I.a prédiction de don Sabas ne tarda pas à s'accomplir. Peu
peu les brouillards se soulevèrent et se répandirent, altérant
Tiodifiant les contours des îlots, dont beaucoup finirent par
uisparaître sous ce semblant d'inondation. Puis, pour que
l'illusion fût plus complète, je vis les taches blanches de leurs
masses submergées transparaître dans le fond, jusqu'à ce que
le brouillard de plus en plus rare se déchirât et s'élevât en
retailles qui, après s'Otre balancées indécises dans les airs,
allaient s'accumuler sur les flancs des montagnes les plus
:utes de la cordillère.
Quand le voile qui m'avait caché la réalité du panorama fut ainsi rompu, mis en pièces et replié, la ligne de la côte se détacha nette et bien marquée sur la bande bleue de la mer, et Ton vit apparaître les notes difluses de chaque paysage dans Tair qui enveloppait les lointains et dans les vallées plus proches : les taches verdâtres des prairies, les points blancs de leurs villages, les taches noires des bois, le bleu teinté de carmin des montagnes, les lignes argentées des routes royales, les rubans luisants des fleuves qui serpentaient dans la plaine vers leurs embouchures, les sombres vallons où ils coulaient entre les replis de la montagne... Tous ces détails et d'autres, et mille autres encore, ordonnés et composés avec un art surhumain d§ns une débauche de lumière, avaient pour complément de leur beauté grandiose le silence imposant et l'auguste solide des hauteurs sauvages d'où je les observais. Jamais je n'avais vu une si vaste portion du monde à mes piedSy ni ne m'étais trouvé si près de son Créateur, et la contemplation de son œuvre ne m'avait jamais causé d'impresons aussi profondes et agréables. Je les attribuais à la nou- - auté du point de vae. Jusque-là je n'avais observé la nature , l'à l'ombre de ses masses, dans les étroitesses de ses défilés, la buée de ses vallons, la pénombre de ses bois, et tout cela pesait jusqu'à l'anéantir sur mon esprit formé au sein de la mollesse raffinée des grandes villes dont les merveilles montrent le génie et la main de l'homme plutôt que la puissance de Dieu; mais, cette fois, je pouvais savourer le spectacle avec dIus d'ampleur, en pleine lumière, sans obstacles; et si le coniste entre ma petitesse et ces immensités me forçait encore ~ penser que je n'étais qu'un vermisseau, je l'étais enfin des hauteurs de l'espace, et non des fanges de la terre. Jusque-là "! avait fallu la ferveur contagieuse de don S abas pour me faire re un peu dans le grand livre de la nature; cette fois je le lisais seul, couramment, avec un plaisir infini.
Et, dans le ravissement de ma lecture, J'en vins à me plonger dans une foule de réflexions. Je songeais d'une part à la monotonie insipide de toute ma vie mondaine, puis, tout imbu du spectacle où mes yeux se récréaient, mes pensées gravissaient les hautes cimes qui fermaient derrière moi Thorizon, et elles s'élevaient encore à travers l'étherpurpar où montent les prières des malheureux et les soupirs ardents des âmes qui aspirent au souverain bien.
Tournant enfin les yeux du côté de don Sabas, que j'avais oublié un bon moment parce que pendant ce temps il ne s'occupait pas de moi, je le trouvai qui me semblait lire le grand livre à la même page que moi. Il était en train de se rassasier de nature, tout le disait : ses yeux resplendissants, sa bouche entr'ouverte comme avide d'air de la montagne, et cette espèce de trouble qui lui était propre et qui faisait frémir ses muscles et même ses vêtements.
« A-t-on bien tout vu? me demanda -t-il, revenant soudain à lui.
— Tout à mon gré, lui répondis-je.
— Eh bien, il faut se rendre compte que l'on a vu un peu des grandes œuvres de Dieu que nous avons par ici.
— Il est grand en effet, beau et admirable, ce spectacle, répliquai-je.
— Grand? » repétale curé; et il se remit à le contempler en tous sens, en étendant les bras comme s'il voulait me donner ainsi la mesure de son immensité.
Puis il découvrit sa tête, dont les cheveux gris flottèrent au vent; il leva vers le ciel ses regards et sa main qui tenait son chapeau, en s'exclamant d'une voix solennelle et mâle, qui vibrait d'un son étrange dans le silence imposant de ces majestueuses hauteurs :
« Excelsus super omnes gentes ^ Dominus, et super cœlos... gloria ejus. »
Etait-ce l'état d'esprit extraodinaire où je me trouvais, ou l'œuvre de quelque agent extérieur, je ne sais, mais il est sûr que cette note finale imprimée au tableau par le curé de Tablanca me parut toucher au sublime.
Il me restait à voir de cette vaste contrée sauvage la sortie j la vallée par le lit du fleuve jusqu'à son embouchure, et ainsi j'aurais traversé de part en part Téchine de la cordillère cantabrique par une de ses plus puissantes vertèbres. "'étais justement ces jours-là en veine d'exploration et de ■urses, quoique, Dieu le sait bien, moins par l'ardeur de ma -iriositc que par crainte de l'inaction énervante en face de on redoutable ennemi; aussi je chevauchai un matin de très »nne heure sur l'animal velu qui, avec tant de sagesse, m'avait ^ené et conduit à travers les aspérités les plus dangereuses - la montagne, et je le fis, de propos délibéré, seul, sans -jtre guide que l'instinct et la longue expérience de l'honnête quadrupède et quelques renseignements que l'on m'avait ^'^urnis de vive voix à la veillée chez mon oncle. Je passai le Ht ruineux qui unit les deux rives du Nansa à peu de distance de la maison, et je commençai à cheminer le long du sentier battu qui serpente sur le flanc de la colline. Le murmure sans fin des invisibles eaux qui couraient au fond de leur sombre lit à bien des vares au-dessous de moi me tenait compagnie.
Je doutais qu'après ce que j'avais \ni dans la haute montagne, il y eût dans la vallée du fleuve, de Tablanca jusqu'à la mer, quelque chose qui pût captiver mon attention; ce fut ce qui arriva. Elle ne laissait pas que d'être rude, resserrée et sauvage dans sa partie la plus élevée, mais il lui manquait la grandeur imposante des défilés d'en haut. Les villages, entas- $<is dans chaque recoin de la gorge, se succédaient à mon passage avec la régularité de stations de chemin de fer. L'un d'eux, plus ensoleillé que tous ceux que j'avais laissés derrière moi, apparut tout à coup à ma vue dans un vallon au pied d'une ~:nte rapide par laquelle ma monture descendait pas à pas
au milieu d'un labyrinthe admirable de vieux chênes touffus qui semblaient plantés là pour maintenir les terres de la montagne adhérentes à son squelette, tant la côte était rude.
Arrivé heureusement à la vallée, — les reins un peu endoloris, par le continuel effort que j'avais fait pour conserver le corps vertical sur la ligne du cheval parallèle au sol, — je sus que le village aperçu par moi pendant la descente à travers l'épaisse colonnade des arbres, était Robacio. Je me souvins alors de Neluco et de Chisco et je supposai que la maison du premier devait être une grande à quatre eaux, qui n'était pas bien loin du chemin; et je vis que je ne me trompais pas à la réponse que fit à ma question un gamin plus gentil que propre qui jouait avec d'autres plus humbles encore, dans un pacage proche du grand portail. Répondre à ma question, laisser le jeu et se précipiter à ouvrir le guichet tandis que les autres gosses ébahis et un peu intimidés me contemplaient avec de grands yeux, ce fut l'affaire d'un instant; à peine avait-il montré sa tête dans la cour que déjà il se mettait à crier :
« Mère... mère ! Voici un monsieur qui vient à la maison. »
Et, comme si cela ne suffisait pas, il fit jouer de l'intérieur l'espagnolette du portail et l'ouvrit tout grand afin que je pusse passer sans descendre de mon cheval. A ce fracas et à ces cris, encore tout surpris de cette rencontre, j'étais déjà dans le vestibule empierré, et j'avais en face de moi une femme entre deux âges, de chair fraîche et saine, parée des modestes atours que portent tous les jours chez elles les matrones aisées de ce pays. A cela et à sa figure qui me rappelait assez celle de Neluco je ne doutai pas que cette femme fût sa sœur. Je sautai à terre et, sans m'occuper de mon cheval, je commençai, tout en m'avançant vers elle le chapeau à la main, à lui faire mille excuses, à lui expliquer ce qui était arrivé... J'étais très heureux de me mettre à ses pieds, de la connaître personnellement, de lui offrir mes respects; mais je pensais le faire à une heure moins intempestive... à mon retour, le soir... C'était la faute de ce diablotin, qui, sans me donner le temps de m'expliquer, s'était empressé de l'appeler...
Pendant ce temps-là elle me regardait fixement, et avant que j'eusse fini de lui dire tout ce que je voulais, son visage noble et majestueux fut baigné d'un sourire que l'on aurait pu qualifier d'immense si l'on mesurait les sourires comme les surfaces. Elle s'élança vers moi les deux mains tendues et s'exclama, coupant soudain mon discours décousu :
DANS LA MONTAGNE iqj
" Vierge, ma mère! Vous êtes le neveu de don Celso. »
Je déclarai que je l'étais, et elle continua sans lâcher mes ins d'entre les siennes :
f( Je savais par Neluco que vous étiez ici;.de plus, à votre figure, à quelques mots que vous avez dits, et à cause de ces pressentiments qu'on a parfois... Ma fille! Combien je suis contente!... Allons, allons... Et comment va ce pauvre don Celso? Mal, je crois, d'après ce que nous a dit Neluco... Car Neluco est si affectueux et si... enfin si attaché aux siens, que dès que ses devoirs professionnels lui laissent une heure de liberté, il accourt à Robacio... Mais qu'est-ce que nous faisons, plantés dans ce vestibule! Montez, montez, señor don Marcelo, et vous vous reposerez comme il faut, et je vous donnerai à déjeuner... Comment, non? Ici, nous ne faisons tous qu'un. Vous ne le savez donc pas? Neluco ne vous l'a pas dit? La maison de don Celso et la nôtre... Allons, l'estime et la bonne amitié passent des pères aux fils, et même la parenté, si l'on cherche un peu... »
Les excuses ne me servirent à rien, en vain insistai-je sur la longueur du chemin qui me restait à parcourir avant lanuit^ sur le peu de temps...
« Vous en avez deux fois plus qu'il ne vous en faut, me disait la joviale matrone en me conduisant vers l'escalier, si vous savez bien l'employer; et je ne crois pas que ce soit perdre une heure que de la dépenser à réconforter son corps au milieu de la route... Allons! Et ce qu'il y a de pis, c'est qu'z7 est absent, et ne reviendra pas avant l'heure du dîner, ou guère avant... Il est à V hivernal en train d'arranger un mur qui s'est écroulé le mois dernier, et comme quand il a entre« pris un travail il ne le perd pas de vue... Ah! il le regrettera bien quand il le saura... Ma fille! Quel hasard! Cependant, vous le verrez quand vous passerez ce soir à votre retour... Mais le mieux serait de rester à dîner avec nous et de laisser la promenade pour une autre occasion... En voilà un caprice de vouloir aller jusqu'à la route royale!... Dans toute ma vie je n'y ai pas mis les pieds plus de deux fois... Vous voyez si je suis coureuse... Allons, allons!... »
Elle continuait à parler de la sorte tout en montant l'escalier; moi je la suivais pas à pas. Je songeais moins à l'impossibilité d'arrêter son pittoresque bavardage qu'à la ressemblance que je lui trouvais avec la mère de Lita, ressemblance non seulement de caractère, mais de style. Je ne le savais pas '"''^rs, comme je l'appris avec le temps, ayant fait de nouvelles
I08 DAiNS LA MONTAGNE
connaissances, mais c'est toujours sous cette forme, avec ces manières pleines de naturel et de simplicité, que déborde l'esprit généreux et hospitalier des dames de cette agreste région montagneuse.
Une fois en haut de l'escalier, qui n'était pas long, on entra dans la croisée de corridors habituelle, car toutes les maisons riches de ces altitudes, et même celles des basses vallées que j'ai connues depuis, paraissent faites sur un même plan. Je trouvai seulement dans celle de Robacio une nouveauté qui attira fort agréablement mon attention : les murs de tous les couloirs étaient littéralement couverts, du plafond au plancher, de rangées d'épis de maïs, qui — le soleil inondant toute la maison par les portes et les balcons ouverts — resplendissaient comme des tapis d'orient brodés d'or et de perles.
La brave sœur de Neluco ne me laissa même pas les admirer, car, n'oubliant pas combien j'étais pressé, elle me conduisait à la salle à manger, appelait en criant une servante, tirait des objets d'un placard, d'autres d'une armoire, remettait les premiers à la fille (qui n'était pas accourue aussi vite qu'on aurait voulu) avec un bon chapelet d'avis et de recommandations à mi-voix, posait les seconds sur une table qu'il y avait dans la salle le long d'un mur, allait de-ci, de-là, sans jamais me laisser tout à fait seul, sans cesser de me faire la conversation de près ou de loin et sans me laisser un instant de tranquillité pour fixer mon attention sur rien. A la fin, cette rafale s'arrêta, se calma; elle ramassa, puis posa provisoirement sur les chaises voisines ce qu'elle avait mis d'abord sur la table, dont elle ouvrit l'un des battants libre et plié, et non les deux, car pour moi tout seul je n'avais pas besoin de tant d'espace, eut-elle la bonté de m'expliquer; elle y étendit une nappe bien blanche, plaça sur celle-ci une bouteille de vin, un couvert en argent massif de forme ancienne, deux verres, trois assiettes l'une sur l'autre, un pain rond encore tiède, parce que, me dit-elle avec complaisance, il n'y avait pas deux heures qu'il était sorti du four de la basse-cour, un fromage dur de brebis et environ une demi-mesure de noix et d'amandes.
Entre temps, elle ne cessait de me parler et me posait une foule de questions, sans jamais attendre que j'eusse fini de répondre à la précédente. Elle me demanda avant tout des nouvelles de son parent don Pedro Nolasco et de sa fille Mari- Pepa, du même âge qu'elle, amie intime depuis l'enfance, et qu'elle aimait comme une sœur... « Eh bien, et Lita, Lituca?
jtait un séraphin, plutôt qu'une femme. Qu'elle était jolie^ une, et travailleuse! Si elle-même avait été un honime et célibataire, elle aurait bien su qui épouser, à condition que Lila le voulût. » Et son frère Neluco, eh bien non... Que de fois elle lui avait dit : « A quoi te sert-il donc d'être un homme,. mon ami? Que peux-tu désirer de plus?... Puisque vous êtes faits pour aller ensemble... Ah! panfrio de satanincasî Imbécile, pire qu'imbécile 1 » Quand Lita allait à Robacio, elle était la joie de la maison, elle n'avait pas sa pareille, un canari dans sa cage d'or ne pourrait lui être comparé.
Sur ce, je commençai à sentir une agréable odeur de fritures, et en même temps je vis entrer dans la salle un enfant d'environ six ans, le museau luisant de graisse, les vêtements en mauvais état; puis un autre du même acabit, plus jeune; ensuite un plus petit; après une fillette blonde, les yeux à fleur de tête, les jambes maigres et les bras longs; derrière elle une autre gamine brune, joufllue, avec des yeux noirs et de gros mollets, laquelle traînait par la main un bébé tout souriant qui chancelait en marchant sur ses petites pattes torses. Enfin je vis arriver le garçon dont l'excès de zèle avait été la cause de ce qui se passait là. Tous ces rejetons apparus un à un, à pas lents, la crainte dans les yeux, se rangèrent en demi-cercle très serré en face de moi. Ils ne savaient pas quoi me dire, et' pourtant je leur posais cent questions absurdes. Leur mère me les nommait par ordre d'âge ; sans se fâcher elle les grondait de leur hardiesse incivile, et chacun d'eux passait le temps et supportait ce mauvais moment de son mieux : l'un se pinçait le nez, l'autre se grattait la ,tête, un troisième certaine partie de son corps plus basse et plus en arrière. « Mais ne dirait-on pas que Satan gouverne ces vauriens? me disait leur mère. Mettez-les donc tous les jours des pieds à la tête comme un soleil de mai quand ils sortent du lit, pour les voir comme vous les voyez là une demi-heure après... Et quand il n'y a pas d'école, comme aujourd'hui, car c'est jeudi, c'est à ne pas pouvoir les regarder ni les souflrir. Seigneur et Père céleste, quelles créatures!... Mais pourvu qu'ils soient en bonne santé, c'est l'important, le reste s'arrangera avec le temps. N'est-ce pas vrai?... Allons maintenant venez ici, approchez-vous de la table... Pardonnez cette misère à cause de la bonne volonté avec laquelle on vous l'offre, faute de '^"ieux. n
i !lle dit cela en voyant la domestique entrer, un grand plat
as les mains. Il contenait deux paires d'œufs et une énorme
lio DANS "LA MONTAGNE
provision de filet de porc et de jambon, le tout frit et entouré de pommes de terre.
Il y eut les simagrées auxque-lles il fallait s'attendre sur le j7ew dont je me contentais et le beaucoup qu'elle m'offrait avec une généreuse insistance, pensant que je le laissais « par timidité ». Enfin on transigea, je pris un peu plus que ce dont j'avais besoin, et je répartis le reste, y compris ce qu'elle me servait, entre les sept marmots, dont les yeux dévoraient le régal qui fumait sur la table.
Là aussi on aborda le sujet dont je m'étonnais que la sœur de Neluco ne m'eût point entretenu, la thèse à laquelle m'avaient tant habitué les braves gens de ces vallées : est-ce que je prenais goût à la terre de mes ancêtres? Quelle différence je devais trouver entre ces solitudes et les divertissements auxquels j'étais sans doute accoutumé à Madrid!., et enfin combien il serait malheureux que je ne m'attache pas à la vallée comme elle le méritait, car, don Celso mort, — et il fallait déjà le considérer comme tel, — Tablanca resterait sans père, sans protection, sans appui. Et si j'avais bien su ce que valait cette protection dans ce village et d'autres pareilles de temps immémorial ! Pour le comprendre il fallait voir ce qui se passait dans d'autres bourgs auxquels elle faisait défaut, comme cela se passait déjà à Robacio malheureusement. Il n'y avait ni paix ni union, et c'était la faute de trois ou quatre intrus appuyés par autant de « messieurs du dehors » qui ne se souvenaient du village que lorsqu'ils avaient besoin des épaules de ces pauvres paysans pour grimper à la place qui leur convenait et picoter à leur aise les raisins de la grappe. Cela n'arrivait pas à Tablanca, on n'y avait pas d'ennuis, et ces individus n'y entraient pas sans dire pourquoi. Cela faisait plaisir, cette fraternité, cette population qui ne souffrait pas de la faim et qui était bien vêtue. Tout ce bonheur finirait avec don Celso si je ne me décidais pas à relever les rênes qu'il laisserait tomber de ses mains en passant à une vie meilleure.
Le côté singulier de cette thèse, si ressassée par tous, c'était pour moi la solennité et la profondeur de sentiment avec laquelle on me l'exposait en tous lieux. La sœur de Neluco elle-même, si plaisante et si badine dans ses discours décousus, devint sérieuse au point de m'émouvoir. Et c'était surtout par là qu'il attirait mon attention, ce thème, qui au reste dégénérait en manie. Avec l'assentiment et les promesses diplomatiques que l'usage m'avait fait adopter en pareil cas,
je coupai court à la conversation, et, sous prétexte que j'étais pressé, je mis fin au déjeuner et à la visite, non sans avoir appris d'abord, par l'inépuisable bonté de cette incomparable femme, que son frère aîné, avocat d'un certain renom, était marié à Valladolid, et parce que Neluco, trop jeune alors, courait encore de Cordoue à la Mecque, elle s'était trouvée avoir dans les partages la maison paternelle; mais c'était comme si elle avait été à tous, car l'avocat venait à Robacio presque tous les étés, et Neluco toutes les fois qu'il le pouvait.
Elle était contente, comme d'une bénédiction de Dieu, quand ils étaient tous réunis, petits et grands, et plus on était serré, mieux cela valait. Ils l'étaient souvent, en pareille occasion, car la maison était grande sans doute, mais avec tout ce qu'il fallait pour la culture et le bétail... Vierge Mère, comme son mari aimait ces besognes -là! mais certes elle ne les aimait pas moins...
Ces goûts se révélaient dans toute la maison, surtout en bas. Dans le vestibule, d'où l'on voyait les portes ouvertes des étables, un four avec son petit toit protecteur, un puits et son lavoir, de grandes piles de bois de chauffage, et sous un hangar une charrette à bœufs, on sentait une odeur de foin, on entendait les coups, les clochettes et les sonnailles du bétail attaché aux râteliers, et j'épiais du coin de l'œil une bande d*oiseaux autour d'un panier au fond duquel mon cheval, débridé et attaché une corde au cou à un poteau, rongeait les derniers grains de la ration de maïs dont l'aîné des neveux de Neluco l'avait régalé pendant que sa mère m'ofí'rait dans la salle d'en haut des œufs et du jambon. Ce fut le petit luimême qui me l'apprit quand je lui demandai, dans ma reconnaissance, qui en avait eu l'idée. Encouragé par ce succès, il sortit du groupe de ses frères qui étaient descendus en bande derrière moi avec leur mère, et en deux secondes il brida mon ronssin après avoir jeté ses maigres restes aux oiseaux, il amena la bonne bête dans la cour et la mit en place, comme il convenait, pour me permettre d'y monter. J'abrégeai autant que je pus les adieux, condensant jusqu'à l'avarice l'expression de ma cordiale reconnaissance, car je redoutais la verbosité luxuriante de la sœur de Neluco, pour qui tout était prétexte à débordement, j'enfourchai mon cheval en hâte, glissant dans la main du petit qui me tenait l'étrier une pièce d'argent sans que sa mère le vît, présent qui le remplit d'étonnement et de souci au point qu'il en devint tout rouge et
hancelant; aussi eut-il beaucoup de peine à m'ouvrir le por-
tail. Dès que je le vis tout grand ouvert, je payai d'un sourire et d'un coup de chapeau les dernières offres de Tintarissable matrone; je sortis dans le pacage, entendant les adieux de l'intérieur où l'on me criait : « A ce soir! » je piquai sans pitié ma rosse et je pris le chemin qui descendait le long du fleuve, trottant comme si j'avais été poursuivi par des loups enragés.
Je crois, mais je n'en suis pas très sûr, car je n'ai pas prêté grande attention au tableau, que c'est par là que la vallée commence vraiment à s'élargir, et le fleuve à se reposer un peu des fatigues de sa descente rapide, s'étendant tout de son long pendant de bons espaces presque plats et ensoleillés. Ce que je me rappelle bien, c'est que, grâce à la liberté que leur donne cette largeur relative, le fleuve et le chemin (celui-ci désormais à droite de celui-là) se séparent assez souvent l'un de l'autre, sans se perdre de vue cependant tout à fait. En somme, ils n'ont aucune obligation d'aller partout ensemble, et c'est sans doute pourquoi le chemin libre d'entraves et d'obstacles qui l'oblige comme le fleuve à descendre continuellement par un chenal déterminé, coupait parfois au plus court par les hauts, et prenait ensuite plaisir à saluer du sommet de la colline pierreuse son pauvre compagnon qui suait à grosses gouttes pour se frayer passage au fond d'un petit vallon étroit, parmi les aliziers, les cailloux et les oseraies.
Où les deux camarades se rejoignent encore, c'est vers la fin de leur voyage, car la vallée se rétrécit à nouveau, mais ses talus ne s'élèvent pas beaucoup; et le fleuve ne jouit plus d'autre plaine que de celle de sa sépulture, festonnée tout le long de sa berge terrestre par une route royale que ni le Nansa ni moi ne pouvions voir avant que je sois dessus, à l'endroit où le fleuve vient se briser contre les piles du pont qui relie ses deux rives.
Là, je lui dis un adieu plein d'affection, tandis que ses murmures, qui, durant notre course de six heures, n'avaient pas cessé un instant, étaient étouffés sous Tctreinte perfide des eaux saumâtres qui l'attendaient immobiles et cristallines comme une glace où se mirent les nuages du firmament, étendues au soleil dans une vaste plaine parsemée d'îlots tapissés de jonchères vertes et odorantes. Cet estuaire pittoresque est séparé de la mer par une haute barrière : une montagne noire et rocheuse, fendue de haut en bas, de telle sorte qu'il reste •une brèche par où se coulent les barques et les eaux; et l'on aperçoit l'océan Gantabrique quand on regarde de l'intérieur.
DANS LA MONTAGNE Il3
comme on voit un morceau de ciel à travers les grilles d'une prison.
Tout ce panorama me parut très beau de lignes, de lumière, de couleur; mais, malgré cela, il ne retint mon attention que quelques instants, car mes pensées s'étaient enfuies par un tout autre chemin. Il advint qu'à peine sur la route royale, mes inclinations mondaines mal endormies se réveillèrent; mes regards et mes rêves s'échappant le long de la chaussée blanche qui courait parallèle à la côte et disparaissait dans la courbe d'un monticule, je commençai à considérer :
« Par là on va vers la vie, la liberté des plaines ensoleillées, Tagitation des villes, les femmes élégantes, les hommes bien habillés, la conversation cultivée et amène, les salons avec des tapis, les livres, les théâtres, les journaux, le casino, l'Athénée... tandis que par ici!... »
Et je tournai les yeux vers le sentier de la montagne et le vis grimper parmi les blocs de pierre brute et les ajoncs sauvages d'une sierra dénudée; je distinguai derrière elle le faîte d'une sierra plus élevée, puis au-dessus de celle-ci une autre, et par delà son sommet la cime d'une montagne qui les ombrageait toutes, et ainsi successivement jusqu'aux dernières sierras, qui se perdaient effacées dans une triste brume où j'avais peine à deviner les deux marches de cet escalier difforme entre lesquelles se cachait la sépulture où, par un sentiment mal compris de philanthropie, j'avais résolu de m'enterrer vivant.
Je sentis tout à coup s'élever en moi une protestation de ma volonté libre, et avec elle la nostalgie de la cité, mais avec une force si nouvelle, si irrésistible, que, sans savoir comment, je me vis de nouveau face à la route royale et possédé d'un violent désir, de la tentation puérile et folle... de m'échapper par là.
Tout cela passa comme un vertige de mon imagination exaltée, en quelques instants, mais non sans me laisser de pénibles traces dans l'esprit.
De l'autre côté du pont il y avait quelques maisons d'aspect très gai; l'une d'elles me parut une auberge, et j'y allai. C'en était une en effet, et un cabaret assez bien monté. Je fis donner une ration à mon cheval et je demandai pour moi quelques friandises, moins pour satisfaire un besoin que je n'éprouvais pas, que pour acheter le droit de me reposer un peu à l'ombre et sur un banc, puisqu'il n'était pas possible de le faire à l'air libre en me récréant dans la contemplation
Il6 DANS LA MONTAGNE
— Qui n'est même plus à eux... car ces impudents vauriens la vendirent pour une outre de vin dès que mourut le benêt qui les engendra d'une ourse de la montagne. Cascajo! que la foudre les coupe en deux par les reins !...
« Et, en fin de compte, en quoi toute cette sortie peut-elle intéresser don Marcelo? Il leur est si peu parent!...
« Dis plutôt en rien, cuartajo! si tu le veux bien. Les fils d'un neveu de ma mère!...
— Vous voyez bien !... cela se perd dans la nuit des temps !... De toutes façons, si vous ne voulez pas...
— Moi?... Tu tombes bien avec ta réticence!... Gomment, si je ne veux pas!... Non, non, pour ce qui est de moi...
— D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de cela, que nous devons voir en passant...
— Pour aller où?
— Vers un autre côté... un autre endroit où je veux le mener... car cette expédition, don Marcelo doit la faire avec moi* Il nous faudra deux jours.
— Ce que ce sera long, trastajo!
— Pas très; mais comme nous devons y passer la nuit...
— Eh bien, si tu croyais garder le secret de l'endroit, ne m'en dis pas plus long, car j'ai deviné...
— Possible... Et comme maintenant la santé règne pour longtemps àTablanca, si don Marcelo est d'accord, et si vous nous donnez la permission...
— Moi?... pispajo! Ce que je veux, c'est que mon neveu se donne du bon temps, pour qu'il ne prenne pas en grippe la terre de son père... Pour ça, il le sait... et puis, toi aussi..» Ainsi donc, si vous y avez plaisir, ce sera parfait, et le plus tôt possible, au cas où le temps se fatiguerait d'être beau. Que ne puis-je vous accompagner, ne serait-ce que pour embrasser ce brave ami! Mais, hélas! je ne sors pas même pour aller à la messe!
— Vous sortirez bientôt, don Celso...
— Oui, les pieds devant, un beau jour... »
Le lendemain de cette conversation, j'entrepris la promenade avec Neluco, tous deux seuls et à cheval : moi sur celui de toujours, bien remis à présent de ses dernières fatigues, et lui sur une monture du même genre, qui lui appartenait et qui avait l'habitude, en tant que cheval de médecin, de s'arrêter devant toutes les demeures qu'il trouvait sur sa route.
Nous nous levâmes de fort bonne heure; le jour parut quand nous approchions du sanctuaire voisin du gué, et je
saluai la Vierge, suivant l'exemple que me donna Neluco, en lui récitant un Salve en latin. Les Tablanquais et tous les habitants des villages prochains lui ont une grande dévotion; et sa fête, au mois d'août, est des plus courues parmi toutes celles de cette région. L'image a une légende que ne m'avaient rapportée ni Chisco ni don Sabas, et que je connus par Neluco tandis que nous nous remettions en marche en descendant vers le gué. En des temps reculés, les Tablanquais voulurent remplacer par une vierge neuve et « de plus belle apparence « cette même vierge qui leur paraissait si vieille que, « de mémoire d'homme », on n'en connaissait pas l'origine. Cette substitution étant décidée, ils acquirent l'image qu'ils désiraient et la placèrent sur le petit autel, après en avoir retiré l'ancienne, qu'ils enterrèrent avec une grande solennité, ne sachant qu'en faire ni comment la mieux honorer. Mais quelle ne dut pas être l'admiration de ces pieux montagnards en revoyant sur l'autel, le lendemain, l'effigie enterrée la veille, et la sépulture vide, sans aucune trace, nulle part, de l'image neuve! Grâce à ce miracle évident, la dévotion à la vierge ressuscitée s'étendit et devint plus fervente, et s'est conservée à ce degré — ou à peu près — jusqu'à nos jours.
En refaisant le chemin déjà parcouru en compagnie de don Sabas, il me parut que j'avais mis moins de temps qu'avec lui à parvenir à Promisiones ; avantage dû sans doute à ce que Neluco m'entretenait de renseignements fort curieux sur chaque pouce de terrain que nous foulions et qu'il connaissait comme le moindre recoin de sa maison. Certes, le curé n'était pas moins savant; mais bien que tous deux fussent d'accord pour sentir et savourer la terre maternelle, les registres du médecin étaient plus nombreux, et, partant, la musique de sa conversation plus variée.
Une fois dans la vallée, nous prîmes directement vers le village qui avait donné lieu à la dispute entre mon oncle et Neluco. Ce village, pauvre et disséminé, montrait — sur le monticule le plus élevé de ceux qui forment son rude territoire — un édifice voisin de l'église et presque aussi grand qu'elle, comme pour faire briller sans obstacles aux yeux de tous, gens du pays et d'ailleurs, les uniques splendeurs qu'il possède. L'édifice était du bon style riche de la Montagne : la façade du côté sud était en pierres de taille, de même qu'une partie de celle donnant à l'est, suffisamment pour y encadrer un balcon en « chaire à prêcher », orné d'une balustrade de fer; en solide maçonnerie, quant au reste, et percée de
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rares fenêtres. Sur la façade principale, une grande terrasse couverte allant d'un contrefort à l'autre, et, au-dessus d'elle ainsi que du balcon de l'est, de riches écussons de pierre de haut relief et luxueusement ouvrés; et sur tout cela, la patine moussue, la rouille et le ver rongeur des ans et de l'incurie, et de grands auvents aux lambris pourris et aux consoles tordues. Cette maison-là, c'était le manoir des Gomez de Pomar, et Dieu sait la tristesse que j'éprouvai à la voir en un si déplorable état, sinon par sympathie de parent, du moins par un sentiment de dignité et de délicatesse. Un laboureur y logeait, ainsi que le prouvaient évidemment les tas de fumier, le tonvbereau et les outils que Ton voyait dans la cour et le vestibule, ou encore le foin qui apparaissait au travers des fentes des portes toutes démolies de la terrasse, parmi les élégants entourages de pierre. Il en sortit un bonhomme qui nous vit la regarder sur toutes ses faces; et comme il se trouvait que cet homme connaissait Neluco, il nous invita fort poliment à entrer nous reposer « si cela nous faisait plaisir ». Le médecin me demanda mon avis du regard, et d'un geste je lui marquai mon refus. Je me rappelais certaines phrases de mon oncle, particulièrement celle qui m'avait appris que la maison s'était vendue « pour une outre de vin » ; et ma pitié se changea en colère.
Continuant notre voyage, Neluco me donna quelques renseignements que je lui demandai, vivement intéressé à les connaître après ce que j'avais vu dans le village, où nous ne nous arrêtâmes pas plus d'une demi-heure.
La famille des Gomez de Pomar n'avait jamais été aussi riche en propriétés et en argent qu'entichée de sa noblesse, défaut fort commun dans la Montagne. Le faste d'un hidalgo de cette caste, qui revint du Mexique au début du siècle dernier, éleva SUT les fondements de l'ancien manoir la maison que nous venions de voir, et ce faste lui coûta la plus grande partie de la fortune qu'il rapportait. Avec le reste et les haciendas qui lui appartenaient dans la vallée et dans les environs, il s'entêta à soutenir le lustre de sa famille, en l'élevant d'un coup à une hauteur où n'avaient jamais vécu ses prédécesseurs gentilshommes. Il arriva à ses fins vaniteuses, mais non sans une considérable diminution de son capital. En héritant de lui, son successeur hérita aussi d'un lourd fardeau de redevances et d'hypothèques, et comme en sa courte vi€ il ne put se voir soulagé du poids de cette croix, celui qui vint après lui la mit également sur son épaule ; mais comme elle lui
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semblait lourde, il préféra, plutôt que de mourir écrasé par elle, s'en débarrasser coûte que coûte, ce qu'il fit aux dépensdu meilleur de sa fortune. Il sau\'a ainsi le reste, qui commençait à se prendre peu à peu aux mailles inextricables du prêt usuraire. L'homme était avisé, et il ajusta les besoins de sa maison à la mesure de ce qu'il possédait de libre pour y subvenir. Il ne travailla pas les terres de ses mains, mais il paya le travail des autres pour vivre de leurs produits, et dans sa maison et ses dépendances où avait toujours régné lesilence énervant du désœuvrement et de cette inaction qui est la vanité des gentilshommes, on commença à entendreles bruits de l'activité champêtre, les sonnailles des troupeaux, à respirer la senteur vinfiante et régénératrice des fruits mûrs de la terre. Mon aïeule paternelle connut cette époque, la plus heureuse de la famille des Gomez de Pomar. Son père était un seigneur à la manière de mon oncle Celso : à la bonne franquette, simple jusqu'à la rudesse et noble et sain de cœur.. Il n'eut que deux enfants : ma grand'mère et l'aîné à qui revenait le majorât. Celui-ci fut moins énergique et laborieux que son père; il épousa une « demi-dame » de la province de Santander, dont il eut un fils unique maladif et sans forces pour rien faire. C'est alors que commença à fléchir la fermeté de cette maison qui s'était jusqu'alors maintenue à peu près droite; et ce, beaucoup à cause de la nonchalance naturelle du père, un peu par la faute de la mère, qui ne péchait pas par excès de zèle, et enfija par manque chez tous deux de l'émulation qui eût été nécessaire en présence de l'apathie congénitale et de la mortelle débilité du fils, lequel eut l'idée de se mettre à grandir un peu au moment précis où il aurait dû mourir, d'après les prévisions des parents, fondées principalement sur les pronostics réitérés des médecins et guérisseurs de quatre lieues à la ronde. De sorte que, si l'on ajoute que ces mêmes parents moururent beaucoup plus tôt qu'ils ne le croyaient, l'orphelin reçut le capital héréditaire au moment où il s'y attendait le moins, et presque en aussi mauvais état que la maison de la famille, pour laquelle ses derniers maîtres ne dépensèrent pas un maravedí en toute leur vie. Sur ce chapitre, le fils se montra digne de ses parents, ne s'occupant, dans les premières années de son orphelinat, que de se « reconstituer », se donnant tout le bien-être compatible avec son état de fortune, quoique mangeant déjà de la grande marmite. Comme il ne sortait pas de chez lui et s'était arrangé tout un plan de vie à la maison, il ne trouva rien de mieux
que d'épouser sa domestique, une paysanne rustre de Liébana, toujours vêtue de bure et ornée d'un goitre... Il en eut deux fils pareils à deux oursons d'Andara, qu'il ne se soucia guère d'élever : bien loin de là, il leur donna continuellement le mauvais exemple de son désordre, et souvent aussi des disputes matrimoniales provoquées par la grossière Liébanègue, qui était l'image de la saleté et le comble du gaspillage. Enfin tous deux moururent, elle d'une pneumonie double, et lui d'un épanchement séreux, quoique le bruit se répandit dans le pays qu'il avait succombé dans une crise alcoolique. Toutes les suppositions étaient permises, car il faisait tout pour cela. Quant à ses fils, devenus de vrais vauriens à seize ans, lorsqu'ils entrèrent de par la loi en possession de ce qui leur revenait, ils en devaient déjà les trois quarts. Ivrognes, coureurs et querelleurs, ils donnaient fort à faire à la justice, bien plus, certes, en six mois de temps que toute la juridiction en une année. Ce qui leur resta en dernier lieu, ce fut la gentilhommière et quelques enclos contigus. Mais comme ils l'avaient hypothéquée à un cabaretier du val, aux frais duquel ils avaient fini par manger et boire, et comme à l'échéance de la dette ils furent dans l'impossibilité de s'en acquitter, le tavernier mit la main sur les biens hypothéqués, en chassa au plus tôt les propriétaires et les remplaça par un locataire, un brave laboureur chargé de famille, mais qui payait bien et cultivait encore mieux les terres qu'il lui loua. C'est cet homme que je venais de connaître dans la maison même.
« Et les autres? demandai-je à Neluco dès qu'il eut terminé son récit. Que sont-ils devenus?
— De qui parlez-vous? me demanda-t-il à son tour.
— Des maîtres de la maison, répondis-je; ou, pour mieux parler, des ex-maîtres, des deux propres à rien qui la vendirent au cabaretier pour une « outre de vin ».
— Eh bien, de ces illustres rejetons des Gomez de Pomar, je ne sais rien de certain à l'heure présente. Quand ils se virent dans la rue, sans foyer, sans métier, sans bénéfice, ils disparurent d'ici, et l'on sut qu'ils erraient par l'Andalousie en cherchant le moyen de vivre comme le diable les y poussait. Longtemps après, il en revint un, non à son village, mais à celui qui est juché sur le sommet d'en face où nous arriverons, je pense, en une heure tout au plus. Là-bas, grâce au prestige que lui conférait son nom et à la jactance dont il usa devant la fille d'un homme de bien qui possédait quelques revenus, il réussit à obtenir cette fille en mariage. Ils s'établirent dans
une maison à part, et, peu de temps après, le frère de notre homme apparut dans le pays, pauvre et mal vêtu. Le couple le recueillit, comme il était naturel. Ce fut alors que je les connus, étant encore étudiant, pendant les vacances d'été, à la fête de la Vierge des Neiges. Ils me parurent de sinistre aspect, en particulier Taíné, dont le visage, au regard mauvais et sournois, et le reste de la personne montraient les traces et les ravages de Tinconduite. L'autre, le cadet, celui qui s'était marié, avait une pâleur jaunâtre, des petits yeux de renard, un sourire grimaçant, une allure de serpent venimeux, qui reclamaient le banc d'une galère et le nerf de bœuf d'un comité sans âme. Ceux qui s'en défiaient, parce qu'ils les connaissaient bien, disaient que la garde civile les surveillait beaucoup : vrai ou non, il était hors doute qu'ils fuyaient la paire de gendarmes de garde à la fête, comme le diable fuit la croiî. Vers ces calendes, ils rendirent visite à votre oncle don Celso; mais votre oncle avait alors plus de vigueur et de hardiesse qu'aujourd'hui, et répondit à leurs fourbes doléances en de tels termes et avec une telle attitude, qu'ils n'insistèrent point et ne reparurent plus àTablanca. Peu après ils se lancèrent de nouveau dans le monde pour trouver de quoi vivre, au grand contentement de tout le pays et même de la femme de l'un des compères. Au début de cet automne, j'entendis dire à Tablanca que le frère marié était revenu et qu'il errait par ici, effronté et fainéant comme toujours; mais je ne l'ai pas vu, et personne ne m'en a parlé. »
Grâce à ces intéressantes biographies et aux commentaires subséquents, nous nous entretînmes durant le chemin, sinueux, endiablé, laissant à notre droite le bassin de la rivière, à peu de distance de ses sources.
Enfin, nous arrivâmes au village juché là-haut comme un nid d'aigles, et Neluco me conduisit à l'unique auberge qui s*y trouvait : une cahute de maie mort avec une pièce dans le vestibule, et dans celte pièce une table grossière avec ses tablettes chargées d'une demi-douzaine de récipients et de flacons de diverses couleurs, quelques paquets de cigarettes et de boîtes d'allumettes, et une demi-douzaine de verres de différents calibres; collée au mur, et soutenue par trois pieux non taillés, une planche brute, de châtaignier recoquillé; devant et vers la moitié de ce banc, une table de même bois et de même style; sur la table, un pot et deux verres à demi vides de vin rouge ; et enfin, assis sur le banc et devant la table, deux hommes auxquels nous ne prêtâmes grande attention
d'abord, ni le médecin ni moi. Ensuite, et tandis que nous parlions avec le cabaretier, Neluco, qui les avait en face de lui, me poussa du coude et m'avertit du regard que j'y fisse attention. Ce qu'ayant fait, je vis que tous deux avaient une autre apparence que les paysans de ces régions : offrant tout l'aspect des vagabonds faméliques des villes, tous deux portaient la barbe à moitié poussée, des vêtements sombres et graisseux, sans indice de chemise. Chez l'un je crus voir, ou plutôt me rappeler des traits de la peinture que Neluco m'avait faite du Gomez de Pomar marié dans ce même village. Les caractéristiques de l'autre ne coïncidaient en rien avec celles que je savais du frère célibataire. Sa figure était encore plus ignoble que celle de ce dernier, et l'ensemble de sa personne plus repoussant : il avait une balafre sur le nez qui le cfivisait presque en deux, et un œil à moitié efi'acé...
Il apparut bientôt qu'ils ne goûtaient guère l'insistance avec laquelle nous les regardions, Neluco et moi; et, soit pour cela, soit parce qu'ils n'avaient plus rien à faire là, ils vidèrent le contenu de leurs verres et s'élancèrent dehors en nous faisant un vague geste de salut, mais sans mot dire.
Alors Neluco interrompit brusquement la conversation qu'il avait entreprise avec l'aubergiste, et qui se réduisait à savoir ce qu'il pourrait nous servir pour nous redonner des forces, et il se mit à l'interpeller sur les deux clients qui venaient de sortir. D'où il résulta, quant à l'un, ce que je présumais et que. Neluco tenait pour indiscutable : à savoir, que c'était le Gomez de Pomar marié; et pour l'autre, qu'il était venu avec lui au début d'octobre, et qu'ensemble ils vivaient depuis lors, mangeant au même pot comme de grands et vieux amis, aux dépens et en dépit de la pauvre femme, qui avait peine à garder le nécessaire pour empêcher de mourir de faim les fruits de son union malheureuse. Son mari s'éloignait rarement du village, et ne passait pas une seule nuit en dehors; les absences de son ami, sans être fréquentes, étaient plus longues, duraient d'habitude deux ou trois jours. Questionné par sa femme... et aussi par l'alcade au sujet de la provenance, de la profession, des occupations et des plans du second, le premier répondait que c'était un caballero, appartenant à Tune des familles principales de Madrid, ruiné par les affaires de la Bourse; il avait étudié dans sa jeunesse pour être ingénieur des mines, et il passait pour fort compétent. Il savait, par des informations reçues d'autres experts, qu'il y avait une riche mine d'or pur en un certain endroit sis entre Tablanca et
Promisiones, à la recherche de laquelle il se rendait chaque 3ÍS qu'il sortait du village ; ou plutôt, non, il l'avait découerie dès la première tentative, car les signes qui permettaient de la reconnaître étaient infaillibles; et les autres voyages qu'il faisait étaient pour bien étudier les filons et la façon de .'S exploiter. Dès qu'il aurait terminé cette étude, qui lui prenait jusqu'à son sommeil, il retournerait à Madrid pour rendre compte de tout aux capitalistes qui devaient entreprendre les travaux sous sa direction et lui assigner, comme rémunération, la moitié des bénéfices.
Maigre ces renseignements magnifiques, la garde civile lui avait demandé ses papiers comme au dernier des vagabonds. Mais comme il les avait en règle et ne s'en prenait à personne, ^ue nul ne se plaignait de lui et que son voisin lui faisait crédit, tout se bornait à une lointaine vigilance, tant sur lui que sur son répondant, tandis que dans le village on fermait les portes dès qu'il faisait nuit, et l'on ne laissait même pas les poules dehors, dans leurs refuges provisoires. Quant au Pomar absent, on savait seulement de lui, d'après son frère, qu'il se portait bien et qu'il ne tarderait pas à venir, car il levait y avoir dans la mine d'or des emplois lucratifs pour :ous les deux.
Vrai, quels richissimes parents ne m'étais-je pas trouvés sur ces hauteurs de Gantabrie! Neluco avait raison : le manoir et ses habitants méritaient d'être connus de près! De ce côté- là j'avais lieu d'être satisfait de mon voyage.
Une fois restaurés par la bonne rolonté et la propreté rela- 'ive du cabaretier, et nos montures ragaillardies par je ne sais ^uelles broussailles nutritives mêlées à la paille de la taverne et aux grains d'un voisin, nous nous remîmes en selle, Neluco et moi, pour continuer notre chemin, dont il nous restait à suivre le plus long et le pire, suivant ce que me dit le médecin en chevauchant.
Ayant laissé le village derrière nous et commencé déjà à .lescendre l'autre versant du mont, nous nous trouvâmes nez à nez avec les deux commensaux de naguère, qui prenaient le soleil, adossés à une palissade, et consumant des cigares. Alors les rôles furent intervertis pour ce qui touche les regards : quelque grande que fût notre curiosité à les contempler, la fixité et l'intensité de leurs regards furent dominantes, surtout en ce qui me concerne, et spécialement de la ; art de mon parent. Ils ne nous firent même pas l'honneur du geste poli avec lequel ils avaient pris congé de nous dans la
taverne. îl est vrai que l'attitude que nous affectâmes ne demandait guère de réponse courtoise. En les croisant, je portai instinctivement la main à ma ceinture, où je tenais sous mon épaisse veste de chasse un revolver à six coups, et Dieu sait que ce n'était pas par crainte de l'homme ! Neluco, qui en portait un aussi, mais dans Tun des arçons de sa selle, sourit en surprenant mon mouvement, devinant mes intentions, et il me dit :
«Les choses n'iront pas si loin, soyez-en sûr. Ils ont besoin de vivre en paix avec la justice jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à leurs fins, si tant est qu'ils aient quelque mauvais dessein. Et en admettant que cela soit, ils ne feraient pas la sottise d'assaillir en un lieu désert le premier passant qui se trouve à portée de leur arme. Cependant, des précautions comme les nôtres ne sont pas supernues, quoiqu'elles aient été prises contre les mauvaises bêtes de la montagne, et non en prévision des bassesses d'une certaine catégorie de gens, inconnues dans ces nobles vallées. De toutes façons, je vous promets de vous dédommager cette après-midi et ce soir, par de plus agréables impressions, des amertumes que cause à votre palais d'honnête homme la journée que vous vous promettiez de savourer. »
Je priai Dieu qu'il en fût ainsi, et nous continuâmes à descendre et à converser, au rythme piétinant de nos solides montures.
Par où me conduisait le terrible petit médecin de Tablanca, impossible de le dire, même avec le plan sous les yeux. Parfois je crus me trouver dans un bout de sentier déjà parcouru en compagnie de don Sabas; mais, sans me laisser le temps de sortir du doute, mon conducteur abandonnait ce chemin battu et s'engageait où l'on s'y fût le moins attendu. Son cheval était une vraie chèvre, et lui un coup de vent qui l'entraînait dans les plus invraisemblables difficultés. Pour ce diabolique centaure, tout chemin de traverse était praticable, aussi bien dans les bruyères du pied des monts que sur les escarpements des sommets. Ce qu'il fallait, c'était s'allonger le moins possible et arriver au plus tôt, d'après ce qu'il disait, tandis que je laissais en quarantaine la sincérité de son affirmation, qui pouvait fort bien recouvrir l'irrésistible caprice d'un « montagnais » aussi authentique. Car, en vérité, nous ne gravissions aucune hauteur et nous ne descendions à aucune profondeur sans que le médecin me fît d'ardents panég)TÍques de ce que l'on apercevait d'en haut ou d'en bas. Pour moi, brisé et insensible en mon âme et en mon corps, tout m'était égal et de même couleur; et il n'était pas jusqu'au vertige des abîmes dont je ne me fusse guéri grâce à leur fréquence ce jour-là. Et pourtant, il y en eut de si effroyables, de bords si étroits, tortueux et inclinés, que Neluco lui-même mit pied à terre pour y passer... en se couvrant la face avec son chapeau du côté du gouffre. Quant aux descentes à pic, inutile d'en parler : nous dégringolions plutôt que nous ne descendions.
Au moment où je m'y attendais le moins, je me trouvai dans le Port, qui me parut moins intéressant que la première fois, parce que je le voyais en sens inverse, avec la ligne insipide de la sierra basse pour une grande partie de son fond, au lieu des grandioses montagnes que j'avais derrière moi lors de
cette seconde visite. Sur lui aussi flottaient les brouillards, comme dans la montagne par où nous avions grimpé, et Neluco le déplora, parce qu'ils m'empêchaient de jouir de l'admirable spectacle que Chisco, à sa façon, m'avait tant vanté. Mais que pouvais-je voir de plus beau que les panoramas découverts près de là en compagnie du curé ? Je lui racontai, pendant que nous entrions dans ce scabreux désert, l'histoire de l'ours « pelotonné en boule » rencontré naguère à ce même endroit, suivant l'affirmation de mon guide. Il ne s'en étonna point, car il en connaissait d'autres du même genre. Cependant, ajouta-t-il, cela n'empêche pas que de nombreux troupeaux, même des vallées de la côte, font leur pâturage dans ce port de la montagne aux premiers mois de l'été. Il me montra même quelques huttes de bergers, récemment abandonnées et qui bientôt disparaîtraient sous la neige. La traversée ne me parut pas non plus aussi longue que la première fois, ni la contemplation continue de son aridité aussi fatigante, ce que j'attribuai au fait d'être entré par une porte distincte de la sortie d'alors, ou à l'habitude acquise de la marche en montagne, et surtout à l'agréable compagnie de Nelyco.
Enfin, nous dépassâmes le sommet de la sierra qui limite le Port vers le sud, et je contemplai de nouveau la verte étendue du val des trois Gampoes. Mon esprit assoupi se réveilla à ce S;pectacle, et je commençai à respirer avec avidité l'air de la vega splendide, comme si le souffle m'avait manqué jusqu'alors; ce dont Neluco ne fut pas surpris quand je le lui déclarai, car, par une loi physiologique, le poids idéal des grandes masses qui écrase les esprits accoutumés aux plaines ouvertes et dégagées, influence également l'organisme physique. Nos montures n'en pouvaient déjà plus de descendre sans cesse par les sentiers que j'avais connus en montant. Aussi à mi-côte Neluco bifurqua dans un autre sentier vers la droite. A peine aous y étions-nous engagés que nous découvrîmes à l'extrémité du val, appuyée au contrefort de la sierra, et, au-dessous de nous, une grande tour seigneuriale entourée d'un groupe d'édifices, à courte distance d'un petit village rassemblé dans an repli toufl'u du mont.
En me montrant le village et ensuite la tour et ses dépendances, et arrêtant son cheval, Neluco me dit :
« Ce village est Provcdaño; et voici la fin de notre journée. »
Ensuite il fixa ses regards sur le splendide panorama de la v.allée, et me donna tous les renseignements que m'avait
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foarnis Chisco avec beaucoup d'axitres. Il convint avec moi que, sans laisser d'être « montagnais », tout l'ensemble du paysage se ressentait, dans ses lignes et dans ses tons, de son voisinage castillan. Et nous continuâmes à descendre.
Quand nous eûmes gagné la vallée, je ne me pouvais rassasier d'v promener mes regards, d'aspirer la senteur de ses prés de velours. Volontiers je m'y fusse roulé comme une bête, et comme une bête j'enviais celles qui y paissaient en liberté. Je fis part à Neluco de cette idée « animale », et nous la jugeâmes plaisante; mais, là encore, le médecin trouva les moyens d'expliquer, physiologiquement et rationnellement, cette fantaisie.
Sans poursuivre la conversation ébauchée en chemin sur la personne que nous allions visiter, Neluco et moi, nous franchîmes une courte distance en terrain plat, et nous parvînmes non pas à la tour, mais sur les derrières d'un corps de bâtiment qui la rejoignait par le mur d'un grand portaiL Entre cette façade de l'édifice et nous, s'interposait un autre mur plus bas qui le protégeait dans toute sa longueur. Pardessus, on voyait un char à bœufs placé contre l'édifice et parallèlement à lui. Dans le char se trouvait du foin veri, à mon humble avis, et du regain sec, suivant celui, plus autorisé, de Neluco; et, dessus, un homme de haute stature qui lançait, d'un vigoureux efl'ort, de grandes foitrchées de foin dans une large ouverture du mur, où un autre homme les recueillait et les portait à l'intérieur. Tout cela n'avait rien de particulier; mais ce qui vint ensuite m'intéressa prodigieusement; car l'homme qui déchargeait le char s'était subitement tourné vers nous, et nous ayant regardés en fronçant les yeux et en s'appuyant gaillardement sur la fourche clouée au foin, j'observai que Neluco se découvrait devant lui et le saluait du nom même de celui à qui nous rendions visite. Alors je me découvris aussi rempli d'étonnement, et nous mîmes tous deux pied à terre, presque en même temps que l'homme à la fourche sautait à bas du char par l'arrière, avec la plus vive aisance.
Il portait cinquante ans bien sonnés. Le teint frais, les cheveux au vent et drus, la figure petite et maigre, diminuée encore de l'épaisseur de la barbe qui en couvrait la moitié; le poil grisonnant; le front vaste et l entre-sourcils détaché; le nez aquilin, et le regard de ses petits yeux verts ferme et scrutateur, il offrait le type même de Cervantes et, un peu, celui Don Quichotte, il faisait de grands pas avec de longues
jambes en s'avançant vers nous qui nous portions à sa rencontre, et il balançait son corps, nerveux, mince et un peu courbé, suivant la cadence de ses enjambées. Il était vêtu simplement d'une étoffe sombre, solide et bon marché, et chaussait des sabots de bois.
Il reconnut le petit médecin de Tablanca, et l'accola tout réjoui et fort affectueusement. Quant à moi, il me salua avec la courtoisie et les manières d'un grand seigneur, j'entends de ces seigneurs d'une exquise politesse, car il en est parmi eux qui n'ont pas la moindre éducation. Quand, par Neluco, il sut qui j'étais, il serra avec effusion ma main entre les siennes qui me parurent faites, — pour leur force et pour leurs âpres paumes, — plutôt que de chair et d'os, du chêne séculaire de ces monts sourcilleux.
D'une voix d'un timbre frêle et quelque peu désaccordée comme celle de tous les sourds, — car il était plus que dur d'oreille, il me dit :
« Je ne vous demande pas pardon des habits et des occupations où vous me voyez, car si j'avais honte de m'employer aussi souvent que je le fais à ces rudes labeurs, je ne m'y emploierais pas. Ils ne me donnent pas tout le pain qui me nourrit, mais ils m'aident à me conserver; et comme, outre qu'ils me conviennent, ils me sont fort agréables et me semblent honorables, pourquoi m'en accuserais-je comme d'un péché de lèse-noblesse? »
Quand il sut ensuite que nous avions l'intention de passer là la nuit, il se tourna rapidement vers Neluco et lui dit avec un affable sourire :
« Puisqu'il en est ainsi et que tu connais bien la maison, charge-toi d'en faire les honneurs à ce caballero, pendant que je donne en bas quelques ordres nécessaires pour me mettre ensuite entièrement à votre disposition. Entrez donc, montez, demandez et prenez tout ce que vous désirerez dans ce qu'il y aura. »
Sur ce, il me poussa doucement vers la tour, saisit les deux chevaux par la bride et les traîna matériellement vers la porte, tandis qu'il appelait de toute sa voix le domestique qui devait s'en charger.
Neluco me conduisit, et je le suivis. Le portail était ouvert, entre la tour et une extrémité des édifices formant les deux côtés de la cour spacieuse où nous entrâmes, fermée elle-même par un mur unissant un autre coin de la tour à une façade del'équerre des bâtiments. Ces derniers étaient au nombre de
trois, quoique d'un seul tenant et d'une même hauteur, et chacun d'une époque différente, mais tous plus modernes que la tour, particulièrement le principal. Cette maison n'était pas aussi somptueuse que celle des Pomares de Promisiones; mais aussi bien née, et d'ailleurs d'un plus ancien lignage. Un bon verger et de grands enclos l'entouraient. Le plus remarquable de tout me parut être la tour, dont deux façades donnaient sur la cour, avec une porte d'entrée sur l'une de ces façades, non centrale, basse, étroite et renforcée d'énormes clous et de grands barreaux de fer rouillé. Elle avait quatre étages et .se terminait par un gracieux parapet orné de gargouilles de pierre pour l'écoulement des eaux venant du toit pointu. Elle me sembla d'une antiquité vénérable, et je ne me trompais pas.
Après un coup d'œil d'ensemble à toutes ces dépendances caractéristiques, y compris les écuries et poulaillers, de la demeure du caballero qui nous recevait, et toujours sous la direction de Neluco, je le suivis dans le vestibule et dans l'escalier. Nous parvînmes ainsi à la pièce qui pourrait s'appeler estrado ou salon de réception, large, donnant sur un grand balcon de fer, avec les poutres à découvert et le parquet de solides planches de châtaignier. Aux murs étaient suspendus quelques vieux portraits de famille, par ordre d'ancienneté, depuis la cotte de mailles jusqu'à la perruque et aux jabots; deux grands candélabres dorés, pareils à ceux de ma chambre de la maison de Tablanca, et un saint Jérôme pénitent, fort abimé. Les meubles ne gardaient ni style, ni ordre, ni concert, et en chacun d'eux comme dans l'ensemble du salon, on sentait l'absence de la main habile « de la maîtresse de maison » qui faisait défaut sans doute, parce que le maître de céans n'en avait pas encore eu besoin pour l'aider à supporter une solitude qui ne devait pas beaucoup lui peser. Certes une « señora » n'eût pas toléré ces monceaux de vieux bouquins à demi rongés qui traînaient sur le sopha de damas rouge, ni un banc de chêne sculpté entre deux chaises de reps vert, ni deux morceaux de pierre celtique et du plâtras romain sur le banc de chêne et la console de noyer, bonne prise du châtelain au cours de ses incessantes explorations archéologiques dans ces contrées et les régions adjacentes; ni une escopette derrière la porte du balcon, ni un coyer pendant d'un portrait. Ladite « señora » eût aussi trouvé beaucoup à ranger, à épousseter, à balayer, dans la pièce voisine qui était le bureau ou cabinet d'étude du « señor ». Car, ô ciel! com-
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bien de livres hors de leurs rayons, de rames de journaux, d'amas de papiers, de tas de revues, d'os fossiles, de lampes et écuelles romaines, de bronzes rouilles et d'exemplaires d'épis de maïs d'espèces variées sur les sièges, par terre, sur la table à écrire et, je croirais même, dans l'air!
Au cours de ces investigations, se présenta à nous une femme, de plus de cinquante ans, propre et affable, qui nous demanda ce que nous désirions prendre en attendant l'heure du dîner, qui, dans cette maison, avait lieu à huit heures ; car elle supposait que nous devions avoir l'estomac défaillant... Nous la remerciâmes, en l'assurant que nous n'avions besoin, jusqu'au dîner, d'aucun aliment; et elle nous laissa de nouveau seuls.
Neluco se refusait encore à me renseigner, comme je le lui demandais, sur la façon d'être de ce « caballero « d"étranges et attirantes qualités, car il préférait que celui-ci se fît connaître lui-même,... et « après nous causerions ». Entre temps, lisant les titres de quelques livres de la bibliothèque, le médecin en prit un et le mit entre mes mains.
« Voici l'un de ses ouvrages, — me dit-il en même temps, — récemment imprimé par l'Académie royale espagnole après avoir été primé par elle dans un concours public. »
Il avait pour titre : Essai historique, étymologique et philosophique sur les noms de famille castillans depuis le dixième siècle jusqu'à nos jours.
« Et cet autre, — ajouta Neluco, tandis que je lisais l'index du premier, en me montrant le titre d'un autre livre : — Notice historique sur les droits d'élection des seigneurs, primitives libertés castillanes... Ce livre est étonnant d'érudition et de talent, admirable par le montagnésisme qu'il exhale, et le traditionalisme scientifique et patriarcalement démocratique qui l'inspire. On y démontre, entre autres choses, par les lois du Conseil, l'antique et première importance du commerce des troupeaux dans la montagne. — Et cet autre encore : les Eddas, traduction du poème de ce nom, de cette Iliade Scandinave : c'est le début littéraire de notre ami. Mais de plus, dans chaque périodique et dans chaque revoie répandus par ici se trouve quelque travail d'érudition ou de critique, pour le bien et la plus grande gloire de la province, glorieuse elle-même de le compter parmi ses fils, et en particulier de la région où il est né, où il vit et désire mourir... Voyez- vous?... les Garcilasos.,. admirable série biographique de cette dynastie de guerriers-poètes de souche montagnaise... Voyons quel est ce rou-
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leaxi... Tirez-le par là, car il ne tiendrait pas sur cette table... un plan fait et signé par lui, et tout récent. J'avais ouï parler de ce surprenant travail : Projet de canalisation et d'irrigation de l'Hijar de Riaño à Reinosa... Ce paraît être l'œuvre d'un ingénieur consomme... Et ce portefeuille? Il doit être rempli certainement de notes pour des travaux en préparation. Ne vous le disais-je pas?... La part des navigateurs viontagnais dans la découverte de V Amérique. .. Biographie du célèbre poète dramatique D. Pedro Calderón de la Barca... Juan de la Cosa...
« Je sais qu'il y a deux romans et une légende inédits, car j'en ai vu les manuscrits, historiques et montagnais également... De son style vigoureux, d'un castillan pur comme le sang qui coule dans ses veines; de sa façon de voir, de sentir la terre maternelle et de chanter sa beauté, vous vous rendrez compte quand vous l'admirerez dans ses écrits. Mais, canario! permettez-moi de vous dire, avec cene franchise qui doit exister entre des gens comme nous, que vous n'êtes pas pardonnable de m'obliger à vous mettre au courant de ces choses qui devraient vous être fort connues, ne serait-ce que parce que vous êtes « montagnais », puisqu'il ne suffit pas d'être Espagnol pour les connaître. »
Neluco avait raison, et je le lui avouai très franchement. Et s'il avait pu soupçonner quelle était mon ignorance en toutes ces matières!... et que toute mon érudition bibliographique espagnole tenait à Taise sur un papier à cigarette! Hors les écrivains de Madrid, je n'en connaissais pas un, même de nom. Heureusement, Neluco n'insista pas sur ce thème, car, s'il l'eût fait, j'eusse tout avoué. Et pourquoi le nier, puisque ^'était la pure vérité, dont jusqu'alors je n'avais pas eu honte?
>ur ce, comme il faisait déjà nuit et que nous allions presque à tâtons parmi les paperasses du bureau, nous revînmes au salon, au moment précis où le maître du logis faisait son entrée, un quinquet allumé dans la main. Il nous demanda pardon pour son retard après nous avoir dit bonsoir, et marcha vers son bureau, sur la table duquel il posa le quinquet. Nous revînmes avec lui sur nos pas, et... nouvelle surprise ! le rustique déchargeur d'herbe avait remplacé les grossiers vêtements de l'emploi par une redingote fermée et tous les accessoires correspondant à cette tenue toujours distinguée, y compris les soins apportés à la barbe et aux cheveux. Plus qu'un hobereau de village avec un fond de paysan, ce «^'ngulier Campurrien me parut alors un personnage de la
cour, un ministre ou quelqu'un de ce genre, qui se disposerait à donner audience, tellement la redingote lui allait bien, et ses manières étaient seigneuriales!
Gomme, plongé dans ces réflexions, je le considérais des pieds à la tête avec une curiosité mal dissimulée, il s'en aperçut et me dit en souriant :
« Ne croyez pas, mon ami, que j'aie revêtu cet appareil imposant pour qu'on voie que je l'ai. Mes faiblesses de gentilhomme sans privilèges ne vont pas jusque-là. Neluco le sait bien. Mais j'aime rendre à chacun ce qu'il mérite, et je n'ai pas encore avec vous, qui êtes « caballero » et homme du monde, assez de liberté pour vous recevoir chez moi, pour la première fois, en habits de charretier. Ce cérémonial vous est donc dû, comme il le fut à d'autres ; et ne m'en remerciez pas, car c'est un hommage que je vous rends avec le plus grand plaisir. »
En vérité, je ne trouvai pas dans mon répertoire de phrases faites et reçues dans la « bonne société » pour être à la hauteur des événements, deux phrases dignes du ton de cette courtoisie hidalguesque, et je m'en tirai sans grâce, avec quatre vulgarités courantes, sans suite, dites du bout des dents. Et aussitôt commença ce qu'on pourrait appeler, en style parlementaire, la séance.
Gomme nouvel arrivé à la montagne, dont j'étais originaire, et en tant que rejeton d'une famille fort connue de ce seigneur, il était à prévoir que je serais le premier sujet de la conversation. Il en fut ainsi. En répondant à ses demandes discrètes, je lui livrai, avec le passeport, toute ma feuille de services et de mérites, qui, je le jure par Dieu et sur mon âme, ne me parurent jamais aussi quelconques : et encore ne déclarai-je que les plus indispensables! De cette tâche ingrate je tirai toutefois profit : et ce fut de connaître, à mon tour, quelques antécédents de la vie et des miracles de mon hôte respectable. Entre autres : qu'après avoir terminé sa carrière d'avocat, il avait été, quelques années durant, journaliste à Madrid, à la manière d'alors, si différente de celle d'aujourd'hui, discutant et exposant beaucoup, mais bataillant peu; prouesses de tournoi plutôt que guerre implacable de passions; et qu'il avait vécu longtemps en diverses provinces d'Espagne, tantôt par goût, tantôt remplissant d'importantes charges publiques.
De ces matières et d'autres analogues nous en vînmes au cas concret de mon arrivée à la montagne et de ses motifs.
Ah! quel tact, quelle éloquence et quelle profondeur montra là-dessus ce « caballero » ! Comme il connaissait bien mon oncle, avec quelle maîtrise il me le dépeignit, avec quel accent de sincérité il déplorait son état de santé, après avoir recueilli de la bouche de Neluco son irrévocable sentence de mort!
« Tablanca ne sait pas ce qu'il perd en lui, nous dit-il, ni non plus les vallées des alentours, qui ne savent guère apprécier son rare exemple et son œuvre admirable. »
Sur cette œuvre, que ne nous dit-il pas! A son avis, seuls pouvaient l'estimer à sa valeur les hommes vaillants qui consacraient leur vie à cette généreuse mission sans en recueillir de fruit. Tous les terrains n'avaient-ils pas les mômes éléments de fertilité? Existait-il des différences importantes entre des semences qui paraissaient identiques? Les fruits dépendaient-ils de la manière de semer?
Il ne savait à quoi s'en tenir quand il voyait ce que lui révélait sa propre observation en de nombreux exemples étudiés de fort près. Parfois, il voyait un mal commun et relativement nouveau qui lui paraissait la cause médiate de l'échec des essais les plus héroïques et désintéressés. Mais pourquoi ceux de don Celso n'avaient -ils pas échoué sur le même écueil? Il est vrai que don Celso avait reçu de quelques aïeux un champ tout préparé pour son labeur bienfaisant; mais il en avait été de même en d'autres endroits, et cependant le mal nouveau avait réussi à triompher. Don Celso appartenait à une catégorie d'hommes, fort rare, qui possèdent, comme un don de Dieu, l'instinct de voir le côté pratique de toutes choses, et la vertu de s'imposer, sans appareil de rhéteur et sans artifices de théâtre, aux multitudes lesfplus indociles, et de les entraîner jusqu'aux extrêmes limites de l'héroïsme. Tels avaient été les grands guerriers et les plus insignes citovens. Le mérite de sa récolte était-il en sa façon de semer? De toutes les manières, l'œuvre de mon oncle devait vivre éternellement, comme celle de beaucoup d'autres bienfaiteurs du même généreux caractère.
Et par là vint, à pas comptés, ce que je voyais venir depuis un moment.
« Vous êtes jeune, arriva-t-il à me dire, habitué à l'existence molle et agréable des grandes villes, et entièrement étranger, sauf par votre sang, à ce monde en petit qui bout et s'agite entre les sombres replis de ces contrées grandioses. Quel dommage, ajouta-t-il, que tout cela soit un obstacle, quoique non invincible, pour que le labeur de don Celso à Tablanca ait eu
VOUS un continuateur passionné! Car, si ce n'est pas vous, qui pourra jamais l'être? »
Eludant une réponse catégorique à cette insinuation précise, je m'en tirai avec un « qui sait? » à demi plaisant, et avec cette question qui avait pour but d'éloigner davantage de son thème le « caballero » :
« Et dans ces contrées, commentées choses se passent-elles?
— Oh! — me répondit-il sur-le-champ, avec un geste qui voulait dire : « N'en parlons pas! » — je voudrais bien voir par ici don Celso lui-même... quoique, allez donc savoir !... Ce que je puis vous affirmer, c'est que moi, par la plume, la parole, l'exemple, jour et nuit, je n'ai cessé d'accomplir mon devoir : je suis revenu pour cela, j'y consacre tout mon temps, j'y dépense ma santé et mon petit capital... tout, sauf ma persévérance, qui est indestructible... Mais, hélas! c'est comme si je semais sur un rocher! Car le mal nouveau a pris ici de profondes racines, à moins queje n'aie pas l'art de les pouvoir extirper...
Ensuite, comme pour s'orienter à son gré sur le terrain dont il s'agissait, il commença à me parler, comme un livre (telles étaient l'abondance, la clarté et la méthode de ce qu'il m'exposait), de l'organisation patriarcale de ce village depuis les premières Hermandades qui se formèrent au onzième siècle en même temps que les Croisades, développant à mes yeux le vaste tableau de l'histoire, depuis cette époque jusqu'à nos jours, en traits aussi brefs que vigoureux et expressifs, et enchaînant aux faits culminants de celle-ci les humbles faits de cette race d'obscurs « montagnais ». Moi qui ne les connaissais que vaguement par les pompeux dithyrambes démon père en ses exaltations seigneuriales, que de choses j'appris ce soir-là, et avec quel plaisir, sur les intéressantes vicissitudes de ce coin perdu du monde, de cette région cantabrique ignorée des étrangers et même de nos compatriotes! Je compris alors ce que valaient les livres et les investigations archéologiques de cet homme, destinés à revendiquer pour sa « petite patrie » les gloires qu'on lui refusait dans la grande, et qu'il tirait de la poussière des archives et des entrailles de la terre.
Arrivés par d'aussi agréables chemins au prosaïque terrain du présent, et à traiter de notre point de départ, de ce qu'il avait appelé le (? mal nouveau » de ces régions rurales, il nous dit, interrompant ce qu'il avait commencé d'exposer, et en manière de réserve qu'il jugeait nécessaire :
« Je dois vous prévenir que, bien que je le paraisse parfois.
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je suis à cent lieues d'être un enthousiaste de tout le passe. Je crois, parce que cela saute aux yeux, que les choses se modifient avec le temps, et d'ailleurs le proverbe dit : « Autres temps, autres mœurs et autres lois. » Mais je veux, sans mr cela cesser d'être un homme du présent, et plutôt par jla même que je le suis,^que ces modifications dans les us et >utumes se produisent naturellement, sans heurt ni brusquee; que les lois s'accommodent à la façon d'être des peuples, : non les peuples à des lois venues du dehors où elles ont . .)nné de bons résultats. Tous les terrains ne sont pas égaux ^ur recevoir une bonne semence, comme nous disions tout à heure en nous limitant au point de vue étroit de ces régions agrestes ; je veux, enfin, que ce qui a été promulgué, parce que bon en théorie, et qui, dans l'application, est résulté mauvais, soit modifié, ne'j serait-ce que pour éviter de nouveaux désastres. Et avec cett^e réserve, je maintiens que, dans l'impossibilité d'extirper des maux d'aussi lointaines racines au moyen du travail isolé des hommes de bonne volonté, l'on jvrait dire à l'Etat : « Prends pour toi, sous la forme que tu voudras, ce qu'en bonne et stricte justice nous te devons de notre pauvreté pour supporter les charges communes de la •• patrie; mais laisse-nous le reste pour en faire ce qui nous « plaira; laisse-nous nos biens communaux, nos sages ordon- « nances, nos traditionnels et libres conseils ; enfin (pour parler « à la mode du jour) notre autonomie municipale, et Dieu pour tous. » Si de cette manièrejon n'atteignait pas au but que - cherche et qu'atteignit don Celso dans sa vallée, du moins en serions-nous bien près! Mais comment obtiendrions-nous cela, s'il doit survivre, ce désastreux système qui nous régit et que renient déjà ses plus fervents admirateurs? Ou, pour mieux dire, comment pourraient-ils vivre sans sa protection, tel qu'il est, les hommes d'aujourd'hui, les hommes qui nous gouvernent? Comment pourraient-ils être les maîtres et seigneurs de nos vies et de nos fortunes, s'ils ne tenaient pas en main tous les fils par quoi l'on achemine vers les coins les plus cachés de la nation la volonté, la menace et la griffe de la véritable tyrannie, mille fois pire que la mort?... Mais je m'arrête, car, si je continue dans cette voie, je perds les étriers!... » Neluco et moi, qui l'avions écouté sous le charme, nous ipplaudîmes de grand cœur, surtout Neluco, Cantabrais de vieille roche ; et, comme la séance avait été longue et que la femme de tout à l'heure entra nous avertir que le dîner était préparé et demander à son maître si elle pouvait le servir,
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parce que huit heures avaient déjà sonné à l'horloge de « làbas derrière », nous tranchâmes la question affirmativement^ Neluco et moi, par courtoise délégation de notre hôte. La servante s'empara de la lumière, sortit du bureau en nous éclairant; et nous la suivîmes tous les trois dans la salle à manger, qui était une autre grande pièce assez délabrée et très froide, située au nord de la maison.
Le dîner ne fut pas très varié, mais abondant et savoureux. Tout y participait du caractère sain et austère du maître de la tour. Viande et lait sous deux ou trois formes et quelques fruits de la terre. A peu près comme chez mon oncle. Mais l'aménité qui manquait au dîner, de par sa propre simplicité, nous la trouvions, Neluco et moi, dans la parole de notre noble amphytrion. Cet homme était un puits de science qui jaillissait dès qu'il desserrait les lèvres. Il avait la patrie dans le sang et la retrouvait au bout de tous ses discours, parfois même dans la langue étrangère des poètes et des historiens ou des géographes de l'antiquité qui en parlaient dans leurs strophes ou leurs livres immortels. Et une fois lancé, il avait parfois des saillies soudaines et inattendues, bien que hors de son sujet, véritablement géniales. Il avait ainsi démontré, en une belle période, comment la région montagnaise du nord de l'Espagne fut peuplée par les Grecs avant les Phéniciens, à l'aide de textes de Mêla et de Strabon, suivant lesquels ces historiens trouvèrent des coutumes grecques dans la Cantabrie indépendante jusqu'au temps d'Auguste, et en y ajoutant une longue liste d'autres usages qui se conservent encore dans ces vallées, tels que le chant nuptial, traduction, et peut-être musique, des épithalames grecs, et les lamentations pour les défunts ; et voici que brusquement il en vint à déclarer d'une façon catégorique que la fameuse Jota qui se chante non seulement en Aragon et à Valence, mais en Navarre et plus au nord, vers la naissance de l'Ebre, en cette vallée de Campoo, était plus espagnole qu'africaine (jamais je n'aurais pu songer qu'un tel doute pouvait exister). Et, sur-le-champ, il apporta des preuves fort originales.
« En outre, ajouta-t-il, nous conservons dans la montagne la danse guerrière d'hommes seuls, pareille ^.n^iort^ico basque
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et à la dau^a prima d'Asturies, toutes filles des danses celtes et celtibères par quoi, dans les nuits de pleine lune, on célébrait un seul Dieu, vaguement connu.
Je ne sais si tout cela devait être cru au pied de la lettre et d'un fondement solide pour sa thèse ; mais c'était sympathique comme une étincelle jaillie sous le martelage de la thèse principale, beaucoup plus sérieuse et démontrable.
Vinrent également sur le tapis mes excursions et passe-temps depuis mon arrivée de Madrid. Je lui dis où j'étais allé et lui indiquai la plus haute cime où j'étais monté avec don Sabas.
« L'observatoire fut bien choisi, me répondit-il, quoique j'en connaisse encore de meilleurs, comme en doit connaître don Sabas, bien qu'ils ne soient pas à portée de la main comme celui-là, qui suffit pour qu'un novice en ces sortes de choses admire la Nature en l'un de ses plus splendides aspects. De cet observatoire, poursuivit-il en s'enthousiasmant, vous deviez avoir derrière vous les neiges éternelles où le chamois vit à son aise; plus bas, le vert obscur des chênes mêlé au ton clair des hêtres... Enfin, l'oasis de Liébana, où la vigne et l'olivier croissent comme dans l'Andalousie, la Rioja et l'Aragon, dont vous avez pu apercevoir les sommets en suivant la marche ondulante de l'Ebre. Vers le nord vous avez dû voir notre mer, notre redoutable mer des Cantabres; et au sud, l'immense plateau de la Vieille Castille. Quelle noble chaire pour une leçon d'histoire montagnaise! Malgré l'éloignement, on distingue aussi la roche taillée qui clôt le port d'Aliba et le précipice où se brisa la vague mahométane repoussée à Govadonga; à l'est, après Reinosa et la plaine marécageuse de la Vilga, une montagne brusquement coupée comme par la main, d'un Titan, laissant isolée la pointe aiguë d'un pic : c'est la Corne de Besana, et au pied se trouvent deux merveilles naturelles : la grotte de Sotos-Cueva, dont personne n'a vu le bout, sans doute parce qu'elle aboutit à une merveille plus grande : un long souterrain où s'unissent les eaux de toute la vallée. Il y eut là une autre bataille comme celle de Govadonga, et dans le même siècle, quoique moins célèbre parce que les vainqueurs en furent les Maures de Gordoue. Au pied d'une autre sierra qui se détache vers le sud et tourne à l'est en enchaînant TEbre, se trouve Brafiosera, et un peu plus bas Aguilar de Gampoo, repaire d'ours et nid d'aigles, origine d'un autre flot humain non moins farouche qui, après avoir ravagé, sous les ordres d'Alphonse I^r, les campagnes gothiques, les repeuplèrent lentement de Castillans. Enfin, pour
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terminer vite cette esquisse du grand tableau que l'on ne peut apprécier que de ce point de vue, si vous eussiez voulu récréer vos regards en la contemplation d'une beauté autre que celles de la nature, vous en auriez aussi trouvé une due à la main de l'homme : vous auriez vu passer son esprit de feu, fendant la colline où fut Juliobriga, traversant les monts comme la foudre; et, suivant du regard son panache de fumée qui ondule et disparait entre les vallées, vous auriez entrevu le but de son voyage, Santander. Mes yeux comptent encore un par un ses paiais et ses principales maisons, et, les dominant toutes, la maison de Dieu, la cathédrale. Or, quelque grandes et nombreuses que soient ces merveilles que vous vîtes, il en est encore d'autres plus grandes. Vous avez maintenant l'occasion de les voir, car l'observatoire est moins loin d'ici que de Tablanca, et je m'offre bien volontiers à vous servir de guide. »
Je l'en remerciai de tout cœur, mais je m'y refusai, à cause de la promesse faite à mon oncle de revenir le lendemain, et des devoirs professionnels de mon compagnon, qui l'obligeaient à ne pas s'absenter longtemps de son district. En vérité, j'étais peu tenté par ce qui m'était proposé, car mon corps brisé ne pouvait supporter de nouvelles macérations sans autre stimulant que la perspective d'un panorama un peu plus vaste que celui que j'avais déjà vu.
« Comme vous voudrez, me répondit le complaisant « caballero », et ne considérez que votre agrément et votre commodité. »
Parlant du chemin parcouru depuis Tablanca, on ne pouvait omettre de dire un mot sur la maison des Gomez de Pomar et sur la rencontre avec l'un d'eux dans le village d'en haut. A tout ce récit notre hôte prêta beaucoup d'attention, ""nis sans ouvrir la bouche ni pendant ni après.
l'outes ses impressions se traduisirent par un geste et une moue qui marquait la répugnance et la commisération.
La conversation d'après-diner avait duré près de deux heures, comme nous le fit remarquer le «caballero », jugeant que nous devions désirer nous reposer; et comme il avait dit vrai, malgré notre plaisir à nous trouver près de lui, la causerie prit fin; on nous conduisit à nos chambres respectives, et je m'enfermai dans la mienne, contemplant le lit, de forme antique, mais propre et moelleux, comme la tentation la plus séduisante que j'eusse éprouvée depuis ma sortie de Tablanca à l'aube de ce jour.
Je tombai dans ce lit comme un arbre qui s'abat, ne sachant, dans le crépuscule de ma somnolence, si j'étais terrassé par les fatigues de cette journée « éreintante », ou par le poids de toutes ces « choses » accumulées que l'inépuisable érudition du gentilhomme m'avait introduites dans le cerveau. Celtibères, Agrippa, légionnaires, Auguste, Cantabres, Goths, mahométans, Guadalete, Govadonga, Don Pelayo, les Croisades, Sotos- Cueva, panoramas splendides, champs de bataille sanglants, rochers escarpés, noirs et rugissants abîmes, la mer des Cantabres, les danses guerrières à la lumière de la lune, les lamentations pour les défunts,... tout cela se mouvait et étincelait à la fois dans les obscurités de ma tête; et à leur bruit éclatant et discord, et sous la pesée de leurs secousses féroces, je m'endormis. Mais la danse aux visions me donnait encore le thème de mon cauchemar. Il me semblait voir la fin du monde : des légions entières de Romains qui dévalaient des montagnes; des masses de hordes africaines s'enflantaux défilés de Govadonga et se noyant dans leur propre sang qui coulait au fond ténébreux des ravines ; puis, fuyant épouvantée la persécution des farouches montagnais, une autre masse, celle des mahométans survivants, grimpait vers les pics parmi les hurlements de la tempête pour aller se précipiter vers le versant opposé et descendre en monceaux de cadavres mêlés aux eaux rougies du Deva, jusqu'à ce qu'elle eût disparu sous les vagues furieuses des Cantabres soulevées, qui aidaient aussi les chrétiens contre les Maures. Des aigles et des vautours planaient sur ces charniers d'efíroi; des fragments de roche s'écroulaient d'eux-mêmes pour consommer l'œuvre d'extermination des hommes d'armes des seigneurs goths de Cantabrie; des cavernes sans fin, obscures, aux antres énormes, froids et visqueux, remplis de Maures et de Romains écartelés et putréfiés; des bois inextricables où l'on perdait son chemin et sa respiration; des rocs coupés à pic sur des abîmes insondables; des gémissements d'agonie parmi des cris forcenés de liberté ; de riantes vallées inondées de lumière; des danses, des cantiques, des jeux sur leurs prairies sereines, et la paix et l'abondance en leurs foyers rustiques; [puis le nuage noir, chargé d'éclairs et de grêlons, passait sur tout cela, poussé par le souffle des hommes mauvais, rasant tout, rendant stériles les champs féconds et changeant en haines et en guerres implacables et continues l'amour et la paix qui régnaient auparavant entre les habitants. Et sur tout cela, sur les champs de bataille, dans les défilés, sur les pentes escar-
pëes, partout où se trouvaient des Maures ou des Romains, ou des ennemis des chrétiens ou des libertés nationales, ou de la tranquillité commune ou des droits de la justice, on voyait, rapide comme l'éclair, farouche comme le lion, un homme grand et maigre, chevauchant un bidet de petite taille, sans casque ni armure, la tete découverte et baignée de lumière, les cheveux au vent et la barbe hérissée, entrant dans la fournaise, avec la lance au poing... que dis-je, la lance? une fourche à deux pointes dont il défaisait les ennemis, qu'il lançait en l'air comme cet outil fait de la paille; volant ensuite, plutôt qu'il ne sautait, par-dessus les abîmes, parmi les bois, et luttant infatigable et invincible même avec les nuages de foudre et de grêle, et avec les hommes mauvais qui les poussaient contre la sainte liberté des peuples et les droits sacrés de la Justice. Et cet homme infatigable et invincible, chose étrange!... était le gentilhomme chez qui je passais la nuit.
Le cauchemar me la prit tout entière, sans un moment de repos ; et je puis l'affirmer, car en m'éveillant, sous le coup de l'émotion que me produisit la dernière fourchée du « caballero » visant l'un des hommes mauvais qui poussaient le nuage noir, — et qui n'était autre qu'une personne de Madrid que je connaissais beaucoup de vue et de réputation, — j'observai que la lumière entrait par le carré de fenêtre de ma chambre que j'avais laissé entr'ouvert en me couchant. Je sautai du lit pour achever de me dégourdir et d'apaiser mon esprit inquiet, et je mis le nez dehors. Autre surprise! Dans l'enclos voisin était le gentilhomme en vêtements grossiers et sabots de bois, fauchant à l'envi la jeune moisson qui semblait un velours saupoudré de brillants; et derrière lui allait un autre moissonneur qui, bien qu'il multipliât les lancées de sa faux dans la bande du pré qui lui revenait, n'arrivait pas à « piquer les sabots » de son maître, telles étaient la force et la souplesse avec lesquelles le gentilhomme lançait la faux. D'après les monceaux d'herbe fauchée et d'après l'heure que marquait ma montre, je supposai que l'on avait commencé la tûche au point du jour.
Sur CCS entrefaites, Neluco frappa à ma porte, croyant que je dormais encore, et pour me rappeler que le chemin qui nous attendait était long et que nous devions profiter le plus possible de la matinée pour le parcourir. Il entra, et tandis que je me préparais, je lui rapportai minutieusement tout mon rêve, après lui avoir montré, par la fenêtre, le gentilhomme dans sa prairie. Il s'intéressa au récit de mon cauchemar,
mais ne fut pas du tout surpris de voir le « caballero » fauchant, et de si bonne heure, car il le connaissait bien, et savait qu'il était plus matinal que le soleil.
Une heure après, nous déjeunions dans la salle à manger, en compagnie du gentilhomme, pas aussi élégant que la veille au soir, mais très soigné et beaucoup mieux vêtu que lorsqu'il fauchait. Là on décida que notre départ aurait lieu dans la matinée au plus tard; et, pour bien profiter du temps dont nous disposions jusque-là, on abrégea la fin du repas, et notre hôte complaisant nous conduisit à une terrasse qui dominait bien la vallée, sur laquelle il me donna de nouveaux et curieux renseignements, en finissant par me conseiller de ne faire aucun cas des hydrologues qui soutiennent que les sources de l'Ebre sont des filtrations de l'Hijar, car il avait lui-même estimé les niveaux des deux rivières, ce dont il était résulté que celui de la première était beaucoup plus élevé que celui de la seconde, sans compter que les eaux de l'une et de l'autre sont de couleur différente.
Il me parla ensuite de la tour qui, de là, se voyait fort bien; et ce qu'il m'en dit, pour convenir en tout ou en grande partie à d'autres semblables de la montagne, mérite l'honneur de ne pas être oublié. L'édifice est inhabité depuis le quinzième siècle, menaçant ruine, par conséquent, et particulièrement à l'intérieur, motif pour lequel le gentilhomme me l'expliqua du dehors, et de la façon suivante, à peu de chose près :
« La disposition de ses étages (rez-de-chaussée, cave et pièce à salage; le premier, qui dut être salon de réception et de banquet, et les deux derniers, qui communiquent entre eux au moyen de trappes au bout de chaque escalier) démontre que les maîtres n'avaient même pas confiance en leurs domestiques. Au dernier étage se trouvent des fenêtres plus hautes et ornées, avec des sièges de pierre sur les côtés qui devaient servir aux châtelaines et à leurs filles ou servantes pour s'occuper des ouvrages de leur sexe. Remarquez qu'il n'y a pas de créneaux, mais un parapet ou un prolongement du mur, plus élevé que le toit, dont les eaux s'écoulent par des gargouilles de pierre. Et si ce parapet servait à attaquer ceux qui auraient tenté de saper les fondements de la tour, la disposition de sa porte de fer, située, comme vous le voyez, non pas au milieu, mais sur un côté de cette façade d'occident, fait croire que l'entrée était flanquée d'un balcon sortant, en pierre avec meurtrières, situé au centre et à la hauteur du premier étage, où l'on voit à présent cette fenêtre
cüiréc, mal accordée à l'arc de sortie qui est conservé à l'intérieur et n'existe pas sur les deux autres faces pourvues de^ fenêtres ogivales ou en trèfles, tandis que celle du nord seulement possède les meurtrières et les créneaux de toutes... Voyez sur la porte un petit écusson. C'est peut-être le seul conservé des primitifs, car il n'a ni cimier ni salade; et dans l'orle à deux rivières, grossièrement dessinées, on voit des armes et des trophées militaires, encore plus confus, que quelques-uns prirent pour des lettres inconnues, et d'autres pour des têtes de serpents, alors que c'étaient eux qui ne reconnaissaient pas des catapultes, des scorpions, des arbalètes, usitées comme machines offensives avant l'invention de la poudre, ni la chaudière ni le pennon, insignes des riches hommes ou commandants de compagnie. Ces signes et la certitude qu'en Espagne les armes de « lignage » ne furent point représentées avant la fin du douzième siècle, et que peu après s'introduisit l'architecture ogivale qu'on remarque sur la porte et aux fenêtres de la tour, me fait fixer sa construction au début du treizième siècle, peut-être par le même seigneur dont le château, bâti sur des rocs un peu plus bas quici, fut renversé, en châtiment de quelqu'une de ces rébellions fréquemment ourdies à cette époque par la maison de Lara, très ramifiées dans cette vallée et les vallées voisines et réprimées d'une main ferme par le roi D. Fernando, comme sa petite-fille Isabelle la Catholique éteignit les factions de Castille dans lesquelles cette tour et d'autres se firent remarquer. A noter, comme reste de l'indépendance et de la ténacité cantabriques, que dans ces édifices ajoutés, où se voient des détails du quinzième siècle à côté d'œuvres du seizième et des suivants jusqu'au nôtre, il n'est pas d'autre écusson que celui de la tour, déjà décrit. Cependant deux portes intérieures de cette maison bâtie par l'Alcaide d'Argiieso — celui dont le château vous a tant frappé hier, m'a-t-on dit — alors condamné à mort et sauvé par l'influence de son parent, le duc de l'Infantado, ont des écussons lisses, soit pour être travaillés là (quoique cela se fût beaucoup mieux fait avant qu'ils eussent été mis en place), soit pour avoir été grattés en châtiment des Comunidades que suivirent et commandèrent dans ce pays le seigneur de cette maison et celui de la maison de Hoyos, frère de Juan Bravo, le décapité de Villalar... Et je termine ici mon histoire, car dès lors, mon ami, les maisons des juayora^gos et de leurs héritiers n'eurent de pouvoir que pour chicaner, ou pour réussir exceptionnellement en tant qu'aventurier en
Amérique, ou que volontaire comme l'insigne manchot de Lepante, tandis que les grands se disputaient, dans les antichambres ou cabinets de palais, les vice-royautés et commanderies ou les clefs des gens de service. Mais, plus communément, les seigneurs « montagnais « vécurent retirés dans leurs manoirs et majorats, aimant mieux être les premiers de leur village que d'obtenir quelque situation à la cour, bien que leurs cadets réussissent, par leur intelligence ou à la force du poignet, à être évêques ou généraux, ou rapportassent d'Amérique de quoi acquérir des titres et des femmes, dont on pouvait dire, au bout de quelques générations : « Gaie- < ment gagné, gaiement dépensé. »
Ayant ainsi parlé, comme si de rien n'était, et sans paraître se payer de mots, bien que nous trouvions plus de charme à sa parole, Neluco et moi, qu'aux pierres moisies de la tour dont nous ne méconnaissions pas l'importance historique et archéologique, le gentilhomme haussa les épaules, tournant le dos à l'édifice, et, nous enlaçant de ses bras, nous entraîna vers l'intérieur de la maison, en nous disant :
« Maintenant, allez vite vous préparer pour le départ, puisque vous vous entêtez à vous en retourner aujourd'hui, car les jours raccourcissent, et il n'y a pas de temps à perdre. »
En allant ainsi, je parlai au gentilhomme de ses ouvrages, et lui déclarai honnêtement que je ne les avais pas lus.
« Je ne m'en étonne ni ne m'afflige, me répondit-il, car il en est d'autres qui auraient plus que vous le devoir de les connaître et qui ne savent même pas qu'ils sont écrits, ni que je sois capable de composer des livres. Les choses vont ainsi, mais s'arrangeront autrement, si Dieu veut. Entre temps, j'aurai grand plaisir à vous offrir ces volumes, sans que vous Vous croyiez obligé de les lire. Je ne paye pas d'impôts aussi lourds la faveur et l'honneur que me font des gens tels que vous en logeant chez moi. »
Je remerciai comme je pus; nous arrivâmes dans le bureau; il me donna les livres avec la digne authentique de sa dédicace autographe; le garçon prépara les montures dans la cour; nous descendîmes; il y eut en bas les « adieux », congratulations, protestations et serrements de main que l'on supposera aisément; nous montâmes enfin, Neluco et moi, pour redire « adieu » du haut de nos rosses respectives; le « caballero » nous répondit avec des saluts et des mots que nous ne distinguions déjà plus nettement; enfin nous nous découvrîmes, tandis que nous retournions nos chevaux vers le portail ouvert
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de part en part; nous piquâmes des deux, et à bonne allure je me plaçai auprès de Neluco, qui, on s'en doute, dirigeait la chevauchée.
Mais je ne remarquai même pas la direction que nous prenions, parce que je me sentais plein du souvenir du seigneur de la tour, de son savoir, de sa bonté, de son talent et de ce je ne sais quoi de si singulier et si nouveau pour moi, et je n'avais d'autre désir que de me trouver seul à seul avec Neluco pour l'assaillir de questions et pour en savoir davantage. Comme s'il devinait mes désirs, le petit médecin deTablanca, dès qu'il m'eut à son côté, aborda la chose en ces termes :
« Je vous ai promis, hier matin, de vous indemniser avec usure de la nuit pénible que vous fit passer la rencontre de votre parent Gomez de Pomar. Ai-je tenu ma promesse?
— Oh! — lui répondis-je — au delà de ce que vous espériez... Mais dites-moi, Neluco, ajoutai-je en me rapprochant, cet homme, par ses dons exceptionnels de caractère et de savoir, doit jouir d'un grand prestige et mérite le respect de tous non seulement dans sa vallée, mais dans la province entière? »
Neluco sourit amèrement et me répliqua :
« Du prestige... du respect, dites-vous? Eh bien, sachez, pour votre gouverne, que si cet homme n'est pas enfermé dans une maison de correction, c'est par un miracle de Dieu. »
Je demeurai stupéfait. Le médecin le vit et me dit en riant :
« N'allez pas croire qu'il s'agisse d'un autre oiseau dans le genre du petit hidalgo de Promisiones,
— Il me semble pourtant que, d'après ce que vous commenciez à dire...
— En effet; mais, malgré ce que je vous ai dit (et ne retire ni ne rectifie), vous verrez qu'il n'y a pas de motif pour que les illusions que vous vous êtes forgées s'évanouissent. Cet homme est tout ce que vous avez vu et beaucoup plus encore ainsi que vous le verriez si vous continuiez à le cultiver et à l'observer de près. Vous verriez alors que son cœur est aussi grand que son intelligence; qu'il est l'incarnation de la charité, sans limites et inépuisable comme l'Océan; qu'en actes de cette vertu il risque cent fois sa vie, car les occasions de le faire abondent malheureusement pendant les inclémences hivernales de ces défilés déserts; qu'ayant couru le monde et y ayant des parents haut placés et des protecteurs puissants, il a préféré à ce que sollicitent les plus vulgaires ambitions, les étroitesses et les obscurités de sa vallée natale dont la •"•• spérité est sa manie; qu'outre la divine religion de sa foi
chrétienne, inébranlable, il a la religion terrestre de l'Honneur et de la Loi rigide et incorruptible; que telle est l'intégrité de sa conscience que s'il se reconnaissait un jour coupable et qu'il n'y eût point de juge pour poursuivre son délit, il se déclarerait juge et même geôlier de soi-même; qu'il a la passion des faibles, des besogneux et des persécutés, la soif inextinguible de savoir et le culte des gloires de la patrie; que les atteintes au droit commun le mettent hors de lui... et enfin qu'il est l'homme que vous avez deviné dans votre cauchemar d'hier soir, usant sa vie et son patrimoine à lutter avec courage, sans un moment de repos, contre toutes sortes d'infidèles. Avec un pareil caractère, cet homme, au moyen âge, eût été chevalier errant ou croisé ; mais il lui échut de naitre en ces temps prosaïques et ternes, et ses entreprises chevaleresques ont des résultats à la don Quichotte, y compris les culbutes... Car ce soleil a aussi des taches (il ne le serait point s'il n'en avait pas) ; et quoique ces taches, en fin de compte, ne soient autre chose que l'exagération de ses vertus, elles n'en sont pas moins des taches, et par là seulement le juge le vulgaire, roi et souverain qui n'entend rien aux clairs obscurs. Et comme aujourd'hui tout est vulgaire, y compris les lois, déduisez-en, par voie de conséquence, jusqu'à la maison de correction dont je vous parlais tout à l'heure.
— Je ne l'en déduis pas aussi facilement que vous le croyez, répondis-je à Neluco, parce que je ne pensais pas que les choses allaient aussi mal qu'il les dépeignait.
— Eh bien, je vous le ferai mieux comprendre par un exemple, répliqua Neluco. — Figurez-vous que, ainsi que le déclarent les lois fondamentales de l'Etat, tout citoyen ait la faculté d'éviter qu'un crime se commette, chaque fois qu'il le pourra, et supposez ensuite que notre homme prenne ce précepte au pied de la lettre et tente de s'y conformer à la première occasion qui se présente. Le crime est évité avec toutes les conséquences naturelles d'une résistance obstinée, également fort naturelle de la part du délinquant. Mais que celui-ci en appelle de Vofferise reçue, alors commencent les épreuves réglementaires, et intervient la loi avec ses « distinguo » et cubtilités de casuistique, et notre homme payera les pots cassés et franchira peut-être les portes de la prison, comme un voleur de grands chemins. Et cela s'est vu...
— Pourquoi?
— Quelquefois, parce que « c'est la Loi » qui semblç être faite exprès pour protéger les délinquants; et d'autres fois,
parce que soufflent par là... ces nuages noirs que vous vîtes aussi dans votre mauvais rêve.
— Pardonnez-moi si je ne puis vous croire...
— Heureux homme!
— Mais, voyons! quelle raison y a-t-il, en admettant ces nuages noirs, pour qu'ils ne favorisent pas notre ami et que l'autre ne soit pas condamné?
— La raison du « mal nouveau », dont il nous parla également hier soir.
— Eh bien, j'admets, mais sans comprendre.
— Continuons donc avec l'exemple imaginé, et supposons que le délinquant victorieux soit un dangereux réformateur^ homme de basse origine et de bas instincts, usurier et intrigant, mais bien arrondi de capitaux. Ceci posé, on peut admettre que cet homme commande à un escadron pressé d'esclaves qui entrent dans les batailles actuelles comme un troupeau de moutons, ou qu'il possède un art diabolique pour manier les cornets à dés et les tromperies de cette force, à son plein gré; ou que, s'il n'a rien de tout cela, il sait le chercher par n'importe quel chemin, et sait en outre la valeur que représentent ces habiletés dans le droit nouveau, ainsi que la façon de les négocier. Eh bien, le moins qu'on paye aujourd'hui de tels mérites, c'est une patente de course qui permet au corsaire et à ses protégés de mettre à sac tout ce qu'embrasse leur juridiction, y compris les alcazars de la Loi. C'est là le « mal nouveau » à quoi notre ami faisait allusion, lui qui, pour être trop honnête, n'a plus de gens avec qui servir sous le pennon des modernes seigneurs, de ceux qui commandent aux nuages noirs, lesquels sont leurs délégués tout-puissants, et en prennent à leur aise avec les lois sans vigueur et le sol épuisé de la patrie. Je vous ai dit en certaine occasion, parlant de ce que devaient faire aujourd'hui les hommes de culture et de bonne volonté dans les milieux ruraux pour en faire surgir ce que don Celso et ses prédécesseurs obtinrent des leurs : qu'on ne recueillait pas partout les mêmes fruits; qu'il y avait jusqu'à des martyrs de ce labeur héroïque, et que peut-être vous auriez l'occasion d'en connaître un. Eh bien, vous le reconnais-
z dans le seigneur de la tour de Provedaùo. Cet homme
"ne, avec tout son savoir, toutes ses vertus, tous ses tim-
i'illustre lignage, tous ses sacrifices pour le bien et la
gloire du sol natal et de la patrie tout entière, est un martyr
de son travail d'infatigable Sisyphe. »
J« n'avais pas, négligent Madrilène, de jugement formé sur
ces « maux nouveaux » et ces « nuages noirs », bien que j'en eusse rêvé la nuit précédente comme en prophétie de ce que Neluco devait me dépeindre le jour suivant; mais me rappelant des lieux communs que, sur cette délicate matière, j'avais souvent lus machinalement dans les journaux ou ■entendus distraitement dans des conversations de café, et les réunissant à ce que Neluco m'avait dit et continuait à m'apprendre, et surtout par cette complaisance que je me découvrais à grandir encore l'idée que je m'étais formée du « caballero » de la tour, j'acceptai volontiers l'opinion du médecin, et ce fut le thème que nous développâmes tout en gravissant la sierra, première étape de notre longue journée. Pour me la rendre encore plus agréable, Neluco rapporta quelques traits de cet homme singulier, dont le suivant, qui le peignait tout entier :
Un jour, l'un de ses voisins, qui n'était déjà plus jeune, eut l'idée d'allervisiter un troupeau qu'il avait en pacage hivernal situé à une demi-journée de Provedaño, en marchant bien dans la haute montagne, vers Test. — Journée de décembre. Le ciel était gris; la bise vous glaçait la figure, et dans la nuit il avait neigé fort épais. Ainsi neigeant le jour et gelant la nuit, plus de la moitié d'une semaine s'écoula sans que l'homme revînt à Provedaño, ni qu'on eût connaissance d'où il pouvait se trouver. La chose est sue du maître de la tour, lequel n'était pas sorti de chez lui pendant tout ce temps-là, n'ayant rien à faire dehors : et aussitôt il s'élance, se dirige vers le village, volant plus qu'il ne marche sur l'épaisse couche de neige qui le couvre d'un blanc tapis ainsi que la campagne, la vallée et les montagnes voisines. Il arrive, frappe de son bâton à toutes les portes fermées par crainte de l'intempérie glaciale. Les portes s'ouvrent enfin, une à une. Il demande, questionne, découvre, s'épouvante, s'indigne, admoneste, invective, menace partout où les bonnes volontés ne se manifestent pas assez vite, enfin redresse à coups de bâton les plus rétives jusqu'à ce qu'il obtienne ce qu'il veut, à savoir une demi-douzaine d'hommes pour l'accompagner au pacage hivernal où doit se trouver, bloqué par la neige, sinon mort de faim ou dévoré par les loups, son malheureux voisin qui, comptant revenir le lendemain, n'avait emporté d'autres provisions qu'un pain de quatre livres. Il en réunit une grosse quantité, exhorte les six hommes qui l'entourent sans grande résolution; ceux-ci s'enhardissent enfin, car ils sont bons et charitables; tous les sept se mettent en marche vers
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la montagne et à grimper, grimper, grimper. Quand ils arrivent à passer les sommets de Palombero, ils sentent au fond de leur poitrine une forte douleur, comme si l'air qu'ils respirent contenait des millions de pointes acérées; ils éprouvent aussi une lourdeur et une brisure aux genoux comme si leurs espèces de skis étaient des cadettes de plomb. Ils se réconfortent d'un peu d'eau-de-vie bue à la même gourde; et à grimper, grimper encore, sans trêve, enveloppés parfois en des tourbillons de neige blutée, menue et subtile qui leur coupent la respiration et qui, heureusement, passent comme l'une de ces nuées errantes sur la montagne. Le maître luimême, de complexión de fer, et qui marche toujours devant, note que son courage indomptable défaille, que ses membres s'engourdissent, que ses lèvres contractées ne laissent même plus passer une syllabe, que ses mains violacées deviennent inertes et insensibles. Il commence à redouter quelque chose de grave, non pour lui assurément; et il saute, bondit, se frotte, se frappe, crie, hurle comme un sauvage... tout plutôt que d'hésiter, de s'arrêter, de laisser un instant en repos un seul muscle ou une seule fibre de son corps; puis il chante et plaisante tout en marchant, pour donner l'impulsion et l'exemple à ceux qui le suivent dans le silence absolu, terrifiant, de ces altitudes inclémentes et solitaires. Enfin Dieu permet qu'ils aperçoivent le pacage, qu'il leur reste des forces suffisantes pour l'atteindre, qu'ils arrivent en vie et y trouvent ce qu'ils cherchent. L'homme est là, sur le point de mourir de faim, de froid, de désespoir. Tandis que les uns le réconfortent de liquides et de bonnes paroles, d'autres allument un grand feu qui lui rend la chaleur qui manquait d'ailleurs à tous. Après la boisson spiritueuse, le maître alimente prudemment l'affamé transi, qui dévore plus qu'il ne mange tout ce qu'on lui met devant la bouche. L'homme renaît, mais ébaubi, taciturne, attristé. Il faut encore guérir cet abattement, et le maître demande que ceux qui savent quelques contes ou quelques « romances » s'essayent à le divertir. Nul parmi les six montagnards ne sait un mot de ces choses. Mais le seigneur de Provedafio sait par cœur des bouquins entiers, et il expédie à voix haute et sonnante la moitié du poème de Alon Cid. Comme si de rien n'était! L'homme ne bouge ni ne paraît entendre. Il faut faire plus, et le maître prie de chanter à la mode du pays: mais personne n'est en voix ni n'en a envie, et c'est le seigneur tout seul qui crie à tue-tête des refrains du val natal, et même la Préface de la messe du jour
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<i& la Fête-Dieu, la plus solennelle et « jubilante » de l'année. Déjà l'homme regarde le chanteur et montre quelque plaisir de l'entendre. Alors il faut tirer le grand jeu : à danser tout le monde!... Et comme personne ne remue, le seigneur, lui, se met à tourner comme un désespéré, à pirouetter de toutes les façons, y compris la « jota » aragonaise, et, enfin, un « zapateado » qui tire du malheureux abêti une exclamation d'étonnement et un éclat de rire de joie, et du « caballero » exténué et haletant, ces mots qui paraissent, de par le ton, une malédiction : « Il était temps que tu en finisses, fils de chèvre ! »
Tous, à présent « en bons amis », se délassent, se chauffent, parlent, mangent. Le jour tombe. On dort. Le jour paraît, clair, serein, rayonnant de soleil... Et l'on revient, à huit, à Provedaùo sur la neige congelée, comme si rien n'était arrivé. Et tout cela, conté par Neluco, valait la peine qu'on l'entende !
Une fois passés le port et les défilés voisins, et après avoir récité, dans l'ermitage de l'autre côté du gué, le Salve de coutume, je réussis à voir, à la lumière du soleil déclinant, le reste du chemin qui nous séparait de Tablanca et qui ne me parut pas aussi profond ni dangereux que je me l'étais imaginé dans les ténèbres. Nous arrivâmes enfin, et, après avoir appris de Ghisco, à la porte de notre maison, qu'il n'y avait rien de nouveau là-haut, Neluco et moi nous dîmes « au revoir » I et le médecin continua sa route jusqu'à son logis.
Il ne fallait plus penser à de nouvelles excursions en montagne : dans la dernière j'avais épuisé mes forces et comblé la mesure de ma curiosité peu exigeante. Et mon corps et mon âme réclamaient le repos pendant quelques jours; après... Mais après, existait-il quelque nouveauté capable de distraire mon interminable oisiveté? Retrouverais-je de l'intérêt dans ce que j'avais déjà vu et dont j'avais joui? Et, dans l'affirmative, pourrais-je me permettre ce luxe avec les tempêtes d'hiver qui, par un miracle de Dieu, ne s'étaient pas encore déchaînées sur Tablanca et ses alentours? En attendant, la vie que j'avais menée pendant ces deux semaines, vite passées, de température douce et ensoleillée, n'avait pas laissé de me donner des fruits estimables. Grâce âmes courses incessantes, si je n'arrivai pas à me faire à la terre aussi vite et complètement que l'espérait mon oncle et que je le désirais, au moins je tuais le temps pendant le jour, et je trouvais pour la nuit des thèmes abondants pour agrémenter un peu la veillée de la cuisine et les conversations de la table de mon oncle; je mangeais d'excellent appétit, et les plats de la femme grise et de son gros chou de fille me paraissaient dignes des dieux. Je me sentais plein d'ardeur et de force, et je dormais comme une marmotte peine m'étais-je étendu sur mon lit. Je négligeais fort la lec-
.re des journaux que je recevais de Madrid, et mes lettres à mes amis n'étaient déjà plus imprégnées de la teinte mélancolique des premiers jours. Je supportais mieux la vision incessante des pics qui m'entouraient, et les horizons misérablement bornés ne m'asphyxiaient plus. Enfin, si je ne m'étais is « fait à tout », j'en concevais déjà la possibilité. J'en trouve l'exemple dans la « veillée » traditionnelle. Au
: jbut, elle m'était insupportable ; et chaque habitué, nouveau
(jur moi, qui s'y présentait, me paraissait plus grossier et
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plus insipide que les précédents. Je ne trouvais aucun sel à leurs humorismes exprimés en un langage mutilé et conventionnel, ni motif, par suite, à de ces petits rires équivoques qui finissaient par me gêner, comme s'ils me blessaient. Je m'ennuyais de la trop grande simplicité des sujets qui les intéressaient; et, sans pouvoir m'en empêcher, je me souvenais de la lamentation du poète latin exilé dans le Pont : le barbare c'était moi, qui ne comprenais personne et ne me faisais pas entendre. Je cherchais dans mes livres et périodiques, dans la solitude de ma chambre, le remède à cet ennui de la cuisine; mais la crainte que mon oncle le traduisît comme une marque de mépris pour ses rudes compagnons de veillée, me retenait. Me voyant forcé d'alimenter mon esprit de tout cela, j'arrivai peu à peu à n'y plus trouver de répugnance, et même, assez vite, à y prendre goût, à défaut d'autre chose. J'en avais éprouvé autant avec les plats de Facia. J'appris la valeur castillane des idiotismes locaux dont se tissaient les conversations de la veillée, et le frottement continu et obligé me fit connaître les matières conversables que j'ignorais. Le miracle était ainsi réalisé, car on sait — et il est de sens commun — qu'il n'est pas de chose qui nous intéresse tant que nous ne la connaissons point, et (comme corollaire à cet axiome) qui ne manque au contraire de nous intéresser si minime soit-elle, dès que nous la connaissons... Tel l'exemple d'un de mes amis pris de la passion de fabriquer des cure-dents, uniquement parce qu'il possède cet « art » avec une rare habileté.
Le fait est que dès la première semaine je mettais déjà ma cuiller dans les conversations et disputais ferme avec ces rustres sur des sujets à leur portée, que je commençais à pénétrer; je distinguais les caractères, les petites manies et les faibles de chacun, et je me sentais flatté par leurs éloges de mes prouesses d'excursionniste et de chasseur. Mon oncle était ravi de ces choses, car il les prenait pour un indice de ma rapide acclimatation; et je me complaisais à voir avec quelle facilité je lui procurais une des rares joies auxquelles, maintenant, le pauvre vieux pouvait aspirer. Après cela, mes visites au village, l'histoire de Facia racontée par Chisco, l'acquisition de Tamitié du médecin et ce qui s'ensuivit, donnèrent un nouvel essor à cette bonne tendance et m'inspirèrent plus d'attachement aux choses et aux vicissitudes de ces gens simples. Je voyais avec plaisir s'augmenter la veillée de jour en jour, et j'étudiais l'aspect et le caractère de chaque habitué nouveau pour moi, avec le même intérêt que s'il se fût agi
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d'un nouvel arrivant dans les salons de la Medinaceli; et si, .- exemple, mon oncle me disait à l'oreille, quand il s'en .sentait un pour la première fois de la saison : « Celui-ci a un don divin pour raconter des histoires, » je me sentais la même curiosité que si, dans une fête aristocratique, l'on m'eût dit : « Celui qui vient d'arriver est l'orateur qui a renversé le gouvernement cet après-midi, » ou encore : « L'auteur du livre H ou du drame Z. » Neluco avait raison quand il m'affirmait que l'homme d'intelligence cultivée porte en soi les ressources nécessaires pour vivre à souhait en tous lieux, pourvu qu'il ne change pas les bouts de la poulie et ne s'entête pas à monter ce qui est en bas, au lieu de descendre ce qui est en haut, jusqu'à ce qu'il ait obtenu le niveau d'idées désiré pour une fin déterminée.
Loin de rectifier le jugement que je m'étais formé du tempérament des Tablanquais eu les voyant passer, pour ainsi dire, sur le porche de l'église ou dans les ruelles du village, je le confirmai davantage en les fréquentant de près dans la cuisine de mon oncle, et je parvins à les étudier en plein exercice de leurs composants physiques et intellectuels. Car c'était là, et là seulement, que s'exposaient et développaient les affaires les plus importantes de leur vie, à la douce chaleur des feux de la cuisine et sous la présidence de don Celso, qui frappait toujours au bon endroit, aussi bien avec un bon mot qu'avec une sentence en forme. Sans aucune exception ils étaient calmes à l'extrême et de caractère doux; et en leurs assauts de plaisanteries — dont ils sont forts amateurs — ils versaient sans compter les métaphores, pleines de couleur locale, qui, au début, me semblaient être de l'hébreu, et me parurent amusantes dès que je sus les traduire en ma langue. La leur, entre temps, m'apparaissait plus douce et d'un rythme plus cadencé à mesure que je l'entendais sonner davantage.
Le curé don Sabas assistait souvent aux veillées, aussi insipide que la première fois. Mais déjà je ne le trouvais plus tel, depuis que je l'avais vu si éloquent sur les escarpements de la montagne. Aussi lui consacrais-je une certaine vénération, indépendante de celle que lui méritaient son habit et ses vertus; et il s'en apercevait, et en ressentait du plaisir. Ne s'étaitil pas vanté plus d'une fois devant moi de pouvoir, avec ces liens, m'enchaîner à la terre de mes ancêtres, et pour toujours, per scecula sœculorum : ainsi, même en latin, il avait répété sa vantardise. Don Pedro Nolasco n'était revenu que deux ou trois fois à la veillée; et encore « à cause de moi »,
parce qu'il ne supportait plus, à son âge, les aspérités des ruelles, dans l'obscurité de la nuit, bien qu'il portât lanterne. Neluco fréquenta plus souvent la cuisine au début qu'à la fin de cette saison, et je crois qu'il le fit dans Fintention charitable d'abréger ma période d' « acclimatation », car je le trouvais fort diligent à chasser vers moi les thèmes des conversations, à me traduire les métaphores et à aider mon oncle en sa tâche incessante d'aviver les feux de la veillée en aiguillonnant les habitués les plus actifs.
Je connus là le Topero, le père de Tanasia, ainsi que Pepazos, le 710V10 préféré à Ghisco par le Topero pour sa fille, au dire du Tarumbo, qui, lui aussi, survenait souvent dans la cuisine. Le Topero était un homme d'un âge moyen, carré d'épaules et aux cheveux roux, peu bavard et très habile au labeur auquel il se livrait à la veillée (presque tous s'occupaient à quelque chose) : « peindre » des sabots avec la pointe de sa navaja. Il en expédiait trois ou quatre paires chaque nuit. Aussi en avait-il une bonne provision en préparation chez mon oncle, comme d'autres en avaient de cebillas (colliers de bois), de colodras (étuis de pierre à aiguiser) et même de banillas (bandes fines de noisetier) pour faire des maconas (grands paniers), parce que c'était là la maison de tout le monde,... au point que, quatre fois l'an, le percepteur ambulant des contributions y établissait son officine.
Pepazos était un Alcide capable de hisser sur ses énormes épaules le pic de Bejos lui-même, pour peu que l'amourpropre l'y pousse; rougeaud, joufflu, les sourcils joints et touflus par-dessus des yeux de bœuf. Il polissait et finissait des !^apitas (seaux à lait) qui, bien que contenant chacune au minimum plus de quatre litres, ne se voyaient pas sur ses cuisses bombées et entre ses larges mains. Il travaillait très vite, forçait beaucoup dans ses mouvements à rebours et dans les changements de posture, et hors de son travail ne faisait attention qu'aux rares saillies du Topero, et ce pour les souligner d'un rire qui venait toujours mal à propos. Je regardais toujours, à ces moments-là, Ghisco qui errait dans le dernier coin de la veillée, mais, le damné ! ou bien il n'avait pas compris la malice, ou il faisait celui qui n'entend pas. Ne pouvant approuver les injustes préférences du Topero, je me complaisais parfois, saisissant l'occasion, à exalter devant lui les exploits de Ghisco et ses qualités de garçon à marier dont, à mon sens, les meilleures filles de Tablanca devaient être éprises. Dieu! quels violents eñ'orts déployait alors Pepazos!
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quelle sueur coulait sur ses joues! Gomme il s'agitait sur son banc! Comme la ^apita dansait entre ses mains accélérées! pendant que le Topero baissait le nez sur ses sabots, tout son visage enveloppé des fumées de la courte pipe qu'il ne retirait jamais de sa bouche! En ces occasions la physionomie de Ghisco s'éclairait un peu, et je remarquais son plaisir de savourer le trouble de son rival, plaisir dont il me récompensait par un regard amical et un petit clignement de l'œil. Pourtant, j'étais bien convaincu qu'il supportait le faix de ses amours avec la même mesure et la même réserve qu'il observait dans tout le reste et avec lesquelles il m'accompagnait par les côtes ou dans les descentes des montagnes. Mais il y a toujours dans le cœur de l'homme le plus honnête une fibre de perversité mal dominée qui lui procure une joie réelle à mortifier autrui sous un prétexte de charité mal comprise; et je crois que c'était cette mauvaise fibre qui me poussait si souvent à mortifier le pauvre Pepazos et le Topero, plutôt que rintention de favoriser Ghisco, qui n'en avait peut-être pas besoin ni ne le recherchait.
Le Tarumbo n'avait jamais de travail personnel, mais, en revanche, s'occupait toujours de celui des autres. Quand le Topero terminait une paire de sabots, il lui en portait une autre qu'il prenait dans le tas préparé, et il en usait ainsi avec les ^apitas de Pepazos et avec les hanillas ou les colodras ou les cebillas de ceux qui en avaient besoin. Il parlait comme un moulin, et c'était toujours le malheur d' autrui qui lui arrachait les plus grandes lamentations.
On trouvait Pito Salces infailliblement à portée de frôlement avec Tona dans ses va-et-vient de diligente cuisinière : vers la queue de la poêle, par exemple, et à proximité du chemin battu entre le fourneau et le buffet à huile et aux épices. L'impétuosité de son amour lui courait le long de ses bras incommensurables, comme l'eau de pluie par les gouttières d'un toit. Il tournait les yeux vers Tona et se roulait comme un peloton quand la robuste fille s'accroupissait devant lui ou le touchait en passant vers le buffet. Don Gelso n'eût pas bien vu qu'il la sollicitât amoureusement, en supposant qu'elle Teût toléré, et il se consolait par ces expansions internes si peu dissimulées.
La pauvre Facia, depuis la fameuse nuit, se laissait à peine entrevoir dans la cuisine pendant la veillée, et ne savait plus rien faire avec art, ni là ni ailleurs, elle qui auparavant ne con- '1 pareille pour diriger la maison! A l'exception
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de Ghisco qui en était, de Chóreos qui s'y rendait pour Tona et de Pepazos qui voulait atteindre le cœur de Tanasia par son père, plus cupide que sa fille, tous les habitués de la cuisine étaient des hommes mûrs : les garçons préféraient les veillées de femmes, on jilas, dont il y avait deux ou trois dans le village. A l'une d'elles se rendait souvent la fille du Topero, avec son rouet bien chargé de lin, sous son enveloppe peinte avec rubans et paillettes; et si Pepazos ne se laissait pas voir à cette veillée avec autant de fréquence que Tanasia, Dieu sait que cela était dû à sa timidité devant la belle fille, et avec des témoins qui connaissaient ses vœux; mais il y allait de temps en temps pour donner ce régal à ses gros yeux languissants, et ces nuits-là étaient les seules où il manquait à la cuisine de la maison.
En réfléchissant parfois à ce qui m'y frappait le plus et qui n'était certainement pas les pittoresques trivialités de tels habitués, mais cette familiarité affectueuse, cette rare, profonde, intime union affective entre tous ces gens et mon oncle, je me rappelais la comparaison qu'avait faite Neluco lors de notre première entrevue, et je ne la trouvais pas rigoureusement exacte : plutôt qu'un organisme de membres subordonnés au commandement de la tète, je voyais une famille avec toutes les variétés communes d'aptitudes et de tempéraments, unie par l'amour désintéressé si naturel entre tous ses membres, et gouvernée par l'expérience, l'abnégation et la sagesse du père. Persuadé de cela, je tenais pour impossible la substitution d'un homme comme don Celso par un autre tel que moi pour remplir le vide que sa mort laisserait dans la 'population de Tablanca. Entre elle et mon oncle, il y avait une compenetration absolue d'idées, de sentiments et d'intentions, qui ne pouvait exister en ce qui me concerne, étranger comme je l'étais au pays et à ses coutumes, par naissance, par éducation et par des habitudes acquises en un monde si dillérent de celui-ci. Comment cela ne sautait-il pas aux yeux de Neluco, sinon de tant d'autres personnes excusables par leur inexpérience? Et cependant, un peu plus tard, le même refrain me fut servi par rien moins que le docte et expérimenté seigneur de la tour de Provedaño. Est-ce donc que tous se trompaient, rustres et civilisés, en coïncidant si exactement, comme ils le faisaient, dans la même pensée? Prêchais-je un converti, sans m'en rendre compte, quand je me considérais comme étant dans le vrai en croyant tout le contraire de ce que ces gens-là croyaient? Heureusement que ce point douteux ne me préoc-
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cupait guère, car il n'y avait pas de motifs rationnels pour que i*en perdisse le sommeil. Ni les prétentions de ceux qui m'aimaient bien, ni mon abnégation charitable ne devaient ni ne mouvaient dépasser certaines limites.
De toutes façons, elle n'était pas non plus méprisable, cette uouvaille d'une petite république patriarcale au plus profond d'une contrée sauvage, considérée par moi de prime abord comme un exil inclément. Enfm je n'aurais pas été juste de me plaindre au lendemain de ma longue expédition en compagnie de Neluco, tout compte fait des fruits que m'avaient donnés ces deux semaines de courses et d'explorations.
De cette récapitulation je séparai quelques articles principaux, à titre de reserves pour les éventualités de l'hiver, qui ne pouvait plus beaucoup tarder à se laisser tomber sur Tablanca; et je commençai à compter sur mes doigts : Ghisco, son camarade Pito Salces, Tanasia et son père le Topero, le Tarumbo, Neluco Celis, don Pedro Nolasco, sa fille Mari- Pepa et sa petite-fille Lituca, le curé don Sabas Peûa; Facia, la femme grise; Tona, sa fille; mon oncle Celso et le scénario de Tablanca, le tout à portée de ma main, et hors de là, la famille de Neluco à Robacio; à Promisiones, le petit hidalgo, mon parent; et plus loin, dominant tout et s'élevant pardessus tout comme un phare à la puissante lumière, la sculpturale figure du « caballero » de la tour de Provedauo.
Après cette ségrégation, je procédai à l'analyse de ses parties qui pouvaient m'offrir le plus d'intérêt du point de vue où je me plaçais : Chisco, un tant soit peu flegmatique, avec une pointe de dissimulation et de malice, aspirant à la main de Tanasia, belle fille en vérité, en compétition avec Pepazos, préféré de Topero (parce qu'il avait quelques biens qui manquaient à Chisco), et peut-être aussi de Tanasia, sans que j'en sois absolument sûr, malgré la gaucherie et la rusticité par trop simplette dudit Pepazos. Tout l'intérêt de ce jeu dépendait de l'ardeur qu'y apporterait Chisco. Pito Salces était un brasier qui se consumait pour Tona : cela sautait aux yeux; et comme il était aussi comme une partie intégrante de la maison de mon oncle, outre qu'il avait l'âme foncièrement honnête et se montrait dur au travail, pour peu que Tona y mît du sien, le résultat n'était pas douteux. Facia! Ah! oui, ••Ue-là me donnait fort à penser, plus je l'étudiais. A l'épou- ' ante de la fameuse nuit où je l'avais vue, tout frais débarqué àTablanca, avaient succédé deux autres crises du même genre ; mais comme elle me fuyait dès quj je m'approchais d'elle afin
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de Ghisco qui en était, de Chóreos qui s'y rendait pour Tona et de Pepazos qui voulait atteindre le cœur de Tanasia par son père, plus cupide que sa fille, tous les habitués de la cuisine étaient des hommes mûrs : les garçons préféraient les veillées de femmes, ou jilas, dont il y avait deux ou trois dans le village. A l'une d'elles se rendait souvent la fille du Topero, avec son rouet bien chargé de lin, sous son enveloppe peinte avec rubans et paillettes; et si Pepazos ne se laissait pas voir à cette veillée avec autant de fréquence que Tanasia, Dieu sait que cela était dû à sa timidité devant la belle fille, et avec des témoins qui connaissaient ses vœux; mais il y allait de temps en temps pour donner ce régal à ses gros yeux languissants, et ces nuits-là étaient les seules où il manquait à la cuisine de la maison.
En réñéchissant parfois à ce qui m'y frappait le plus et qui n'était certainement pas les pittoresques trivialités de tels habitués, mais cette familiarité affectueuse, cette rare, profonde, intime union affective entre tous ces gens et mon oncle, je me rappelais la comparaison qu'avait faite Neluco lors de notre première entrevue, et je ne la trouvais pas rigoureusement exacte : plutôt qu'un organisme de membres subordonnés au commandement de la tête, je voyais une famille avec toutes les variétés communes d'aptitudes et de tempéraments, unie par l'amour désintéressé si naturel entre tous ses membres, et gouvernée par l'expérience, l'abnégation et la sagesse du père. Persuadé de cela, je tenais pour impossible la substitution d'un homme comme don Celso par un autre tel que moi pour remplir le vide que sa mort laisserait dans la 'population de Tablanca. Entre elle et mon oncle, il y avait une compenetra* tion absolue d'idées, de sentiments et d'intentions, qui ne pouvait exister en ce qui me concerne, étranger comme je l'étais au pays et à ses coutumes, par naissance, par éducation et par des habitudes acquises en un monde si différent de celui-ci. Comment cela ne sautait-il pas aux yeux de Neluco, sinon de tant d'autres personnes excusables par leur inexpérience? Et cependant, un peu plus tard, le même refrain me fut servi par rien moins que le docte et expérimenté seigneur de la tour de Provedaùo. Est-ce donc que tous se trompaient, rustres et civilisés, en coïncidant si exactement, comme ils le faisaient, dans la même pensée? Prêchais-je un converti, sans m'en rendre compte, quand je me considérais comme étant dans le vrai en croyant tout le contraire de ce que ces gens-là croyaient? Heureusement que ce point douteux ne me préoc-
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cupait guère, car il n'y avait pas de motifs rationnels pour que j*en perdisse le sommeil. Ni les prétentions de ceux qui m'aimaient bien, ni mon abnégation charitable ne devaient ni ne "mouvaient dépasser certaines limites.
De toutes façons, elle n'était pas non plus méprisable, cette liouvaille d'une petite république patriarcale au plus profond d'une contrée sauvage, considérée par moi de prime abord comme un exil inclément. Enfin je n'aurais pas été juste de me plaindre au lendemain de ma longue expédition en compagnie de Neluco, tout compte fait des fruits que m'avaient donnés ces deux semaines de courses et d'explorations.
De cette récapitulation je séparai quelques articles principaux, à titre de réserves pour les éventualités de l'hiver, qui ne pouvait plus beaucoup tarder à se laisser tomber sur Tablanca; et je commençai à compter sur mes doigts : Ghisco, son camarade Pito Salces, Tanasia et son père le Topero, le Tarumbo, Neluco Gelis, don Pedro Nolasco, sa fille Mari- Pepa et sa petite-fille Lituca, le curé don Sabas Peùa; Facia, la femme grise; Tona, sa fille; mon oncle Celso et le scénario de Tablanca, le tout à portée de ma main, et hors de là, la famille de Neluco à Robacio; à Promisiones, le petit hidalgo, mon parent; et plus loin, dominant tout et s'élevant pardessus tout comme un phare à la puissante lumière, la sculpturale figure du « caballero » de la tour de Provedaùo.
Après cette ségrégation, je procédai à l'analyse de ses parties qui pouvaient m'oifrir le plus d'intérêt du point de vue où je me plaçais : Ghisco, un tant soit peu flegmatique, avec une pointe de dissimulation et de malice, aspirant à la main de Tanasia, belle fille en vérité, en compétition avec Pepazos, préféré de Topero (parce qu'il avait quelques biens qui manquaient à Ghisco), et peut-être aussi de Tanasia, sans que j'en sois absolument sûr, malgré la gaucherie et la rusticité par trop simplette dudit Pepazos. Tout l'intérêt de ce jeu dépendait de l'ardeur qu'y apporterait Ghisco. Pito Salces était un brasier qui se consumait pour Tona : cela sautait aux veux; et comme il était aussi comme une partie intégrante de la maison de mon oncle, outre qu'il avait l'âme foncièrement honnête et se montrait dur au travail, pour peu que Tona y mit du sien, le résultat n'était pas douteux. Facia! Ah! oui, cUe-là me donnait fort à penser, plus je l'étudiais. A l'épouinte de la fameuse nuit où je l'avais vue, tout frais débarqué I ablanca, avaient succédé deux autres crises du même genre ; ..¡ais comme elle me fuyait dès quj je m'approchais d'elle afin
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de l'interroger sur tous ces mystères, après m'avoir demandé, les mains jointes et pour l'amour de Dieu, de ne pas dire un mot à mon oncle de ce que j'avais remarqué, je me bornais, pour lui complaire, à l'observer de loin et à ne pas la perdre de vue autant que cela me serait possible. Que diable pouvait-ce bien être? Etaient-ce des fantômes, des hallucinations hystériques de la pauvre femme si durement châtiée par le malheur au meilleur temps de sa vie, ou était-elle sous le poids insupportable de quelque nouvelle infortune? Neluco Gelis me paraissait tel que je l'avais trouvé à notre première entrevue : judicieux, sympathique, de belle intelligence et de noble cœur, et impénétrable quand il s'agissait de garder secret ce qui me semblait devoir être à portée de ma vue : par exemple, son inclination amoureuse pour la petite-fille de don Pedro Nolasco. Car je ne pouvais concevoir que Lita et Neluco ne s'aimassent point, comme ne le concevait pas non plus la matrone loquace de Robacio, ni ne le concevrait toute personne ayant du cœur et la moindre apparence de bon goût, en contemplant un instant ce petit couple unique qui semblait placé par Dieu dans ce coin de terre pour cela seul, pour s'aimer et pour s'unir. Lita et sa mère étaient venues deux fois chez moi depuis que j'étais allé chez elles. La première, me dirent-elles, pour me rendre ma visite et saluer mon oncle en passant; et la seconde, pour mon oncle seulement, dont la santé les intéressait beaucoup, outre que, comme il ne pouvait sortir, elles allaient lui tenir un peu compagnie comme chaque fois qu'elles en avaient le temps et que leurs occupations le permettaient. Tout cela, Lituca me l'affirmait en découvrant la double rangée de ses petites dents blanches, en son langage véhément, folâtre et admiratif, à la porte du vestibule, en retirant ses petits pieds, chaussés de chaudes pantoufles sur des bas de couleur, d'une paire de sabots qui ressemblaient à deux coques de noix. Pendant cette visite, de même que pendant la précédente, moi, tenace et entêté de mon idée, je la plaçai cinquante fois dans le champ de la conversation, sous mille formes diverses, dans le pieux dessein d'observer l'effet produit sur Lita... et rien! pas un geste, pas le moindre rose aux joues ni le moindre indice que son cœur eût entendu l'appel que je lui faisais avec le nom de Neluco et l'éloge de ses mérites : elle parlait de lui avec Tindifférence et la sérénité avec lesquelles elle aurait pu parler de sa mère ou de son grand-père. Et cela m'impatientait, comme si cela me touchait personnellement, et plus d'une fois je fus tenté de
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lui demander directement, sans ambages ni détours : « Vous aimez-vous ou ne vous aimez-vous pas? Aimez-vous ou n'aimez-vous pas Neluco?» Mais, au fait, pourquoi tenais-je donc à ce qu'ils s'aimassent? Ou, pour mieux dire, pourquoi cet entêtement à vouloir tant éclaircir et préciser cette question? Vprès cela, mon oncle Celso, âme et centre de tout ce qui . entourait, avec son indomptable énergie, ses saillies originales, son attention constante à me rendre la vie de sa maison supportable, sinon divertissante, et les soins auxquels m'obligeaient la parenté et la reconnaissance pour veiller sur lui avec une extrême sollicitude pendant le temps de l'humidité et des grands froids qui menaçaient son existence des plus graves dangers, selon le médecin, étant donné le caractère de la maladie dont il souffrait.
Et enfin, sa veillée et mes livres, mes journaux et ma correspondance. Le reste, soit par son insignifiance, soit par son éloignement, ne pouvait être considéré que comme des personnages décoratifs et des accessoires scéniques.
Il est certain qu'avec toutes ces « réserves » de si peu d'importance par rapport avec les nécessités de mon esprit, on pouvait atteindre à l'épopée, à les considérer comme éléments de création dans la fantaisie d'un ingénieux romancier; mais prises en soi, en tant que cas et choses de la vie réelle et prosaïque dans un milieu lointain, obscur et isolé comme celui-ci, que pouvais-je me promettre d'en tirer pour l'avenir? Quels auxiliaires contre mon redoutable ennemi pouvais-je attendre de ce côté-là > Que pouvait-il venir de là parmi ce qui m'était . plus nécessaire?
'< Qui sait? — me dis-je pour conclure. La lumière s'est soujnt faite à travers de plus épaisses ténèbres : s'il est dans les csseins de Dieu que quelque chose doive arriver, ce quelque lose arrivera. Tout est question de patience et de résignation, vinsi donc, un peu de philosophie, et attendons. »
Et je n'attendis pas longtemps; mais, hélas! ce qui vint, tout d'abord, fut un brouillard gris qui descendit des monts, couvrit tout le village et se glissa jusque dans les foyers. Après ce brouillard vint un vent froid du nord-ouest avec un autre brouillard gris qui se mêla avec le premier, le noircissant davantage et le faisant plus humide et gluant. Il se produisit aussi un bruit sourd et continu, comme une canonnade lointaine, qui me paraissait venir de la mer battant, furibonde, vers le nord les rochers de la côte; mais, selon les gens de ma maison, c'était le grondement du « pozon de Pefia Sagra », un lac ou puits fort vaste, que l'on tient pour existant, quoique personne ne l'ait vu, dans les entrailles de ce colosse de la cordillère; et avec ce bruit sourd, on entendit dans l'espace et sur la vallée comme des plaintes sinistres et désagréables, qui étaient, d'après Ghisco, le croassement des vautres (vautours) et des grues qui passaient « tête-en-l'air », indice qui, uni au grondement du gouffre, aux brouillards bas et au vent du nord-ouest derrière, permettait d'augurer un de ces hivers qui marquent.
Et les prophéties se réalisèrent : les brouillards se convertirent en nuages noirs gonflés d'averses, que le vent, de plus en plus furieux, écrasait, avec de terribles mugissements, contre maisons, monticules, haies, toutes vues et horizons se fermant partout où se portait le regard. Les plus durs au froid en éprouvèrent les premiers frissons, et nous nous déclarâmes tous, à la maison, sérieusement bloqués par l'hiver.
Les premières conséquences de ce blocus furent naturellement la réduction de la veillée à une demi-douzaine de vaillants, entre lesquels Pito Salces, que les plus féroces vents d'aval ne pouvaient empêcher de suivre un amour plein d'attraits, et, d'autre part (ce qui me fut infiniment désagréable et
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cixie Je n'attendais pas sitôt) une crise de mauvaise tournure en Atde santé de mon oncle. Comme, par ordonnance du mé- ...jin, il lui était défendu môme de mettre le nez au carreau ouvert d'une fenêtre, il se consumait d'impatience dans Ijs ténèbres de sa prison, et quand, la nuit venue, et après la récitation du rosaire dans la cuisine, il y voyait entrer, disséminés, frissonnants, transis de froid et transpercés d'eau, quelques-uns seulement parmi la phalange serrée des habitués des premières nuits, et notait la cause de la désertion des autres dans les bourrasques battant avec furie les portes et fenêtres ou le tuvau de la cheminée, il devenait pensif et taciturne, baissant la tête et fixant ses regards sur la flambée du feu dont il cherchait instinctivement la chaleur. Et ainsi un jour, puis un autre, puis un autre, sans que la dureté de son tempérament parvînt à masquer la défaillance de son esprit, il arriva à un degré tel d'abattement que j'en fus alarmé, car en un état moral comme le sien, n'importe quel coup d'aile de sa maladie était très redoutable.
Parlant avec lui, un matin, de ces jours si rigoureux, nous trouvant seuls dans la cuisine, qui était son endroit de prédilection en ce temps-là, comme je l'encourageais de mon mieux, et qu'il se rendait compte de la faible qualité de mes stimulants, il finit par me dire :
« Ne te fatigue point, Marcelo : ce ver qui me ronge est plus fort que nous deux réunis, quelque grands que soient tes soins et quelque dure qu'ait été ma carcasse. Vois donc : il n'y a pas encore un an que je me tenais pour aussi résistant que les hêtres de ces montagnes. Trastajo de la vanité de la force humaine! Au moment où je pensais que seule la foudre pouvait me jeter par terre, un souffle qui n'éteindrait pas une chandelle me mit aux portes de la mort quand je m'y attendais le moins et quand je dormais le plus paisiblement du monde. Depuis lors, pispajo! moi qui ne m'épouvantai jamais de rien, je regarde avec méfiance jusqu'au sol où je pose les pieds, parce que toujours et à toute heure, et partout, je redoute le dernier coup qui manque pour que le chêne achève de tomber. Voilà la vérité, cascajo! et je crois même t'en avoir touché un mot dans une des lettres que je t'ai écrites. Mais alors, les jours étaient plus longs, et les nuits plus courtes; le soleil réchaufl'ait la terre et le sang des vieux, et surtout revenait vite de son voyage, se levait de bonne heure pour chasser les idées tristes des têtes où le sommeil n'a pas chanté d'entrer. C'est pourquoi tu m'as trouvé si flambant
lors de ta venue et continuant ainsi jusqu'à hier... jusqu'à Tarrivëe de ce que d'autres fois je vis venir sans effroi, et même, te le dirai-je, avec plaisir... oui, avec plaisir, trastajo! car lorsqu'on est en bonne santé, la terre manque de sel si elle nous chante toujours le même air et sans changer de robes... Je dis que j'ai traîné sans accroc jusqu'à la première bourrasque, celle qui passe encore tandis qu'à en juger par maint indice il en arrive une autre encore plus dure que la première. Alors, s'éteignit le soleil; les portes et fenêtres se fermèrent;. la nuit, les gens commencèrent à déserter la cuisine, et il n'y eut plus de fin pour les heures du lit, ni le moindre instant de repos pour les mauvais pensers de la tête. Je n'avais jamais vu passer les nuages noirs que je vois à présent. Jusqu'à ces jours-ci et depuis l'âge de raison, toujours l'intérêt d'autrui a fait que je m'oublie moi-même. Mais maintenant c'est une autre histoire I et c'est cela qui m'exténue : je n'ai d'yeux que pour voir comment la pourriture ronge ce tronc qui tombe de soi-même et de jour en jour, d'heure en heure. On dirait que le vent, qui mugit dans le tuyau de la cheminée, me dit quelque chose que je n'avais jamais entendu auparavant,. mais de très effrayant et de très triste... et tel que je m'enfuirais volontiers si la tourmente du dehors ne me fermait pas tous les chemins par où m'échapper, et si le froid ne m'enchaînait pas bras et jambes et ne me coupait pas le peu de respiration qui me reste dans le gosier... Autre chose jamais vue : je peux te jurer que je n'ai pas peur de la mort, parce que je suis vieux et chrétien, et que je sais qu'elle ne doit pas tarder, et qu'il me faut l'attendre confiant en la miséricorde de Dieu ainsi que je l'attends; or, malgré tout, je m'effraye de la maladie qui m'ôte peu à peu la vie. Gomment expliquer ce méli-mélo? Que t'en semble, Marcelo? »
Je manquais des sophismes scientifiques dont Neluco, par exemple, aurait pu éclaircir apparemment ces complexes obscurités au sujet desquelles me consultait mon pauvre oncle, et j'expédiai la consultation avec quatre clichés et banalités sur l'influence exercée dans la machine aux pensées par les longues insomnies, la solitude de la nuit, les froids de la saison...
« Il se peut que la faute en incombe un peu à ces ingrédients, — me répliqua mon oncle avec un air d'insuffisante conviction; — mais parfois il me semble qu'il y a aussi d'autres motifs... et c'est tout juste, trastajo! si toute la pourriture ne vient pas de côté... Et puis, tiens... (car, puisque la
question est venue sur le tapis, il faut la liquider; et d'ailleurs je Tai examinée sur toutes ses faces pendant tant de nuits où je n'ai pas pensé à autre chose) : si j'avais encore vivant l'un des fils que Dieu m'avait donnés, — un seul ! — la mort de son père ne serait pas à proprement parler la mort; car en pareil cas — et tu le sais bien — la vie de ceux qui s'en vont refleurit dans ceux qui demeurent, et ce, pour autre chose que pour pleurer les morts et pour prier à leur intention : c'est un anneau uni à un autre anneau ou une chaîne qui jamais ne se rompt ni ne s'achève. Mais, dans l'état actuel des choses, et quand je considère que je suis à deux doigts de mourir... hélas! Marcelo, quel tableau j'envisage! Après le dernier hoquet, c'est la chaîne rompue pour toujours, le foyer sans lumière, les étables vides, la maison en silence et (ce qui est pire, si vous ne mettez pas la clef entre les quatre planches qui s'en iront pourrir avec mes os au campo sa7ito) entre les mains d'hommes qui ne verront en elle que les deux liards avec lesquels ils payeront le droit de la maltraiter. Eh bien ! mets-toi à penser, après, à tous ces gens qui vivent de sa chaleur, parce qu'ils sont tous — comme furent leurs parents et devraient être leurs enfants — comme le sang de notre sang et la chair de notre propre corps, la regardant d'abord de travers pour finir par ne même plus s'en souvenir, et s'éparpillant, comme des poussins sans leur mère, volés enfin, un à un, par le milan qui ne dort pas... Hélas! trastajo! cela est très douloureux, même en rêve... Que sera-ce donc, ô mon enfant, vu et palpé dans la réalité même? Crois-moi, Marcelo : beaucoup plus que la vie de ton oncle, ce qui importe, c'est ce qui doit l'accompagner dans l'autre monde, si Dieu n'y remédie point... Ne te semble-t-il pas que ce pourrait être là la raison véritable de ces choses étranges qui m'ont le sommeil et me font si peur, ces derniers temps? » Connaissant, comme je les connaissais, la force d'âme et les sentiments de mon oncle, il était évident qu'il tombait juste en supposant cela, et qu'il le savait tout en affectant de douter; mais je ne pouvais le lui dire; car ou bien je me montrais à ses yeux sans affection ni pitié, ou bien j'acceptais un engagement que je ne pouvais accepter, ma façon de juger de ces choses étant fort différente de la sienne. Il m'eût été facile de le tromper en aventurant une promesse qu'il cherchait peut-être depuis la première lettre qu'il m'avait écrite; mais il me répugnait de mentir à un homme aussi honnête et sagace, et je m'exposais, en outre, à ce qu'il ne me crût point.
Aussi bien j'adoptai un tempérament anodin qui ne réussit pas à relever son courage abattu ni même à dissimuler l'embarras que me causait sa question.
« Tout cela, — reprit l'excellent homme en essayant de faire un bout de causette qui ne sortait pas facilement, — c'est parler pour parler, Marcelo, et simplement parce que la conversation est venue de ce côté... Car il ne manquerait plus que cela, que j'aie l'heureuse idée de t'accabler de nouveaux ennuis, alors que tu as tant besoin de quelque chose de gai pour dissiper les noirceurs de cette tempête qui nous est tombée dessus! Que tu me croies ou non, le seul courage qui me reste.., je veux dire la seule chose pour laquelle je me sens quelque ardeur à l'heure présente, c'est de faire en sorte que ta gaieté, à son tour, ne s'assombrisse pas! Tu m'as compris? Fort bien. Quant à quelque chose de plus, et de plus important, que j'ai à te dire, je te le dirai à son heure et au lieu convenable, et sans beaucoup tarder. Cela aurait dû être dit, et pour le cas où..., il y a longtemps déjà; mais... assez de conversation, et que la menace ne t'épouvante pas, car, bien que la chose soit parente de celle qui vient d'être traitée tout à l'heure, elle n'a pas la figure aussi laide. Si elles l'avaient toutes deux pareille, je me garderais bien de te faire connaître celle que tu n'as pas encore vue. »
Tona entra dans la cuisine, elle aussi touchée quelque peu de la tristesse hivernale, pour fourgonner dans l'âtre où nous nous tenions, mon oncle et moi, à la chaleur du feu; et je ne pus lui demander ce qu'il avait sur le bout de la langue, ne fût-ce que comme exploration autour de cette nouvelle (( chose » qui avait piqué ma curiosité.
Mais, plus que curieux de l'éclaircir, je demeurai triste et préoccupé de la peinture que m'avait faite don Celso de l'état de son esprit. Pour qu'un homme de sa trempe en arrive à de telles extrémités de franchise, quel ne devait pas être le poids de sa tribulation? Et quelle n'était pas ma peine en considérant que je possédais le remède du plus grand de ses chagrins et que, cependant, je me refusais à le lui offrir?
Ma conduite était-elle digne et honnête? Etais-je obligé, moi, d'accepter des engagements impossibles à tenir? Et cette impossibilité même était-elle bien démontrée? Dans le doute, me restait-il le recours de promettre avec la réserve de tenir « autant qu'il me serait possible »?
La question une fois posée dans ces termes me parut déjà plus rationnelle et supportable; et si nous étions restés tous
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les deux seuls dans la cuisine, il est possible que j'eusse tenté d'introduire par cette ouverture le premier soutien de ses défaillances.
Mais Tona avait du travail pour un moment (d'ailleurs il était près de midi), et comme si ce n'était là qu'un mince obstacle, F"acia entra à son tour pour diriger le labeur. Chose étrange! la femme grise était le seul être, parmi les habitants de la maison, sur qui le coup de fouet de la tempête n'avait pas laissé de marque. Il n'était pas en effet jusqu'à Ghisco qui n'errât, un tant soit peu hérissé et renfermé, par les étables et par les cours, et n'entrât parfois d'une humeur aigre-douce dans la cuisine, tandis que Facia, au contraire, depuis que les premières bourrasques s'étaient déchaînées, paraissait une autre femme. Plus les grêlons tombaient drus sur les murs de la maison, plus les vents d'aval ronflaient dans le tuyau de la cheminée, et plus son visage s'éclairait et plus active au labeur elle se montrait.
La voyant si heureuse et en d'aussi favorables dispositions, je liai conversation avec elle ce jour-là tandis que j'emportais ie ne sais quels objets dans ma chambre.
« Il me semble, lui dis-je pour commencer, que les afí'aires vont bien, eh? »
Elle me comprit, et après un mouvement de surprise elle me répondit sans hésiter :
« Que Dieu me les conserve longtemps ainsi!
— Je m'en réjouis de tout cœur, lui dis-je alors; car, pour ne pas vous voir avec cette mine d'épouvante que vous aviez ces jours-ci...
— Ne m'en parlez plus, monsieur, par charité! — me répliqua-t-elle, comme ressaisie par la tristesse. Il semble que les maux, comme s'ils entendaient, surgissent dès qu'on en parle...
— De toutes façons, il résulte que vos affaires vont à l'inverse du temps.
- Pourquoi le dites-vous, chrétien?
- Parce qu'à mesure qu'il s'irrite et s'emporte, elles s'améiiorent.
— Toujours ce que Dieu fait est bien fait... Ah ! si cela pou- \*üit beaucoup durer!...
— Le mauvais temps?
— Et l'autre chose.
— Quelle autre chose?
— Ce qui a rapport à ce que vous voulez savoir.
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— Et sans y parvenir, au surplus!... Voyons, Facia : maintenant que vous êtes un peu plus tranquille, pourquoi ne me la contez-vous pas? Pourquoi êtes-vous seule à supporter cette lourde croix?... car je vais jusqu'à croire que Tona elle-même n'en a pas le moindre soupçon...
— Fille de mon âme!... Je me couperais la langue en deux avec mes propres dents si j'étais tentée de lui en parler... à elle ou à mon pauvre seigneur et maître ! Sainte .Vierge des Neiges!... Et pour l'amour de Dieu, ne me parlez plus de ça maintenant... ni plus tard, señor don Marcelo; c'est moi qui chercherai refuge et protection près de vous quand je n'en pourrai plus d'un pareil fardeau et quand l'angoisse m'étouffera,... car cette peste reviendra, et sans beaucoup tarder, sefior don Marcelo. Ah! pauvre de moi!... Et mon maître!... et Tona... Sainte Vierge ma mère! «
Elle devint tout à coup livide; sur son visage se peignirent les angoisses d'autres jours, et elle y porta ses mains croisées et crispées. J'eus pitié de la pauvre femme, et j'éprouvai du remords d'avoir été la cause de cette crise amère. Je m'entêtai à la calmer, et j'y parvins, mais à l'aide d'une terrible giboulée qui éclata soudain contre les portes du balcon. Avant la giboulée, Facia était en train de s'essuyer les yeux et de répondre à moitié à mes dernières observations. Mais en entendant le fracas du dehors, elle suspendit même ses larmes et se précipita vers l'un des carreaux ouverts, où elle resta à regarder, avec l'avidité d'un assoiffé, cette mer d'une fine pluie retournée et agitée dans l'espace par la furie du vent d'aval.
« Oh! s'exclama-t-elle enfin, quittant son observatoire, la figure radieuse de joie, et s'élançant en hâte vers la porte de sortie, par la miséricorde de Dieu, il y en a pour un bout de temps ! »
Tout cela n'était-il pas étrange et singulier? Entre temps, je ne cessais de méditer sur le grave sujet, d'une importance transcendante pour moi, jailli ce matin même de la conversation avec mon oncle; et plus je retournais la question dans ma tête, plus je me croyais obligé, ne fût-ce que par charité, d'offrir à mon parent ce que je pouvais honnêtement lui offrir. Si, grâce à cette offre, il se guérissait de ses mortelles angoisses, quelle plus grande satisfaction pour moi? Si avec le temps il apparaissait que mes forcer n'étaient pas à la hauteur de mes bonnes intentions, quellt faute en aurais-je?
Je n'hésitai pas davantage. Je cherchai mon oncle; je le trouvai dans sa chambre près d'un brasero. Il feuilletait des papiers, toussait beaucoup et se mouvait avec peine sous les épais vêtements qui l'incommodaient, à la lumière triste du jour finissant et au bruit ingrat des bourrasques et du tonnerre qui, dehors, ne cessaient point.
Je m'annonçai en lui demandant de la porte si je pouvais lui dire deux mots sans l'importuner.
Il tourna vers moi la tête avec cette vivacité de souris qui lui était propre, et il me répondit, en redressant autant qu'il put son pauvre corps décharné :
« Eh bien, vois le hasard!... Je pensais à l'instant même à aller te demander la même chose, pour tenir la promesse que je t'avais faite ce matin à la fin de notre conversation.
— Je viens, moi, pour tenir une autre promesse, ajoutai-je, que je ne pus vous faire alors, faute d'occasion propice, mais que je fis à part moi.
— Assieds-toi donc et parle, me dit-il, en lançant sur la commode les papiers qu'il feuilletait, et s'asseyant ensuite sur une chaise auprès du brasero, en m'indiquant d'en faire autant sur la chaise d'en face.
— Pour ce qui est de m'asseoir, lui dis-je en le faisant, je vous obéis tout de suite; mais pour ce qui est de parler...
— En voilà une bonne, trastajo! Et pourquoi donc?
— Parce que je veux vous donner la préférence, comme je le dois, pour ce que nous avons mutuellement à nous dire, à ce qu'il paraît.
— Allons, allons! assez de manières, et commençons par ton affaire, car, pour la mienne, j'ai le temps! Ainsi donc, que t'arrive-t-il, mon enfant?
— Eh bien! ce qu'il m'arrive, dis-je, commençant à toucher la difficulté d'attaquer de front une affaire aussi délicate, dont le point de départ n'était rien moins que la mort de mon vénérable interlocuteur, c'est, mon cher oncle, quelque chose en relation avec une autre chose que je vous ai entendu dire ce matin, et qui a produit en moi une très profonde et amère impression...
— Voyons, voyons! interrompit le pauvre homme en rap-
prochant sa chaise de la mienne, tandis que se peignait dans ses petits yeux pétillants la curiosité qui le dévorait.
— Ne croyez pas qu'il s'agisse d'une chose extraordinaire, ajoutai-je en souriant.
— Extraordinaire ou non, sors-la-moi tout droit et sans détours, là! me répondit-il avec un emportement inconcevable au milieu de son exténuation cadavérique.
— Convenu ! — lui dis-je, ne sachant comment harmoniser mes scrupules avec ses impatiences, — mais après avoir déclaré, pour sa claire compréhension, que j'aborde le sujet au point même où vous l'avez laissé ce matin.
— Compris!... Maintenant, au fait.
— Vous me dîtes alors, dans l'appréhension injustifiée que vous alliez bientôt mourir... et que Dieu ne la confirme point !...
— Cela ne regarde que Lui et moi... Continue, Marcelo!
— Vous m'avez dit, je le répète, en m'avouant en outre que cette... appréhension...
— Appréhension, eh?
— Que cette... pensée, si vous l'aimez mieux, était ce qui vous tuait; que vous n'aviez pas l'épouvante de la mort, mais celle de partir, de cesser de vivre, de vous en aller du monde pour toujours, parce que vous y êtes nécessaire et que vous n*y laissez personne pour vous remplacer dans votre labeur de toute la vie. N'est-ce pas là, mon oncle, en substance ce que vous m'avez déclaré?
— Parfaitement exact, Marcelo; tout à fait juste...
— Et cela, cette peine si vive, cette façon si triste de voir les choses, vous fait perdre la tranquillité et le so.mmeil... et jusqu'à la vie même...
— Ni plus, ni moins, pingajo!... jusqu'à la vie!
— Une hallucination comme une autre! mais enfin, vous le voyez ainsi, et cela suffit pour votre martyre, qui, en définitive, est réel et véritable. Eh bien! si vous aviez un fils qui héritât de vos inclinations, de vos projets et de vos œuvres, vous n'auriez pas cette crainte de la mort ni cette... appréhension de partir... Je crois que cela aussi, vous me l'avez dit ce "■satin, ou me l'avez laissé entendre, tout au moins.
— Non, non, je l'ai dit, je l'ai dit; et si cela ne fut pas clair, est que je n'ai pas su m'exprimer.
— Entendu! Mais voilà que ce fils n'existe pas, et que vous ne m'avez pas dit si l'on pouvait remédier à son absence en le remplaçant par... quelque chose.
— Par quoi, Marcelo? par quoi? »
I yo DANS LA MONTAGNE -
Et ici, le saint homme redressait la tête, allongeant son cou décharné et rugueux, et me dévorant de ses yeux anxieux.
L'émotion est contagieuse, et ce n'est pas sans découvrir un peu de la mienne que je lui fis cette brève réponse :
K Par exemple, par un parent du même nom que vous... »
Alors il s'agita comme convulsé sur sa chaise, commença à froisser l'une contre l'autre ses mains tremblantes, aviva la flamme de ses yeux qu'il ne pouvait écarter des miens, et me dit avec anxiété, après avoir recouru en vain, par deux fois,, aux registres de sa voix :
« Qu'il vienne le nom de ce parent... si du moins tu le connais, toi... Quant à moi, je n'en connais qu'un.
— Alors, si vous le connaissez,... remarquai-je, préférant, par un sentiment facile à comprendre, que l'insinuation vînt de lui.
— Et en quoi cela m'avance-t-il de le connaître? » s'exclama ici mon oncle, arrêté probablement par le même sentiment que moi.
Tenant la chose pour assurée, et avec une entière résolution d'arriver le plus tôt possible au but que je me proposais, l'ajoutai :
« En toute franchise, mon oncle, bien que vous ne m'en îtyez jamais rien dit, de nombreux et clairs indices m'ont fait, croire que, selon votre opinion, ce parent auquel tous deux: nous faisons allusion serait fort à sa place en cette maison, demain ou un autre jour.
— Cascajo!... je le crois bien!... Gomme un saint sur son piédestal !
— Et pourquoi ne me l'avez-vous pas dit clairement?
— Eh bien! fils de mon âme, très franchement parce que je n'aime point les saints par force; et pour en être un de bonne volonté et du genre qu'il faut ici, je ne voyais pas le meilleur bois dans ce mien parent. Est-ce parler assez net? »
Entre temps, sur sa face livide et parcheminée se répandait une expression de joie intense; mais avec une telle rapidité, qu'elle paraissait poussée par ces mêmes vents d'aval qui; bourdonnaient parmi les rochers et les champs de bruyères. Et lorsque je lui dis catégoriquement ce que je pensais lui dire, il se redressa avec l'agilité d'un jeune homme, me contempla avec des yeux où se peignait l'exaltation de son esprit ressuscité, et s'écria :
« Toi, Marcelo!... Rien moins que toi... le fils de mon frère Juan Antonio !... Un Ruiz de Bejos de pure race, sain et élance
comme un mât de misaine!... Mais y as-tu bien pensé?... L'as-tu bien mesuré, ô mon fils? N'y a-t-il pas dans ce mouvement un peu... voyons, un peu de charité qui t'aveugle? Sais-tu bien tout ce que pèse une pareille charge pour un homme de ton élégance? Serait-ce possible que le Dieu de miséricorde m'ait accordé ce que je lui ai demandé avec tant l'insistance?
— Entendons-nous là-dessus, cher oncle, lui dis-je en me levant aussi à mesure que croissait son exaltation, et prenant ses mains entre les miennes. — Parlons net et clair : un simple désir de vous, franchement exprimé, eût suffi, depuis que je suis à Tablanca, pour m'inviter à faire, sans effort ni violence, ce à quoi je me suis offert aujourd'hui, pour le cas incertain où je vous survivrais...
— Laisse là les suppositions, mon fils, et considere la chose •mme faite,... et pour d'ici peu, car je sais à quoi m'en tenir
la-dessus mieux que toi.
— Admettons-le, pour un moment, comme vous le désirez, et afin de nous mieux entendre; et je dis que je m'engage, dans ce cas triste et infortuné (que Dieu éloigne de nous autant que je le désire!), à employer tout ce que je puis des forces de mñ volonté résolue, à poursuivre ici votre œuvre bienfaisante, et déjà je vous donne ma parole que la chaîne ne se rompra point par l'anneau que j'y représente... Après, Dieu seul peut savoir ce qu'il arrivera; car...
— Un point, ici, Marcelo !... car tu m'accordes déjà plus que n'aurais osé te demander... Et Dieu te récompense dans la
mesure où je Tapprécie ! »
Il m'embrassa, fort ému; je l'embrassai aussi en même temps et, disons-le, me maîtrisant avec peine, et nous restâmes ainsi suffisamment pour que je pusse percevoir le rythme accéléré de sa respiration.
En se séparant de moi, il cloua ses regards, durant un long moment, sur le crucifix suspendu au chevet du lit. 11 s'était découvert, et moi, par respect pour ce qui devait se passer dans cette scène sans paroles, je l'imitai. Quand il redescendit vers le monde vulgaire, il me dit d'une 'IX ferme et avec un grand calme :
" Maintenant, allons traiter de mon affaire. » Je me mis volontiers à sa disposition ; il me pria de l'attendre un peu et sortit de la chambre, se dirigea vers la mienne et y promena ses regards. Fuis il fit de même dans Talcuve du salon intermédiaire et ferma la porte de celui-ci. Revenu
à son point de départ, il ferma également la porte à clef et me dit, enjoué et souriant, mais en étouffant de fatigue :
« Tu dois fort t'intriguer de ces façons de flairer, tel un lévrier, hein? »
Je répondis affirmativement. Il ajouta :
« Cela est nécessaire, avec ces gens curieux, quand la chose le requiert, comme maintenant. Et d'abord, remarque bien ce que je fais, et aie la charité de m'aider quand je te le demanderai. »
Sur ce, il se dirigea vers Tarmoire près de la fenêtre et dans le mur même, et l'ouvrit avec une des clefs d'un trousseau qu'il tira avec effort d'une poche intérieure de son gilet.
L'armoire était peu profonde et n'avait qu'un rayon à la moitié de sa hauteur. Sur le rayon et au-dessous, il y avait environ une douzaine de liasses, jaunies pour la plupart, et attachées avec une ficelle effilochée et à moitié détordue.
« Ce sont des copies d'actes, me dit mon oncle, de vieux comptes de partages et d'autres papiers de famille... Mets tout sur cette commode, car je n'ai même plus de souffle pour lever seulement les bras... par la vie des diables... »
Je fis ce qu'il m'ordonnait, et je tirai de l'armoire, outre les liasses, trois paires de chandeliers d'argent, quelques couverts et un plateau de même métal, et un tas de saletés parmi lesquelles plus de six livres de poudre à sécher enveloppées dans du papier buvard et une jarre blanche d'environ un litre, avec, à l'intérieur, un petit bâton. L'intérieur de la jarre et le bâtonnet étaient couverts d'une croûte noirâtre et fendillée. Je demandai du regard à mon oncle à quoi servait tout cela, et il me répondit :
« C'est pour faire de l'encre... je veux dire, c'était; car déjà, avec la dernière faite l'année passée, j'en ai plus qu'il ne m'en faut. Je la faisais avec de la galle et de la couperose, et je la remuais dans la jarre avec ce bâtonnet, qui est en bois de figuier, car autrement cela ne va pas : l'encre a mauvaise couleur. »
L'armoire débarrassée, mon oncle me pria d'enlever le rayon en tirant vers moi. Je tirai le rayon pesant, en bois de châtaignier, comme tout l'intérieur de l'armoire. Au fond de celle-ci, restaient, dans le sens vertical et à chaque angle, deux larges étais, placés là apparemment pour soutenir les extrémités des deux autres, horizontaux et plus étroits, sur lesquels reposait le rayon; mais en réalité leur objet était tout autre ; ils étaient mobiles et servaient à cacher des targettes
de fer qui assujettissaient avec les madriers latéraux le madrier du fond. Celui-ci enfin enlevé, après avoir dégagé les quatre étais et tiré, après mainte difficulté, les targettes oxydées, je vis apparaître une masse noire dans les entrailles du mur.
■ Amène ça en le traînant, » me dit mon oncle en me montrant la masse noire avec sa main passant par-dessus mes épaules à moitié enfouies dans Tarmoire.
Je les enfonçai davantage encore pour faire ce que me demandait mon oncle; j'atteignis de mes mains la masse, qui présentait quatre faces, dures et froides, étant de fer; je pliai les doigts sur les arêtes du fond et je tirai vers moi; mais le premier coup ne suffit pas, car la caisse pesait lourd, et je dus recommencer avec plus de force pour la traîner vers l'oujrture de Tarraoire, où je la laissai par ordre de mon oncle. « Maintenant, me dit-il, retourne-la pour que la face postérieure soit de notre côté. »
J'obéis, et la serrure apparut, laquelle à première vue n'ofait rien de particulier. La caisse devait mesurer un peu plus an pied de large, sur un pied et demi de haut. « Fort bienl dit alors mon oncle. Maintenant, laisse-moi me mettre à ta place; mais suis bien ce que tu me verras faire pour te rendre mieux compte de ce que je t'expliquerai. »
Alors il prit une autre des clefs de son trousseau et, d'une main quelque peu tremblante, la dirigea vers un point détermine de la serrure de la caisse.
Tous ces procédés et détails tendaient extrêmement ma curiosité et mon étonnement. L'aspect de la pièce, austère au point d'être pauvre; sa porte et les portes voisines fermées à clef; cet homme exténué, enveloppé dans ce vêtement grossier et néglige sur lequel se détachaient sa figure livide aux yeux enfoncés et luisants et ses mains de cadavre ; cette armoire aux fonds obscurs, et, plus noire encore, dans un autre fond, une caisse de fer dissimulée par une trappe plus ou moins ingénieuse; une lumière triste illuminant la demeure^ et, au dehors, les mugissements de l'ouragan, me paraissaient d'un passage de mélodrame où je jouais le rôle d'un jeune premier, protégé par un usurier sans âme, par une de ces fantaisies incompréhensibles du cœur humain.
« Ce coffre — me disait mon oncle, tandis qu'il me révélait pratiquement le secret de sa serrure, bien facile à apprendre... après explication — fut conçu et exécuté par un serrurier d'ici, tres malin et inventif, qui le donna à mon père; et pour lui, on ouvrit, avec le temps, cette armoire dans ce
mur, qui n'a pas moins de quatre pieds d'épaisseur. Il n'est pas souvenance d'une tentative de vol dans cette maison; mais puisqu'il y avait une caisse à secret et quelque chose à y garder... »
Dès qu'il fut ouvert, et dès que fut visible une bonne part de son contenu, mon oncle se tourna vers moi et me dit, comme s'il lisait les pensées qui bouillonnaient dans ma tête :
« Tu t'es au moins figuré, en voyant ce qui se passe depuis un moment, que ton oncle est un avare abandonné de Dieu, et qu'il tente de t'éblouir avec les fruits de ses rapines. En vérité, Marcelo, à ta place je me le figurerais aussi. »
Je souris sans mot dire, et mon oncle continua :
« Eh bien, malgré tout, pour une fois les signes mentent. Ce que tu vois ici est, en tout et pour tout, l'épargne de ton oncle Celso.., et la fortune des pauvres de Tablanca. Ces bijoux sont devenus miens, comme d'autres pareils furent à ton père, par héritage de nos aïeux, sauf quelques-uns : ces pendeloques d'or, et ces colliers de corail, et ce reliquaire d'argent et de pierres fines, que j'offris à ma pauvre femme quand nous nous sommes mariés, et qu'elle voulut me léguer à sa mort. Ces étuis longs ou courts, gros ou minces, sont tous de monnaie d'or. Je ne sais ce qu'ils composent en tout, car je n'ai jamais voulu me fatiguer à le vérifier. Ce que je sais, c'est que leur diminution dépend des besoins qui peuvent se produire hors d'ici. Moi et tout mon petit monde avons assez de ce que chaque année nous donne la terre, et pourtant nous nous traitons fort bien, et à bouche que veux-tu... Les sources qui ont alimenté ce trésor ne sont pas, comme tu le peux comprendre, dans les pauvres terrains et dans les troupeaux de Tablanca : il en est d'autres, et de meilleures, très loin d'ici, et fort anciennes dans la famille. Tu auras là-dessus tous renseignements utiles dans les papiers contenus dans ces liasses et jusque sur la commode... Vois-les! car, il y a un moment, je les avais entre les mains. Ce qu'il faut que tu saches sans tarder, pour parer à tout, c'est qu'il y avait dans ce trou ce que tu peux voir maintenant et qui n'est inventorié nulle part, et que tout cela, bijoux et valeurs, t'appartient dès ce moment précis. »
Surpris de cette déclaration, j'essayai de faire à mon oncle les plus sérieuses objections. Il ne me permit pas un seul mot...
« C'est mon affaire, me dit-il en me fermant la bouche d'une main froide comme une pierre sépulcrale, et je décide
ce qu'il me plaît. En outre, j'entre en veine d'éloquence et j'ai besoin de parler seul et sans que personne m'interrompe... ne serait-ce que pour rattraper le retard causé par les noires tristesses de ces jours-ci; le pire, c'est que, por vida del pispajo! le souffle me manque... Laisse-moi me reposer un peu. »
Il s'assit sur une chaise, oppressé, plus livide encore et mouillé de sueur. Je lui conseillai de ne plus reparler de ce sujet ni d'aucun autre, car il lui fallait du repos et de la tranquillité; mais il ne fit aucun cas de mon conseil, et bientôt après, quoique sans se mouvoir de son siège, continua dans ces termes :
« Il convient que je t'avertisse, pour que tu te le tiennes pour dit, que je ne tente point de répondre par cette bagatelle à la faveur immense que tu m'offris naguère. La preuve en est — si ma parole ne te suffit pas — dans mon testament, fait aux portes de la mort, lors de la première attaque de cette chienne de maladie... Je te répète de me laisser parler à ma guise jusqu'à ce que j'aie terminé ce que j'ai à te dire... Tu parleras un autre jour, et nous serons quittes... Revenant au fait, je dis que de tout ce qui est tien dès à présent sont sortis beaucoup de mes prétendus miracles; souvent j'ai dû me faire prier un peu, alléguant l'impossibilité; car si je me laissais fléchir dès l'abord en leur laissant découvrir la source, gare à elle et gare à moi, o mon fils ! ces gens étant, en fin de compte, quoique foncièrement bons, rudes et plus faciles à diriger par la bouche que par l'entendement... Je ne te dis pas non plus cela pour que tu te croies obligé d'en faire autant, mais parce que telle est la vérité et que tu dois la connaître... de même que j'admets que chacun a sa façon de « tuer les puces », et que tu as sans doute la tienne, et sauras faire ce que bon te semble... Mais (et je prends un exemple pour que tu envisages la question sous ses deux faces) pour le cas où tu t'abaisserais ici, quelque jour, à suivre les mêmes goûts que ii eus pour ce qui touche à ces bonnes gens, je ne dois pas ;c dissimuler qu'au début tu y éprouveras de la peine, et ensuite quelques ennuis. Pour t'aider à surmonter les premières difficultés, je te recommande le curé, qui sait aussi bien que moi et même mieux où le bât blesse chacun de ses paroissiens. De même Neluco Celis, le médecin, peut t'aider; car, bien que jeune encore, il a une volonté merveilleuse pour ces choses-là, ainsi qu'une remarquable perspicacité. Je te préviens aussi que le curé est le seul homme, en dehors de nous deux, qui sache ce que je cache dans ce mur. J'ai cru devoir
le lui déclarer, quand je ne comptais pas sur toi, afin que cela ne fût pas mangé un jour par les souris, ou n'allât pas tomber, avec le temps, entre des mains indignes; car je n'ai pas d'autres héritiers légaux ni d'autres parents pauvres que ces deux bandits dont tu m'as parlé l'autre jour, et qui ne méritent rien d'autre que les fers, qui ne peuvent d'ailleurs leur manquer s'ils restent en vie... Laisse-moi passer cette quinte de toux et prendre une nouvelle pinte d'air. Hélas! trastajo! quelle misère que celle où l'on en est réduit ! »
Cette fois, la parenthèse de mon oncle fut plus longue, car la fatigue provoquée par la toux fut plus grande. Dès qu'il fut un peu remis, il continua ainsi :
<( Donc, bien! et au fait : tu es au courant des choses et mets en œuvre ton plan : alors commencent les joies du cœur, mais aussi les grosses désillusions si tu ne t'armes de beaucoup de patience. Parce que je te le redis, ces hommes, tu t'en apercevras vite, ne sont pas tous des saints. Mais nous avons cinq doigts à chaque main, et il n'en est pas deux qui soient égaux! Tels les fils d'une même famille. Et s'il en est ainsi dans une famille de peu de membres et d'un seul sang, que n'arrivera-t-il pas dans une famille aussi nombreuse que celle-ci où se trouvent des enfants de mères si différentes ? Tu rencontreras, de temps en temps, jusqu'à des ingrats, et tu verras que c'est là l'obstacle le plus douloureux, qui oblige le plus à fermer les yeux pour persévérer dans notre devoir envers Dieu et dans nos bonnes intentions. En agissant ainsi, tu arriveras à considérer ces malheureux comme des fils qui ont davantage besoin, en raison de leur faiblesse, de l'amour et de la vigilance de leur père. De toutes façons, la prospérité et la reconnaissance des bons te récompenseront de l'ingratitude de ceux qui ne le sont pas autant; car pour des méchants, à vrai dire, je n'en connais pas ici. L'œuvre menée de cette manière finira par te paraître attachante. Mais garde-toi de la tenir jamais pour assurée, quelque solide que tu la croies être de toutes parts, car des tours plus hautes et de la même façon se sont écroulées du soir au matin. Aussi sûr que je suis de ces gens-ci, mon grand ami don Roman Pérez de la Llosia l'était des gens de Coteruco, et je t'ai déjà conté comment et pourquoi, il y a deux ans, dès que vinrent ces politiques nouvelles qui nous gouvernent aujourd'hui, en un clin d'œil ces gens lui échappèrent des mains, et de reconnaissants et affectueux se convertirent en ses ennemis acharnés, au point que le « caballero » se vit obligé, plus par douleur de
ce qu'il voyait que par peur, à porter sa résidence avec toute sa famille à Santander. Et à cette heure il s'y trouve encore, mais les regards toujours tournés vers son village, avec la consolation, en fin de compte, de voir combien on le regrette et combien soupirent après son retour ceux-là mêmes qui le vilipendèrent, à mesure que la lie agitée par des mains viles
vient peu à peu au fond de la cuve.
■< Ce qui te prouvera, par ailleurs, mon fils, que la bonne semence ne peut jamais donner de mauvais fruits, et que, tôt ou tard, après avoir semé ainsi, le bon triomphe toujours et remonte à la surface, par-dessus tout. Sur ce, je ne te fatigue pas davantage, et nous allons remettre — si tu le juges à propos — tous ces objets en l'état où ils se trouvaient. »
Nous y procédâmes, ou, pour mieux dire, j'y procédai, car mon pauvre oncle n'était guère en situation de se mouvoir et réussit à grand'peine à sortir de l'anneau la clef du coffre, après que j'eus fermé et ouvert plusieurs fois celui-ci sous sa direction, pour ne pas oublier le secret de la serrure, et pendant que je mettais chaque chose à sa place et que je fermais l'armoire, dont il voulut aussi séparer la clef du trousseau, ce que je dus faire moi-même, à ses instances, parce qu'il n'avait ni la force ni la patience nécessaires.
Ensuite il me livra les deux clefs sans admettre de ma part la moindre observation contre sa décision irrévocable.
« Mais, âme de Dieu, — me dit-il comme dernier argument, — ne t'es-tu pas rendu compte qu'elles sont maintenant inutiles dans mon porte-clefs? N'as-tu pas vu qu'il ne me reste pas la force de mouvoir les tablettes déclouées de l'armoire? Comment, à moins de le crier sur les toits, pourrais-je m'arranger pour atteindre de mes mains le contenu de la cassette? Ne le vois-tu? Or si (ce qui n'est pas à espérer) j'en avais quelque besoin dans le temps qui me reste à vivre, parce que la provision courante, placée plus à portée de la main dans les tiroirs de cette commode, ne me suffirait pas, je n'aurais qu'à te le demander, et la question serait ainsi résolue. Donc, assez causé sur ce point, et autre chose!... Je veux aussi que tu emportes dans ta chambre ces papiers que je feuilletais quand tu es entré, afin que tu te mettes au courant de ce qu'ils disent, si tu n'as rien de plus amusant à quoit'oc- ^■Mper. »
Il fit, en hâte et maladroitement, un ramassis lamentable uc tous les papiers épars sur la commode et me les livra ainsi. Tandis que je les pliais et rangeais un peu mieux, je lui
exposais les motifs que j'avais de me récuser : inutile! il ne voulait pas m'écouter. Quand j'eus terminé ma courte et facile tâche, il me dit :
« Maintenant, retourne, ô mon fils, à tes affaires, dégourdis-toi un peu dans la maison, et reçois l'assurance que si, par ce dont il s'est agi entre nous, tu ne m'as pas ôté mon mal, du moins tu m'as donné des forces et un courage que je n'avais pas pour le supporter sans chagrin ni crainte jusqu'à la sépulture même. Et cela, à mon avis, vaut mieux qu'une bonne santé. »
Ensuite il m'embrassa et me dit encore, avant que j'aie franchi la porte de sortie, et en se tournant vers le balcon :
« Regarde! même la colère de Dieu semble s'être calmée. Il ne pleut plus autant, et le vent ne tonne ni ne mugit comme auparavant. «
Et c'était vrai : la lumière même de la demeure, malgré le jour déclinant, était moins triste qu'à l'heure où j'y étais entré.
XIX \^ ir^
Lorsque la nuit tomba, il ne subsistait de la tempête que quelques rumeurs lointaines et intermittentes, à la manière d'un halètement de fatigue après une lutte féroce et continue d'une semaine et demie. Aussi bien la veillée fut un peu plus animée que les dernières, et même son patriarche président paraissait tout autre : il parut communicatif et d'humeur éveillée.
Je connaissais la cause du miracle, de même que celle de l'abattement et de l'air sombre de Facia, les quelques fois qu'elle se laissa voir dans la cuisine. Il manquait à la pauvre fille ces éclatements de la bourrasque dans le tuyau de la cheminée, qui lançaient sur la crémaillère relevée des croûtes de suie grandes comme la paume de la main ; ce fouettement de la grêle sur les portes et fenêtres de la maison, cette averse incessante des gouttières du toit et ce ruissellement de pluie à travers les cours et basses-cours, qui s'écoulait en ruisseaux mousseux pour se jeter ensuite, en suivant les déclivités extérieures, vers la rivière qui ne tenait plus dans son lit. Je la regardais quelquefois avec compassion, et elle répondait par un regard mélancolique qui semblait signifier : « Voilà le beau temps; voyez-vous comme je suis malheureuse? » Et c'était ce qui me préoccupait le plus cette nuit4à, alors que mon imagination avait tant à faire après ce qui s'était passé deux heures avant dans l'appartement de mon oncle. Que de choses inexplicables dans la misérable nature de l'homme! Mais les rôles furent changés, et pas à mon avantage, car je pns à peine fermer l'œil de la nuit. Et pourtant je m'étais couché tranquille, ayant vu mon oncle s'endormir avec la quiétude d'un jeune homme. Mais je revis, avec ses moindres détails, avec toute sa lumière et son cortège de prémisses, de déductions et de commentaires, la scène de ce soir! Je ne
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pus vérifier si, en définitive, de penser tant et tant à cette scène m'était agréable ou non : toutes les nuances se trouvaient dans le tableau et dans les pensées. Ce qui est certain, c'est que, agité et énervé par la bataille de mes préoccupations dans l'obscurité, je fis la lumière, et, à peine l'eus-je faite, que je me souvins des papiers que mon oncle m'avait donnés dans sa chambre quand nous nous étions séparés, et que j'avais ensuite serrés dans un tiroir de la commode.
« Bonne occasion, me dis-je, pour supporter ces longues heures d'insomnie. »
Je me levai de suite, je pris les papiers et je me remis au lit, disposé à les parcourir. Il y en avait trois principaux : le testament de mon oncle, un inventaire de ses propriétés estimées en vente et en rente, et un mémoire qui m'était dédié, de sa main, aux lignes fort sinueuses et assez brouillées : il était signé à une date postérieure à celle du testament, et fort peu antérieure à celle de la première lettre qu'il m'avait écrite dès qu'il était tombé malade.
Je commençai par le testament, qui était long et minutieux. Après les legs pieux et de bienfaisance, assez nombreux, parmi lesquels un fort important relatif à l'école municipale, il en faisait de considérables à son personnel, en particulier à Facia, à laquelle il laissait en propriété, indépendamment de son legs en argent, la ferme — avec les terres et troupeaux — où elle avait vécu, jeune mariée, avec le fripon qui la trompa; il faisait grâce de toutes leurs dettes à ses voisins de Tablanca et des revenus de l'année de sa mort aux fermiers de ses terres et troupeaux. Il laissait à ma sœur une propriété sur les deux qu'il possédait dans la province de Léon; et du reste de son capital, après ces déductions et d'autres moins importantes, il me nommait héritier, en qualité d'unique mâle de la ligne directe des Ruiz de Bejos.
Les choses ainsi posées, sans grand étonnement de ma part, après ce qui s'était passé, l'après-midi, entre le testateur et moi, j'eus de vifs désirs de connaître la valeur approximative du capital héréditaire. En fin de compte, que diable! j'étais aussi de chair faible comme les autres hommes. Ainsi que je m'y attendais, par suite d'antécédents que j'avais acquis de mon père, tout le capital de mon oncle, pour un homme ayant sa façon de vivre, était fort considérable; mais pour un Ruiz de Bejos de mes us et coutumes, c'était autre chose! ou pour mieux dire, cette fortune, employée à Tablanca comme l'employait mon oncle, était une véritable richesse; mais en vivant
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^mme je vivais à Madrid, sans être un prodigue, bien loin
.j là! je l'aurais mangée en quelques années. Malgré tout
(pourquoi nier ce qui ne déplaît point, comme inhérent à
rhumaine nature?), je me sentis fort satisfait de Théritage,
li ferait de moi le plus riche homme de Tablanca. A qui
•ut-il déplaire d'être le premier en n'importe quelle partie
i monde habité et habitable, si obscure et minime soit-elle?
,n compensation de cette faiblesse, je me sentis mortifié de
. crainte que l'affectueuse reconnaissance avec laquelle mon
eur répondait aux largesses et aux attentions de mon oncle
.2 fût pas aussi désintéressée que je le croyais.
Son mémoire, rédigé avec la négligence spontanée et agréable qui lui était propre, se réduisait à m'exposer, à grands traits^ la charpente de son œuvre bienfaisante, appelée par lui « son devoir » ; ses fruits principaux, ce qu'elle coûtait approximativement chaque année en argent, car en « patience » elle n'avait pas de mesure; et un rapport sur les familles de Tablanca les plus méritantes, par leurs conditions et vertus spéciales, de la protection et de l'estime de la Maison, Il me déclarait tout cela pour ma gouverne seulement. La seule recommandation qu'il me faisait, et très instamment, était de faire en sorte que, ma vie durant, ne se démembrât point le patrimoine des Ruiz de Bejos, qui passait dans mes mains intact et tel qu'il l'avait recudes mains de son père, et celui-ci de celles du sien. Qu'une telle catastrophe ne se produisît pas non plus lorsque mes enfants — si j'en avais un jour — hérite- : aient de moi ! El ,dans le cas où je n'aurais pas dhéritiers, je ce patrimoine passât à ceux de ma sœur avec la même recommandation pour les mêmes fins, autant qu'elles seraient compatibles avec les lois. Et d'abord, pour ce qui est des «r affaires intérieures », il convenait de me laisser guider par les indications du curé don Sabas Peña, et si celui-ci disparaissait, de la personne qu'il lui avait dit de me chercher. Il ne pouvait s'expliquer plus clairement, parce que les papiers ont choses légères que l'air emporte facilement, et « allez >ir dans quelles mains ils tombent » ! Ensuite il me nommait -S personnes chargées d'administrer les propriétés sises .ors de la vallée et de la province, et terminait en m.'aver- ■ ssant qu'ainsi qu'il l'avait déjà déclaré dans le testament, à leure où il écrivait ces lignes, il ne devait rien a personne,, i ce n*est son âme à Dieu, en la miséricorde duquel il avait 'nce et à qui il demandait de faire le miracle que je me- ... un jour le désir de laisser mes os dans le « campa santo »
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de Tablanca, après avoir vécu longtemps dans la maison des Ruiz de Bejos.
Comme les autres papiers, bien qu'ayant trait à la fortune de mon oncle, ne m'offraient pas grand intérêt, je renonçai pour l'instant à leur lecture attentive, et je consacrai le temps qui me restait à promener mon imagination, les yeux fermés, sur le champ varié des événements de ce jour. De la sorte le sommeil me prit fort près de l'aube. Quand je m'éveillai, la lumière entrait dans mon cabinet par le carreau que je laissais toujours entr'ouvert à la porte du balcon. Il me parut que la lumière était plus gaie que celle qui m'avait salué en des cas identiques pendant la dernière quinzaine, ou que le soleil devait déjà être très haut, ce qui n'était pas étonnant, car je m'étais endormi fort tard. Je regardai la montre, que j'avais au chevet de mon lit, et je vis qu'il était un peu plus de huit heures. Malgré mon besoin de dormir un long temps de plus, je me levai et j'ouvris tout le carreau. Le peu de ciel que j'apercevais était doux et bleu comme de la soie, et le soleil baignait déjà tous les pics de l'ouest. On voyait reluire les roches et les troncs, et les haies, et les terres, et l'on sentait un froid collant et humide qui vous pénétrait jusqu'aux os; mais la nature était calme et riante, et cela ranimait les courages.
Pensant à mon oncle plus qu'à toutes ces choses, je désirais le saluer comme tous les jours en me levant (surtout depuis qu'il avait tant baissé et que le médecin m'avait beaucoup recommandé la plus grande vigilance), et, mêlant à ce sentiment les souvenirs qui se réveillaient dans ma mémoire, j'expédiai vivement ma toilette.
« Et voyons, me disais-je dès que je fus prêt à sortir de ma chambre, quelle figure prendrai-je devant mon oncle après ce qui s'est passé cette nuit? En quel esprit et dans quel style dois-je lui exprimer ce qui convient ? Et qu'est-ce qui convient ? Car il doit tenir pour certain qu'à cette heure je suis au courant de tout; et en pareil cas un degré de plus ou de moins dans la juste expression de ce que l'on sent, enlève le sérieux d'un rôle et même rend l'acteur ridicule. «
Heureusement il prit lui-même les devants pour me tirer d'embarras; sans répondre au salut que je lui fis dans la cuisine où le pauvre homme était allé de son lit, il me dit, comme nous étions seuls :
« Tu as lu sans doute les papiers que je t'ai communiqués hier soir, tout au moins le principal d'entre eux. Or je désire, et je t'en prie, que tu ne me touches plus un seul mot, de
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ces questions ou d'autres s'y rapportant, ni maintenant, ni plus tard, ni jamais. Persuade-toi qu'il ne s'est rien passe ntre nous depuis deux semaines, et observe cette attitude si : veux me faire plaisir. Compris? Eh bien, dans l'espoir qu'il n est ainsi, je te dis à présent, répondant à ta question de ut à l'heure, que j'ai passé une nuit bonne entre les bonnes, ■jstjjo! J'ai dormi plus de quatre heures et n'ai pas toussé . ingt fois ! »
Par ce chemin facile je me tirai d'un pas malaisé, et Dieu sait combien je m'en réjouis ! Outre que les résolutions de mon oncle devaient être irrévocables!... Mais qu'il était bas, le pauvre homme, malgré l'extraordinaire amélioration de son esprit! Comme on pouvait noter de jour en jour, dans son orps exténué, les coups de griffe de la mort! Vers onze heures du matin apparurent à la maison don Pedro Nolasco et toute sa famille, c'est-à-dire sa fille et sa petitefille, et ils furent reçus dans mon appartement, où se trouvait également un brasero, et où nous nous tenions, mon oncle et moi, avec Neluco qui avait été lui rendre sa visite quotidienne. Lita avait la tête enveloppée dans un fichu spongieux de couleur bleu céleste, qui rehaussait la fraîcheur de son joli visage rosé par la crudité de l'air montagnard, et tout son corps gracieux emmitouflé dans un châle de laine grise, qui la protégeait bien. En entrant et parlant dans son style gai et pittoresque, elle dégageait sa tête et son corps souple, de ses mains agiles à demi couvertes de mitaines rouges en laine. La regardant et contemplant le soleil qui inondait la vallée après des jours si noirs et si tourmentés, je ne sais pourquoi j'en vins à voir dans la petite-fille de don Pedro Nolasco comme la colombe qui revenait à l'arche en annonçant que la colère de Dieu avait cessé, et que toute la nature surgissait des abîmes ténébreux, purifiée des fautes et des iniquités des hommes. Don Pedro Nolasco faisait trembler les murs avec le bruit de ses commentaires sur la dure et rude tempête. Il ne se souvenait pas d'en avoir vu de pareille depuis fort longtemps. Il avait été comme exsangue pendant ces jours-là, sans qu'aucun feu réussît à le réchauffer. Et l'on se rendait effectivement compte des airs de feu qu'il s'était donnés, car il sentait de loin la fumée de cuisine, et il avait la peau comme les « chorizos », ces rouges saucissons, et même tachée de suie. Mari-Pepa ne voyait pas de motifs à tant d'exclamations : cette tempête avait été comme beaucoup d'autres passées et à venir. La seule chose qui l'avait vraiment gênée, c'est qu'elle
avait été privée, ainsi que tous ceux de sa maison, d'aller tenir un peu compagnie à don Celso et de voir comment il se trouvait. Ils venaient donc pour cela, profitant du premier soleil que l'on voyait depuis une quinzaine d'averses et de bourrasques; et là-dessus la conversation s'étendit, avec maintes interruptions de part et d'autre, cependant que Lita, tirant sa chaise vers la mienne, éloignée du brasero, me contait, presque à l'oreille, leurs alarmes à la suite des nouvelles que Neluco leur donnait au sujet de mon oncle, en passant par chez eux au retour de ses visites, et la peine qu'elle avait eue à dissimuler le chagrin qu'elle venait de ressentir à se trouver soudain en face de don Celso. En quel état elle le voyait! un « cadavre »! Vierge et Mère de Dieu! Et elle m'assaillait de questions : s'il mangeait, s'il reposait, s'il savait son état^ s'il me donnait fort à faire, s'ils pouvaient quelque chose pour nous soulager; car on savait bien qu'une maison sans femmes allait au bon plaisir de Dieu dans les situations graves. Bonne était Facia; bonne était Tona; mais... enfin... enfin... Allons! ce n'était pas la même chose! Sa mère était une excellente infirniière, et elle, Lita, avait bonne volonté; et, le cas échéant, — si malheureusement il se produisait, — il ne fallait pas nous arrêter à des considérations qui n'étaient pas de mise entre des voisins amis et même parents.
Comme je dus répondre sur presque tous ces points, et comme la conversation allait son train dans l'autre groupe par suite de l'inépuisable verbosité de Mari-Pepa; comme, d'autre part, Neluco mit fin à sa visite, ayant à en faire deux autres avant dîner; et parce que, surtout, je me trouvais fort bien auprès de cette séduisante créature, nos propos à nous deux se compliquèrent aussi peu à peu et même s'égarèrent en des sentiers qui n'avaient aucune communication directe avec le point de départ.
Toutes les femmes que j'avais fréquentées dans le monde, avec plus ou moins d'intimité, comme élevées en la même pépinière et pour le même objet, à part des différences plastiques fort importantes qui frappent pÎutôt le corps que l'esprit de l'observateur, m'avaient donné en' définitive un total de ressemblances morales qui frisait la monotonie, selon ma façon particulière de juger de ces choses. De là, c'est-à-dire de ce mien caractère, du malheur ou du bonheur de n'avoir pas un naturel formé de la morne boue que celui d'autres hommes appelés « impressionnables », de là, dis-je, ce manque de véritable curiosité et, partant, de profond intérêt
envers ces femmes, "bien que j'eusse vécu avec elles en continuelles relations. Mais le cas de Li*« ^ait si diiTérent des autres! Et d'abord, je trouvais ^ î^es côtés une complaisance, une délectation singuli^s et entièrement nouvelles porur moi. En chercha»* ^^^ comparaison pour ce sentiment, il me venait à iv.^prit d'étranges exemples, tels que les toiles fraîcbA^»t.'nt lavées et sèches, le foin des prairies avec son odeur « saine », et Teau des fontaines rustiques avec leur transparente pureté. Aspirant l'une, les « heures mortes » pouvaient se passer à compter les cailloux luisants du fond de l'autre- Certes, c'était là un plaisir bien primitif et candide! Mais, r^nfln, c'était un plaisir pour qui n'en avait pas trouvé d'équialents parmi les artifices raffinés du monde ; et pour cela, sans doute, je lui donnais déjà un si haut prix, au sein de ces sauvages solitudes.
Le fait est que la tentation de compter les cailloux de la >ource me prit ce jour-là avec plus de force qu'en d'autres occasions, et que, ne lui pouvant résister, je me lançai dans cette entreprise, en prenant pour prétexte la tempête passée, notre retraite forcée et celles qui nous attendaient aux portes du village. Car je me demandais, en voyant avec étonnement cette créature d'un organisme si bien équilibré : « Mais, Seigneur, de quoi s'alimentent et cette âme allègre et satisfaite, et cette petite tête lumineuse qui fait rayonner les pensées sans l'obstacle d'un seul nuage, dans le même champ où moi, homme bourré de lectures et de souvenirs, je ne trouve pas de quoi élever un peu mon esprit dès que s'obscurcit la lumière du soleil? Quelle quantité d'idées peut bien exister dans ce cerveau, de quelle qualité sont-elles, et comment les a-t-elle acquises? » Je n'allais pas, avec mes préjugés d'homme mondain, jusqu'à croire qu'il était impossible de supporter la vie avec résignation en ignorant totalement la magie du grand scénario de mes préférences, car j'avais la preuve contraire dans Mari-Pepa et son amie de Robacio qui étaient le comble de la félicité au sein de cette ignorance absolue, sans comp-^ ter les paysannes rudes et sédentaires qui ne savaient point ce qu'est un ennui. Mais Lila était beaucoup plus que cela et beaucoup plus que sa mère ou que la sœur de Neluco, bien !U elle n'eût pas vu plus de monde qu'elles, ni puisé les idées a. de meilleures sources. Elle avait une finesse, une délicatesse de sentiment et un coup d'œil pour voir au fond des choses (quoiqu'elle les traitât en plaisantant à demi, et à la légère) que je ne concevais qu'en des intelligences très cultivées.
. Le fait^esi, je le répète, que je commençai mes investigations, mû par une gronde curiosité, mais en ayant bien soin -- afin de me conformai le plus possible aux conditions naturelles du terrain — de me mettre moi-même au niveau du plus simple et rudimentaire. Je m'introduisis presque en sa conscience par les portes qu'en mon enfance rv^'avait enseignées le catéchisme du père Astete : « Lieux par où ei\« était passée, occupations qu'elle avait eues. » De cela, en substance, nous causâmes au début de mon labeur. Sur le premier point, je n'appris que ce que je savais déjà par Neluco Celis ; un monde de quatre lieues, à peine, autour de Tablanca; deux ou trois familles du genre de la sienne, éparpillées par là; deux foires chaque printemps, si l'hiver n'avait pas été trop long, et trois ou quatre fêtes votives dans le cours de chaque été. Désirait-elle quelque chose de plus? Peuh!... à vrai dire elle ne le « désirait » pas. Maintenant, quant à se réjouir d'avoir l'occasion d'en connaître un peu plus, elle ne disait pas non : car à personne une douceur n'est amère!... Mais, de toutes façons, elle se figurait qu'elle ne se trouverait pas à l'aise au sein de tant de « pompeuse » agitation. Une de ses amies, qui habitait plus loin que le Port, lui envoyait parfois un journal de modes qu'elle recevait chaque semaine : par les dessins et les explications de ce papier, elle était au courant de la façon dont s'habillaient les dames pour se rendre aux fêtes et promenades. « Vierge ma Mère » ! combien d'argent ne devaient-elles pas dépenser en ces modes et diversions, et comme ce luxe lui irait mal, à elle, habituée aux pauvretés d'un hameau de la montagne; et quelle honte n'éprouverait-elle pas au milieu de ces splendeurs, sous des parures dont elle ne saurait pas se servir!... Non! non! Chacun à sa place. Aux figures de modes, elle préférait les ouvrages de dames que le journal décrivait, et qui se faisaient facilement et sans coûter beaucoup d'argent. De ces ouvrages elle avait rempli la maison. Elle y avait également appris à couper ses vêtements et corsages. Quoi de mieux pour passer agréablement le temps? D'autant plus que lorsqu'elle n'avait pas de travail à faire pour elle et pour les siens, elle en recevait avec abondance de la moitié des filles de Tablanca. Car elle ne savait pas refuser, et les pauvrettes ne connaissaient pas d'autre recours quand il s'agissait de toilettes dominicales!... « Mais que j'étais donc curieux. Vierge des Neiges! Etait-ce pour me moquer d'elle? » Pourquoi lui demandais-je ces choses, et que m'importaient-elles, à moi qui
avais tant vu de par le monde et devais connaître tant de dames comme les élégantes que reproduisait le journal? Je m'attendais à cette sortie du sujet, lieu commun de toute interlocutrice en des dialogues de ce genre : pure modestie! Moi? Gomment donc ne me serais-je pas intéressé, plus qu'à tout ce que j'avais vu du monde visible, à cette découverte si neuve et si charmante que je venais de faire où je l'espérais le moins? Ce n'était pas là adulation ni « galanteries de Madri-
jne », je pouvais le lui jurer! et je désirais être cru sans ^iu'elle me mît dans une situation aussi défavorable pour un homme d'honneur. Dans cette confiance, loin de corriger, je récidivais dans le péché supposé, et sinon à la preuve. Lectures. Quelles étaient celles qu'elle aimait le mieux? Quels 'ivres avait-elle lus?... Des livres, elle!... si je me référais à
eux qui étaient alors d'usage. Il n'y en avait pas plus de trois : deux que lui avait prêtés son amie, celle du journal de modes, et un autre que son père avait rapporté d'Anda-
■usie. Ceux de son amie traitaient de tendres amours qui
attristèrent un peu, car elle avait pitié des pauvres amoureux : dans les deux livres les couples de « novios » avaient toutes les peines du monde à arrivera leurs fins... Le livre de son père avait des gravures, et c'était une histoire de brigands qui volaient et tuaient, et étaient en même temps doux et nobles de cœur : ce qu'elle ne comprenait pas très bien... Or, ces livres et « ceux de la maison » étaient les seuls qu'elle avait lus dans toute sa vie. Et quels étaient « ceux de la maison »> Eh bien, un grand livre, très vieux, des Letifes de sainte Thérèse, qu'elle savait déjà par cœur; V Année chrétienne, que sa mère lisait à haute voix tous les soirs, au chapitre du saint correspondant à chaque jour; le Guide des pécheurs, que son grand-père lisait de la même façon et de temps en temps, de telle manière qu'il la remplissait d'épou-
ante au point qu'elle ne pouvait plus ensuite dormir avec .aime pendant près d'une semaine; et pour finir. Don Quichotte de la Manche. Celui-là, elle le lisait pour elle toute seule, quoique un peu à bâtons rompus, car nombre de choses qui s'y trouvaient ne pouvaient pas être goûtées du premier coup par une femme aussi peu cultivée qu'elle. Sur
1 qualité des personnes de ses relations elle m'avait déjà dit
le principal; pour le reste « je n'avais qu'à regarder... » « Mais,
Dieu du ciel! — recommençait-elle à me dire, — je n'en ra-
)nterais pas plus si j'étais obligée de me confesser à vous! »
Et de ce genre étaient toutes les petites pierres que je
comptais et étudiais au fond de cette source cristalline et tentatrice. Je comprenais que de cela seul Lita pût s'accomrmader et vivre joyeuse sans désirer mieux (« mieux » à mon. avis), et qu'avec un esprit naturel et une intelligence aussi claire on pût arriver jusqu'à dissimuler de très pressants désirs; mais cet art délicat avec lequel elle maniait la pauvreté^ de ses ressources extérieures, où l'avait-elle appris? Gomment pouvait-on concevoir tant de registres divers- en une machine aussi simple? C'était là pour moi une cause d'étonnejnent.
« Mais quel imbécile je suis! — me dis-je soudain en sentant un souvenir passer dans ma mémoire, — quelle meilleure école et quel meilleur livre pour elle que Neluco? »
Je sentis aussi des remords de conscience, comme si je mettais la main sur le trésor d'un ami, et je me hâtai de couper la conversation, en en portant les restes vers l'autre qui agonisait par manque d'aliment ou par excès de fatigue des interlocuteurs.
Peu après,. les visites se retirèrent, laissant mon oncle très lassé par la conversatian à laquelle il avait pris, avec son. tempérament indomptable, plus de part qu'il n'aurait dû; et. je poussai la politesse jusqu'à accompagner la famille de don Pedro Nolasco à l'endroit pierreux-où le chemin commence à descendre vers le village. Avec quelle gentillesse allait Lita, les pieds dans ses jolis petits sabots, et avec quelle grâce elle, relevait les plis souples de sa robe qui laissaient voir à peine deux doigts de bas blancs au-dessus du large bord fourré de ses chaussons,
Le soir, Ghisco me dit, en m'arrêtant dans le couloir que je suivais pour aller à la cuisine d'où il sortait :
« N'aviez-vous pas envie de vous essayer un peu à la chasse au gros gibier? »
Je lui répondis que oui, tremblant sans savoir pourquoi; et il ajouta :
« Eh bien, vous pouvez la satisfaire ! Vous en avez l'occasion-sous la main!
— Explique-toi, lui dis-je un peu nerveusement, sans doute à cause de l'excès de ma curiosité.
— On a vu l'ours.
— Où?
— Au-dessus du Réjoyon del Salgueru lui-même, à une heure et demie d'ici.
— Bien; mais... de passage?
DANS LA MONTAGNR 189
— Que non! monsieur; entrant au gïte.
— Ah!... entrant au gîte... Et qui l'a vu?
— Chorcus, ce matin, en venant de l'hivernal de Picachus.
— Est-il bien sûr de l'avoir vu?
— Gomme moi de vous voir à c't heu; et son œil ne se trompe point pour ces vues-là; ni son flair non plus, car il l'a d'un tin limier.
— Bon... et que pensez-vous faire?
— Bien, aller tous deux de bonne heure lui dire bonjour,
— Seuls ?
-*- Pourquoi davantage? Ce ne sera pas la première fois... Mais comme vous m'aviez avisé naguère que s'il se présentait une occasion, vous en profiteriez avec plaisir...
—'Tu as raison, et tu as fort bien fait de me prévenir... Pour sûr que je t'en remercie!... ne serait-ce que pour la réserve avec laquelle tu le fais, sans doute pour que mon oncle ne soit pas mis au courant. N'est-il pas vrai?
-^ Si fait... à preuve que j'allais vous chercher dans votre propre salon, quand je vous ai rencontré en chemin... pour que le Maître, qui est dans la cuisine, n'entende pas!... Car la commission, Pitu ne me l'avait pas donnée jusqu'à il y a un quart d'heure!
— Parfaitement... Or une parole est une parole; et si la santé de mon oncle le permet, je vous accompagnerai avec très grand plaisir, je le crois bien! Mais entendons-nous : combien de temps durera cette expédition?... Car je ne peux pas le laisser longtemps seul.
— Ni moi je ne peux manquer plus qu'il ne convient à- la maison. Quoique pour les soins à donner au troupeau j'aie mon remplaçant... Tenez pour certain que, entiers ou en morceaux, nous serons de retour pour le dîner.
— Tu en as de bonnes!... Ainsi donc, entiers ou en moreaux, comme si l'aiTaire était si dangereuse!
— Ce n'est pas une noce, à proprement parler; mais il est clair que ce que j'en ai dit n'était que pour dire... Pour le reste, si vous avez la moindre... allons... la moindre crainte au sujet de la bête, qui ne laisse point d'en imposer un peu la première fois,... et aussi les suivantes, ne venez pas, car
près tout il n'y a rien eu de signé entre nous. » Je fus piqué au vif par la repartie du gars, prudente et opportune, et je fis le brave, en lui demandant avec une assurance forcée :
« Quelles armes faut-il emporter?
i;0 DANS LA MONTAGNE
— Bien, Tescopette avec cartouches à balles, et en bonne quantité; le coutelas de chasse, pour le cas où...
— Tu crois qu'on pourra en avoir besoin, eh?
— A moi, il m'a rendu service plus d'une fois... Et emportez aussi ce pistolet à plusieurs coups que je ne sais comment vous l'appelez.
— Le revolver?
— Gela même.
— Et rien de plus?
— Bon œil et meilleure adresse.
— Mais là... il me semble que pour une seule bête^, étant trois chasseurs, on n'a pas besoin d'un tel arsenal...
— Si elle était proprement seule, avec le premier coup, ça suffirait, s'il était mien; mais comme elle est au gîte, allez donc savoir!... Il faut prévoir les choses.
— En résumé, canario! vous y allez avec quelque confiance?
— Si on n'en avait pas, on n'irait pas.
— Eh bien, demain matin, quand ce sera l'heure d'entreprendre la marche, tu entres dans ma chambre; et si je dors, tu me réveilles. Je te promets que s'il n'y a rien de nouveau pour mon oncle, je vous accompagnerai; mais si par malheur il y en avait,... tu comprends. Ainsi donc, à demain! »
Je ne sais quelle tête pouvait bien faire Ghisco en m'entendant parler ainsi; car dans le couloir où nous conversions à mi-voix, on ne voyait pas plus loin que son nez. Je sais seulement qu'il fit comme s'il avait un chat dans la gorge, et que sans ajouter une seule parole aux miennes, il se dirigea vers l'escalier, tandis que j'allais vers la cuisine où l'on entendait déjà les bavardages des premiers habitués de la veillée.
Sainte Vierge, quelle nuit je passai ! Avant de me coucher j'avais dit à mon oncle que s'il se trouvait bien et n'avait pas besoin de moi, je pensais aller de bonne heure à la montagne avec Chisco pour me dégourdir un peu les jambes et brûler quelques cartouches si l'occasion s'en présentait.
Le pauvre homme, qui mettait son plaisir à me rendre agréable ou tout au moins supportable le fardeau de mon exil, applaudit de toute son âme à mon projet. Que n'aurais-je point donné au contraire pour qu'il m'en délivrât avec quelques arguments transmissibles décemment à Chisco! Je ne pouvais m'en empêcher : l'engagement que j'avais pris pour le lendemain m'inquiétait beaucoup. Et en me voyant seul dans ma hambre après avoir, dans la sienne, laissé mon oncle, dont i condescendance à mes desseins déclarés me paraissait être -omme la signature du juge au bas d'une sentence de mort, je m'inquiétai davantage. Et quand, enfoui dans mes draps, après avoir préparé l'arsenal recommandé pour la bataille par Chisco, je restai plongé dans l'obscurité, mon inquiétude demt fébrile. Et je crois qu'il y avait de quoi. Que l'on dise à un citadin habitué à toute la mollesse d'une vie de bien-être : « Tu vas te trouver face à face avec une bête des plus féroces et redoutables, au fond d'une caverne de la montagne, exposé à ce que ladite bête féroce ne soit pas seule, et que tu aies à te lifendre contre une ou plusieurs autres de la même espèce; » • je voudrais bien voir l'impression que cet homme ressenra, quelque courageux qu'il soit. Certes, à Chisco et à son imarade était dévolu le rôle le plus important dans l'affaire, : ces terribles rencontres n'étaient pas nouvelles pour eux. Mais enfin c'étaient deux rudes montagnards avec plus de coeur au ventre que d'entendement, surtout Pito Salces, qui
n'avait pas le sens commun. Et les choses envisagées de cette façon, il y avait beaucoup à craindre, à bien réfléchir.
Dès que je fus endormi, quels rêves! Des bandes d'ours de toutes parts, de toutes dimensions et couleurs; et, pour couronnement, une épouvantable caverne remplie de ces bêtes féroces : trois d'entre elles, parmi les plus laineuses et graves, assises sur un rocher du fond; les autres, en masse compacte, occupant tout l'espace de la caverne jusqu'à l'ouverture, sauf une petite place entre le premier rang de la foule animale et les trois grands ours du rocher. A cette petite place, je me trouvais, accusé de cette sorte de jugement oral, et il restait encore, contre la roche et presque en face de moi, iin vide suffisant pour un autre ours gigantesque qui s'occupait à aiguiser ses griffes sur une grosse pierre du sol, tandis qu'il promenait sa langue sur ses babines et me contemplait avec des yeux sanguinolents et balançait la tête. Cet ours était le bourreau, qui attendait des juges le rugissement qui me condamnerait à mort, pour avaler une bonne portion de mes morceaux et jeter le reste à la multitude des ours qui avaient déjà dévoré et Ghisco et Pito Salces, avec leurs escopettes et tout leur fourniment. Voilà ce qu'ils avaient gagné à se permettre de pareilles témérités avec ces animaux qui ne nous voulaient aucun mal.
Je tentais le dernier et surhumain effort pour me faire entendre de ce farouche tribunal, quand m'arrachèrent des griffes du sommeil quelques secousses de Ghisco qui venait d'entrer dans ma chambre. Tout libéré que j'étais d'un cauchemar aussi angoissant, je trouvai encore quelque ressemblance entre mon réveil et celui du condamné en « chapelle )>, quand le bourreau arrive pour lui passer la camisole.
Il faisait déjà jour, et, de toute apparence, un des jours les plus doux et magnifiques que l'on pouvait concevoir en cette saison et en ce lieu. Je ne pouvais plus me dédire, et je m'habillai avec la résolution d'un héros; mais je ne me revêtis point de mes armes sans savoir auparavant comment mon oncle avait passé la nuit. Sûrement, il était éveillé, sinon levé, suivant sa coutume de se régler sur le soleil tant qu'il lui restait des forces suffisantes pour tirer ses os de son lit. Su-rle-champ je me dirigeai vers sa chambre. Par les fentes de la porte on voyait de la lumière. Je frappai, et aussitôt j'entenr dï-s une voix qui me priait d'entrer. Que Dieu me pardonne*! dans quelque petit coin obscur et lointain de mon cœur se cachait ne fût-ce qu'un germe de l'inconscient désir de trou-
DANS LA MONTAGNE igS
ver dans la santé du pauvre homme quelque menu changcnieit qui justiderait en moi une résolution décisive de ne pas sortx « pour le moment x !
Il avait si bien passé la nuit, et je le trouvai si animé, finissant ses prières habituelles, que j'eus fort à faire pour l'empêcher de m'accompagner jusqu'à la cour. En conséquence, je pris congé de lui jusqu'à midi, et je revins à ma chambre, où m'atendaient Ghisco... et le café chaud, avec des rôties, que, sur lordre du gars. Tona m'avait préparés... Enfin, une demiheurs après, nous étions, Ghisco et moi, armés jusqu'aux dents, dans la cour, où Pito Salces, avec son espingole à l'épaule et une chienne de manchon à ses côtés, entretenait ses impatiences en flairant Tona dans ses occupations d'en haut.
Gh.sco lâcha Canelo qui déjà s'agitait dans son chenil, pressentait ce qui se complotait entre nous, et me manifesta sa joie, dès qu'il se vit libre, en me posant ses pattes sur la poitrine.. au risque de me faire perdre l'équilibre sous la force de sej démonstrations de tendresse.
En gravissant la montagne, Ghisco nie déclara, en réponse à une insinuation de ma part, que ni lui ni Ghorcos n'avaient voulu mettre d'autre personne que moi au courant de la dér couverte de Tours, parce que, telle que l'affaire se présentait, « c'éîait un coup classique et impossible à rater )>, et que, par conséquent, moins on était, mieux cela valait. Je n'étais pas de son avis et estimais qu'au moins la compagnie de don Sabas, par exemple, nous eût convenu à merveille. Mais non et non! et ils savaient bien ce qu'ils faisaient... Aussi n'aj outai-je plus un mot là-dessus.
Pour mes compagnons il n'était pas douteux que l'animal devait avoir mené la grande vie dans son refuge pendant la tempête, car la preuve en était dans le squelette, frais et presque complètement dépouillé, d'une jument, vu par Pepazos dans un trou profond des environs de la caverne, et une génisse égarée du troupeau, en allant à l'abreuvoir depuis l'hivernal dEscajales, qui n'avait pas reparu. Elle appartenait, pour plus de précision, à Maquileros, un voisin du Tarumbo. De manière qu'il s'agissait d'un ours nourri de chair fraîche et à bouche que veux-tu. Excellente occasion que celle de notre visite pour exciter l'appétit de monsieur!
Relié naturellement à cette conversation, vint le plan d'attaque de la bête féroce dans son propre repaire après nous être assurés qu'elle s'y trouvait. Rien de plus facile pour les deux chasseurs, qui cofinaissaient pied à pied la caverne et ses
abords. On discourut aussi sur le cas où monsieur serait sorti se promener ou chercher des provisions quand lous arriverions à sa demeure, où se verraient des signes infeillibles de son mode d'existence, et de la plus ou moins giande fréquence avec laquelle il l'abandonnait. Mais s'il y avait de la famille dans le domicile, comme l'on pouvait au;si le croire, peu de temps passerait sans que la mère y reunt... (ou le père). De sorte que nous pouvions avoir contre lous, dans cette entreprise insensée, deux ours, sans compter leur progéniture, qui pouvait être abondante et d'une certaine taille. Assurément je me gardais de formuler ces observations qui me venaient à l'esprit à mesure que parlaient lei deux gars : j'avais mis mon amour-propre dans cette entreprise, et je ne voulais pas que l'on interprétât mes raisons dî sens commun comme des signes de crainte.
Ensuite vinrent les conseils et les instructions pou' moi, qui n'avais jamais été à pareille fête. Je les trouvai fort bien, quoique tout se résumât à ceci : sérénité et adresse. Comme si ces petites choses se portaient dans le sac aux provisions ou dans la cartouchière ! Je me souvenais alors de quelque chose de semblable que j'avais vu dans une comédie française fort amusante. Certain marchand de peaux se présente dans un petit village des Pyrénées; il en a un lot important, qu'il acheta à Alger. A cause de cela, des initiales inscrites sur ses bagages et de quelques propos qu'il tient sur le climat africain et les chasses de ces forêts, les naïfs villageois, fort amateurs de chasse, le prennent pour un fameux tueur de lions. Il laisse dire, dans l'intérêt de ses affaires, et subit sans sourciller l'assaut de ses admirateurs enthousiastes qui l'accablent de questions. « Mais voyons, lui demande-t-on, comment un homme peut-il oser se mettre face à face avec un lion et lui tirer un coup de fusil? » A quoi l'autre répond sans se troubler : « C'est bien simple. Ne vous êtes-vous jamais trouvé face à face avec un lièvre? Eh bien, imaginez-vous, quand vous êtes devant un lion, que le lion est un lièvre,... et la chose est faite. — En eifet, réplique le moins optimiste des questionneurs, en se grattant la tête; seulement il me semble un peu difficile de faire ces suppositions devant le lion. »
La montagne, depuis que je l'avais vue, avait beaucoup changé d'aspect. Les chênaies, très touffues encore, quoique jaunissantes et desséchées, se trouvaient maintenant dépouillées de leur parure ; et il en était de même des hêtres et des arbustes à « feuille changeante ». Le sol était délavé;
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rherbe des pâturages, couchée et peignée comme la chevelure d'une tête sortant de l'eau; et chaque enfoncement était un torrent. Plus nous montions, plus souvent nous rencontrions de grandes plaques ou Wesechones de grêle congelée dans les pentes sombres, et des pics d'Europe aux pics de Sejos, toutes les cimes visibles étaient couvertes de neige où scintillait le soleil qui la frappait de front.
Aussi bien, l'air ambiant était froid et coupant comme un rasoir. Mais malgré tout, en dépit de la peine qu'on avait à suivre ce chemin, glissant et encombré par suite des ruisseaux
lébordés, je ne trouvais pas la route longue. La raison en - :ait peut-être dans le peu d'envie que j'avais d'arriver au but de notre voyage; car, à coup sûr, ce plaisir ne résidait pas dans la conversation que je pouvais avoir avec les deux gars ou dans les extravagances auxquelles Chóreos se livrait à chaque instant, comme s'il allait à sa noce. Son agitation irraisonnée était telle qu'il faisait deux ou trois fois le chemin, comme les chiens qui nous accompagnaient. Voulant l'assagir un peu, mais surtout lancer la conversation sur un terrain plus agréable, je lâchai entre eux deux le thème de leurs amours respectives. Pito accourut à mon appel comme un mâtin à la main qui lui offre une moitié de jambon. Ghisco, qui cheminait à mon côté sans perdre la cadence de ses mouvements d'aplomb, révéla à peine par un regard terne et vague qu'il avait compris l'allusion. Chóreos me déclara sans ambages qu'il était « amoureux fou » de la domestique de mon oncle : il l'avait dans la « rétine de l'œil » et « implantée dans son cœur ». Sûr, puches ! que s'il ne réussissait pas, il ne pouvait savoir ce qu'il deviendrait. Elle, jusqu'ici, ne lui avait dit ni oui ni non; il est vrai que, de son côté, il n'avait ras été aussi clair qu'il aurait dû... « Puches! ce que le res-
cct le rendait timide quand il se vuyüli pre» avuoi ¡víais la •ùèro... et don Celso... et la figure que Tona elle-même prenait parfois... et peut-être de le voir si lâche!... De toutes "içons, puches! Tona était Tona, et il finirait par réussir, ou
ar étouffer d'amour, mais non par le nœud du gosier... » C'était, plus mimisve, ce qu'il m'avait déjà dit naguère, deux f )is, en allant en montagne avec moi. Depuis lors ses affaires n'avaient donc point avancé d'un pas.
Ni celles de Chisco, comme celui-ci me l'avoua avec sérénité, bien qu'il les eût poussées un peu plus loin que Pito Salces. Tanasia avait fini par lui dire clairement « oui, pour sa pa t , et le gars de Robacio n'allait pas plus avant, sachant
ÍCjG DANS LA MONTA G?ÍE
que le Topero le refusait, parce qu'il n'était pas de Tablanca et qu'il était pauvre, deux choses qu'il ne pouvait empêcher. Je me souvins alors que la seconde avait son remède dans le testament de mon oncle, et je lui dis :
« Il est vrai que la première est irrémédiable; quant à la seconde, pourquoi le serait-elle, Chisco? Au moment où l'on s'y attend le moins, la fortune nous sourit... Ou bien, si les bas-fonds ne s'élèvent point, les hautes tours s'abaissent^ et tous deux arrivent au même ni veau., i
(r Peuh! — me répondit-il en haussant les épaules, — et, après tout, que les choses restent comme elles sont. Ges histoires ne me vont pas si profond dans les entrailles qu'à Pito. Tanasia ne vaut pas moins que Tona; mais elle se fait tant prier, tant prier, que l'appétit qu'on en a s'en va peu à peu... Et puis, de vous mettre aux enchères avec un lourdaud corhme Pepàzos... ça fait mal au cœur.i. Et, en fin de compte, iln'est tel que d'être libre. Et il se peut que ces achoppements soient une permission de Dieu, pour me délivrer d'autres qui me blesseraient pour tous les jours de ma vie... Depuis que j'ai des dents pour le manger, je gagne mon pain chez les autres, et ça ne m'a pas mal été. Pourquoi se ronger pour changer de sort quand on sait ce qu'on laisse et qu'on ne sait pas ce qu'on aura? »-
Avec ces philosophies de Chisco et les intempérances de Pito Salces nous venions de gravir une pente de sol glissant, et nous nous vîmes au commencement d'une ample sierra qui descendait en suaves ondulations vers notre gauche. Elle était barrée là par le frontispice pierreux d'une haute montagne qui la dominait dans toute sa longueur, et en était séparée par un ravin sur lequel, comme au milieu de ce profil de la sierra, se dressait un gros rocher blanchâtre qui ressemi>i<.ît dU capuchon, vu par derrière, d'un manteau de Titans, gris obscur, étendu là pour sécher aux rayons du soleil qui illuminait toute la vaste superficie.
A droite du grand rocher commençait une tache vert foncé, comme de taillis, qui disparaissait aussitôt dans les ombres du ravin; et à gauche, un chaos rocheux de peu de relief, coupé de ronces et de broussailles.
En me désignant le rocher, dès que nous nous vîmes dans là sierra. Pito Salces me dit :
« C'est là qu'est la caverne où nous allons. »
Je tremblai. Et il ajouta, en montrant le profil le plus élevé dé la sierra, vers notre droite, et se référant à l'ours ;
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« Je Tai vu hier depuis le milieu du chemin jusqu-à l'endroit où^nous sommes. Il sortait de ces chênaies et s'en fut par devant le rocher où est la bouche de la caverne ; et il ne passa pas à côté d'ici ni ne revint par l'autre côté, car je n'ai pas bougé les yeux de là tandis que je faisais le chemin d'un bon pas, ni. dans la longue demi-heure que je me suis arrêté ici même. »
Ghisco, sans dire un mot, attacha le Canelo avec une corde qu'il avait liée à sa ceinture, et ordonna à Chóreos d'en faire autant avec la chienne. Il me parut qu'il avait lu dans le sursaut de ces deux nobles animaux la confirmation des suppositions de Pito. Au reste, il le prévint, sous la menaœ de l'attacher lui-même s'il ne prenait pas l'averiissement au sérieux, de ne rien faire qu'il ne lui commandât.
Avec tous ces préparatifs et ces ordres, et surtout à la vue de l'espace plat et désert qui s'étendait entre le rocher et nous, je m'épouvantai tout à fait. N'était-ce pas insensé d'assaillir à découvert le gîte d'un fauve? Je le dis à Chisco,,qui me répondit sèchement que non, ajoutant que l'important était de ne pas manquer de calme ; que pour le reste, il s'en chargeait.
L'aUusion ne pouvait être plus directe pour moi, car Pito, brute comme il l'était, pécliait précisément par l'excès contraire. Je la compris, elle me piqua, je fis contre, mauvaise fortune bon coair et je dis au gars de Robacio :
« Où un autre ira, j'irai.: sache-le.
— Bien, avec ça, suffit! me répliqua^t-il, et à l'eau, au plus vitei »
On inspecta rapidement armes et munitions. Des premières, js deux montagnards n'avaient que les escopettes et d'énormes couteauxi, dont les poignées de bois de cerf se voyaient par-des&us leurs ceintures. Les cartouches à balle, grossièrement préparées la nuit précédente, ils les avaient à même les poches du lastico, et les capsules à même dans celles du pantalon : tout assuré et à la main, disaient-ils. J'avais sur eux l'avantage du revolver et d'un canon à l'escopette.
j tirez jamais les deux en même temps, me recommanda ), et gardez le second pour s'il convient de recommencer a meilleure place, sans ôter l'.arme d'.en joue. )x
Serait-ce parce que je sentais ne pouvoir agir autrement,
i parce qu'il y avait réellement motif pour cela, le fait est .^ue j'eus confiance dans l'imperturbable sérénité de Ghisco, erque je ne fus pas le dernier à m'élancer vers la roche quand il en donna l'ordre de cette manière solennelle, après s'être signé :
igS DANS LA MONTAGNE
« A la grâce de Dieu ! »
Tous trois nous descendîmes en file et d'un bon pas, avec les chiens attachés très court, parce qu'à mesure que nous approchions du rocher, nous avions peine à les retenir, et plus encore aies empêcher d'aboyer. On était d'accord sur le plan d'attaque de la bête au gîte, en entrant par le côté gauche de l'ouverture, et il ne fallait pas que les chiens nous devancent, pour des raisons également discutées.
Près, très près déjà du roc, le Canelo traînait matériellement Ghisco, qui tirait sur la corde de toutes ses forces en sens contraire, et, même en le muselant d'une main, ne pouvait le faire taire. La chienne aboyait et vociférait aussi à sa façon, et secouait la corde qui l'assujettissait aux poings de Pito ; mais elle tremblait fort... quoique pas autant que moi. Il était hors de doute que le fauve était dans son repaire. Nous avaitil entendus? Sortirait-il pour nous recevoir?... Mais, au demeurant, où était la porte?
Au moment où je me faisais cette demande, Ghisco s'avança devant nous et, me priant de me placerle dernier, commença la marche avec une extrême vigilance et en rasant le roc, par le court chemin qui nous séparait du bord de la crevasse. Canelo allait devant lui, follement agité, flairant par terre et dans l'air, battant ses flancs de sa queue et, quand il n'aboyait pas, tirant de sa gueule une langue comme la moitié de la main. Ghorcos n'était pas moins surexcité que le limier et suivait Ghisco en marchant presque sur les talons de ses sabots. Canelo disparut bientôt de l'autre côté de la roche, et Ghisco, après s'être arrêté un moment à observer du coin, nous fit signe que nous pouvions le suivre, et disparut à son tour. Alors, quand nous avançâmes, je pus répondre à la question que je m'étais posée auparavant : où était la bouche de la caverne?
Dieu éternel! Quelles folies que celles de ce jour! L'ouverture était sur une entaille de la roche, presque à pic sur le ravin. De sorte que la caverne devenait comme la mansarde d'une maison surélevée, dans laquelle il fallait entrer par la fenêtre, en longeant la corniche de la façade correspondante. Sauf que la corniche de la roche pouvait avoir cinq pieds de large et un feston de raves sauvages par dehors, qui voilait un peu la vision terrifiante de l'abîme, la comparaison est exacte.
Par cette corniche, qui courait se perdre dans la chênaie de l'autre côté de la caverne, je vis passer Ghisco et son chien, et Pito Salces derrière sa chienne, et je vis comment hommes
et animaux disparaissaient, un à un, dans l'antre ténébreux, après de légères précautions prises par le gars de Robacio.
Ce chemin n'offrait pas de grandes difficultés à mon passage, : sa longueur ne dépassait pas quinze à vingt vares. Mais la considération rationnelle de ce que nous allions faire après l'avoir parcouru, sans autre retraite que l'abîme pour le cas où nous devrions nous enfuir de la caverne (si nous n'étions pas mis en morceaux à l'intérieur), cloua mes pieds au sol dès les premiers pas que j'y fis. Je vis la témérité brutale de notre *^treprise, et je formai le sérieux dessein de m'en retourner. Mais cA.;<;co et Pito Salces s'étaient déjà engouffrés dans la caverne, et, n.«iorré leur sauvage hardiesse, il n'était pas honnête ni convenable q-'un homme qui venait de leur promettre de les suivre les privât de a^n secours.
Ces hésitations durèrent peu; e^, fermant les yeux de l'intelligence à tout raisonnement de sens ^v^^-miun c'est-à-dire m'abaissant au niveau de ces deux barbares, r^^-^nçai résolument par la corniche et je parvins à l'entrée de la cavu-^e où aboyaient désespérément les deux chiens et où je troùvc^ Chisco et son camarade disposant le plan d'attaque. La caverne^ comme je l'avais appris des deux gars qui la connaissaient fort bien, avait deux parties : la première, à l'entrée, était spacieuse, pas très haute de voûte, avec le sol plus bas que le seuil de la porte, raboteux et en pente prononcée vers le mur du fond, où se voyait l'entrée de la seconde partie, ou cabinet de ce salon de réception. Gela sentait le souterrain, la mousse, le chenil... et le cadavre. Pour Chisco il n'y avait pas de doute que la « maîtresse du logis », c'est-à-dire l'ourse, était ce qui grondait dans le fond de l'antre invisible, en réponse à l'aboiement désespéré des chiens, et ladite dame avec sa progéniture, car, sans cet amoureux souci, elle aurait déjà paru au salon pour nous faire les honneurs de sa maison. Convaincus que nous en étions, nous discutâmes, à mots brefs, presque par signes, — car il n'y avait pas un instant à perdre, — pour savoir s'il ne vaudrait pas mieux lâcher la chienne que le limier ; et, d'accord sur le premier point, ce barbare de Pito, sans en entendre davantage, s'avança vers l'ouverture de l'ancre, où il passa et sa tète et la chienne. Celle-ci avait disparu, ¡aelque peu hésitante et indécise, vers la droite, et je ne sais j qui fut d'abord : la disparition de la chienne, deux cris angoisse et un terrible rugissement, ou le recul de Pito à , latrc pas de l'ouverture, en s'exclamant vers nous (je crois, . 'leu me pardonne, qu'il s'en réjouissait!), mais l'arme prête :
« Par le Christ!... je vous dis que ce n'est pas des yeux: ce sont des brasiers! »
Chisco comprit tout de suite de quoi il s'agissait; il lâcha le limier et me pria de rester où j'étais (c'est-à-dire au premier tiers de la grotte, très près du mur de droite), mais l'arme haute, quoique sans tirer avant eux, et il s'avança jusqu'à se mettre sur la même ligne que Chóreos, de façon que leurs tirs pussent se croiser en angle assez ouvert sur le centre de la brèche du fond.
Comme toute la prudence et la réflexion qu'on pou^"*^'* attendre de ces deux rudes montagnards, il fallait 1^ ^^nercher en Chisco, je ne le quittais pas des yeux. ^* }e ne pouvais laisser de m'étonner que, dans ce moment critique même, le calme parfait de son attitud- ^^^ s'ahérat point : son regard était ferme serein et f--^^"'^ comme à l'ordinaire; son teint, le même que toujoT^-^j ^^ il n'y avait pas un muscle ni le moindre signe en ^'"^'- ^^^ corps qui pût révéler en son cœur un bat- ^pT~^at de plus que les normaux; au contraire de Pito Salces, qui, lui, ne tenait pas dans ses habits, non par crainte, à coup sûr, mais par suite du délice brutal qu'il trouvait à ces aventures.
Prenant pour guide de mon intense curiosité le regard de Chisco, et sans cesser d'entendre les aboiements de Canelo, à peine celui-ci fut-il mis dans la caverne que je le vis rétrograder, mais faisant face à l'ennemi, les quatre pattes très ouvertes, la tête haute, et touchant presque le sol de son ventre. Ce qui l'obligeait à cheminer ainsi n'était pas difficile à deviner : derrière lui venait la bête, grognant et grondant; et quand elle apparut à l'ouverture, le froid nerveux qui me parcourut tout le corps ne m'empêcha pas d'estimer l'exactitude avec laquelle Pito avait qualifié les yeux luisants de l'énorme animal : réellement ils scintillaient entre les touffes laineuses de leurs orbites comme des braises dan^ l'obscurité» Notre présence le retint quelques instants sur le seuil de la caverne; mais il se reprit aussitôt, fit deux pas en avant, méprisant les protestations de Canelo, et se dressa sur ses pattes de derrière, poussa en même temps un rugissement, élevant les mains à la hauteur du museau, comme s'il s'exclamait :
« Mais! ces hommes qui ont une pareille audace sont beaucoup plus brutes que moi ! m
En voyant la bête se dresser ainsi, Chisco dit à Pito Salces : « Toi, à l'œil! moi, nu cœur !... Tu y es? Bien... allons-y! »
ÜAN:i l.A MOXTAGM-: 201
Deux explosions retentirent. La bete battit l'air de ses bras,
lellc n'avait pas eu le temps d'abaisser, ouvrit une gueule immense en lançant un autre rugissement plus terrible que le premier, fit deux tours sur ses pattes comme font sur les places publiques les esclaves dansants de son espèce, et tomba raide au milieu de la grotte, la tête tournée vers moi. Je me disposai aussitôt à l'achever d'un autre coup de mon escopette, mais rhisco me retint, en me disant, tandis qu'il rechargeait la
nne en hâte, comme de son côté le faisait Pito :
« Gardez ces balles pour ce qui peut arriver tout à l'heure. Pour ce que vous voulez faire, le pistolet suffit. »
.le n'étais pas très flatté de ce rôle d'abatteur, de « cache- . o », que Ton maccorddii, et presque par charité; mais, dans le désir de mettre un peu du mien dans cette féroce entreprise sitôt et si heureusement terminée, je Tacceptai volontiers et j'eus même grand plaisir à voir qu'avec une balle de mon revolver dans l'oreille de l'ourse, je lui avais causé les dernières convulsions de la mort. C'était déjà quelque chose, en attendant mieux.
Pito sifflait et sautait de plaisir autour du fauve, tandis qu'il chargeait son espingole. Ghisco ne se tenait pas encore pour satisfait, à en juger par son air songeur.
Que restait-il à faire? Ce que fit de suite Chóreos avec son irréflexion habituelle : appeler Canelo et se précipiter avec lui dans la caverne déshabitée. Puches! il fallait en finir également avec les petits... et savoir ce qu'il était advenu de la petite chienne, qui ne paraissait ni n'aboyait... La chose était claire à comprendre, mais il fallait la voir, puches!
Si vite que Chisco suivît son camarade, n'ayant pu le contenir par ses arguments, quand il arriva à la brèche. Pito revenait déjà avec la chienne ouverte de haut en bas dans une main, et dans l'autre un ourson gros comme un « botijo », et l'escopette sous le bras. Il dit qu'il en restait deux autres comme celui-là, et repartit les chercher après avoir jeté celui qu'il portait contre une pierre et livré à Ghisco ce qui restait de la chienne afin que nous voyions, lui et moi, s'il y avait quelque moyen d'arranger la chose. Puches! comme il était affligé de ce malheur !
I^ caverne était peu profonde : on y voyait assez avec la lumière qu elle recevait par l'entrée, et c'est la raison pour laquelle toutes ces manœuvres de Pito se faisaient aisément. Celui-ci reparut à l'instant avec les deux autres petits de l'ours, assurant qu'il ne restait plus que des os dans le gite.
Les deux oursons, lancés par Pito depuis l'embouchure de la grotte, volaient encore dans l'air, lorsque Canelo partit comme une flèche et en aboyant vers l'entrée de la grande caverne. Moi qui en étais tout près, je regardai Chisco et je lus dans ses yeux comme la confirmation d'un soupçon qu'il avait eu. Observer cela, et sentir diminuer la lumière de la grotte comme si l'on avait tiré un rideau devant l'ouverture, ne fit qu'un...
« Le mâle! » s'exclama alors Chisco.
Mais moi, qui étais plus près que lui du fauve, et méritais les honneurs de son regard rancunier comme s'il voulait, à moi seul, demander des comptes des horreurs commises sur sa famille, moi, dis-je, sans écouter ni conseils ni ordres, je visai par-dessus Canelo qui défendait valeureusement l'entrée, et, au risque de le tuer, je tirai un coup de mon escopette. La blessure qu'il reçut dans la poitrine, loin de le contenir, le rendit plus furieux; et jetant un épouvantable rugissement, il s'élança vers moi, bousculant le Canelo qui, en vain, l'avait saisi par l'une de ses oreilles. Le terrain me manquant où j'eusse pu recourir à mon escopette, je fis deux sauts en arrière, en empoignant mon couteau, mais aveuglé déjà par la peur et ayant complètement perdu toute sérénité. Du fond de la grotte partit alors un autre coup : celui de l'espingole de Pito. Il blessa également l'ours, mais ne l'arrêta qu'un moment, assez pour que le gars de Robacio lui plongeât la lame de son couteau, sous le bras gauche, jusqu'à la garde. Ce fut le coup de grâce, car la bête s'écroula les quatre pattes en l'air, la tête tombant sur le cou de l'ourse, où je lui arrachai, d'un autre coup de mon revolver, le dernier souffle de vie qui lui restait.
Malgré cela, les deux gars rechargeaient leurs escopettes. Pourquoi, Seigneur? Etait-il possible qu'il restât, dans toute la cordillère, ni dans tout le monde sublunaire, d'autres ours que ceux qui gisaient à nos pieds, petits et grands, vifs et morts ? Après quoi nous nous regardâmes, les trois chasseurs, comme si nous avions tacitement convenu qu'il était impossible de commettre de pires excentricités, et que seulement par un miracle de Dieu nous demeurions en vie pour les raconter. Cette scène muette, très brève, se termina sur un geste de Pito qui lança son chapeau en l'air, l'écrasant contre la voûte hérissée de pointes calcaires. Chisco en fit autant, et je ne voulus pas demeurer en reste avec eux deux. Puis nous nous donnâmes la main, et je jure de par Dieu qu'en serrant
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celle de Chisco entre les miennes, mon cœur battit de la plus vive reconnaissance. Que me fût-il arrivé sans son énergie sereine et valeureuse?
Canelo, lui, quand il ne se léchait pas les égratignures, peu profondes, qui lui rayaient la peau en maint endroit, haletait et grognait, le museau reposant sur ses pattes jointes et étendues en avant, mais les yeux cloués sur les oursons qui grouil» laient entre les aspérités du sol et des mares de sang, comme de gros vers. D'aspect, ils n'avaient pas plus d'une semaine d'existence. Chisco les prit l'un après l'autre par la peau du cou et les jeta dans le ravin par-dessus la corniche, depuis le fond de la caverne. Il allait en faire autant de la petite chienne, après avoir assuré à Pito que « ça n'avait pas de couture ni de reprise possible », car elle était « vidée par dedans, » ainsi qu'on le pouvait voir; mais Pito voulut donner un meilleur destin que celui des deux oursons au cadavre du pauvre petit animal, si iniquement sacrifié, et proposa de l'enterrer dans la sierra; et nous y consentîmes de bonne grâce, Chisco et moi. Puches! que ce chagrin lui rendait amer le plaisir de la victoire !
Et comme il ne nous restait plus rien à faire, nous sortîmes de la caverne, et j'aspirai, avec le délice d'un captif de matamore, l'air libre des terres ensoleillées. Nous ensevelîmes la petite chienne dans un trou creusé, à la pointe du couteau, à l'ombre d'un plant de bruyère, et, sans bouger de là, nous bûmes plus de la moitié du contenu de ma gourde. Puis on sortit quelques provisions de bouche que Chisco, sur mon ordre, avait emportées dans un carnier; nous en donnâmes une bonne part à Canelo et nous mangeâmes le reste en nous mettant en marche au pas accéléré, afin d'arriver pour midi à Tablanca, comme je l'avais promis à mon oncle Celso.
Et nous arrivâmes même avant l'heure fixée; et tous les gens qui nous rencontraient aux approches du village présumaient, à notre air, que nous avions fait quelque chose d'importance; mais quand nous leur racontions la vérité, ils ne la croyaient pas, tellement ils la trouvaient invraisemblable, et avec raison!
Je racontai la chose à mon oncle, quoique en lui cachant les détails qui auraient pu trop l'impressionner; mais comme, enfin, le brave oncle était montagnard dans l'âme, il me pardonna ma témérité en faveur de ses beaux résultats, et je dus finir par lui dire tout ce qui s'était passé. Il s'enthousiasma vraiment. Et, la conversation élevée à ce ton, j'invitai.
avec sa permission, Pito Salces à dîner ce jour-là avec son camarade. Le gars vit le ciel ouvert, car dîner avec Ghisco c'était dîner avec Tona. Puches! comme il s'en donna! Moi, qui assistai à la ñn du repas, j'ajoutai — avec l'assentiment de mon oncle — au surplus dont on avait gratifié les convives, en honneur du nouveau, une bouteille du plus vieux tostadillo de Liébana, que l'on conservait dans la cave de la maison. Je trinquai avec les deux gars et chantai hyperboliquement les louanges du courageux Pito, pour que Tona les entendît bien; ce dont — et grâce au tostadillo — le gars ainsi glorifié s'enhardit, et sur l'heure il demanda pour femme la fille de Facia, qui ne faisait que pleurer. De sorte que Tona, rouge comme un piment à cause du premier motif, et angoissée à cause de l'autre, appela Pito « rustre sans vergogne » ! pour toute réponse à la fougueuse demande du galant prétendant. Mais, ainsi qu'il le disait, ensuite : « L'important, pour ça, n'était pas ce qu'elle pouvait m€ répondre, mais ce que j'avais à lui dire; et en fin de compte je le lui ai dit; et, puches \ elle l'a bienentendu ! »
Gomme à la veillée on ne parla pas d'autre chose que de l'histoire de la caverne, lorsque, le lendemain matin. Pito Salces et Ghisco partirent, avant le soleil et avec deux charrettes, à la recherche des deux ours morts, la moitié d'un escadron de jeunes gens les accompagnait sans qu'il eût été besoin d'invi' tations. Avec leur aide, on eut vite raison des nombreuses difficultés qui se présentèrent quand il fallut sortir les ours de la grotte. Au retour, les compagnons ornèrent les charrettes et les bœufs de rameaux coupés dans la montagne, et les joyeux comparses défilèrent ainsi devant la maison pour que mon oncle vît les glorieux trophées de notre extraordinaire exploit, et descendirent après dans le village, où l'on chanta et dansa longuement, avec la sauce à mes frais, ainsi que j'endisposai formellement. On m'offrit, le lendemain, les peaux des fauves, et quant à Ghisco et Pito Salces, je leur fis à chacun cadeau d'une pièce d'or de cent réaux d'Isabelle, ce dont ils pensèrent devenir fous de joie.
Ainsi se termina cette mémorable et singulière aventure, qui à peine entreprise aurait pu me coûter la vie.
Si nous avions un peu tardé, le sanglant butin de notre bataille fût resté dans la montagne, car à peine les fauves furent-ils dépouillés au village, que le soleil, comme s'il n'avait plus rien à faire, après avoir éclairé tant de témérités, ^'enveloppa le visage de crêpons cendrés qui s'étendirent peu ■ peu par la voûte céleste, sous la poussée d'une bise glacée ;ui se mit à souffler l'après-midi. Le froid s'accrut beaucoup, . t devant les vitres de ma chambre commencèrent à passer ¿e petits flocons blancs qui dansaient dans l'air comme s'ils se refusaient à se tacher au contact des immondices terrestres.
Comme s'il me restait quelque doute sur la nature de ces
symptômes qui ne me dirent rien de bon, Facia entra, dili-
u;ente et mên 3 joyeuse, sous le prétexte d'emporter mon
i)rasero qui d.jvait être près de s'éteindre, pour le tisonner un
eu, et elle me dit, tandis qu'elle s'accroupissait pour le saisir
arles deux anses :
•( Il neige! et il va y avoir une de ces tempêtes!
f— Et vous, lui répondis-je avec l'envie de lui plonger la tête dans la cendre chaude, toujours aussi gaie par cela même? Mais quel type vous faites!
— Monsieur! me répondit-elle en étouffant soudain un sanglot, ce que je sais seulement, c'est que je suis une femme très nalheureuseî »
Elle sortit en pleurant, et je restai avec le remords d'avoir éveillé en elle cette douleur, par la sécheresse de ma question. Après quoi j'achevai de m'attrister, en voyant, d'une vitre du talcon, les flocons s'épaissir, et les monts disparaître sous les voiles lourds qui descendaient du ciel. Une autre tourmente en perspective et une autre captivité!
Quand Facia revint avec le brasero pétillant, mon oncle la suivait. Il venait causer avec moi de la neige. 11 en avait de
la peine, premièrement à cause de moi qui recommencerais à trouver les heures interminables (et Dieu sait pour combien de temps!) entre les murailles de la maison; parce que les chutes de neige soudaines comme celle-ci, et traîtresses, pouvaient être aussi bien passagères que durables; et en second lieu (à quoi bon le cacher?) parce que le froid intense le pénétrait plus profondément qu'il ne pensait, malgré son courage pour y résister... Mais « la carcasse, cette friponne de carcasse vieillie, était de la simple terre, de mauvaise qualité, qui s'amollissait et s'effritait dès que lui manquaient les feux de joie du soleil «. Autre chose : tous les ans, la neige prenait, dans les ports, sa ration de chair vive; et chaque fois qu'il voyait la première neige de l'hiver, il se demandait de quel malheureux ce serait le tour, car il n'en manquait jamais, d'un côté ou de l'autre, qui, par négligence, malheur ou nécessité, fussent pris et ensevelis dans la montagne par une bourrasque. Et pourtant on ne marchandait pas les secours, malgré de nombreux exemples de sauveteurs demeurés sous le même linceul que ceux qu'ils voulaient secourir. Ces réflexions, faites sur les souvenirs de malheurs qui le touchaient de près, l'avaient toujours affligé. Mais maintenant, cuartajoî depuis que je suis ce que je suis, et que j'ai vu tomber le premier torchon de neige!... Rien, mais rien! là! pur gâtisme de vieillard rongé jusqu'aux moelles... Vrai! j'en ai de bonnes pour une occasion pareille!... As-tu jamais vu un homme plus benêt que ton oncle Celso? Pispajo de la rosse du diable!
La triste vérité était que, malgré son courage, les tempêtes rigoureuses le tuaient, et que l'affaiblissement de son corps se répercutait dans son esprit, quelque soin qu'il mît à le dissimuler. Pendant qu'il me parlait ainsi et que je lui répondais en marchant de long en large dans la pièce, il se collait au brasero comme la ronce à la fente du rocher, et il ne laissait pas tranquille l'ébraisoir, tellement il trouvait insuffisante la chaleur des braises au repos. Chaque fois que j'atteignais la porte du balcon, je regardais machinalement par l'une de ses vitres, et je voyais comment s'épaississaient les flocons et s'amoncelaient ceux que l'air déposait sur la balustrade, jusqu'à ce que, dans un de mes va-et-vient, je notai qu'il se formait de grands tourbillons sur le jardin, que les flocons croissaient en volume, et enfin qu'il commençait à « moutonner » avec une telle abondance qu'en un instant le peu de terre qu'on voyait de là blanchit, et que les lueurs mourantes du soleil qui lut-
•.\ient inutilement depuis deux heures avec les nuages opaques s'éteignirent.
M De vraies ténèbres, — entendis-je dire à mon oncle de son brasero, — et en plein après-midi. Je le regrette pour toi, Marcelo... et tiens! appelle ces femmes damnées, pour qu'elles t'apportent une lumière et que la solitude te soit moins triste... »
Sur ce, il frappait désespérément le sol avec son bâton, et me faisait croire que les ténèbres l'attristaient plus que moi. Il y avait sur la commode une bougie dans son bougeoir, et je m'empressai de l'allumer avec une de mes allumettes.
« Tiens! — continua-t-il, tandis qu'il regardait fixement . omment la flamme de l'allumette prenait sur la mèche pâle et congelée de la chandelle, — si j'étais à ta place, je profiterais de ce triste emprisonnement pour lire tous les bouquins que tu as apportés, et répondre à toutes les lettres que tu reçois... Car, inutile de t'occuper de ton oncle; inutile, trastajo! Dès que je me trouve près du feu de la cuisine, j'ai tout ce qu'il me faut... Crois-moi... Et sinon, il suffit de le voir. «
Sur ce, le cher homme se leva de sa chaise et se mit à marcher, sans me donner à peine le temps de l'éclairer de ma chandelle dans le plus obscur des couloirs.
Lire! écrire! Le pauvre oncle ne savait pas que quand un homme se met à trouver les heures interminables, il ne peut rien faire pour se distraire, car il a besoin de tout son temps pour s'ennuyer, par une loi de la misérable nature humaine.
Cette nuit-là, pas une âme ne vint à la veillée, et la figure la moins triste qu'il y eut dans la cuisine fut celle de Facia, l'incompréhensible et mystérieuse femme grise. Mon oncle et moi, comme nous le faisions souvent, nous dînâmes à la « paresseuse » de la cuisine : lui, avec sa ration de lait, seul aliment que lui avait, en dernier lieu, prescrit Neluco, et qui convenait à son invincible inappétence comme au caractère de sa maladie; et moi, avec les « préparations « de Tona et de sa mère, auxquelles mon estomac reconnaissant s'habituait peu à peu.
Comme la nuit était si longue, et que je savais bien que la partie que les gens bien portants en consacrent au repos du lit paraissait interminable à mon pauvre oncle, je voulus que nous nous couchions le plus tard possible, après le dîner des trois domestiques, la vaisselle faite, et après que, tout le monde s'étant approché du feu, j'eusse essayé, sans grand succès, de tirer Tona de l'esclavage d'un assoupissement qui lui faisait
hocher la tête, et Ghisco de son impassibilité suspecte. Mais mon oncle, qui observait tout, s'écria soudain : « Allonsnous-en, » et se leva de son fauteuil, plus reconnaissant que satisfait du sacrifice aussi remarquable qu'inutile que nous faisions tous pour lui.
Avant de me coucher, je sortis un moment sur le balcon pour voir l'état de la nuit. Il continuait à neiger, et je vis le ciel tout noir et la terre toute blanche, sans que la sérénité de ce tableau mélancolique fût troublée par d'autres rumeurs que celles de la rivière, fort agitée du tribut des bourrasques passées et de celui qu'elle recueillait de la neige qui se défaisait à son contact.
Le lendemain, je me réveillai de très bonne heure, et, pour satisfaire une curiosité fort puérile, je mis le nez au balcon, bien emmitouflé. Il avait cessé de neiger; mais le ciel était couvert, « couleur de panse de bourrique ». J'avais vu des tourmentes de neige à Madrid, Paris, Saint-Pétersbourg, beaucoup de chutes de neige, mais toujours en terrain plat et entre des rues; c'est-à-dire un tapis de toile un peu sale sur la voie publique, et des manteaux de toisons blanches étendus sur les toits d'en face; des neiges, enfin, de théâtre, sans la plus lointaine ressemblance avec ce que je voyais du balcon de mon oncle. Il semblait que les monts des alentours avaient triplé de hauteur, et l'unité de leur couleur avec la rondeur de formes que leur donnait l'accumulation de la neige sur leurs aspérités naturelles et brusques, changeait à mes yeux tous les plans et toutes les lignes du panorama, qui m'était pourtant si connu. Je ne 'trouvais pas dans le nouveau un seul détail &ur lequel m'orienter pour reconstruire celui qui s'était effacé en quelques heures. Bois, sentiers, gorges, tout avait disparu, soit sous la neige, soit par les artifices de la lumière sans clair-obscur; ciel, monts, vallées,... tout était pareil, comme une gigantesque carrière de sel fin ou de chaux vive au fond de laquelle je me serais trouvé. Pas un oiseau dans l'espace, pas un être vivant sur le sol qu'embrassait mon regard, mais la rumeur continue, égale, monotone, de la rivière invisible, semblable au râle de la nature qui se mourait grelottante, anémique et bouffie par la froidure.
Je revins vite dans ma chambre, fort mal impressionné, et je trouvai dans la chaleur relative de Talcôve un remède momentané au froid glacial qui, sur le balcon, avait pénétré comme une flèche dans mon corps et dans mon esprit.
J*étais encore en train de me laver, vite et mal, pour cher-
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. her par ce moyen une réaction consolatrice, quand Facia,
ui me croyait encore endormi, entra sur la pointe des pieds .ivec le brasero qu'elle avait enlevé de la chambre pour la nuit, selon l'habitude, avant que je me couche. En me voyant levé, elle me dit qu'elle s'en réjouissait, car elle avait à m'apprendre une nouvelle, et pas bonne. Je pensai qu'il s'agissait 'e mon oncle, et je m'alarmai.
« Ce n'est pas du « maître », grâces à Dieu, — me dit-elle, en répondant à une question que je lui fis, car il a passé assez bien la nuit, et est en train de se chauffer dans la cuisine... C'est du pauvre Pepazos. »
Je lui demandai ce qui lui était arrivé, et elle me répondit qu'il n'était pas revenu à la maison depuis qu'il en était sorti la veille.
« Mais quel chemin a-t-il pris en sortant? lui demandai-je de nouveau.
— Celui des ports, » me répondit la sombre femme, toute chagrine.
Je tremblai en me rappelant ce que m'avait dit mon oncle au sujet des tributs que, chaque année, les neiges perçoivent dans les montagnes. Entrant dans de plus amples explications, je sus que Pepazos, dès qu'il avait vu tomber les premiers flocons de neige, était parti à la recherche de quelques juments qui, le matin, broutaient dans un bas-fond à moins d'une heure du village, en amont. Lui-même les avait vues. Les juments en liberté ont l'étrange instinct de fuir les tourmentes de neige en s'élevant vers les cimes, au contraire de TOUS les animaux domestiques. On dit qu'elles le font par aversion instinctive pour la captivité. Quoi qu'il en soit, cette singulière coutume est un fait constant. Pepazos, qui la connaissait bien, partit à la recherche de ses juments, dont il devinait la cachette. Il supposait que les sauvages animaux, présumant le tour que leur maître tenterait de leur jouer, fuiraient vers les hauteurs. Tout autre que Pepazos, en voyant cela et en pensant à l'avalanche qui de toute évidence se préparait, aurait envoyé les juments au diable et serait revenu au village le plus vite possible. Mais il était, en même temps qu'irréfléchi, têtu, sans aucune appréhension et confiant à l'excès dans sa robustesse de chêne, et il se piquait d'émulation avec les rapides animaux, comme s'il eût été semblable à eux. Aussi bien, courant derrière eux de gorge en gorge et de hauteur en hauteur, il avait dû être surpris par l'obscurité de la nuit sur les chemins efl'acés par la neige. De sorte que s'il
n'avait pas eu le bonheur, comme on voulait l'espérer, de tomber dans quelque hivernal, grotte ou trou quelconque, c'était un homme mort à cette heure-ci, car il devait y avoir , dans les monts les plus voisins une vare environ de neige. C'est qu'il en était tombé, depuis la veille au soir !
Ce triste pronostic me parut assez juste, et je demandai si Ton pensait faire quelque chose. Facia me répondit qu'on avait déjà tenté tout ce qui était possible. A l'aube, étaient partis du village, non pas tous les hommes qui s'étaient offerts, — car ils auraient été trop nombreux, — mais ceux qui avaient été choisis exprès pour leur robustesse et leur expérience : une douzaine environ. Gomme je lui demandais les nom de ces braves et charitables voisins, elle me cita d'abord don Sabas, qui ne manquait jamais à ces appels, car il se considérait aussi nécessaire qu'un autre pour la question de la vie matérielle qu'il fallait sauver, et le seul de sa paroisse pour la question spirituelle, au cas où l'on arriverait à temps, mais pour le salut de l'âme, seulement... Ensuite elle me nomma le médecin, qui ne tenait pas en place chez lui dès qu'il savait qu'un voisin était dans la périlleuse situation de Pepazos; puis Ghisco, un des hommes íes plus intrépides, les plus forts et les plus entendus en ce genre d'entreprises; et après m'avoir nommé d'autres personnes qui ne me disaient pas autant, parce que je les connaissais moins, elle ferma la liste avec Pito Salces, un gars capable de l'impossible, pourvu qu'il se trouve à son côté quelqu'un pour l'empêcher de faire une excentricité; et trois chiens au fin odorat, entre lesquels Canelo.
Gette entreprise me parut plus grandiose que la mienne de l'avant-veille, à cause d'abord de la qualité de l'ennemi, puis de l'importance de son objet, et je demandai à la femme grise quelques renseignements sur la manière de la mener à bonne fin. Les expéditionnaires allaient pourvus, avant tout, de baj'ajones ou sortes de skis, c'est-à-dire des planches avec trois trous chacune, dans lesquels s'emboîtent les chevilles des sabots. Il n'y avait rien de tel pour marcher sur la neige sans que les pieds enfoncent, et que les boules de neige se forment entre les chevilles des sabots. Ils emportaient aussi des pelles, des pioches, des cordes et d'autres outils pour s'ouvrir un passage où il n'y en aurait pas de découvert, ou pour envoyer de l'aide d'en haut à des endroits où un homme ne pourrait descendre. Ils n'oubliaient pas l'eaude-vie, ni des aliments solides, ni du linge sec quand ils en
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•ivaient sous la main, ni un peu de pharmacie, puisque le lédecin les accompagnait, car il fallait penser à tout. De votte manière ils avaient dû entreprendre leur marche jusqu'à l'enfoncement où Pepazos avait été pour ramener les aments, et prendre ensuite la direction la plus rapprochée de elle qu'il avait pu choisir, en courant derrière les animaux jgitifs. Et d'abord il était presque certain qu'ils avaient fait j chemin, les uns et les autres, en montant. Avec ces précautions et la bonne volonté de tous, on pouvait avoir .11 peu d'espoir... quoique pas beaucoup, si Dieu ne prenait pas l'affaire à son compte. De toutes façons, il n'était pas possible de faire plus, étant donné les faibles ressources humaines.
Facia me fit remarquer aussi que mon oncle ne savait pas un mot de l'événement, et je lui recommandai beaucoup la nécessité qu'il y avait à ce qu'il n'arrivât pas à le connaître, et d'inventer quelque prétexte pour lui expliquer l'absence de Chisco s'il la notait. Et nous en restâmes là.
Quand la femme grise me laissa seul dans ma chambre, je m'entêtai aveuglément à considérer par son côté le plus noir la généreuse expédition des dévoués Tablanquais, et je retournai vers le balcon. Il ne neigeait pas alors, mais }'eus l'esprit comme oppressé de voir l'aspect morne et menaçant du ciel; et cependant je sentis une certaine mortification d'amourpropre parce qu'on n'avait pas compté sur moi pour former partie de cette audacieuse légion; comme si je n'aurais pas été un obstacle et un embarras continuel ! Mais, si je ne l'accompagnai pas matériellement, je ne m'en séparai pas un instant en esprit: et c'est pourquoi, quand je regardais aux vitres .'e mes observatoires (aussi nombreux que les ouvertures de la maison), chaque flocon solitaire et indécis m'inquiétait beaucoup, car il m'apparaissait comme le messager de milliers et de millions d'autres. Par bonheur, l'air était calme, ce qui pouvait rendre moins redoutable en montagne une recrudescence de la tempête.
Tout continua ainsi jusqu'à près de midi. A cette heure apparurent au nord-est des nuages noirs, sales, orageux. Je vis, presque en même temps, que les plants d'arbres et les pointes saillantes des monts qui entouraient la vallée du côté opposé, comme par la puissance d'un frémissement instantané, se dépouillaient de leurs enveloppes de neige, lesquelles tombaient en cataractes, qui soulevaient dans leur chute de blancs tourbillons emportés par le vent déjà furieux. Je vis aussi,
quelques instants après, que du nuage le plus bas, le plus lointain et le plus noir, se détachait une masse en forme de cône renversé, et que son sommet s'unissait à celui d'une autre qui surgissait de terre. Ainsi fondues, elles formèrent une colonne gigantesque, qui, tournant vertigineusement sur son axe, avança vers la vallée, l'atteignit, la traversa dans sa largeur, touchant presque le sol par sa base et dressant son énorme chapiteau au-dessus des plus hauts pics de l'est. Un sinistre mugissement l'accompagnait, ainsi qu'une lumière lugubre qui me laissa voir à peine le ravage produit par son choc contre l'obstacle immuable des monts, sur lesquels elle s'effondra en lambeaux noirs et effilés. Qu'allaient devenir les malheureux errants sur leurs cimes et leurs pentes!...
Sous le poids terrifiant de cette idée, une heure passa pour moi, durant laquelle le calme régna de nouveau sur la nature; mais aucune nouvelle des infortunés expéditionnaires ne parvint à la vallée.
On m'appela pour déjeuner; je m'assis à table et je ne mangeai pas, je ne sus même pas bien dissimuler les inquiétudes qui en étaient la cause, devant mon oncle qui ne me perdait pas de vue; j'inventai, pour le tranquilliser, une sotte et incohérente histoire, et je me levai enfin de la « paresseuse » de la cuisine, laissant le pauvre homme persuadé que ma résignation était à bout par suite de cette noire tempête. Je préférai qu'il crût cela, plutôt que de lui découvrir la vérité; je le laissai se reposer de ce qu'il appelait son repas, et je revins à ma ronde, d'ouverture en ouverture, par tous les guichets de fenêtres de la maison. Le vent était toujours calmé, et il neigeait fort peu; mais Chisco n'apparaissait nulle part, et aucune nouvelle n'arrivait de celles que j'attendais avec une impatience fébrile.
La soirée vint, sombre, obscure, lugubre, et comme grosse d'horreurs pour tous ceux qui la contemplaient avec des yeux comme ceux de mes craintes.
Il ne ventait ni ne neigeait plus; on ne percevait ni bruit de voix, ni pas, ni coups, et aucune âme ne s'acheminait vers la maison ou vers le village par quelque sentier encore visible. Tout n'était que silence, obscurité et menaces d'une nuit épouvantable pour le malheureux qui errerait en vie parmi les inclémences de la montagne. Je ne me tenais pas d'inquiétude, et j'étouffais dans la maison. Je me chaussai, je me couvris convenablement; je descendis dans la cour avec beaucoup de précautions afin que mon oncle ne s'en rendît pas compte, et je
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prisTésolument le chemin du village, complètement effacé par la neige. La descente de l'endroit pierreux me coûta plus de quatre glissades: mais j'arrivai bientôt. Je n'aspirais pas à autre chose. A quelle porte appeler? A la première. Je frappai : des craintes pareilles aux miennes et pas un renseignement de plus, c'est-à-dire aucun... J'entrai dans le village et frappai à une autre porte, qui se trouva être celle du Topero. Bonne source pour les informations que je cherchais. La famille errait dans la maison et dans la cour, sans dire mot, ils se heurtaient les uns aux autres, s'avançaient jusqu'aux coins, regardaient par ici, écoutaient par là, entrant et ressortant. Tanasia avait les yeux gros comme les poings, à force de pleurer, et quand elle me vit, elle y porta son tablier; elle était tellement inconsolable qu'elle semblait rendre Tâme à chaque sanglot. A part cela, elle était fort jolie. Redoutant le pire, je lui demandai pourquoi elle pleurait; et elle me répondit en me demandant, avec des hoquets et de grosses larmes, « si j'en trouvais les motifs insuffisants ».
« Vous pouvez penser! me dit le Topero, venant à son aide, avec la bourrasque noire d'il y a quelques heures, et ce qui se trouve dans la montagne sans qu'on en ait de nou- -lles. )>
Je me souvins de Pepazos, mais aussi de Chisco. Lequel des deux Tona pleurait-elle? Ne pouvant le lui demander (quoique la demande eût été oiseuse), je tentai de la consoler^ Je n'y arrivai pas vite, car la tempête était trop violente pour être calmée par une seule adjuration; mais au bout de deux ou trois, il ne resta que le gonflement des yeux et quelque sotipir mal étouffé. Utilisant l'influence que j'avais obtenue indubitablement dans cet essai sur l'esprit de Tanasia, je sentis comme Tespoir de lui arracher le secret de son cœur pour peu que j'insistasse; mais je m'intéressais vivement à un sujet tout autre, et mon projet me parut presque une profanation. Qu'importaient à cette heure les préférences amoureuses de la fille du Topero, quand Chisco et Pepazos, avec tous ceux qui étaient partis en montagne, en compagnie du jifemier, à la recherche du second, pouvaient n'être plus à cette heure qu'un tas de cadavres rigides mal enveloppés dans le linceul de la neige! Toutes mes anxiétés m'entraînèrent dans cette voie, et j'assaillis de vaines questions tous ceux de la maison. Ce que je réussis seulement à tirer au clair, fut -^ue dès que la trombe de midi avait été passée, une autre
pédition de vaillants était partie; mais seulement « pour
eux », pour ceux qui manquaient, c'est-à-dire, à leur rencontre, ou pour voir s'ils les apercevaient d'une certaine distance. On ne pouvait rien faire d'autre, car on ignorait la direction qu'ils avaient prise et leur refuge en un soir si bref, si menaçant, et avec la crainte d'une nuit comme celle qui s'annonçait. Aussi bien, il n'y avait que trop de motifs pour s'épouvanter et trembler comme je le fis en pensant à don Sabas, à Neluco, à Ghisco, à Pito Salces... Dieu clément ! qu'étaient-ils devenus, eux et tous ceux qui les avaient accompagnés en leur entreprise courageuse?
Je pensai aussi à la petite-fille de don Pedro Nolasco et à l'octogénaire Marmiton lui-même et à sa fille : savaient-ils ce qui se passait? Mais comment ignorer dans cette maison ce que toutes les maisons du bourg savaient et pleuraient? Et dans cette situation, qui oserait aborder cette famille, sans une consolation fondée, surtout Lita, qui devait tendre vers le ciel des bras tremblants, non de colère, mais d'épouvante et de consternation, implorant Dieu pour le salut de tous et en particulier de Neluco? Aussi je décidai de ne pas m'y rendre, au bout de trois bons quarts d'heure passés, chez le Topero, à lutter contre le doute.
Et le crépuscule survint, morne, silencieux, menaçant comme un voleur assassin qui attend les ténèbres de la nuit pour consommer le crime forgé dans son cerveau. Tous les calculs que nous faisions pour nous tromper les uns les autres, échouaient devant la réalité de tant d'heures écoulées sans rien savoir des absents, et surtout de cette nuit épouvantable qui tombait sur Tablanca et qui, si elle arrivait avant eux, pouvait être déjà considérée comme leur pierre funéraire. Je soutenais que non, contre toutes mes convictions, parce qu'il était pénible de se rendre sans résistance en une telle situation si critique, et de ne pas relever un peu l'esprit abattu de ces braves gens, bien plus compétents que moi sur la matière dont nous parlions.
« Admettons — vins-je à leur dire — que Pepazos, qui est là-bas depuis hier soir^ seul, dépourvu de tout... Mais les autres!... bien munis de moyens de défense, avec des vivres en abondance... Enfin, de ceux-là, j'en réponds presque. «
J'observai que mon raisonnement agréait à Tanasia, même dans l'hypothèse de Pepazos défunt, et cela me poussa à exalter les exploits de Ghisco entre tous ceux des vaillants qui l'accompagnaient, ce qui fut moins agréable au Topero qu'à sa fille, indice évident que leTarumbo n'était pas mal informé
au sujet de cette délicate question. Mais je ne donnai point à ma découverte l'importance que je lui aurais accordée en d'autres occasions; car l'impatience nous consumait, et je sentais que mon courage s'évanouissait à mesure que j'en inspirais à Tanasia et à sa famille. Je pensais en même temps que, changeant d'endroit, les événements prendraient un autre aspect, avec des nouvelles qui pouvaient me parvenir au moment le plus imprévu; je pensais aussi à mon pauvre oncle que j'avais laissé seul et attristé par mes préoccupations mal interprétées; et je songeais, enfin, à la nuit ténébreuse qui arrivait déjà, et au danger que je courais qu'elle me surprît sur le chemin de notre maison, si court fût-il.
Je sortis donc de chez le Topero, les vêtements saupoudrés des flocons de neige qui commençaient à tomber; et, pressant le pas, profitant de la rare lumière qui restait du jour pour chercher dans toutes les directions ce que je ne trouvais nulle part, je parvins bientôt à la maison, où je trouvai mon oncle fort inquiet de mon absence, que je lui expliquai le mieux que je pus, et la femme grise qui me dévorait des yeux, me demandant des nouvelles que j'espérais obtenir d'elle. Chisco ii*était pas revenu, et nulle âme vivante n'était passée par là pour rendre compte de lui ou des autres. Et voilà que mon oncle s'étonnait de son absence! que Facia, Tona et moi ne savions comment faire pour lui cacher la vérité! que la neige épaississait toujours, et que les ténèbres de la nuit progressaient ! ... Dieu éternel! quelle inquiétude était la mienne! Quand on fermerait les portes de la maison, si Chisco n'était pas rentré, et si le pauvre homme l'apprenait et nous forçait à lui dire la Jrité,... quel coup pour lui!
La nuit finit d'envelopper la maison, le val, les montagnes, dans la plus dense et impénétrable obscurité. On ferma les portes. On aviva la flambée de la cuisine, mon oncle se mit auprès, à sa place habituelle, mais également inquiet et alarmé de nous voir errant comme des âmes en peine autour de lui... et rien! pas une voix dehors, pas un coup, pas un sifflet!... Le silence, la solitude, le froid des sépulcres, la mort partout! Jamais la majesté de Dieu ne m'était apparue si imposante, jamais je ne Tarais prié avec plus de ferveur qu'alors, tandis que j'allais de porte en porte, regardant et prêtant l'oreille, sans rien voir ni entendre que l'insondable noirceur de la nuit, l'incessant mugissement du Nansa, qui, plus qu'un bruit, semblait la respiration du silence, et les battements désordonnés de mon cœur.
2l6 DANS 1^ MONTAGNE
Ainsi, une heure passa qui me parut un siècle, et j'allais préparer mon oncle (qui languissait par moments sans oser nous adresser la parole) à la terrible nouvelle, avec un discours fort mal ordonné, quand Dieu voulut qu'on entendît deux rudes coups frappés au portail donnant sur la ruelle. C'était, tout au moins, une trêve à l'agonie épouvantable que nous souffrions tous à l'intérieur de ces murs noircis. Mais si celui qui frappait n'était pas Ghisco ou quelqu'un nous apportant des nouvelles de lui et des autres absents, n'y avait-il pas de quoi le tuer, quel qu'il fût?
Je pris moi-même la lanterne, depuis longtemps allumée par excès de précautions prises faute de mieux et d'occupation plus tranquillisante, et je descendis quatre à quatre les marches de l'escalier; j'arrivai au portail en même temps qu'on y répétait les coups de gourdin, et d'une main maladroite et hâtive je tirai la barre de fer qui le fermait à l'intérieur; je débarrai, j'ouvris... Deux silhouettes apparurent dehors.
J'élevai la lanterne pour les reconnaître avant de les laisser entrer, et je reconnus. Dieu de miséricorde! Neluco et Ghisco... Canelo aussi était là, en boule. Ils entrèrent, je me précipitai sur eux et les embrassai en pleurant presque de joie. Mais en quel état ils se trouvaient! Ghisco, blême, abattu, la tête bandée et un bras en echarpe. Neluco, éclopé, harassé; et tous deux trempés des pieds à la tête, transit, violets de froid... L'inquiétude m'envahit de nouveau, et je leur demandai avec une crainte horrible de leurs réponses ,:
« Et don Sabas ?
— En bonne santé, me répondit Neluco d'une voix à peine perceptible.
— Et Pito Salces?
— Aussi.
— Et Pepazos?
— Pour l'amour de Dieu! — interrompit le médecin en me poussant vers le fond du vestibule, du linge sec, un peu de feu pour moi et un lit pour celui-ci, avant tout! En nous chauffant, après, nous causerons.
— G'est que mon oncle est dans la cuisine, répliquai-je, craignant qu'on ne pût dire devant lui tout ce que Neluco aurait à raconter.
— Il n'importe! répondit-il avec impatience et avançant toujours, poussant devant lui Ghisco, qui paraissait insensible à tout ce qui l'entourait.
Facia ferma le portail, et tous ensemble nous montâmes.
Le récit que fit Neîuco auprès du feu, revêtu de mon propre linge, fut laconique, expressif et pittoresque au suprême degré; et même sans ces conditions exceptionnelles, nous n'aurions pas manqué de lui prêter la profonde attention que nous lui donnâmes, mon oncle, ses deux servantes et moi.
Selon le médecin, la nouvelle que Pepazos était resté dans la montagne avait couru dans le village vers dix heures du soir, comme une traînée de poudre. Avec la même rapidité on examina l'événement, on en apprécia l'importance et on résolut de lui porter l'unique secours possible dès que Dieu enverrait à la terre une étincelle de lumière indispensable pour se guider, afin de ne pas cheminer tout à fait à tâtons.
Ainsi fut fait dès que parut l'aube du nouveau jour. Les noms des expéditionnaires étaient les mêmes que ceux indiqués par Facia quelques heures après que l'expédition avait quitté Tablanca. Chisco, qui n'assistait pas aux réunions, fut élu « bon absent », et on le prévint avec les précautions dues pour ne pas alarmer son maître.
On connaissait l'endroit d'où Pepazos était parti à la recherche de ses juments, ainsi que certains parages que celles-ci et d'autres du village fréquentaient; et, une fois placés sur ce terrain, les explorateurs ne mirent même pas en doute la direction prise par les unes en fuyant et par l'autre en les poursuivant afin de les arrêter. Pour un pouce de neige de plus ou de moins, Pepazos ne laisserait pas de revenir, si loin fût-il, et si noire que fût la nuit; et le fait qu'il n'était pas revenu prouvait que quand il s'était rendu compte qu'il neigeait ferme et avait voulu rentrer, l'épaisseur de neige n'avait pas moins d'une demi-vare, ce qui n'avait pu se produire, de l'avis de ceux qui avaient vu comment il neigeait cette nuit-là, avant huit heures et demie ou neuf heures. En additionnant les
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heures écoulées depuis le commencement de l'entreprise de Pepazos jusqu'alors; en mesurant la vitesse de sa course en montagne, et en déduisant les zigzags qu'il avait dû faire, probablement, dans ses diverses tentatives pour couper la route aut bêtes, sur les pentes, on arrivait à ces précisions : si Pepazos n'était pas dans l'hivernal de Peñarroja, il était dans la Caverne du Pedregalon de Escajeras, ou bien le loup l'avait « mangé », ce qui n'était pas vraisemblable, étant donné qu'il y avait près du gars des bêtes qu'il poursuivait et qui étaient de chair si savoureuse. Ni la faim ni la soif ne pouvaient venir à bout en une seule nuit d'une vie aussi dure à ronger que celle de Pepazos. Nul n'en douta, et la caravane entreprit l'ascension des montagnes sans s'occuper d'autre chose que d'aller vite et de gagner du temps. Parla miséricorde de Dieu, le jour, quoique gris, se présentait relativement serein, et la neige, alors, tombait à peine, à petits flocons.
La montée la plus raide dura trois heures, et une heure le passage de la première croupe en sa longueur. De ces quatre heures, la seconde et la troisième furent d'épreuve, car il y eut tous les désagréments que la montagne offre en abondance pendant les tempêtes de neige de ce calibre : bises qui engourdissent, tourbillons qui étouffent, brouillards qui désorientent et égarent, sentiers effacés, terrains trompeurs, chemins qu'il faut s'ouvrir ou deviner, chutes imprévues, souvent comiques et parfois de risques mortels; émotions fréquentes et incessantes fatigues... L'heure que dura le passage du ravin entre la première et la seconde croupe fut plus supportable. Au bout de ce ravin, c'est-à-dire au pied de la deuxième croupe, se trouve le Pedregalon, avec sa gueule ouverte à peine audessus du sol et face à la route que suivaient les expéditionnaires. On aperçut bientôt la tache grise du chaos rocheux sur le fond blanc et spongieux de la neige; dix minutes après l'ouverture de la caverne se dessina parfaitement, et d'un peu plus loin, quelque chose qui n'était pas complètement immobile entre ses mandibules ouvertes et déboîtées; cinquante pas encore, et les plus courts de vue reconnurent en ce qui paraissait une bouchée de cet énorme gosier déjà flairée par les chiens delà caravane, Pepazos lui-même, corps et âme! Il était là, le lourdaud benêt, tel qu'une idole japonaise accroupie dans sa niche, les bras en anses, les joues rouges, la bouche fendue jusqu'aux oreilles et les yeux riants, contemplant l'arrivée de ses voisins, aussi tranquille et indifférent que s'il leur avait donné lui-même rendez-vous en ce lieu et
j cette heure. Digne de cette invraisemblable attitude fut lesalut que lui adressèrent les nouveaux arrivants, qui en avaient assez de traîner leurs espèces de « skis » et de se porter eux-mêmes : une tempête d'injures, d'épithètes, et même d'aboiements des chiens.
« Pourquoi n'es-tu pas revenu à temps , animal, triple brute? » lui demanda quelqu'un.
A quoi Pepazos répondit sur le champ :
« Parce que je m'étais mis en tête d'arrêter les juments; et comme la neige me servait pour les apercevoir bien après que la nuit fut tombée,... voilà pourquoi j'ai poussé par ea haut derrière elles, tournant par ici et coupant par là...
— Et où sont ces bêtes à présent? lui demanda le curé.
— Dieu sait où! répondit Pepazos attristé de la demande. Quand j'arrivai à ce ravin, elles passèrent l'autre cime comme si le diable les emportait... et attrapez-les si vous pouvez!... La rafale redoublait, la neige épaississait, il y avait beaucoup à marcher jusqu'à Tablanca; j'avais tout près cette grotte, et je m'y suis installé le mieux que j'ai pu.
— Et tu as été capable de dormir ? lui dit le médecin.
— Puisque je n'avais pas autre chose à faire..., répondit le gars, étonné de la question.
— Sans te préoccuper le moins du monde — insista le médecin — de la frayeur que tu causais à ta famille et à tout le village... »
L'autre haussa les épaules, comme s'il y pensait alors pour la première fois. Ce que voyant, don Sabas lui dit en s'animant un peu :
« Et si nous avions été aussi brutes que toi, que serais-tu devenu, sinon aujourd'hui, demain, quand la faim et le froid t'auraient saisi? »
Autre haussement d'épaules pour réponse, comme si une pareille idée n'eût pu traverser la cervelle de Pepazos.
Enfin, on ne savait pas par où le prendre... et il n'y avait guère de temps à perdre ; ce pourquoi les arrivants se mirent dans la caverne, chose facile, car la neige montait à une demivare de l'ouverture. Tous se reposèrent et mangèrent, mettant un frein à la voracité de Pepazos, sans quoi les provisions n'eussent pas suffi pour lui tout seul; et comme le ciel s'obscurcissait d'un mauvais côté, ils sortirent tous de la caverne, après un léger repos, préparés pour la marche qu'ils entreprirent d'un bon pas, en aval.
Au début tout alla bien, et même les moqueries abondèrent,
les allusions et ironies à Tadresse de Pepazos, qui n'en comprenait pas la plupart, avec sa lourdeur naturelle d'esprit. Pito Salces éclata en grossièretés contre lui, et surtout contre le Topero qui lui ouvrait sa porte tandis qu'il la fermait à un homme aussi intelligent que celui qu'il connaissait « comme soi-même », et qui, en dépit de certaines mauvaises langues, marquait le but dans le cœur de Tanasia. Ceci, dit avec des cabrioles, des gesticulations et des rires, devant tous ces gens, et sans aucun égard pour la respectabilité de M. le curé, déconcerta et rendit boudeur Pepazos et fit devenir Chisco de la couleur de la neige, non pas de froid, mais d'une sainte indignation qui mit Chóreos en péril de dégringoler une pente à pic qui se voyait à dix vares de là.
Mais la querelle passa, comme passaient à chaque instant des rafales du vent glacé qui flagellait les visages avec des poignées de poussière de neige.
Ce qui ne passait pas, c'était cette tache sombre qui se voyait sur Thorizon d'en face. Loin de là, elle avançait et s'étendait dans toutes les directions; et plus elle progressait, « plus il en restait » de l'autre côté : un peu comme la fumée d'un gigantesque chaufour qui se serait allumé derrière les monts lointains. Et c'était ce que ne perdaient pas de vue don Sabas et ceux qui, à un degré moindre, étaient entendus en cette sorte de nuages; et voilà pourquoi le curé flairait avec avidité le paysage, et coupait les conversations ébauchées avec des ordres secs d'aviver la marche. Même les chiens avaient la queue basse et se plaçaient au côté des gens, marchant à leur pas, surtout quand on entendit mugir la bise parmi les chênaies pelées et dans les gorges de la cordillère, et quand la lumière s'obscurcit soudain, comme s'il allait surle-champ faire nuit. Alors on vit se détacher du plus noir et du plus lointain des nuages ce lambeau sinistre que j'avais vu de la maison, et qui s'unit ensuite à l'autre lambeau qui montait de la terre, pour commencer, fondus tous deux en un seul morceau, à tourner comme un fuseau entre les doigts d'une fileuse, et à aller, aller vers eux, les pèlerins de la montagne, comme poussés par le mugissement qu'on entendait derrière, à moins que ce ne fussent eux-même, gonflés de colères, de désirs de vengeance, de meurtres et de désolations, qui mugissaient ainsi.
Don Sabas regarda alors Neluco avec des yeux d'alarme; Neluco, le curé; Chisco et Pito Salces tournèrent les yeux vers eux; et tous se regardèrent les uns les autres, s'arrêtèrent
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soudain comme obéissant à la poussée d'un même ressort. .anelo et ses congénères s'arrêtèrent aussi et se joignirent au -groupe, fixant les visages et poussant des hurlements entrecoupés et plaintifs.
« Gela, dit don Sabas indiquant la trombe, va passer par ici sans beaucoup tarder... Et en quel endroit ça nous arrive-t-il ! d
Ils étaient à ce moment au centre d'une hauteur, presque un plateau, désemparée et dominée vers la gauche par un pic, entre la sierra et lequel s'ouvrait un ravin profond. Près de lui et sur le côté de la sierra, se trouvait un bois de chênes assez épais et de troncs robustes. C'était là un refuge précaire et dangereux au suprême degré pour se défendre d'un ennemi aussi formidable que celui qui venait sur eux à pas de géant; mais comme ils n'en avaient pas de meilleur à leur portée, ils y accoururent sans tarder. Chacun choisit son tronc d'arbre, avec la certitude qu'il pouvait lui servir de protecteur aussi bien que de bourreau; et ils restèrent là, se recommandant à Dieu et répondant aux prières que d'une voix résonnante Lui adressait don Sabas, Le priant de les sauver tous, même au prix de sa propre vie.
Ce qu'ils redoutaient tant arriva, noir, épais, rugissant, furibond, comme si toute la mer avec ses vagues furieuses, ses tempêtes, ses mugissements et sa poussée irrésistible, eût surgi de son lit incommensurable pour passer par là. Même les plus courageux (et tous ceux de cette valeureuse légion l'étaient) tremblèrent, et aucun d'eux ne sut se rendre exactement compte du commencement ni de la fin du passage de ce rapide et épouvantable ouragan. Et pourtant ils n'avaient été saisis que par un des lambeaux de la trombe, déchirée à son premier choc contre les masses de la cordillère !
Il y eut dans le bois de chênes des branches et des troncs arrachés, et le sol apparut bouleversé, balayé de neige là où elle abondait, et couvert d'énormes amas là où elle était le plus rare. Ce fut le premier spectacle qui s'oifrit aux malheureux dès qu'ils ouvrirent les yeux pour se chercher les uns les autres. Aucun n'était à la place qu'il occupait avant la tourmente, et Pepazos gisait enseveli jusqu'à la ceinture dans un tas de neige, hors du bois de chênes et à quelques pas du ravin... Mais un des hommes manquait à l'appel : Chisco, qui ne répondait pas aux cris, et que l'on ne voyait nulle part!... Où le chercher? Quelle place avait-il occupée dans le bois de chênes? Qui était près de lui ? Qui l'avait vu lorsque avait éclaté la noire bourrasque ?
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A cet instant Pepazos retira ses longues jambes de la neige et se mit à parler. H était sorti du bois, se croyant plus en sûreté au dehors, dès qu'il avait senti les premiers coups de fouet du « nuage ». Chisco l'avait aperçu, étant à ses côtés, et appelé pour qu'il revînt au plus tôt dans la chênaie, s'il ne voulait pas être projeté par-dessus le ravin ou s'y engloutir •sous la neige, ce qui revenait au même. Pepazos refuse ; Chisco insiste et abandonne son gîte, se jette sur l'autre pour le faire revenir bon gré, malgré; sur ce, la bourrasque éclate, et Pepazos n'entend, ne voit, ne sent plus rien de ce monde... jusqu'au moment présent.
Pito Salces, qui ne quittait pas des yeux Pepazos et ne perdait aucune de ses paroles, se planta d'un saut, dès que celui-ci «ut cessé de parler, sur le bord du ravin et, là, se mit à humer, avec l'avidité d'un chien de bon odorat, dans toutes les direc* tions et jusque dans les noires profondeurs de l'abîme. La douleur, la consternation de ces généreuses et honnêtes gens, ne peuvent être dépeintes. On courait de-ci, de-là; Ca?ie/o flairait désespérément (les deux autres chiens avaient été balayés par l'ouragan); on appelait Chisco sur tous les tons imaginables de l'angoisse humaine, et on remuait les tas de neige avec la pelle, la houe, avec les pieds, avec les ongles... et rien!
Sur ce, l'on entendit un cri de Pito Salces, et ces mots qui leur rendirent la vie à tous :
« Le voilà, puches! ou je n'ai pas d'yeux dans la figure! »
Le brave Pito se trouvait, les jambes écarquillées, au bord même du précipice, et regardait anxieusement vers le bas. Là, •sur le dos étroit de l'unique roche qui avançait sur l'abîme et prenait racine sur le bord, à environ trente pieds au-dessous de l'endroit d'où regardaient Pito et ceux qui étaient accourus à son appel, on voyait un corps humain à demi couvert par la neige. Sans aucun doute, c'était'le corps de Chisco, à <en juger par sa taille et ses vêtements. Mais restait-il un peu de vie dans cet être qui paraissait inanimé? Pito soutenait que ■oui : il aurait pu jurer qu'il lui avait surpris un certain mouvement du bras. De toutes façons, il fallait le tirer de là. Mais comment? Par où? Et de là, les angoisses et le désespoir, car lui porter secours était difficile, et le temps pressait, inexorable. La coupe de la montagne, de ce côté-là, était presque verticale, à pic sur le ravin, et il y avait seulement une étroite saillie de talus très bombé, perpendiculaire au rocher auquel elle s'unissait par sa base. Entre le rocher et la base du talus s'étendait un espace de quelques vares. Dans cet espace
contre le rocher et fort incliné vers l'abîme se trouvait ce qui ressemblait à Chisco, le visage contre terre et immobile; ressemblance que confirmait d'en haut Canelo, lequel aboyait de toutes ses forces et cherchait une sente par où se lancer au secours de son maître. Pour des raisons d'extrême prudence, Neluco ordonna d'attacher le chien sur-le-champ et de le tenir loin du lieu où ils se trouvaient, don Sabas, Pito Salces et lui^ en train de discuter sur le problème de la descente. Celle-ci n'était pas impossible, loin de là, pour ces audacieux et experts montagnards, avec les ressources dont ils disposaient; mais dans la circonstance elle présentait un redoutable danger, non pas pour celui qui descendrait, mais pour celui qui se trouvait en bas, sans défense et inerte. Le talus était couvert jusqu'à la crête supérieure d'une couche de neige qui ne mesurait pas moins d'une vare et demie d'épaisseur; et beaucoup plus encore — peut-être le double — devait mesurer celle qui ouatait le parapet d'en bas, sur l'un des côtés duquel ChiscO' gisait sans donner signe de vie, en dépit de Chóreos qui jurait le contraire. Remuer la neige d'en haut, ne fût-ce que légère-ment (et de là la précaution prise envers Canelo par Neluco), c'était provoquer un éboulement qui, prenant du poids et de la vitesse de pouce en pouce, arriverait à la roche en avalanche assez forte pour entraîner Chisco dans les profondeurs du précipice. Cette idée, qui hantait le cerveau de tous, les rendait fébriles et les consternait. Tous étaient disposés à descendre, mais nul ne pouvait se le permettre. Pito Salces, qui ne tenait pas en place et faisait des lieues à la seconde dans les trois empans de terrain que ses pieds occupaient, se donna soudain un coup de poing sur le front. Puches ! il avait trouvé !
« Les cordes sont-elles prêtes? » demanda-t-il.
On lui répondit que oui.
t Chacune d'elles arrivera-t-elle Jusqu'en bas? »
On lui répondit que les cordes étaient deux fois plus longues qu'il ne le fallait. Il demanda ensuite une pelle. Il examina la corde, la mesurant brasse à brasse; puis il la laissa enroulée à terre près du bord du ravin, posa la pelle sur la couronne et se remit à considérer le précipice. Après quoi il demanda aux plus rapprochés de ceux qui le regardaient en silence et pleins de curiosité :
« Il y a, sans doute, au moins deux vares de neige sur le terre-plein d'en-bas?
— Plutôt plus, » lui répliqua-t-on.
Il ôta ses ff skis » en un tour de main, les jeta de côté, se redressa et dit :
« La foudrej puches ! est pour quand il tonne, et les prières, señor don Sabas, pour quand on en a besoin, comme à présent. ))
Il baisa la main au curé, se plaça de nouveau au bord du ravin, dit à ceux qui le contemplaient étonnés — parce qu'ils ignoraient les desseins qui le poussaient à faire ces choses singulières — de tenir prêtes la pelle et la corde pour quand il les demanderait, regarda en bas une seconde, se signa rapidement, invoqua « Jésus crucifié... », et hop là! Il s'élança dans l'abîme, à la stupeur et à l'épouvante de tous. Il faut remarquer qu'entre le moment où l'on nota l'absence de Chisco et celui de cette sublime témérité, il ne s'écoula pas dix minu« tes. Telle était la rapidité avec laquelle on allait, on réfléchissait et l'on agissait! Ceux qui virent tomber Pito Salces (c'est* à-dire tous ceux de la caravane restés en haut, y compris Canelo) droit, raide comme un fuseau, se faisant de ses bras des ailes et un balancier pour se gouverner dans les airs, ne panânrent pas à vérifier quel fut son premier mouvement î de s'enfoncer dans la neige jusqu'à la ceinture, ou de jeter les deux mains sur le corps immobile de son ami et de le saisir. Aussitôt, tirant dessus de toutes ses forces, il réussit à le traîner vers lui et le laissa sur la neige en un lieu plus propice et sur le dos. Tous reconnurent alors Chisco dès qu'ils le virent ainsi; mais, horreur! à la place où sa tête s'était appuyée restait une grosse tache de sang que l'on distinguait nettement sur la blancheur éblouissante de la neige. Presque en même temps que l'on faisait cette triste découverte. Pito criait d'en bas, tournant ses regards vers ceux d'en haut ;
« Nous avons encore un homme, puches! et même il respire!
— Hissons-le sans retard! cria d'en haut Neluco.
— Il faut d'abord balayer le chemin! répondit d'en bas Chóreos. Jetez-moi une pelle tout de suite, j'ai mon idée, et faites par là-haut ce que vous me verrez faire en bas... dès que j'avertirai. »
La pelle tomba aussitôt, juste à plomb et à l'endroit m^me que Chóreos montrait de la main. Il s'en empara et commença à rejeter la neige à droite et à gauche, la lançant pard,essus les bords de cette péninsule aérienne et minuscuU, unie au continent de la montagne par un isthme qui n'avait pas trois vares de large. En deux minutes, l'isthme fut déblayé et un sentier ouvert dans l'herbe qui tapissait par là les raci-
nés du rocher, jusqu'au tas de neige sur lequel gisait Chisco. Ensuite l'intrépide garçon s'adossa à la base du talus et là, comme s'il se fût trouvé dans le jardin de sa maison, sans se troubler le moins du monde à la vue des abîmes horrifiants qui s'ouvraient à une demi-vare de chacun de ses pieds, il se mit à rejeter la neige du talus, de chaque côté, ordonnant que Ton fît de môme là-haut, aussi vite que les pelles le permettraient. La neige du talus, privée de sa base et remuée par en haut, commença à glisser jusqu'à l'isthme, où elle se divisait en deux cascades qui disparaissaient dans le précipice. Le talus une fois dégagé et nettoyé en quelques instants, ne présentant plus, par là même, les dangers que Ton craignait auparavant, on lança la corde que demandait Chóreos. Celui-ci attacha, comme il devait et savait le faire, son ami sous les aisselles; et Chisco, tiré avec précaution par ceux d'en haut, aidé avec une tendre sollicitude par celui d'en bas, resta, sans rien pouvoir faire lui-même, appuyé au talus.
« Hissez-le maintenant! cria Pito Salces, — et doucement, car s'il n'a pas un bras cassé, il s'en manque de peu. »
Chisco arrive là-hant heureusement, la corde redescend : Chóreos s'attache, on le hisse, et sans que personne s'arrête à le féliciter de sa prouesse, sans qu'il ait même l'idée que ce qu'il vient de faire mérite un tel nom, tous accourent auprès de Chisco, dont le médecin s'est déjà emparé dans la chênaie, assisté surtout de don Sabas. La blessure delà tête était nsignifiante, et quant au bras, il n'y avait même pas luxation Je l'épaule. Le pire, c'était le sang perdu qui l'affaiblissait beaucoup, et peut-être la commotion cérébrale; mais tout l'organisme se montrait docile aux remèdes appliqués par Neluco : c'était un bon symptôme. Trois quarts d'heure après, le malade s'asseyait tout seul et de son propre gré. Un quart d'heure plus tard, il demandait des détails minutieux sur ce lui s'était passé. Au bout d'une heure et demie, il mangeait de grand appétit et buvait tout ce qu'on lui dunnait. Et deux heures n'étaient pas écoulées qu'il essayait ses forces en piétinant sur la neige, et demandait au curé et à Neluco qu'on se mît en route au plus vite.
En chemin, don Sabas disait au médecin :
« Et l'on dira que l'on ne fait plus de miracles! Qu'il y ait sur la muraille lisse du précipice une seule roche saillante; que Chisco soit tombé sur cette roche, entraîné par la bourrasque; que la roche offre un matelas de plus de deux vares de neige, et que la tourmente ait enveloppé Chisco de cou-
vertures d'une épaisseur égale ou supérieure pour que la chute soit plus douce. Ne sont-ce pas là des miracles? Et enfin, l'idée de Pito n'est-elle pas le plus grand des miracles ? Car, sans cette folie, à quoi les autres auraient-ils servi? »
Gomme il fallait marcher au pas de Chisco, qui n'était point son pas ordinaire, la descente à Tablanca dura plus longtemps qu'on ne l'avait calculé à la sortie de la Caverne du Pedregalon de Escajeras; et comme, en fin de compte, le gars de Robacio n'était pas de fer, il se fatiguait beaucoup et ne se sentait pas bien à mesure que la nuit s'avançait et devenait plus froide.
On craignit que Chisco ne pût arriver sur ses jambes à Tablanca, et l'on chercha des chemins de traverse pour raccourcir.
Comment Neluco et le malade arrivèrent enfin, nous l'avons déjà vu. On bassina le lit de Chisco, on le dépouilla de ses vêtements humides, on lui fit quelques frictions avec de l'eau-de-vie, et il reposait encore au lit quand Neluco racontait, dans la cuisine, ces événements qui plus d'une fois firent monter les larmes aux yeux de Facia et frémir de peur et d'enthousiasme sa fille Tona, tandis que le menton de mon oncle tremblait et que ses petits yeux cloués sur ceux du conteur étincelaient. Quant à moi, malgré mon admiration pour l'extravagance héroïque de Pito Salces, et tout ému que j'étais du terrible accident du pauvre Chisco, je trouvais tout cela peu de chose en comparaison du tableau d'horreurs que je m'étais forgé durant le jour et une bonne partie de cette nuit.
Le récit terminé, avec de minutieux commentaires des auditeurs, et Neluco s'étant ranimé à la chaleur du feu, on alla faire un tour dans l'alcôve de Chisco. Nous vîmes tous qu'il dormait profondément d'un sommeil tranquille et réparateur, sans indice de fièvre. Neluco nous donna ses instructions pour ce qui pouvait survenir jusqu'à son retour le lendemain matin; il demanda la lanterne que Facia lui avait préparée, prit congé de tous et s'en fut à son logis, où sa gouvernante devait être en train de pleurer sur lui, et même de le recommander à Dieu. J'expliquai ensuite à mon oncle, par ces événements, ma conduite de toute la journée, ce qui parut le tranquilliser. Nous prîmes place peu après à la paj'esseuse de la cuisine. Je dînai avec un appétit tel que je n'en eus jamais de pareil en ma vie, et une heure après on s'en alla dormir.
Dormir!... Les heures de ce jour et de cette nuit mémorables n'étaient guère propices au sommeil!
Je m'étais mis au lit, la tète bourrée de choses extraordinaires et le cœur gonflé d'impressions. Je voyais la tempête rugir dans la montagne, détachant les rochers, déracinant les arbres séculaires, et j'apercevais une douzaine d'hommes, simplement et naturellement généreux, enveloppés dans des tourbillons de neige et de grêle, roulant sur le sol comme les feuilles mortes des arbres. Je voyais Chisco moribond sur le dos d'un rocher, sur le fond noir d'un épouvantable abîme; je voyais le désespoir de ses compagnons de fatigue, qui ne trouvaient pas le moyen de le tirer de là; et je voyais enfin le noble Pito Salces voler dans les airs et jouer sa vie dans cet élan d'une brutalité sublime, sans autre intention que de sauver celle de son ami qui, sans aucun doute, eût fait pour >^ lui la même folie. Je considérais tout ce que représentaient et valaient à la lumière du bon sens ces choses-là, et la simple entreprise de l'expédition dans la montagne en un jour pareil, par pur et saint esprit de charité, comme la chose la plus naturelle et la plus simple, sans la moindre protestation, sans la plus légère hésitation et sans idée même de la plus lointaine espérance de lucre ou d'applaudissement. Et, sans pouvoir '■■ m'en empêcher, je me souvenais de ce que j'avais lu et en- | tendu si souvent dans mon monde : des concerts d'éloges í dont retentissaient les soirées, les cercles ou les journaux, et des honneurs ou rubans, demandés et accordés en récompense d'exploits qui ne valaient pas deux liards; je pensais aussi à mon pauvre oncle, que les soupçons, puis la connaissance de la réalité dans ses moindres détails, avaient profondément affecté, et je songeais que je l'avais laissé à la porte de sa chambre beaucoup plus abattu et blême que de coutume, plus fatigué et harcelé par la toux. Enfin je pensai même à ce que, en bonne justice, devaient avoir gagné Chisco dans l'estime de Tanasia, dont cette grosse bête de Pepazos n'était pas digne, et Pito Salces dans celle de Tona, car elle n'avait pas sans doute jeté dans un sac percé le récit des héroïques extravagances du garçon qui l'aimait si sincèrement.
Il était bien plus de minuit quand le sommeil commença d'amonceler confusément dans ma tête ces pensées et ces images. Ce fut alors, précisément, que j'entendis frapper des coups sur le parquet de la chanibre de mon oncle. Il avait l'habitude d'appeler ainsi avec un bâton qu'on mettait au chevet
de son lit. Mais dans les coups de cette nuit il y avait quelque chose qui les distinguait de ceux des autres fois, que j'entendais sans alarmes. Gela pouvait être une réalité, comme aussi l'effet d'une hallucination ; mais, dans le doute, je penchai pour la première hypothèse. Je me levai d'un bond, j'allumai la bougie, je m'habillai en hâte, et j'accourus à l'appel. Et je vis ce que je craignais : le pauvre homme dressé sur son séant, blanc comme un lis, le regard angoissé, la bouche entr'ouverte, la respiration haletante et difiicile, un râle dans la poitrine semblable à celui de la mort. Il récitait, syllabe par syllabe, des versets du Miserere,... et je ne sus que faire ni que lui dire dans les premiers moments : ce tableau que je n'avais jamais vu m'en imposait, et j'éprouvais en même temps une grande pitié. Comme on comptait sur des attaques de ce genre, il y avait dans la maison plusieurs médicaments, et Neluco nous avait donné quelques instructions pour combattre la crise pendant qu'on le préviendrait ; mais je ne réussissais pas à faire ou à disposer quoi que ce fût, tellement j'étais troublé.
Sur ce, les deux servantes, qui avaient aussi entendu les coups, arrivèrent; et, de la porte, voyant son maître, Facia me dit à l'oreille :
* La même chose que l'autre fois ! »
Tona retourna en courant vers la cuisine sur un ordre de sa mère, qui resta avec moi dans la chambre du malade.
Ether, bain de mains, sinapismes,... que de remèdes n'employa-t-on pasi Le pauvre homme, angoissé, se prêtait à tout, sauf à ce qu'on avertit Neluco ou don Sabas, parce qu'après l'effort qu'ils avaient fait depuis l'aube, ils avaient autant besoin de repos que lui. Et surtout qu'on fit bien attention à ce que Ghisco ne se rendît pas compte de ce qui se passait, car il serait capable de se lever, au risque d'aggraver son état, et Chisco, le curé, Neluco, moi, Facia, tous, et chacun de ceux qui dormaient ou reposaient à cette heure, ou allaient et venaient en bonne santé dans la maison, étaient utiles en ce monde, tous sauf lui, qui, se voyant dans cette mauvaise passe, trouvait que rien n'était plus natureL
Il nous disait cela peu à peu en fixant sur nous son regard vitreux et anxieux, et plongeait ses mains cadavériques dans une cuvette pleine d'eau très chaude, en profitant du soulagement que lui apportaient ce remède héroïque et d'autres que nous lui appliquions sans trêve.
« En outre, nous dit-il, ce n'est pas encore la mort : je
le sens bien; et si je croyais autre chose, le curé serait déjà ici par mon ordre, car c'est mon intérêt, cascajo!... Mais c'est un autre avertissement qu'elle me donne... Allons, le second appel; au troisième, la messe... et je ne mens point, la messe des funérailles; des funérailles de ton oncle, Marcelo; de ton maître, Facia, qui est déjà de trop dans cette maison et dans le monde... Bénie soit la volonté de Dieu pour toujours. Ameti! »
Ensuite il se mit à prier à voix basse; et à mesure que ses angoisses se calmaient il fermait les yeux, jusqu'à ce qu'il finit par s'endormir: et il resta longtemps ainsi, s'assoupissant et s'éveillant à chaque instant. Vers le petit jour l'attaque disparut tout à fait, et le malade dormit tranquille, d'un trait, près de deux heures. Mais quelle envie n"avais-je pas eue, pendant la nuit, de prévenir Neluco, et quel n'était pas mon désir que le jour parût 1
Quant vint le matin, je grelottais de froid... et de tristesse^ assis au chevetde mon oncle, après avoir vu du balcon de ma chambre que h jour n'était pas plus riant que le précédent, et après avoir envoyé dire à Neluco d'avancer le plus possible sa visite.
Dès que mon oncle fut délivré de son attaque en s'éveillant de son sommeil, relativement paisible, sur lequel j'avais veillé depuis l'aube, et qu'il vit la lumière du jour, bien que grise et mélancolique, il oublia les mortelles angoisses qu'il avait souffertes quelques heures auparavant, et n'eut ni ne manifesta d'autre désir que celui de sauter du lit pour mener sa vie habituelle. Nous eûmes beaucoup de peine à l'obliger ne fût-ce qu'à écouter nos raisons de nous opposer à son entêtement irréfléchi et dangereux. Neluco, qui étail arrivé et avait été mis au courant de tout ce qui s'était passé durant la nuit, dut se fâcher tout de bon et aller même jusqu'à lui manquer légèrement de respect. Bon gré, mal gré, il devait rester au lit ce jour-là, et le lendemain, et les suivants, et tout le temps que durerait la tempête de neige. Il fallait éviter à tout prix les refroidissements... Après, on verrait. A quoi don Celso répondit, lançant des flammes par ses petits yeux de renard, et serrant les poings de courroux :
« C'est bon pour toi! pour toi et pour tous ceux de ton misérable métier, médicaillon fourbe du diable! Pour qui me prends-tu? De quel bois as-tu pensé que j'étais^ Je me lèverai ou je ne me lèverai pas, suivant que je m'ea sentirai ou non le courage, mais non pour le bon plaisir d'aucun fossoyeur de vivants,... car c'est l'enterrer vif, cuartijo! que de tenir au lit, des jours et des jours, un homme comme moi, sans fièvres ni douleurs. »
A la fin il se rendit, moins par conviction que par manque de forces pour agir à sa guise; mais il tourna la tête vers le mur en grommelant des protestations et des injures comme un enfant contrarié.
Cette affaire terminée, et tandis que nous allions voir Chisco, je disais au médecin que peut-être mon oncle avait raison dans son débat avec nous. Sa nature était si extraordinaire!
« Il n'y a pas de nature qui vaille, me répondit Neîuco, à un certain âge de la vie et dans certaines maladies.
— Mais celle dont souffre mon oncle est donc si grave? lui demandai-je?
— Je vous ai déjà répondu à cette question.
— En effet.
— Eh bien, tenez-vous-en à cela, et sachez, pour votre gou- . jrne, afin de mieux comprendre, que sur cent malades de ce genre, même jeunes, il en meurt... cent un; ainsi donc figurez-vous s'il faudra faire attention, ne serait-ce que pour retarder de quelques jours la mort de don Celso. Ce qui est nécessaire, ici, pour le discipliner un peu, c'est d'organiser les soins en modifiant en même temps la vie de ce foyer. Vous ne pouvez vous accommoder de certaines besognes, incompatibles avec vos habitudes et même votre tempérament; Facia est l'image de la mélancolie, et sa fille Tona est incapable de suppléer — malgré la plus affectueuse des sollicitudes — à l'habileté et à la finesse qui lui manquent. En outre, la mère et la fille ne peuvent, à cause de leur condition de servantes, que se plier aux caprices impétueux de leur maître, qui, par ailleurs, les connaît par cœur, de même que vous. Plus que par des bouillons et des drogues, il convient de soigner ce malade par des distractions qui l'amusent et l'égayent, et l'obligent à être docile, ne fût-ce que par courtoisie. Enfin, j'ai pensé à Mari-Pepa. Mari-Pepa viendra ici comme infirmière avec le plus grand plaisir, et, elle venant, Lita viendra aussi; et sous le prétexte de tenir compagnie à don Celso, elles passeront tout le jour à son côte et feront de cette sombre maison une volière... Que vous en semble? »
Cela me parut admirable, et je le déclarai à Neluco. Il se chargea de mettre le plan à exécution, et sur ce nous arrivâmes à l'alcôve de Chisco.
Celui-ci ne se trouvait plus là, ni dans le voisinage. En demandant à Tona où il était passé, nous apprîmes que depuis un bon moment il était en train de s'occuper du bétail. Nous descendîmes aux étables et nous l'y rencontrâmes. Il souffrait encore un peu du bras, « du côté de l'épaule » ; mais comme c'était le gauche, il n'était pas trop gêné dans son travail. Il avait bon appétit, se trouvait solide des autres membres, et c'est pourquoi il s'était levé comme tous les jours. Il était au courant de l'accident survenu à son maître, et il se « rongeait ! js sangs » à considérer que tandis que le pauvre « señor » en
)yaii de si dures, il avait pu, lui, dormir à poings fermés
toute la nuit, par la faute de « douceurs et de petits soins » qu'on avait pris « méchamment » envers un homme de sa trempe. Le médecin lui tâta le pouls et lui examina le bras et la blessure de la tête. Il lui promit une rapide guérison s'il s'astreignait à observer certaines précautions qu'il lui prescrivit. Il prit congé de moi sur un k à tout à l'heure », et il s'en fut. Avant de sortir, il me dit à voix basse :
« Je crois que j'ai très mal fait hier soir de raconter certaines choses devant votre oncle, impressionné comme il était déjà. »
Je m'en doutais; je retournai près du malade, et je m'assis au chevet de son lit. Je lui trouvai un aspect plus « humain » qu'auparavant, sans doute parce qu'il était aussi plus abattu. Gomme il n'était pas tenté du désir de parler, et qu'il ne convenait pas de l'y exciter, selon l'instante recommandation de Neluco, je me mis à méditer, n'ayant rien d'autre à faire pour m'occuper. Il était hors de doute que j'étais arrivé à aimer vraiment mon oncle : ma peine était visible de le savoir en si grave état et en péril de nous passer entre les mains au moment le plus imprévu. Cependant, la perspective de cette série de jours de lit, imposée au malade par le médecin, et la sujétion à laquelle cette mesure m'obligeait, dans le sombre réduit de cette chambre, enfin la neige tenace et épaisse qui enténébrait le ciel, recouvrait la terre et tenait ses habitants prisonniers, me préoccupaient et m'affligeaient — pourquoi le nier?^ — beaucoup plus. Le cœur humain souiTre souvent de ces faiblesses, non par méchanceté à proprement parler, mais par manque d'éducation des sentiments et d'usage des plus délicats d'entre eux, par des retours d'égoïsme acquis dans la liberté d'une vie sans entraves ni limites. Je m'expliquais ce fléchissement, qui me semblait un péché grave, par ces réflexions qui me consolaient, moins cependant que l'espérance de voir se réaliser les plans de Neluco et venir Lita et sa mère, Lita surtout, pour me soulager du poids de ma croix, en renouvelant Tair, les sons, les figures, la lumière même de ces lieux attristés, muets, noirs et monotones. Mais Mari- Pepa et sa fille y consentiraient-elles, nonobstant leurs bons et charitables désirs? N'hésiteraient-elles pas devant les obstacles de la neige et du froid, de ce froid tel que je n'en avais pas senti de pareil, même en Russie peut-être, parce qu'il n'y avait pas à Tablanca d'autres ressources pour le combattre que celles de la cuisine et d'un mauvais brasero? Mais je connaissais mal le courage des dames de Tablanca! Dans la ma-
tinée, par la porte du salon de la maison, je vis entrer la fille et la petite-fille de don Pedro Nolasco, peu après les avoir entendues « gazouiller » et remplir le couloir de leurs voix argentines et mélodieuses. Mon oncle aussi les avait devinées.
« Jésus!... la bourrasque! » s'était-il écrié en les entendant, sur un ton qui décelait plus de joie que de regret.
J'allai à leur rencontre et je les reçus sans dissimuler le moins du monde le grand plaisir que leur visite me causait. Les yeux et le nez étaient tout ce qu'on voyait de leurs personnes : tout le reste était un conglomérat de jupes, de jaquet» tes, de voiles, de châles de laine épaisse et douce. Tout en questionnant et en s'exclamant, tantôt à voix basse, tantôt criant presque (selon qu'il fallait ou non que mon oncle entende), elles se désenveloppaient la tête et découvraient leurs visages. Celui de Lita apparut (je ne fis guère attention à l'autre) comme une lune de janvier entre des nuages gris, ou, pour mieux dire, comme une petite pomme d'août emmi* touflée dans les feuilles de sa branche, telles étaient la ron* deur, la couleur, le poli, la fermeté de ses chairs.
Comme elles étaient très au courant, grâce à Neluco, notis parlâmes à peine du rùle qui leur revenait dans la comédie que nous allions jouer devant le malade. Don Pedro Nolasco n'avait pu les accompagner, ou plutôt elles ne le lui avaient pas permis, parce qu'elles craignaient une chute qui aurait été mortelle pour un homme de son âge,... car les chemins étaient dans un état! Vierge Marie, notre Mère! à faire peur. Les pieds glissaient sur la neige comme des anguilles dans la main. Rien que dans la montée du Pedregal, elle (Lituca) était tombée deux fois, et sur le même genou, qui devait être pitoyable. Elle ne l'avait pas vu encore, mais pouvait le jurer d'après la « cuisson » qu'elle y ressentait; cependant, grâce à Dieu, cela ne l'empêchait pas de remuer. Pour le reste, elles savaient déjà que le bavardage n'était pas bon pour le malade, môme s'il le demandait : de temps en temps quelque plaisanrie, comme si le mal n'était pas sérieux; à leur heure et avec affection, les médecines et la nourriture; et qu'on veuille bien leur pardonner leur sans-gêne si elles se considéraient comme invitées à dîner, car, sous le prétexte de la neige, elles pensaient rester jusqu'à la nuit sans que don Celso suspectât la véracité du motif. Elles s'étaient munies d'ouvrages, pour mieux occuper leur temps libre autour du brasero.
Mon oncle les reçut avec quatre balivernes et quelques lamentations. Quoique encore en vie, il se tenait déjà pour
mort. Elles protestèrent contre cette supposition, en l'assurant que ce qui l'avait ainsi « alité » n'était autre que la froidure de la neige, et peut-être aussi l'impression ressentie en apprenant ce qui s'était passé dans la montagne le jour d'avant.
« Je ne le nie point, répondit mon oncle, et c'est pour cela même que ce que je viens de dire est sans réplique : que peut-on attendre d'un homme de ma trempe quand il se laisse abattre, comme je le suis, par des bêtises pareilles? »
C'était la pure vérité; m.algré tout, les excellentes femmes persistèrent à la nier, mais sans la chaleur nécessaire pour arriver à leurs fins charitables, car elles étaient affectueuses à l'extrême, et se sentaient émues et troublées devant cette exténuation et cette lividité cadavérique du pauvre don Celso, qui ne songeait plus à se lever, pas même pour soutenir ses droits méconnus par la tyrannie professionnelle de Neluco.
On lui laissa enfin le repos dont il avait besoin ; nous nous installâmes dans le salon contigu; la femme grise arriva avec le brasero plein de braises resplendissantes; elle le mit dans la caisse qui se trouvait là, et nous nous assîmes autour, sans perdre de vue le malade, Mari-Pepa, sa fille et moi. Mari- Pepa tira d'une grande poche de son tablier de quoi tricoter des bas; Lita (de je ne sais quel repli de ses vêtements compliqués), de quoi faire du crochet, et toutes deux commencèrent à travailler à leurs ouvrages respectifs, et en même temps à parler, mais plus avec les yeux et par signes qu'avec les lèvres, quand il s'agissait de l'état de mon oncle. De « l'événement de la veille » on parla beaucoup plus, et aussi avec une certaine prudence, afin qu'il n'entendît pas de l'alcôve ce qui aurait pu de nouveau l'impressionner. Et ce fut un miracle de Dieu que mon oncle n'entende point, car, avec mon entêtement à vouloir qu'il y eût « quelque chose » entre Lita et Neluco, je me montrai véritablement ennuyeux et assommant à force d'insistance en certains passages du dialogue, surtout lorsque Mari-Pepa s'échappait vers l'alcôve, parce que mon oncle avait toussé, ou que l'on croyait qu'il avait appelé, ou pour voir s'il avait besoin de quelque chose, sans qu'il eût toussé ou appelé. Chez don Pedro Nolasco on avait appris l'accident peu avant le passage du « nuage « qui les avait atterrés. Ils avaient vécu dans la même anxiété que moi jusqu'à une heure avancée de la nuit. Je rapportai à Lita les hésitations que j'avais eues chez leTopero; et ma ténacité frisa alors l'impertinence. Je le vis dans le regard étonné par lequel ma jolie interlocutrice répondit à une allusion où perçait trop
clairement ma curiosité. Je fus intimidé par cette sérénité, qui me parut être comme une protestation contre un droit mal compris de demander « certaines choses », si évidentes fussentelles.
Sur ce, parut don Sabas, se plaignant dès le couloir des ménagements que nous avions eus pour lui cette nuit-là. Qui donc avait pu nous dire que pour un voyage de plus ou de moins dans la montagne, il n'aurait plus la force suffisante pour accomplir son devoir à n'importe quelle heure où l'on frapperait à sa porte? Et si la chose eût pressé un peu plus, que fût-il advenu du chrétien en péril de mort? Qui en aurait eu la responsabilité? Qu'aurait-on dit de lui, et aussi de nous tous?... Et quand bien même la chose n'aurait pas été pressante, à quoi servent les bons amis?
« Ecoute, ajouta-t-il, appuyé au lit de don Celso, pour ce qui est de celle-là, je ne te la pardonne pas!
— Bah! bah! grommela l'accusé en s'agitant un peu, ne me casse pas la tête ! Tu peux bien faire ce qu'il te plaît, car pour moi je sais bien ce que j'ai voulu faire!
— Jinojo! répliqua don Sabas, c'est que tu as si bien fait que si je n'avais pas rencontré à l'instant Neluco, j'aurais passé toute la sainte journée sans savoir ce qui t'était arrivé hier soir. »
J'intervins, j'apaisai le curé, qui resta seul avec mon oncle, et nous continuâmes à bavarder, comme avant, autour du brasero, sur « les événements d'hier » et même sur certaine promesse faite à mes interlocutrices, la première fois que je les avais vues, de dîner chez elles de temps en temps; si je ne l'avais pas encore tenue, la faute notoire en était à la vie agitée que je menais par monts et par vaux et aux cruelles tempêtes qui m'avaient bloqué dans la maison. A midi Neluco revint; il ne trouva dans l'état du malade rien de particulier ni de nouveau, et ne voulut pas accéder à la prière que je lui fis de rester à déjeuner avec nous, prière que, pour sa part, le curé avait déjà repoussée. Tous deux s'en furent ensemble, l'un après nous avoir prescrit le plan des soins à donner l'aprèsmidi, l'autre après nous avoir adjurés de n'omettre, pour aucun motif et sous aucun prétexte humain, de l'avisera la moindre alerte; Lita et sa mère revinrent à la chambre du malade pour le féliciter de l'amélioration qu'elles notaient en lui (et Dieu sait si, en parlant ainsi, elles mentaient en connaissance de cause!). Mari-Pepa lui donna quelques gorgées de lait, et sa fille arrangea un peu son lit. Pendant ce temps, la femme
grisa entrait dans le salon pour dresser la table tout près du brasero, et peu après nous nous y assîmes pour déjeuner.
En mangeant et en causant, il me fallut dire, pour répondre à une question de mes loquaces commensales, ce que mangeaient les grands de la terre, et à quelles heures, dans « ces mondes de Dieu ». Ces simples femmes s'étonnaient de tout, et moi, le remarquant, je m.e plaisais à forcer la note. J'allai ainsi jusqu'à vanter l'exquise saveur des cuisses de grenouilles et des nids d'hirondelles, entre autres petites « saletés « alimentaires distinguées et élégantes. Il fallait voir alors la figure que faisait Mari-Pepa et les gestes de dégoût de Lita regardant sa mère, puis me regardant de nouveau, comme si elle doutait de la vérité de ce que je racontais.
« Pur vice, ma fille, disait enfin Mari-Pepa; pur vice de ces gens blasés sur tout ce que Dieu a créé. »
De la façon de manger on passa — ces sujets se touchant — à la façon de vivre et à celle de voyager. Nouveaux étonnements et nouvelles surprises. J'exagérai encore ici ma thèse et même je mentis sans doute un peu, — sans sortir toutefois du vraisemblable et de l'admissible. Le fait de se coucher presque à l'aube et de se lever après midi pour ne pas sortir de chez soi jusqu'à la nuit, les émerveilla autant que la soupe aux nids d'hirondelles et les fritures de pattes de grenouilles.
« Marie, ma sainte mère! s'exclama Lita en entendant cela; mais si ces gens ne voient jamais le soleil, que diable peuventils voir qui les égayé et les fasse engraisser? Je crois que cela, c'est vivre contre la loi.
— C'est du vice, ma fille, du vice ! insistait Mari-Pepa; vice de ne savoir quoi faire dans une vie trop agréable. »
Lita me demanda si j'avais aussi « par là-bas » ces mauvaises habitudes; je lui répondis que oui, et elle me dit, pour tout commentaire, avec une ingénuité et une familiarité véritablement enfantines :
« Eh bien! vous devez être un bien mauvais sujet... N*estce pas, maman? »
Je saluai cette saillie d'un éclat de rire non moins ingénu, en la remerciant de sa « galanterie », presque en même temps que Mari-Pepa répondait à la question posée :
«Qui sait, fille de mon âme, qui sait? Celui qui se fait à manger des nids d'hirondelles sans répugnance, peut bien se faire à cette vie-là sans offenser Dieu ni abîmer sa santé. »
Cette observation de sa mère fit rougir Lita, qui voulut rectifier ce qui avait pu me paraître une impertinence de sa part;
et moi, sans la laisser achever, j'aplanis le chemin de ses désirs en lui offrant par surcroît une déclaration, non dépourvue de sincérité, de mes grands désenchantements.
« Vous n'en souffririez pas, m'objecta Mari-Pepa, si vous vous étiez marié à temps, pour vivre comme Dieu l'ordonne. Pourquoi veulent-ils le savoir et la fortune quand ils se voient sans famille et maîtres de leurs maisons?... Eh bien, tenez, don Marcelo : on dit que pour ces maisons, si fermées soientelles, le diable a toujours une clef.
— Il se peut qu'il l'ait, répliquai-je avec le plus grand sérieux; mais dans la mienne il n'est jamais entré.
— Jorrial Grand farceur! » Puis elle éclata de rire, ainsi que Lita. Je me mis de la partie, car elles m'amusaient, et tout de suite commencèrent les coups d'épingle et les insinuations qui ne pouvaient manquer entre nous trois, car cette curiosité est innée chez les femmes de toutes classes sous toutes les latitudes: et toutes se trouvant dans la même situation, toutes, sauf les différences de lieu et de style, viennent fouiller dans le même terrain et pour les mêmes fins. Toujours les initiatives et la force audacieuse, les enjôlements et la ténacité, chez la mère; la réserve étudiée, la curiosité mal dissimulée, l'éloquent silence, le regard à la dérobée, la subtile piqûre, chez la fille. De cette façon, elles en arrivèrent à tenir pour certain que je ne devais pas avoir eu moins de cinquante « novias », et qu'il y en avait encore au moins trois restées à Madrid, qui pleuraient mes absences, peut-être mes ingratitudes. Mais si, au fond, la scène n'était pas nouvelle pour moi, j'étais dans le ra\nssement tout nouveau de ces pittoresques nuances de langage, de cette dialectique à la grâce de Dieu, sans échafaudage de rhétorique ni artifices conventionnels, de ces malices bien saines jaillies du plaisant bavardage, spontanées, fraîches, gracieuses, et sentant le « terroir » comme les roses du jardin parmi le feuillage splendide de la haie qui les protège. Aussi bien je regrettai de toute mon âme de voir finir ce « jeu d'esprit » si original. Il prit fin parce que Mari-Pepa courut vers mon oncle qui toussait et se plaignait, tandis que Lituca, tout en écoutant les gémissements et les quintes de toux, me faisait signe de me taire avec son joli petit doigt posé sur sa bouche, et que F^acia venait pour ramasser les miettes du repas et enlever les nappes de la table.
Le petit accident de mon oncle passa vite, et deux heures de plus s'écoulèrent sans autre événement digne d'être noté, dans la maison et au dehors, que des rafales de vent d'aval humide qui noircii'ent un peu la neige, chose qui nous remplit tous de joie, sauf la femme grise, parce que ce phénomène annonçait l'approche du dégel. Près de la tombée de la nuit, quand Mari-Pepa et sa fille rangeaient leurs ouvrages respectifs, secouaient les bouts de fil attachés à leurs robes et préparaient voiles et châles, faisant entre temps toutes sortes de plaisanteries à mon oncle afin de l'égayer, et quand les chéneaux du toit dégouttaient de la neige fondue par la pluie croissante, le médecin apparut de nouveau. Il examina le malade, et ne trouva en lui rien de particulier ni d'alarmant qui pût faire craindre une nuit comme la précédente; mais il n'osa pas non plus nous en promettre une plus tranquille, parce que tout était possible avec une maladie d'une si mauvaise nature, et chez un malade affaibli et sans défense comme mon oncle. Il me dit cela à part après m'avoir donné, devant Facia et Mari- Pepa, le plan de campagne à suivre jusqu'au lendemain, tout en se réservant de revenir à la dernière heure pour ce qui pourrait se produire. La mère de Lita insista beaucoup pour rester à veiller; mais je n'y consentis pas, parce que le malade n'y eût pas acquiescé non plus et le moindre soupçon de la chose lui eût fait du mal, étant donné les craintes et l'appréhension qui s'emparaient de lui à mesure que les ténèbres envahissaient la chambre. On décida que Facia veillerait, que Chisco ne se coucherait pas, et queje dormirais « comme les lièvres ». Lita et sa mère partirent avec Neluco, en prenant congé les unes avec un « à demain! » et le second avec un « à bientôt! » Les pièces vieilles et froides de la maison restèrent dans l'obscurité; le silence s'accrut avec les ténèbres, et un bon moment
passa, tandis que la femme grise préparait la lampe, sans que je visse autour de moi rien d'autre que les braises mourantes qui agonisaient parmi les cendres du brasero, sans que j'entendisse d'autres rumeurs que la respiration pénible de mon oncle, dans le fond de sa chambre, et la chute monotone et cadencée de l'eau que les gouttières déversaient dans les flaques.
Quand il y eut de la lumière dans la chambre, je m'approchai du lit du malade et je lui parlai pour le distraire un peu. Peine perdue! Il m'était reconnaissant de ma bonne intention; mais lui seul savait son triste état et l'impossibilité pour lui de se tirer d'affaire sans un miracle de Dieu. Il me supposait accablé par le fardeau de la sujétion qu'exigeaient les soins à lui donner, et s'efforçait de me tranquilliser en me promettant que ma captivité ne serait pas longue; il me priait de lui pardonner les mauvais moments qu'il me faisait passer en attendant, et me conjurait de nouveau, dès que je recouvrerais ma liberté, de ne pas oublier ce qu'il m'avait demandé avec tant d'insistance; car sa présence importait peu au village s*il y avait quelqu'un pour occuper à la maison le poste qui resterait vide à sa mort. Le sujet sans doute devait me paraître ennuyeux; mais cela même me démontrerait l'importance qu'il lui donnait... Tout cela, dit entre des plaintes et des étouffements, d'une voix éteinte et sépulcrale, était, certes, fort triste, à la lumière mourante de la lampe placée sur la commode et qui ne servait qu'à accentuer encore la pâleur cadavérique du malade, parmi des odeurs d'éther et de romarin, tandis que les eaux des gouttières et le vent d'aval continuaient à s'écouler et à gronder au dehors. Le hasard produit souvent de curieux contrastes qui semblent de lourdes plaisanteries du destin. Sur la commode et sous le bec allumé de la lampe, se trouvait un tas de lettres et de journaux que j'y avais placés la nuit précédente pour occuper en les lisant mes longues heures de veille, après que, sa crise d'asthme une fois passée, mon oncle avait pu trouver le sommeil. Or, la plupart de ces lettres et de ces journaux étaient bourrés d'annonces de bals, de comptes rendus de somptueuses réceptions, de critiques de comédies nouvelles dans les salons et théâtres de Madrid, comme si tout cela avait été écrit pour que je le lise précisément en une occasion aussi opportune.
La rechute de mon oncle, l'adoucissement de la température qui dégageait chemins et sentiers et l'intérêt de « l'événement de la veille » attirèrent à la cuisine, ce soir- là, un grand nombre d'habitués. Le Tarumbo lui-même y assista,
par extraordinaire, beaucoup plus préoccupé de la maladie de don Celso et de la sottise de Pepazos, que d'avoir vu s'élargir, sous le poids et la filtration de la neige, la brèche que sa maison avait déjà sur sa façade du couchant. Pito Salces y vint aussi, qui demeura comme sans souffle quand Tona, le visage inondé de sourires et les yeux de douceur, fit l'éloge de son exploit de la veille et lui déclara sans détours que « c'était comme cela et avec ces élans qu'elle aimait les hommes ». Puches! en quel état la louange mit le gaillard! Si je ne l'avais retenu par une réflexion in'ipérieuse et en le secouant brusquement par son « lastico », il aurait fait là une extravagance moins louable que dans la montagne. Jamais il n'avait pensé (il me le jura, entrelaçant ses doigts en forme de croix) qu'une chose si « faisable et courante » lui pût valoir pareille fortune. Tona avait été si revêche jusqu'alors! Puches! quelle chance il avait! En pensant que Chisco la lui envierait, je me souvins de la découverte faite par moi chez le Topero dans le cœur de Tanasia, et j'allai la raconter au gars de Robacio dans un aparté que j'eus avec lui. Il me répondit que je m'étais donné bien inutilement de la peine, mais il m'en remercia beaucoup.
« Les choses, conclut-il sur le ton sentencieux qui lui était propre, pour bien rouler, doivent rouler d'elles-mêmes vers vous. »
Cet homme était la circonspection et l'imperturbabilité en chair et en os, et il avait le même calme devant l'ours dans sa caverne qu'auprès de la « novia ».
Sur la prière de mon oncle, j'allais souvent à la cuisine, moins pour faire les honneurs de la veillée que pour empêcher les habitués d'envahir la chambre. Il les aimait beaucoup; mais il n'aurait pu les supporter dans la situation angoissante de corps et d'esprit où il se trouvait. C'est pourquoi, même sans la défense catégorique du médecin, il n'avait voulu recevoir personne dans la journée. Quand il s'agirait de dire adieu à tous, ce serait difíérent!
A la dernière heure arrivèrent don Sabas et Neluco : le premier résolu à rester là, sans que le malade s'en aperçût, faveur que je lui aurais d'ailleurs demandée, s'il ne s'était pas offert spontanément; et le second, à s'informer de l'état des choses avant de se retirer pour se reposer. Comme lesdites choses ne présentaient pas d'aspect nouveau ni très alarmant, il prit congé de mon oncle et de ceux d'entre nous qui restions avec lui dans la maison, et s'en fut avec les der-
oiers habitués, dont l'un était Pito, qui heurtait les gens, les bancs, les portes et les cloisons, dans reifervescence où l'avaient mis les louanges et les cajoleries de Tona.
La nuit (passa, meilleure que nous ne l'attendions, et le jour parut sans un nuage au ciel ni la moindre rafale d'air sur la terre; et quand le soleil eut dépassé les pics de l'est et salué la vallée de ses rayons qui scintillaient sur la neige que la pluie n'avait pas fondue, mon pauvre oncle ordonna d'ouvrir de part en part les vasistas de sa chambre, puisqu'on ne lui permettait pas d'en faire autant avec les portes et les fenêtres, afin que la lumière et l'air pénètrent avec l'abondance qui lui était nécessaire pour surnager sur cette mer d'angoisses « où il se noyait » par la faute du misérable médicastre qui paraissait s'entêter à le tuer!... Et il était certain que si dans son corps on ne notait guère les miracles de la panacée que le malade sollicitait avec tant d'anxiété, en revanche elle en opérait de considérables dans son esprit. Il était « un autre homme », maintenant que le soleil s'était-i glisse dans son alcôve comme entre les barreaux d'une pri-;. son, et qu'il voyait flotter, en dansant dans l'écliarpe luml-i» neuse qui traversait la chambre devant son lit depuis la fenêtre,^ • les menus duvets et les poussières vagabondes. Il ne parlait-,: pas même de se lever, car l'exténuation de ses forces ne le '": lui permettait pas, mais il croyait à la possibilité de se mettre au soleil avant de mourir, dût-on le traîner sur le balcon dans un panier, si le temps conservait quelques jours encore sa bonne mine.
Il la conserva plus de sept jours, et s'adoucit de telle façon, pour le bien de la machine usée et disloquée de mon oncle, que celui-ci, confortablement assis, non dans un panier, mais dans le fauteuil de cuir de sa chambre, bien emmitouflé de couvertures et de manteaux, put se donner plus de quatre « bains de soleil » en plein air, dans le recoin abrité du balcou où je le portais presque, au milieu de la tempête de jurements et d'imprécations par laquelle il protestait contre cette « chienne de consomption » qui le réduisait à une telle extrémité.
Il reçut dans ce temps-là beaucoup de visites, et la famille de don Pedro Nolasco lui en rendait matin et soir. Dans celles où se trouvait le vieillard de la Castaùalera, de plus en plus pauvre de paroles et de sujets de conversation, celui-ci accoutumait d'interrompre les longues parenthèses de silence avec des sorties comme celle-ci, et en frappant deux coups de bâton par terre :
« Allons, allons! voilà-t-il pas que le bon Celso voudrait maintenant nous quitter, comme ça, sans crier gare! Non, non ! tant que je serai là, tu n'y arriveras pas. Ça, je te le jure î »
Lituca, quand elle était présente, parait à l'impertinence avec une plaisanterie un peu forcée où elle me visait, dans la pieuse intention de me la faire relever et de me voir conclure dans lie sens qu'il fallait pour la tranquillité de mon oncle. Et ces petits incidents étaient le seul côté agréable qu'offrait pour moi ce tableau de continuelles et interminables tristesses, sur lesquelles se détachait, à mesure que la température s'adoucissait et que rochers et pentes surgissaient par les larges déchirures ouvertes dans l'épais tapis de neige sous les rayons du soleil, la figure de la femme grise, toujours mélancolique, particulièrement vers la chute du jour, et surtout lorsqu'elle dépendait le chaudron et empoignait les deux ^cruches de terre pour aller à la fontaine, au crépuscule, suivant sa coutume immémoriale. Gomme cette aggravation des épouvantes de la pauvre femme était devenue trop visible pour moi, je l'observais attentivement de loin, et pus noter ainsi que c'étaient pour la malheureuse des moments de terrible épreuve : elle semblait une condamnée à mort qui cheminait vers l'échafaud chaque fois qu'elle s'éloignait du vaisselier avec le chaudron sur la tête et une cruche dans chaque main.
D'un de ces voyages elle revint plus tard que de coutume et avec une mine telle, que de la regarder faisait à la fois peur et pitié. On voyait à ses yeux qu'elle avait beaucoup pleuré, et elle erra toute la nuit çà et là dans la maison, incapable de faire quelque chose de bien. Parfois elle restait comme hébétée, et parfois aussi elle se sentait prise d'une inquiétude qui ne la laissait s'arrêter nulle part. Je la vis, sans qu'elle s'en aperçût, plus de deux fois, dans la pénombre du corridor, porter avec désespoir ses mains à sa tête, et je l'entendis invoquer en même temps, d'une voix rauque et étouffée, le « divin Dieu des grandes miséricordes » et « la Très Sainte Vierge des Neiges, sa Mère clémente et amoureuse ». Elle désirait mourir d'une prompte mort, si ce désir n'était pas péché, plutôt que d'être témoin de « cela, et de salir la vue de ses yeux d'une telle honte ». Je craignis pour sa raison, et, mû par un sentiment de pitié, j'allai à sa rencontre. Elle ne parut pas surprise de me voir, comme elle l'était en pareil cas, au contraire : elle semblait se calmer un peu et se ranimer en ma présence, et je notai même en elle comme le désir de me dire
quelque chose. Je pris cela comme prétexte pour lui parler, d'abord afin de la tranquilliser, ensuite pour scruter et découvrir ne fût-ce que le genre de mystère d'où venaient ses transes et ses angoisses.
« Pas maintenant! pas maintenant! me dit-elle après avoir un peu hésité; quand je n'en pourrai plus,... quand je tomberai sous le poids, alors, alors!... et à vous seul... Et par charité de Dieu, don Marcelo, que, pour aujourd'hui, monsieur votre oncle... ni personne, si possible!... ne sache rien de ces épouvantes qui me tuent!... »
Elle s'éloigna de moi là-dessus et s'enfuit pour s'enfermer dans sa chambre, tandis que je retournais à celle de mon oncle, sérieusement préoccupé et sans savoir que penser de ces choses si singulières.
Heureusement, il ne se produisit rien qui aurait pu rendre nécessaire la présence de la malheureuse femme cette nuit-là, quelque part, dans la maison. Cette nuit dut être terrible pour elle; car à peine m'étais-je levé, le jour suivant, et en même temps que le soleil, qu'elle apparut comme un fantôme dans ma chambre, après m'en avoir demandé la permission, en entr'ouvrant ma porte tout doucement. Elle avait les yeux creux et cernés d'une auréole cendrée. On eût dit que les sorcières lui avaient sucé le peu de sang de son visage, sur lequel tombaient, par-dessus le foulard attaché sur sa tête, de grosses mèches frisées de cheveux gris. Ses lèvres sèches tremblaient, et de sa gorge sortait une voix enrouée et comme grinçante. Elle se laissa tomber à genoux devant moi et me demanda par tous les saints du ciel de l'entendre comme en confession.
« Car, me dit-elle enfin, parmi des sanglots mal comprimés et des spasmes de tout son corps, je n'en peux plus, et l'heure est venue de me soulager de mon fardeau ou de mourir sous son poids. »
Je la fis, avant tout, se relever et s'asseoir sur une chaise. Je fermai en dedans la porte de la chambre; je m'assis ensuite auprès de la malheureuse femme, et je me disposai à l'écouter, ainsi qu'elle le désirait, après lui avoir adressé des paroles de commisération et d'encouragement.
La confession de Facia se divisa en deux parties. Dans la première elle me déclara tout ce que je savais parfaitement par Ghisco : l'histoire de sa malheureuse union avec le coquin de brocanteur, contre la volonté et les sages avis de mon oncle, qui était comme son père et seigneur. En ne l'écoutant pas, disait la malheureuse, elle avait enfreint la loi de Dieu, et cette faute avait attiré sur elle le châtiment de ses malheurs : malheurs qu'elle avait soufferts avec beaucoup de larmes, mais sans une seule plainte. C'était son devoir. Qu'elle traîne sa vie comme un honteux fardeau; que les chagrins et les douleurs la rainent et la consument et que nul ne le sache; que ses cheveux blanchissent avant l'heure et qu'elle ne trouve même pas, pour reposer ses forces usées dans les travaux et les soucis de la journée, le repos de la nuit et la tranquillité du sommeil qui ne font pas défaut au mendiant qui tue la faim en frappant à chaque porte, errant de mont en mont, un sac sur l'épaule et un bâton à la main : qu'importe? Sa fille ignorait tout, se croyait orpheline d'un père honnête, et cela seul la consolait et lui donnait la force de porter sa croix pour le rachat de ses fautes impardonnables dans l'autre vie sans une dure pénitence dans celle-ci. Lorsque, les regards fixés sur cet objet, elle hésitait un peu, — car, enfin, elle était terre fragile et misérable, — qu'elle perdait courage, se voyait tout près de trébucher et de tomber, alors elle courait se réfugier sous la protection de don Sabas; et là, à la grille du confessionnal, dans les profondeurs de l'église, aux premières lueurs du jour, après avoir baisé la poussière du sol et l'avoir arrosée de ses larmes, avouant ses peines et ses faiblesses, tandis qu'il la reprenait et l'exhortait avec la sagesse et la douceur d'un père affectueux parlant à une fille infortunée, elle retrouvait son courage perdu pour
continuer la montée de son calvaire chargée de sa croix,.. Les choses en étaient là quand j'étais arrivé à Tablanca.
Je lui demandai pourquoi, dans les terribles soucis et les tribulations d'alors, elle n'avait pas cherché, comme d'autres fois, les conseils et l'aide de don Sabas. Elle me répondit que le cas était très différent, que celui qui la mettait en de telles angoisses ne dépendait ni de sa résignation ni de sa volonté, et que j'étajs le premier être vivant connu d'elle appelé à en entendre. Je m'étonnai. Elle pleura, inconsolable, se frappa la tête de ses mains, mordit ses poings convulsivement serrés, se prosterna de nouveau pour me demander pardon en m'embrassant les genoux... Mon étonnement s'accrut; j'obtins avec beaucoup de peine qu'elle se rassît, et je la conjurai, par tous les saints de la cour céleste, de me déclarer aussitôt tout ce qu'elle avait sur le cœur.
Elle se remit un peu, non sans de grands efforts, et elle commença ainsi, avec de profonds soupirs et des sanglots mal réprimés, la seconde partie de son étrange confession :
« Les choses en étaient là quand, à la tombée de la nuit (trois jours, pour plus de précision, après votre arrivée à Tablanca), je pris les cruches comme je les prenais tous les soirs à la chute du jour et comme je les prends à présent et les ai prises dès que j'en ai eu la force, et je m'en fus chercher de l'eau. La fontaine, comme vous le savez, est en montant d'ici à un demi-quart d'heure de bonne marche, et dans un recoin tres profond à droite, quand on monte. Comme elle est si éloignée du village et si près de cette maison, nous seuls en buvons; de sorte que c'est une solitude des plus complètes à toutes les saintes heures du jour et de la nuit. Eh bien, qui eût cru, señor don Marcelo de mon âme, que, comme j'y allais et certes sans me méfier de rien, dans cette soirée que je vous raconte, j'arrive à grand'peine au plus obscur de ce coin, et j'y trouve... Vierge Marie, ma Mère des Neiges! la figure d'homme la plus effrayante que jamais je ne vis ni ne verrai. Je le pris pour un brigand criminel. Je me crus morte à cet endroit même et je clamai vers le divin Dieu, en lâchant mes cruches et en tremblant de tout mon corps. Sur ce, l'homme se dressa, car il était assis sur un rocher sous le buisson le plus touffu qu'il y a là, et il parla pour se moquer de ma peur trop visible, et pour me jurer qu'il venait en paix, si on ne le poussait pas à venir en guerre,... car lui s'accommodait facilement à tout... Et alors, señor don Marcelo, je sentis ma vue se troubler et mon sang s'arrêter dans mes veines, et le sol
s'effondrer sous mes pieds... Cela fut l'épouvante des épouvantes, et les angoisses des agonies de la mort... Car, sainte Vierge, ma Mère céleste! cet ennemi, cet homme en haillons et de mauvaise mine, je le reconnus à sa voix, à ses mouvements, à ses paroles : c'était lui! lui-même en chair et en os, en âme et en vie!
— Qui? demandai-je à Facia, plutôt pour la tirer de la crise où elle était retombée que par la curiosité d'une réponse que je devinais presque.
— Mais lui, señor don Marcelo, me dit la malheureuse en se tordant les mains, et les yeux emplis d'épouvante, comme si elle voyait cet homme devant elle; le propre auteur de mes peines sans consolation, le mauvais père de la malheureuse fille de mes entrailles!
— Mais êtes-vous sûre que c'était lui? demandai-je à Facia en simulant des doutes et un étonnement que je n'éprouvais pas.
— Hélas ! señor î me répondit-elle en sanglotant, même si je ne l'avais pas été alors, et je l'étais! j'ai eu depuis tant de motifs de l'être!
— Bon, ajoutai-je. Mais d'où venait-il,,., et pourquoi?...
— Eh bien, il venait, selon ce qu'il me dit avec cette voix enjôleuse qu'il eut toujours et qui jadis me rendit si folle, de par le monde de là-bas, loin, très loin,.., même plus loin, parfois, que de l'autre continent. Jugez si ce doit être loin! Toujours cherchant à bien vivre et n'y arrivant jamais! Il se vit même en prison, des années durant, quoique jamais par sa faute, mais par celle d'autres mauvais amis et de pires compagnons de travail. Au bout de quelque temps, il fut délivré et se trouva son maître; mais il se vit seul et abandonné de tous, vieilli de corps et la santé perdue; ce pays l'attirait, car, en fin de compte, il y avait laissé des morceaux de son cœur; et son cœur qui ne lui mentait pas lui dit de rechercher leur protection. S'informant à temps, il sut de moi... hélas! señor don Marcelo! je crois, plus que je n'en sais moi-même! Comme il savait tout, il savait, pour me l'avoir entendu dire en des heures meilleures — elles furent pourtant bien rares — que le señor mon maître donne à ses domestiques leurs gages, de temps en temps, pour que nous en fassions ce qu'il nous plaît. Sachant cela ainsi que notre façon de vivre, à toutes les deux, l'indigne! il avait fait le compte exact, année par année et jour par jour, du montant des économies que je devais garder, et que je gardais, en vérité de Dieu, comme de l'or en
barre, pour le meilleur établissement de ma Tona, le jour où elle en aurait besoin. Il ne voulait pas alors se laisser voir dans le village; mais il vivait dans un autre peu éloigné, et '^ous pouvions nous voir, lui et moi, aussi souvent que cela jrait utile. »
Jusque-là ce fut la partie agréable de l'entrevue, suivant le récit de Facia. Pour en peindre la partie amère et beaucoup de .e qui se passa ensuite, la malheureuse n'eut plus ni couleurs, ..i art, ni forces même. Elle perdait le fil des événements et embrouillait son récit. Comme je désirais le connaître à fond et directement, je la réconfortai et lui adressai des réflexions affectueuses et je l'interrogeai minutieusement. Le procédé me réussit, et lo fruit de mon labeur fut en substance celui-ci : Une fois le compte fait par le mari de l'avoir de sa femme, • int l'exigence de la première donation. Il en avait suffisamment pour cette fois; ensuite on verrait. Facia ne l'avait sans doute pas sous la main, car elle ne comptait pas, en allant à la fontaine, su- ce besoin soudain et urgent, mais lui s'engageait à revenir la prendre à cet endroit même le jour suivant à pareille heure, et cela revenait au même. Si elle désirait se taire comme une morte sur cette rencontre et ce qui s'ensuivrait « par déférence pour tel ou tel », lui ne s'y opposerait pas, car il était d'un « noble et généreux naturel, et savait se plier aux circonstances ». Mais Facia devait se tenir pour dit (et il insistait là-dessus pour son bien) qu'il avait réglé tous ses comptes avec la justice par toutes les chaînes et les emprisonnements qu*il avait soufferts. Il était libre comme l'air, en possession de tous ses droits, y compris celui de vivre avec sa femme ou de réclamer sa fille pour l'emmener avec lui, si la première solution ne lui convenait pas. Si on racontait les choses autrement; à cause des commissions rogatoires arrivées à Tablanca aussitôt après son départ, on ne disait pas la vérité : d'abord, parce qu'il était innocent de tout ce qu'on lui imputait; et ensuite, parce que, même s'il ne l'était pas, il l'avait payé avec surcroît en môme temps que d'autres péchés... qu'il n'avait pas commis non plus. Mais lui (il le répétait encore) n'essayerait pas de se prévaloir de son droit; il connaissait les choses, et ne s'écarterait pas du bon plaisir de sa femme, s'il consistait à ne pas laisser découvrir, même par les mouches, ce qui était caché! Ainsi, et avec ce sacrifice de sa part, on pouvait encore arriver aux fins qu'il poursuivait en revenant à Tablanca.
Pour la malheureuse femme, qui s'était déjà considérée
comme libre de cette note d'infamie, et n'aspirait qu'à ce que dans le village on en oubliât, comme on le faisait, l'existence, et que sa fille n'en eût jamais le moindre soupçon, l'apparition soudaine de cet homme dépassait de beaucoup tout ce qu'elle pouvait s'imaginer dans l'échelle des malheurs humains. Elle crut à poing fermé tout ce que le coquin lui affirma, et de cet instant demeura son esclave sans défense, comme l'oiseau l'est du serpent qui le fascine et le terrifie. Son avoir, sa vie, tout lui paraissait peu pour acheter le silence de l'infâme et mettre entre lui et sa fille un mur tel que les aigles mêmes ne seraient pas capables de voler par-dessus.
Et tout se passa comme le fripon le demandait. Ala source, et au crépuscule, les entrevues; et à chaque entrevue, une doîiation de Facia et de nouvelles fanfaronnades du coquin sur le sacrifice qu'il faisait pour le bien et la tranquillité de sa famille en vivant sans foyer et comme une bête traquée. Gomme son « domicile d'emprunt » était assez loin de Tablanca (bien qu'il eût, en cas d'urgence, un « pied à terre » à mi-chemin, bien à l'abri des tempêtes et à couvert de la curiosité des gens), les apparitions de cet individu ne se produisaient que par le beau temps; et de là l'angoisse de Facia les jours de soleil et sa joie les jours de bourrasque, car, bien que les entrevues ne fussent pas quotidiennes, il s'en faut, dans le premier cas, elles devenaient impossibles dans le second.
Grain à grain s'acheva vite la grappe des économies de la malheureuse femme; et quand il ne lui resta plus rien à offrir à l'insatiable voracité du vampire, celui-ci commença à ébaucher d'autres exigences que l'entendement obscurci et peu subtil de Facia fut long à comprendre.
Quand elle parvint à les saisir, parce que l'autre les lui déclara sans ambages, les angoisses de la malheureuse furent telles que celles qu'elle avait souffertes jusque-là lui parurent un jeu. Il ne pouvait, en conscience, se contenter de la misère qu'il avait reçue de sa femme. Son abnégation et ses sacrifices pour la tranquillité de sa «famille adorée » valaien: beaucoup plus, et ce surplus, il fallait le chercher là où il se trouvait; et comme il y en avait en abondance dans la maison de son maître, de mon oncle, c'est de là qu'il en devait sortir, et beaucoup, et tout de suite, et par l'ingéniosité et la main de sa propre servante, de Facia elle-même. Il regrettait amèrement de mener l'affaire de cette façon et si vite; mais la terrible nécessité l'y obligeait. Il était, avant tout, loyal et reconnaissant, et devait de grandes faveurs — qu'il voulait payer — à
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deux antres messieurs qui avaient partagé avec lui son temps de bagne et ne l'avaient jamais abandonné depuis.
Là, un souvenir m'assaillit tout à coup, et je demandai à Facia le signalement de son mari. Elle commença par la ba« lafre au visage qui lui traversait un œil et le nez, et cela me suffit pour reconnaître le personnage. Sans lui faire part de mes soupçons, je la blâmai durement de m'avoir caché jusqu'alors ce qu'elle me racontait. C'était à lui plutôt qu'à elle qu'il importait de se taire, car il avait de graves comptes à régler avec la justice. Tout ce qu'il lui avait dit de contraire était un mensonge pour exploiter sa candide ignorance. On aurait pu le prendre dans une de ses embuscades comme un renard au piège, et comme on le prendrait certainement s'il revenait par là.
Alors la pauvre femme frémit d'épouvante et retomba à genoux devant moi pour me demander par Dieu crucifié de ne pas faire une pareille chose. Elle aussi avait eu parfois l'idée que tout ce qu'il lui disait à ce sujet n'était pas toujours vrai; mais quoi?... Ce qui Tangoissait, ce n'était pas cela, mais la peur du bruit et du scandale; la crtiinte que le village n'apprenne les choses, et après don Celso, et surtout sa fille. Oh! cela, jamais!... Se taire, se taire, et toujours se taire!... Pour cela, elle donnerait sa vie, cent vies, mille vies; elle consentirait au supplice de la croix, du feu, de l'écartèlement... même à être enterrée vivante parmi les crapauds et les serpents.
« Et à voler aussi? Tinterrompis-je avec une rudesse mal dissimulée.
— Señor! me répondit-elle, comme atterrée par le ton de la question. Alors même que j'en serais capable, est-ce que je sais où mon maître garde ses richesses et même s'il les a chez lui?»
Et ici, elle me raconta, agitée et convulsée, après s*être rassise, sur mon ordre réitéré, comment, n'ayant ni le courage de faire ce que Tinfàme lui proposait, ni assez de résolution pour s'y refuser, elle avait refréné ses impatiences en lui révélant ma présence continuelle, et celle de beaucoup d'autres personnes, dans la maison, par suite de la rechute de son maître (car cela se passait dans les jours qui suivirent la tourmente de neige); mais, bien qu'il fût au courant de tout cela, il n'y attachait pas la moindre importance : au contraire, il -ait qu'à la faveur de ces soucis et de ces affaires, il pourlen mieux réaliser ses projets si elle s'y prêtait; mais si
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elle trouvait que c'était trop demander, il recourrait aux grands moyens, car, bon gré, mal gré, la chose devait se faire, et vite !
La malheureuse ne savait quel parti prendre en ce cercle étroit de fer rougi, brûlant; et comme l'impatience du coquin ne lui donnait pas la moindre trêve, un jour, la veille de celui où Facia me parlait, il lui avait dit : « Puisque tu ne te décides pas à le prendre avec tes mains, nous avons décidé, nous autres, de le prendre avec les nôtres. Vers minuit, demain, quand il ne restera plus trace d'homme dans la cuisine ni d'étincelle de braise dans le foyer, quand tout le monde dormira dans la maison, nous arriverons au portail de la ruelle. Alors tu entendras siffler de cette façon (et il siffla tout bas d'une certaine manière). Dès que tu l'entendras, arrive tout doucement au vestibule et ouvre-moi la porte avec une adresse et une prudence telles que même les gonds ne s'en doutent pas. Pour le reste, c'est notre affaire. Nous trouverons le trésor, si caché soit-il. S'il se trouve quelqu'un qui ait le sommeil trop léger, on le mettra sur le ventre pour in sœcula dès qu'il s'éveillera, et tout d'abord ton maître, si l'on n'a pas commencé par son neveu,... ou s'ils ne se laissent pas tous attacher avec la docilité que réclame l'affaire. Ainsi te voilà avertie, et tu n'ignores pas de quoi je suis capable. Sachant que j'y joue ma vie, figure-toi le cas que je ferai de la tienne si tu as la langue trop longue dans la journée, et si, par suite, nous ne trouvons pas la maison, à la nuit, dans le calme et la tranquillité où elle est toujours à pareille heure. »
Tout cela dit avec un cynisme féroce, il partit, laissant Facia plus morte que vive. Et les choses étant ainsi, comment aurait-elle pu jouir d'une heure de sommeil ni d'une minute de paix, ni laisser de tout avouer enfin, et à qui, sinon à moi?
Je pris l'affaire au sérieux, car, vu les antécédents de ce « caballero » et des « hidalgos » ses camarades, elle ne prêtait pas à rire; et après avoir réfléchi un peu, tandis que Facia gémissait et tordait ses mains cadavériques, je lui dis :
« De sorte que cela doit se passer cette nuit même?
— Ce fut sa menace, » me répondit-elle, presque sans voix.
Je notais que la pauvre femme était, en ces instants, sous la double torture de cela même qu'elle venait de me raconter et de la crainte que la mauvaise opinion que j'avais dû m'en former pût l'atteindre; elle m'inspirait une profonde pitié, et, afin de la soulager un peu de ces deux tourments, je lui parlai ainsi :
« En premier lieu, il y a loin de la parole aux actes, et plus
encore quand les actes sont aussi graves que celui qui vous épouvante; de sorte que les menaces de ces brigands de venir cette nuit dévaliser mon oncle s'accompliront... ou ne s'accompliront pas; et tout bien pesé, peut-être serait-il préférable qu'ils viennent, en particulier pour vous, si l'on en croit l'adage : «< Une fois le chien mort, la rage n'est plus à craindre. » En second lieu, grâce à la confession que vous m'avez faite, et plût à Dieu que vous eussiez songé à me la faire la première fois que vous avez rencontré votre mari à la fontaine! s'il ne vient pas cette nuit, par ici, pour liquider toutes ses dettes d'un seul coup, j'ai tout ce qu'il me faut pour l'obliger, dans son propre intérêt, à quitter celte région sans protester et bon train, par une route où nul ne le verra, et à vous laisser en paix tout le reste de votre vie. De sorte qu'il n'y a pas de quoi gémir ni s'angoisser comme vous faites. Laissez-moi agir; obéissez-moi en tout ce que je disposerai; commencez par arranger votre coiffure et vos vêtements après avoir égayé un peu le sombre aspect de votre visage; reprenez vos occupations ordinaires avec votre célérité habituelle; soignez mon oncle comme toujours, et faites en sorte que Tona ne commence pas à mettre en doute les prétextes par lesquels, en ces jours de tempête comme en d'autres, vous trompiez sa candeur. Ainsi donc vous voilà absoute de tout péché pour ce qui me regarde. Du courage, et faites la pénitence que je viens de vous imposer. »
Sur ce, je lai donnai deux petites tapes dans le dos; j'obtins que les angoisses désespérées de naguère se changent en larmes abondantes et douces; elle se redressa enfin avec une certaine énergie, voulut — mais je m'y opposai — me baiser les mains; et, après m'avoir promis d'employer toutes les forces qui lui restaient et celles que je lui avais prêtées à obéir à mes injonctions, elle gagna la porte. Mais je ne sais ce qu'elle vit soudain dans la lumière de l'appartement qui la fit s'élancer, mue par le ressort qui la poussait, depuis quelque temps, à lire les phénomènes météorologiques dans la voûte céleste, vers l'une des vitres de la porte du balcon. Elle demeura là quelques instants en dévorant l'espace des yeux. Je m'approchai de l'autre vitre, et elle s'écria alors :
« Ah! señor don Marcelo!... Si les signes ne mentaient pas, quelle chance serait la notre!... Voyez! Voyez ces brouillards qui descendent par là... et par là, et partout; voyez ce ciel de cendre, obscur, voyez ces points noirs là-haut : ce sont des vautours qui passent tournés par ici !... Eh bien, tout cela, et
ce froid queje remarque que ron sent maintenant, c'est de la neige, rien que de la neige qui est en train de mijoter et va tomber d'une heure à l'autre. Si le Seigneur, mon père des cieux, était assez miséricordieux pour que cette fois-ci encore les signes ne m'aient pas trompée ! »
Sur ce, elle abandonna son observatoire sans attendre ma réponse, et sortit du cabinet presque en battant des mains, avec une agilité qu'elle ne connaissait plus depuis bien longtemps.
Quant à moi, pourquoi le nier? je fis des vœux pour que les signes n'aient pas menti; après quoi je réfléchis un peu aux événements qui pourraient se produire cette nuit-là; et avec en tête l'ébauche d'un plan, je quittai ma chambre et passai dans celle de mon oncle.
XXYI
A ce moment- là Neluco entrait. Je n'avais vu le malade qu'un instant après avoir sauté de mon lit. Il n'avait rien répondu à mes questions, parce qu'il somnolait, et à la faible lueur qui éclairait alors un peu les ténèbres de la chambre rien ne m'avait choqué dans son aspect. Mais à l'observer de nouveau et avec plus de lumière il me parut très différent. Il était beaucoup plus oppressé que pendant la nuit, de teint plus bleuâtre, de regard plus vitreux, et surtout fort tourmenté par la toux et très agité dans son lit. Je regardai Neluco, qui lui tâtait le pouls, et je lus sur son visage sombre la confirmation de mon diagnostic. Soudain, le malade nous dit, d'une voix exténuée et en coupant presque les mots à chaque syllabe, tant le souffle lui manquait :
« Aujourd'hui, je ne me sens pas bien, mes enfants. »
Nous nous regardâmes, le médecin et moi, et Neluco lui demanda :
« Pourquoi dites-vous cela?
— Parce que je me trouve pire que le jour où je me suis vu le plus mal.
— Ce sont de simples appréhensions de votre part, dis- je, pour l'encourager.
— Ça, on le verra bientôt, » répondit le malade.
Entre temps, Neluco continuait à lui tâter le pouls tantôt 1 un poignet, tantôt à l'autre; puis il colla son oreille sur la poitrine du malade, au-dessus du cœur, et lui découvrit et palpa les jambes jusqu'aux genoux. Ensuite il lui posa quelques questions, et enfin il demeura un bon moment penché sur le lit, le regardant fixement, la tête un peu baissée, comme s'il ne savait pas et cherchait ce qu'il devait lui dire, étant donné les phénomènes qu'il observait. J'étais en face de Neluco, appuyé moi aussi sur le lit; et à la porte de la chambre,
debout, les bras croisés, comme deux statues de la mélancolie et de la curiosité, Facia et sa iîlle attendaient des ordres. Les premiers furent donnés par mon oncle pour demander « un autre oreiller », bien qu'il en eût déjà trois pour soutenir son dos et sa tête.
Pendant que les deux femmes exécutaient Tordre, rendaient plus mou et arrangeaient le tas d'oreillers pour la plus grande commodité du malade, Neluco sortit de la chambre, et je le suivis sur un signe qu'il me fit.
a Gela va grand train, me dit-il dehors, de façon que le ma» lade ne l'entendît point.
— Vous le trouvez mal? lui demandai-je.
— Très mal, me répondit-il. C'est une question de quelques heures de plus ou de moins. Si donc il manifeste le moindre désir de se confesser, qu'on ne le contrarie pas, sous aucun prétexte ; et s'il ne le manifeste pas,... essayez de le lui suggérer. Je ne vous prescris rien de nouveau, car tout serait inutile, même la mortification d'une cantharide. L'enflure des jambes, comme vous l'avez vu sans doute, a beaucoup augmenté cette nuit... C'est tout naturel, vu les progrès soudains de la maladie, dus peut-être à l'abaissement rapide de la température ce matin,... parce que je ne sais si vous avez remarqué qu'il fait, depuis l'aube, un froid à couper un cheveu! »
Cette allusion au froid provoqua dans mon imagination un brusque changement d'idées; et, oubliant le malade, je ne me souvins plus que de la tentative à laquelle se disposaient pour cette nuit-là les trois forcenés; et ce fut ainsi que je demandai à Neluco, avec la même avidité qu'aurait pu avoir Facia en ses « meilleurs jours » d'épouvante et d'angoisses :
« Croyez-vous qu'il neigera?
— Et ferme ! me répondit Neluco. Il y a tous les symptômes d'une des tourmentes de neige les plus violentes et durables que l'on ait vues se déchaîner par ici.
— Et croyez-vous, insistai-je, qu'elle commencera aujourd'hui même?
— Mais elle commençait déjà quand je suis venu, me répondit-il. Voyez, voyez ! »
Et il me conduisit à la porte du balcon, d'où nous vîmes passer, à travers les carreaux, poussés par la bise glaciale qui soufflait dehors, quelques flocons pareils à ceux que j'avais vus au début de la première tourmente de neige. Cependant le ciel n'était pas aussi « cendré » ni aussi sombre qu'alors. J'en fis la remarque au médecin, qui me répondit :
« Mais cela viendra, et vite, n'en doutez pas. Aussi bien, -jouta-t-il, il faut s'occuper avec soin du chauffage des appartements. Que le brasero bien allumé ne manque pas, afin de maintenir égale la température qu'il fait en ce moment dans la chambre du malade. Il est bien entendu que cette précaution ne saurait le guérir ni même l'améliorer; mais nous devons faire de notre côté, pour son bien, tout ce qui est possible... Autre chose : en vue de ce qui arrive, et particulièrement de ce qui peut arriver, il faut ici plus de personnes que vous n'êtes, pour des raisons qu'en une occasion analogue je vous ai données, et Je pense prévenir Mari-Pepa pour qu'elle vienne aussitôt avec sa fille... Il est possible que je dise aussi quelque chose à don Sabas, pour qu'au moins il soit prévenu. »
Sur ce, et après quelques avis qu'il me donna au sujet du malade, après avoir passé un autre petit moment à son côté, Neluco partit, et je restai plongé dans les réflexions les plus endiablées. Satan lui-même, s'il eût imaginé un complot contre la maison, ne l'eût pas mieux tramé que ne l'était celui que je redoutais pour cette nuit, si les menaces du colporteur se réalisaient, ou si tout ne s'arrangeait pas grâce au deus ex machina de la neige, à la dose pronostiquée par Neluco. Car autrement, « Vierge, ma Mère céleste! » comme aurait dit en pareil cas la femme grise, don Celso agonisant peut-être à cette heure, ou qui sait? déjà mort; Lita et sa mère à son côté, l'assistant et priant pour lui; F'acia en proie à de nouvelles tribulations; trois brigands assaillant la maison, et moi, avec Chisco et Pito Salces tirant des coups de fusil contre eux, ce qui achèverait de tuer de peur mon oncle, s'il vivait encore, et ferait mourir d'angoisse les femmes, parmi lesquelles j'en avais au moins deux à défendre contre tout péril tant qu'il me resterait un souffle de vie, une cartouche à brûler ou une broche à brandir. En sortant d'entendre la confession de Facia, je m'étais imaginé ce tafiKeau beaucoup plus simplement : Chisco, Pito Salces et moi, armés jusqu'aux dents et tout prêts, aux aguets et sans respirer, dans les ténèbres du vestibule; l'un de nous ouvrant la porte avec les précautions convenues dès que se ferait entendre au dehors le sifflement du colporteur, et après, tous les trois, dès qu'entreraient les bandits... feu contre eux à brûle-pourpoint! Les infâmes ne devaient même pas profaner de leur pied la première marche de l'escalier. Pour que mon oncle ne sursaute pas au bruit, je l'aurais trompé auparavant avec quelque mensonge : je lui aurais dit, par exemple, que la nuit précédente on avait vu
le loup rôder de ce côté de la maison et que nous pensions le tuer, tard dans la nuit prochaine, s'il revenait. La bravoure de Chóreos et de Pito Salces m'était bien connue, et il était inutile de prévenir plus de gens et de le crier sur les toits. Tous trois nous suffisions à la tâche : le reste, c'est-à-dire le soin de recueillir les dépouilles de la bataille, les cadavres brûlés et hachés, regardait la justice, qui serait avisée en temps opportun. Et tout se réduisait à cela. Mais avec le nouvel aspect des choses, ignoré des bandits, avec la maison pleine de femmes, et la mort avec son cortège de larmes et de cérémonies et d'accessoires pathétiques, qui s'en était emparée, quelle perturbation! Quel scandale! Quel trouble, quelles profanations, quels sacrilèges ne provoquerait pas une bataille dans le vestibule, avec sa fusillade, ses blasphèmes, ses hurlements et ses cadavres ensanglantés et palpitants? Enfin, si la tempête de neige n'arrangeait pas l'aiTaire, il y avait de quoi en devenir fou et tenir pour sage et résignée la femme grise dans ses dernières transes. En attendant, — et cela calmait un peu mon inquiétude, — j'avais quelques heures devant moi; on verrait la tournure que prendrait la tempête amorcée et quelle marche suivrait dans la matinée l'aggravation de l'état de mon oncle. J'étais bien pourvu d'armes et de munitions; Ghisco aussi, qui vivait près de moi dans la maison; et quant à Chóreos, je prendrais soin de l'aviser à temps pour qu'il reste à veiller sous le prétexte du grave état de don Celso. J'eus aussi l'idée qu'au lieu d'attendre les brigands dans le vestibule de la maison, on pouvait leur tendre une embuscade dans les rochers voisins, et les fusiller sans danger dès qu'ils approcheraient de la porte. Mais ce plan était moins sûr que l'autre et était exposé à une faillite qui eût pu nous coûter cher, à nous les assaillants, même si la justice était pour nous, selon toutes les lois divines et humaines. Malgré tout, on pèserait et mesurerait les deux projets, si le cas se présentait, et à temps, et l'on opterait pour le meilleur.
Tout ceci — et plus encore — je le méditais en tournant machinalement dans l'intérieur de la maison, après la sortie du médecin. Estimant soudain que j'avais assez examiné la question, je résolus de retourner voir où en était mon oncle de ses mortelles angoisses. Mais je n'entrai pas dans sa chambre sans avoir jeté un coup d'oeil par les vitres de la porte de la salle à manger, qui donnait sur le balcon. Le ciel continuait à s'obscurcir et la neige à épaissir ses flocons. Le symptôme me plut. Moa oncle, malgré ses continuelles quintes de
DXJn LA MONTAGNE 257
TOUX, paraissait plus calme et assoupi. Facia, assise loin de lui et attentive à ce qui pouvait arriver, après que j'eus contemplé le malade en m'approchant de son lit sur la pointe des pieds, me dit du regard :
« Cela va bien, eh? »
A quoi je répondis par un autre regard et avec un geste r
« Pour le mieux ! »
Dieu sait bien toutefois que ni la question ni la réponse ne se rapportaient à l'état du malade, mais à l'aspect de la tempête.
Deux heures passèrent, sans que ni au dehors ni au dedans de la maison se produisît rien qui mérite d'être noté; après quoi arrivèrent, mais sans le bruit habituel, Lita, sa mère et don Pedro Nolasco lui-même. Cette péripétie, relativement gaie dans le sombre drame qui se déroulait, et si vite, dans cette vieille demeure, releva mon esprit abattu. Mes trois hôtes venaient profondément impressionnés par les nouvelles que leur avait données Neluco. Le géant, pour tout salut, me serra la main en silence, en deux terribles secousses qui, pour un peu, m'auraient désarticulé l'épaule; sa petite-fille et sa fille, les yeux mouillés, me demandèrent, tout en commençant à défaire leurs manteaux, et d'une voix très basse et un peu tremblante, les nouvelles accoutumées sur l'état actuel de mon oncle. Je les leur donnai, pas aussi mauvaises qu'elles les attendaient, et cela les encouragea à s'approcher tout doucement de la porte de la chambre. De là elles contemplèrent la bataille incessante qui se livrait sur les ruines de don Celso, entre le sommeil qui l'assoupissait et la toux qui le secouait, jusqu'à ce qu'il se retourna dans son lit par un de ces chocs dont il sortit à moitié suiîoqué, la bouche et les yeux grands ouverts et amassant l'air même avec ses mains, pour respirer. Alors elles se cachèrent rapi-^ dément, presque d'un bond, dans la grande salle, et se tournèrent toutes les deux vers moi qui ne les perdais pas de vue, le chagrin et la pitié peints sur leur visage. Pendant ce temps, don Pedro Nolasco restait debout, raide, immobile et silencieux, à la même place où il s'était planté en entrant. L*accès passa bientôt, et le malade retomba dans son marasme... Mais que diable voyais-je en Lituca qui captivait , plus mon attention dans ces moments-là que le saisissement de son aïeul et la situation angoissante de mon oncle? Qu'y avait-il en elle de nouveau et d'étrange pour moi? Simplement les larmes de ses yeux et l'expression douloureuse de
son visage d'enfant; et je me demandais, aussitôt sorti de mes doutes : « Mais quand donc cette petite est-elle le plus jolie : quand elle rit et gazouille comme les oisillons de la montagne, sans peines ni soucis, ou quand elle sent, comme maintenant, à défaut de douleurs propres, la compassion que lui inspirent celles d'autrui? » Et, ne sachant pour lequel de ces deux extrêmes je devais opter, je choisis les deux ensemble; parce qu'à la vérité, riant ou pleurant, cette enfant était ravissante.
Comme je craignais qu'elle ne fût impressionnée à l'excès par la contemplation fréquente de cet afiligeant tableau de la misère humaine, si nouveau pour elle, je lui conseillai de s'abstenir d'entrer dans la chambre du malade. A quoi elle me répondit, avec une force de résolution qui s'imposait :
« Il ne manquerait plus que cela, señor don Marcelo!... Allons! voyons!... Pensez -vous que je suis en sucre, par hasard? Je ne dirai pas qu'au début je sois très d'aplomb; mais ensuite... allez! allez! Et puis, enfin, c'est dans les grandes occasions qu'il faut se montrer! Maintenant donc, ou jamais! Ce pauvre señor don Celso!...
— Laissez -la, laissez -la, me disait presque en même temps l'exubérante Mari-Pepa, en jetant le dernier de ses manteaux flottants sur une chaise, par-dessus ceux que venait de lancer Lituca, laissez-la entrer et sortir à sa guise. Il est bon qu'elle se fasse à tout, comme elle se fera, car je la connais bien. Mais celui qu'il faut tenir à distance, c'est mon père. La nouvelle lui a porté un coup comme s'il avait reçu un rocher sur la nuque, et il en est resté tout étourdi, comme vous voyez. J'hésitais à le laisser à la maison ou à l'amener; mais je le vis grognon de rester seul et très entêté à venir, et j'ai fait son bon plaisir, qui était aussi le nôtre; car une fois ici, nous pouvons tarder plus ou moins à rentrer chez nous, et le bienheureux homme ne sera jamais mieux nulle part qu'avec nous. Ce qu'il y a, par exemple, c'est qu'il est transi de froid, n'est-il pas vrai, père? Et voyez, dans la cuisine il doit y avoir un bon feu, n'est-ce pas, don Marcelo? et vous serez plus à l'écart de ces choses qui vous attristent et vous découragent, sans laisser d'être en bonne compagnie avec ceux qui entrent et sortent... Et, en passant, tenez! que Tona ajoute un bon supplément à la marmite, car nous sommes trois bouches de plus... Ma fille ! quelles sottises vous passent par la tête quand on ne sait ce qu'on dit, et qu'on ne sait pas prendre le temps comme il vient ! Ainsi donc, vous
m'avez entendu, père?... Et vous, don Marcelo, que vous semble de ma façon de disposer les choses comme si j'étais chez moi? »
Tout me parut admirable, même le style, et les précautions que prenait Mari-Pepa pour n'être pas entendue du malade, et la décision de Lituca, et, en particulier, l'expression qu'elle avait pour me la déclarer. Je conduisis moi-môme à la cuisine don Pedro Nolasco, qui se laissait traîner et mener comme un enfant abasourdi, et je l'assis dans le fauteuil de mon oncle, le laissant sous la surveillance de Tona et de Chisco, qui étaient alors par là, avec mission de le distraire et de l'égayer... et de lui donner à manger tout ce qu'il demanderait. Je reviendrais de temps en temps, et les dames feraient de même. En attendant, beaucoup de bûches sous la main et toujours un bon feu !
Avant de sortir de la cuisine, Je regardai par les vitres de la porte donnant sur le balcon de cette façade, et je vis que les nuages s'assombrissaient et que les pics d'en face blanchissaient un peu, ainsi que les prairies de la vallée, par endroits. ^
Quand je parvins à la chambre de mon oncle, Lituca et sa mère s'étaient déjà emparées d'elle et de ses abords et avaient renvoyé Facia à son ouvrage, ne jugeant pas sa présence utile pour l'instant. Elles mettaient en ordre les meubles, le linge, les flacons et bouteilles de médicaments, redressaient les nattes et tapis qui abondaient sur le plancher; elles graduaient et dirigeaient la lumière de la fenêtre et celle qui entrait par la porte, de façon qu'elle ne donnât pas en plein sur la figure du malade, et même elles essuyaient la sueur visqueuse et froide qui reluisait sur son front, et arrangeaient ses couvertures et oreillers; mais tout cela, de même que lorsqu'elles travaillaient dehors, sans faire de bruit, ni soulever de poussière, ni causer la plus légère fatigue au patient. J'avais plaisir à contempler le travail de ces fées bienfaisantes. Mon oncle, suffoqué par la toux, s'éveillait parfois de sa léthargie, ouvrait les yeux, clouait sur nous son regard morne \ et^avide, et les refermait aussitôt pour retomber encore dans sa torpeur. Quand on profitait d'une de ces occasions pour lui donner quelques cuillerées de bouillon ou de sa médecine, il les prenait en se plaignant et balbutiait des protestations courroucées.
Vers midi, il sortit un peu de son accablement et nous répéta avec insistance qu'il se trouvait très mal. Neluco vint
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sur ces entrefaites et n'essaya pas, même par politesse, de le convaincre du contraire. Mais il l'exhorta à supporter avec patience ses douleurs, car on ne pouvait attendre moins d'un homme de sa foi et de sa trempe. A quoi le malade répondit, avec toute la fureur qu'il put trouver dans le monceau de ses propres ruines :
« Tu trouves donc qu'elle n'est rien, ma patience, maudit homme? Si tu souffrais la moitié de ce queje souffre, je voudrais bien te voir, médicastre, mortjcole du diable, voir la tête que tu ferais! Mais vrai, a-t-on jamais vu!... »
Nous intervînmes tous, y compris Neluco, pour le calmer, et il se calma bientôt; mais.}] ne manifesta pas le moindre désir de se préparer à bien mourir; le médecin en était tout contrarié. Il me dit, en partant, que don Sabas était absent, en train d'assister un moribond d'un autre village, dont le curé se trouvait malade. Sachant cela, il lui avait envoyé un exprès; mais comme jusqu'à ce village il y avait de nombreuses « vares » de chemin à mesurer, et comme la neige épaississait toujours, alors même que don Sabas tâcherait de ne pas perdre un instant dès qu'il serait informé de ce qui se passait à la maison, allez donc savoir à quelle heure de l'après-midi il arriverait, et même s'il arriverait à temps!
Pour ne pas trop rapprocher le géant de la Castafialera du tableau qui l'impressionnait si tristement, nous mangeâmes tous avec lui sur la paresseuse de la cuisine, servis par Tona, tandis que sa mère surveillait le malade. Ce dîner ne fut pas pour moi aussi savoureux qu'un autre que je n'oubliais pas, non seulement parce qu'il était de date récente, mais surtout parce que ces deux mêmes invitées l'avaient tant égayé. Elles ne mangèrent guère, et parlèrent encore moins, un peu par respect pour la tristesse officielle de la maison, et un peu plus par suite de la peine que leur causaient les motifs de cette tristesse. Don Pedro Nolasco parla encore moins qu'elles, car il ne dit pas un mot ; mais, en revanche, avec quel formidable appétit il engloutissait les plats!
Avant d'achever de manger, nous apprîmes que « la neige tombait si fort, que ça faisait plaisir ». Je pensai à l'absence de don Sabas, et, songeant combien il manquait auprès de mon oncle, je ne reçus pas la nouvelle avec autant de plaisir qu'en éprouvait la mère de Tona à me la donner.
A mesure que les heures de l'après-midi s'écoulaient, la tempête croissait, et aussi les angoisses du malade, qui luttait contre elles, les yeux fermés et sans conscience, semblait-il,
de ce qui se passait. Dieu sait si ces symptômes nous inquiétaient, et si nous brûlions du désir de lui insinuer ce que désirait Neluco, puisque mon oncle ne prenait pas les devants pour le demander. Mais à quoi cela aurait-il servi tant que nous n'avions pas le curé sous la main? Dans ces hésitations et dans l'inquiétude qui s'ensuivait, la nuit noire arriva, un peu après quatre heures; un lourd tapis blanc couvrait la vallée, et la chute de neige épaisse et continue déjà m'alarmait fort, car je supposais don Sabas en chemin, et je pensais aux périls qu'il pouvait courir. Entre temps la cuisine se remplissait peu à peu de gens accourus pour avoir des nouvelles de don Celso et se proposer pour toutes sortes de services dans la maison, en ces heures d'épreuve; et je n'étais pas fâché de me voir si bien accompagné en une occasion aussi critique. Don Pedro Nolasco ressentait la même impression, et même se mit à parler avec les visiteurs, se permettant quelques » \ riantes prédictions au sujet de la maladie de son vieil ami qui ^ était comme un morceau de son âme... juste au moment où mon oncle, sortant de sa torpeur persistante et ayant promené dans la pièce des regards apeurés, dit, parmi les angoisses de sa respiration, comme si une bulle d'air n'eût pas tenu dans sa poitrine sans avoir chassé au préalable une autre bulle d'air :
« Maintenant,... maintenant, c'est l'heure de s'en aller pour de vrai, mes enfants, et de me préparer en règle pour le voyage. Faites-moi la charité de dire au curé que je l'appelle pour ce qu'il sait,... si ce n'est pas lui que je distingue mal d'ici, à cause du peu de lumière de la chambre, ou parce que celle de mes yeux a commencé déjà à s'éteindre... Sabas!... Sabas!... »
Toutes les personnes présentes écoutaient et se taisaient. Nous nous regardions les uns les autres sans savoir que répondre. Gomment lui dire que le curé n'était ni dans la maison ni dans le village?... Mais quel absurde aveuglement que le nôtre! Quel inconvénient y avait-il à le faire patienter, en répondant qu'on était allé le prévenir et qu'il était sur le point d'arriver? C'était ce que j'allais faire en même temps que je m'approchais du lit avec Lita et Mari-Pepa, fondues en larmes, tandis que Facia restait contre le mur du fond, les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine et les yeux secs, attristés et immobiles, cloués sur la face cadavérique de son maître, lorsque celui-ci s'écria de nouveau, mais avec une force inconccN-able dans son misérable état :
« Sabas!... Sabas!... »
Sur ce, j'entendis des coups rudes et répétés, comme au débouché du couloir sur le balcon, et en même temps le bruit d'une voix qui répondait à ces appels énergiques :
« Me voila, jinojo!... »
Je reconnus la voix, je reculai d'un bond vers la porte, et je vis que par celle du salon s'avançait une masse informe qui pouvait être aussi bien un buisson de la montagne — tel qu'ils devaient tous être à cet instant — qu'un géant du calibre et de la coupe de don Sabas, car il était couvert de neige sur la tête, sur les épaules, partout où se présentait un relief, si minime fût-il, dans ses longs et rudes vêtements; et en marchant et en se secouant, il lançait la neige à terre, en cascades poudreuses, comme elle tombe des bruyères quand la bise en furie les agite et les fouette. J'allai à sa rencontre pour l'aider à se secouer et à se sécher,... mais en vain, car en deux temps il se débarrassa de tout ce qui flottait et dégouttait sur lui, et resta, en un tour de main, dépouillé des pieds à la tête, c'està-dire en veste courte. Tout en se débarrassant de ses vêtements, il me disait :
« Ah! heureusement que mon cheval gris pommelé a plus d'endurance qu'il n'en paraît avoir, et a pu porter le guide, que j'ai pris en croupe à moitié^chemin, sinon... jinojo! je te dis qu'aucun de nous trois ne serait arrivé vivant; car des tempêtes de neige, j'en ai vu depuis que je suis en vie ; mais comme celle-là, vrai! jamais!... Et que lui arrive-t-il au pauvre Celso, voyons? Quand là-bas on vint m.e l'apprendre, je ne fus pas trop surpris, car je le craignais de jour en jour. Le pire fut que ce malheureux agonisant n'en finissait pas, et que je ne pouvais vraiment pas l'abandonner en un tel moment! Et peu s'en est fallu que toute la sainte après-midi n'y ait passé !... Et avec ça, la neige épaississait et les chemins se fermaient ! Hein, en voilà un moment choisi pour que cet autre ici se mette en agonie! C'est incroyable ce que fait Satan pour essayer d'attraper une âme! Et pourtant ça n'a pas été par manque de conseils de ma part! Mais ce Celso, tout homme de foi qu'il est, est par nature... »
Tout ceci, le bon curé le disait, et le criait presque, à la porte de la chambre de son ami, où un autre appel comme le précédent interrompit ses propos décousus : « Sabas! Sabas!
— Me voici, répondit le curé. Voilà-t-il pas une marotte!... Et puis, sais-tu, si tu avais été un peu plus pressé quand tu étais en bonne santé, tu ne le serais pas autant maintenant.
— C'est ça, grommela mon oncle. Pour me consoler de mes étouffements, gronde-moi, crie sur moi, pispajo!
— Moi te gronder, dis-tu, moi te gronder? lui dit alors don -.ibas, qui en face de ces ruines misérables de l'ami et du camarade de toute sa vie ne parvenait pas à retenir les grosses larmes qui lui jaillissaient des yeux, et comment pourrais-je te blâmer?... Il ne manquerait plus que ça, jtnojo !... Seulement, de même que je suis venu, j'aurais pu ne pas venir, cas de force majeure! Et figure-toi alors! figure-toi, Celso!... Allons, ajouta-t-il, interrompant soudain son discours et promenant son regard dans la chambre, et l'accentuant d'un geste des bras très significatif, ici tous sont de trop, sauf le malade et moi, car ce qui va se passer entre nous n'admet qu'un seul témoin : le Seigneur et le juge des vies et des âmes. »
Tous nous sortîmes, et don Sabas ferma la porte à Tintérieur. Je ne sais ce qui se passa alors en moi ; mais j'avoue que je me sentis fort ému, et que même je pleurai, en le dissimulant de mon mieux, comme une faiblesse indigne des hommes forts.
Ces larmes honteuses venaient-elles de la contagion d'autres larmes plus franches? Etaient-elles arrachées de mon cœur par le chagrin de voir mon parent en un état si pitoyable? Etaient-elles provoquées par cette scène étrange à laquelle je venais d'assister entre le curé et le malade et dont la trame grossière laissait voir des fonds et des lointains admirables? Peut-être y avait-il en elles un peu de tous et de chacun de ces éléments ; mais le fait est que je pleurais, pas autant cependant que les femmes qui se groupaient près de moi, tandis que sur la pointe des pieds entraient, dans le salon où nous étions, nombre des habitués de la cuisine, qui s'étaient entassés dans le couloir après l'arrivée du curé, transis de chagrin et de curiosité.
La lumière que Facia avait allumée à la petite lampe de la chambre en sortant, et qu'elle gardait encore à la main, éclairait un peu cet antre de ténèbres, et je pus ainsi l'entrevoir, bourré matériellement de figures pressées et oscillantes qui nous regardaient avec une avide impatience; et pour un peu ■/aurais juré que là-bas, dans le fond, derrière toute la masse, iT^ais dominant d'une coudée le chef du plus grand, luisaient, conme deux lanternes dans un tunnel, les deux énormes yeux vert^ct à fleur de tête du géant de la Castaûalera.
Au bout d'un bon moment, Mari-Pepa me demanda nombre de choses qui, à son avis, allaient être là bientôt nécessaires. Lui déléguant ainsi qu'à sa fille toutes mes attributions dans la maison, je leur livrai les quelques clefs que je gardais, et j'ordonnai à Facia de se mettre avec les autres à leur disposition. Pour expédier rapidement et bien ce qu'elles projetaient, il était indispensable de renvoyer à la cuisine les « ha« bitués )). Dispersés ici, ou attroupés là, ils obstruaient et... empestaient tout, et il n'y avait pas moyen de se retourner au milieu d'eux. La chose se fit donc aussitôt sur mon ordre, et les deux femmes commencèrent à mettre à sac placards, armoires et tiroirs. Facia les guidait, et je les suivais toutes trois comme un automate.
Tandis qu'elles dévalisaient le dernier tiroir de la commode de ma chambre, la porte de celle de ¡mon oncle s'ouvrit, et don Sabas apparut dans l'ouverture. Je remarquai qu'il sortait en pleurant, et je courus vers lui dant la crainte que tout ne fût fini; mais à mi-chemin j'entendis tousser le malade, et cela me tranquillisa. Le curé vint à ma rencontre et me dit, en se séchant les yeux avec un mouchoir à carreaux :
« On n'y peut rien, jijiojo!... si accoutumé que l'on soit à contempler les misères et la fin de l'homme... Car il y a cas et cas, seùor don Marcelo, et celui-ci est des plus durs pour le pauvre curé. Vivre pendant soixante ans, plus que comme des amis, comme des frères, et chacun dans son ministère... et Dieu sait si le sien était d'importance!... Il semble que cela vous remue le cœur... Tout à coup l'autre dit au premier: « Eh bien, ça y est, je m'en vais... et pour ne plus revenir : « ainsi donc, règle avec moi les comptes que j'ai à rend»*e à « Dieu, par ta médiation même, de ce que je lui dois ¿t du « peu que je lui ai mal payé... et toi, reste ici, vieux -t seul, « jusqu'à ce que ton heure arrive, et elle ne peut ta-der, car
DANS LA MONTAGIfB
« pcsonne ne dépasse la vieillesse; et tu verras alors ce que • c'^t que de se trouver sans l'ami de toujours, qui paraissait € été la chair de ta chair, et remplissait tout le village, même « qund on ne l'y voyait pas... » Et allez donc savoir, d'autre partyquand votre heure viendra, dans quel état elle vous surprenira... car la chair est faible et Satan ne dort pas, et si, par malheur, nous ne nous rencontrions pas dans l'autre monde? Car, yi, il emporte de bons bagages... pour ça oui, jinojo! et son âne montera droite comme un fuseau. Humainement on ne pcjt pas supposer autre chose, avec la préparation qu'il a faite, près une vie de charité, que je sais par cœur... Enfin il quite celle-ci, et il ne faut pas s'endormir si Ton veut disposeriout ce dont il a besoin dans le moment critique où il se troie... Il faut lui donner le viatique, et, pour cela, je m'en vais àl'église de ce pas. Qu'on prévienne ici pour qu'on Dieu avec toute la pompe qui lui est due. » -ait emporté sa soutane et son manteau à la cuisine faire sécher au feu; et le curé, en ailant les recheraux gens qui y étaient réunis la même recommanet les emmena ensuite avec lui, sauf Chisco et Pito ; luxquels j'ordonnai de rester à « veiller sur la maison, qui pourrait arriver ». Luxe inutile de précautions à cette h ire (près de sept heures), car la nuit était noire comme la 'gueitô d'un loup, la neige tombait à poignées, et le vent d'aval agissait à faire peur du côté de la montagne.
Sanstop me préoccuper du pauvre Marmiton, qui restait seul enpre une fois, commodément assis, muet et interdit, dans lefauteuil de bois, tout près du feu, je retournai dans la chaDre de mon oncle pour voir ce qui s'y était passé depuis départ de don Sabas. Déjà tout me semblait nouveau das cet intérieur, et les deux fées de la maison continuaient ¡ncore à la transformer. Sur le lit du malade, la couvertte de damas rouge des grands jours, et, retourné sur elle, le Irge pli brodé d'un drap de luxe; les oreillers, dans des taiesà grandes garnitures empesées et plissées; et le malade lui- neme, avec une camisole propre, chauflee un peu avant au brasero et parfumée de thym sur l'épais veston de tricot qu lui couvrait le haut du corps; à côté du lit, un tapis au lieu c la natte de toujours; sur la commode, tombant en gracieux^avillons, une autre couverture des plus belles de la maisonyei dessus, en attendant une meilleure place, le crucifix d'A'oire, six chandeliers d'argent, un verre avec de l'eau bénitc^et \an petit rameau de laurier.
Quand j'arrivai, les deux femmes, qui semblaient avoi des diablotins dans les mains, s'occupaient à remplacer, avec l'aide de Facia, le vieux meuble qui avait toujours été ai; chevet du lit, par une petite table carrée tirée de mon cabint, où je m'en servais pour lire et faire ma correspondance. J leur offris mon aide pour ce travail; mais Lita la dédaigni d'un petit geste significatif et deux mots de courtoisie pour e atténuer l'effet. Pendant que Facia emportait le meuble irirme, elles tendirent sur la table une autre couverture de lamas rouge, et par-dessus une nappe blanche garnie de dételles; puis elles transportèrent de la commode à la table le rucifix d'ivoire, quatre chandeliers et le verre d'eau bénite vec le petit rameau de laurier; ensuite un autre tapis devant 1 petite table; après cela, toutes les bandes d'étoffes et nattes u'elles trouvèrent pour former un chemin aussi long que pssible; quatre coups aux chaises avant de les mettre en ordi, quelques autres aux draps du lit, un regard jeté de loin av tout cet ensemble varié, et ce fut tout.
Mon oncle, entre temps, haletait et toussait, pssait et repassait entre les doigts noueux de sa main droite 3us les grains de son rosaire et disait entre ses dents pière sur prière, sans se rendre compte de ce qu'on faisai autour de lui et sans répondre autrement que par un geste igre à la moindre question qu'on lui posait. Avant que son orps ne meure, son esprit était déjà dans l'autre monde. ] était à Dieu, il allait vers Dieu, en Dieu seul il mettait son spcir.
Le labeur de la chambre terminé, on en entreprit chors un autre plus difficile, pour lequel les femmes seules ncsuffirent pas. Mari-Pepa épandait sur le sol les couvertuis et les châles qu'elle avait amassés dans ses recherches, c qui s'amoncelaient confusément sur les chaises ; Lita choâssait et combinait couleurs et dimensions; et Pito Salceíet moi, juchés sur des meubles de la hauteur nécessae, nous clouions sur les murs, aussi haut que nous pouvion , — avec des broquettes, des pointes, même avec de long clous et tout ce que nous avions pu trouver dans un réduit te la cave où Chisco accumulait les réserves de ce genre, —ce que la diligente et active petite-fille du géant de la Castaùlera nous tendait de ses jolies petites mains de ce qu'elle hoisissait parmi tout ce qui était répandu à terre.
Vers la moitié de notre tâche, on entendit le son dune cloche, inégal et intermittent, tantôt lointain, tantôt rapproché, parfois comme une faible plainte d'agonie, d'autres fois vibrant
et Sonore, selon les caprices du vent emprisonné et agité dans les jorges et les carrrefours de la vallée. C'était le premier glas pour les sacreineuts, le signal de l'église aux habitants pour*, les fins qu'ils savaient. Un court moment après, la cloche se tut, et deux hommes arrivèrent, avec chacun une brassée (fe bougies et de cierges, envoyés devant par le curé. Ils étaient secs des pieds à la tete, mais tout ébouriffés; le nez et les onilles leur brûlaient; parce que, comme ils le déclarèrent, bien qu'il eût cessé de neiger, la bise, plus froide que la neige nème, continuait à souffler. Si nous le permettions, ils resta-aient là maintenant, car, outre qu'ils étaient sûrs de « trouva le Seigneur » en chemin, s'ils reprenaient celui de Téglise, îendroit pierreux n'était guère favorable, avec la couche de mige qui le recouvrait, à de nombreuses montées et descente^ à moins d'urgence. Nous consentîmes de bonne grâce à u^e requête si juste, et les hommes restèrent ébaubis de « l'aspipt pompeux » que prenaient les couloirs et l'escalier de larnaison, grâce à la besogne qui nous mettait en sueur. Noiç la continuâmes, cependant, avec une nouvelle énergie, mas à larges points, c'est-à-dire en raréfiant les tentures, car on réentendait la sonnerie de naguère, signalant que ce que \ous attendions s'était mis en marche, et de plus nous n'aviois pas trop d'étoffe ni áQ ferrures pour couvrir tant de paror.
Pour vêtir le sol nu des corridors, Lituca imagina de le semer elle-màne de feuilles odorantes des lauriers qui abondaient dans l<s fentes des rochers d'en face. Et il lui resta encore du tenbs pour parfumer toute la maison de romarin et de marjolaine, brûlés par elle sur les braises du brasero, que Chisco et ^ito Salces promenaient à travers les pièces, les couloirs et les escaliers. Ensuite, lampes, chandeliers, bougeoirs et lumignons éclairèrent jusqu'aux recoins les plus obscurs; la chambre de mon oncle, avec les six chandelles déjà allumées, étncelait, et la brassée de cierges apportés de l'église brûlait sois la garde des deux hommes chargés de les remettre au morr^nt voulu à leurs destinataires; Marmiton, encadré dans la prte de la cuisine, regardait le croisillon illuminé sans oser*faire un pas vers lui ; Mari-Pepa allait et venait partout; sa'fiUe mettait la dernière main au tableau général; Tona, m\ette et interdite, se tenait près de don Pedro Nolasco; Pit» Salces et Chisco, dans le vestibule, chacun un cierge ardentà la main; mon oncle, les yeux entr'ouverts, reposait sur s\s oreillers et priait sans cesse; Facia,
avec sa meilleure robe, attentive à ce dont le malade pouvait avoir besoin, restait debout à sa porte, immobile et mékncolique; la cloche de l'église sonnait en mesure; le silence presque absolu régnait dans la maison, et moi, cloué commi une statue dans le salon, je dominais du regard la chambre de mon oncle et même le croisillon du fond du couloir, .)bservant tout, entendant tout, en proie à une émotion si complexe et si étrange que je ne pouvais me l'expliquer.
Soudain, une voix, celle de Tona qui allait souven' voir à la porte du balcon de la cuisine, cria du fond du derner corridor :
« Ils viennent! »
Alors les femmes se couvrirent rapidement la t(te; nous prîmes chacun un des cierges que les deux hommes gardaient, et nous en donnâmes un autre à don Pedro NolascD, qui s'était avancé vers le groupe; et comme j'en étais le priicipal personnage, j'arrivai bientôt avec lui, en courant et bousculant presque le géant étourdi, au balcon de la cuisine.
Non seulement il avait cessé de neiger, mais "e vent aussi s'était calmé; et par un heureux hasard, par un; échancrure ouverte dans l'épaisseur des nuages noirs, la plane lune apparaissait, épanchant sa pâle lumière sur le blan( tapis du val -et les plus hauts pics de la haie de montagnes qii l'emprisonnaient. En d'autres circonstances meilleures, peut-être me serais-je arrêté à considérer ce qui me surprenat le plus dans cet étrange panorama, et jusqu'à quel point cete fantastique réalité ressemblait aux nombreux effets de /z/neque j'avais vus peints sur toile ou carton; mais le four de na tête n'était guère à point pour des petits gâteaux de ce g<nre. Et l'eût-il été, j'avais besoin de toute mon attention pou' un autre spectacle qui la sollicitait avec une force irrésistible. A peine arrivé à la porte du balcon, derrière les femme, je vis apparaître, surgissant des ténèbres, ainsi que desfartômes au-dessus de la hauteur de l'endroit pierreux, deux fils de masses noires, auprès de la plupart desquelles vacilhit une petite lumière triste et tremblante, comme si elle eu brûlé derrière les vitres d'une lanterne crasseuse. A mesur' que les files s'allongeaient vers la maison, d'autres silhouetes surgissaient de l'obscurité de la rude pente. On les voyat se mouvoir; mais on n'entendait point leurs pas sur le sol aboteux couvert de neige; et le silence de la nature — qui s;mblait être soudain devenue muette par respect pour ce qui e passait là — n'était troublé que par quelque murmure internittent, comme d'une
DANS-LA ^ONTAGîiS 26g
prière dite en chœur, et le son ininterrompu de la cloche de l'église, répété maintenant par le faible tintement de la clochette d'un enfant de chœur qui n'avait pas encore surgi de l'obscurité. Tout à coup, sur la hauteur, apparut une silhouette plus petite que les autres, avec un fanal à deux lumières : c'était l'enfant de chœur à la clochette, que l'on apercevait même dans sa main quand il l'agitait. Derrière lui, deux autres silhouettes, chacune également avec son fanal; et au milieu d'elles le curé don Sabas, en chape, avec un grand parapluie (cadeau fait par mon père, quand j'étais encore enfant, à l'église de Tablanca); et, enfin, derrière le curé, beaucoup d'autres silhouettes avec des lumières jaillissaient du sombre versant. Alors Mari-Pepa, qui était devant tous, tomba à genoux et s'écria d'une voix ferme, tandis que ses yeux s'emplissaient de larmes :
« Qu'en grâce te reçoive l'âme qui te désire. » Je m'agenouillai aussi, et, la tête inclinée, je répétai au fond de mon cœur la prière de cette noble femme.
Peu après nous revenions tous, gardant les flambeaux allumés, et plus en courant qu'en marchant, vers le croisillon, Neluco s'y trouvait déjà, qui s'était séparé de la procession avec quelques hommes des plus attachés à la maison, pourvus par lui de cierges et placés dans le couloir le long de l'escalier. A Lita et sa mère, Neluco indiqua la porte de la grande salle; « et vous avec moi, par ici, » me dit-il en me conduisant à la chambre même du malade, dont Facia ne s'était pas éloignée un seul instant. Nous lui demandâmes s'il se trouvait bien; il répondit que « comme jamais », quoiqu'il ne trouvât pas dans ses poumons le souffle pour le dire; nous nous plaçâmes contre la porte, et là nous attendîmes, comme deux sentinelles immobiles, ce qui commençait déjà à arriver, et que l'on entendait vers le vestibule, au bruit des sabots et de quelque parole à mi-voix, puis dans l'escalier, puis dans le couloir, au sourd piétinement des escarpins sur les planches mal jointes du parquet, et au souffle inconscient de tant de respirations contenues par force.
D'instant en instant les couloirs et le salon, la chambre, tous les coins et recoins accessibles de la maison, se remplissaient de monde, et l'on s'en apercevait aux nuances des sons, comme on entend s'emplir un vase sous le jet d'une fontaine. Enfin l'on entendit dans le vestibule la clochette de l'enfant de chœur, et presque en même temps la voix puissante de don Sabas récitant quelque chose qu'on ne distinguait pas bienj
après quoi, Tune et l'autre se turent, et Ton perçut clairement les pas lourds du curé et de son escorte, sur les marches de l'escalier, puis, près du croisillon, les pas plus distincts et une prière de don Sabas. Ceux d'entre nous qui n'étaient pas à genoux s'agenouillèrent, et nos poitrines, oppressées déjà par le poids de cet imposant tableau, se soulagèrent en soupirs ou en sanglots entrecoupés, qui allèrent parcourant, ainsi qu'une note funèbre emportée par l'air, toute la maison. Jusqu'à la porte du salon on ne réentendit pas la voix du curé; rnais là elle résonna de nouveau, déclamant, calme et pathétique, ce verset du Miserere :
Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum : et in peccatis concepit me mater mea.
Aux rumeurs d'auparavant succéda le plus profond silence; don Sabas, s'avançant d'un pas mesuré, le regard fixé sur le reliquaire brodé qui contenait les deux hosties consacrées, entouré de lumières qui resplendissaient sur l'or de ses ornements, précédé de Mari-Pepa, de Lita et de l'enfant de chœur, arriva à la porte où nous attendions ; et là, s'arrêtant quelques instants comme pour donner plus de solennité à ses paroles, il récita cet autre verset :
Ecce enim veritatem dilexisti : incerta et occulta sapientice tuœ manifestasti mihi.
Alors le malade, tremblant et livide, croisa ses mains décharnées, baissa la tête sur sa poitrine agitée, et d'une voix qui paraissait sortir du fond d'un sépulcre répondit aux paroles du prêtre :
Averie faciem tuam a peccatis meis ; et omnes iniqiiitates meas dele.
Ici ma sérénité déjà vacillante fut de nouveau à bout, et le nœud qui me serrait la gorge depuis un moment se changea en humeur bienfaisante qui me mouillait les yeux, s'accroissait par la contagion des pleurs des femmes qui m'accompagnaient dans la chambre, et enfin gagna Neluco lui-même, tout médecin qu'il était, tandis qu'on entendait au dehors la note plaintive d'auparavant, qui parcourait les groupes et la foule de ces gens tristes et prosternés... La voix du curé vibra encore, et tout se tut, comme si un souffle même eût profané l'auguste solennité de ce qui allait se passer là,... comme je croirais la profaner si j'osais extraire son souvenir du sanctuaire de ma mémoire où je le garde, indélébile, pour le décrire de ma plume maladroite et grossière sur ce misérable papier.
Je ne dois pas le même respect à ce qui se passa d' « humain » et compléta ce tableau qui tenait tant du « divin ». Gela peut et doit être, sinon peint, — car les couleurs de ma palette ne valent guère pour une si haute entreprise, — du moins noté; par exemple : cette exhortation finale de don Sabas à la patience, au recueillement, à la gratitude envers Dieu, du malade : il commença selon les formules usuelles du rituel, et dérailla peu à peu, entra dans les sentiers de son propre style et de ses sentiments particuliers; de cette manière se confondaient et se mêlaient, dans l'exhortation, le langage solennel du prêtre et celui, familier, où débordait la passion du tendre ami ; mon oncle lui répondit, soit pour protester de nouveau de sa foi épurée, de sa résignation sans bornes et de son absolue soumission aux décrets de Dieu, soit pour se plaindre doucement de ce qu'on pouvait mettre en doute l'accomplissement de son devoir de chrétien; don Sabas lui répliqua pour le tranquilliser sur ce point délicat, auquel il n'avait nullement voulu faire allusion. Lancés tous deux dans cet étrange dialogue, le curé cessa de parler « impersonnellement », et ils en arrivèrent à se tutoyer; dans la simplicité de ce style ils touchèrent des questions de haute portée pieuse, et don Sabas se déclara envieux du sort de mon oncle, dont tant d'autres, à tort, avaient, à ce moment, pitié, et ils se donnèrent mutuellement le baiser de paix en prenant pour témoin de la cordialité de leur geste « ce Dieu qui, sous les espèces du sacrement, était là, présent, en son corps et en son sang »; enfin, le curé se baissant beaucoup et mon oncle se soulevant un peu, tous deux se confondirent en un embrassement, don Sabas pleurant, et le pauvre malade, ému, étouffant de fatigue; par ces actes et ces paroles, le torrent des sanglots, mal contenu au dehors, déborda dans toute la maison, et Neluco tenta de fermer la porte de la chambre où nous nous trouvions pour que mon oncle n'entendît point; mais celui-ci l'en empêcha avec une surprenante énergie, et ordonna de laisser l'entrée libre à tous ceux qui pourraient tenir dedans pour leur dire un dernier adieu. Il fallut lui complaire, bien que nous ne pussions déjà plus respirer dans la pièce, et il prit congé de tous sans rhétoriques sentimentales, mais en pur chrétien, sans laisser d'être un vrai villageois, et finit par leur dire : « Si vous pleurez parce que vous perdez ce que j'ai été, que Dieu vous en récompense dans la mesure de la consolation que par là vous me donnez; mais si ma mort vous peine parce que je vais vous manquer, vous avez tort de pleurer, car, bien que je m*en
SCT* BJWrS LA ^fONTAGNÊ
aille, je tous laisse ici celui qui me remplacera, et m^me avec avantage pour vous. Viens ici, Marcelo! » (Je m'approchai du lit, comme un enfant timide, gauche et déconcerté.) Ensuite, il ajouta, en me montrant à la foule des Tablanquais qui avaient envahi la chambre : « Le voici, celui de mon sang, le maître et le seigneur de cette maison. De vous dépend, à partir d'aujourd'hui, qu'il soit, non ce que j'ai été, car ce fut bien peu de chose, mais tout ce que j'aurais dû être. Pour lui, tout votre respect et votre loyauté d'hommes honnêtes et reconnaissants; et pour moi... demandez à Dieu de temps en temps que mon âme ait un bon repos, mon âme qui est déjà sur le point de monter pvour être jugée en sa divine présence. Et sur ce, mes enfants, avec la bénédiction d un père vieux et moribond, je vous dis : A l'éternité. »
Je dois noter aussi comment lui répondirent, par des gémissements et des larmes, ces rudes et braves gens qui ne trouvaient pas dans leur langue de mots pour exprimer ce qu'ils ressentaient; et comment, enfin, don Sabas mit un terme à cette scène, en s'approchant pour adorer et recueillir l'hostie consacrée, et la clochette sonna,... et le Seigneur des seigneurs, le Roi des rois sortit de la chambre entouré de la même solennité et du même respect qu'à son entrée.
Lô curé marchait d'un boa pas, soucieux qu'il était de l'état extrême et désespéré de mon oncle, et, cependant, quand il arriva à la maison, résolu à n'en plus sortir tant qu'il resterait au malade un souffle de vie, et à lui-même une seule fonction à remplir à son coté comme prêtre ou comme ami, la tempête déjà grondait dans la montagne, et la neige descendait sur la frailee en épais tourbillons, c'est-à-dite que Véclaircie €t le calme n'avaient duré que le temps strictement nécessaire pour que Dieu put aller de l'église à la maison et revînt de la maison à l'église; miracle évident, selon Facia, et indubitable pour ceux qui en causaient avec elle.
Le curé entra donc, comme la première fois de cette nuit, en secouant ses vêtements pour se déneiger; il lança son manteau sur le premier meuble qui se trouva devant lui, et, portant à la main un petit sac de couleur, fermé par une coulisse, il se glissa, sans s'arrêter, dans la chambre de mon oncle, qui ne paraissait vivre que pour l'attendre. Tous deux s'enfermèrent là; et tandis que nous allions — ceux de toujours — dans la grande salle, tournant autour du brasero, sans savoir que nous dire ni où ni pourquoi nous arrêter ou nous asseoir, j'écoutais les gens passer de l'escalier à la cuisine où se trouvait toujours le géant, consterné et tout contre le feu, mais avec un grand appétit. Car les fonctions de manger et de digérer n'étaient pas régies chez ce gros homme par les grandes crises de l'esprit, mais par une loi mécanique. Il avait besoin de manger beaucoup et souvent, comme la masse qui menace ruine a besoin d'un étai pour ne pas s'écrouler. Cet insatiable appétit de son estomac n'empêchait pas le pauvre homme de sentir son cœur défaillir de chagrin. Il déplorait la mort de don Celso comme tous et comme chacun des Tablanquais qui pouvaient estimer le plus ses qualités, et il la pleurait aussi comme ami; mais il s'en affligeait, en outre et surtout, à cause
de l'âge qu'il comptait et de sa vieille et profonde intimité avec celui qui s'en allait. A cet âge, chaque ami qui s'en va est une pierre arrachée aux fondations de la vie de celui qui reste; et don Pedro Nolasco n'avait pas pris au sérieux Jusqu'à ce jour la possibilité de la mort de son ami, que, vu sa trempe et son caractère, il avait toujours considéré comme incapable de mourir. Il s'affligeait aussi dans son âme de se séparer ainsi, sans s'être dit adieu; mais il n'avait pas le courage de le faire, et nous nous gardions bien de l'inciter à vaincre sa répugnance; au contraire, nous l'y maintenions et la lui justifiions, en recommandant à ceux qui, d'ordinaire, lui tenaient compagnie dans la cuisine, de s'occuper charitablement de lui et de le distraire, comme nous le faisions souvent, le médecin et moi, avec Mari-Pepa et Lituca, qui ne le perdaient pas de vue et ne méconnaissaient pas la gravité de cette crise exceptionnelle, à un âge et pour un tempérament comme les siens.
On était arrivé à traiter précisément de cela dans la grande salle, lorsque la porte auparavant fermée par le curé s'ouvrit, et celui-ci parut en étole et en surplis, cherchant l'enfant de chœur qui était venu avec lui et devait se trouver dans la cuisine. Facia courut le prévenir, et nous autres nous entrâmes dans la chambre du malade; tout près déjà de l'agonie, il avait les yeux cloués sur un crucifix placé exprès au pied du lit par le curé. L'enfant entra, et, avec son aide, don Sabas administra l'extrême-onction au moribond. Mari-Pepa pleurait et Lituca sanglotait, tandis qu'elles posaient sur lui toutes les médailles et reliques de la maison, qui bénéficiaient d'une indulgence plénière pour l'heure de la mort; beaucoup de ceux qui étaient accourus de la cuisine avec l'enfant de chœur larmoyaient sans rien dire; nous répondions tous aux prières du curé, et dans les intervalles de silence on entendait à la fois la respiration haletante et agitée de l'agonisant, et le bour» donnement du vent dans les bois et les gorges de la montagne. Cette cérémonie imposante fut suivie d'une autre qui ne l'était pas moins : la recommandation de l'âme, lue à voix haute par don Sabas, avec les prières auxquelles tous prenaient part. Et cela fut long, très long, dura des heures, avec de courtes trêves, pendant lesquelles bougeaient ou se renouvelaient nombre des personnes assemblées, marchant sur la pointe des pieds, dévorant soupirs et sanglots. Après quoi l'on réentendait le râle régulier du moribond et, au dehors, le mugissement des vents d'aval.
Le funèbre coloris du spectacle, la lenteur avec laquelle il se déroulait, l'excès même d'attention que je lui prêtais, firent que la vision de la mort avec tout son cortère de tristesses s'empara de moi de telle sorte qu'il me semblait moins la sentir et la considérer dans la région des idées, que la respirer et la goûter; je confondais déjà les sensations morales avec les ébranlements de l'organisme, et la couleur, les figures, les sons du triste spectacle frappaient mon cerveau, le fatiguaient. L'instinct de la vie m'excitait de temps en temps à respirer une autre atmosphère, à contempler une autre lumière et à renouveler mon esprit sur d'autres horizons plus salutaires; et, promenant mon regard dans les limites étroites de cette funèbre enceinte, je finissais toujours par le poser sur le visage de Lituca, sur lequel les sillons des larmes, plus ils s'approfondissaient, plus ils mettaient en relief la fraîcheur de sa jeunesse. Et, chose étrange, mes yeux ne faisaient pas un de ces voyages sans rencontrer les siens en chemin. La pauvrette était-elle subjuguée par les mêmes influences et cherchait-elle, par un pareil instinct, les mêmes secours que moi? C'est fort possible, car pour tous deux ce spectacle nouveau (pour moi du moins) était également navrant. Oui, nouveau parce que dans les souvenirs que je gardais et garde en ma mémoire du passage de la mort par mon foyer, il n'y avait rien qui ressemblât, dans les procédés, les détails ou les accessoires, à ce labeur de destruction, lent, cruel et inexorable; à cet achèvement d'un homme fibre à fibre, au fond d'une vieille maison délabrée et enfoncée dans une fente de la cordillère cantabrique, à la lumière mourante de deux petites bougies de cire, tandis que la bourrasque de neige bourdonnait et rugissait dans les ténébreuses solitudes des alentours.
Mais Lituca, à genoux et en prière, comme sa mère, se reprenait vite à fixer son regard sur le crucifix, comme le voyageur altéré trempe avidement ses lèvres dans l'onde d'une fontaine, et ainsi elle rafraîchissait et fortifiait son esprit à chaque défaillance que lui causait cette bataille incessante que la mort livrait à une vie qui avait été, elle aussi, riante et juvénile comme la sienne. Je ne laissais pas de recourir à la môme source pour y puiser le même courage; mais la vie avait poussé des racines plus profondes dans ma nature hâlée par les intempéries du monde, que dans l'organisme tendre et vierge de cette enfant, et le même effort moral ne nous donnait pas les mêmes fruits.
Soudain, un phénomène se produisit dans l'agonie du ma-
lade. Il ouvrit les yeux, cloua son regard sur le crucifix et tendit les bras vers lui. Don Sabas comprit, et le plaça entre les mains du mourant, qui l'approcha lui-même de ses lèvres, baisa la croix, et dans un très profond, soupir rendit. son âme à Dieu.
Etrange coïncidence i A l'indescriptible rumeur des derniers souffles de mon oncle répondit aussitôt, de l'église, le premier glas des cloches qui sonnaient sa mort. Autre « miracle » que Facia ne voulut jamais s'expliquer par l'intervention officieuse de quelque habitué de la cuisine, mal informé, car les communications ne cessèrent pas cette nuit-là entre la maison et le village, malgré la rigueur et les dangers de la tempête,
A ce triste dénouement de la journée, les digues incertaines qui avaient soutenu la pauvre servante dévorant en silence le fiel de son chagrin, s'écroulèrent d'un coup, et ses larmes jaillirent à torrent avec ses gémissements. Il semblait qu'il n'y eût pas de consolation humaine pour elle, ni de forces capables de l'arracher du bord du lit où elle baisait les mains inertes de « son maître », et prenait Dieu à témoin de l'ingratitude par laquelle elle avait payé ses bienfaits. Et il arriva ce qui était à prévoir ; le bruit de cette explosion de douleurs profondément senties se propagea dans toute la maison, où finirent par pousser des sanglots déchirants ceux-là mêmes qui avaient pensé ne point pleurer du tout, et les liens de la discipline et du respect humain, déjà fort relâchés pendant l'agonie du patriarche, se rompirent enfin sous l'effort de ces lamentations plaintives : la chambre mortuaire fut envahie par des gens qui, en foule, jaillissaient de tous les coins de la maison, et tous voulaient voir le mort, et tous finissaient par le voir, et tous, après, pleuraient et gémissaient plus fort, épouvantés de l'avoir vu.
Je ne savais où j'en étais, au milieu de tout cela, ni où ni dans quel état j'avais la tête! Par bonheur, don Sabas et Neluco prirent la direction de tout et commencèrent à débarrasser la chambre et ses abords, laissèrent ces dames avec moi, mirent Pito Salces et Chisco à leurs ordres dans la grande salle, et restèrent ensuite seuls, la porte fermée, avec le mort... C'est là que commence le véritable enchevêtrement d'esquisses, de notes de couleurs, de profils étranges et de sombres taches que je garde en ma mémoire comme impression du tableau de cette inoubliable nuit.
Je crois que, dans mon désir de voir avant tout le géant de la Castañalera, je m'en fus à la cuisine, où les gens ne
ponvaíent tenir; que je suppliai ceux qui étaient de trop de se retirer chez eux, puisque, malheureusement, il n'était pas besoin de leurs bons services; et même que j'obtins en grande partie ce que je voulais; je me rappelle que je trouvai Mari-Pepa et sa fille en train de convaincre le géant de ce que les choses avaient abouti à l'inévitable, et aussi de ce qu'ils lui convenait, puisqu'il n'y avait plus de remède et qu'il avait bien dîné en bonne compagnie, de se reposer et d'adoucir ses pensées, en se couchant dans le lit qui lui était préparé loin des bruits de l'autre scène. On n'eut pas grand'peine à le persuader; il se laissa conduire à une chambre voisine; il se coucha: nous lui tînmes compagnie jusqu'à ce que le sommeil le prît; il dormit comme une souche, et nous le laissâmes en train de ronfler.
Après... que sais-je?... la chambre de mon oncle, le lit, maintenant dépouillé d'ornements, au milieu, et dessus le cadavre effilé et jaune, dans un habit franciscain, car depuis le temps de l'exclaustration il y en avait toujours une provision dans la maison, pour des occasions comme celle-là; autour du lit, des flambeaux ardents; au chevet, don Sabas, ou Mari- Pepa, ou Facia, ou n'importe quel Tablanquais (de ceux de la cuisine... ou moi, à genoux et priant; Chisco et Pito Salces surveillaient les lumières; Neluco aspergeait le parquet, les meubles, le linge et les nattes avec un liquide désinfectant, et par la fenêtre entr'ouverte se glissait un air subtil et froid, et aussi le bourdonnement lointain du vent d'aval et plus d'un flocon de neige... Lita et sa mère dans mon cabinet, emmitouflées de châles et de fichus, les pieds sur la caisse djj brasero... Mari-Pepa s'approchait sur la pointe des pieds et regardait dans la chambre de son père lorsque ses ronflements de stentor cessaient; avec une insistance devenue machinale, je conseillais aux dames et au curé de se coucher, de dormir, de se reposer; elles se refusaient à me complaire, quoique la pauvre Lituca tremblât de froid par instants et ne pût soulever ses paupières rougies... Je les priais de dîner... Mais elles avaient pris une petite collation; et quant à don Sabas, il n'y pouvait songer, car il était plus de minuit et il devait dire la messe au petit jour... Dans la cuisine, le feu agonisait : Tona dodelinait de la tête auprès de lui ; sa mère gémissait doucement dans le coin le plus obscur ; des hommes, la tête entre les mains et les mains sur la paresseuse, dormaient tranquillement ; d'autres près de s'endormir, assis sur les bancs de la cheminée, fumaient la pipe, leurs yeux éteints
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cloués sur les tisons ; tout ce tableau dans une demi-lumière et sans autres bruits que les sanglots de Facia... Quelque silhouette errait dans l'obscurité des couloirs, et, dans la maison entière, une odeur de lumignon de cire, de laurier piétiné, de romarin et de mauvais tabac... Un moment de causerie avec le curé et Neluco dans ma chambre devant Mari- Pepa qui venait de celle de son père, et Lita, qui dormait, sa jolie tête inclinée sur son sein, après s'être refusée à se reposer dans mon lit, si proche (Dieu sait par quels scrupules!); de causerie, dis-je, sur le jour ou les jours et le cérémonial des honneurs funèbres et sur tout ce qui s'y rapportait... Pepazos et un autre gars entraient dans la chambre mortuaire ^ pour relever Chisco et Pito Salces; le Tarumbo priait d'un côté du chevet, et le Topero de l'autre; le froid augmentait, et la flamme des cierges vacillait sans cesse sous l'air glacial qui filtrait toujours par la fenêtre entr'ouverte... De longs moments de silence et de quiétude dans toute la maison; d'autres de conversation languissante dans ma chambre sur des sujets de famille : le défunt, les absents,... et retour avec don Sabas dans la chambre du mort, ou avec Neluco dans la cuisine, où nous trouvâmes une fois Tona versant à Pito Salces une gorgée de la liqueur autorisée par la « maison » pour un tel usage en des cas aussi exceptionnels, et retour à mon cabinet; et, enfin, Lita étendue sur mon lit et couverte, au-dessous des genoux, de ma propre couverture, dormant du rythme doux et paisible dont les anges dormiraient s'ils en éprouvaient le besoin. Sa mère avait, une fois pour toutes, dissipé ses scrupules; mi-sérieuse, mi-plaisante, pour tout raisonnement elle l'avait prise et posée là où elle se trouvait. Et encore l'excellente femme me demandait pardon de son audace !
Avec tout cela, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé ni faim, ni froid, ni soif, ni fatigue de toute la nuit, ni d'avoir eu la plus lointaine idée de ce que la femme grise m'avait déclaré le matin même; cependant, j'avais les yeux lourds comme lorsqu'on désire dormir, la bouche sèche, l'estomac défaillant, le corps brisé et la tête bourrée de toutes sortes de pensées tristes... J'étais dans l'état d'un fiévreux en proie à un cauchemar.
Le matin, messe pour l'âme du défunt. Tous voulaient» aller l'entendre; mais nous nous y opposâmes pour certains qui étaient utiles à la maison, entre autres pour Mari-Pepa, qui aurait eu de la peine à nous accompagner. Il ne neigeait
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plus, mais il y avait plus aune vare de neige sur le sol du val, et 1-es cimes des monts étaient comme submergées dans une mer noire et tempétueuse qui n'augurait rien de bon. La pieuse et excellente femme se résigna à rester, mais non Facia, plus habituée qu'elle à franchir de tels obstacles.
Quel froid intense, Dieu 'souverain, dès que Je me vis dehors! Comme les pieds s'enfonçaient dans le sol humide et spongieux! Que de glissades et de chutes sur l'endroit pierreux, et comme j'aurais ri [de la triste figure que je faisais parmi ces gens qui marchaient sur ce tapis peu sûr avec la même assurance que dans le vestibule de leur maison, si les idées dont était impressionné mon cerveau n'avaient été si tristes et funèbres! Et la silhouette du curé qui cheminait devant tous, avec sa sombre houppelande, son noir cachenez enroulé autour du cou, qu'elle me paraissait haute sur la blancheur éclatante de la neige! Quelle solennité redoutable et éloquente dans ce silence de la nature ! Quel son faible, exténué et mélancolique, que celui des cloches de la paroisse sonnant le glas sans trêve depuis le point du jour !
L'église se remplit; tout le village était accouru. La messe fut basse, et les plaintes de la maison s'y reproduisirent quand le curé demanda une prière pour l'âme d'un paroissien tant aimé !
Après la messe, je voulus voir le cimetière, qui est à deux pas de l'église. Quatre murs peu élevés, une croix au centre, un humble auvent à droite de la porte, et sur le côté d'en face une demi-douzaine de saules pleureurs limitant de leurs troncs bossus un petit morceau de terre, et frôlant avec les extrémités de leur ramure maigre et flétrie l'épais tapis de neige qui nivelait toute la surface du « campo santo ». Dans ce coin de terre, borné par les saules, on ensevelit, de temps immémorial , les morts de la maison de Tablanca.
Lorsque j'y remontai avec les personnes qui m'avaient accompagné à la descente, et avec quelques autres, le curé me dit : « A tantôt. »
« C'est l'heurej ajouta-t-il, de donner un coup d'œil à ma maison, dont je ne sais plus rien depuis vingt-quatre heures... de déjeuner et de dormir un moment, si cette bourrasque noire que j'ai en tête me laisse l'appétit et le calme ' nécessaires, par la miséricorde de Dieu. »
Quelqu'un eut l'heureuse idée, dans la maison, de nettoyer le sentier de l'endroit pierreux en mon honneur, et je dus à
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cela que la montée ne fût pas pour moi ce que je craignais, étant donné ce qu'avait été la descente.
Marmiton avait dormi toute la nuit d'un seul trait, grâce à quoi les pièces et engrenages de son armature de colosse ^avaient repris leur équilibre et leur jeu; même les chagrins fonctionnaient en lui avec une parfaite régularité. J'arrivai quand sa fille et sa petite-fille lui servaient le petit déjeuner, et 'il me parla du « malheur du pauvre Celso » comme s'il -venait de se passer. Je demandai à Lita (et, je le jure, sans la moindre arrière-pensée) si elle avait dormi et s'était reposée à son gré. Au lieu de répondre à ma question, elle devint toute rouge et commença à faire retomber sur sa mère toutes les responsabilités de ce qu'elle s'était couchée, « mais habillée, pour ça oui! » dans le lit où je l'avais vue. Sur quoi, sa 'tnère riait de bon cœur, tandis que j'assurais à la petite honteuse que cela avait été ma faute, et que je m'en faisais gloire ; et je partis de là pour leur exposer mes projets. Je les priai de ne pas retourner chez elles pendant quelques jours, car le temps ne s'y prêtait pas, et surtout parce que j'avais besoin d'elles chez moi pour une grande oeuvre de charité : il fallait qu'elles se résignent toutes deux à s'installer dans ma chambre déjà étrennée par Lituca. Pour moi, je dormirais dans l'alcôve du salon contigu, qui avait aussi un lit; avec ce Ut et quatre vieux meubles qu'on prendrait dans ma chambre, je serais comme un prince... Mais Dieu sait les difficultés, les ¡considérations et les gestes de surprise par lesquels elles se refusèrent d'abord à me faire le plaisir sinon de rester chez moi pendant quelques jours, du moins d'occuper la chambre que je leur offrais!...
Enfin Mari-Pepa céda, Lita se résigna, et le géant applaudit la décision, en faisant retentir la moitié de la maison d'un : « Voilà qui est bien! » Ce projet, avec la besogne qu'entraînait sa mise à exécution, fut l'unique délassement que je me permis dans tout ce triste jour.
Le soir arriva, froid, brumeux, lugubre; tout le village monta en masse par l'endroit pierreux, derrière le curé en ornements noirs, précédé de l'étendard des Ames et d'un grand crucifix; j'entendis résonner dans le vestibule, entonnées par des voix qui s'accordaient bien à la voix sonore de don Sabas, les terribles lamentations de Job, le plus grand poète funèbre qu'on ait jamais vu sur la terre; le cercueil fut descendu parmi de nouveaux sanglots et gémissements; et la plaintive procession, descendant avec lui le chemin qu'elle
venait de gravir, parvint au cimetière après un court arrêt à la porte de l'église, pour que l'enfant fidèle et soumis reçût de sa tendre mère la bénédiction d'adieu.
Et là, entre les tristes saules, dans^une misérable fosse récemment ouverte, disparut du monde pour toujours, sous une couche de terre que sans doute la neige recouvrirait bientôt, un homme qui avait été jusqu'à ce jour le patriarche, le seigneur, le roi indiscuté et indiscutable de toute la vallée.
Il y avait longtemps que le manoir des Ruiz de Bejos n^avait été en pareil branle-bas. Facia était propre, et Tona n'était pas sale; mais entre les lavages et balayages d'ordinaire et ceux de ces jours-là, effectués à l'aide ou sous la direction de mes hôtesses incomparables, il y avait un abîme. Tout leur paraissait peu pour effacer les traces des récents bouleversements, et vêtir la maison comme l'exigeait l'extraordinaire événement que l'on attendait; tout ce qui était désordonné se remit en ordre, et tout parut comme neuf, en particulier l'appartement de mon oncle... Je me rappelle fort bien qu'au milieu du travail de défiguration que Lituca faisait subir à son ameublement, celle-ci me dit, sans tourner la tête vers moi ni vers sa mère qui l'aidait, et sans suspendre un instant son labeur :
« Eh bien, avec votre permission, don Marcelo, je vous dis que si tout cela était à moi, je n'y toucherais que pour le nettoyer.
— Pourquoi? lui demandai-je avec beaucoup de curiosité.
— Parce que, répondit-elle aussitôt, parce que lorsqu'on cache ou change de place les choses dont les morts se sont servis de leur vivant, il semble qu'on les oublie plus vite,... du moins je le crois. »
Mais, là-dessus, sa mère la traita de « bavarde sans substance » et l'emmena pour d'autres occupations urgentes, ce qui m'empêcha de lui dire ce que je pensais à l'appui de son opinion, ne fût-ce que pour m'excuser de la faute qui m'incombait dans ces changements, et surtout pour rassurer la pauvrette, dont le visage devint comme un coquelicot sous la réprimande de sa mère, dite cependant d'un ton plaisant.
Si par oublier Lituca entendait « cesser de sentir profondément )), elle avait raison, car le cœur humain, terre misé-
rabie en fin de compte, a besoin du concours des sens pour garder la chaleur des affections qui l'animent, et même ainsi le foyer s'éteint avec le temps... Mais si par oublier elle entendait « effacer de la mémoire >», elle se trompait grandement. Le vide que mon oncle Celso laissait dans la maison de Tablanca était trop considérable pour n'être pas senti à chaque moment, en dépit du temps écoulé. Et d'abord, on n'y parlait pas d'autre chose, le soir surtout, aux veillées de la cuisine, qui se remplissait d& gens malgré le froid et la tourmente de neige. On faisait à tout moment allusion au disparu, et personne, pas même le géant de la Castañalera, ne touchait son fauteuil, qui leur semblait sacré. Seul, je pouvais m'y asseoir sans le profaner; seul, je m'y asseyais, exerçant en cela un droit en même temps que j'accomplissais un devoir, dans l'opinion de ces gens rustiques qui m'avaient juré, au fond de leurs cœurs, obéissance et loyauté, quand mon oncle, déjà moribond, m'avait hissé sur le pavois au bord de son lit et devant l'hostie consacrée. « Le roi est mort. Vive le roi! » S'il est permis de citer des exemples insignifiants en des sujets aussi graves, comme on a dit en latin, il ne laissait pas que d'y avoir un peu de cela dans ce qui m'était arrivé et m'arrivait encore, les jours suivants. Et je ne. le dis pas tant par suite du respect et de l'attachement que me montraient les honnêtes Tablanquais depuis la mort de mon oncle, que parce que je sentais s'enfoncer, s'étendre et grossir, dans ma conscience scrupuleuse, les racines de mon engagement renouvelé et consacré de cette façon solennelle.
Ces veillées de la cuisine étaient une incessante commémo» ration des mérites du défunt à tous les âges et dans toutes les circonstances de sa longue vie : chacun avait quelque chose à rappeler, à rapporter ou à commenter : « Ce regard qui lisait dans l'obscurité » ; u la vivacité de sa parole »; « l'influence qu'il avait partout pour vaincre les difficultés, pour le bien du village »; ce trait généreux; cet à-propos; la bonté de son cœur, toujours ouvert aux malheurs d'autrui, de même que sa bourse inépuisable; son savoir universel, sa charité pour tous, et sa façon de vivre avec rien; la force de sa trempe, son attachement au terroir; ses hauts faits d'homme mûr, ses exploits de jeunesse; la grâce de sa personne, la pompe de ses noces et la beauté imposante de sa femme... Et il était à remarquer que pour ces peintures de la jeunesse de mon oncle Celso, don Pedro Nolasco ou le curé don Sabas s'empressaient toujours de les confirmer, quand ils ne les
enrichissaient pas de nouvelles et curieuses anecdotes, avec leur autorité irrécusable de témoins oculaires.
Un de ces jours-là, le lendemain de l'enterrement de mon oncle, j'appelai à part Facia, Tona et Chisco, pour leur lire les clauses du testament qui les concernaient. Je les priai de s'asseoir, ils refusèrent, et je leur en donnai lecture sur un ton aussi solennel que possible. Le testateur léguait à la première, outre les terres dont elle avait eu la jouissance en se mariant, six onces d'or, six autres à Tona et douze à Chisco. Après la lecture de chaque clause, je regardais un instant le légataire intéressé. Facia baissa la tête et se couvrit la figure de ses mains, comme si elle avait honte, en son humilité, de cette munificence imméritée de son maître; Tona tressaillit des pieds à la tête, comme si on lui avait appliqué une décharge électrique; Chisco ne remua ni pied ni main, ni une seule fibre de son corps, mais il pâlit beaucoup. Tous les trois étant ainsi, je promis à Tona et à Chisco de doubler le legs pour mon compte, et à Facia d'augmenter aussi le sien. Sur quoi la mère et la fille se mirent à pleurer et la pâleur de Chisco s'accrut : même la lèvre supérieure lui trembla légèrement d'un côté, symptômes que je n'avais pas notés en lui, même dans la caverne de naguère, face à face avec l'ours. Assurément il savourait la surprise de cette grêle d'onces d'or qui était une richesse parmi les pauvres laboureurs de Tablanca! Et qui sait, qui saura jamais si ce léger tremblement de lèvre ne fut pas comme un vague sourire de la joie qu'il aurait éprouvée pour avoir vu soudain, en imagination, défiler respectueusement devant lui toute la famille du Topero, tandis que Pepazos se cognait la caboche contre le mur de sa maison?
Sur ce, tous les trois s'estimèrent suffisamment informés; et ils en étaient si émus, qu'au moment de se retirer ils s'empêtrèrent et n'arrivaient pas à trouver la porte. Tout cela se sut dans le village, ainsi que la remise des dettes faites par le tes* tateur... et tout l'essentiel du testament, parce que ces choses se savent toujours, par un peu que l'on en raconte et déclare, et autant que l'on suppute et devine; la candeur paysanne éleva jusqu'aux nues le capital en nature et en espèces que j'avais hérité; et cela, joint à l'idée que l'on avait de ma fortune personnelle, me fit considérer comme un prodigieux grand seigneur, aussi riche qu'un roi; ce qui ne contribua pas peu, à mon avis, à affermir et grandir le respect qu'ils m'avaient déjà voué en tant que neveu de mon oncle et con-
tinuateur de la dynastie et de l'œuvre des Ruiz de Bejos dans la maison de Tablanca.
Toutes ces choses me plaisaient, ne fût-ce que par le côté pittoresque et le fond de simplicité patriarcale sur lequel elles se détachaient; mais j'aimais beaucoup mieux les moments que je passais dans l'intimité de Mari -Pepa et de Lituca, surtout de Lituca seule, parce qu'il y avait de tout et du temps pour tout dans ces longues heures d'hiver. Mais que la conversation fût avec la fille ou avec la mère, ou avec les deux ensemble, elle commençait toujours par cette thèse, ou quelque autre pareille, déclamée à haute voix par l'une d'elles :
« Mais, que ma très sainte mère me protège! que devezvous dire, seûor don Marcelo, de cette mauvaise peste qui s'est abattue sur vous dans la maison? N'êtes-vous pas suffoqué par cette impudence avec laquelle, non contentes de manger à vos dépens, nous vous avons repoussé dans le coin le plus obscur et le plus laid, tandis que nous campons toutes seules dans la partie la plus luxueuse, comme si tout était à nous et non à vous? Ne vaudrait-il pas mieux, maintenant que cela commence à s'éclaircir, que nous vous laissions en paix, que nous vous débarrassions, et que nous retournions chez nous au plus tôt?... Vrai, notre sans-façon est étonnant! »
Il était de rigueur pour moi de les arrêter net, à ce passage de leur apostrophe, par une autre où je leur faisais valoir leur engagement de ne pas m'abandonner avant le jour des funérailles et l'œuvre charitable qu'elles faisaient : elles me tenaient compagnie dans ma solitude et arrangeaient et revêtaient la vieille maison malpropre et disposaient le programme de cette cérémonie; puis je leur disais combien je me trouvais à mon aise et à mon goût dans la chambre que j'avais choisie en leur cédant la mienne, qui était la moins mauvaise de la maison, quoiqu'elle fût à cent lieues d'être digne d'elles, et le bien que cela faisait à don Pedro Nolasco, en des heures aussi critiques et dangereuses pour lui, d'être distrait et
jonforté.
l^e um de ma réponse était tel ou à peu près quand il s'agissait des deux femmes, ou que Neluco, ou don Sabas, ou les deux étaient présents (car ils venaient souvent à la maison); mais quand Lituca était seule en tête-à-tête avec moi, c'était tout différent. Je ne sais diable d'où cela vient, mais on dirait qu*il est une loi gravée dans l'esprit de tous les hommes, ou
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une fibre d'une certaine trempe inusable, cachée dans leur nature charnelle, qui les oblige à dire « de jolies choses « à une jolie femme chaque fois qu'ils sont seuls avec elle, même si la conversation porte sur les âmes du purgatoire! Aussi bien, obéissant à cette loi ou à cette fibre, quand je répliquais à la petite-fille du géant dans ses lamentations obligatoires. faites à coup sûr, ainsi que celles de sa mère, plutôt par plaisanterie ou politesse, ou étiquette à leur façon, que pour exprimer fidèlement leurs désirs, je la regardais avec des yeux fripons; puis je caressais ma barbe en silence, comme si j'avais peine à contenir toutes les choses profondes auxquelles je pensais, et je finissais par lâcher une série de malices des plus quelconques. Je lui demandais si ma présence aussi continue la gênait; si elle regrettait l'absence de quelque chose (allusion à Neluco !) qu'on ne trouvait pas chez moi aussi souvent ni aussi à propos que chez elle; ce que je pourrais faire pour lui rendre agréables ces heures qui lui paraissaient si ennuyeuses,... jusqu'au moment où la pauvre petite, à cause, soit de ce que je lui disais, soit de ma façon de le lui dire, finissait par rougir et s'exclamer, en s'agitant sur sa chaise avec une désinvolture d'enfant :
« Voyez-vous comme ce don Marcelo a une façon à lui de dire les choses et de comprendre celles qu'on lui dit?... Ma très sainte mère! Eh bien, tenez : avec cela vous m'empêcherez de vous plaisanter à l'aise une autre fois... Comme si les soins et les attentions que vous avez pour nous étaient peu de chose! Pourrais-je en demander plus?... »
Et ce genre de répliques donnait lieu d'habitude à de nouveaux et plus perfides subterfuges de ma part, jusqu'à ce que les remords m'assaillissent quand je me souvenais de Neluco, ou jusqu'à ce qu'elle se réfugiât dans un de mes livres à iuiages qui l'enthousiasmaient. Je m'empressais alors de lui expliquer les gravures pour conclure encore comme toujours, quoique en un style et d'une façon plus supportables.
Une fois, il s'agissait d'une gravure en couleurs qui reproduisait l'intérieur d'un théâtre de Paris pendant la représentation d'un fameux drame à grand spectacle. On voyait la scène et une bonne partie des places principales remplies, l'une d'acteurs vêtus avec faste, et les autres de dames et de messieurs fort élégants. Lituca savait déjà, parce que je le lui avais conseillé, trouver la perspective de ces tableaux en les regardant par l'entonnoir fait avec une main; et contemplant ainsi cet intérieur, elle en fut émerveillée et poussa les excla-
mations les plus expressives. Je connaissais ce théâtre et ce drame, j'avais vu à loisir la réalité de cette peinture qui l'enthousiasmait tant. Je le lui dis, elle en fut étonnée autant que du tableau, et je m'empressai de lui raconter le sujet du drame avec les détails, que je me rappelais bien, de ses scènes culminantes et des plus somptueux décors; et, enfin, je lui donnai une idée du rôle que remplissaient, dans la représentation, les spectateurs, du luxe des dames,... et même des impertinences des hommes vaniteux, en particulier des « beaux garçons ». Elle s'étonna de certaines choses, s'amusa des autres, et me déclara enfin, en réponse à une question que je lui posai, qu'elle aimerait bien tout voir sans être vue de personne ; mais y être et être vue de tous, jamais! dût-on la mettre à la torture. Elle se souvenait de m'avoir dit quelque chose du même genre, il y avait longtemps (et c'était vrai). Partant de là, je continuai à explorer la nature et l'étendue de ses ambitions de femme; et de tableau en tableau, de supposition en supposition, j'obtins qu'elle répondît à une autre de mes questions :
« Eh bien, dans la sincérité de mon âme, et que Dieu me châtie si je mens, mes désirs de jeune femme, c'est-à-dire ce que je demanderais, si j'avais à demander quelque chose sur ce point, ce serait une vie comme celle que je mène en ce moment. >»
A quoi je répliquai que c'était demander l'impossible, et qu'il fallait se placer, pour le point dont nous traitions, dans la réalité des choses.
« Le temps ne s'arrête pas, ajoutai-je, et détruit peu à peu tout ce qui vit en lui. En vertu de cette condition inéluctable, un jour viendra (que Dieu l'éloigné!) où même votre mère disparaîtra d'entre les vivants. C'est la loi fatale des événements humains. En prévision de ce jour, parce qu'une autre loi l'ordonne ainsi, qui gouverne le cœur de l'homme... et de la femme, à un certain âge de la vie, par exemple à celui que vous avez maintenant, on désire un appui, une compagnie dans laquelle vivre, pour remplacer ceux qui doivent nécessairement nous manquer; l'étincelle qui avive demain le feu qui s'éteindra dans le foyer et rétablisse sa chaleur sacrée. En un mot, Lita, il faut penser — au moins penser — à se marier. Or supposons, et pardonnez ma franchise, qu'il s'agisse de vous, et qu'il vous pleuve de toutes parts des prétendants de toutes conditions; qu'il se présente l'humble laboureur, avec l'hommage de sa pauvreté enveloppée — c'est son
excuse — de ses honnêtes intentions ; que vous soyez sollicitée par un petit « hidalgo » réputé tel chez lui, sinon ailleurs, de ceux-là qui ont la couverture de leurs ressources si ajustée à leurs besoins, que s'ils tirent sur elle pour se couvrir la nuque, ils découvrent leurs pieds; et par le grossier richard qui fonde sa plus grande vanité sur ce qu'il a peiné pour gagner le morceau de pain qu'il vous offre d'une main calleuse, avec de lourdes phrases... et la sueur au front; par le petit avocat sans cause et avec la couverture du noblaillon; et ainsi, en montant l'échelle, jusqu'au personnage qui vous invite, dans le monde d'où il vient, à toutes les tentations du luxe et des splendeurs; tenez, à la vie que [mènent les plus grandes dames du théâtre que vous venez de voir peint sur ce livre. Franchement, Lita, lequel de ces prétendants choisiriezvous? »
Pendant la première partie de ce discours, la pauvre petite ne savait où poser ses regards, et même chiffonnait un peu sa robe; mais ensuite elle me regarda avec des yeux grands ouverts et la bouche rieuse, et pour toute réponse à la question que j'avais faite — tel un trait au bas d'une addition — sous la liste des hypothétiques prétendants, elle laissa échapper un éclat de rire aussi spontané que cordial.
« De quoi riez-vous? lui demandai-je, en feignant d'être un peu vexé.
— Faudrait-il donc pleurer? me répondit-elle en changeant de posture sur sa chaise. Vrai! vous en avez de bonnes! Eh bien, je vous dis que je ne le choisirai pas même en image ! Ça, mon señor don Marcelo, c'est aller un peu plus loin qu'il n'est permis... et ce n'est pas de jeu. Allons, allons ! en voilà une idée !
— Gela, Lituca, c'est mettre le doigt sur la plaie, ni plus ni moins, et appeler les choses par leur nom, bien que vous paraissiez croire le contraire pour esquiver la difficulté,... et pardonnez-moi ma franchise.
— Mais si le cas ne s'est pas produit, diable de farceur, comment voulez-vous que je vous réponde?
— Je vous ai posé la question en supposant qu'il se soit produit.
— Mais vous savez mieux que moi la distance qu'il y a entre dice et faire.
— Il est vrai que je le sais, non pas mieux, mais apparemment aussi bien que vous ; et malgré tout, j'insiste sur la question, laissant de côté les éventualités plus ou moins possibles ou probables, et plaçons-nous dans le réel, le positif, le fai-
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sable. Et ainsi, je vous demande de nouveau : aujourd'hui, en cet instant même, telle que vous êtes, avec vos idées et vos sentiments, lequel des susdits prétendants choisiriez-vous? Avec lequel croyez-vous aujourd'hui, en ce moment, que vous seriez le plus heureuse, si vous l'aviez pour mari ?
— Mais, ô mère céleste!... Voyez comme cet homme de Satan me persécute ! Gomment pourrais-je lui dire de pareilles choses?
— Comme on dit d'autres choses, Lituca...
— Je vous l'ai déjà dit, et bien clairement.
— Et bien clairement je vous ai répondu que c'était là demander l'impossible.
— C'est pourtant ce que je demande,... et désire maintenant...
— Mais cette réponse ne concorde pas avec ma question. Il «^'agissait là de vivre comme vous vivez à présent, et il s'agit
ji de vivre d'une manière toute différente.
— Cela revient au même, malgré tout.
— Je ne trouve pas !
— Que vous êtes ennuyeux! Seigneur Jésus! Gomment voulez-vous donc, bonté divine, que je vous le dise?
— En bon castillan,... clairement, sans échappatoires.
— Par la vie de!... » Et ici elle fit une moue d'impatience des plus charmantes que j'aie vues chez aucune femme, et se donna même deux petites tapes sur son giron; après quoi, redressant sa jolie tête, d'une voix et d'un air un peu plus dur, elle ajouta :
« En somme, quelle obligation ai-je de le déclarer, et que vous importe-t-il de le savoir? »
Je feignis de prendre ces paroles au sérieux et comme une sévère leçon, et je n'y répliquai que pour excuser mon audace... Alors la petite friponne lâcha un éclat de rire, et me dit sur un ton qui révélait le plus grand désir de me défâcher, si par hasard je m'étais vraiment fâché :
«f Eh bien, maintenant que, par la peur que vous avez eue, je vous ai puni de votre malice, car c'est une malice — et une grande — que de soutirer à une femme les pensées qu'elle n'a jamais eues... Mais que je suis bête! s'écria-t-elle soudain en croisant les mains et prenant un petit air de componction. — Ne suis-je pas en train de m'amuser, comme une sotte, comme s'il n'y avait pas de quoi pleurer sans trêve dans cette maison? Que direz-vous de moi, señor don Marcelo? Vrai, y en a-t-il une autre aussi simple que moi! Jugez
si VOUS pouvez me pardonner, ne serait-ce que parce que ce n'est pas tout à fait ma faute. »
Sur cette réponse évasive de la malicieuse, et par suite de l'entrée de Marie-Pepa, la conversation prit fin. Mais il n'était pas douteux pour moi que Neluco était le mobile, le type et le régulateur de toutes les ambitions de la petite-fille de don Pedro Nolasco.
Entre temps, on ne négligeait pas un seul moment les préparatifs pour les funérailles.
Il appartenait à don Sabas d'aviser tous les curés de l'archiprêtré, et d'autres si possible; sous sa direction et cellj du médecin, et même avec leur aide matérielle, j'écrivais et signais lettres sur lettres pour faire part de la mort de mon oncle et de la date de son service funèbre en l'église paroissiale de Tablanca à tous les notables de la province qui, selon ces amis, devaient être informés. Les femmes, en attendant le moment de pourvoir la dépense de ce dont elle manquait, passaient en revue, recomptaient, maniaient et préparaient les ustensiles de table pour la mangerîe de cette grande occasion, et aux premiers signes du dégel, des messagers partirent dans toutes les directions, et, en même temps qu'eux, le courrier à pied, emportant dans|sa valise les avis que les exprès ne pouvaient distribuer.
Mais, comme le soleil rayonnait déjà fort souvent, la femme grise recommençait à faire des siennes et me demandait à chaque instant, de ses regards angoissés (car elle n'osait le faire de vive voix^, à quoi aboutirait ce qui était resté en suspens la nuit de la mort de son maître. A la vérité, je ne l'avais pas entièrement oublié ; mais après y avoir mieux réfléchi et avec les derniers événements qui avaient radicalement transformé la vie de la maison, je vivais dans l'insouciance, et même je ne me rappelais pas sans une certaine honte l'importance que j'y avais attachée, suggestionné peutêtre par les spasmes hystériques de la pauvre Facia.
Je répondis une fois à ses regards en lui parlant dans ce sens pour la mieux tranquilliser, mais je ne pus vérifier si j'avais atteint mon but, car depuis la promesse qu'elle m'avait faite sur la manière de se conduire en cette affaire, elle ne me laissait pas entrevoir ses véritables sentiments. Toutefois, si mes paroles lui inspirèrent quelque confiance ce jour-là, cette confiance dura peu; car le lendemain matin, après une nuit de pluies torrentielles, le soleil apparut radieux dans un ciel sans nuages, et le sol de la vallée et les flancs des
monts se dégagèrent en hâte de leurs blancs et épais manteaux qui, convertis en ruisseaux cristallins et murmurants, couraient à travers prairies et fossés se perdre dans le lit du Nansa, déjà gonflé jusqu'aux broussailles de ses rives, parmi lesquelles le neuve se déchargeait du fardeau de son écume.
Ge jour-là aussi fut marquant pour la maison de Tablanca et pour tout le village. Le géant de la Castañalera lui-même m'assura que, malgré les chemins impraticables et les ports aux neiges à demi fondues, ces funérailles avaient été les plus imposantes qui se fussent célébrées dans la paroisse, autant qu'il pouvait se souvenir (et Dieu sait que l'étendue de ses souvenirs embrassait tout près d'un siècle!), surtout par le nombre et la qualité des assistants venus du dehors. Parmi le clergé, très nombreux, accourut ce qu'il y avait de plus réputé dans le diocèse pour le chant funèbre, et partant le curé de Zarzaleda n'y manqua point, qui avait une spécialité fort admirée — et non sans raison — pour entonner le Dies irœ de sa voix vibrante de ténor qui faisait se dresser les cheveux des fidèles les plus durs à émouvoir. Avec ces curés vinrent aussi beaucoup de leurs paroissiens qui, sans parenté aucune ni affinité personnelle avec le défunt, étaient de fervents admirateurs de sa bonne renommée. Toutefois ce ne furent pas ces arrivants, malgré leur nombre et le bruit que faisaient leurs chevaux ébouriffés dans les ruelles du village, qui attirèrent surtout mon attention, mais les autres, les «señores », qui vinrent à la maison par tous les sentiers des montagnes environnantes. Chisco et Pito Salces aidaient à descendre ceux qui n'avaient pas de valet de pied (c'était la majorité) et s'emparaient de leurs chevaux; Neluco et don Pedro Nolasco allaient à leur rencontre dans l'escalier et me les présentaient ensuite à la porte de la grande salle, d'où je les conduisais à ma chambre, qui était redevenue, pour ce jour-là, pièce de réception ou salon d'honneur. Sur la table du milieu il y avait une collation de vins généreux et de bis-, cuits, que je leur offrais aussitôt après les saluts et politesses d'usage, ce qui n'empêchait pas Mari-Pepa et sa fille, bien
habillées, en toilettes de fête, — mais de triste fête, — de leur offrir quelque chose de plus substantiel, pour le cas où ils auraient été à jeun, tel que du lait, du bouillon ou du chocolat,... ou des tranches de jambon avec des œufs frits ; mais tous optaient pour le petit verre de vin et les biscuits, « en se réservant pour après »... « Après », c'était le déjeuner de midi, une fois les funérailles terminées.
Car tous ces messieurs étaient mes hôtes, qu'on les eût inyités ou non à celte condition,... et même s'ils venaient sans avoir été avisés. La coutume suffisait pour l'autoriser; et le fait d'être amis de la maison mortuaire, en un pauvre village aussi abandonné, justifiait la coutume.
Quant au clergé, habitué à se contenter de peu, j'avais chargé le curé don Sabas de le recevoir et de le bien traiter à mes frais, suivant une autre coutume. De la masse des autres étrangers personne ne s'occupait d'ordinaire, et nul ne s'en occupa.
Malgré tout, étant donné la condition de mes commensaux, relativement peu nombreux, il est vrai, et la mienne qui m'obligeait à un certain décorum, il me fallait mettre les petits piats dans les grands. Et nul ne croirait, s'il ne l'avait vu comme moi, la somme de soucis et de fatigues que représenta ce travail : ce qu'on se remua dans la maison et le village; les gens qui furent mis en mouvement; les lieues parcourues par de bons marcheurs; et les heures dérobées au sommeil et au repos de plusieurs nuits. Malgré cela et les cuisinières à la journée qui aidèrent les femmes de la maison pour les gros ouvrages. Dieu sait ce qui serait arrivé au moment critique sans la continuelle vigilance et la prévision admirable de mes deux fées bienfaisantes... et de la sœur de Neluco.
Car l'illustre matrone de Robacio était à Tablanca depuis la veille. Elle était arrivée le soir avec son mari, et en croupe. Ils s'en furent ainsi chez Neluco , trouvèrent la maison fermée et continuèrent jusqu'à celle de don Pedro Nolasco; la domestique leur dit ce qui se passait, et ils s'acheminèrent vers la maison, sans pitié pour la pauvre monture déjà éreintée et qui fut sur le point de perdre son dernier souffle en grimpant par l'endroit pierreux.
Lorsque les deux amies se rencontrèrent au milieu du couloir, elles s'embrassèrent si étroitement qu'on aurait dit un « corps-à-corps »; elles se mangeaient de baisers, et entre chaque embrassade elles se disaient les pires énormités. Lita
survint avec son aïeul, et la scène se répéta, jusqu'au moment où la matrone de Robacio finit par m'apercevoir et se mettre soudain à pleurer sur le défunt, de si bon cœur qu'elle paraissait inconsolable, pendant que son mari, qui m'avait déjà salué, larmoyait de son côté, et que Lita et sa mère, fort tendres de cœur et de larmes faciles, s'essuyaient les yeux avec leurs tabliers. Je conjurai ce déluge, et il prit fin aussi vite qu'il s'était déchaîné, et nous allâmes tous ensemble et en sainte paix, sinon en silence, dans la grande salle. Quand Neluco arriva, il y eut une autre explosion de sa sœur, qui ne ferma pas la bouche de toute la soirée et ne voulut pas sortir dès qu'elle sut le remue-ménage qu'il y avait dans la maison. En vérité, elle adorait ces sortes de choses, et la tranquillité la tuait. D'autre part, les chemins n'étaient pas très tentants, dirons-nous, pour qu'une femme comme elle s'y aventurât la nuit sans une urgente nécessité; en outre, elle ne pouvait gêner, car Mari-Pepa savait bien que toutes deux ensemble elles faisaient toujours fort « bon ménage ».
De cette façon et pour ces motifs, elle coucha là, et son mari et Neluco s'en allèrent seuls, après dîner, chez le médecin.
Les premiers qui arrivèrent le lendemain de très bonne heure furent deux parents de celle qui avait été la femme de mon oncle Celso, des Sánchez del Pinar, de Caornica, au bord du Saja. Ils étaient l'un très grand, et l'autre très petit, tous deux avec d'épais favoris gris, peu souriants et nullement loquaces. Ils avaient honte — me dirent-ils en entrant — de me rendre visite et de m'offrir leurs respects pour la première fois en une aussi triste occasion; car, enfermés dans leur vallée, dont ils ne sortaient jamais sans de graves motifs, un peu par ignorance des événements et un peu par mauvaise habitude de « remettre les choses au lendemain »,... enfin, ils étaient là, et je pouvais disposer d'eux à mon gré, comme aussi d'autres parents de là -bas qui ne les avaient pas accompagnés, soit par manque de santé, soit par manque de monture. Tous estimaient don Celso et lui étaient dévoués, bien qu'ils ne l'eussent guère gêné...
Ces deux personnages venaient à peine de s'asseoir, quand un autre apparut dont l'aspect me surprit beaucoup. Il était grand, plus que celui de Caornica, avec une longue barbe blanche en pointe, le teint brun, le nez proéminent et aquilin, des petits yeux verts et des sourcils hérissés et tout blancs. Sa tête était couverte d'un haut bonnet cylindrique en loutre, et tout son corps, jusqu'aux pieds, d'un manteau de drap cen-
dré. On eût dit un mage. Il ôta son bonnet et se dépouilla de son manteau dès qu'il se trouva en face de moi, et laissa découvert un buisson de cheveux blancs, drus et serrés, ainsi u'un vêtement — d'une forme démodée — de bon drap, certes, mais déjà passé. Cet homme venait des précipices du Deva : c'était le fameux don Recaredo, dont j'avais déjà beaucoup entendu parler par mon oncle; hidalgo de vieille souche, célibataire impénitent, chasseur de fauves réputé, jouissant dans toute sa région d'une grande et légitime influence; en bonnes relations avec les hommes de l'agitation politique de la capitale et de ses succursales; fort sollicité aux époques de luttes électorales par ceux qui aspiraient à représenter aux Cortés le district... et menuisier amateur de tout premier ordre : seul goût enraciné qu'on lui connût, et grâce auquel il distrayait la solitude et les loisirs de sa vie dans le vieux manoir qu'il habitait.
Derrière don Recaredo vinrent ensemble — car ils s'étaient réunis, quelques-uns en chemin, et tous à la porte de la maison — cinq notables des bords du Nansa, en amont et en aval, plus ou moins liés à don Celso par une parenté lointaine ou une vieille amitié.
Après eux, apparurent deux autres personnages importants, qui m'en imposèrent beaucoup par leur maintien et leur équipement, si différent de ceux qu'on portait par là alors : c'étaient l'illustre (Í caballero » don Roman Pérez de la Llosia et son gendre don Alvaro de la Gerra. Ils arrivaient de Santander, où ils résidaient, et ils avaient fait le voyage en deux étapes. Il faut être sincère : moi qui jusqu'alors dominais la scène avec la désinvolture que donne la conscience de « valoir plus » dans l'échelle de l'éducation et de la culture intellectuelle, quand je me vis en face de ces deux nouveaux venus, d'un port aussi élégant et distingué, je sentis que je devais en rabattre beaucoup, même en ce qui touchait l'élégance dans la manière de s'habiller, surtout si je me comparais avec le gendre du seigneur de Coteruco, lequel était fort bien mis et extrêmement correct. Je me sentis assez embarrassé pour leur exprimer ma reconnaissance de l'honneur qu'ils rendaient à la mémoire de mon oncle, et ma satisfaction de serrer les mains de personnes dont j'avais si souvent entendu dire tant de bien depuis mon arrivée à Tablanca. Je me souviens que ce fut le thème de ma réponse aux courtoises salutations des deux « caballeros », mais non ma réponse elle-même... Ce dont je suis sûr, c'est de m'en être fort mal tiré. Voilà la vérité.
Sans me donner le temps de demander à don Roman (ce qui m'évita d'être indiscret) où en étaient ses projets de retour à Goteruco, un autre personnage de marque entra en scène ; je l'embrassai avec une effusion véritable : c'était le grand seigneur de la Tour de Provedaño, qui, pour arriver à cette heure, comme don Recaredo pour venir des rochers du Deva, et ceux de Gaornica de leur vallée, avaient dû faire de nuit la moitié du chemin, et quel chemin ! Aussi bien, il arrivait la figure en feu, les lèvres contractées dans sa barbe hérissée, les moustaches couvertes de glaçons.
Ce qui s'était passé auparavant entre celui qui arrivait et les personnes présentes, car tous étaient en relations ou se connaissaient, au moins de nom, se renouvela alors, mais avec une notable différence : lorsque celui de Provedaño aperçut celui de Goteruco, la scène ne se borna pas aux serrements de mains affectueux ou aux familières et mutuelles petites tapes du plat de la main sur le dos, mais l'un et l'autre, émus et haletants, s'embrassèrent si étroitement qu'ils semblaient ne plus pouvoir se séparer. Après, ce fut le tour de don Alvaro, avec lequel celui de Gampoo n'était pas aussi lié qu'avec son beau-père; et l'expression de son salut se ressentit de cette distinction.
Presque tout mon temps fut pris par ces cérémonies, car la moitié des personnes présentes n'avait pas encore pu s'asseoir, quand don Sabas fit savoir que tout était prêt à l'église et qu'on nous attendait. Gomme il était près de dix heures et que les funérailles ne dureraient pas moins de deux heures; que ceux du dehors devaient retourner chez eux après avoir déjeuné chez moi, et que les après-midi étaient fort courtes, nous nous mîmes en marche immédiatement, accompagnés de Neluco, de sa sœur et de Mari-Pepa en grand deuil. Le vieiix Marmiton ne fut pas autorisé à sortir de la maison. Pour disposer la table et tout diriger et ordonner, Lituca, qui n'avait pas sa pareille pour cela, comme pour bien d'autres choses, resta également, ainsi que Ghisco et Pito Salces avec deux autres garçons de confiance, que j'avais chargés de toutes sortes de soins, en particulier de la surveillance, mais je ne sais si j'en eus l'idée de moi-même ou si elle me fut inspirée par un regard éloquent que la femme grise me lança en voyant que la maison allait, après notre départ, rester sans défense et pour ainsi dire vide.
Sur le chemin de l'église, nous vîmes soudain apparaître, sur la bosse de l'endroit pierreux, un homme de haute et forte
Stature, de tête magnifique entre son chapeau rond à larges bords, et sa barbe grise; il venait sans manteau, avec une veste brune, et le pantalon de même couleur retroussé sur des brodequins à fortes semelles couverts de boue. Il avait ses mains dans les poches de son veston, un bâton peint et noueux sous le bras gauche, une pipe fumante à la bouche.
Le premier qui le reconnut fut le señor de Provedaiio, qui marchait en avant. Il s'arrêta un instant pour le regarder, en abritant ses yeux de sa main levée à la hauteur de son front, «t l'autre s'arrêta aussi, ses yeux sombres et imperturbables cloués sur lui. On eût dit deux lions. Il ne leur manquait plus que de se flairer. Après quoi, ils s'approchèrent l'un de l'autre et se serrèrent les mains en de rudes secousses. Ils me parurent alors deux chênes jumeaux de la montagne frémissant au souffle d'une même rafale. Je ne sais ce qu'ils se dirent, ni même s'ils se dirent quelque chose. A quoi bon? Sur ce, je TÎs don Roman Pérez de la Llosia s'élancer comme une flèche d'entre les derniers du groupe qui descendait, vers l'homme qui montait; et je vis que celui-ci, en observant que le señor de Goteruco s'approchait de lui, ôta sa main de celle du Gampurrien et enleva martialement son chapeau, découvrant son large front blanc sur lequel paraissait se refléter le rayon de lumière que lancèrent alors ses deux yeux. Je n'ai jamais vu d'auitude d'homme plus virile, plus noble ni plus belle. Mais don Roman ne s'en contenta pas, et, bon gré, mal gré, le serra dans ses bras. Son gendre aussitôt fit de même. Puis don Recaredo s'avança et lui tendit la main. Sur ces entrefaites, j'entendais comme flotter dans l'air, chuchoté par de nombreuses bouches, le nom de « don Lope ». A ce nom et avec ce que je savais des échecs de don Roman dans son village, que mon oncle m'avait contés souvent par le menu, je devinai quel était ce personnage. Je ne me trompais pas, car peu après le scîior Pérez de la Llosia me l'amena par la main et me dit en le présentant :
« Mon meilleur ami et mon plus noble voisin de Goteruco, don Lope del Robledal. Il vient à Tablanca vous ofl'rir personnellement toute l'amitié et le respect qu'il avait pour les vertus de don Gelso, et prier pour son âme aux funérailles 'aujourd'hui. •
Je répondis avec la plus grande cordialité et le mieux que je pus à ces nobles oflVes; il sut où nous allions par là; et sans vouloir accepter un moment de repos, dont il n'avait pas besoin, il revint sur ses pas et s'en fut vers l'église avec nous...
Je dis mal, avec don Roman seulement, car celui-ci l'accapara aussitôt, et s'éloigna à une bonne distance des autres sans que nous fissions quoi que ce soit pour nous approchei d'eux, respectant la sainte avidité avec laquelle le noble exile de Goteruco devait profiter de cette occasion providentielle de connaître un peu plus l'état de choses de son pays natal dût-il pour cela, dans sa rage de savoir, crocheter ce coffre fermé à quatre clefs. Pendant ce temps, don Alvaro de le Gerra nous rapportait des traits nouveaux et curieux du caractère incroyablement original de cet « hidalgo » montagnais.
Nous arrivâmes ainsi à l'église, où nous n'aurions pas réussi à pénétrer s'il n'en était sorti une partie de ceux qui se trouvaient à l'intérieur et qui tenaient à peine, ensuite, sur le parvis noir de monde.
La durée des offices ne fut pas inférieure d'une minute aux deux heures calculées, et quand nous revînmes à la maison accompagnés de l'étrange don Lope qui voulait repartir de là pour Goteruco, et l'aurait fait sans l'intervention de don Roman, le seul d'entre nous tous qui connût les ressorts auxquels obéissait cet excentrique caractère, la table était déjà préparée avec toutes les grandeurs patrimoniales... et quelque chose de plus que l'on avait pu se procurer, jusque dans les maisons amies, comme celles de don Pedro Nolasco et du médecin. Gar, du village et d'ailleurs, nous étions plus de dix-huit convives.
En d'autres temps, je me serais trouvé mal en face du Jiienu de ce repas, combien plus devant le repas lui-même, car ce fut effrayant de voir arriver sur la table (apportés par f^acia et sa fille, essoufflées d'aller et de venir et luisantes de sueur) les piles de légumes garnies de boudins; les poulets entassés les pattes en l'air au milieu de lagunes de graisse; les échinées roulées en couronne; les tranches de jambon aux œufs durs; les viandes en toute sorte de ragoûts; les canards farcis de saucisses et de filet de porc, et après cela, les flans grands comme des roues de moulin, et les crèmes, et le riz au lait : presque en chaudronnées! Les femmes qui avaient préparé tout cela ne comprenaient pas le luxe autrement; et je m'expliquai très bien pourquoi elles avaient été si affairées, si agitées, et avaient mis en mouvement tant de choses et de gens dans la maison, dans le village et en dehors, depuis trois jours.
Le poids de la conversation, pendant le repas, fut supporté par le señor de Provedaüo et don Roman. On commença naturellement par l'éloge du défunt et de son caractère : comme
:ans la cuisine, sauf la différence de style. Neluco et moi >urnîmes les détails demandés sur sa maladie et sa mort,... et >udain parut ce que j'attendais et m'étonnais de n'avoir pas a paraître plus tôt : la question de savoir si je continuerais ueuvre bienfaisante de mon oncle. Ici, don Roman se tut omme un mort, et l'insigne Gampurrien me dit, après avoir pplaudi mes bonnes intentions de mettre en œuvre tous les loyens propres à réaliser des fins aussi hautes, que si je me '.jcidais, dans mes procédés, à servir à mes protégés le vin ieux dans des outres neuves (chose qu'il ne désapprouverait pas), je le fisse avec beaucoup de tact, « car, conclut-il, la lumière est belle; mais on ne doit pas ouvrir d'un coup toutes les fenêtres à ceux qui ont vécu dans l'obscurité, à cause de la faiblesse de leur vue; il faut craindre, en effet, les folies qui entrent par les yeux éblouis. » Là, don Roman ne put continuer d se taire, et il cita l'exemple de la chute de Goteruco, pour me démontrer ce que son ami affirmait. La conversation une fois lancée dans cette voie, il nous dit combien il lui coûtait de s'acclimater à la vie citadine : elle ne convenait pas à un homme comme lui, né pour respirer l'air oxygéné, pur, de la nature ; il lui fallait la présence et même la compagnie de ces rustres, malgré leurs ingratitudes. Le moyen auquel il avait eu recours de les laisser seuls avec leur péché avait produit de bons fruits. Peu à peu ils s'étaient relevés de leur chute, et maintenant ils le regrettaient. Gela le consolait et le satisfaisait; et s'il n'était pas encore revenu à Goteruco, c'était parce qu'il voulait se faire désirer un peu plus, pour mieux assurer la guérison de ses « fous ». Malheureusement ses fils ne partageaient pas ses illusions, parce qu'ils avaient des goûts très différents; mais tout pouvait s'arranger pourvu que chacun fît quelque sacrifice. Entre temps, il distrayait son impatience grâce au charme d'une petite-fille que Dieu lui avait donnée, et qui était bien la plus jolie des créatures. Il songeait à cette heure à la conduire à Sotorriba pour la faire connaître à son autre aïeul, dont Lázaro, que ses infirmités empêchaient de sortir de chez lui.
Ici quelqu'un demanda s'il était vrai que don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera était tombé en enfance et s'était ruiné à la suite d'ennuis et de gaspillages domestiques; mais la question ne reçut pas de réponse, parce qu'il apparut soudain dans la salle un nouveau convive qui commença par dire que, malgré trois chutes par terre et l'éreintement de son grispommelé, il n'avait pu arriver plus tôt. Le malheureux était
couvert de boue et défait des pieds à la tête ! C'était un homme d'un âge moyen, d'un physique agréable... et juge municipal de son village : de celui si haut perché où j'avais connu l'un de mes cousins de Promisiones, lors de mon voyage avec Neluco à la Torre de Provedaùo. La vérité était qu'au moment de monter à cheval, le matin de bonne heure, pour se rendre aux funérailles de mon oncle, on lui avait donné une dépêche du juge de première instance, l'obligeant à prendre des mesures qui l'avaient occupé près de deux heures,... relatives à la « tragédie » de la veille, que je devais connaitre. C'était surtout pour cela, à vrai dire, qu'il venait, pour me mettre au courant.
Nous lui fîmes une place à table, je prévins Facia pour qu'on lui servît tous les plats, y compris la soupe au vermicelle; et pendant que Tona sortait et que sa mère restait pour changer les assiettes et enlever les restes déchiquetés des ragoûts, et que nous lui prêtions tous la plus grande attention, il raconta qu'un berger, qui descendait de son hivernal, alors que la neige commençait à fondre, et à travers champs (parce que le froid pinçait et qu'un nuage noir arrivait en courant d'un mauvais côté et suivant une direction pire), s'était arrêté un instant, pour battre le briquet et allumer sa pipe, à l'entrée même d''une grotte, connue de très peu de gens, — parce qu'éloignée des chemins fréquentés, — comme à mi-route, par la traverse, entre Tablanca et le village du juge, mais dans le ressort municipal de celui-ci. Le berger étant arrêté là, en train de frapper avec le dos de son couteau, parce que la pierre ne faisait pas d'étincelles ou que l'amadou n'était pas de la meilleure qualité, voici qu'il remarque qu'il lui vient aux narines une « puanteur » à le faire tombera la renverse. Il regarde ici, flaire là, note qu'elle sort de la grotte. La curiosité le poussant, il entre, et dans un large enfoncement, vers la droite, il voit trois hommes étendus de tout leur long, sur le dos, raides et presque les uns sur les autres, tous trois morts, auprès d'un tas de cendres et de tisons éteints. Effrayé, il s'enfuit, et, arrivé au village du juge qui se trouvait être le plus rapproché, il raconte ce qu'il a vu. Le narrateur, obligé par ses fonctions, va au lieu indiqué, accompagné comme il le fallait, et vérifie les assertions du berger. Il y avait bien là trois cadavres de gens fort connus dans le village, bien pourvus d'armes à feu... et même de cordes et de couteaux. Sans doute ils avaient été surpris par la tourmente de neige, à son début, et ils étaient morts de faim et de froid,... par un décret de Dieu
DANS LA MONTAGNE 3oi
;ui conniissait leurs mauvaises intentions. L'un d'eux était m coquin qui s'intitulait ingénieur et disait aller à la recherjhe d'une mine d'or, depuis de longs mois, déguenillé, les heveux er désordre, la barbe inculte et le visage barré d'une cicatrice qii lui fendait un œil et la moitié du nez.
A ce moirent, on entendit un bruit infernal d'assiettes qui se brisaienten mille morceaux, et un cri de Facia qui en avait laissé choir., une bonne douzaine. Je la regardai, et la vis qui fixait sur mû des yeux d'épouvante, avec une pâleur mortelle. Mes yeux lu enjoignirent de ne pas commettre une indiscrétion. Elle me comprit, et j'ajoutai, prenant la parole avec un sourire, quece fracas d'ustensiles ne justifiait pas une pareille Xrayeur, faisant ainsi allusion aux assiettes cassées, tandis que Tona approdiait de celle du juge municipal deux plats remplis de légunes jusqu'aux bords; elle était un peu interdite et surprise as ce qu'elle avait pu comprendre au récit, mais certainement bien plus du désastre de la vaisselle qui avait provoqué le ci de sa mère.
Le conteur -éprit son histoire après cet incident. Et voyant qu'il hésitait à déclarer nettement quels étaient les deux autres morts, je me iâtai de lui dire :
•( Je sais pajfaitement de qui il s'agit, et je veux vous éviter la répugnance que vous éprouvez à le dire devant moi : il s'agit de deux miens parents, des deux hidalgos de Promisiones. Avec l'un d'eux vivait l'ingénieur, l'homme à la balafre, dans votre village : lous les vîmes ensemble, Neluco et moi, en y passant, alors oue nous nous dirigions vers Provedaûo. D'après des source» sûres, ils attendaient alors d'un jour à l'autre le frère absent de mon cousin (et qui, apparemment, est arrivé à temps), pour donner le dernier coup à l'exploitation de la mine d'orour découverte par le lynx à la barbe inculte. En bonne justice, tous trois avaient mérité la potence, où ils -seraient morts s':ls n'avaient pas péri de cette manière. Aussi ous voyez si j'ai des raisons — en ce qui concerne mes parents — pour me réjouir qu'ils aient fini ainsi leur existence, comme n'importe quel homme de bien.
Le juge déclara que tout ce que j'avais dit était la pure vérité; il ajouta, en réponse à une question que quelqu'un lui fit, que l'homme à la face couturée avait vécu dans le village sous le nom, sans aucun doute supposé, de Pedro Gonzalez que portait sa cédule^ personnelle et sous lequel on l'avait