LES 6ENS QUI S'AMUSENT
Peu de villes en France peuvent être comparées à Rennes pour le calme et la monotonie. Là les promenades sont désertes^ l'herbe croit sur les places comme dans des cours de monastère, et la plupart des rues sont bordées de maisons sans boutiques^ aux entrées toujours closes, et aux fe-» nôtres soigneusement fermées. Chacun vit chez soi^ en silence et avec mystère.
Cependant cette immobilité apparente cache
u«ô activité réelle : Reimes est un grand arsenal de jurisprudence ; c'est là que se résolvent les
problèmes judiciaires les plus compliqués. Aussi plusieurs imprimeries sont-elles constanunent occupées par la publication de mémoires et commentaires destinés à edatmr les lois..... dans le sens que Fauteur veut leur donner!
Au moment oti oommence tiotro récita le plus important de ces établissements était dirigé par M. Etienne Provost, homme habile et probe, qui avait réduit les neuf Godes à un verset de TEvangile : Fais à autrui ce que tu voudrais que Van te fit 9 et vivait, depuis quarante aimées avec ce seul article de loi, saDs> avoir eu besoin d'en demander rinterprétatioQ aux tribunaux.
M. Provost était attentif et boû pour tous ceux qu'il employait ; mats deux de ses ouvriers avaienl mérité sa bienveillance spéciale : C'était Paul Riaut et Joseph Poinoy.
Tous deux avaient quitté fort jeunes la c&pitale^ où ils étaient nés, pour suivre leurs flamllles que des travaux avantageux attiraient à Rennes. Bien qu'ils ne fussent point parents, ils avaient grandi
Tua près de Tautre comme des frères^ et lorsque, vers dix-huit ans^ tous les deux se trouvèrent orphelins, Us louèrent une seule chambre, y mirent en commun tout ce qu'ils possédaient, et Jurè*« rent de ne se séparer jamais.
Cette association, qui eût vite détruit une amitié vulgaire^ ne fit qu'accroître la leur. Ces deux existences se mêlèrent si bien qu'elles n'en formèrent bientôt plus qu'une seule. Chacun des deux amis complétait l'autre et Taldait pour ainsi dire à vi-' 'vre.
C'est qu'en eflbt leurs caractères différaient au« tant que leurs extérieurs. t*aul , petit et chétif, était gai, mobile, ami du plaisir. Son esprit^ qui avait plus de spontanéité que de persistance, s'efftayait d'un long travail, moins par paresse que par impatience ; c'était toujours enfin l'enfont de Paris, bon et courageux, mais un peu vain, un peu léger, et n'aimant en toutes choses que les commencements.
L'intelligence de Joseph , au contraire , était grave et solide ; aussi avait-il acquis une instruc^ tien au-dessus de sa classe, et qui l'avait fait choi*
sir pour correcteur par M. Provost. Tout le temps qu'il n'employait pas au travail était consacré par lui à des lectures qu'il racontait ensuite à Paol. Celui-ci profitait ainsi sans fatigue des étudeà faites par son ami; il ne s'instruisait pas. sérieusement^ mais il lui arrivait, comme à ces gros sous qui s'argentent légèrement par le frottement des écus.
Du reste, loin de se montrer jaloux de Joseph^ son infériorité lui était une gloire et un motif de joie. Poincy, de son côté, aimait Paul sans orgueil et sans partage ; il avait besoin de lui comme une mère de son enfant ; il l'éclairait, le conseillait, le grondait même quelquefois ; et Paul écoutait tout avec confiance et bonne bumeur.
Cependant, quelque paisible que fdt l'association des deux ouvriers, certains désirs en troublaient le bonheur. Joseph eût voulu plus de loisirs, Paul moins de travail.
— Les gens riches sont heureux, répétait souvent ce dernier; ils ont à leur disposition tous les plaisirs, comme nous avons l'alphabet dans notre casse ; ils peuvent composer la vie à volonté.
— Sins compter qu'ils sont maîtres d'eux-mêmes, ajoutait Joseph; qu'il leur est permis de caur ser, de lire^ de se promener quand cela leur plaît , tandis que nous, nous ne vivons point pour notre propre compte ; nous ne sommes que rinstrument d'une autre volonté.
—Et cela ne te révolte pas? s'écriait Riaut.
— Cela me paraît injuste; mais je ne vois point la fin de toutes choses; Dieu sait ce qu'il fait mieux que nous.
— C'est égal, murmurait Paul, en secouant la tête ; il a eu une drôle d'idée de mettre un quart du genre humain en voiture et les trois quarts en attelage pour, la traîner! Encore s'il nous eût donné une place, ne fût-ce que sur la banquette ; mais il nous a mis au limon^ où nous recevons les coups de fouet de première main î
' — Patience, répétait Poincy en souriant; nous
deviendrons peut-être millionnaires... N'as-tu pas
pris un billet à cette loterie ^llemafude où l'on doit
gagner des principautés? Que dirais-tu si tû allais
te trouver tout à coup membre de la confédéra-
Bcu germanique!
-^^ Je ^ÏTfil^ ^e h)^ preqdre iqesure 4'ui(a blouse neuve» fépon^?^^ P^ul^ et j>ctiètera|3 UI)^ paire
clç so^s-pie^s-
pe3 pQqvfi|p§atiQfl8 se rgppuyelaie^l squvent^ et ' W^lgfp Ifi tpQ 4e p^ai^an^Re fl^i Quissait toiyouis par prévaloir, il était aisé de voir qu'^i^e même ambition ^réqcei|p^( les 4^mx ouvriers. U n'j fiyait pj^ipt d'ailiem*^ à ^'cr ét.onner j tom deux H'é^^|ep|-ils pas à ce^te ^pqqnp 4^ ^ vie qù Famé ne recule devant aupun désir, parce qu^ rien ne lui sepj^lQ iflipqssil^le? Age d'^r4efltp aspiration et 4'he]ireusp pré4v4it^, m 4P«iW4? à l'avenir ^o^\ pe ç(^^ Re lïù ft pqjflt ^Q9r4fi \^ pçése»t l
Une iiprè^-dtnéç qiie 1^ 4^v» P^iis^ v^^^\m du tablier vert, des bqvffs de rnsnehe? ïjqjres qf 4p la pa^que^te de paçier, costjiqfîe c|as§igq^ 4e§ jpjprimeurs, étaient assis sur Ip se^fil d^ &}, PfQVQSt, atr tendapt la reprise du travail, te factpijr s'^rêia devant eux, et demanda Joseph Pqjnpy.
r^ ff est mûi> répondit l'ouTPîer.
^K-Qe Baris... douae sous, dit laconiquement l'homme de la poste en lut tendant une lettro.
Joseph la prit tout étonné, js^assura qu'elle lui était adressée, et paya le facteur.
-ssQui diable peut t'écrira t demanda Paul intrigué.
— Nous allons ifoir , repiqua Joseph.
Il avait décacheté la lettre, et lut h demirveix :
a j*ai l^honnetii) de tous annoncer la mort du ^ sieur Pf errerBarnabé Poincy, en son vivant mai^- 1^ cb^nd fripier, rue (lu femple, K3. Si vous êtes, » comme je le crois, neveu du défUnt, Je vous en- » gage à toutes les démarches i^éces^aires pour 1 faipe D860Pnattr^ vos droi^, le siepr Poincy
» étant décédé sans héritiers directs.
1^ J9 ne puis YQus f$tire çonnattre encore le mon- » tant de la succession dont l'inventaire n'est point a achev^^cepefidapt jp dois vous avertir dtamaia- » tenant que le sjeur Poincy «l'a remis, peu avant » sa m&fty une somme de vingt mille fivineç. »
» Veuillez recevoir, etc.
9 RtvEL, notaire, »
Joseph avait commencé la lettre d'un ton asseï indifférent; mais en avançant dans cette lecture sa voix s'était insensiblement altérée; enfin, arrivé à l'annonce des vingt mille francs , il s'arrêta avec une exclamation de saisissement.
— Est-ce qu'il était vraiment ton onde? demanda Paul, presque aussi ému.
— C'était mon oncle, s'écria Poincy.
— Tu en es sûr?
— Gomme de mon existence; je l'ai vu quaod j'étais tout petit... même qu'il venait toujours souper chez nous; on le croyait pauvre ; mais il parait qu'il n'était qu'avare.
— Et tues son héritier?
— Unique, Riaut; les vingt mille francs sont à moi.
Paul poussa un cri de joie en se jetant au cou de Joseph.
— Nous sommes riches, garçon, dit celui-ci en lançant en l'air sa casquette de papier.
— Riches ? répéta Riaut ; alors nous pourrons nous amuser.
^ Oui; au diable le tablier d'imprimeur!
— El les bouts de manches de calicot!
— Tu auras tes sous-pieds et ta blouse neuve,
— Tu achèteras des livres au lieu d'en composer, loseph.
— Nous voilà sur la bantpiette comme tu désirais.
— Grâce à ton oncle,
— Vivent les avares !
— Hourra ! pour les fripiers !
Les deux ouvriers se prirent par la main avec des cris de bonheur, des éclats de rire, et se mirent à danser dans la cour.
Toute rimprimerie connut bientôt la grande nouvelle. M. Provost félicita Poincy en l'engageant pourtant à ne point se laisser aveugler par cette bonne fortune, et à en profiter sagement. Mais Joseph et Paul étaient trop enivrés pour écouter un conseil ; ils quittèrent tous deux Talelier en se donnant le bras, et le cœur si léger qu'ils ne se sentaient pas marcher.
Riaut surtout était dans le délire ; on. eût dit que les rues n'étaient pas assez larges pour lui ; il les
remplissait âd tô joie, et dalUait toui le mohded'un air de eoBoaissaûcè.
—Je ne sais pas ce que j'ai, dit-il à PoiDcy, qui gardttt UD peti mietli âoH sàQg4*diâ; maiâ je voudrais embrasser tons les passants et leur oflHr un petit terres
— * Ce sont les vingt mille francs qui te montent à la tête, fit observer Joseph.
— Et cependant nous ne ies àibûs pas encore.
— Nous irons lés ebercher dans la girande viUè, garçon.
— Vrai t dit Riaiit tredigporté; -:» Je veux partir demain.
— Vive le rdi ! i'éem Paul en passant iitl fentreehat au milietlde la ruë.âol&! gténs de Rennes, je vais à Paris;., cttarg-ëz^nibi dé Vos cominissibns.
Poinéjr réuûit> en efièt^ lés papiers nécessaires, emprunta de M. PfbVOst tlîib sbifamë ^ùfilsatate peu!^ le voyagé; et partit arëè H\û tiUelqUes jbbrs après;
Tiîlle était l'union des deux amis qu'aucun d'eut n'avait soiigé un instant à la possibilité d^iine séparation. Ces cœurs qui s'aimaient simpieméiit igilo-
raiefit toutes les fausses délicatesses sotis lesciiiclle.^ se voile l'orgueil. Dès le premier momelit^ tous dbut s'étaient regardés comme ayant des droits égaux ii rUérltage inattendu du fhpier^ et^ leu le liartâgcant> aucun ne se croyait ni le bienfaiteur ni Tobligé.
A peine furent-ils arrivés à Paris qu'ils cdtuntrent chez le ndtairet Oélui-ci examina les titres de
Poincy, et s'assura de ses droits. U lé remit ensuite à quinze jours pour lui donner connaissance de rattif de la succession du fripier^ dont la liquidation s'achetait.
Paul et Joseph profitèrent de ce répit pour tlsi* ter les palais^ les musées^ les spectacles^
Tous les deux allaient d'émerveillement en éitiep* veillement. Paris est comme le ciel nuageux de l'Ecosse; au premier coup d'œil on n'aperçdit qu'un amas conf us^ mais en regardant longtemps on toit 86 dessiner î dans ce sombre entassement^ mille merveilles inespérées.
Les deux amis avaient à eux tout leur temps; ils s'élancèrent sans guides à travers les rues boueuses et les inextricables carrefours : leurs promedades avaient ainsi l'inattendu d'un voyage de découyer'*
te. Chaque jour ils apercevaient quelque prodige qui leur avait échappé la voille.
— Il faut chercher ici les monuments comme nous cherchons les noisettes en Bretagne, disait Paul ; les plus beaux sont les mieux cachés.
Enfin les quinze jours s'écoulèrent. Joseph retourna avec Riaut chez maître Rivel^ et celui-ci leur présenta l'état de la succession.
Tout compte fait, il restait à Poincy vingt mille écus prêts à placer; plus dix mille francs engagés dans une entreprise industrielle. Joseph regarda ces derniers comme perdus, et s'occupa seulement de la somme que le notaire tenait à sa disposition.
Elle dépassait de beaucoup ses espérances; c'était une fortune qui assurait à jamais son avenir et celui de Paul. Les deux amis commencèrent par placer^ avec de bonnes garanties, les soixante mille ftancs que maître Rivel leur avait remis ; puis, débarrassés de toute inquiétude de ce côté^ ils se demandèrent ce qu'ils allaient faire.
— Quant à moi, dit Paul^ je vote poi^ que nous restions à Paris. J'ai assez remué de petit-romain
el de nonjMirdlfe pour Thre désormais ecimme les gens qui s'amusent.
— Mais comment Yivent les gens qui si'amiismt? demanda Joseph.
— Voilà ce dont il faot slnfonner, rqKmdU Riaut. Si nous nous adressions à M» Godard, pour qui nous avions une lettre de recommandation, et qui nous a si bien reçus quand il a su que nous faisions un héritage !...
— Non, répondit Joseph, M. Godard est un bourgeois» et il ne faut pas oublier que nous sommes seulement des ouirriers.
-^ Nous avons soixante mille firancs, objecta fièrement Riaut.
— U. Godard en a cent dnquante millci si bien qu'auprès de lui nous serions encore pauvres.
— Alors, dit Paul, faut voir mon cousin Galuchou; c'est un petit rentier comme nous, qui ne fait rien, et ne vit que pour se distraire.
— Voyons Galu^hon, répondit Joseph.
— IflO -^
Osear GalUéhon étdit ills d'anô créniièf ë dé la rue du Ghaunle^ qûî, ft force de vendre dé l'ëali d'orge pour du lait et dé Viéui beurre dans des pots d'Tsigny^ avait Oui par ramasser xxhé petite (brtune.
Trop occupée de son commerce pont veiller à Féduéation de son Ûls^ elle l'avait dbâiidomlé^ dès les premières atiuées^ âtous les mauvais ënseigtiements de la rue. Oscar avait âoâé glratldi datis cette oisiveté inalfUsaute qui prépare à Tèfifànt dé Paris tant de vices et de misères.
Lorsque l'âge d'entrer en apprentissage était veou^ sa mère Tcivait placé ehee un horloger du voisinçige; mais il en était h\eû vite sorti pour entrer chez un orfèvre^ et de là chez un graveur qâ'il avait bientôt quitté de même. Il s'était mnsi silecessivement essayé à tous les états sâns^n apprendre aucun.
Par compensation^ ses goûts désordonnés étaient allés toujours croissant. Il passait les journées à
restatuinet du c^iti et lés tiuits auk balâ de la Cite ; on était sûr de le trouver partout où 11 y avait dli temps à perdre ou du hMt à ftdrë; et le^ bôiiti^ quiers de la rue du Chaume ne le connÀissaletit que doud le tiotn de Galuehôil lé lètvmui'.
Eb voyabt ce résoUat, là viéilte ci*émièrè âvâli enfin cotupris lès inconvétiientg dfeTéducalioh donnée à Oscâl*; Bfiaià il était trop tard poui* y i^ettlédier. Se i^etitàut ptès de sa fin, elle toultii àù iùdlm assuifer ratebii' de son filé. Elle ë'adffessdi eh cbnséquenttej à un homme de Ibl igtti lui ftt prendre toutes les ihedures nécessaires pbhr àttèihdre cé but, et elle inourut laissant à Osôai* environ ihillë écus de DBnté dont il ne pouvait aliéner le èapitâl.
Gàluèhon proflléi dé cette sage précaution prîSè contrelui-iïiêttië, et s^àWangea p6tir Vlire jbyedsemeûtde son revend; Aéëôuttitoé à deë plaisirs plus grossiers que dispendieux^ il Idî était facile de satisfaire toud èea goûts sans dépaâsér sfe* ressources; ses vices avaient ieur pain quotidien, il n'en demàôdait pas davantage;
Tel était Fhomme auquel les deui amiss'adrés^
sèrent pour qu'il leur enseigû&t à se servir de leur nouvelle fortune.
Ce fut Paul qui exposa & Galuchon le motif de leur visite.
— Compris , s'écria ceîui-ci ; tu veux manger agréablement la grenouille héréditaire, et il te faut pour cela des leçons; tu ne t*es pas trompé de numérO; mon petit ; je suis ton homme, pour ce qui est de la chose de rire et de mener la vie à la vapeur. Tu peux demander dans le quartier si Galuchon /e casseur n'est pas le paroissien qui s'amuse le plus des douze arrondissements; Tous mes jours sont ûlés d'or et de bourre de soie , comme dirait M. Marty à la Gaîté. Si tu veux que ton écheveau soit de qualité pareille, je te donnerai place au même dévidoir.... Mais soumission entière dans ce cas I Le plaisir, vois-tu, c'est comme la pipe, il faut s'y habituer. Voyons, mes vieux, êtes-vous décidés à devenir de j oyeux lapins?
' — Nous sommes décidés, répondirent les deux ouvriers.
— Alors c'est dit, je vous prends à mon école. Et d'abord, qu*est-ce que vous&avez faire t
— J93 — — Nous sommes imprimeurs, répondit Joseph.
— Farceur?...,, s'écria Oscar en éclatant de rire. ^
Riaut et Poincy le regardèrent étonnés.
— Vous êtes pas mal serins pour votre âge, reprit Galuchon. Je vous demande si vous avez quelque talent de société ; comment vous jouez au billard, par exemple ; combien vous pouvez boire de bouteilles 4e bière, et si vous dansez le cancan.
Paul et Joseph avouèrent leur ignorance.
— Vous êtes donc des sauvages en province, s'écria Oscar ; hé I mes petits, faudra du temps pour vous styler ; mais votre maître est un luron qui connaît le fond des choses*.
Et nous avons des dispositions, dit Paul.
— A la bonne heure; en avant alors, je vous mène, de ce pas, au Tabernacle de Vempereur.
— Qu'est-ce que c'est que le Tabernacle de V empereur?
— Une gargote à l'effigie de l'ancien, où l'on trouve tous les bons vivants du quartier , j'ai promis de diner avec eux; venez, je vous présenterai.
A cfes mots Oscar mit son chapeau sur Uoreille,
prit son roliQ et sortit éû cîlantaili lé PoslUlan de D)hjufiïeati.
Le marchand de vin chez lequel il conduisit lès deux amis était établi à Bellëvillé^ assez loin de la barrière, ils j trouvèrent une douzaine de buveurs déjà attablés et qui poussèrent dn joyeux hbUrird à rentrée d'Oscar.
—Bonjour, vieux, àltGallichOnen Msâiilâvecsa canne le salùt des batonnistes; jevoiisprésente mes hommageâ et deut âgtleàax qui Veulent avbii* celui de trinquer avec Vàus. h Vous avertis ^e ce sont des Bretons; c'est doux, ttiaîs ça nlôrd iqdanfl on letit marché sur la Ijtletie. Avis à toi, PieHe la pompe. Du reste ces dëiix etifàhts ^nt kàûÈ ma protection.
— t'est bon, dit, en hau^ânt les épâtilëâ, le gros homme à BgUre huileuse qtié Gàlûchon avait désigné par le honi de Pief^re là pompé ; on mettra des gants pour parler à tes pupilles; mais ;^diètitils leur bietivenué, au moiiis ?
— Volontiers, dit JosetJli qiiî appela le gdl'çon et demanda du vin cacheté.
— Il n'y a rien à dire, fit observer Pîetre, dont
ta figure s^ëckii^it tin peti:li3è Bretons font les choses comme des hommes tivill^éâ ; A iè Vitl esl bbii, je leuf accordé mon aiiiitié.
Cependant les nôùTéâtiï tenus atàîcîilpriô place à table, oii ils t)Ureht examiner tes gëtis àVeic lesquels ils se trouvâieht. •
La plupart avaient cet aspect doùtetdt t[ul n'appartient ni au bourgeois ni à l'oùvriei* : les visages étaient usés par les excès, les cheveux en âêâbrdi^e^ les voix rauques^ les viSteiUeiîts tachés et grimei^ çànts. Tous ces hommes itiaûquaient de eôtitentement sincère. Leur joie était in(|uiëté^ bruy&hte, et ressemblait & dé Pétour.dissement; Ds de causaient que de querelles, d'orgies ; léâ plus grossiers Jjaraissaient les plus fiers ; il était évident que> parmi eux^ la supériorité s'éteMidsait en liaison dà vice.
.toseph et t^ul fiireiit d*abôrd au^i surpris que
choqués ; mais une mauvaise honte les éthpA^ha de
témoigner leur désapprobation. Il y avait d^aillêdrs dans tout ce qu'ils entétidaietlt Une sotte de eenia^ gion morale qui, aidée pat les vapeurs du tin, né tarda pas à troubler leurs idées. Paul^ surtout,
— ioa —
dont la tête était plus faible, finit par s'abandoeron à rinstinct d'imitation.
—Vous êtes tous des gre lins, dit-il aux amis de Galuchon^ mais des gredins fièrement amusants. Au diable les gens sages et les buveurs d'eau 1 je veux être ui\ vaurien comme vous.
— Accordé, réjpondit Oscar qui était' déjà ivre; tu seras mon élève, petit.
Et élevant son verre, dont il versa le contenu sur la tète du jeune ouvrier :
— Au nom de tous les amis ici présents^ dit-il, je te baptise bambocheur.
Paul se rangea brusquement en secouant les oreilles comme un cbien qui sort de la rivière, et tous les buveurs se mirent à rire. Dans ce moment un bruit de voix se fit entendre à la porte d la salle.
— Dieu me damne! c'est mon épouse, dit Pierre la pompe en redressant la tête.
Une femme en effet venait d'entrer iTîalgrc !g cabaretier; elle était p&Ie, haletante, et tenait dans ses bras un enfant qui pleurait.
— Encore ici.malheureuxl s'écria- t-cUe.
— Donna une diaîse i madame, intentmipii Galuchon en hcanaoL
La femme ne léponfit pas.
— Pendant qoe ta bois ta paie au cabaret, continua-t-elle, sais4o ce qui arriye chei toi?
— Un héritage d'Amérique peat-ètre? dit Oscar.
— Le propriétaire est Tenu aTérlir qpi'il ferait tout vendre demain.
— Vous n'aurez pas à payer de déménagement^ dit le fils de la crémière.
La femme se tourna vers lui les yeux étincelants.
— Sans cœur! s'écria-t-elle^ c'est toi qui as fini de perdre mon mari.
— Le perdre ?... il n'est même pas égaré, dit Galuchon ; voyez plutôt.
— Je le vois assez, dit la femme; mais je pario qu'il ne lui reste i>lus rieu de l'argent de sa semaine.
—Allons, Pierre, rends tes comptes à madame^ reprit Oscar.
L'ouvrier, qui avait jusqu'alors écouté les repro-
ches de sa femme d'un air sbmbfê. Ai iiil geste énergique.
—Hors d'ici, Françoise, dit-il; tu tiié Hianlcras une autre fbis tes litanies; aujourd'hui Je suis en société.
—Mais, scélérat i tes élifantd H'oltit péà dé {lain, s'écria la femme exaspérée.
— il fiùl leur en ddhnèr, téiiondit WVrbgrle en se versant à boire ; éela vous regarde, k*est pas aui hommes de faire là pot-bouillé des mioches.
Et comme Françoise voulait rël)(:indrë :
— Aèfeéi causé; dit-il d'une voix rude et en fermant les poings.
— Viens à ia maisbii, téptii la temrâé ini bhercbait à l'attirer.
-^Lapaiîjétedlsi.
—Alors je reste avec toi, I — Prends gardé, payse, s'écria Pierre en s'àvâûçant vers sa feminiB.
—Je n'ai pas peur, dit-elle.
—Veux-tu détalert
— Non.
Elle était prés du seuil, t^ierre la saisit j[)ar le bras
et ia poussa àVec iant de Tlolence^ quô la malheureude alla rouler dans le comptoir du marchand de vin.
— Âh ! Vous l'avez tuée ! s'écria Joçeph en ^e levant.
— Ne bouge pas, dit Pierre qui referma tranquillement ia porte ; elle est habituée à la chose, faut toujours en venir là avec elle.
—Mais si elle meurt de faim pourtant)
— Qu'elle s'arrange, dit Pierre te pompe avec Un geste de dédain ; je suis pour qu'on se donne de l'agrément, moi; au diable les pleureuses et Vive les gens qui s'amusent !
— Bien dit, s-écria Oaluchon.
Et se tournant vers les buveurs :
— Compt^enez-vôus la moralité ttë l'apblbfeué, mes amours? ajouta-t-il ; c'est qu'aptes l'obéliôqiie de Luxor, le mariage est la plus grandie bêtise connue. Aussi, quailt à mbi, je reste dahs la circiilation, et je VOUS engage à user de la mêriaë recette.
— Approuvé I s'écrièrent les buveurs.
— Puisque nous sommes d^accoM, reprit Ôscar^
prenons un punch : holà! garçon^ une bouteille de dur et des citrons.
Cependant le soir était venu et la salle du marchand de vin s'était insensiblement remplie. Galuebon^ qui était ivre^ commençait à promener autour de lui des regards insolents, et Pierre la pompe frappait sur la table en criant qu'il lui fallait quelqu'un à démolir.
— Au fait, dit Oscar, faut chercher une affaire pour finir agréablement la journée : tremblement complet, mes agneaux ! Qui est-ce gui me trouve un Prussien à assommer. En voilà un petit brun là*bas dont le nez me déplatt; j'ai envie de lui proposer une savate d'agrément.
— Mais il ne nous dit rien, objecta Paul.
— Puisqu'il lui déplaît, reprit Pierre la pompe. C'es( comme moi, le grand sec qui est à côté -, j'ai idée que c'est un tailleur.
— Eh bien \ demanda Joseph .
— Tous les tailleurs, c'est nos ennemis, à nou» autres batteurs de fer.
— Pourquoi?
— Pourquoi) parce qu'ils sont tailleurs donc.
— Attends, je vas Rengager la chose, dit Galuchon en jetant une boulette de pain au petit brun.
Celui-ci se retourna étonné; Oscar éclata de rire et lui envoya une écorce de citron dans Tceil.
— Monsieur!... s'écria le petit homme en se levant.
—Carambolage! répondit Galuchon en lançant un bouchon qui lui effleura le menton et lui en* tra dans I9 bouche.
Le petit s'avança furieux vers le mauvais plaisant; ses amis se levèrent pour Tappuyer, et on en vint aux mains. ,
Les deux Bretons voulurent d'abord séparer les combattants;mais voyant qu'ils recevaient les coups de tout le monde, ils se décidèrent aies rendre, et se trouvèrent bien tôt entraînés dans la mêlée générale.
L'avantage finit pourtant par rester à Oscar et à ses compagnons; leurs adversaires furent obligés de quitter le cabaret.
— Victoire I s'écria Galuchon ; ils vont voir si nous sommes dans la rue... En voilà une journce complète, les anciens I
— Complète, dit Pierre la pompe en cherchant
à émncticr \p,m$ qui ppul^jt fie s«t |èvï«s fen-
TTT^es peut? BretQfli se «tnt hipp cjitQupnés, ajou^ psçarj je suis content de toh$, pj^s gars.
- C'est ïjpssjble^ dit p^ji^i ^als j'ai un œU à
moitié crevé.
- Ges,\ rien, pptjf... u^ poup c^e pQiBgQue tu as regardé ^p trqp près...
- Et moi j'ai le poignet dépais , lu'qnla Jo-
TrTii |)^siiïeras çîi avec qn yieux \m, et demain il n'y paraîtra plus. Encore un çQup, ^es Iflpiqs, et pHjs en rpute.
fl? yWèrent de pQ^vpa^ qyffjqnas b^q^flill^ et ge sépfffèrent pppq,
rrr :?'€spère gpe ppug mv^ «emmeçi ^^miés, Oit (ï^ucl^9^ en pyenaiit eppgé da? ^Q^% fiipig ; eh bien l mes garçops, c'^st. tquf les jpm^ ço^we » pour les bons vivants. Vous ^ay^ le ç^P^b ^u ToftfnMip^ç ni^ntenantî l^onspif ^t à (|em«ip.
Après pfle fluit agitée, les (^eflx ftqiis ^ KéMp^fr rent la tête lourde et le cœur triste, Jqsppl^ regfl}^ rœjl meurtri de Paul, et P^'ul le poignet gpqflé de
Joseph^ tous deux secouèrent la tête en même temps*
•^ C'est égal, dit Poincy, ces amusements-là de» viendraient ennuyeux à la loague; j'aimerais autant seprendre le tablier vert et la casquette de
papier.
-rr C'est pourtant ifrai, dit Riaut pensif; le cou m fialuchon et ses aipis sont des garnements un peu trop- foncés en couleur pour moi.
*-- Il fopt peut-être qn apprentissage peup savoir ne mu taxfe, dit Joseph; les ouvriers ne connais* sent poiqt ce métier^-là^ au lieu de s^amuser ils s^abrutissent; les rentiers sont sans doute plus habiles à tirer parti de leurs loisirs.
-^ F^ut alleB trouver M. Godard, dit Paul; il a IqujourB vécu la canne à la main> il doit savoir s'amuser sans travailler, celui-là.
^ Mais seronfrnous asses riches pour vivre comme luit
-?- fi faudra voir.
— Allons alors^ dit Poînpf .
M. Godard demeurait rue Royale, dans une maison dont il était propriétaire ; c'était un homme d'environ quarante ans, qui, après avoir gagné dans quelques heureuses spéculations une aisaoce suffisante, s'était retiré du commerce.
Ami du plaisir qu'il comprenait en négociant, et qu'il traitait avec la même régularité que les afFi^ires, il menait une vie de garçon qui passait au Marais, pour fort divertissante. Joseph lui avait apporté une lettre de recommandation de M, Prévost , et apprenant que les deux jeunes gens venaient de recueillir un héritage, il les avait reçus avec une bienveillance pleine de honhomie. Aussi, lorsque Joseph parla du désir qu'il avait de se fixer à Paris et d'y vivre bourgeoisement, proposa-l-il, de son propre mouvement, aux deux amis ses conseils et son patronage.
— Je vois, leur dit-il, une société de gens comme il faut, qui n'ont d'autre occupation que de pren-
dre du bon temps, et qui savent se divertir raisonnablement.L'hiver, nous avons de petits concerts où l'on chante des romances, et des bals qui flnissent à minuit, à cause des grands parents et des portiers; l'été nous faisons des parties de campagne. Je dois même être demain d'un pique-nique à Vincennes ; je puis vous y conduire si vous le désirez.
Les deux jeunes gens acceptèrent en remerciant, et promirent devenir prendre le lendemain leur nouvel introducteur.
Lorsqu'ils se présentèrent à l'heure convenue, ils trouvèrent M. Godard sur le carré avec une femme du peuple qu'ils reconnurent aussitôt pour Françoise. Celle-ci suppliait le propriétaire de ne pointla chasser du logement qu'elle occupait^ mais le propriétaire restait inflexible.
— Mon enfant est malade, répétait la pauvre femme; attendez quelques jours seulement.
— Vous mè devez déjà deux mois, répondait le rentier,
— Je le sais, Monsieur ; mais mon enfant une fois
guéri, je pourrai travailler, et je vous apporterai
chaque soir mes journées,
~ Des prdmesfiesl s'écria M. Godard; c'est de Targeat qu'il me faut.
^ Hélas I jô n'en ai pas, murmura Françoise es pleurant.
-^ Alors eherehe2 un gîte ailleurs.
Et comme la malheureuse femme voulait supplier de nouire&a :
— En voilà assez, dit-il durement; je tfai point le temps d'écouter vos ladaenientions ! ces messieurs m'attendent.
A ces mots, il se tourna vers les deux amis avec un sourire, et les invita à entreh Joseph rcgarda t^au).
-^ Tu as la bourse? dit-il tout bas.
lUaut ftiiiilla dans sa pbche, glissa un louis dans la main de la pauvre femtné, et suivit M. Godard.
-^ Je tous demande pardon de vous avoir reodus témoins de cette ennu^jreuse scène, dit ce der nier d\a) ton aitnablé ; on est vraiment mallieureux d'avoir affaire au peuple.
•^ La position de dette fettitjieest bien triste, répiqua Poincy.
~ Sans doute ; mais cela ne me regarde peint ;
je ne suis ni boq parent oi son compère I... Il y a d'ailleurs à Paris vingt mille femmes d'ouvriers dans U m^mo état-
— * C'pst une chose borrible à penser» dit Joseph.
•— » Aussi n'y pense-Hn point quand on est sage,
répliqua philosophiquement le rentière Vous vous habituerez à ces misères, Messieurs; quand on veut s'amuser dans ce mondei il faut Vivre pour soi et sans s'occuper des infirmités du voisin. Qes gens sont d'ailleurs moins àplaiadre que nous ne le croyons s ils sontnésdans leur indigence, ils y vivent comme le poisson dans Teau ; Béranger ne nous a^t^i) pas dit ;
lies gueux, les gueux »
Sont les gens heureux ^ lis s'aiment entre eux.
Vivent les gueux !
-- Mais quand ils ne s'aiment puê f fit obser-> ver Poincy.
-^ Cela les regarde alors, dit Godard. Du reste, le peuple est incorrigible^ Messieurs. Si les fem« mes d'ouvriers sont misérables, c'est leur ftmte, après toutj pourquoi se marienirellesl J'ai huit
mille livres de rente, moi, et je ne me trouTe pas assez riche pour entrer en ménage. Malheureusement quel moyen de taire entendre raison à des gens qui aiment mieux s'amuser le dimanche que de mettre à la Caisse d'épargne? Mais pardon, il est temps de partir; nous allons passer chez M. Duhamel où est le rendez-vous.
La plupart des invités étaient déjà arrivés^ et Ton commençait à murmurer contre les retardataires. Godard présenta les deux amis, et un quart d'heure se passa à faire et rendre des saints. Les mères de famille demandèrent tout bas à Godard si Joseph et Paul étaient dans unepositionàs'établir^ et, sur sa réponse affirmative, elle jetèrent un regard d'intelligence à leurs demoiselles qui mirent leurs gants et se tinrent plus droites.
On discuta une demi-heure pour savoir si Ton prendrait des fiacres ou un omnibus ; enfin il fut décidé que l'on irait à pied.
Les jeunes gens ouvrirent leurs parapluies pour
se préserver du soleil, et les femmes suivirent en tenant à deux mains leurs chapeaux que le vent emportait.
On arri Ya ainsi à cette plaine de ûigots, entrecôadée de routes ponâreoses et semée de baraques peintes, que les Parisiens appellent pompeusement le bois de mncennes. Il fut impossible de trouver * dans le taillisravagé assez d'herbe pour s'étendre ; chacun s'assit sur son mouchoir au milieu d'une clairière de buis et d'aubépine dont il ne restait plus que les troncs.
Godard, qui paraissait le meneur de la partie^ proposa de jouer au veuf. 11 ^ eut une heure de pourparlers avant de pouvoir s'entendre : tout le monde voulait faire comme les autres, et personne ne bougeait; enfin pourtant les deux amis se joignirent à l'ancien négociant et la partie s'engagea.
Elle durait depuis quelque temps» lorsque Godard prit Paul à part.
— Pourquoi courez-vous toujours après made-
moiselle Duhamel ? lui demanda-t-il à demi-voix,
— Parce qu'elle est toujours derrière les autres, répondit le jeune homme.
— Prenez garde^ vous pourriez la compromet- Iro.
— Moi?
— Madai^e Durand a4éjà laapé quelques piaisa^terie^j e^ c'est renqemie m^ortelle des OuhameU
—Pourquoi cela î
•^ J^B deuK mères ont des filles du même âge à marier.
— Âlof9 je ne courrai plus qu'aprèa cette grande demoiselle blonde^ reprit R\£|ut.
— Gardez-YOus-en bien^ elle est près d'épouser le petit Armont, qui est jaloux comme un Turc et qui vous chercherait querelle. -
— Que faut-il donc fmre? demanda Paul désappointé.
— N'avQir de préférence pouy personne, répondit Godard.
— Mais écoutez , ajouta-t-il en s'interrompani tout à coup : il me semble que les Durand et les Duhamel se disputent*
Une altercation venait effeclivement de s'élever. — C'est votre fille qui a fait tomber Rose, s'écriait aigrement madame Duhamel.
— Dites plutôt que c'est Rose qui a fait tomber ma ûUe^ répondait madame Durand.
— Voyez la robe de cette enfaiit.
-^ Voyez la ôoUerette do la mienne.
-^ Adèle est si brutale !
— Et Rose si maladroite !
-*<• J'aurais dû prévoir ces dépagréments.
— J^étais sûre quMl arriverait quelque chose do ce genre.
— ^Viens-t'en , mon fUêy dit madame Duhamel à son mari.
— Allons-nous-en > ma mère y ajouta madame Durand en prenant le sien par la main.
Les deux maris se levèrent assez embarrassés ; on voulut s'interposer, mais toutes les tentatives de réconciliation furent inutiles. La fomille Durand s'en alla par un chemin^ et la famille Duhamel par un autre.
— Les voilà brouillés à jamais, dit Paul.
— Dans huit jours ils n'y penseront plus, répliqua Godard; ces scènes se renouvellent à toutes nos réunions 3 si ce n'est pas Tun, c'est l'autre. U faut bien passer le temps; quand on n'a pas d'occupation^ on fait la petite guerre à ses voisins ; c'est le complément obligé de toutes nos parties de plaisir; ça distrait , ça fait causer. Nous allons
maintenant dîner au Cheval blane. Je ne vous avais pas trompés^ j'espère : vous voyez comme on s'amuse.
Tout le monde prit le chemin du restaurant.
Paul et Joseph restèrent en arrière.
— C'est la même chose qu'avec Galuchon, dit Joseph; on ne songe qu'à soi, on repousse ceux qui souffirent, et, pour se distraire, on se bat à coups de langue^au lieu de se battre à coups de poing; il n'y a que la forme de changée.
— Faut voir jusqu'au bout, répondit Paul.
On venait d'arriver au Cheval blanc ; Godard alla faire la carte, et l'on monta dans une petite salle particulière où le dîner fut servi.
La nuit était venue ; un cousin, qui avait apporté son flageolet, proposa à la société un bal improvisé, et on accepta par acclamation.
On dansait depuis une heure environ , lorsque des cris se firent entendre au dehors.
— Qu'y a4-il? demanda tout le monde.
Godard ouvrit les fenêtres.
— Cest le feu ! dit-il.
Une colonne de famée et de flamme s'élevait en
cfTet, à qodqae dstancs, par-dessos les aitefô de la route.
— ComtMis i rinccndie , s'écrirait en même temps Paul et JosefA.
— Non! non! mterrompîrent les femmes en retenant leurs firmes et leuis maris.
— Hais si Ton ne porte point secours, tout va brûler^ reprit Poincy.
— Le Cheval Uane est trop loin pour être atteint répondit Godard.
— D'ailleurs le vent ne porte point de notre c6té, continua un danseur.
— Ajoutez que nous ne sommes point propriétaires dans le pays, dit un droguiste retiré, en souriant flnement ; la commune peut brûler, sans que cela nous occupe.
— Dansons! dansons! reprirent toutes les voix.
— Dansez si vous voulez, dit Paul ; quant à moi je pars.
— Et moi, dit Joseph.
— Alors nous n'aurons plus assez de cavaliers 1 objecta une des jeunes filles.
— Doucement, dit Godard, qui ferma la porte à
double tour etçn tira la clef; nous sommes juste assez pour former la contredanse, personnelle sortira.
On applaudit, et le flageolet joua un prélude.
— A vos places ! cria Godard en prenant la main dQ sa danseuse.
Pans ce monient, les cris au feu l r^dout)lèr^t, et une lueur rougeâtre éclaira la $aUe tout çntiôre.
— Fermez les volets, dirent les femmes.
— Attendez ! s'écria Paul.
Et courant à la fenêtre, qu'il enjamba jrapidement^ il sauta dans la rue. Comme il sq releyait, Joseph \\xi tpmba presque sur le^ épaulo^.
— Qu'ils daqsent, les égoïstes l s'écria Riaut; nous, frère, allons au feu i il y a là-bas des gens qui ont besoin de nous.
Le nouvel essai que les deux amis venaient de f^ire les avait rendus soucieux 5 tous deux commençjEiient à perdre singulièrement de leur estime pour les geirs de plaisir.
— Ëst-C6 que par hasard nous ne serions pas sur la terre pour nous amuser ? dit toincy.
~ Ce n'est pas ça, répondit Paul ; mais la chance a été contre nous. C'est notre faute aussi, nous avons voulu apprendre à ^ivre comme on apprend le latin i attendons l'occasion et laissons l'expérience nous venir.
lU reôoitimèncèjreût donc tous deux â parcourir Paris et à fréquenter les spectacles, demandant au hasard les leçons quils avaient jusqu^alors înlitiléroent demandées à Godard et à Galuchon.
Mais insensiblement les merveilles de la capitale perdaient de leur charme, et les ennuis, dont ils s'étalent jusqu'alors â peiile aperçus, leur deVe* naient plus sensibles. Paul, qui avait été â*àbord émerveillé des omnibus, desl passages et des trottoirs , cotnmençaît à trouver les trottoirs trop étroits, les passages trop sombres et les omnibus trop lents. Quant à Joseph, il ne pouvait s'accoutumer ni au bruit ni à la foule. Il regrettait le tâltùé de ses soirées sur le mail de Rennes et ces lohgues promenades qu'il faisait le dimanche, un livre à la main ; le long des haies de sureau. Depuis troii
mois qu'il habitait Paris, il n'avait point vu un champ de blé; il n'avait pas entendu un oiseau! Le plus souvent il rentrait le soir avec Riaut, las, mécontent et ennuyé de sa journée. 11 se faisait toujours à lui-même l'effet d'un voyageur à l'auberge et qui attend le départ de la diligence.
Un matin, qu'il lisait le journal en attendant l'heure du déjeuner, ses regards tombèrent sur l'article Bourse où se trouvait le tableau des différentes actions industrielles; celles des mines d'Ancize étaient cotées à dix mille deux cents francs, Joseph courut à son secrétaire et chercha les coupons qui lui avaient été remis par maître Rivel avec les comptes de la succession ; c'était précisément dix actions de ces mines d'Ancize, émises primitivement à mille francs, et dont l'agiotage venait de décupler la valeur !
Poincy appela Paul et lui fit part de la découverte qu'il venait de faire.
—Il faut ialler tout de suite chez l'agent de change qui a procuré ces actions à ton oncle, dit Riaut, et les lui faire vendre au prix courant.
— Nous voilà ricbe^j de près de deux cent mille Irancs I s'écria Joseph.
— Pourvu que nous trouvions avec ça moyen d'être heureux ! dit Paul en soupirant.
Us $e rendirent^ le jour même, chez M. Bertaut^ jeune agent de change qui les reçut dans un cabinet encombré de tableaux, de bronzes et d'antiques. En voyant leurs dix coupons» l'homme d'affaires leur sourit gracieusement; Poincy lui exposa le but de sa visite.
— Ce que vous désirez est facile^ Messieurs, ré* pondit l'agent de change; revenez après-demain, j'aurai cent vingt mille francs à vous compter.
Paul et Joseph se présentèrent au jour indiqué; M. Bertaut leur dit que les actions étaient vendues et les invita à s'asseoir, tandis qu'on établissait leur bordereau.
— Ces messieurs ont ss^^s doute un placement trouvé pour la somme qu'ils vont recevoir? demanda l'homme d'affaires.
— Pas encore^ répondit Joseph.
— Je puis vous en Indiquer plusieurs, reprit Bertaut
P il leur dta une dpuzaioe d'ent^eppi^s ea leur recommandant par-dessus tout une nouvelle explQitatiou agricole à laquelle U éU|it intéfes^. Les deux amis se p^w^^ent avec çm^^a^
^ n faudrait coonattre l'affaire en détail, fit ebserver Poiney.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Bertaut ; Je donne demain à dtner à quelques personnes parmi lesquelles se trouve le directeur de l'exploitation \ que ces messieurs me fassent l'honneur de venir, ils pourront avoir tous les renseignement désirablés.
Joseph et Paul voulurent s'excuçer.
-T- Accepte^i reprit Bçïtaut; |e d^oep sera g^. Je tf ai que de? jjeiii^es gen^ de femille j les Imf, du boulevard de Gand, Ernest de Mercourt dont Tcm? C^e est pa^r dp. Franap, H^w de Servy q«i ^ Içs plus becfux (4^evMx çle Pf^rfe, Aripfm4 Lam^i,el le plqs fort élève de Grisier et qui écrit daqs les jpurnaux à ses moments pçrdus. Vous verres ce que c'est que Içs épicurien^ du ^ii^-neuvième siècle^
— Nous viendrons alors^ répliqua Paul qui ne
— tl» — perdattpatVespoirdetrooverd^glal801|i mSBfSDH Ti yre à ne riti. faire.
— Tuesbiai effironté d'avoir accepté son invitation» dit Joseph loisqu^ilsftireiit porl|s,
— Pomqqoi eelaf
Gomment nous présenter demain à oes élégants, nous, qui ne connaissons r^eq ^^t manière^ du grand moqdeT
— Parbleu i nous nous en tireroQS oomme i^ la parade de la giirde patiopale, répondit Paul, en faisfintceque qpus verrons &ire aux auUos.
•p» Mais il nous finit fme tpilette à la ipode.
«r-t Çest jiistei adressonsidous à uq des gvands tailleurs de Pans, il nous dira coinmeilt oq s^ia^ bille quand oa dtne avec dep qeveuii de pair de Frapce.
Les deux amis entrèrent dans le plus brîllani magasin du PalaisrflQyM et ^posèrent leur requête; le mettre leuf^ prit mesui^> et promit de leur apporter le lendemain tout ce qui était nécessaire pour qu'ils pusçeat se présenter sans boute aux héros de la fashion.
n arriva en eiTet à l'heure, indiquée avec deux
costumes complets que Riaut et Poincy essayèrent sur-le-champ. Il fallut des efforts ûiouls pour faire joindre les agrafes et arrêter les boutons. Paul déclara qu'il étouffait; le tailleur lui assura que les gens bien mis ne pouvaient être plus à Taise.
— Hais je ne pourrai jamais m'asseoir ni lever les bras pour manger, dit Riaut.
— Le corps flnit par se prêter à l'habillement, répondit le tailleur.
Joseph demanda le mémoire, et fut épouvanté en voyant un total de huit cent cinquante francs; il voulut faire quelques objections, mais l'artiste en costumes lui' fit observer d'un ton dégagé que ses clients étaient des gens du monde qui ne marchandaient jamais. Poincy paya avec humeur.
— Nous sommes volés 1 dit-il à Paul lorsqu'ils se trouvèrent seuls.
— Je crains plutôt que nous ne soyons étrangles, répondit Riaut, en respirant avec effort comme un nomme qui se noie.
— n faut pourtant partir, reprit Joseph.
— Mais il ple^t.
-•Demandons un fiacre»
Les deux wnis se firent conduire chez Tagent de change; personne n était encore au rendez-vous.
— Il parait que c'est mauvais genre de venir à l'heure, dit Joseph désappointé.
Les invités n'arrivèrent effectivement que longtemps après. Bertaut présenta Poincy au directeur de la nouvelle exploitation agricole.
— Chauffez-le, dit-il tout bas; il a des capitaux et de la bonne volonté.
Le directeur fit un signe d'iutelligence et vint s'asseoir entre les deux amis. Il leur développa les avantages de son entreprise avec une éloquence qui éblouit les deux jeunes gens. A l'en croire, elle devait changer le système d'agriculture adopté jusqu'à nos jours» et faire la fortune des actionnaires. 11 s'engageait à naturaliser en France des plantes exotiques et à utiliser jusqu'aux poils de ses chevaux.
Joseph, persuadé par ses promesses, souscrivit immédiatement vingt actions.
On passa enfin dans la salle à manger. Poincy et Riaut furent éblouis par le luxe du service; la table était couverte d'objets qu'ils voyaient pour la pre«
mière fais et dont ils ignoraient l'uiegt • Hétafensement que les incités nd {oirenl point garde à rembarras des deux amis*
La coûversation était deretiuë gédéi^ale; elle s'é- ' chauflh insensibletnent^ et Vers la Un dy repas le Champagne avait disposé totts les convives à une franchise bruyante.
— * Gomment vont les actions industrielles, Bertaut? demanda Ernest de Mercourt; as-tu quelques bonnes affaires en train ?
— Je viens d'acheter deux cents coupons de bitume-Deroz, à soixante pour cent au-dessous du pair, dit l'agent de change; Stival et Brémont en ont acheté chacun autant; nous allons nous entendre pour simuler des ventes réciproques à des prix croissants, de manière à ramener les actions au taux d'émission.
-i- Et alors vous les vendrez avec quarante pour cent de bénéfice, reprit de Mercouri Y
•— A des pères de famille qui cherchent un placement pour leurs économies , continua Bertaut
— Et qui en seront pour leur argent*
*- A moins qu'ils jae traînait le mofeti dâ éofi^ Tertir leur bitume en or.
Tous les convives éclatèrent dfc rire.
— Vous êtes de véritables coupeurs de bourses^ dit Henri de Servjr en tendant son verre à Bertaùt.
— Nous payons patente pour cela, répondit i^âgent de change. La spéculation, Messieurs, est comme la politique, et Louis XI eût été le plus grand boursier de notre époque, lui i^ui disait : Qui nescit dimmulare, neseit regnaté; tradtilsez pour les gens d'affaires: Qui ne sàUmeMlrne pourra s'enrichir 4
— A propos de mentir, reprit de Sèrvy qui se tourna vers Làmbel, tu n'écris donc plus rien dans les journaux?
— J'achève quelque chose cotltré le pbëtne de Bambert, répondit Armand.
•—Le poème de Bambert f... Mais il û^éèi poidt encore imprimé.
—N'importe, je fais mon article d'avancé.
— n est homme à te demander raisod.
— C'est ce qtie je cherche. Il y a lôûgteinîJè que j'ai envie d'en finir avec ce petit pdête de pdché qUi
promèiiesesélégies dans tous les salons et occupe nos plus jolies femmes; mais comme il est fort adroit au pistolet Je veux avoir le choix des armes.
— Ainsi tu Icftueras^ dit tranquillement de Sivry en se versant à boire ; au fait^ c'est un drôle, il a prétendu que lord Seymour avait de plus beaux chevaux que moi. Que la terre lui soit légère, je ne ferai point son oraison funèbre.
Paul et Joseph avaient jusqu'alors tout écouté sans rien dire. Cette rouerie joyeuse et cette élégante cruauté leur causaient une surprise mêlée d'épouvante. Le vice ne leur avait encore apparu que grossier ou ridicule ; ils ne lui connaissaient point cette forme froidement polie. Ils se demandèrent si c'était bien là les viveurs d'élite qu'on leur avait cités pour modèle.
Je préfère encore Galuchonà ce méchant spadassin, dit toutbaâRiaut en désignant Armand Lambel.
—El moi, ajouta Poincy, j'aimerais mieux avoir affaire à l'égoïste Godard qu'à notre aigrefin d'agent de change.
— Je crois que tu peux prendre le deuil de tes vingt mille firancs.
— J'en ai peur.
On avait quitté la table; de Maeomt proposa de se rendre au théâtre^ et Bertanl lit monter iee deux lift tes daos sa calèche.
Lorsqu'ils arrivèrent le^eetade était commencé.
— Tiens, dit Lambel, Sainl-dair eit donc rétabit ? le voilà en scène.
. — Saint-Clair^ répéta de Mereomt} je vottiaver» tis. Messieurs^ qu'il y a entre nooi guerre à mort
— Pourquoi donc?
— Une affaire de cœor.
— Il t'a supplanté, s*éerfa Umbel} il C^ut te venger, cher!
— Gomment?
— Si nous le £adâons siffler t
— Âu fait, a n'est pas en trdn aujourd'hui, essayons.
L'acteur, qu'ils avaioit désigné ^tu le nom de
Saint-Clair, avait été longtemps un des plus célèbre!
de Paris ; mais, par un de ces caprices trop fré->
quents au théâtre, radmiration de la foule s'était,
depuis peu, portée sur un débutant, et Saiut-Glail
voyait sa réputation décroître chaque jour. Tombé
malade par suite du chagrin que lui avait cdiisé cette défavetir iuàltenduë, il reparaissait éè Jourlà après une absence de plusieurs mois, et il était aisé de voir que cette réappàritiôu àVàit pour lui toutes leë angoiâses d'un début. Aussi, soit que Idtaialadie l'eût àftkibli, soit que réitiôtiou lui enlevât sa puissance ordinaire, oti sentait dans son jeu Une isbrte dé lahgueùr embah*asséé.
Dô Mercourt et fies amis saisii^nt toutes les occasions de le faire remarque!* au t)Ub!ic par leurs gestes. Un sourd murmuré â'éléva bientôt dans la salle; Baint-Clâii^ troublé voulut retrouver les élans qui assuraient naguère son succès; mais sqt froideur devint de Texagération. Alors lé murmure grossit^ mêlé de ricanements; Tacteur éperdu s'ar-. réta : dés sifflets se fif ent entendre 1 De Mercourt battait des mains en éclatant de rire.
-^Lés Voilà laAcés mainteûàût, dit-il j i({ue Saint- Clair se tire de là.
— Voyes eomme il est pâle ! s'écria Paul qui s'était levé ému de pitiéi
-^ RUsé de ebmédien, répondit de fiervy ; iU essuyé son toùge.
^—^ miiifl M pëtttsB foutedir.
— Cest un moyen d'attendpr le public* 11 imit
qu'on Papplandiisse.
— Regardez^ il va tomber l
Saint-Clair Tenait en effet de s'évanouir dans les bras de ses camarades qui furent obligés de Teuh ^porter.
— C^est un homme que vous avez tué 1 dit Joteph ému et indigné.
— Laissez donc^ répondit de Mercourt ; ces genslà sont habitués aux humiliations.
Et se touhiant Irers B^rtaut t
^ Allobs finir la nuit chez F^more, dit*^tt^ tt 7 aura meHaiMckt^ et nous y trouvions des amis.
En sortant da théfttj^e, Paul et Joseph ft'efiqoiii> rent dans la fbule et negagoèrent leitf hfttel. Ito se cottchërent sans se parler ; tous deuit avaient le cœur trop plein.
Le lendemain Joseph apprît, en lisant le journal, que Saint^lAUr s'était tué dans la nuit.
Il se laissa tomb^ sur une diaisd aveo une »• chmaliôd de douleur*
—J'en étais sûr^ dit41; hier Us Tavaieat frappé au cœur.
Les deuxamisrestërent quelque temps assis visà-vis Tun de Pautre dans une sorte de stupeur désolée.
— C'est fini^ s'écria tout à coup Paul en se levant brusquement;Ies gens qui s'amusentseressemblent tous^ qu'ils soient ouvriers^ bourgeois ou grands seigneurs ; ce sont des égoïstes qui mettraient le feu à Paris pour allumer leur cigare.
— Oui| dit Joseph en secouant la tête ; il n'y a sur la terre qu'une certaine somme de plaisir, et ceux qui en veulent toujours sont obligés de voler la part des autres. Quand on demande de la distraction à tout prix^ il faut bien faire bon marché de la
pitié et du devoir. L'oisiveté crée dans l'existence
un vide si grand que l'on n'a point trop de tous les vices pour le remplir,; les hommes ne sont alors pour nous qu'un jeu de dés dont nous nous amusons. Avec un peu de prévoyancei nous aurions dû deviner cela, Paul; le monde est trop pauvreen joies innocentes pouroccuper toutes nos journées^
et Dieu nous adonné le travail bien moins comme un joug que comme un secours.
— Tu as raison^ dit Paul; retournons i Rennes et reprenons la blouse d'imprimeur.
— Non, dit Joseph ; tant que nous n'avons eu que nos bras^ nous n'étions obligés qu'au travail de l'ouvrier; mais aujourdliui nous possédons une fortune qui doit être employée^ comme nos autres facultéSi au profit de tous. M. Prosvost cherche depuis longtemps un acquéreur pour son im« primerie ; achetons-la, et tâchons d'être heureux par notre travail et le boidieur des autres.
— Partons ! s'écria Paul en se jetant dans les bras de son ami -, et quand nous entendrons les travailleursenviertesortdes gens quinefontrien,
. nous leur raconterons notre histoire. Ils sauront que le plaisir est comme le meilleur vin, qui restaure lorsqu'on en boit à petits coups, mais qui abrutit ceux qui en abusent.
LA SAiNt-STLVEStttE.
Au pied des montagnes qui séparent la Bavière des Etats de Weimar se trouve une petite ville nommé âoff, qui domine une partie des vallées arrosées par lé Mayn. Placée loin des routes fréquentées^ Thûmble cité a conservé ses antiques coutumes^ et l'on y trouve eticore cette naïveté grave, en partie efràcée dans le reste de F Allemagne. Aussi à-t-on coutume d'appeler tlolF ta Vieille tribu.
Là vivait, il y a quelques années^ un étrangei nommé Lofieo. On le disait né en Bohême, et il avaitautrefois servi dans les années autrichiennes avec le çrade de major. Mais la paix de 1815 l'avait fait réformer^ et il était alors arrivé àHoffavecune enfant appelée Dorothée^ qui était devenue depuis une belle jeune fille.
Le major Loffen était un homme instruit, courageux, et capable de tous les dévouements. Par malheur, la violence de son caractère avait trouble toute sa vie et arrêté son avancement .dans Tannée. La plus légère contradiction le jetait dans des emportements qu'il regrettait plus tard^ mais que la honte et Torgueil l'empêchaient de désavouer. I) avait perdu successivement ses meilleurs amis et ses plus sûrs protecteurs.
Cependant, ce que n'avaient pu les conseils ni les reproches, le temps finit par le faire. Cette espèce de bouillonnement intérieur qui s'épanchait en subitescolères, malgré toutes les résolutions du major, s'apaisa peuà peu; le sang circula dans ses veines plus lentement, l'expérience rendit son esprit moins prompt à condamner les autres, et il put en-
tendre sans trop d'impatience une opinion contraire à la sienne.
La paternité acheva cette conversion. DompU par les grâces enfantines de Dorothée^ le lion se fit homme; et celui qui avait résisté trente ans à ses amis et à ses ennemis devint insensiblement resdave soumis d'une jeune ûlle.
Lofien n'était donc plus la continuation de luimême, mais un homme tout nouveau. A peine si quelques irritations passagères rappelaient^ de temps en temps, le passé. C'était comme un orage apaisé dont on entend seulement au loin quelques rumeurs étouffées.
Du reste» un grand changement se préparait dans ia position du major ; sa fille allait se marier. Elle épousait un jeune inspecteur forestier, William Munster, qu'elle avait connu dès son arrivée à Hoff, et avec lequel elle avait grandi.
Le jeune homme était renfermé avec son beaupère^ et achevait de tout régler pour cette prochaine union.
— Ainsi^ c'est convenu, dit-il en repoussant des comptes que lui avait nrésentés M. de Loffen, et
sur lesquels il n'atait môme pas jeté les yévoL ; nous prendrons la maison du bord de l'ean.
— Puisqu'elle platt à Dorothée^ répliqua le itia* jor.
— Puis nous y serons plus à Taisd qu'idi Loifen soupira.
-—Ce déplacement TOUS Contràriô-t^ilf dendanda vivement Williami ahl s'ilenestainsi> restons»
— NoU) monfils^ reprit le vieux ^oldat^ en posant ' sa main sur eeUe du fcmstier^ je ne regretta point cette demeure.
— Que regretteï-vous donc> alorst Depuis quelques jours je vous vois triste... Ah ! ne me caches rien^ mon père ! Auraia^e fait qudque chose dont vous soyez mécontent ?
-^Nullement, nullementi cher enfant f mais ce mariage^ vois-tu^ me rappelle tant de souvenirs h k. Puis, je suis jaloux de tois
— Que dites-vous î s'écria le forestier.
•— Jaloux, reprit le major en souriant, car tu va devenir le principal attachement de Dorothée^ Oh ! ne t'en défends pas! cela doit être, et je suis loin de m'en plaindre* Mais rhabitude m'arendu égoïste, •
tt>i84tt. Iuâ(j[ii'& t^é^ënt j'atâis ^té le seul objet des sirfitô de tua flllCy elle n'avait ()ttë ïA6i à aittier et à distraire -, niàifatéllAilt soti téiUps et soti àtlbctioQ Tontse trouver partagés^ Jfe ne poiirrisdl^avoit' toujours à mes côté6> et leisi UeUt*ës de solitude m'époutaûtenti
-^ Vos crdintes otlt ét6 devinées t^af Dorothée, dit le fbrestiet) Tautre jour elle me les Communiquait avec des larules dans les ^eux.
•s- Que dis^tiî? interrompit LoflëU; ah ! je cacherai ma tristesse alors; Je ne veiil point ti^oubler lé bonheur de Doi^othée; Ne lui t)arlé Jamdis dé ce que je f ai dit, William ; c'est une faiblesse de vieillard, une fblie. Ne vivrai-je pas près de voust ne nous verral-je pas tous les joursf Ge ne sont que de nouvelles habitudes à prendre; je leë prendrai.
tvaliàtn he tépohdit rien, et il y eut tih silehcë. Enfla) Jetant ad major hn regard dérobé :
-« Il Jr aurtdt un moyen de )?rêVenit l'iisOlément 4tte votas craignez, dit-il en hésitant.
*^ Lequel?
-^ Une )[)érsonne, tidi vous A été chëré, habite
Egl^;;.
— Aâsezl assez, William I interrompit le major en se levant brusquement ; Dorothée a dû tous dire, ce que je lui avais répondu à cet égard. Il ne flaiat pas remuer la cendre des affections détruites.*. Ne me parlez jamais de ce sujets William ; je vous en prie comme ami, et, comme père, je l'exige.
Munster s'inclina d'un air affligé, et Loffen sortit.
Or la personne qui habitait Egra, et à laquelle le forestier avait fait allusion, n'était autre que la mère de Dorothée. Mariée fort jeune au ms^or qu'elle aimait^ elle avait d'abord trouvé mille joies dans cette union; mais peu à peu le caractère de Loffen avait altéré ce bobheur. Charlotte, fière et susceptible, n'avait pu souffrir des emportements qui lui semblaient injurieux. Loin de ménager son mari, elle l'avait irrité par la résistance, les reproches et le mécontentement; l'aigreur était allée toujours croissant, Ijusqù'à ce que la froideur eût pris la place de l'affection. Alors chacun d'eux avait gardé le silence, entassant les souffrances dans son cœur et les laissant s'aigrir l'une par l'autre. Enfin ('excès de la douleur avait amené une rupture violente. Charlotte était partie pour Egra où eUe
avait des parents, etLofTen était venu habiter Hofl* avec sa fille.
Mais la séparation ne semblait point avoir adouci son irritation. Soit que le souvenir de Charlotte lui rappelât des torts dont il rougissait^ soit plutôt qu'il conservât contre elle son ressentiment^il évitait tout ce qm pouvait lui rappeler la mère de Dorotliée. Son portrait, qui lui était resté, avait été recouvert d'une toile et relégué dans un ca!)inet obscur; son piano, fermé avec soin, était & demi caché au fond d'une chambre inhabitée ; il avait même exigé que Dorothée étudiât la harpe, comme s'il eût craint une réminiscence du passé. Aussi toutes les tentatives de la jeune fille |)our combattre cette espèce de haine avaient-elles été jusqu'à* lors inutiles : mais c'était un de ces cœurs auquels la bonté donne du courage, et qui ne se lassent Jamais d'essayer le bien.
Cependant le jour fixé pour le mariage était
lieu qu'après minuit au temple protestait j mais les 4mi§ çt }esi m^m 4u n^ajor f^Tfûeiit été invités à se féuqir plus tQt pQuF le rep^ de
. Ils arrivèrpnt sivaql ^ efrutp 4u j wy, pt fiirem reçHP PW les deux fiftpcés, LprSQH'il^ fe tîHE>UYèr«nt rassemblés LpPen yù\il^\ le% (|uittW Ppur 8'assurar que tû\is lea çrdre» SW^Pt 41e ^oimé^j Dorelbée S'y opposât
-T- Millç parçlûns, pnpn pèi*et diV^le^ ep se 8us^ peuaRflt j^ §Qp gQu i (paig jg YOW défends de »ous quitter.
-rr Et pourquoi p^? depiancla }e major m fitfnih
riant* rm Paroe que vqbs tf^ifçn goi^t aujourd'hui te
^roit de coQu^ander ^oi,
— Comment?
— ^ Je suis seule maltresse.
— • Elle a raison ! s'écria en riant le conseiller flotman.
— Mais je ne comprends pô(S...
-tn C'est aiypupd'bui |a Saint^ylyestre.
-r- Par le ^el 1 je l^avais oublié 1 s^oria toffien. *-» d'est la gaiat -> Sylvestre I répétèrent toutes les voix; vous n'ifttes poiat le maître chez vous, major.
M Sfiimt-SylvestrQj qui est dans toute la Bavière une époque de réjouissance^ se célèbre en effet à Hoff d'une façon particulière. Un antique usage ireut que l'ordre établi dans les fàmdles soit renversé ce jour-là, et que l*$iutorité, exercée par les parents, passe tout entière aum mains des enfimts. C'est une sorte de transformation chrétienne de ces saturnales dû Rome, où les esclaves recou*- Traient pour quelques heures la liberté, et se faisaient servir^ à leur tour, par les maîtres.
Le major, qui s'était toujours scrupuleusement conformé à la vieille coutume, répondit en sourlstnt àsaiUle qu^il lui laissait, ainsi qu'à William, la direction de toutes choses.
— Ainsi, dit Dorothée, il est bien entendu que vous vous soumettez aux lois de la Saint«Sylvestre î ^ Sans doute, répondit Loffen.
--?Et vqufi vous engagez sur Thonneur à ac^
cepter tout le jour vos enfants pour seigneurs ~ J'y engage mon honneur -, mais nou^> verrons comment vous userez du pouvoir.
— Nos amis en seront juges, dit Dorothée en se tournant vers les invités : j'aurai^ dû reste, une conseillère.
— Qui donc?
— Une dame dont j'ai fait connaissance à mon dernier voyage chez le président.
-— Vous ne m'aviez point parlé...
~ Non, mais elle est arrivée ce matin à Hoff, le hasard m*a fait la rencontrer comme je revenais du temple, et je l'ai invitée.
~ Sans me prévenu* I dit le major étonné.
— C'est la Saint-Sylvestre, mon père, .objecta Dorothée.
Loffen ne put retenir un geste de mécontentement.
*— Et pourrai-je savoir, au moins, le nom de cette inconnue ? dit-il.
— La voici, interrompit William.
Dorothée et lui sortirent en courant pour aller à sa rencontre. Le major, qui était assis près d'une
LofRsn fit un mouvement.
— Pardon d'avoir osé... venir... balbutia Charlotte... J'aurais dû... vous prévenir.
— M. le major r/a pas besoin d'être averti pour bien recevoir ses hôtes, fit observer William avec intention.
— C'est moi, d'ailleurs, qui l*ai voulu, reprit Dorothée, et j'en avais le droit...
Son père lui jeta un regard sévère.
— ffest aujourd'hui la Saint-Sylvestre, continua la jeune flUe.
Les invités s'étaient approchés; le major comprit qu'il devait cacher son dépit. S'indinant donc légèrement:
— Ma fille a raison, Madame, dît-il avec roideur ; elle est ici souveraine maîtresse aujourd'hui, et c'est elle seule qui vous reçoit.
' — Alors, à table 1 dit William.
Chaque invité prit le bras d'une dame, et le major, qui demeura seul avec madame de Nugel, fut forcé de lui oSHr la main.
Mais en passant par le salon de musique pour se rendre à la salle à manger, il aperçut tout le monde
arrêté devant une grande toile nouyeUemènt sue-* pendue au mur: c'était le portrait, relégué jusqu'à^ lors dans le cabinet noir, et qui représentait Qhai^ lotte dans tout Téclat de sa jeunesse^
— Qui a mis là ce tableau? s'écria le oiqori dont les yeux étincelèrent.
— Moi, répondit doucement Dorothée»
— Et qui vous avait permis ?.*.
— Personne, mon père..* Mais c'est laSaint-SyU vestre.
— C^est juste, s'écrièrent tous les convives en riant ; c'est la Saint-Sylvestre.
Loffen se mordit les lèvres.
-^ Ne craignez rien, Mondeur, dit madame de Nugel tout bas ; ce portrait me représente jeune, belle, heureuse... vous voyez que nul ne m'a re* connue.
Le mcgor ne répondit rien. On passa dans la salle à manger^ et tout le monde prit place à table.
Loffen se trouva assis près de madame de Nugel, à qui Dorothée avait cédé ses fonctions, et qui devait faire les honneurs du dtner« Le meyor s'était décidé à éviter un scandale, mais non à cacher
son méeontentement ; il le montra même avec d'autant plus d'affectation, qu'il se sentait, au fond du cœur, moins irrité qu'il ne l'eût voulu. Il avait beau se répéter qu'il était le jouet d'un complot arrangé entre Charlotte et sa fille, intéresser son honneur à le rendre inutile^ et s'exciter tout bas à Tindignation, une sorte d'indulgence attendrie le gagnait malgré lui; c'était la première fois qu'il se trouvait trop patient et trop doux I
Il se décida à garder au moins un silence qui pût témoigner de son déplaisir. Madame de Nugel n'essaya point de l'interrompre; mais le major ne put échapper à ses soins muets. Quoi qu'il flt^ tous ses besoins étaient prévenus, tous ses désirs satisfaits; les mets et les vins qu'il préférait lui étaient seuls offerts, car Charlotte n'avait oublié aucun de ses goûts. Pour la première fois enfin, depuis quinze années, il retrouva autour de lui cette sur* veillance expérimentée et sans distractions de la femme qui a partagé notre vie, et que ne peut
remplacer la fille la plus tendre.
Le repas achevé, toute la compagnie passa aa talon de musique. Loffen s'aperçut alors que le
piano avait été descendu comme le portrait; il était ouvert, et Ton avait dressé, à cAté, le pupitre du major. Dorothée vint elle-même lui apporter son violon^ en lui rappelant qu'il avait promis de se faire entendre. Loffen jeta un regard vers madame de Nugel qui s'était approchée du piano, et voulut refuser; mais le conseiller Hotman le somma d'obéir en lui criant que c*était la Saint- Sylvestre : il fallut donc céder.
Le morceau choisi par Dorothée était un des duos que son père avait joués le plus souvent autrefois avec Charlotte. Celle-ci se rappelait encore les nuances et le mouvement que le major donnait à ce morceau ; aussi fut-il exécuté avec un élan merveilleux. Ceux qui connaissaient le talent de Loffen ne lui avaient jamais trouvé cette précision, ce charme et cette puissance. On eût dit que les deux instruments s'entendaient. Lorsqu'ils se turent, toutes les auditeurs applaudirent avec transport^ et le conseiller Hotman courut aux exécutants.
— 11 faut que vous soyez une seule âme dans
doux corps, dit -il, pour mettre celte har-
monie dans l'expression d'un môme senlimenil
Loffen et madame de Nugel saluèrent avec enibarras.
— Ah I vous êtes faits pour vous entendre; ajouta l'enthousiaste mélomane en leur serrant la main -, la musique est comme une émanatioa des cœurs; et jouer d'accord à ce points c'est pressque s'aimer!
Madame de Nugel sourit en rougissant^ et voulut quitter le piano ; mais Dorothée la supplia de faire entendre un des vieux airs allemands qu'elle chantait si bien. Après un peu de résistance, elle e tassity et commença la vieille ballade de la Rose bleue.
A mesure que madame de Nugel chantait^ tous les ressentiments du m^jor semblaient s'a* paiser^ et une indicible émotion s'emparait de lui. Ce chant, il l'avait entendu la première fois qu'il avait vu Charlotte; et plus tard, aux jours de leur union^ elle le lui avait répété mille fois. La voix de madame de Nugel agissait sur lui comme celle d'une fée^et rebâtissait \oat Tédiflce écroulé de son bonheur. En l'écoutant, il croyait voir encore
— 247 -^ cettepetiteinaisoQentouréa de vignes qa'ibavaieiit habitée ensemble à Pr^uOi ce jardin avea son berceau de clématites e^ ses bordures de violettes. Il se croyait redevenu jeune, confiant, joyeux. C'était comme uneévocatioa de tout ce qu'il y avait eu de tendre et d'heureux dans son passé.
Madame de Nugel avait d^à quitté le piano depuis longtemps qu'il était encore à la même place^ les bras croisés et la tête baissée. Il fut arraché à sa rêverie par la voix de William qui lui annonçait que minuit venait de sonner. Il prit le bras de madame deNugel^ sans observation cette fois» et se dirigea vers le temple avec tous les invités.
Il y a dans l'acte solennel qui lie à jamais deux êtres sur la terre et qui les destine à vivre l'un pour l'autre, un caractère religieux qui remue tous les cœurs ; mais c'est surtout pour un père que la bénédiction nuptiale a quelque chose de
— Î48 — grave et de touchant. C'est comme une abdication de tous ses droits sur renfant qu'il a élevé, et dont il confie désormais le bonheur à un autre.
Les émotions que le major venait d'éprouver l'avaient particulièrement disposé à l'attendrissement ; aussi ne putr-il retenir ses larmes lorsqu'il entendit le ministre prononcer la formule consacrée qui donnait sa fille à William. Par un mouvement involontaire ses regards allèrent chercher ceux de madame de Nugel : elle avait caché sa tête dans ses maii^s et sanglotait tout bas.
Cette communauté d'émotions acheva de dissi* per tout ce qu'il pouvait y avoir encore de ressentiment dans l'âme du major.
— Après tout, pensa-t-il, c'est sa mère.
Cette idée l'attendrit. Sa mère!... et elle était là, comme une étrangère^ sous un faux nom!... Sa mère ! et sa présence n'était pas même une joie pure et complète pour Dorothée ; car elle lui rappelait que les nœuds les plus saints pouvaient se briser, que tout le bonheur rêvé par elle et pai William pouvait aboutir à risolement et à la haine ! Le major se sentit le cœur oppressé comme d'un
remords, et quand sa fille se leva, tenant la maia du forestier, il baissa les yeux pour éviter son regard.
Cependant on sortit du temple ; les invités pri< rent congé, et^ après avoir embrassé les deux nouveaux époux, chacun regagna son logis.
Dorothée avait posé son bras sur celui de son père, William prit celui de madame de Nugel, et tous quatre arrivèrent chez le major.
Ils trouvèrent encore le salon illuminé, le piaco ouvert, le violon suspendu au pupitre, et le portrait qui semblait sourire à ces signes de fête.
Madame de Nugel s'avança alors vers le major; elle était pâle, et sa voix tremblait.
— Voici rheure de nous séparer, dit-elle ; adieu et merci. Monsieur, de m'avoir laissé franchir vo« tre seuil. Ne croyez point, surtout, que j'aie voulu vousaffliger par ma présence. Si je suis venue, c'es que je n'ai pu résister aux prières de cette enfant. J'ai voulu qu'elle ne se présentât point à l'autel en orpheline, et que dans le moment le plus solennel de la vie elle nous trouvât au moins tous deux près d'elle pour la bénir. Pardonnez-moi donc de m'étre
présentée sanç que vous l'ayez permis, et d'avoir mis à profit l'autorité d'un jour accordée à celte enfant. La Saint-Sylvestre est achevée, Monsieur; vous allez redevenir le maître, et rentrer en possession de l'isolement qui vous plaît.
À ces mots elle se tourna vers Dorothée et William, et les serrant dans ses bras avec des sanglots:
— Adieu, dit-elle, ô vous qui m'aimez encore et que je ne verrai plus ! J'emporte le souvenir de cette journée comme une consolation pour tout mon avenir... mais vous, tâchez de l'oublier. Refermez ce piano qui n'avait point été ouvert depuis si longtemps, recouvrez ce portrait et tout le passé avec lui; car le jour de la Saint-Sylvestre est achevé.
A ces mots, elle s'arracha des bras des jeunes mariés, et s'avança en chancelant vers la porte; mais le major, qui venait de la. refermer, se tenait debout sur le seuil, pâle et tremblant. Leurs yeux se rencontrèrent, et tout un passé de querelles et de douleur fut pardonné dans ce regard.
— Charlotte... murmura Loffen en ouvrant ses bras.
—Lucien... répondit madame deNugeL
Et elle se laissa aller sur son cœur.
Enfin, après un long embrassement le major se dégagea doucement^ et^ posant ses deux mains sur les fronts de Dorothée et de William, qui étaient tombés à genoux près de lui.
— Bénis soient les enfants, dit*il avec reconnaissance, car ils ont été plus sages que les parents! Reste ici la maltresse, Dorothée ; tu nous as rendu le bonheur, et je vaux que désormais ce soit tou* jour? la Saint-Sylvestre.
FiN,