I. Carte personnelle d'identité
inscrit, une fois mort, sur le registre correspondant; je m'en réjouis, et Facia, qui l'entendait, se réjouit sûremeit davantage... La conversation s'acheva sans que nous en commencions une nouvelle, parce que le repas aussi avait p:is fin, que le temps pressait et que les convives du dehors avaient beaucoup à marcher, les uns pour retourner chez eux ¿t les autres pour arriver au terme de leur étape. Car don Recaredo profita de sa venue à Tablanca pour expédier une affai-e pendante depuis un an et demi, dans un petit village du Nansa, en aval, et l'insigne Campurrien avait aussi ses affaires urgeites dans la capitale, ce pourquoi don Roman et son gendre l'emmenèrent avec eux. Don Lope disparut sans que l'on sût comment; et tandis que le juge municipal mangeait tout ce qi'on lui présentait, le grand et le petit de Caornica et les cinq notables du Nansa s'en furent en amont et en aval de la naison. Celui qui mangeait acheva lui-même enfin de dîner et partit également, bien replet, vers son village.
Le lendemain, de bonne heure, la sœur et le beau-frère de Neluco regagnèrent Robacio, et quelques heures après, hélas 1 m'abandonna aussi toute la famille du géant ce la Castañalera.
Ce fut le plus sombre de mon existence : me voir ainsi seul dans les espaces muets et sans vie de la maison, palais de ma seigneurie toute neuve et patriarcale sur le pauvre terroir de mes aïeux. Tout me paraissait trop large, trop grand, tout m'écrasait, tout me semblait édifié en l'air, depuis le départ de la famille du vieux Marmiton. Car, grâce à la présence con» tinuelle de ces deux femmes si vives et si gaies, et à leur affairement, grâce au va-et-vient de ces derniers jours, aux allées et venues de tant de gens divers, je n'avais pu mesurer le vide que laissait dans la maison la mort de son vénérable maître, qui, en vie, la remplissait toute, et était en outre le lien qui m'attachait à elle par la force de mon engagement, fondé principalement sur la considération de ce qu'il appelait la faveur de ma compagnie.
Le curé don Sabas et Neluco venaient souvent me voir et passaient avec moi de longs moments; la veillée continuait, très courue et animée; je la présidais avec la plus grande assiduité et je faisais contre mauvaise fortune bon cœur pour croire que je m'y amusais ou pour le donner à entendre à ces bons et rustiques habitués. Je m'occupais, par instants, à expédier ma correspondance ou à mettre en ordre les papiers et les comptes de la succession; je parlais avec Facia, et elle faisait plaisir à voir : elle se croyait, par suite des nouvelles apportées par le juge municipal et de mes réflexions, libre pour toujours de la croix qui l'avait si longtemps accablée, et tenait pour enfermé au fond d'une sépulture le secret de ce qui pouvait être la honte de sa fille. La pauvre femme revenait à la vie, recouvrait peu à peu les forces de son esprit exténué, tout en pleurant et en priant à la fois pour l'homme infortuné qui était mort, l'âme souillée de noires intentions, après une vie désastreuse et criminelle. J'aimais aussi à déchiffrer dans l'impénétrable attitude de Ghisco des
signes confus qui révélaient au dedans de sa vaste poitrine un doux et profond contentement, depuis l'héritage de « la pile d'onces d'or », et à le faire parler pour savoir où en étaient à présent ses relations et son amitié avec la famille du Topero. Celui-ci, d'après mes renseignements, s'était beaucoup humanisé à son égard et même « lui lançait des œillades de rappel... » et quelques allusions on ne peut plus insinuantes. Je m'intéressais fort à Pito Salces, qui était soucieux et chagrin, craignant de voir changer les bonnes dispositions de Tona envers lui, depuis que sa mère et elle-même étaient devenues riches. Le pauvre garçon prenait pour du dédain la stupeur bien naturelle de la belle fille en ces jours de grands événements. Je sortais parfois pour me changer un peu les idées et pour étirer mes membres engourdis ; mais je trouvais toujours le sol comme une éponge pleine d'eau, et le soleil qui illuminait la vallée était froid ; tandis que l'air qui n'éteignait pas une allumette me fauchait la barbe. Aussi bien je rentrais dans mon trou sans avoir osé descendre l'endroit pierreux vers lequel me poussait mon irrésistible envie de causer avec quelqu'un qui pût me comprendre. Je me rejetais alors sur Chisco ou sur le premier que je trouvais devant moi, et enfin j'allais jusqu'à essayer — suivant les enseignements bucoliques de Neluco — de m'abaisser avec ma raison, plus lumineuse, vers les ténèbres de ces hommes-là pour rencontrer le niveau désiré et, avec lui, les délices promises. Mais, malgré tout, il me restait à affronter des heures et des heures éternelles de solitude et de silence entre ces vieux murs noirs où l'écho de mes pas fébriles résonnait comme sous les sombres voûtes d'un cachot; et, tout bien considéré, cet héroïque labeur que je faisais pour rendre ma vie plus supportable n'était qu'un labeur de prisonnier, et j'éprouvais même le désir tenace, profond et tentateur de m'échapper.
Oui, de m'échapper. Car de nouveau cette idée s'imposait à mon cerveau, non pas comme la première fois, mais comme une irrésistible rage qui détruisait peu à peu l'œuvre de mon acclimatation, alors presque terminée. La fuite me paraissait une indignité. Mais ks corps abandonnés dans l'air tombent suivant leur gravité; et ainsi je me sentais tomber, la mort de mon oncle ayant rompu le lien qui m'attachait le plus à la maison. Certes, j'y étais encore retenu par l'engagement solennel pris tant de fois et devant tant de témoins divers. Mais il était vrai aussi que j'avais marqué à cet engagement la limite suivante : « Autant que cela me serait possible. » Et en sup-
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posant que je parvinsse à être capable de comprendre l'œu- V re de mon oncle assez pour y travailler, mon travail ne devait as être continu ni de tous les instants, ni même de chaque jour, tandis que la fastidieuse réalité qui m'asphyxiait était continuelle, incessante et de tous les moments.
Luttant sans cesse entre ces tentations et les répugnances de ma conscience d'homme droit et honnête, je riais parfois de moi-même, en me voyant discuter comme un collégien qui ne se résigne point à son internat. Quels prétextes n'avais-je pas pour justifier une escapade, avec la promesse de revenir et l'intention de ne point l'exécuter!
Ensuite je me calmais, j'élevais mes pensées, je m'arrêtais à considérer la valeur des bons résultats obtenus par le travail de mes observations personnelles, et l'exemple, la prédication, plus ou moins directe, de mon oncle, de Neluco, du seigneur de la tour de Provedauo, surtout, et de beaucoup d'autres personnes de marque; et alors j'eus honte d'avoir songé ainsi à secouer le fardeau de mes tristesses.
Placé sur ce terrain, je compris bientôt que ce qu'il me fallait sans retard pour sortir avec honneur de ce conflit moral, c'était acquérir d'autres liens pour remplacer ceux que la mort avait rompus, des liens nouveaux qui m'uniraient à Tablanca, sinon d'une façon aussi étroite que mon oncle, du moins de manière à ce que la maison cessât d'être pour moi une prison.
Bon. Mais ce lien, où le trouver? et de quelle espèce était-il?... Qui sait les espaces que parcourut alors mon imagination échauffée et visionnaire! Dans ce voyage rapide et fou, je n'eus pas un moment de tranquillité ni de repos, parce que nulle part je ne trouvais une halte où reprendre haleine... jusqu'à ce que me vînt tout à coup la plus étrange des idées. Mais j'avais enfin au moins une hypothèse où arrêter mon esprit fatigué. A elle donc! et avec tout le scrupule et toute la minutie de qui médite un sujet aussi grave pour la première fois de sa vie. J'élevai mes pensers par delà les barrières escarpées du val, et je les reportai loin, très loin de Tablanca; je fermai les yeux, je recourus à mes réserves de souvenirs, et j'en exhumai une véritable légion d'images que je fis défiler, une à une, devant moi. Quand la dernière figure de cette galante procession eut passé, je ramenai ma pensée vers les montagnardes réalités de Tablanca... et portai mes mains à ma tête, comme si je me rendais compte que je l'avais bourrée d'extravagances pour obtenir quelque idée capable de me
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sauver. J'éteignis la lanterne de mes méditations, et, ô surprise! au dernier rayon de sa lumière je vis passer rapidement dans les régions obscures de ma fantaisie une image nouvelle et inespérée qui semblait porter en elle la vertu de résoudre toutes les difficultés du conflit. Mais... Je restai sur ce mais et je me mis à rire.
Je riais encore lorsque entra Neluco.
« C'est ainsi que j'aime à vous voir, me dit-il, et non avec la triste figure de ces jours derniers.
— J'y reviendrai pourtant, ami Neluco, lui répondis-je, si Dieu ne fait pas le miracle que je lui demande.
— Cependant, vous riiez tout à l'heure...
— Gomme le lapin,... du bout des dents.
— Je n'insiste pas, reprit le médecin, car je ne veux pas que vous me teniez pour indiscret; mais je vous assure que, sans cette crainte, plus de deux fois je vous aurais demandé, ces jours-ci, les motifs d'un abattement que vous n'avez pu dissimuler... »
Cette déclaration de Neluco éveillait en moi l'idée, insuffisamment endormie, de me confesser à lui, comme Facia s'était confessée à moi. Je pouvais espérer beaucoup des conseils de son expérience, et, en dernière analyse, le soulagement que donne dans les angoisses de l'esprit la ressource d'en parler avec un ami de bon entendement.
« Précisément, lui répondis-je en m'armant de résolution, j'avais un grand désir de causer avec vous de ce sujet. Ainsi donc, maintenant ou jamais. »
Je fermai la porte de mon cabinet; nous nous assîmes tous deux avec la petite table entre nous, et je commençai à lui parler de la manière que voici :
« Il faut que vous sachiez, ami Neluco, que maintenant que Tordre et le silence régnent de nouveau dans cette maison, depuis la mort et l'enterrement de mon oncle, je ne sais à quoi employer mes heures de loisir... Elles me paraissent interminables, je ne vois pas le moyen de les améliorer, et je m'effraye de l'avenir avec une perspective pareille. Tel est, en vérité, ce qui m'arrive; je vous tiens pour un bon ami, et je vous l'avoue...
— Pourquoi? me demanda le médecin avec la plus parfaite sérénité, après m'avoir contemplé un instant en silence.
— Tout d'abord, lui répondis-je, pour que vous le sachiez, et ensuite pour que, si vous le jugez bon, vous m'aidiez de vos sages conseils.
— Pourquoi? me demanda-t-il de nouveau avec le même calme qu'auparavant.
— Eh bien, vous m'amusez, caramba! m'exclamai-je un peu piqué par cette façon de me mettre au pied du mur, qui ressemblait fort à une plaisanterie un peu lourde. Qu'entend-on ici par aider un homme qui se meurt au fond d'un précipice?
— Pardon! répliqua le médecin; mais ou je déraille, ou l'exemple que vous me citez ne s'applique pas entièrement à vous. Celui qui se trouve au fond d'un précipice ne peut avoir d'autre désir que d'en sortir; tandis que dans votre situation, l'on peut vous rendre service de deux manières : en vous aidant à en sortir, ou en travaillant à vous la rendre moins pénible et même agréable. J'attends donc que vous me disiez de quelle solution il s'agit ici.
— De celle qui vous paraît la meilleure, lui dis-je, ou des deux ensemble;.., enfin mettez-vous à ma place, et parlezmoi franchement.
— Eh bien, franchement je vous dis, reprit le médecin, que je ne m'étonne point de ce qui vous arrive. Je m'y attendais... Entendons-nous : je me doutais que, don Celso étant mort, et vous seul à la maison, celle-ci vous paraîtrait plus grande, plus noire et plus triste qu'auparavant, et le temps que vous y passeriez plus long et plus ennuyeux. Rien de plus naturel chez un homme de vos goûts, de votre éducation et de vos antécédents mondains. Ce que je ne croyais pas, c'est que votre découragement serait arrivé à un tel point... Eh bien, voyez, señor don Marcelo : je ne vous conseille pas, même par politesse, afin de distraire votre ennui, de quitter sur-le-champ Tablanca, conseil qui, si je sais lire sur les physionomies, est celui dont vous me seriez le plus reconnaissant. Je ne vous le donne pas, parce que je suis certain que si vous partiez dans l'état d'esprit où vous êtes actuellement, vous ne reviendriez plus ici de toute votre vie.
— Holà ! répondis-je à demi convaincu, c'est beaucoup dire !
— Ce n'est rien que l'exacte vérité, répliqua le médecin; et TOUS ne pouvez ni ne devez le faire, même sans parler de certaine promesse que vous fîtes et de l'occasion solennelle où elle fut ratifiée; parce que vous n'avez rien à faire dans ce monde qui vous tente, tandis qu'ici vous êtes utile; car làbas, — et pardonnez-moi ma franchise, — malgré vos mérites personnels, vous ne seriez qu'un de plus dans le tas des anonymes, tandis qu'ici vous remplirez un rôle beaucoup plus brillant, non par l'éclat de sa hiérarchie, mais par le caractère
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bienfaisant de sa fonction. Tout cela ne veut pas dire que vous soyez obligé à vous ensevelir ici perpétuellement : au contraire, je serais le premier à vous le déconseiller, à vous recommander de franchir de temps en temps ces montagnes pour vous délasser, bien certain que ces courses, faites par un homme de votre intelligence, de votre culture et de votre fortune, seraient tout profit pour cette vallée. Mais avant d'en arriver là, c'est-à-dire avant que je puisse vous inciter à partir, il faut vous attacher ici auparavant par quelque chose qui vous serve d'appât, et vous fasse revenir, par un mouvement naturel et spontané de votre cœur... En un mot, vous devez vous acclimater de nouveau à cette maison, à cette terre et à ces gens, tels qu'ils avaient fini par vous paraître au moment de la mort de votre oncle don Celso.
— Mais, homme de Dieu! m'exclamai-je ici, c'est là où le bât me blesse! Tout ce que vous me dites semble pensé par mon propre esprit et dit avec ma propre langue! Je ne désire rien d'autre que de m'attacher à ce terroir et lui vouer tout l'amour que vous avez pour lui! Mais comment? Avec quoi? C'est là le hic. Quand mon oncle vivait, l'obligation, convertie déjà en plaisir, que j'avais de lui tenir compagnie, m'occupait, ainsi que tout ce qui l'entourait. Mais il n'est plus, et ce puissant secours me manque. Je me perds dans le vide de cette maison, et je suis excédé des heures éternelles que j'y passe en cherchant le moyen de les abréger. Continuer son œuvre bienfaisante? Soit. Cela est beau et facile à dire, mais c'est aussi fort vague, et cela ne résout rien. Or, ce qu'il me faut, c'est quelque chose de plus concret, plus pratique et plus immédiat. S'il s'agissait, par exemple, de tailler des chemises pour les pauvres ou d'enseigner le catéchisme aux enfants, je passerais les jours entiers à manier les ciseaux ou à faire entrer le Père Astete dans les têtes de ces petits rustres; mais il ne s'agit pas de cela ni de rien de pareil : l'œuvre de mon oncle n'occupe pas à toutes les heures et à tout instant.
— Vous croyez? m'interrompit Neluco. Est-ce que par hasard vous la connaîtriez à fond?
— Non, seûor, lui répondis-je.
— Et ne vous semble-t-il pas, ajouta-t-il, que vous aurez de quoi vous occuper à l'étudier ainsi, non seulement pour la connaître, mais pour l'améliorer? Car nous devons aussi exiger de vous, poursuivit-il sur un ton plaisant, que vous l'amélioriez, et vous l'améliorerez assurément.
— Fort bien ! dis-je sur le même ton : je l'améliorerai si
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voTis y tenez. Mais, ajoutai-je en devenant sérieux tout de bon, cette étude que vous me recommandez, ne serait-ce que pour occuper les heures de ces jours-ci, comment la faire ? Par où commencer?
— Et à quoi, répliqua Neluco, servent les bons amis et les conseillers compétents? A quelle occupation plus agréable ou plus honorable pourriez-vous nous employer?... et pardonnez-moi la vanité que f ai de me compter parmi eux... Puisque nous y sommes et que vous m'autorisez à vous parler franchement, je dois vous dire qu'outre cette étude, dont vous ne pouvez vous dispenser, il est une autre occupation plus actuelle, à laquelle vous auriez dû déjà vous employer depuis longtemps,... ce que vous n'avez pas fait, à notre grande surprise ; en quoi vous avez perdu un excellent moyen de tuer les heures de loisir... Je pensais que, bien que la fortune ne vous manquât pas lorsque vous vîntes à Tablanca, vous auriez la curiosité de connaître de vue les biens dont vous avez hérité ici de don Celso, et l'organisme, disons-le, des conventions et contrats avec les fermiers, et autre chose encore du même genre, qui ne laisse point de présenter son côté patriarcal, et par cela même intéressant et pittoresque pour un homme comme vous. Sous le prétexte de tout voir de vos propres yeux, vous sortez de la prison qui écrase et attriste, vous respirez l'air libre, renouvelez vos idées et détendez votre esprit abattu. De cette contemplation naissent des pensées qui se communiquent, tout d'abord, à ceux qui vous entourent, et vous donnent une abondante matière à réflexion si vous êtes seul, ou à d'intéressantes et agréables conversations si vous êtes accompagné d'amis qui vous aiment bien. La propriété, si petite soit-elle, a cette vertu, et à un plus haut degré encore, si elle est récemment acquise. P'igurez-vous si, durant ces derniers jours où vous vous êtes souverainement ennuyé, mais pendant lesquels le temps a été si beau, nous aurions manqué de buts de promenades, de sujets de conversations et de projets à échafauder! Vrai, il est inimaginable que vous n'ayez pas même songé à une chose si facile et si opportune, ne fût-ce que par instinct de conservation, et que vous ayez préféré vous livrer, pieds et mains liés, à l'inclémence de votre geôlier. Mais il est encore temps de réparer cette erreur. Nous vous accompagnerons à travers la campagne tant que le ciel le permettra. Nous verrons ce qu'il vous importe de voir, nous parlerons de ce qui vous intéresse. Nous prolongerons les causeries du dehors, on notera, on discutera, on
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ordonnera calculs et projets, dussent-ils n'aboutir qu'à édifier des châteaux de cartes... Ceci, tout d'abord. Le reste souvent viendra de lui-même se glisser par les portes de cette maison... Par exemple, d'ici quelques jours, car nous sommes précisément dans le mois où cela se fait, vous verrez arriver la phalange de vos colons et métayers, afin de vous payer les renies qu'ils vous doivent : les uns vous donneront du maïs, des châtaignes ou de l'argent; d'autres, les trois réunis, et quelques-uns, les mains dans leurs poches vides, vous deman» deront de les pourvoir de ce dont ils ont le plus besoin. Vous connaîtrez ainsi, peu à peu, même le pied dont ils boitent, et découvrirez la voie qui mène jusqu'au cœur du mystère... Outre cela, pourquoi ne reprendriez -vous pas vos courses salutaires d'autrefois? Chisco est là, plus ardent et glorieux qu'alors, parce que sa condition s'est améliorée, et doublement dévoué à votre personne depuis les largesses dont vous l'avez comblé. Et aussi Chóreos, qui soupire encore (mais pas autant que pour la fille de Facia) pour les aventures en montagne, ces gorgées de liqueur réconfortante et ces cadeaux si fréquents... Je serai là, enfin, chaque fois qu'il vous plaira de disposer de moi. Et don Sabas vous en dira autant de luimême, ainsi que chacun des habitants de ce village... Un autre exemple : à l'heure où vous vous y attendrez le moins, vous verrez renaître dans la campagne les préludes du printemps. Vous trouverez la terre sèche et saupoudrée de fleurettes éfliaillées; vous aspirerez la bonne odeur des monts et des prés, et peut-être penserez-vous que c'est l'heure de remuer la terre,... je suppose, de ce verger, et même de le cultiver mieux qu'il ne l'a été jusqu'à présent ; à ces fins, vous appelez les ouvriers, ne serait-ce que pour le plaisir de leur payer leur salaire; vous leur ordonnez de creuser; et à mesure qu'ils vous obéissent, vous vous enivrez de l'odeur de la terre remuée, qui est l'odeur agréable entre toutes, et vous songez à des plantations nouvelles et variées, même vous ébauchez un projet de jardin dans le coin le plus abrité... Qui dit améliorer le jardin, dit remettre des tuiles sur le toit de la maison, ou réparer ses infirmités intérieures...; enfin, jamais les occupations ne manquent à l'homme qui veut en avoir, fût-ce dans les solitudes de Tablanca... Et à quoi cela sert-il d'avoir de l'argent ? »
Ici, Neluco fit une pause et me regarda fixement, comme s'il attendait ma réponse. Je ne tardai pas à la lui donner. « Tout ce tableau que vous venez de me tracer, lui dis-je,
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m'enchante et me séduit,... peint sur le papier; mais je sup» pose que ce soit la pure réalité. Je suppose que j'aie dans les mains le remède contre l'ennui de quelques jours,... de quelque temps même, si vous le voulez. Entendu. Mais, et après? Quand je ne pourrai plus courir dans la montagne ni remuer la terre de mon jardin; quand je n'aurai pas d'affaires à traiter avec mes fermiers, que vous serez occupé par votre profession et don Sabas par son ministère; quand reviendront les tempêtes déchaînées, les heures sans fin, les nuits éternelles, que deviendrai-je dans les solitudes de ce pigeonnier, moi qui n'ai pas la nature et les goûts de mon oncle, ou de don Sabas, ou les vôtres?
— C'est que je compte, me répliqua Neluco, que pour vous attacher à Tablanca (de sorte que l'on puisse vous donner la permission de vous absenter de la vallée, sans craindre que vous n'y reveniez pas) il suffira de ces distractions que je vous ai dites, et d'autres semblables, si vous y parvenez à y prendre goût... Après, que diable! c'est presque un péché mortel que de dire à un homme de talent et de votre expérience comment on passe les heures libres que nous avons tous dans la vie. Le principal est la base de l'occupation : ses lacunes se comblent comme on peut. C'est à cela que sert rintelligence qui ne vous fait pas défaut... Et, enfin, si, avec ces ressources, vous n'obtenez pas ce que vous cherchez, il vous reste encore celle de vous lier au terroir par des liens si résistants, que la mort seule puisse les rompre.
— Les liens... matrimoniaux, allons! interrompis -je. A quoi bon user de métaphores?
— Précisément, répliqua le médecin.
— Eh bien, c'est ce que je vous ai dit, ajoutai-je. Vous pensez avec ma propre tête et parlez avec ma propre langue. J'avais eu cette même idée, il y a un moment.
— Sérieusement?
— Ou en hypothèse.
— Ce n'est pas la même chose. Et pourquoi ne l'auriez-vous pas eue sérieusement? Vous êtes à l'âge le meilleur pour vous marier ; vous êtes riche; vous avez couru le monde et en avez l'expérience; vous êtes orphelin et seul, à des centaines de lieues de l'unique proche parent qui vous reste, et qui est aussi riche que vous. Que diable voulez-vous faire de votre fortune et de la longue vie que vous avez devant vous, si ce n*est pour refonder la famille que vous avez perdue, et laisser sur la terre, lorsqu'il vous faudra la quitter pour toujours.
quelqu'un qui vous ferme les yeux avec tendresse et vous pleure de tout son cœur?
— Et vous, répondis-je à Neluco, mi-sérieux, mi-plaisant, vous qui voyez et sentez toutes ces jolies choses que je ne vois pas et dont je ne sens pas le besoin urgent, pourquoi ne m'avez-vous pas déjà donné l'exemple?
— Parce que votre cas et le mien, señor don Marcelo, soni très différents, me dit Neluco. Je commence à vivre maintenant; il me faut travailler, et travailler beaucoup, pour gagner le morceau de pain que je mange; et en outre, je ne m'ennuie pas dans la solitude où je végète, ni ne suis tenté, comme vous, par les séductions de là-bas; mon nom ne doit pas s'éteindre avec moi, alors même que je mourrais célibataire... Mais si j'étais dans votre peau !
— Que tu y sois ou non, me dis-je en contemplant le médecin avec de malicieux regards, tu ne tarderas guère à tomber du côté où tu penches, enjôleur. »
Et j'ajoutai à voix haute :
« Eh bien, supposons, ami Neluco, que moi, pour penser comme vous, ou par véritable vocation, ou par ce qu'on appelle raison d'état, je décide de me marier... pour vivre ici, naturellement, mais non à perpétuité. Il est logique que je cherche une compagne qui me convienne... Et dans ce cas, voulez-vous me dire, monsieur le marieur, avec quelle figure et avec quelle conscience je pourrai offrir à aucune femme, de toutes celles que je connais, ce bagne en récompense du bonheur que je cherche en voulant l'épouser?
— Il ne vous manquerait plus que cela! s'exclama Neluco en portant ses mains à sa tête comme je l'avais fait auparavant et pour le même motif. Avec une compagne de cette étoffe, vous ne vivriez pas ici en sainte paix la moitié d'une semaine. Le remède serait mille fois pire que le mal.
— Cela étant certain, repris-je, de quel genre et d'où doit être la femme que je cherche pour l'épouser? Voulez- vous que je prenne une de ces grosses filles de Tablanca?
— Et n'y a-t-ii pas d'autres femmes au monde, dit le petit médecin avec fermeté, que les filles de Tablanca et les grandes dames de Madrid? Tâchez, señor don Marcelo, ajouta-t-ii sur le ton de la plus profonde sincérité, que la femme choisie pour partager avec vous la suzeraineté de cette maison] se considère comme fort honorée et favorisée par ce choix. Gela suffit, et ne doutez pas que des femmes de cette condition abondent à votre portée. On ne vous met pas le couteau sous la gorge :
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US avez le temps de réfléchir, d'aller et venir, de voir,... et, que diable! s'écria-t-il soudain avec une véhémence inusitée, puisque nous parlons maintenant sérieusement, et pour que vous voyiez que je n'affirme pas au hasard, prenez cet exemple qui me vient en ce moment à la mémoire : voulez-vous beauté, tendresse, bonté, délicatesse de sentiment, et tout ce qu'on peut demander, sauf la culture raffinée des salons, réuni en un seul être, en une femme modèle, même pour un homme comme vous? Eh bien, là, tout près, nous l'avons : Lita... Ainsi donc, décidez-vous à la prétendre. »
Je restai stupéfait. Etait-ce une plaisanterie? Etait-ce de l'abnégation? Etait-ce un élan de patriotisme? Je lui avouai mon étonnement, et il me dit :
« Depuis que vous êtes à Tablanca, vous vous entêtez à voir des « visions » à ce sujet. Je le sais par le peu que vous m'avez dit et le peu que vous avez laissé transparaître. En une occasion je vous ai dépeint le genre et le motif de l'aifection que nous avons l'un pour l'autre. Ce que je vous ai dit alors était la pure vérité, et la meilleure preuve en est dans ce que je nens de vous proposer, et qui vous a causé tant d'étonnement. Croyez bien que, malgré toute mon estime et ma considération pour vous, je ne pousserais pas l'abnégation jusqu'au point de vous offrir un joyau d'un si haut prix, s'il était mien dans le sens que vous vous étiez imaginé, sans compter que, même sans parler de cet engagement imaginaire, Dieu sait ce que l'intéressée penserait de ces discussions, si elle nous écoutait par le trou de cette serrure, a
Instinctivement, je tournai les yeux vers la porte. Alors Neluco éclata de rire, et je compris que je ne savais pas supporter la plaisanterie avec le sang-froid que le cas exigeait.
Le médecin changea discrètement de conversation; ensuite nous fîmes quelques tours dans la grande salle, en causant... de je ne sais quelles banalités. Puis il partit au bout d'un moment, et je me retrouvai seul, mais, chose étrange, sans inquiétude et sans tristesse.
L'idée de Neluco me donna fort à penser! Il est évident que le plus grand intérêt des choses ne dépend pas des choses mêmes, mais de leurs circonstances et accidents. Cette même pensée, exprimée à voix haute par le médecin, était passée en silence dans mon esprit, peu auparavant, sans y laisser la moindre trace... Cela était certain, en toute vérité. Mais pourquoi, dès mon arrivée à Tablanca et ma première rencontre avec la petite-fille de don Pedro Nolasco, m'étais-je obstiné à tirer au clair ce qu'il y avait entre elle et Neluco, supposant qu'i/^ avait quelque chose,.., et quel stupide entêtement? Après tout, en quoi cela m'importait-il? Je me posai ces questions, parce que si je rapprochais leurs motifs de l'effet que m'avait causé l'idée inespérée du maudit petit médecin, il fallait supposer l'existence, dont j'avais toujours douté, de certains courants mystérieux au plus profond et inexploré du cœur... De toutes façons, que ces courants existent ou non, ce fait de coïncider, Neluco et moi, par impulsion propre et spontanée, sur un point si précis et singulier : moi, ébauchant l'idée dans mon esprit, et lui, comme s'il la lisait dans mon cerveau, me la montrant ensuite avec l'apparence d'une réalité, n'était-ce pas un motif plus que suffisant pour consacrer à ce thème toute l'attention que je lui consacrais? On ne voit pas tous les jours, en de pareilles situations, des coïncidences de ce calibre.
Toujours est-il que je passai les heures mortes à éplucher l'insinuation inespérée du médecin et à la soumettre, en fragments impalpables, à une scrupuleuse analyse. Je me laissai aller ainsi jusqu'à la félonie de suspecter le désintéressement de Neluco et de le croire capable de m'avoir suggéré l'idée, d'accord avec l'intéressée, ou tout au moins avec sa mère. Mais je réfléchis un instant sans passion, et cela me
suffit pour dissiper ce soupçon, dont il ne me resta que Ja honte d'y avoir cédé.
A tous les âges de la vie nous avons, nous autres hommes, aelque chose de l'enfant, et il y a toujours un jouet qui nous ..rrive, où et quand nous nous y attendons le moins, qui nous surprend, nous préoccupe, et même nous « rend sages »... et, en outre, stupides. Je le dis parce que non seulement je passai le reste de l'après-midi et une bonne partie de la nuit à tourner et retourner le jouet que m'avait donné Neluco n pour voir ce qu'il avait dedans », mais encore parce qu'à mon réveil, le lendemain, la première chose qui se mit dans ma cervelle fat de me demander si la petite-fille du géant de la Castañalera était aussi jolie et gentille en réalité que le médecin me l'avait dépeinte et que je l'avais vue quand je m'intéressais moins à elle, et je résolus d'aller de mes propres yeux éclaircir ce doute dès que je serais levé...
« Car, me disais-je, ce n'est pas que cette expérience m'importe le moins du monde; ce n'est pas que la personne en question me pénètre déjà l'âme par quelque côté, mais c'est le cas qui m'intéresse. Il s'agit d'une hypothèse susceptible de se réaliser un jour, et il est d'une nécessité capitale de tout voir, peser et mesurer avec minutie et à temps pour éviter plus tard d'irrémédiables désenchantements. »
Je fis comme je le pensais, et même un peu plus, car je pris soin de ma toilette comme jamais je ne m'y étais appliqué,... et même je mis de la brillantine sur ma barbe...
Je trouvai à Lituca le même air que lorsque j'avais fait sa connaissance et que je lui avais vu souvent tandis qu'elle vivait chez moi : en négligé, elle allait et venait avec un châle croisé par devant et noué par derrière; dépeignée et avec un chifTon à la main, elle époussetait les meubles et les frottait pour les faire briller. Elle fut surprise de me voir « de si bonne heure et si bien mis après que j'étais resté tant de jours sans me laisser voir à personne », et craignit que cette visite inespérée ne fût pour quelque chose de mauvais... Etais-je fâché contre elles? M'en avaient-elles donné sujet, sans le vouloir? Tout cela dit dans son langage pittoresque et harmonieux, tandis qu'elle suspendait son travail, arrangeait de sa main libre, blanche et potelée, les cheveux en désordre qui couronnaient son front, et souriait de sa bouche, de ses yeux parleurs et des deux fossettes de ses joues rosées. Je me sentis gêné pour lui répondre sur le ton que demandait 1j situation; car son allusion à ma mise recherchée me fit
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rougir un peu, comme si elle avait découvert en moi quelque faiblesse indigne d'un homme qui a l'expérience du monde. Je lui expliquai ma mise par la raison du deuil que j'étais obligé de porter et qui ne me permettait pas de sortir en vêtements clairs et amples, comme d'habitude. Quant à dire que ma visite était pour quelque chose de mauvais, parce que mes habits étaient de cérémonie, cela exigeait une explication, et je la demandai à Lituca. Elle me la donna en disant que la « chose mauvaise » à laquelle elle avait tout d'abord pensé, c'était mon départ pour des pays lointains, parce que je ne trouvais plus rien à faire en cette terre si triste pour moi. Moi, penser à m'en aller alors de Tablanca !... Je pouvais jurer que jamais je ne m'étais vu aussi attaché au val. Mais pouquoi mon absence était-elle qualifiée par elle de chose mauvaise?
« Encore, señor ! répondit-elle avec la plus charmante candeur. Voulez-vous que je trouve bon de perdre de vue une personne comme vous?... Songez que j'ai même mangé votre pain ! »
Elle lâcha un de ses petits éclats de rire et me demanda la permission d'aller s'arranger un peu, « parce qu'elle n'était pas mise pour un caballero aussi distingué », et appela aussitôt sa mère pour me tenir compagnie pendant ce temps. Que sa mère vînt, soit; mais qu'elle allât s'habiller et se parer, en aucune façon!... Je n'y pouvais consentir. Fallait-il ou non se gêner entre voisins et même parents aussi intimes que nous? En vérité (je ne le lui dis point), je jouissais d'admirer, depuis qu'elle était entrée, le relief extraordinaire que donnait aux charmes de sa délicieuse personne le négligé si frais, si propre, si gracieux, qui l'enveloppait. J'étais convaincu que Neluco et moi, nous étions restés en dessous du vrai dans notre façon de la voir et de Tadmirer. Elle finit par rester, sa mère arriva, et toutes deux ensemble m'arrangèrent de la belle manière pour a les avoir ainsi oubliées ». J'alléguai comme excuse de mon absence des occupations pressantes chez moi, après un événement aussi grave que celui qui s'y était produit. Cet expédient ne me servit en rien auprès de ces deux diablotins qui brouillaient toutes mes cartes. Il y eut quelques instants de silence; j'en profitai pour demander comment allait le géant depuis que nous nous étions vus. Le vieux Marmiton accourut au bruit. Il allait « comme ci comme ça », d'après lui, et beaucoup « mieux que ça », selon Mari-Pepa,... « carie bienheureux mangeait, qu'il n'y avait pas de quoi le rassasier « !
« Pour ça, oui, grâce à Dieu! » confirma le géant avec sa grosse voix.
Nous étions déjà dans le salon. Nous nous assîmes tous, et l'on commença à causer. Les femmes évoquèrent Tagitation de ces jours tristes, et je saisis l'occasion pour peindre la solitude où j'étais resté, et mes regrets de ne plus les avoir à la maison... Je ne sais pas trop comment la conversation tourna ici, car j'y prenais part machinalement, tandis que je pensais à Lita qui était en face de moi. Mais j'avais d'étranges pensées! Une fois je l'imaginai vêtue avec tous les colifichets des élégantes de Madrid, et cette vision me produisit un si déplorable effet, que j'en sursautai sur ma chaise. Ces hochets me parurent une profanation sur un corps qui n*avait pas été formé pour vivre au milieu des décors et des artifices conventionnels de la ville, mais sur la scène immuable et grandiose de la nature.
Par ces chemins et d'autres pareils mes pensées s'envolaient à ma guise,... jusqu'à ce que soudain m'assaillit le souvenir de cette réserve que Neluco avait faite à la fin de notre « compte », la veille au soir, car, nous avions compté sans l'hôtesse, qui aurait pu n'être pas d'accord, si elle nous avait» entendus. Le diable m'emporte si à ce moment j'étais résolu à faire quoi que ce soit pourvoir si nos calculs étaient justes; et, cependant, le doute surgi soudain en présence de 1' « hôtesse » elle-même, me contraria fort. L'homme n'est pas une pièce d'or qui plaît également à tout le monde, en eût-il beaucoup en lieu sûr comme j'en avais alors, et il pouvait très bien arriver que Lituca ne voulût pas de moi pour des raisons particulières,... et même parce .qu'elle serait éprise de Neluco sans que celui-ci le sût, car tout était possible dans le champ [des suppositions vraisemblables. Mais comment éclaircir ce doute sur l'heure, sans découvrir le mystère de mes intentions? Et, cependant, cela ne pouvait rester ainsi; car j'avais besoin d'avoir en mains ce fil principal pour tirer dessus quand j'en aurais envie, ou pour ne jamais le tirer, si je préférais.
Pur égoïsme et révoltes insensées de l'amour-propre contrarié; et comme chaque fois qu'un homme, si expérimenté soit-il, se trouve dans ces situations d'esprit, la première chose qu'il perd est le sens commun, soupçonnant que j'allais commettre quelque impair si je me laissais dominer par la démangeaison qui commençait à me dévorer, j'écourtai la conversation — que je suivais machinalement — et je mis
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fin à ma visite, avec la promesse formelle de la répéter souvent.
Je ne sais ce que l'on put penser chez le vieux Marmiton du désaccord que l'on dut noter entre les paroles qui sortaient de ma bouche et les idées qui bouillonnaient dans mon cerveau, ni même si l'on s'en aperçut. Mais, à mesure que j'avançais vers la maison, formant de sérieux projets d'élucider peu à peu mes doutes, en retirant du fond de la source cristalline les petites pierres mystérieuses avec les pinces... de mon expérience et le tact de mon calme instinctif pour ces choses, je m'étonnais du développement qu'avait atteint cet -accès d'immodération, et de ce que j'avais été près de commettre une légèreté impropre non seulement d'un homme mûr, mais même d'un collégien novice.
Mais, quant à Lituca, je ne changeais pas un iota à ce qui était convenu. On ne pouvait rien rêver de plus charmant comme figure et comme caractère de femme; avec cela elle était intelligente, sensible, bonne, et en outre travailleuse et adroite. C'était sans aucun doute une merveilleuse argile pour qu'un Adam comme moi en pétrît une compagne à son goût, dans un paradis du genre de Tablanca.
Je veux dire — et c'est la pure vérité — que si cet accès qui m'avait mis hors de mes gonds avait passé en quelques heures, il n'avait pas emporté avec soi l'idée placide qui l'avait provoqué. Au contraire, il la laissa dans mon esprit, cristallisée et lumineuse, projetant ses lueurs étranges sur tout ce qui m'entourait, comme le doux éclat du crépuscule qui apparaît à l'horizon pour annoncer la venue prochaine du ¡soleil éblouissant. Cet état psychologique peut paraître puéril, innocent, aux yeux d'un mondain expérimenté ; mais il est certain que je ne me croyais déjà plus seul et oisif, à Tablanca, ni à tâtons, triste et silencieux dans la maison. Cela valait un peu mieux que de s'entendre octroyer le titre d' « homme incombustible », par quelque malheureux esclave peut-être de ce préjugé et d'autres semblables. On pouvait craindre de voir passer ces rafales de consolation comme avait passé l'ouragan de naguère; et je le craignis sérieusement. Mais les jours s'écoulaient, et, loin de s'en aller avec eux, elles se faisaient sentir chaque fois plus agréables et chargées de nouveaux parfums.
Je renouvelai mes visites à la famille de don Pedro Nolasco, parce que je le lui avais promis; et mes yeux durent publier un peu de mon secret, à moins que ce ne fût le timbre de
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ma voix ou les atomes de Tair, car, sans que ma langue eût franchi la limite que je lui avais fixée, je n'étais déjà plus pour Lituca ce que j'avais été jusqu'alors. Ses yeux s'intimidaient en face des miens. Elle était beaucoup plus réservée en ses expansions d'allégresse, et les plis de son tablier lui donnaient fort à faire quand nous nous trouvions seuls, autant que les idées et les paroles que nous employions dans la conversation. Ces symptômes, qui s'accentuèrent avec mes insinuations purement mimiques, finirent par éclaircir le doute qui m'avait tant rongé, sans que j'eusse risqué un seul mot dans cette entreprise : c'est-à-dire que le fil que je désirais avoir dans ma main y était venu seul, de lui-même, à moins que ce ne fût par la force de ce mystérieux fluide auquel je ne pouvais déjà plus m'empêcher de croire. En somme, ou mon expérience me trompait beaucoup, ou je pouvais tirer sur le fil, à ma fantaisie, dès que j'en aurais envie.
J'étais donc dans les meilleures conditions imaginables pour faire une halte dans mon entreprise et examiner le terrain tranquillement et à loisir. Quant à savoir si cette manière de penser était plus ou moins honnête et convenable, à la vérité, je ne me le demandai pas. Une pause était utile à mes desseins, et je la fis.
Je ne laissai point pour cela de fréquenter la maison de Toctogénaire de la Castaûalera; au contraire, je dînai même avec la famille deux fois pendant cette période. Mais je cherchais souvent à maintenir Lita sur le terrain et dans le style de nos premières intimités, épargnant avec soin les insinuations d'un autre genre, que je n'employais que pour laisser couver le feu. Et avec quelle charmante docilité l'innocente accourait à mes appels ! Ce procédé n'était sans doute pas non plus très noble, mais il m'était très utile, et cela suffisait pour apaiser certaines menaces de rébellion qui inquiétaient ma conscience! Je n'étais pas moins communicatif avec don Sabas, Neluco, mes domestiques, les habitués de nos veillées et tout le village, qu'avec la famille de Marmiton, surtout avec Neluco. Je mourais d'envie de converser avec lui. Et comme dans ces tête-à-tcte ma langue laissait jaillir quelques étincelles de la lumière où baignaient en secret mes idées, le malicieux garçon souriait en silence, et sans beaucoup d'efforts découvrait peu à peu tout ce que je ne voulais pas avouer. Par bonheur, il était infiniment plus discret que moi dans ces circonstances, et tout se réduisait à ce que changent de cachette les secrets qui s'échappaient de la mienne.
je recommençai les excursions par monts et ravins, et les <:hemins et sentiers par où je n'avançais jadis qu'en soufflant allaient jusqu'à me paraître faciles et plaisants. Chisco et Pito Salces m'accompagnaient encore; mais plus respectueux e1 même plus serviables (bien que cela paraisse peu croyable' que naguère, alors que je n'étais pas le maître et seigneur de la maison, et que je n'avais pas eu l'occasion de faire preuve de certaines largesses, car Chisco n'oubliait pas ce qu'il avail reçu, ni Pito Salces ce que j'avais donné à la belle fille de ses pensées. Je me prêtai avec plaisir à tout ce que Neluco m'avait recommandé et continuait à m'indiquer, afin d'occuper les heures libres du jour et de la nuit, et je visitai une par une mes propriétés, mes prairies, mes terres, mes châtaigneraies et chênaies, mes maisons, mes troupeaux; j'étudiai, avec un véritable désir de le connaître à fond, l'organisme, comme disait Neluco, « des conventions et des contrats existant entre mon oncle et ses métayers et colons » ; là était la moelle même du grand esprit de cet homme méritant, qui, sans politique tapageuse et perturbatrice, par la seule vertu des élans de son cœur généreux et profondément chrétien, était arrivé à résoudre pratiquement un problème social tenu pour insoluble par les « penseurs » des grands centres civilisés, et qui provoque une perpétuelle hostilité entre les pauvres et les riches. Etudiant ces admirables détails, je finis par comprendre ce qui m'avait échappé à la simple lecture du Mémoire, et son laconisme, touchant l'œuvre bienfaisante du patriarche, m'apparut alors comme un autre trait d'exquise délicatesse envers moi, Cette étude, bien que sommaire, m'occupa agréablement des jours et des jours, me donna beaucoup à faire et à penser et m'attacha par de nouvelles et très profondes racines à ce pauvre terroir qui, sous mes yeux, changeait à chaque instant d'aspect.
Puis ce fut le tour du verger de la maison, comme me l'a» vait conseillé Neluco, et comme je l'aurais fait sans son conseil, dans l'élan spontané des nouvelles inclinations qui s'emparaient de moi, de jour en jour, d'heure en heure. On bêcha, on remua toute sa terre; on mit en bon ordre les plantes ma« ladives qu'il renfermait, et l'on traça un morceau de jardin pour le planter comme il conviendrait au moment voulu, de même que les carrés destinés aux arbres fruitiers et aux légumes. Et c'était vrai qu'elle n'avait pas sa pareille, l'odeur de la terre bien sèche, remuée à la lumière et à la chaleur douce el vivifiante du splendide soleil de février. Jamais je ne l'avais
remarqué jusqu*alors... Il est juste de dire que jamais je ne m'étais mis en situation de le remarquer.
Après ces travaux du jardin, comme le temps était toujours riant et printanier, j'en entrepris d'autres plus rudes, parmi lesquels celui d'adoucir autant que possible le chemin pierreux, seule voie de communication entre la maison et le village. Et le chemin devint, sinon tel que je l'aurais voulu, du moins bien meilleur qu'il n'était. Je n'attaquai pas tout de suite les réformes que j'avais projetées dans le vieux manoir des Ruiz de Bejos, parce que cela c'était grave, comme disait le curé, et je manquais des éléments nécessaires. Mais on devait les entreprendre dès que cela me serait possible, et sans crainte que, entre temps, ces beaux projets ne s'endormissent pour toujours, car, en vérité, ces ouvrages étaient un des chapitres essentiels du plan de vie nouvelle que je m'étais tracé et me traçais continuellement.
Le curé s'émerveillait de mon ardeur, et, du regard et du geste, plus que de la parole, il me faisait comprendre sa satisfaction. Neluco ne me perdait pas de vue un moment, et paraissait enthousiasmé de ma nouvelle fers^eur, qu'il stimulait par des tentations d'autres friandises qu'il finissait par me faire avaler, avec sa stratégie diabolique. Dans la maison de Marmiton on portait aux nues ce miracle, et seule Lituca était réservée dans ses louanges et refrénait ses félicitations, mais ses yeux les exprimaient bien haut, comme si la force d'une loi secrète imposait cette modération aux mouvements de son âme. Au village « couraient » déjà les nouvelles les plus étonnantes au sujet de cette résurrection, et l'on m'y prêtait, à coup sûr, des plans et des pensées qui n'avaient jamais traversé mon esprit. On me tenait déjà, non pas pour le continuateur^ mais pour le réformateur tout-puissant de l'œuvre traditionnelle des Ruiz de Bejos, pour un don Celso refondu et même amélioré, non seulement « d'extérieur et d'habits », mais encore « en moyens et en imagination ». Le soir, les habitués venaient, l'esprit imbu de ces fantaisies, et j'avais du mal à les faire rabattre un peu de leurs contes de fées et à remettre les choses au point... Enfin, en moi et autour de moi, je voyais placide et riant tout ce qui, un peu auparavant, avait été triste, affligeant et ténébreux. Facia elle-même était tout autre : elle commençait à se nourrir, elle souriait et dormait sans sursauts... Seul Pito Salces errait, mélancolique et pensif, et je n'y pouvais consentir, puisque je me croyais capable d'y remédier.
« Pourquoi n'en finis-tu pas avec cela une bonne fois pour toutes? lui dis-je un jour.
— Gela ne dépend pas de moi,... me répondit-il en regardant les ongles d'une de ses mains. Mais je ne demanderais pas mieux, puches ! »
Je lui promis mon aide dans ses angoisses, et il en danse presque de plaisir. J'appelai ensuite Tona dans ma chambre., et je lui parlai de raiîaire. Elle devint rouge comme une tomate mûre, et finit par me déclarer, à demi-mot, et en oscillant sur ses hanches, et en froissant son tablier, que « pour sa part elle ne dirait pas non... quand l'occasion s'en présenterait,... si sa mère... » J'appelai aussitôt Facia. Elle vint, et je lui soumis l'affaire. Elle parut au courant, à en juger par certains signes qui ne mentent pas, et me dit que « pour sa part... quand l'occasion s'en présenterait,... si je n'y trouvais pas à redire... » Au contraire, cela me semblait justement très bien; sur ce, après avoir convenu tous les trois que l'occasion pourrait se présenter, et se présenterait une fois passée la rigueur du deuil qu'elles portaient pour mon oncle, l'affaire se termina au gré de mes désirs et de ceux de Pito Salces. Je l'appelai peu après, je l'informai de ce qui avait été convenu avec Tona et sa mère.
Il sauta de joie, se donna deux coups de poing sur les joues... J'insistai sur l'obligation qu'il avait d'être plus prudent que jamais pendant ses fiançailles, s'il voulait qu'on ne lui ferme pas les portes de la maison, et que je lui fasse un jour cadeau du mobilier de la sienne. Et il partit à grandes enjambées en riant tout seul et se fermant la bouche de ses mains, pour montrer qu'il respectait mes avis, après m'avoir prié de lui permettre — et je le fis — de demander à Tona et à sa mère confirmation verbale de ce qui avait été convenu avec moi,... et d' « entrer dans la maison » tous les soirs, et, si « l'occasion s'en présentait », de parler à la belle fille de temps en temps, avec le respect qui lui était dû. En proie à la fièvre de marier tout le monde, j'arrêtai Ghisco, que je rencontrai dans le corridor de la cuisine. Mais je le vis tellement égal à lui-même, avec sur la figure un tel reflet de son bien-être intérieur,... j'étais si fait à lui, j'en avais un tel besoin dans la maison, que je n'osai pas tenter sa patience et le renvoyai sous un prétexte mal ourdi.
Les jours s'écoulèrent ainsi. Les champs reverdirent, s'émaillèrent de fleurs. Le soleil chauffa davantage. L'air s'adoucit et s'embauma. La nature enfin s'étira comme si elle s'éveillait d'un long et profond sommeil, et se mil à se parer,
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avec le soin d'une dame élégante et fière de sa beauté qui commence par les menus détails du cabinet de toilette pour finir par ce que sa garde-robe lui offre de plus splendide et somptueux. Il me parut alors que c'était le moment de réaliser un dessein que j'avais dernièrement formé et mûri dans de sérieuses et longues méditations. Il s'agissait de mon retour à Madrid *< pour quelque temps ». Ce voyage, je le tenais pour absolument nécessaire, moins à cause de mes affaires particulières, que j'avais assez négligées depuis mon arrivée à Tablanca, que parce que je voulais voir l'effet que me ferait de loin le tableau de mes nouvelles illijsions, apprécier avec exactitude la résistance que pouvaient avoir encore les liens qui m'attachaient à ma vie passée, et la comparer à celle des liens qui m'amarraient à ma vie nouvelle. Cette épreuve me paraissait d'une grande importance pour les fins ultérieures elpossibles de mes calculs, et je n'avais pas la moindre crainte que les vains fantômes d'autrefois me soufflent la tentation de ne plus revenir, dès que je perdrais de vue la maison.
J'exposai un jour mon projet à Neluco. Il le trouva fort bien et même m'assura que si je n'y avais point songé, il me l'aurait conseillé. « Les choses avaient beaucoup changé depuis que nous avions fait ensemble, en ce même endroit, certains comptes... » Et le malicieux garçon, en souriant, me donna un petit coup très doux avec la poignée de son bâton. Je lui confirmai ensuite mon intention d'entreprendre. Tété prochain, les réformes convenues à l'intérieur de la maison, et je le chargeai de réunir les matières premières et de me chercher les ouvriers compétents... J'enverrais de Madrid et même je rapporterais avec moi, quand je reviendrais, ce qu'on ne pouvait trouver à Tablanca ou aux environs, pour mettre la dernière main à un travail qui m'intéressait tant. L'excellent ami se prêta à tout avec grand plaisir, et je me figure même qu'il pensa que je lui faisais mes chaleureuses recommandations, moins par attachement à l'œuvre en question que pour lui prouver de façon irrécusable mon intention de revenir bientôt. Et peut-être pensait-il juste. Sur ce, le curé arriva; je lui rendis compte de ce dont nous parlions, et il goûta fort mon dessein d'améliorer la maison, mais beaucoup moins celui de mon voyage à Madrid... « Toutefois, si c'est utile au bien de tous, comme vous l'assurez, que cela soit pour l'amour de Dieu. »
Et Lituca? Que dirait-elle de mon départ quand elle le saurait? Et quand je le lui apprendrais en allant lui dire adieu,
laisserais-je les choses en l'état? Ne soulèverais-je pas un peu plus que la pointe du voile? Je réfléchis beaucoup à ces apparentes futilités, qui étaient cependant des assises principales de la base sur laquelle reposait mon échafaudage d'hypo-^ thèses, et enfin je dus me résoudre pour l'affirmative, quoique" au moindre degré, quand je vis les efforts que dut faire la pauvre petite pour dissimuler à demi l'eflét déplorable que la nouvelle lui produisait. Mais, malgré tout, ou peut-être pour cela même, elle ne rit pas une seule fois au cours de cette visite, avec l'abandon de naguère; et lorsque je la quittai sur un au revoir! et une éloquente poignée de main, elle dut me donner de ses yeux angoissés la réponse qui manqua dans ses paroles décousues. En revanche, Mari-Pepa, que j'eus beaucoup de mal à convaincre que mon départ n'était pas comme « celui de la fumée », ainsi qu'elle l'avait qualifié d'abord, parla, s'agita et prit congé de moi pour tous ceux de la maison, y compris l'octogénaire, qui n'avait pas prononcé dix mots, et encore monosyllabiques, comme autant d'explosions. Tous trois descendirent avec moi jusqu'à la cour, à la porte de laquelle je leur fis mon dernier adieu, les yeux et la pensée fixés sur Lituca, dont l'expression de détresse emplit mon âme d'une reconnaissance infinie.
Deux jours après je laissais à Reinosa le curé et Neluco qui m'avaient accompagné jusque-là, ainsi que Ghisco qui tirait sur le roussin chargé de mes bagages. Je m'installais sur les moelleux coussins d'une voiture de chemin de fer, et je commençais à rouler vers les plaines de Gastille, le regard errant sur les horizons qui ne s'ouvraient pas encore à mon gré, et la tête bourrée de pensées confuses et indéfinissables.
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Je ne puis nier que je me trouvai fort à mon goût dans ma petite maison de la rue de l'Arenal, si bien vêtue, si élégante, où tout était à portée de la main et à la mesure de mes besoins. Je ne me lassais pas de fouler les tapis, de m' enfoncer dans les moelleux fauteuils, de me contempler dans les glaces des armoires, de récréer mes regards sur les tableaux àts murs et les bronzes, les porcelaines qui couronnaient les meubles de fantaisie, ou que gardaient les vitrines artistiques; ni d'étendre mes os dans mon lit voluptueux pour attendre le sommeil, qui ne tardait pas à arriver comme un vol très doux de petits génies bienfaisants. Comme tout cela ressemblait peu à la maison de Tablanca, si grande, si vieille, si nue— et si froide!
Je me retrouvai aussi avec un vif plaisir dans le groupe, pas très nombreux, de mes amis intimes, aussi bien quand nous Gansions de ce qui s'était passé sur la scène de notre monde depuis mon absence, que lorsqu'ils me plaisantaient sur la « patine montagnarde » dont ils voyaient toute ma personne enduite, ou les goûts nouveaux auxquels je me montrais incliné, bien que je misse tous mes soins à ne pas découvrir le ressort de l'apparent miracle.
Ce qui ne me plaisait pas autant, c'étaient les foules, le bruit, la ligne droite qui régit tout : le sol de la rue, les murs parallèles et compacts des maisons en files, la pierre, le fer des « prisons » où vivaient les habitants, accoutumé que j'étais aux courbes ondulantes et gracieuses de la nature, au^désordre ordonné de ses œuvres colossales, à la sobriété savoureuse et douce de ses tons sévères. Mes poumons regrettaient Pair riche et pur de la montagne, quand ils se gonflaient de l'air épais et malodorant des grands centres récréatifs bourrés de lumières et de monde; et j'allais, portant haut la tête,
même dans les endroits les plus spacieux, par cette habitude de chercher la lumière au-dessus des monts; les rues me semblaient des fourmilières, et, n'y voyant que les œuvres et les fins de l'ambition humaine, quand j'élevais mes regards au delà des toits qui ombrageaient la fente de la rue, je ne découvrais pas toujours l'image de Dieu, ou je la voyais moins grande que celle que me reflétaient forcément les pics gigantesques de Tablanca, dès que j'y portais ma vue..
J'aurais voulu en pareil cas un moyen terme entre les deux extrêmes, un peu dans le genre de ce que regrettait Gédéon quand il se lamentait que les villes ne fussent pas construites à la campagne; mais comme la réalisation de mes désirs peu pressants ne m'était pas possible, je me serais très bien habitué à ces contrariétés relatives parmi lesquelles j'étais né et j'avais vécu, grandi même, sans le moindre soupçon qu'il pût exister quelque chose de mieux ordonné pour le plaisir et le bien-être d'une personne de goût.
Quant à la foule qui m'avait été d'abord désagréable, ce fut bien autre chose. Il n'y a rien de tel que les piqûres de l'amour-propre ou les insinuations de l'égoïsme pour faire sortir de leur train les hommes les plus calmes. Chaque fois ue je me promenais ou que j'assistais à un spectacle, chaque *s, enfin, que je me voyais enveloppé dans le remous de cette mer de passants ou de spectateurs, je me souvenais de ce que m'avait dit Neluco, et me demandais à moi-même : « Qui j suis-je? qu'est-ce que je représente? quel est mon rôle? de quel instrument est-ce que je joue au milieu de ces masses de gens? A quoi diable servent dans le monde les hommes qui, comme moi, ont passé leur vie comme les bêtes en liberté, sans autre occupation que celle de bien soigner leur corps? » Qui les connaît, qui les estime, qui pleurera demain leur mort et remarquera leur absence dans le tas? qui sera capable de découvrir la trace de leur passage sur la terre ? Et c'est pour cela, pour vivre et finir comme les bêtes, que je suis homme, et libre, et jeune, et riche? Une vie et une mort pareilles ne seraient-elles pas une honte? Et j'allais par la pensée vers les agrestes solitudes de Tablanca, où l'on ne trouvait pas un oisif, pas un égoïste, pas un mécréant, et où j'avais vu mon oncle mourir embrassant la croix, parmi les:, bénédictions et les larmes de tout le village. Ceci pouvait paraître triste et obscur à quelque élégant sans préjugé; mais c'était lumineux et grand aux yeux du bon sens et de la saine conscience. Cependant, il me restait parfois un doute : ces
réflexions étaient -elles nées directement de l'observation sereine et désintéressée, ou venaient-elles imposées par l'idée de l'engagement pris, déjà inéluctable? Mais, à la vérité, ce doute se dissipait facilement, et chaque jour je trouvais de moins en moins agréable le rôle ingrat de comparse anonyme que je remplissais dans le pêle-mêle décoratif de cette farce incessante de la vie.
A entretenir la chaleur de ces sentiments contribuait beaucoup ma correspondance fréquente et animée avec Neluco, aussi expressif, malicieux et fin avec la plume qu'avec la langue, et je dis malicieux, parce qu'il trouvait toujours un prétexte dans ses lettres pour en consacrer le meilleur paragraphe à Lita, afin de me faire savoir combien je manquais à la fille de Mari-Pepa; mais il me le faisait comprendre sans en avoir l'air. Je suivais un procédé semblable pour qu'elle sût queje ne l'oubliais pas un seul moment; et ainsi je soignais et cultivais toujours ce fruit délicat de mon merveilleux renouveau sans franchir les limites que je m'étais fixées.
Il me rendait minutieusement compte de l'état des choses de là-bas qui pouvaient m'intéresser, me consultait sur des doutes, me faisait part de ses idées sur ce dont je l'avais chargé, ou ébauchait d'autres plans qui toujours me paraissaient bien. Ainsi je me défendais contre les mauvaises tentalions dont m'assaillaient les diablotins de ma vie passée, dans les griffes desquels j'étais retombé. Entre temps, j'ordonnais et disposais mes capitaux de façon à les avoir toujours à portée d« la main, si éloigné que je m'en pusse trouver; enfin j'osai ce qui me coûtait le plus et ce que j'appelais « brûler mes vaisseaux » : je défis ma maison. Je voulais détruire le nid pour n*être pas attaché à l'arbre. J'empaquetai tout ce que je pus, Je vendis fort peu et je fis cadeau du reste à mes amis. J'envoyai les paquets à la Montagne et je m'installai à l'hôtel.
Ce fut alors que je me mis, avec une attention sincère et calme, à regarder < de loin » le tableau connu. Comme œuvre d'art, il me paraissait fort beau; comme réalité, moins; mais i il fallait tenir compte de la lumière et du milieu qui m*éblouissaient un peu dans mon observatoire; du continuel et malfaisant labeur des diablotins acharnés à ce que je ne parte pas de Madrid et revienne à la vie passée. Mais, sans grandes philosophies, je sortis triomphant de l'épreuve avec un faible effort de ma volonté. Il est vrai aussi que, bon gré, mal gré, il fallait, décemment, en triompher.
Cependant j'échangeais force lettres avec ma sœur. Et en
lui annonçant la mort de mon oncle et ses dispositions testamentaires, je n'avais pas omis de lui communiquer mes projets de continuer son œuvre dans la vallée. Gomme la lettre avait été écrite aux. jours de mes enthousiasmes bucoliques, je lui parlais longuement de mon dessein de vivre là-bas et de restaurer la maison pour l'embellir et la rendre plus attachante..., enfin de tout, sauf du principal : je veux dire de la « sainte » à qui l'on devait le miracle de ma conversion. Ma sœur loua beaucoup mes résolutions, et même me promit de faire un voyage en Espagne avec tous ses enfants, puisqu'on ne pouvait pas arracher son mari de ses moulins à sucre et de ses caféières, même en lui jetant de Teau bouillante! Elle viendrait à seule fin de faire avec moi un long séjour dans la maison dès que je lui dirais qu'elle était devenue habitable. Car, tout compte fait, elle en avait assez des moutures, des sucreries et des bagasses,... et même du soleil d'outre-mer quila faisait fondre; et elle désirait changer d'air et de panoramas... et de maître d'hôtel. Je m'enhardis ensuite à lui insinuer mon idée de m'attacher au terroir par les liens du mariage, et la convenance, selon moi, de choisir pour compagne une femme comme celle que je lui dépeignais à titre d'exemple, en prenant pour modèle Lituca. Tout cela lui parut à merveille également. « Lance-toi, et le plus tôt possible 1 » me disait-elle à la fin d'une lettre que je reçus juste le jour où je rendais la clef de ma maison à son propriétaire pour aller loger à l'hôtel.
Je me souviens fort bien de ces détaüs, car ils contribuèrent à soutenir ma fermeté dans ces jours critiques où les hésitations étaient tant à craindre.
Avec les notes que j'avais apportées à Madrid, et d'autres que Neluco envoya sur ma demande, un architecte de mes amis, de goût excellent, fît un plan de réformes intérieures de la maison de Tablanca, fort approprié au caractère et à l'antiquité de l'édifice : chose sérieuse et commode au possible. Où nous eûmes la main large, ce fut dans ma chambre, (t pour ce qui pourrait arriver, » avais-je dit à l'architecte. Il comprit mon intention, et il s'en tira à son gré... et au mien.
Avec ces plans et détails sous les yeux, je chargeai Neluco d'acheter ce qu'il pouvait se procurer là-bas, pour les gros travaux. Moi, j'achetai à Madrid les choses purement accessoires et décoratives qui me manquaient et les expédiai tout de suite à la Montagne. Enfin cela me rendait heureux comme un gamin qui a des souliers neufs.
En mai, Neluco commença les travaux, et à la fin de juin,
DANS LA MONTAGNE SzQ
quand les plus importants et difficiles furent terminés, et quand les gens riches de Madrid se dispersaient vers le Nord, je partis pour la Montagne avec des bagages à faire peur. Cette fois, je ne restai pas à Reinosa pour prendre le chemin du Port, mais descendis beaucoup plus bas, pour suivre par la plaine jusqu'à l'embouchure du Nansa et continuer ensuite en remontant. Ce chemin, quoique plus long, était moins incommode pour moi, et je n'en pouvais guère prendre d'autre avec les bagages qui venaient derrière moi.
Quand j'arrivai à Tablanca, je trouvai les habitants émerveillés de ce qu'ils voyaient à la maison. Ce bruit d'outils, ce grouillement d\)uvTÍers, cet amoncellement de matériaux, on n'avait jamais imaginé cela dans ce village, où les plus vieux ne se souvenaient pas d'avoir vu bâtir une maison, ni entreprendre d'autre ouvrage que d'élever une façade, remettre quelques chevrons ou redresser un faîtage. Ils étaient effrayés surtout du prix que devait coûter tout cela, et ensuite redoutaient qu'étant donné l'aspect que prenait la maison « en dedans » , on ne leur en fermât les portes et la cuisine, les jugeant trop petites gens pour leur accorder entrée libre comme auparavant. J'eus toutes les peines du monde à les convaincre du contraire, même en leur faisant voir de leurs propres yeux^ comme l'avait déjà fait en vain Neluco, qu'on ne touchait pas à la cuisine, de peur de la profaner même par un blanchissage, et que les réformes ne concernaient que les pièces principales et Fescalier. Mais plus que les démonstrations sur le terrain, ce qui les convainquit ce fut le discours que je leur adressai, presque un grand sermon, sur ce qu'avait été, était et serait tant que je vivrais, pour lesTabianquais, le noble manoir de ma famille; sur Timportance que je donnais et donnerais toujours à leurs réunions de la veillée, et ma résolution de continuer les choses telles qu'elles se passaient du vivant de mon oncle...
Ils se convainquirent enfin, et moi je restai convaincu de la raison avec laquelle certain de mes amis fort enthousiaste de l'armée disait, sans que personne de nous le crût, qu'il faut apporter beaucoup de tact dans la réforme des vieilles institutions, même pour les améliorer, car, parfois, deux boutons de plus ou de moins dans l'uniforme traditionnel peuvent influer sur le prestige ou la discipline du régiment qui en est revêtu.
Ce fut ce qui m'impressionna d'abord, en arrivant à Tablanca, et c'est pourquoi ce souvenir apparaît le premier dans
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la chaîne de ceux que je conserve de ces jours et de ces événements; car, si j'avais donné la préférence à la mémoire des plus agréables, j'aurais commencé par un tout autre chaînon. Je le dis pour l'impression ineffable que me fit Lituca : je l'avais laissée quelque peu triste et toute emmitouflée dans ses lourds vêtements d'hiver, et je la retrouvais radieuse comme une aurore d'avril, débordante de jeunesse et de fraîcheur dans sa robe d'été, simple jusqu'à la pauvreté, mais propre et gaie comme le plumage des tourterelles qui roucoulaient dans son jardin fleuri. Puis, le fond de la scène où se détachait une aussi charmante figure : auparavant nu, froid, transi, marécageux ou enseveli sous la neige ; maintenant la nature souriait, pompeusement vêtue de ses meilleures parures ; les prés verts et épais, les bois touffus, semblaient parler avec la rumeur des brises qui se jouaient dans les feuil* lages et répandaient par tout le val les senteurs les plus exquises. J'eus fort à faire pour contenir sur ma langue les vagues qui montaient de mon cœur quand je me vis pour la première fois en face de cette créature qui chaque jour se révélait à moi avec de nouveaux attraits; et je remarquai qu'en lisant cette lutte dans l'expression de mes yeux ou dans l'accent de ma voix, elle ne réussissait pas non plus à peindre, avec le coloris que lui imposaient les circonstances , le plaisir qu'elle éprouvait à me revoir. Entre temps, sa mère, son aïeul, Neluco, don Sabas, Ghisco, toute ma domesticité; la sœur et le beau-frère de Neluco, que j'avais salués à mon passage par Robacio, tous les gens de Tablanca, tous paraissaient se réjouir jusqu'à l'enthousiasme de mon retour, de mes plans et de mes projets. Cette pensée me flattait beaucoup, m'enchantait, et je lui donnais abri et refuge, avec l'image de Lituca, au fond de mon cœur. Je commençais à me demander s'il fallait seulement en chercher l'origine dans cette nouvelle lumière qui embellissait tout ce qui m'entourait, ou s'il y avait en vérité dans tout cela quelque chose de capable, par sa propre vertu, de faire le miracle ¡de ma rapide conversion à une vie qui naguère me paraissait insupportable. Car j'étais arrivé à Tablanca pour la première fois au milieu des rigueurs de l'hiver et dans les pires conditions qu'on puisse imaginer pour acclimater à ce milieu un homme de mes antécédents, et tout cela, vu à la lumière du soleil estival, avait un aspect bien difl'érent. Le val, vêtu d'été, était beau, les gens animés et joyeux, les communications avec les villages de la contrée plus faciles et plus agréables ,
les sites beaucoup plus intéressants grâce à l'abondance de la lumière et à la pureté des horizons; la température était même chaude dans les bas-fonds; les fêtes votives et autres, -équentes,... et je vis la plus solennelle et originale de toutes, ne de celles que m'avait vantées mon oncle, mais pas autant u'elle le mérite : celle de la répartition de l'herbe du Prao- Concejo, au mois d'août, laquelle dure huit jours consécutifs, la véritable fête du travail.
Tout le peuple accourt à cette vaste et haute prairie, revêtu de ses atours pour désigner les répartiteurs, sous la présilence du regidor compétent. Et il faut voir comme ces fonc- .lonnaires , après que le regidor, en se découvrant, leur a dit : « La parole est aux répartiteurs, » avec un petit bâton à la main et sans savoir un iota de géométrie ni de problèmes de triangulation, délimitent avec une admirable équité les ha^asou lots correspondants à tous les habitants. Il faut voir comment on tire au sort lesdites hajas par groupe d'un certain nombre d'habitants; comment montent là-haut, avant l'aube, ceux qui sont désignés pour le jour, et fauchent l'herbe, et la fanent, et la descendent au village le jour même, dans des basnas (espèce de traîneaux), que retient sur la pente apide de la montagne une paire de bœufs attelés derrière haque traîneau; comment ce labeur patriarcal se continue durant une semaine, sans que personne proteste, parce que nul n'est lésé dans la répartition; et comment les greniers de Tablanca se comblent de ce foin ténu, substantiel et parfumé, véritable richesse pour la vallée, dont les beaux troupeaux ont la renommée bien méritée d'être les meilleurs de la province.
Après cette joyeuse solennité qui agita tout le village et le laissa rendu de la double fatigue des divertissements et du travail, j'arrangeai le mariage de Tona avec Pito Salces. Je ne pouvais plus contenir le gaillard, qui ne cessait de me prier, la tête basse, les yeux fermés et en se frottant les mains, de permettre à la belle fille « d'en finir une bonne fois pour toutes, le plus tôt possible )».
J'abordai ensuite Chisco, lui racontai l'affaire et lui dis :
« Et toi, te décides-tu aussi ou non? »
A quoi le gars me répondit d'abord avec un sourire un peu boufifon, et ensuite par ces mots, proférés avec le plus grand calme :
« Eh bien, j*ai décidé... que non.
— Tu y as bien réfléchi ? lui demandai-je.
— Pour sûr! » me répondit-il en rejetant la tête un peu en arrière, et en mettant le bout de ses mains dans les poches de son pantalon. Puis il ajouta, dans son style doux et calme : « Quand j'étais pauvre, je me voyais fermer les portes par ceux-là mêmes qui me les ouvrent maintenant toutes grandes parce que je suis un homme qui a du bien. Se voir estimer pour ce qu'on a, et non pour ce qu'on vaut par soimême... jorrial c'est bon pour d'autres! Mais moi, je suis déjà un vieux renard, et comme justement ces choses-là ne me tourmentent pas... Si cela ne vous gêne pas que je travaille à la maison, vous avez pour longtemps quelqu'un qui vous servira avec plaisir. »
Je m'en félicitai grandement, vu mon intérêt à conserver un domestique d'aussi rares qualités, et ce fut le lendemain de cet événement que j'attaquai V affaire carrément...
Je me trouvais avec Neluco dans la chambre, dont les principaux travaux étaient déjà terminés, et tous deux nous nous occupions à déballer quelques-uns des nombreux objets que j'avais rapportés de Madrid pour la décorer. On entendait les coups de marteau et les chansons en sourdine des ouvriers dans les pièces à côté et dans l'escalier. Soudain, parut devant moi toute la famille de don Pedro Nolasco, qui, attirée par les travaux, montait souvent à la maison, moins souvent cependant que le médecin et le curé, qui ne passaient pas un seul jour sans venir. L'après-midi était chaude, et Lituca étrennait une robe de percale blanche à raies bleues. Avec cette robe, des petits souliers décolletés, un bouton de rose dans les cheveux près de l'oreille, et une petite fleur de bruyère dans la bouche, elle était vraiment charmante. Sur les caisses à demi ouvertes, sur la tablette de marbre de la cheminée, en face de la porte; sur la frise de la baie artistique par quoi l'on avait remplacé la cloison qui divisait la chambre, et appuyées aux angles de l'appartement, il y avait des pièces déroulées de riche papier imitant la tapisserie, et l'on voyait briller des ornements de métal et des baguettes dorées... Marie très sainte! quelles exclamations poussa Mari-Pepa en les voyant, pensant que cela valait une fortune, sans compter que tout cela lui plaisait beaucoup!
« Ah! mon señor don Marcelo, se peut-il qu'on ait vécu à tâtons dans ce pays perdu, sans rien savoir du luxe que s'offrent, dans le monde, les gens riches ! Ne sont-elles pas diaboliques, toutes ces belles choses éclatantes que l'on n'avait jamais rêvées ici!... Que t'en semble, ma fille? Et à vous,
père? Regardez, c'est magniñque!... Et ça, pour quoi est-ce faire, don Marcelo? Où met-on ces jolis objets? Voyons, dites-le-Dous, car il est bon de savoir de tout. »
Lituca souriait sans rien dire. Son grand-père regardait en
silence, ahuri. Neluco riait de bon cœur. Et moi, fort amusé
ar ces spontanéités de Mari- Pepa, je satisfaisais volontiers
es désirs en lui expliquant la destination de chaque objet et
elle de beaucoup d'autres qui n'étaient pas en vue, et surtout
insistais sur la description de la chambre telle qu'elle devrait
ire une fois terminée, afin que Lituca l'entendit bien. Et,
laocé dans les descriptions, je fis celle de toutes les pièces
restaurées, pour que l'on eût une idée du ton général de la
maison, amélioration bien simple et peu coûteuse comparée à
ma façon de voir et de vivre jusque-là, mais motif d'étonne-
meirt et de stupéfaction pour Mari-Pepa, qui finit par me dire
bien en face :
« Je ne serai pas, don Marcelo, de celles qui blâment les riches parce qu'ils dépensent leur argent pour mener une vie heureuse, sans oublier en même temps les pauvres, comme vous le faites. Mais je ne suis pas non plus de celles qui avalent la rôtie sans la goûter... Allons! allons! Il y a ici plus d'arrière-pensées qu'il ne paraît du premier coup... car tous ces colifichets sont de trop pour un homme seul... Et Dieu veuille Qi}it. je devine et que ce soit pour le mieux, et au plus; tôt, señor don Marcelo... Or, je vous dis aussi que, si huppée ! soit-eile, elle se trouvera bien ici... Pour sûrl Car une reine' peut vi^Te en un palais pareil!... Jésus, Seigneur!... Ainsi donc, mieux vaut aujourd'hui que demain, don Marcelo, car. en vérité il n'y a pas trop de gens cossus dans ce pauvre village... Mais quelles grosses sottises j'ai osé voos dire. Vierge ma Mère!... N'est-il pas vrai aussi, don Marcelo, q^ue vous saurez me les pardonner? »
Cette sortie inattendue, devant Lituca sur qui, sans cesse, je fixais mes regards et ma pensée, me déconcerta si bien que je ne sus lui répondre que par un éclat de rire machinal; et elle rae fit une si étrange impression dans les profondeurs de mon âme, que je pris cette coïncidence pour la voix de mon destin qui me disait : « Maintenant ou jamais. » Obsédé de cette idée • la sentant croître et m'asservîr de plus en plus à la vue de attitude contrainte et du visage indéfinissable de Lituca, je m'approchai du médecin le plus discrètement que je pus, et lui demandai de vouloir bien, pour l'amour de Dieu, me débarrasser de don Pedro Nolasco ei de sa fille, pendant que
je dirais deux mots à la petite. Je m'approchai d'elle sous le prétexte de lui montrer je ne sais quels bibelots qui apparaissaient parmi les papiers coloriés d'une boîte à demi ouverte; Neluco emmena les autres vers le croisillon, et je dis à Lita dès que nous fûmes seuls :
« Votre mère est dans le vrai, quant au but de ces travaux. On ne les fait pas pour mfoi seul. Mais elle se trompe sur l'essentiel : en ce qu'elle présume de la reine avec qui je désire partager cet humble palais de ma seigneurie. Je ne vous demande pas si vous désirez la connaître, parce que, même si vous ne le désirez pas, il est de toute nécessité pour moi de vous l'apprendre, et vous allez la connaître à l'instant... Sachez que cette femme que je désire faire reine de cet humble palais, et avant tout de son seigneur, c'est vous, Lita. Dites-moi si vous n'agréez pas le trône que je vous offre, pour que j'y mette le feu tout de suite. »
La pauvrette devint pâle et tremblante, comme si la masse du pic de Bejos oscillait sur elle, et je me vis embarrassé pour lui arracher une réponse aussi catégorique que je la voulais. Je m'y obstinai, et je fus pressant et obséquieux comme un jeune premier... comme doivent être même les don Juan les plus roués quand la chose est pour de vrai et qu'on y met autant de soi-même que j'y mettais du mien. Enfin, après bien des efforts et jouissant du trouble qui empêchait la malheureuse d'être plus explicite avec moi, je sus tout ce que je voulais savoir, et un peu plus que l'on accorda, en récompense de la peine qu'il m'avait coûté de l'acquérir. L'innocente avait grand'peur d'un je ne sais quoi qu'elle remarquait en moi depuis certain jour, peur qu'elle n'osait avouer même à sa propre conscience; car que savait-elle au juste du certain et de l'incertain, du bon et du mauvais de ces sortes de choses? Mais maintenant, je lui avais tout révélé bien clairement, tout à coup, « sans avertir ». Moi, un homme qui connaissais tant le monde et la vie des gens bien élevés; riche et au meilleur âge pour choisir parmi ce qu'il y avail demi eux (car j'étais digne de tout), la choisir elle, une pauvre et ignorante petite villageoise, du coin le plus obscur et le plus écarté de la terre ! Et dans cette conscience qu'elle avait de sa misérable personne, comment ne pas douter de ce qu'elle voyait et entendait! Et si elle y croyait, comment ne pas s'effrayer de la certitude que je serais déçu, que je perdrais les illusions que je m'étais forgées en lui offrant ce que je lui proposais! Et quel terrible chagrin, pour elle, que celui de se voir, demain,
incapable de rendre heureux un homme qui l'avait élevée si haut et l'avait tant comblée!
Qu'elle était donc jolie quand elle me disait cela, d'une voix troublée et d'une parole hésitante, arrachant d'une main qui tremblait un peu les fleurs rouges de la branche de bruyère qu'elle tenait de l'autre, les yeux humides et apeurés, les joues rosées, et le sein un peu agité! Elle ainsi, et moi qui l'encourageais d'un regard attendri et d'une parole douce, nous représentions la scène éternellement ridicule aux yeux d'un spectateur sceptique et froid. Mais moi, qui avais été jusqu'alors de ceux-là, je la trouvais sublime, et j'éprouvais des sentiments et des impressions que jamais encore je n'avais remarquées au fond de mon cœur.
La scène s'acheva, comme tant d'autres de théâtre où l'on reproduit ces passages de la vie humaine, parce que nous entendîmes des pas au dehors; et nous sortîmes, tous les deux, en gesticulant et disant des bêtises « pour dissimuler », à la rencontre de ceux qui arrivaient.
Et les choses en étant là, que faire? Ce que je fis le lendemain : descendre au village pour aller demander solennellement la main de Lituca à son aïeul et à sa mère, après avoir fait part, la veille au soir, de ma résolution au curé don Sabas et au médecin, qui la portèrent aux nues, en particulier le premier, qui alla même jusqu'à en pleurer d'enthousiasme, et qui, si je l'avais laissé faire, aurait ordonné de sonner les cloches pour célébrer l'événement, qu'il regardait comme providentiel pour la maison, pour moi, pour Lituca et pour toute la vallée.
Je descendais donc vers le village en cette inoubliable matinée d'un des derniers jours d'août, récapitulant l'essentiel de tout ce que j'avais médité au cours de la nuit. Je contemplais une dernière fois, avec les yeux de l'imagination, le panorama de ma vie passée et le terme probable où devait aboutir la voie que j'y avais choisie. J'examinais ensuite l'ensemble des événements et des impressions qui m'avaient porté depuis peu à ces étranges errements. Je m'efforçais de nouveau de distinguer le principal de l'accessoire, les causes et les effets, dans le tas des idées et des sentiments complexes qui me remplissaient la tête et le cœur. Je me sentais parfois plein d'ardeur et de vaillance, d'autres fois un petit peu moins, mais je n'éprouvais ni repentir ni découragement.
« ... Et enfin, — arrivai-je à me dire, — si les théories de ce petit médecin sont bien fondées, si la reconstitution du
corps dégénéré et pourri doit venir par le sang pur des extrémités, quelqu'un doit commencer cette œu\Te éminemment humanitaire et patriotique. Et pourquoi ne serais-je pas celuilà?... En avant donc, avec la dynastie des Ruiz de Bejos! Et pour qu'elle ne prenne pas fin avec moi, donnons au plus vite une reine indigène aux Tablanquais, et que Dieu bénisse cette entreprise, pour que la gloire revienne à mon foyer rajeuni d'avoir posé la première pierre de ce monument de régénération dans lequel croit et que confesse, avec l'enthousiasme d'un apôtre, Neluco Gelis... Et même si, avec le temps, tout ceci n'était que céleste musique, à quoi de mieux puisje aspirer, moi, mondain insipide et blasé, qu'à vivre à la chaleur de ce feu divin qui étincelle dans mon cœur et dans mon cen^eau, et m'a transformé, de citadin mou, insensible et paresseux, en homme actif, diligent et utile?... Et pour de telles amours, avec une compagne comme celle qui a fait un si surprenant miracle, quel meilleur nid que cette petite vallée abritée et cachée où de si près l'on voit, l'on sent et l'on admire les prodiges de la nature, et l'immensité, la toute-puissance et la miséricorde de son Créateur? )>
Des années ont passé entre ces événements et la date où je les commémore dans les notes qui précèdent, à seule fin de distraire la nostalgie que j'éprouve de ce bienheureux coin de terre d'où me séparent, pour quelques mois, des nécessités qui m'imposent ce dur sacrifice. Car mon bonheur a été si parfait, si intense, si continu, en ce temps, que parfois des craintes m'épouvantent que ma gratitude n'ait pas été aussi grande que le bienfait reçu, et qu'un jour la justice de Dieu ne me frappe dans ce que j'aime le plus, pour me rappeler ce que je lui dois.
Santander, décembre 1894.
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