! comme elles se réjouiraient, elles, et tous ceux qui étaient là présents, et les habitants de cette vallée d'un bout à l'autre et même les petites étoiles du ciel, si je voyais les choses comme on pouvait et comme on devait les voir! Car le pauvre don Celso était bien malade, et quand il mourrait... Enfin, le refrain habituel... Don Pedro Nolasco en profita pour me glisser là un hymne « explosant » à la mère Nature et un jugement comparatif sur la paix du village et le brouhaha de la cité, car il fallait que je le sache, lui aussi il avait couru le monde dans sa jeunesse... Un parent qu'il avait à Madrid l'y avait appelé, et comme il se voyait robuste et fort, il était accouru à l'appel. La capitale traversait des temps de malheur et de dangers, car c'était l'agonie de l'invasion française. Comme on lui offrait à Valence une situation et que son oncle disait qu'il ne fallait pas manquer d'en profiter, il avait accepté olontiers. C'était aux environs de la ville, dans un lavoir de . line de MM. Botifora et C'e, ceux-là mêmes dont il était question dans le ban que m'avait récité de mémoire son farceur de cousin Celso. Si à Madrid il ne s'était « pas trouvé bien, à ause de la sécheresse et de la largeur du territoire », à Vanee il s'était trouvé plus mal, avec un soleil qui l'étouffait en :é et des gens dont le parler ne paraissait pas de chrétiens. i i rêvait jour et nuit aux prairies et aux montagnes de sa terre, et, plutôt que de tomber malade d'une mélancolie qui '.'aurait tué, il y était revenu pour y rester, deux ans à peine près l'avoir quittée par tentations de l'esprit malin. Il s'était trouvé à Tablanca comme un roi dans ses palais, et il s'était
bien gardé depuis lors de « mettre le pied » d'un pouce en dehors des limites de la commune.... Il comptait, au moment où il me parlait, quatre-vingt-quatre ans, sans savoir ce que c'était qu'une mauvaise douleur de ventre. Il avait eu deux femmes, dix enfants et vingt-deux petits-enfants. Une grande partie de tout cela était depuis plusieurs années dans l'autre monde, la plupart des vivants roulaient dans celui-ci, pas très loin, et j'avais sous les yeux tout ce qui lui restait à Tablanca : c'était peu, mais bon, pour récréer sa vieillesse. Il y avait de quoi manger chez lui, et de la santé et de l'appétit pour le manger. En droite justice, que pouvait-on demander de plus à Dieu, si ce n'était la grâce d'une bonne mort ?
Avec ces propos et quelques autres, la visite prit fin. Neluco n'avait pas desserré les lèvres, ni regardé Lita avec l'intention que j'attendais, et Lita ne l'avait regardé que quand il lui adressait la parole avec une simplicité plutôt fraternelle qu'autre chose. Les habitants de la maison me recommandèrent instamment de n'en pas oublier le chemin, et ils m'invitèrent même « à manger un jour de mon choix » avec Neluco, pour que je ne fusse pas seul à porter le poids « de la pénitence ».
Tout cela me parut bien et tout à fait à sa place. Mais pourquoi une villageoise comme la petite-fille du Marmiton avaitelle ces airs et ces espiègleries de demoiselle de ville? Pourquoi se tutoyaient-ils, Neluco et elle, et pourquoi y avait-il entre eux une intimité aussi suspecte?
Je me risquai à poser ces deux questions au petit médecin comme nous sortions de la grande baraque de don Pedro Noiasco. Certes j'aurais juré que dans la poignée de main et dans le regard avec lesquels Lita prenait congé de Neluco dans la pénombre du corridor, où le médecin marchait le dernier de tous, il y avait beaucoup de ce qui piquait ma curiosité.
Sur le premier point, Neluco me dit que Lita, née et élevée à Tablanca, n'avait pas connu d'autre école que celles du maître du village et de sa propre mère, et qu'elle n'était jamais sortie à plus de trois ou quatre lieues à la ronde : huit jours ici chez des parents parce que c'était la fête du village, une quinzaine chez ceux de Robacio pour un motif semblable; c'était à peu près tout. Le reste était l'œuvre de l'instinct et de la force de vision qu'ont les femmes aussi perspicaces et aussi jolies que Lita pour percer les montagnes avec les yeux, voir même ce qu'il y a d'invisible de l'autre côté, et savoir rester à leur place en quelque lieu qu'elles habitent, si isolé et si obscur qu'il soit.
L'autre point était encore plus facile à expliquer. Entre , ablanca et Robacio les relations étaient fréquentes, les familles de Lita et de Neluco très amies de temps immémorial : il y avait même quelque lien de parenté entre elles. Lita avait fait, enfant et jeune fille, de longs séjours chez les Celis, et Neluco, tant qu'il avait vécu à Robacio, venait à chaque instant à Tablanca, et presque toujours mangeait et logeait chez don Pedro Nolasco. Cela expliquait en eflet et très simplement le tutoiement et la familiarité entre le médecin et la petite-fille du Marmiton; mais, loin de contredire mes soupçons, cela n'était-il pas fait pour les autoriser? Je poussai quelques pointes en ce sens, en manière de plaisanterie : comme si j'avais frappé du poing sur un rocher de la montagne ! J'en arrivai même à me demander si Neluco y avait fait attention. Ce qu'il y a de certain, c'est que si mes soupçons n'étaient pas fondés, ils semblaient l'être.
A rimproviste, le curé me dit en prenant congé de moi dans le vestibule de la Maison, un peu avant le déjeuner :
« Demain, si Dieu veut, tous les deux à cheval! J'irais mieux à pied, suivant mon habitude comme Chisco, qui nous accom.pagnera pour prendre soin des bêtes, mais vous êtes d'un bois plus tendre et il faut penser à tout. Avant la pointe du jour, naturellement. »
Je le compris et lui répondis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur :
« A cheval et avant la pointe du jour.
— Que Chisco soit prévenu, et sufficit, »
Sur ce, et un éclat de rire, il s'éloigna de moi et descendit le sentier, en quête de son pot-au-feu.
Avec le sommeil que me donnaient les fatigues de mes courses à travers les montagnes, Chisco eut toutes les peines du monde à m'éveiller au jour... que dis-je? au plus épais et ténébreux de la nuit suivante. Tona, après que je me fus habillé en grelottant de froid, me servit une bassine de café qui acheva de m'émoustiller, et quand je descendis dans le vestibule, à la lueur opaque d'une bougie que Chisco tenait à la main, j'aperçus la noire silhouette de don Sabas à cheval sur son petit bidet gris clair qui ne m'était pas inconnu, non plus que la rosse ébouriffée que le guide me passa presque entre les jambes pour m'épargner la peine de monter dessus.
Nous nous mîmes tous les trois en marche, prenant d'abord le chemin que j'avais suivi la nuit de mon arrivée à Tablanca. L'obscurité était la même, mais cette fois-ci j'étais mieux accompagné et j'avais les reins moins endoloris. Par égard pour moi, car mes deux compagnons cheminaient parmi ces aspérités d'un pas aussi sûr dans les ténèbres que le jour, Chisco, qui précédait, gardait la lanterne allumée à la main,
nais j'aurais juré qu'elle m'éclairait moins que les étincelles
^ui jaillissaient des silex du sol sous les fers du cheval gris
pommelé de don Sabas. Celui-ci faisait l'impossible pour
'■n'occuper et même me divertir pendant le passage de ce noir,
ude et interminable sentier, mais, hélas! sans venir à bout
.e sa noble et généreuse entreprise. Car dans ces bas, enve-
'ppé d'une obscurité aussi épaisse, don Sabas était encore
ie curé insipide de la cuisine de mon oncle, et toutes ses
observations en langue vulgaire et tous ses psaumes en latin
venaient à contretemps et hors de propos.
A force de marcher, mon cheval glissant ici, geignant et soupirant là,... au bout d'une heure les profils des montagnes commencèrent à se dessiner sur le ciel qu'illuminait confusément la clarté du crépuscule. Dans la gorge où nous cheminions la nuit régnait encore, et en toute vérité le jour ne se leva pour nous que lorsque, ayant monté la pente raboteuse, nous arrivâmes au sanctuaire de la Vierge qui m'était bien onnu. Le curé, qui paraissait avoir ce don des oiseaux de la ¡nontagne, à mesure qu'il s'élevait et voyait surgir la lumière au-dessus des barrières ténébreuses de l'horizon, devenait plus loquace et commençait à épancher peu à peu les harmonies occultes de ses cantiques peu nombreux, mais agréables et surtout opportuns. Aux premiers feux du crépuscule, il loua Dieu dans une salutation fervente; elle n'était pas de son cru, nais il la sentait bien dans son cœur. Un peu plus haut, sur . • que l'on pourrait appeler, sans faire trop injure à la vérité, ;n plateau, et avant d'arriver à l'ermitage, tandis que nous rions encore dans la pénombre qui devait nous rendre inviibles à peu de distance, il approcha sa rosse de la mienne, et, arrêtant celle-ci par la bride, qu'il m'arracha presque des mains après avoir arrêté sa bête, il me dit, en m'indiquant de sa dextre libre un haut pic lointain, sur la cime duquel se brisait le premier rayon de soleil qui pénétrait dans ces régions montagneuses :
« Regarde! — il accoutumait de me tutoyer ou de me parler
l'une façon impersonnelle dès que nous nous élevions un peu
a -dessus du niveau de Tablanca. Regarde, Marcelo! Ne
jurerais-tu pas que ce qui resplendit et flamboie là -haut,
là-haut, sur ce pic, c'est le dernier luminaire que le monde
allume pour fêter son créateur tandis que le soleil reste éteint
dans les abîmes de la nuit? Que c'est bon! Que c'est grand!
'..ludate Dominum omnes gentes.... Magnificentia opus ejus*
lanet in œternum. »
Arrivés au sanctuaire, nous nous découvrîmes; don Sabas pria à haute voix, et à haute voix nous lui répondîmes. La prière fut brève et moitié en latin. Ensuite Ghisco s'approcha de la grille, passa entre les barreaux la lanterne dont nous n'avions plus besoin, et la laissa sur le sol tout contre le petit mur pour la reprendre au retour, mais non sans se signer avant d'introduire sa main et après l'avoir retirée, ni sans contempler l'image avec une vénération un peu craintive, comme s'il lui demandait à la fois protection pour l'objet qu'il déposait là, et pardon pour ce qu'il aurait pu y avoir d'irrévérencieux dans son audace.
Le gué passé, nous ne prîmes pas, comme je m'y attendais, le chemin qui mène droit au port, mais un autre pareil à droite. Montagnes, cols, précipices et ravines se succédaient; tantôt nous suivions le lit du fleuve, tantôt nous le perdions de vue. Comme nous montions ou descendions sans cesse de rocher en rocher, de village en village, j'aperçus au loin le plus important de ceux de la vallée de Promisiones, où était située la maison de ma grand'mère paternelle, et nous arrivâmes après deux heures de marche à un large défilé entre deux montagnes si grandes qu'elles semblaient ne pouvoir tenir dans le monde.
Gomme elle était pour moi la plus accessible « pour lors », au dire de don Sabas, nous nous mîmes à suivre la pente de celle de gauche, et à force de monter nous finîmes par arriver à une sorte de plateau où la végétation était déjà rare et où la brise du matin devenait d'une fraîcheur pour moi insupportable. Là don Sabas mit pied à terre et m'ordonna d'en faire autant. Je le fis, et de bon cœur, car je me sentais engourdi sur la dure selle de ma rosse, et puis je m'estimais plus sûr à pied qu'à cheval sur cette corniche au-dessus de la pente rapide de la montagne.
« Ge qui reste, il faut le monter à pied, me dit le curé, car ce n'est pas chemin de cheval, mais d'homme, ou tout au plus de chèvres. Ainsi donc du courage et en avant! »
Et, sans attendre ma réponse, il commença de grimper à quatre pattes au milieu des rochers et des grosses racines. Gomme j'enviais Ghisco qui restait sur la petite esplanade d'en bas avec les bêtes! Don Sabas avait la pratique de ces ascensions et en outre la passion des hauteurs; mais moi à qui l'une et l'autre faisaient défaut, pourquoi m'aventurais-je à gravir d'aussi redoutables précipices?
Enfin nous arrivâmes en haut, moi par un miracle de Dieu,
aivant comme un chat don Sabas, mais mort de fatigue et -empé de sueur.
< Il faut se reposer quelques instants, me dit alors le curé, nais les yeux fermés, et attention à ne pas les ouvrir avant que j le commande ! »
Plus par nécessité que par obéissance, Je fis au pied de la jttre ce que m'ordonnait don Sabas ; je restai un long moment - rendu par terre, la bouche en l'air, les deux mains sur les eux, car ainsi seulement je trouvais le repos absolu qui m'élit indispensable. J'avais de violents battements de cœur qui j répercutaient dans mes tempes, et mes poumons suivaient le mouvement rapide de leurs coups redoublés.
Quand ils eurent repris leur rythme tranquille et normal, 'appelai don Sabas et me mis à ses ordres. Il était tout près Je moi, perché sur un rocher dans son attitude habituelle, et il commençait à s'enivrer par les yeux, et non sans motifs, certes.
« Approche-toi un peu ici, me dit-il, — il était perché sur un piédestal de calcaire aux larges taches de mousse, à peine plus haut que moi, — approche-toi, contemple, et pâme-toi, Marcelo! »
Nous étions montés par le côté ouest de la montagne, qui s'ouvre sur de plus hautes encore, et le panorama que m'offrait le curé se voyait sur les autres versants; c'est-à-dire que c'était quelque chose de nouveau pour moi, de nouvellement apparu à mes yeux. En particulier vers l'est et vers le nord, il semblait sans limites à ma vue peu faite à apprécier des spectacles d'une pareille étendue, et il était d'une originalité si surprenante, que je n'arrivais pas à me rendre exactement compte de sa nature ni de son sujet. Au sud on dominait la belle vallée de Gampoo, qu'en une autre occasion j'avais déjà vue et admirée ; au delà, dans lámeme direction, les tons gris de la terre de Castille; plus près, le port de naguère avec ses monolithes décharnés et sa solitude désolante. A l'ouest. Peña Sagra et les Picos de Europa ombrageaient tout de leurs masses. Le Deva les séparait, et il était facile de distinguer sa gorge profonde et merveilleuse dans maints détours capricieux qu'elle fait entre les monts inaccessibles et fantastiques de ses deux rives; et au delà du Deva, dans ses vallées basses, on voyait une bonne partie de la province des Asturies. Don Sabas m'en informait avec le même laconisme et de la même façon que le maître d'école montre à ses élèves les syllabes sur une pancarte avec un roseau.
Mais ce qu'il y avait d'admirable, dans cet immense panorama, c'était tout ce que les yeux embrassaient au nord et à l'est. Plus loin, mais très loin, et comme si c'était le commencement de l'infini, une bande bleue marquait l'horizon : c'était la mer, la mer cantabrique ; vers son dernier tiers à droite, unie à elle comme une branche au tronc dont elle tire sa nourriture, une autre tache moins bleue, un peu blanchâtre, s'enfonçait dans les terres et y formait comme un lac : la baie de Santander. Mais (et c'était là l'originalité du tableau) la bande bleue se présentait à mes yeux beaucoup plus élevée que le profil de la côte, et d'autres se fondaient avec elle, plus blanches et se prolongeant vers nous : entre elles apparaissaient des îlots de formes étranges, des pics et jusqu'à des cordillères qui paraissaient surgir d'une soudaine inondation.
Le soleil qui la frappait de ses rayons tirait de la surface de ces golfes, estuaires et bassins des gerbes d'étincelles, comme s'il déversait sa lumière sur des plaines empierrées de diamants.
(( C'est le brouillard bas des vallées, » m'avertit le curé ; et il me les montra en les nommant toutes une aune.
Je me l'étais déjà figuré, mais malgré cela je ne pouvais ni ne désirais dissiper l'illusion d'optique grâce à laquelle le panorama s'offrait à moi comme un fantastique archipel dont es îles grandissaient suivant une rigoureuse gradation depuis les plus basses sierras, premier degré de l'énorme escalier qui commençait à la côte et se terminait derrière nous, dans le ciel même, dont la voûte semblait reposer de ce côté sur les pics de Bulnes et de Peña Vieja.
« A mesure que le soleil montera, me disait don Sabas du haut de sa plinthe calcaire, et à mesure que la brise deviendra plus forte là-bas, le brouillard se dispersera, et ce qui est caché se laissera voir... Eh bien, il faut voir également d'ici le lever du soleil, cela vaut la peine!... Et nous le verrons un jour, si Dieu le veut... Et mieux encore, de plus haut... de là... » Et, s'étant tourné un peu vers la droite, il indiquait une cime élevée où il m'avertit que convergeaient trois cordillères.
Cependant, je ne pouvais détourner les yeux de Tarchipel où ma fantaisie forgeait tout ce qu'il est possible de concevoir en fait de lignes et de formes : l'église ogivale, le château fort, la pyramide d'Egypte, le colosse de Thèbes, le pachyderme géant... Il n'y avait pas de caprices que l'imagination ne satisfît tout à son goût dans ces lointains surprenants.