‹ Dans la prairieChapitre 8 sur 9 · IM · texte numérisé non relu

IM

chien de novice^ et que c'est ici la promenade des

oflîciers.

— Je l'ignorais.

— A Tavant, lascars î à i a^ant, si vous ne voulez pas que je vous envoie dévier du vent dans la grande hune.

Les deux frères obéirent d'assez mauvaise grâce, et allèrent s'asseoir près du cabestan.

— Si nous mangions, frère? dit Paul après quelques instants de silence; nous faisons diète depuis trois jours, et je me sens près de défaillir.

—- Mangeons, répliqua Jean.

Mais quand ils se présentèrent à la cambuse, on leur répondit que leurs rations étaient distribuées, et qu'ils devaient attendre le repas de l'équipage.

— Retournons nous coucher alors, dit Paul.

— Ne sais-tu pas que les hamacs ont été enlevés? répliqua François.

—Diable! murmuraitlebossu, il parait que l'on ne peut ici se promener, manger ni dormir que selon le règlement.

Jean ne répondit rien, mais il commença à dou-

tëi* de l'indépendance des novices à bord des na« ^reS du roi.

Ce flit biëii autre chose les jours suivants* Les deux frères eurent leur service : il fallut laver Je |K)nt, faire le qûaH^ grimper aux hunes, et tout cela à Heure fixe et au premier commandement. Jean- François résista, mais lagarcette lit sonoi&ce : alors^ Use révolta, il youlut rendre les coups; on rattacha à une caronade, et il fut impitoyablement fouetté.

Le capitaine Liyel avait d'abord protégé les deux frères : aux premières plaintes, il s'était contenté de les réprimander^ en les engageant à plus d'obéissatice; mais lorsqu'il vit que leur indocilité continuait et pouvait être d'un mauvais exemple^ il les abandonna à toute la sévérité de la discipline nautique.

tl en résulta pour Jean-François une série non ifiterl^ompuc de punitions, dont, par contre-coup^ le petit Paul eut sa part, et qui leur fit regretter à tous deux, plus d'une fois, les gronderies de leur bncle et les pensums du Grand Jatine. Mais Jean** François était trop orgueilleux pour avouer tout

haut sa faute ; il jura seulement de saisir la première occasion d'échapper à la garcette de mattie Floch. Par malheur^ celte occasion était difficile à trouver.

Du reste, la Tie dure et active menée par les deux frères, loin de leur nuire, avait singulièrement développé leurs forces. Jean-François étaitdevenu un homme, et Paul lui-même, qui avait pris en largeur tout le développement qui lui manquait en hauteur, ressemblait, au dire de maître Floch, à un gros vaisseau démâté.

Le capitaine Livel avait été chargé de relever plusieurs points restés douteux sur les cartes marines; son voyage de circumnavigation devait durer plusieurs années. Il y avait déjà quarante mois que la Félicité tenait la mer, lorsqu'elle jeta l'ancre devant une petite lie peu connue, placée au delà des tropiques. Le capitaine Livel y avait aperçu, avec sa lunette d'approche, un ruisseau qui se jetait dans la mer, et il résolut d'y faire de Teau.

La chaloupe fut donc armée, et les deux frères firent partie du détachemen tque Ton envoya à terre. Il avait été expressément défendu de s'écarter de

la plage; mais Jean-FraDçois s'ioquiétait peu des défenses quand le désir le poussait : profitant du moment où maître Floch faisait transporter les pièces d'eau, il s'échappa avec son frère, et gravit le morne qui cachait l'intérieur de l'Ile.

Ils trouvèrent^ au delà, une vallée profondément encaissée^ et garnie d'arbres inconnus ; ils la suivirent quelque temps; puiSj entraînés par la curiosité, ils franchirent un nouveau morne, et pénétrèrent dans une seconde vallée plus large, entrecoupée d*arbres et de ruisseaux.

Us allaient se décider à revenir sur leurs pas^ lorsqu'on tournant un bosquet de tamarins, ils aper • curent, tout à coup, une cinquantaine de huttes à demi enfouies sous les arbres.

Us s'arrêtèrent à cette vue, ne sachant trop s'ils devaient s'avancer ou retourner sur leurs pas ; mais, avantqu'ils eussent pu prendre une décision^ un cri se fit entendre à quelques pas, et ils aperçurent devant eux une jeune femme sauvage tenant un enfant par la main.

Elle avait pour tout vêlement une courte jupe de pagne, et des brodequins formés de lanières de

— ne —

peau habilement tressées. De petits anneaux pendaient à chacune de ses narines; un large collier de graines variées et des bracelets de plumes complé* taient sa parure.

Le cri qu'elle avait jeté à l'aspect des deux étrangers était de surprise plutôt que de frayeur ; car, en les voyant immobiles, elle s'avança vivement vers eux, et, leur adressant la parole dans une langue inconnue, mais douce, elle saisit leurs mains et les posa sur sa tète.

François eût bien voulu comprendre et répondre, mais tout ce qu'il put faire fut de prendre Tenfant que la jeune femme avait podé à terre, et de l'embrasser.

Cependant le cri ava it été entendu dans les autres cabanes; les deux frères furent bientôt entourés de femmes qui les contemplaient avec surprise.

Paul et François éprouvaient un embarras mêlé de curiosité ; mais ce qui les étonnait surtout, c'était de n'apercevoir aucun homme. Ils eurent bientôt Texplication de cette singularité> en entendant au dehors un grand bruit. C'étaient les guerriers de la tribu qui revenaient de la chasse.

Le cbef> que Ton avait averti^ entra pk^esqùe A\xs* sitôt dans la hutte. Les deux ft^ères Be levèredt^ in-' certains de ce qui allait arrirer : mais il ne les laissa pas longtemps dans cette incertitude ; car, s'aTan« çant Ters eux une main étendue et l'autre sur la poitrine, il prononça, d'uil accent confus et sifBabt, quelques mots qu'ils crurent comprendre.

•*« Dieu me pardonne I il parle français 1 s'écria Paul stupéfait.

^ Oui, oui, Français ! répondit vivement le chef en firappant sur sa poitrine... Français, Daniel, répéta-t-il; Ové fils de Daniel.

Paul et Jean se regardèrent sans savoir ce qu'il voulait leur dire ; il fallut de longues explications du chef sauvage.Enfm ilscrurent comprendre qu'un matelot français, nomitié Daniel, avait autrefois abordé dans l'Ile ^ qu'il avait fait alliance avec une tribu à laquelle il avait rendu de grands services et dont il était devenu le chef; celui qui leur parlait était son fils adoptif et son successeur.

Ové ajouta que le Grand-Esprit avait pris en amitié les Caroucas, p>iisqu'il leur envoyait, de nouveau, deux frères blancs qui leur apprendraient

beaucoup de choses nouvelles et les aideraient à vaincre leurs ennemis.

Il se tourna ensuite vers les femmes, et leur donna des ordres ^ celles ci sorlireut^ et reparurent bientôt portant des nattes qu'elles étendirent à terre^ et des calebasses pleines de viandes grillées, de fruits, ou de poissons rôtis.

Les deux û*ères se regardèrent, ne sachant trop s'ils devaient accepter le repas qui leur était offert. — Au diable le chat à neuf queues I s'écria enfla Jean-Fracçois. Que nous retournions maintenaot ou plus tard , maître Flocb n'en époussetera pas moins nos vareuses : ainsi restons -, Toccasion de dîner avec des sauvages ne se présente pas tous les jours.

Us s'assirent, en conséquence, à la place qui leur fut indiquée, et se mirent à manger gaiement. Ové leur fit passer une gourde pleine d'ouïcau, et re* commença à leur parler de son père Daniel. Il leur raconta comment celui-ci s'était marié parmi eux, et comment il répétait chaque jour que les hommes pâles étaient moins heureux dans leur pays que les Caroucas. U leur vanta^ avec cet orgueil de

— IM — toos les sauvages^ la fertilité de Itle, qui abondait en fruits et en gibier, l'adresse des femmes pour fabriquer les lits de coton, et la liberté dont les Cor raucas jouissaient dans les forêts.

A mesure que les gourdes éPcutcùu se vidaient, sa description devenait plus brillante^ et les deux frères y prenaient plus d'intérêt. La liqueur fermontée du manioc commençait surtout à agir sur Jean-François, lorsque Ové, se tournant vers la jeune femme qui avait la première aperçu les deux étrangers, lui ordonna de faire entendre le chant du Caroucas à ses hôtes.

Gelle-ci posa son enfant à terre, s'accroupit près de lui, et, ramenant ses mains sur ses genoux avec une grâce modeste^ elle commença d'une voix monotone et saccadée, mais douce :

« femmes l apportez les matotUous (1 ) de lata« nier, et couvrez-'es d'ignames, de bananes et de bouillie de fnouchache (2) car il y a au carbei (3) im hôte qui aime les fruits.

(1) Petite table.

(2) Fine fleur de farine de mai>io6.

(3) Case des sauvages.

» Prenei tos fl^es, A jeunes gens^ et pooTSuivei le fiilmi ; tendez vos lacs aux grands lézards de la baie ^ car il y a au earbet un hôte qui aime la cbair des animaux.

» Enfants^ plongez dans les flots^ une pierre de chaque main, ou conduisez près de la cascade le grand-gosier que vous avez apprivoisé ; car il y a au earhet un h6te qui aime le poisson.

» Et vous, jeunes flUes, chantez en agitant la calebasse pleine de cailloux, et dansez joyeusement comme les vagues autour du morne ; car il y a au earbet un hôte qui aime la joie.

» Et tous ensemble, dites à l'bAte qu'il reste sous notre toit, et qu'il prenne une femme dans notre tribu.

» Car les Caroucas sont parmi les hommes semblables au mancefenil (i ) parmi les oiseaux : la terre est à eux, et ils sont leurs maîtres. »

La jeune femme se tut; de grands cris s*élevèrent dans la cabane pour l'applaudir. Exalté par YouicoUy Jean-François cria plus haut que tous les autres, et, se tounjiant vers sou frère :

(1) Oiseaa de proie.

—Voilà des gens heureux. Petit Paul, dit4l ; du moins ils dorment^ mangent et se promènent à leur fantaisie,

— > Si nous restions avec eux 1 s'écria Paul qui élait ivre.

— Pour être indépendants I

— Et pour éviter la garcette de maître Flocb.

— J'y pensais. Petit Paul.

— Faisons-nous sauvages, Jean-Prançois.

— • Soit, s'écria le novice en essayant dé se lever. Hourra pour les peaux tannées! Nous voulons devenir de vrais Caroucas, afin que la terre nous

appartienne et que nous soyons nos maîtres ,

comme dit la chanson.

Lorsque Ové connut la décision des deut frères, il témoigna une grande joie, ainsi que le reste de la tribu; on apporta de nouvel outcou, et Torgic continua jusqu'à ce que tous fussent^ tombés étendus sur leurs nattes.

Lorsque François et Paul so réveillèrent le len-

demain y il était déjà tard. Ils eurent quelque peine d'abord à se reconnaître ; mais^ après avoir rassemblé leurs idées, ils se rappelèrent ce qui s'était passé. Effrayés de leur escapade^ ils coururent au rivage^ espérant que les embarcations auraient été envoyées à leur rechercbe; mais en arrivant sur la grève, ils n*aperçurent plus la frégate.

Un orage, qui s'était élevé dans la nuit, l'avait forcée à prendre le large. Le capitaine Livel essaya pendant quelques jours de regagner Ttle sans pouvoir y réussir; enfin^ craignant de compromettre la Félicité par un plus long séjour dans ces parages^ et pensant qu'il était d'ailleurs trop tard désormais pour porter secours aux deux frères, qui avaient sans doute péri, il se décida à continuer sa route.

Jean et Paul, comptant sur le retour de la frégâte, restèrent plusieurs jours sur le rivage ; mais, au bout d'une semaine, ils perdirent enfln toute espérance.

Ce fut d'abord pour eux un cruel désappointement; car, malgré la résolution prise quelques jours auparavant sous l'influoncc de Vouïcou, et les

promesses faites à Ové, ils ne pouvaient s'iiabituer à ridée de ne plus revoir la France.

Cependant, la première douleur passée^ Jean- François prit courageusement son parti. 11 y avait dans cette nature indomptable une énergie et une élasticité qui la rendaient propre à supporter tous les revers. Il tâcha même de se persuader que tout était pour le mieux.

— En définitive, ditril à Paul qui gardait la tête basse et qui avait le cœur gros, nous ne pouvions vivre plus longtemps à bord. Le capitaine était un tyran, et maître Floch un brutal que j'aurais (ini par poignarder à coups d'épissoir. Ici nous vivrons à notre fantaisie., et cela dédommage du reste. Rappelle-toi ce que je t*ai toujours dit, petit Paul; je veux être indépendant.

— Soyons donc indépendants, dit tristement le bossu.

Etions deux retournèrent au carbet du chef Ové.

Jean-François lui déclara qu'il voulait entrer

dans leur tribu, et être leur ami comme Tavait été

autrefois Daniel.

— Très-bien; un de nos firères se fiitt Justement recevoir guerrier aujourd'hui dit Ové; ttos amis blancs verront à quelles conditions on fait partie de la tribu des Caroueas,

Jean et Paul se jetèrent un fègard.

— J'ai peur, flrère^ dit celui-ci à dertî^toiï, qu'ils ne nous demandent bientôt d'abandontier nos culottes.

«— Dans tous les dàs elles ne tarderaient pas à îious abandonner d'elles-mêmes, fit observer Jean.

*— Mais ils voudront nous peindre à ITiuile tomme eux 1

' ^— Cela nous préservera des moustiques et du poudrin de mer.

— D'ailleurs, reprit Ové qui les avait écoutés, ne îàut-il pas qu'un Caroucas reconnaisse son frère à la manière dont il est peint?

— Soit, murmura Paul; mais j'aurais bien voulu que l'indépendance sauvage allât jusqu'à permettre des culottes.

Cependant la tribu se réunit; le jeune homme qtu se présentait pour être reçu parmi les guerriers

futamené|e(a'«a|it4 terrç au milieu de Tassem blée.

Son père s'approcba^ et lui fit un loug discours, dans lequel il Texhortait à combattre courageusement rennemi, à supporter toutes les douleurs avec palience, aQu de prouver qu'il était un véri* Caroucoi^ puis, prenant unmaneefenU, il en frappa son fils jusqu'à ce que la tête de l'oiseau de proie eût été brisée sur celle du jeune bomme. Alors^ s'armant des deqli trancbantes d'un aeouty, il lui découpa la peau en tout sens^ frotta ses plaies avec le mancefenU qu'on avait broyé dans du jus de piment, et finit enfin par lui faire manger le cœur de Toiseau.

Le jeunesauvage avait supporté ces aflî*euse3 tortures sans poussor une plainte ) il fut ensuite dépose dans un lit de coton, où son père annonça qu'il jeûnerait cinq jours. Au boutde ce temps il devait être déclaré guerrier, et digne de cbaçser et de com* battre avec les Caraucas.

Les deux frères avaient suivi cette cruelle cérémonie avec une curiosité mêlée d'épouvante et de pitié. Lorsqu'elle fut achevée :

— Mes frères blancs ont vu, dit Ové lentement.

— Et l'on ne peut^ sans ces épreuTCS, faire partie de votre tribu? demanda Jean.

— Non, répondit le chef; car ce sont elles qui nous assurent du courage des jeunes gens. Les lâches ne peuvent jamais devenir des Caroucas.

— J'aurais encore pu accepter la peinture de rocou en guise' de pantalon, murmura Paul; mais faire découper mabossecomme une broderie, puis la mettre à la sauce piquante... C'est mille fois pis que le chat à neuf quems de maître Ploch.

Jean-François ne répondit rien, mais il était devenu soucieux.

Les deux frères prirent peu de part à la fête donnée par les parents du jeune homme quî venait d'être reçu guerrier. Dès qu'ils purent se trouver seuls.

— Nous ne resterons point parmi ces brûles, petit Paul, dit Jean-François. Je le vois bien maintenant, c'est partout de même : au pensionnat, il y avait la retenue et \ts>ptmums\ à bord de la frégate, les coups de garce tle ; ici, les écorchures frottées de piment. Puisque partout où les hommes sont

i!éunis il faut que l'on vous tyrannise et que Ton vous torture^ sauTons-nous dans les bois, petit Paul la terre, le ciel et Teau nous fourniront ce qu'ils fournissent à un sauvage. Au diable donc leur tribu I Vivons seuls pour être indépendants.

Petit Paul tenait trop à ses babits et à sa peau, pour ne- pas goûter ce conseil : aussi^ profitant de l'ivresse des Caraucas^ quittèrent-ils le soir môme la vallée.

Us franchirent plusieurs cbatnes de collines^ traversèrent plusieurs vallées, et arrivèrent enfin» au bout de quelques jours, sur un plateau vaste et élevé, d'où ils aperçurent File entière, ainsi que la mer qui rentourait.

Ce plateau était couvert d'arbres chargés de fruits ; un ruisseau poissonneux le traversait, les ignames et le manioc y poussaient sans culture; les deux frères pensèrent qu'ils ne pouvaient trouver un lieu plus convenable.

En conséquence, ils rassemblèrent des branches sèches, de la terre, des feuilles de latanier, et construisirent de leur mieux un carbet pour s'abriter.

Quant au Ut, ils enfoncèrent dans le sol quatre

— 138-^ pieui» comme ils l'avaient vu ftûre chet les CwûHh caSf\e% réunirent par des tresses enlacées d'écoroe de mabot, et recouvrirent de feuillage et de coton cette trame grossière.

Ils se fabriquèrent ensuite des arcs de palmiste^ et des flèches de bambou armées d'une forte arête de poisson; mais ils furent longtemps ayant de pouvoir s'en servir avec assez d'adresse pour frapper les acoutis ou les oiseaux. Heureusement que la pèche, les fruits et les racines arrachées à la terre pouvaient leur suilire.

Quelques mois s'écoulèrent de cette manière.

JeaU'François avait tout fait pour prendre goût à la vie sauvage, el pour se persuader que la liberté dont il jouissait enfin sufOsait à sonbonbeurj mais malgré ses efforts^ la tristesse et le découragement commençaient à s'emparer de lui; cette solitude lui pesait. Il eut, d'ailleurs, bientôtà souifrlr des maux qu'il n'avait point prévus. Ses vêtements^ ainsi que

eemde aoo frère, tombaient eq lambeaux; ils avaieDt à supporter, tour à tour, )a chaleur du jour et le tvoià de la nuit. Pour comble d'infortune, un orage emporta leur carbe^, le ruisseau où ils avaient pâché jusqu'alors tarit tout à'coup, les ignames manquèrent et la fiiim se fit sentir.

Paul, qui était moins robuste que son (t'ère, ne put résister à tant de privations et de fatigues ; U tomba dangereusemeut malade.

Jusqu'alors Jean-François avait courageusement lutté contrôla misère; mais quand il vit son frère étendu sur leur lit de feuilles, sans regard,, sans voix, et presque sans haleinoi tout son courage l'abandonna. 11 S'assit à terre, eacba sa tête dans ses deux mains, et se mit à pleurer amèrement.

Petit Paul Tentendit, et l'appela.

— Pourquoi pleures-tu, frère? demandait- il avec effort.

— Parce que c'est ma faute si tu es ici, répondit François.

— Ne dis pas cela, murmura le bossu ; n'ai-jo point voulu venir avec toi?

— Non, non ! répéta Jean avec une sorte de rage

désespérée ; c'est par amitié pour moi que tu m'as suivi ; c'est parce que je ne pouvais me soumettre à personne que nous avons quitté Brest, puis la frégate. J'aurais voulu trouver un lieu où Ton pût vivre entièrement libre; mais maintenant je comprends qu'il n'en est point... Là-bas c'étaient des parents ou des supérieurs qui étaient nos maîtres; ici c'est lafaim^ le cbaud^ la maladie. Ce que je croyais l'indépendance n'est que l'isolement, et l'isolement est le pire de tous les maux. Si nous étions encore au pays^ à bord, ou mémecbez les Caraucas^tn auraisdessoins, des remèdes pour calmertes souffrances, tandis qu'ici je ne puis rien que les voir et les déplorer. Oh ! pourquoi n'ai-je pas senti plutôt que dans la société on nous rendait en protection ce que nous donnions en obéissance?

— Je l'ai souvent pensé, balbutia Paul; et toutes les fois que tu répétais : Je veux être indépendant I il me semblait t'entendre dire : Je veux vivre pour moi tout seul, et avoir raison contre tout le monde. Mais si je te l'avais dit, tu aurais cru que je refusais de faire comme toi.

— Cher, cher Paul I s'écria Jean en serrant son

frère dans ses bras -, comment réparer le mal que je t'ai fait? Âb! que ne puis-je te rendre à notre famille au prix de ma vie!... Mon Dieu? n'avez vous donc aucune pitié de ceux qui se repentent?

Il n'avait pas achevé, qu'un sourd retentissement se fit entendre au loin. Paul rouvrit vivement les yeux.

— As4u entendu, frère? demanda-t-iK

— Quoi?

— Ecoute...

Un second coup venait en effet de retentir.

— Le canon ! s'écria Jean-François en se levant d'un bond, et fou de bonheur.

— C'est un navire,frère !

11 n'en entendit pas davantage, et s'élança à la fenêtre de la cabane. Un vaisseau s'avançait, en effet, à pleines voiles, tournant la pointe la plus avancée de nie.

Une pensée subite traversa l'esprit de François : il saisit un tison au foyer, et, courant à un bouquet d'arbres desséchés qui s'élevaient sur le sommet du plateau^ il y mit le feu. Bientôt la flamme, ac« tivée par le vent^ courut entourbilionnant autour

des tiges mortes^ et s'éleya comme qm longue eoloone.

En mémo temps, François, qui s'était placé au pied des arbres enflammés, au risque d'être écrasé par leur cbute, faisait des signaux... Tout à coup les voiles ftirentcarguées; le navire s'arrêta, et une chaloupe se dirigea vers la terre. On Tavait aperçu !

Jean François courut au carbety il prit sur ses épaules son frère délirant de fièvre et de joie, et descendit vers la mer aussi vite que le lui permettait son fardeau.

Lorsqu'il atteignit la grève, l'équipage d& la ciialoupe était déjà débarqué et s'avançait vers le morue. François sentit ses jambes faiblir sous lui; un voile couvrait ses yeux et Tempèchait de distinguer ceux qui s'avançaient. Il entendit seulement des voix,un bruit de pas... Il fit un effort pour s'élancer à leur rencontre, et vint tomber, haletant et épuisé, à leurs pieds.

•**- Dieu me damne I c'est le noiraud, s'écria une voix connue.

— Maître Flocht dit Jean...

Et il s'évanouit de fatigue et d'émotion.

On releya les deux frères, qui furent transportés dans la chaloupe^ et de là à la frégate^ où tout s'expliqua. Jean-François raconta d'abord^ sans rien déguiser, ce qui avait eu lieu. Quant au retour de la Félicité dans ces parages, il n'était point fortuit : le capitaine Livel, après avoir rempli sa mission, avait voulu repasser près de l'île pour connaître, s'il était possible, le sort des deux frères. On a vu comment le hasard avait favorisé celte difficile recherche.

Les soins donnés à Paul réussirent à le sauver, et il débarqua sain et sauf à Brest avec François. Mais l'expérience avait complètement corrigé celui ci de cette espèce d'orgueil qui l'avait jusqu'alors rendu indiscipliiiable. Il devint aussi soumis qu'il avait été révolté, et, lorsqu'on parlait devant lui d'indépendance, il avait coutume de dire :

— La véritable indépendance n'est que dans la prompte obéissance au devoir.

UN HOMME RAISONIIABLE.

Quiconque suit la route conduisant de Pithiviers à Orléans doit être frappé du paysage agreste qui annonce l'approche de Neuville-aux-Bois. La fo* réty qui s'étend des deux côtés de la route, ouvre, à chaque instant, de longues percées à travers lesquelles l'œil va se perdre à Thorizon, ou bien de larges clairières couvertes de pommiers et de blés mûrs. De loin en loin, sur quelques collines en

ventes douces, s'élèvent d'élégantes maisons de

campagne^ aux grilles dorées et aux stores à demi baissés, qui semblent flotter au milieu de cet océas de verdure, comme les bateaux de fleurs (1) sut les grands fleuves de la Chine.

L'une d'elles surtout^ bàtîe à droite du chemiD, se fait remarquer par retendue de ses dépendances et son air de grandeur presque seigneuriale; c'est moioi une ulBa qu'oo cbfttaiu modefne, ayant au lieu de fossés un vivier, pour tourelles des ménageries, et en guise de cour d'armes un verger attenant à une prairie. L'élégance même y semble combinée au profit du confort, et Ton dirait un hôtel parisien bâti au milieu d'une ferme anglaise.

La Noiselière n'est point, en effet, seulement la plus; QomiupdQ. et la plus riolie h^bitatioB du département; leii terreaquiy aoptjoiqtea va)eiifà sQp propriéWre, Hi GennainFres^eau, un revécu bmw^ d'eqviroD dou^e mllt francs, que devront augmei^ter de réç^Qtçs awéVoratiops, .

(i; Oq «pj)eUe|enGbi09,b«leitux de £|6ors des oaaIiiûB flolUnU garnis de plantes rares et décorés avec le plus grand luxe, dans lesqneb m rendent cbaqne soir les riches Clilnois, et où Ils passent a nuU en ^i^es; e| e^i festins^

Fils 4'i|Q STOcat d'Ûrléaos mort pauvre et ignoré, U. PreniMU doit à 8on travail la grande fortune doQt a joi|it4 Tout lui a réua» a o'eat un esprit calcuUtQur, étranger^ oonune il le dit lui«4nènie, aux ffOfHb iÊniinmU, qui nuisent to^joars aUx affiii« res; enneofû modéré dea yioes dont il ne souffre pas, ami un peu nonchalant des vertui dont il ne doit point profiter } aqoeptant cie qui réussit, repoussant ce qui échoua > cherebant en toute dwse riDtérdt positifj eti du reste, prenant tauê douce* mm le monde cofi^me U est ; en un mot, ce que le yulgaira apBnU^ un bomme raisonnable.

M< Germain Preaneau habite toute Tannée la Noisetièra avec un vieux cousin qui, après avoir k\l et défait trois fortunes, est venu là prendre aea invalides* Maurice a parcouru la moitié du blonde et étudié les bommea de toutes les nations m» arriver k ftutre ehoae qu'à se ruiner : aussi 6|l^ une sorte de philoitc^phe railleur, qui se con* sole de son insuccès en voyant comment les autres ont réussi, e^cbercbe parfois querelle à la Providence de la fortune de son cousin. Celui-ci souffre 868 boutades nar considération pour son titre de

pareot et pour ses connaîssaiioes en agricnltiire dont il profite. Maurice garde d'ailleurs la Noisetière lorsque M. Presneau ou son fils Georges sont appelés à la ifille par leurs interdis ; car Tanciea négociant n'a point renoncé aux affaires^ et sa maison passe toujours pour la plus sûre et la plus riche sur la place d'Orléans.

Trois nouveaux hôtes habitent enfin le chftteaa depuis quelques jours : l'un est le gendre du propriétaire^ M. Dur?erty de Nantes ; les deux autres^ Henri Presneau et Enuna sa fille.

Henri est le firère ahié de Germain; mais la science et les aflëctions ont absorbé sa vie entière. Tandis que le négociant s'enrichissait par des spéculations, ses annéesi à lui, se passaient en recber-

ches utiles et en dévouements domestiques. Aussi pauvre aujourd'hui que le jour où il quitta la maison de son père^ il n'a rien perdu pour cela de sa sérénité. La place de professeur au collège d'Orléans, qui vient de lui être accordée^ suffit d'ailleurs à ses besoins de chaque jour^ et sa 011e est heureuse ! Qu'a-t-il à désirer de plus ?

. Au momcut où commence notre histoire, le

déjeuner vient de finir : le vieux couâin Maurice et M. Durvert sont encore h table^ fumant Vies cigarettes de maryland -, Henri Fresneau, debout près d'une croisée, parcourt un journal, et son frère se promène dans le salon d'un air de mau-* Taise humeur* Le gendre Durvert n'a rien qui puisse le faire remarquer : c'est un homme d'en* viron quarante ans, qui fait beaucoup de mouve* ments, parle haut, et se doime Tair franc. Quant au cousin Maurice, son profil aiguisé et son sourire railleur éloigneraient de lui^ si son regard profond n'avait un charme qui rassure.

Mais ce sont surtout les deux frères dont l'aspect mérite une attention particulière, et dont le contraste frappe au premier coup d'œiL

Henri est grand, voûtée et un peu pâle; ses che* veux, déjà blancs^ tombent à flots jusque sur ses épaules, et la sereine expression de ses traits, est comme traversée d'un léger nuage de tristesse. Le visage de Germain^ au contraire, respire l'assurance et la prospérité ; tousses gestes ont quelque chose de. souverain qui révèle l'homme arrivé. U s'enveloppe amplement dans sa robe de chambre^

— Vous vous trompez encore en cela : je ne mé prise point la fortune, car elle est ici-bas un élément de joief et quoique Ton puisse dire d'elle^ comme de lapoudre à canon^ qu'elle est un présent difficile à bien employer, je l^ai plus d'une fois désirée ; mais c'est toujours un mauvais marché que d'y sacrifier ses sentiments.

—Ecoutez, dit le négociant en s*arrétant de* vaut Henri, laissez-moi parler à Emma ; je lui expliquerai les avantages du mariage qui se présente, et peut-ôtre consentira-t-elle a ronipre avec son commis.

— Non 1 dit vivement le professeur.

— Quel inconvénient voyez-vous?

— Ce serait une tentative indigne de nous, mon firère. Emma résisterait à vos sollicitations, j'en suis sûr; mais il ne l^ut point tenter les cœurs résolus au devoir. Elle a aimé ce jeune homme, elle lui a engagé sa promesse ; si vos paroles faisaient naître en son âme la plus fugitive tentation, ce serait une honte pour elle et une douleur.pour moi. Laissons ceux qui sont jeunes croire en leur vertu ; cette crovan ce est leur olussâre sauvegarde.

-— Fort bien, dit Germain en croisant les bras; TOUS avez peur que votie fille soit plus sage que TOUS. Mais voyons, Henri, raisonnons, 8*il est pos-t sible, et tâchons de nous entendre.

Le vieux cousin, qui avait jusqu'alors écouté lé débat en silence, jeta son bout de cigarette à moite éteint en éclatant de rire.

— Vous entendre! s'écria-t-il; par le ciel! on réussirait plutôt à mettre d'accord le pape et le grand lama. Ton frère ne te ressemble pas plus, Germain, qu'une étoile ne ressemble à un bec de gaz.

— Un bec de gaz vaut vingt-cinq centimes par soir, et une étoile ne rapporte que des élégies, objecta Durvert avec un gros rire.

— Gomme vous dites; mon neveu, reprit Maurice ; mais vous ne les empêcherez j amais, celle-ci de briller gratis, et celui-là pour de l'argent. Germain est né pour faire de bons comptes et expédier des marchandises; Henri, pour apprendre de belles choses et échanger de la tendresse avec les autres hommes : aussi, je les défie de se persuader réciproquement.

— A la bonne heure, interrompit le négociant^

j(9 Q'enteiids rien à toutes ¥oi figurée de ibiioriqm, moi j mais examioons un peu le résultat.

Heuri s'est marié à une femme qui n'alreit rien, et dont il a été le garde«*malade pendant vingt ans ; il a perdu le peu qu'il avaitamassépour payer let dettes de je ne sais quel ami*

— Bah 1 est-ce possible» mon ondef 6*écria Duvert,

-^ C'est la vérité^ mon amii répondit le profiespeur,

— Rien ne lui a réussi ; enflUi continua le négocianti tandis que moi j'ai gagné la plus belle fortune du Loireti les registres du peroepteur en font foi ; sans parler de mon fils lancé dans les «ffairesi et de ma flUe établie

w A bon marché^ murmura Durvert avec une grimace bouffonne.

t-> A la véritéi continua Gèrmainj^ Jen'ai que du bon sens, moij je regarde tout simplement notre terrç comme un nid où il faut se loger le plus commodément possible... Gela vous fait sourire mon fi*ère, ajouta*t-il en voyant Henri secouer la t^(e j mais je voudrais bien savoir ce que devien-

drait ie monde avec vos sentimeots et vos rêve* ries.

— Un nid où l'on ne se contenterait pa« tfétre chaudement ^ mon f^àre, répliqua le professeur, mais où Ton voudrait aussi s'aimer et obanter. «^ Poésie que tout cela 1 s'écria le négociant. «*^ Vrai style de romance 1 murmura Durvert.

•— Ils ne te comprennent point, Henri, dit Mau« rice : tu parles français à des Hébreux*

•^ Cest avec de pareilles idées que vous avey gâté Votre vie, reprit Germain^ et que vous gâterez celle de votre fille. Moi, voyez-vous, j'ai Toulu^ avant tout, faire comprendre à mes enfants ie vrai eAté des choses. Je ne leur ait point parlé, comme vous à Emma^ de sympathies^ de dévouement, d'abnégation ; je leur ait dit de songer aux intérêts positifs, pai%e que personne n'y soûgerait pour eux, et que tout est là...

-^ Plaise à Dieu que yous n'ayez point à vous en

repentir^ mon frère l dit Henri gravement; mais

restons-en-là, je vous prie, car voici Emma qui

vient me cherchef pour partir.

La jeune fllla venait^ en eiTet^ d'entrer avec son

cousin Georges, un bouquet de fleurs à la main ; elle annonça à son père que le cabriolet était attelé et les attendait.

— Ainsi, tu ne veux point nous rester quelques jours de plus) demanda Maurice au professeur.

— Je ne le puis, cousin, répondit celui-<û ; mon cours reprend demain, et mon absence pourrait être invoquée contre moi. Plus d'un envieux n'attend que Toccasion p )ur me remplacer ; il faut que mon exactitude prévienne toutes les accusations. Adieu Germain, je te souhaite une continuation de prospérité. Voie et me amat

Les deux frères s'embrassèrent.

— Ne veux- tu point reconduire ton oncle et ta eouside ? demanda Maurice à Georges.

— J'attends le courrier, dit le jeune homme.

: — Tu trouveras tes lettres au retour.

— Je puis avoir à y répondre sur-le-champ.

— Vous tenez donc bien peu à nous voir une heure de plus? demanda Emma en souriant.

— Excusez-moi, dit Georges, mais le devoir passe avant les affections.

— Et le devoir, c'est la correspondance de com-

merce, ajouta Maurice ; en route alors» mes enfants; je vous reconduirai, moi.

Le professeur serra encore la main de son frère, et partit suivi de sa fille et du vieux cousin.

Germain les regarda aller quelque temps j puis, se détournant vers Georges qui causait avec Durvert :

— Décidément votre oncle est fou, dit-il en enfonçant ses deux mains dans les poches de sa robe de chambre ; refuserpour Emma une pareille proposition!...

—Peut-être eût-il accepté sans la promesse faite à ce jeune commis.

— Et que signifie un pareil engagement? Y a-tilun acte signé, un dédit convenu? Croyez-vous que le jeune homme lui sache plus de gré du sacrifice qu'il fait aujourd'hui? Tout cela, mes enfants, c*est dfi fa poésie^ voyez-vous ; une bonne occasion manquée ne se retrouve plus. Il ne s'agit point dans ce monde, de jouer le rôle d'un héros de roman, mais de bien mener ses affaires.

— * Mon oncle s'est toujours sacrifié à sos idées et à ses sentiments fit observer Georges.

—^ Et il a eu tort» garçon; on ne de trouve ja* mais bien d'avoir abandonné des intérêts. Chacun pour soi et chacun son dA. c'est la seule loi juste, raisonnable et morale, car c'est la seule dont pei> sonne n'ait droit de se plaindre.

— Pardieu ! vous parlez comme le code, papa beau-père, dit Durvert en riant, et Je suis heureuî de vous voir de pareilles idées.

— Je n'en ai jamais eu.d'aulresi — • Alors nous nous entendrons.

— Vous avez donc à me parler d'alTaires?

-^ Un peu.

— Passons dans mon cabinet ; nous causerons en attendant le courrier.

ni

^Henri Fresneau roulait sur la route d'Orléans, avec sa flUe. GeUe«cl> qui avait voulu conduire^ pressait le cheval dont elle accusait sans cesse la lenteur et semblait 'chercher des yeux la ville à rhoriason* Le professeur l'observa quelque temps sn souriant.

--^ tu es bien pressée, Emma, dit-^il eûfln.

Emma rougit.

— Je gage que tu espères trouver à la maison une lettre d'Osôàr.

— Ah 1 vous devinez tout, mon père, dit la Jeune Ûlle conAise.

Fresneau passa la main sur ses cheveux.

— Pauvres enftmts ! murmura-t-il, que ne suisje maître de vous réunir tout de suite!... Mais C'est loi qui Tas voulu, Emmsh en épousant Oscar, tu aurais pu le suivre j tu as préféré attendre qu'il fût placé près de nous.

— Pour ne vous point quitter, mon père. Ah ! ma place, avant tout, n'est-eûe t)oint à vos côtés? n'avez-vous pas besoin de mes soins et de mon affection?

— Oscar aussi a besoin de là tienne.

— Quand on est jeune on peut retarde^ le bonheur : ne rêste-t-il pas une vie tout entière pour en jouir!... Puis, à la première occasion. Oscar sera envoyé à Orléans ; ses chefs le lui ont promis} 'et alors nous serons tous réunis. Nous louerons dans les faubourgs une maison avec un jardin; nous

vous arrangerons la plus belle pièce. Vous savez comme Oscar est adroit : il disposera tout ce qu'il faut pour vosminéraux et votre herbier ; il me l'a dit.

— Vraiment ! dit Fresneau en jouant avec la chevelure de sa fille et la caressant du regard.

— Et ce n'est pas tout^ ajouta Emma d'un ton d'importance enfantine» nous meublerons votre chambre tout à neuf^ mon père.

— Gomment t

— Oui) vous aurez un fttuteuil à la Voltaire, comme vous en désirez depuis si longtemps^ un divan pour la sieste^ et un grand cartonnier où vous serrerez vos papiers. Oh f j'ai tout calculéj nous sommes assez riches pour cela.

— Mais vous^ enfants ?

— Nous, mon père, nous prendrons vos vieux meubles ; vous savez comme je les aime, et Oscar aussi. Pourvu qu'il y ait des rideaux blancs aux fenêtres et des fleurs sur la cheminée, notre chambre sera toujours assez belle... Puis il faut de Téeonomie, père ; six cents francs de revenu ne vont pas loin.

— Non, dit Fresneau en prenant la main de sa

fillc et la pressant dans les siennes ; mais ce revenu est à toi, Ernma.

— A nous.

— À toi^ à toi seule, car il vient de ta mère. Quand une fille se marie on lui rend des comptes, et je veux que tu reprennes tout ce qui t'appartient.

— Que dites-vous ts'écria Emma troublée ; ne VQulez-vous donc plus vivre avec noust

— Qui peut te faire penser?...

— Que parlez- vous alors de comptes à rendre î croyez-vous que Tarithmétique fasse mieux les partages que Taffection? Nous voulons être pour vous des enfants, mon père, et non des associés. Oh ! ne me parlez t)lus, je vous en prie, de ce qui appartient à vous ou à moi; Oscar en serait blessé,

et moi je m'en affligerais.

— Soit, dit Fresneau attendri, tu as raison ; à

quoi bon plusieurs bourses quand on n'a qu'un seul cœur? Là où les affections dominent les intérêts s'effacent, ou plutôt se confondent. Continuons à vivre comme nous avons vécu, sans nous occuper de qui donne ou de qui reçoit.

A. ces mots, il embrassa sa fille, et prit de ses

mains les guides} ils Tenaient d'atteindre les (au-bourgs d'Orléans.

Pendant que Henri Preônêau s'entretenait ainsi avec Emma^ une explication d'un tout .autre genre avait lieu entre le négociant et son gendre.

Dès qù*il6 se trouvèrent seols^ celui^l annonça à. son beau-père qu'il allait donner à sesaffiiires un& extension toute nouvelle^ et qu'il venait de traiter pour l'établissement d'une meûsoû dans }'Inde. Il lui développa longuement les avantages que lui promettait oette entreprise^ et n'eut point de peine à lui prouver qu'aucune autre ne pouvait lui être comparée.

-^ Pardieul c'est une mine d'ot* que vous âveï ]&> s'écria Germain Fresneau qui avait tout écouté avee une grande attention^ et je voudrais avoir cent mille écus à mettre dans votre affaire. Malheureusement, tout mdn capital se trouve engagé dans cette sotte spéculation des vins de Loire.

^ J*aui^ats tfouVé vingt associés^ répondit Dur vert, mais Taffaire est sûre 3 J6 préfère la conduire seul.

-^ Et aureshvous àssee de fonds f

-^ Il me manquera quelque those» peut^tfe^ et c'est pourquoi je suis venu.

-- Vous savez que je ne puis dispose^ de rien, objecta vivement le négociant.

— * Soyea donc calme^ beau-pèrô, dit DurVert en riant: je neveux point de prêt; maid j'ai une proposition à vous faire.

--^ Voyons^ répliqua Germain, dont la flguri prit aussitôt i'expressloû i'éservée d'un homme qui se met eu défense.

^ Vous savez qu'en réglant ce qui revenait à ma femme du chef de sa mère> reprit DUrvert^ nous avons laissé' de cAté sa part dans la Noisetière, vous abandonnant la pleine jouissance de ce domaine...

*^ A la charge de vous payer une rente de cent louis^ interrompit le négociante

— Représentant un capital d'environ cinquante mille flrancs.

— Et n'est-ce pas ce qui toos revient pour votre quart de la Noisetiëre, Testimation totale ayant été portée à deux cent mille francs?

-^ Permettez, permettez, beau-père, interrompit Durvert; dans cette estimation, on n'a tenu compte^ vous le savez, ni des bâtiments^ ni des bois, ni des pièces d'eau, et votre château se vendrait six cent mille francs comme un liard.

— Et bien? demanda Germain, qui ne voyait pas où son gendre en voulait venir.

— Eh bien ! six cent mille francs me donneraient, pour la part de madame Durvert, les cinquante mille écus dont j'ai précisément besoin.

— Que dites-vous f vendre ma campagne! oubliez-vous que c'est mon ouvrage, mon orgueil t que j'y ai toutes mes habitudes?

— Je ne dis pas, répliqua l'armateur, mais cet argent m'est indispensable.

— Pardieu ! vous le trouverez autre part, s'écria Germain en se levant ; on ne vendra point la Noisetière, c'est moi qui vous le dis.

— U le faudra, répliqua Durvert en se levant également.

— Et qui m'y forcera, s'il vous plaît.

— Le Gode^ beau-père^ qui dit, article 815 : Nul ne peut être forcé à rester dans Vindimion.

— C'est-à-^iré que vous réclamerez la vente.

— Bien à regret.

— Malheur à vous si vous le faites, monsieur t s'écria Germain en étendant la main avec menace. Je verrai ma fille, d'ailleurs ; elle ne le souffirira pas.

— Vous vous trompez.

— Cîomment?

•r- J'ai sa procuration.

— Cestfauxl

— Vous n'êtes pas poli, beau-père, dit l'armateur; mais la {Preuve que je ne plaisante pas, c'est que la voilà, timbrée, enregistrée, signée, et me donnant droit de plaider devant tous les tribunaux de France et de Navarre.

— Se peut-il I ditFresneau en pâlissant; quoi ! ma fille a pu signer une pareille pièce 1

— Je me tue de vous dire que j'ai besoin de ces cent cinquante mille francs.

— Et pour cent cinquante mille francs elle s'ex' posera à plaider contre son père 1 s'écria Germain

avec une douleur emportée ; elle eôsaierâ de me ebasier d'une depieure dont j*ai ru grandir les arbres, dont J'ai pbnté les fleurs^ où j'ai toutes mea affections 1

--- Que voulez-TOus, beau-père I votre fille ne peut lamfier son avantage & votre ftintaisio } a^és tout/ vous trouvères une osaipagne aiileiira. Ma* daiw ÏMirvtrt est raisonnaUle ) vous Paves âe« vée à comprendre ses intérêts^ et non à fliiife du sentiment, comme vous le disiez toutàl'bei^; eh bien ! elle se rappelle vos leQona. GliaGan son droit, chacun son dû : c'est la seule loi juste et sûre» d'uprès vos ivrf^es parolep.

-« En effets dit Germuin amàren^eoti et je ne m'attendais pas à ta voir tourner si vite contre moi. Mais ma fiUe ne pouvait^ôlle attendre, aa moins^ qu'on m'eût cloué dans machftsse ?fe mu vieui déjà, et eela ne peu| tarder Iqngtemps*

— Fi donc, beaU'p^r^ l vqus vous porter comme la cathédrale d'Orléaps^ et dous gotppiep pressés; il faut que j 'aie ces cent ciuqqaQte mUlo fmm A'm à six mois<

^ C'e^t'à^dire que vous qe me dow^ pm\

plus de tonps pour dieRhcr im fjÊà aiikuis.

«- On fini ce qu'oo prât» benhiMPe.

— A la boDDe heure! s'écria le, n^onmlfiolel de colère elles deux poings fennés; mais écoutei bien ce qae je Tais TOUS dire, moosieor: taol qu'il me restera de quoi payer une fraille de papier timbré, tous ne Tendres point la Noisetiare.

~ Cesloe que nous twtqds.

•«- Voua n'aTei rien aoue duM àma dm t

^VoiTrieo.

^ Mors ja vous apobaite nn bwraiEi tuf ngei interrompit brusquement Germain»

Durrert ie regarda d'un airétonnô*

•^ Cest-4-dire que tous me renToyei, reprit41 } eh bien^ soit... je suis bonenfanti mQi« Je Taia ré« gler quelques afiaiies à Orléans $ je raTîendrai dans quelques jours pour s^TOÎr TOlre damier voùU

— Inutile, monsieur,

^ Pardonnea-moi» répliqua l'armateur en cher» chant son chapeau ; il ne faut janmis se presser do se prendre à la gorge.M Au rcToir^ beavi^^ère» sans rancune*

Il ^alua Germain Frosneau et sortitf

— Mais à.peine eut-il disparu que celui-ti se laissa tomber sur un fauteuili suffoqué de colère et de douleur.

Le bonheur qui avait accompagné Germain dans toutes ses entreprises, l'espèce de suprématie que lui donnait la fortune, l'avait accoutumé à tout voir céder à ses désirs ; aussi les prétentions de son gendre excitèrent-elles en lui une indignation difficile à exprimer. C'est un fait d'observation journalière, que les égoïstes reçoivent les coups qui les frappent avec moins de patience que les cœurs dévoués. Ceux-ci, en effet, toujours occupés audehors, supportent leurs propres souffrances avec distraction, tandis que la sensibilité des premiers se concentre tout entière sur leur propre personne. Les égoïstes sont loin d'être froids ; ce qui les isole des autres, ce n'est point l'insensibilité^ mais bien la passion, la passion pour eux-mêmes : ils B'aiment trop pour trouver en leur cœur un reste

d'affection à donner au g^enre humain ; mais chaque fois que Ton touche à l'objet de leur cultei c'est-à-dire à eux^ toutes les puissances de leur cœur se réyoltent et poussent un cri.

L'entretien que M. Fresneau venaitd'avoir avec son gendre l'avait jeté dans une agitation que la réflexion augmenta loin de la calmer. L'idée qu'il faudrait quitter une demeure créée par lui et où il avait espéré mourir l'af&igeait vivemqnt ; mais il était surtout humilié en songeant que la Noisetière pourrait appartenir à un autre ; qu'on ne le citerait plus comme le propriétaire du plus beau domaine du Loiret^ et que ses envieux verraient sans doute^ dans cette vente^ un commencement de déchéance, le morcellement d'une fortune juS' qu'alors incontestée et dont il avait fait toute sa gloire ! Ainsi attaqué à la fois dans ses affections^ dans ses habitudes et dans sa vanité^il céda comme si un coup trop fort et trop inattendu Teût frappé. Georges, à qui il fit part des intentions de Durvert, accueillit d'ailleurs *son indignation assez froidement : le fils ne calculait pas moins bien que le gendre, et comprit snr.lfH3hamn que la vente do

la Noiaatiàre m pouvait que tourner à son profit. Kvm 9'empfttsa44I decioopef court à toute explici^tioiii en cooimuniquaut à son père une lettre dans laquelle une affaire fort avantageuse lui était proposée! mais qui néoesaitait son départ immédiat pour 8aumur«

-«^ Partes, dit le négociant blessé; je saurai me défendro aeuL

Mais cette espèce de défection de son file aebeva de r^xaspérar. Il passa une partie du jour dans un état d'exaltation oroiasante, formant mille projets pour s'opposer aux intentions de Durvert; enfin la flèyre le prit veri le soir ; il fut obligé dé se mettre au Ut, et le cousin Maurice inquiet envoya oberebar un médedn.

Les premières lueurs du jour pénétraient à travers les stores baissés, et une lampe de malade, placée dans le coin le plus reculé de la chambre, achevait de s'éteindre» tandis qu6 Henri et sa

fiUe^ asiii dmi deux fauteuils^ sommefflaient près du foyer assoupi.

Tout à ooup Une m^n écarta las lideaûx fermés de raloôye) et le visage de Germain Fresndau se montra pftle, azoaigri.

A peine hors de danger, c'était^ depuis douise j ours^ la première fois qu'il permettait àses gardesmalades un instant de repos, et qu'il retrouvait luimême Texerciee de ses facultés. Il regarda un instant le professeur et la jeune fille, puis appela celle-ci à dami^voix ; tous deux entendirent et se levèrent en méma temps*

— Mon oncle est réveillé, dit Btmna en s^approcbsat.

— Oui, petite^ répliqua le négociant avec un sourire.

— Et comment vous troufeis>^voust detnanda Henri.

— Bien, mon frère, fort bien maintenant.

—A labonnebeurd I murmura la jeune fille ; le

médecin avait bien dit que cette crise le saùverait.é . --« Me sauver I répéta Germain; j'ai dodo été bien malade, mes amis?

-^ Assez pour nous causer de cruelles inquiétudes. *

— Effectivement, en y songeant, il me semble que j'ai beaucoup souffert... et je me rappelle maintenant vous avoir vus toujours auprès de mon lit.

— Avec le cousin Maurice, qui ne vous a point quitté.

— Et Georges, demanda le malade, où est-il ?

Le père et la fille parurent embarrassés.

— Il ignore le danger que vous avez couru, dit enfin, Henri ; il est parti le lendemain du jour où le mal s'est déclaré.

— Me laissant seul ?

— Non, il nous avait écrit de venir.

— Est-ce vrai ?

— J'ai là sa lettre.

— Montrez ?

->- Plus tard.

— -Nonl répéta le malade; je veux la voir, Henri, donnez-la moi.

Le professeur chercha dans son portefeuilln^ et remit à son frère le billet suivant.

« Mon cher oncle.

9 Mon père est malade» et je suis forcé de par- T» tir pour Saumur^ le moindre retard pouvant me » faire manquer une affaire majeure. Envoyez o donc Enuna à la Noisetière, si vous ne pouvez D y venir vous-même ; car le médecin parait T» inquiet^ et a déclaré qu'il fallait de soins très- » attentifs. Je pars sans vous attendre, a&n de » ne pas manquer le courrier^ mais venez au« » jourd'hui même.

Georgks.

Le négociant relut deux fois cette lettre , puis, tournant les yeux vers son frère :

— Et tu es venu avec ta fille, dit-il.

— Sur-le-champ,

— Tu n'as pas craint que cette absence pût te nuire, f enlever ton emploi, peut-être?

— Je n'y ai point pensé, répliqua le professeur. -—Non, murmura Germain pensif, tu n'as songé

qu'à mes souffrances, tandis que Georges, lui^ n'était préoccupé que de ses intérêts... Mais cette lettre

iO.

n'est point la seule que tu aies à me montrer ; Durvert a dû écrire.

— Je ne sais, dit le professeur embarrassé.

— Quoi, rien de lui?

— Pardonnez-moi , interrompit Emma» ce pa* quet...

Son père lui fit un signe, mais il était trop tard ; Germain saisit le papier et y jeta les yeux.

— Une assignation 1 dit-il, oh ! je m^ attendais. Ceci doit être mis à côté de la lettre de Georges, mon frère; c'est un fruit venu de la même semence. ^

Et , joignant les mains avec une douleur profonde:

— Ainsi, s'écria-t-il, voilà la récompepse de tant de peines ! D'autres, qui ne laissent à leurs enfants que la misère, obtiennent de la recoûQaissance, et moi qui les ai rendus riches, heureux, ils m'abandonnent ou me traitent en ennemi; mais que leur ai-je donc fait, Henri, pour qu'ils ne m'aiment pas?

— Rien, mon frère, dit le professeur doucement; seuleiQent vous leur avez appris à dédaigner les

élans da cœur, et le culte de l'arithmétique a tué en eux celui des sentiments. A force de leur répé« ter que les affaires doivent aller avant tout^ ils vous ont pris au mot^ et tournent aujourd'hui vos pré-, ceptes contre vous-même. Je vous l'ai dit bien des fois, rintérét crée des associés , mais il n'y a que l'affection qui puisse ;donner une famille.

— Alors je n'en ai point, répliqua le négociant avec désespoir.

— - Tu te trompes y cousin , dit Maurice qui veâait d'entrer et avait entendu les derniers mots

prononcés par Henri, tu te trompes, cousin; regarde près de toi, et tu en verras une qui t'a tpujoursété attachée sans intérêt et pour toi-même.

— Alors, qu'elle ne me quitte donc plus ! s'écria Germain en ouvrant les bras à son frère et à Emma;

car je sens maintenant qu'il n'y a de bonheur dans la vie qu'en s'aimant.

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