BÉNISSEZ-LES
Pauvre orphelin dès avant ma naissance,
Je vis couler dans la paix, le bonheur,
Les heureux jours de ma tranquille enfance, Sous les regards d’un noble protecteur.
Quand de janvier brillait l’aurore chère,
À deux genoux tombant, je lui disais :
Bénissez-moi, remplaçant de mon père,
Pour que béni je demeure à jamais.
La mort cruelle, en un jour de tristesse, Nous le ravit, insensible à nos voix ;
Je redevins, privé de sa tendresse,
Un orphelin pour la seconde fois.
Alors, devant l'ange que je vénère,
À déux genoux tombant, je lui disais :
Bénissez-moi, ma bonne et tendre mère,
Pour que béni je demeure à jamais.
Elle, à son tour, partit pour l’autre vie. e Deux dévoñments me restent, il est vrai. | Je les quittai là-bas, dans la Patrie :
Que ce vaisseau m'y porte sans délai | É Or, ce matin, bercé sur l’onde amère, À deux genoux priant, je vous disais :
Bénissez-les, o mon Dieu, notre Père,
Pour qu’elles soit prospères à jamais. @
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Bénissez-les d’une grâce divine ;
Que de longs jours couronnent leurs travaux ; Loin de leurs cœurs l’orgueil qui fascine,
La vanité, semence de tous maux.
Accordez-leur le goût de la prière,
De votre amour les suaves attraits :
Bénissez-les, o mon Dieu, notre Père,
Pour qu’elles soient prospères à jamais.
Lundi, 2 janvier.—Ce matin, lorsqu'un rayon lumineux sortit du sein des ondes pour entrer paï mon œil de bœuf, je sortis de mon lit pour entrer dans le mouvement de la vie, C’est un plaisir de se sentir vivre dans une atmosphère aussi tiède, coulant doucement sur un liquide d'argent, sans secousse aucune : .on se croirait sur le lac St-Pierre par un temps calme, et de même jusqu’au soir.
Hier, nous longeâmes sur notre gauche les [les Béléares, célèbres dès la plus haute antiquité, surtout pour leurs mines de houilles, et leurs carrières de marbre, de granit, d’ardoise, de jaspe et de porphyre. Aujourd'hui nous longeons sur notre
droite les côtes de l'Espagne, dont nous apercevons les montagnes avec les sommets couverts de neige, et les blancs villages assis aux bords des eaux. Ma longue vue me rapprochait les objets de si près que c'était une agréable distraction que de considérer ce panorama, qui allait se déroulant avec une inces-
sante variété.
J’écrivis une longue lettre à Madame Rameau de Saint-Pèére,.
dont j'avais reçu, une heure avant mon départ de Rome, une pressante missive, m'invitant à arrêter, lors de mon passage à
Paris, au Pré aux Cleres, où ils devaient se rendre le 27 de
décembre ; j'écrivis une lettre plus courte à M. Onésime Re-
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clus, et à M. Desrosiers une lettre ni longue ni courte: n medio stat virtus.
Vers quatre heures, nous aperçûmes se dessiner à l’horizon
le rocher de Gibraltar. On appelle Québec le Gibraltar de.
l'Amérique : à dire vrai, il ressemble au Pic espagnol comme le presbytère ressemble à l’église de Saint Lin. A cinq heures,
nous jetions l'ancre, pas aussi avant dans la baie que la pre-
mière fois, restant davantage sur la route, afin de perdre moins de temps au départ. Personne ne descend que les passagers qui sont arrivés à destination. Ici me fait ses adieux mon voisin de table ; il ne me reste plus à bord qu’une connaissance à qui j'ai parlé, à part les bonjours de chaque matin, ou à part ces mots dits en passant : il fait beau, quelle mer, temps splendide, quelle douce température ! Cette nouvelle connaissance s'appelle Hazelton. Hier il m’aborde, en me présentant ‘une carte. Elle était de M. le Colonel Drolet, qui me l’introduisait : “J’ai passé, dit-il, un jour à l'hôtel du Quirinal. Ayant dit par hasard, à table, que je partais le lendemain pour New-York par le Werra, le colonel me dit: j'ai un ami qui s’embarque sur le même bateau. Je vais vous intro- * duire à M. l'abbé Proulx.” Voilà.
De petits marchands espagnols étalent leurs marchandises sur le pont. Pas grand’pratique, les passagers de première sont peu nombreux, nous ne sommes qu’une trentaine. Tant pis pour les profits du bateau, tant mieux pour nous. Le pont est si tranquille qu’il ressemble à une salle de retraite. Pour moi, avec mes livres, mes écritures, mes pensées, je ne souffre pas de ce silence ; j'en jouis avec délices. Pour revenir à nos marchands, je me dis: M. a un éventail d’Espagne ; quand il fera chaud et qu’elle s'éventera, elle va faire corner ses com-
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pagues. Non, je ne permetterai pas cela.” Et deux évantails passèrent des bancs d’étalage dans la poche de mon habit, pour de là passer dans ma valise,
J’en étais là, regardant la ville et le port s’illuminer, les lumières blanches poindre au flanc de la colline comme autant d’étoiles, les lumières rouges du haut des mâts des quarante navires mouillés dans le port briller fortes et terribles comme des yeux d’enfer, lorsqu'un garçon me présente une enveloppe cachetée, sur laquelle est écrit “Government telegraph, service télégraphique du Gouvernement.” (C’est un télégramme. Le cœur me bat violemment, la main me tremble. Qui peut me télégraphier ici ? Est-ce une bonne nouvelle ? Non, il n’y a queles mauvaises qui puissent ainsi courir après vous ? J’ouvre l’enveloppe, et je lis : “Hôtel du Quirinal, Rome, à l'abbé Proulx, passager à bord du Werra, Gibraltar. Monseigneur Fabre mort hier. Nous vous souhaitons bonne année, bon voyage. Drolet.” Je restai stupéfait, le garçon regardait mon étonnement, ébahi. Enfin je lui dis: “Donnez-moi un blanc de télégramme,” et j'écrivis : “Colonel Drolet, Hôtel du Quirinal, Rome, Italie, triste nouvelle, merci, bonne année à vous et M. Desrosiers. Je suis bien. Proulx.” Ê
Je descendis à ma chambre et je tombai à genoux. Je ré- ‘ citai l'office des morts tout au long. “Des profondeurs de l’'abîme, j'ai crié vers vous, Seigneur ; Seigneur, donnez-lui le repos éternel, que la lumière perpétuelle luise sur lui. Seigneur, écoutez ma prière, et que mes cris s'élèvent jusqu’à vous. Je crois que je verrai les biens du Seigneur dans la terre des vivants. Le Seigneur le placera avec les princes, les princes de son peuple. Mon âme est troublée grandement, mais vous, Seigneur, vous serez son secours Mon âme a soif
du Dieu vivant, Comme le cerf désire les fontaines d’eau vive, ainsi mon âme vous désire, mon Dieu. Délivrez-le, Seigneur, de la mort éternelle, libera Domine de morte aeterna, libera, libera. Ayez pitié de moi, Seigneur, selon la grandeur de vos miséricordes.” Ces psaumes pleurants, ces leçons lamentables de Job, ces oremus consolants, tout cela tombait sur mon âme attristée comme une rosée de force et de résignation. ÆEt je ne cessais de répéter: Domine, exaudi orationem meam, et clamor meus ad te veniat. Requiescat in pace. Amen.
Je m'assis dans la solitude de ma cabine, et je pensai : “Je ue le reverrai donc plus. (C’était pourtant une des espérances de mon retour. Il avait été si bon pour moi la dernière fois que je l’ai vu, au grand séminaire, le samedi avant-midi, le 29 ‘du mois d’août. Il me donna sa bénédiction avec tant d’effusion, il m’embrassa avec tant de paternelle bonté, en me disant : “ Au revoir à Rome, si Dieu le veut !”’ Dieu ne l’a pas voulu ! Bon, il l’a été pour tous, pour qui plus que pour moi? Ce m'était un père, Quelle confiance ! et je puis dire quelles directions ? Car c'était un homme de Dieu, il avait le don de conseil. I1 voyait tout en Dieu, pas de calculs humains, c’est ce qui lui a permis de faire de grandes choses. Homme de paix, il a semé la paix autour de lui, les difficultés fondaient en quelque sorte devant sa bénigne influence, Il a vécu de foi, c’est ce qui doit faire aujourd’hui le sujet de nos espérances, “ Mon Dieu, regardez d’un œil favorable votre serviteur, Que la lumière éternelle reluise pour lui.”
“ Je n’en finirais pas s’il me faillait écrire ici le flux et le reflux de pensées qui m’assaillirent pendant cette veillée solitaire, Je ne pus souper, et je montai sur le pont désert, me
nourrissant de mes émotions, de mes réméniscences, et de mes invocations à Dieu pour cet évêque, pour ce supérieur aimé, pour ce père qui n’est plus.
, Je songai longtemps absorbé, seul, dans l'ombre, sur les eaux du détroit, filant sous les regards de feu des cinquante phares, des cinquante yeux du Maroc et de l'Espagne, qui se renvoyaient leur éclat, ÆEnfin, pour soulager, pour dissiper un peu le trop sombre de mes idées, je me mis à composer, je me mis à chanter tristement sur l’air de “ Au sang qu’un Dieu va
* répandre”: