ARLES
ANR
Et vos épreuves ? me direz-vous. Un ai s’en charge. Ne suis-je pas heureux de pouvoir ainsi passer aux autres mes épreuves,
Je pars pour Gênes. Je me rendrais peut-être quelques jours plus tôt par le Hâvre, mais je crains la fatigue d’une journée et de deux nuits de chemin de fer entre Rome et Paris; puis il sera bien plus agréable, en ces jours d'hiver, de voyager dans une latitude plus méridionale. Enfin, on est si bien à bord des bâteaux de la North German Lloyd !
Je serai à New-York vers le 12 de janvier. Il pourrait se faire que je ne me rende pas à St-Lin, de là, directement. Et M. Desrosiers ? Il reste chapelain à Rome, pour s’embarquer à Naples, le 21 de janvier, sur le Fulda: ça, c’est l’homme
chanceux. J'aurais bien aimé l'avoir pour compagnon de
® retour ; mais son séjour ici lui est si favorable, que je fais assez ,
volontiers le sacrifice de sa compagnie ; et n’allez pas croire
qu’il ue trouvera pas le tour de me rendre quelques petits ser-
vices.
Journée d'aujourd'hui : j'allai acheter mon billet de la traversée, et faire ma visite d'adieu à Son Eminence le Cardinal X. Un autre ouvrage m’attendait : préparer mes deux valises,
chose si fastidieuse. Déjà les préparations éloignées avaient
eu lieu, et M. Desrosiers était là, obligeant. Sous peu, par-,
tira aussi à petite vitesse une grosse caisse, renfermant livres, mémoires, etc.
Depuis quelque temps, le journal du lundi et mardi m’arrivaient ici que le mercredi, et je disais à M. Desrosiers samedi dernier: voici la dernière lettre de St-Lin que j'ouvre. Nenni. P. du 16 et 17 décembre, avec M. et A., écrivant hors leur
jour ordinaire, en personnes intelligentes, avaient hâté le pas, et frappaient à ma porte vers midi, en compagnie de Mer Moreau et de Mgr LaRocque. Ce me fut une véritable joie. Eh ! bien, Sœur $., j'ai dit, avant de partir du Canada, que je retournerais au temps de Noël! Peut-on mieux prédire ? Je pars durant l’octave de Noël, j'arrive assez longtemps avant
la Purification de Marie, jour où finit le temps de Noël. Ainsi
se comprendra l’Apocalypse, quand les temps seront venus.
A M.J.G. P.—“Mon cher ami. dJ’ai examiné de mon mieux le Règlement des Ecoles. Voulez-vous savoir mon opinion ? L
“Il est pratiquement meilleur que l’acte réparateur qui ne donnait rien en réalité, --
“Les Evêques ne peuvent approuver ce règlement comme
donnant aux Catholiques la plénitude de leurs droits.
“Les Evêques ne doivent pas l’accepter comme règlement
final, comme on le faisait de l’Acte réparateur.
“Ils ne devraient pas le laisser passer définitivement, sans.
faire connaître, de la manière la plus sage et la plus opportune, relevez leur opinion,
“Est-ce à dire qu’ils devraient entrer en campagne, déclarant une guerre ouverte au gouvernement du jour ?
“Serait-il mieux de se borner à faire des demandes hautes et calmes de justice, sans descendre dans des particularités de moyens, comme il en a été fait au gouvernement conservateur ? |
“Serait-il mieux, etc, ete...? :
“La-dessus, la parole est aux Evêques, et quand ils auront parlé, vous verrez qu’ils ne trouveront pas de prêtres plus res-
dite
pectueux (cela, vous n’en doutez pas) que leur très humble serviteur.
“A mon point de vue, les choses ici vont bien, et nous préparent un avenir, probablement un peu agité, mais suivi d’un calme et d’un rayonnement de foi dont notre Canada n’a pas
encore été témoin. Votre tout dévoué serviteur.”
De Rome à Gênes.
Mardi, 29 décembre.—J’écrivis quelques lettres, et je bouclai mes malles définitivement. J’eus une sérieuse conversation, à 11 heures, avec Mgr X., secrétaire de la Sacrée Congrégation de Z. M. Drolet nous rejoignit à la gare, M. Desrosiers et moi; et nous nous promenâmes tous trois, parlant d’af-
faires, parlant du pays, jusqu’au moment du départ, heures
“2,40. La Partenza. Pronti. Poup. ‘“Adieu.—Bien des
compliments au Canada ! ”
Je fus seul dans mon compartiment jusqu’à Orvieto. A Civitta Vecchia, nous atteignons la mer, j'avais déjà suivi cette route souvent, mais toujours de nuit, Cette fois, je pouvais admirer à loisir les flots bleus. A Corneto, de ma fenêtre, je voyais sur la colline l’hôtel, ou plutôt le palais, dans lequel, vingt mois passés, nous nous hébergeâmes pour une nuit, Mgr LaRocque, Philomène et moi, Que d’eau depuis a coulé dans le Saint-Laurent ! Le soleil descendait pourpré dans les ondes couleur d’aurore, sous un ciel resplendissant de feu
et d’or, \
A Orvieto, cinq Italiens montèrent à bord ; mais ils ne me dérangèrent guère, comme ils dormirent tout le temps. Ils
furent remplacés à Pise par six autres, tout aussi pacifiques. Je soupai d’un crouston et d’un cruchon. :
A part une demi-heure de bréviaire, durant douze longues heures, je pensai ; je pensai à la bonne Providence qui mène tout, qui fait éclore les incidents à temps. Je la bénissais de sa protection visible, de sa direction évidente. J'ai déjà fait à Rome plusieurs voyages utiles ; aucun, je crois, n'aura des résultats aussi bienfaisants. Laïssons dire les gazettes, il faut bien qu’elles aient leurs consolations. Ce n’est pas la première fois qu’elles me tombent dessus, et je ne m’en porte pas plus mal. Après quelques mois, ces colères sont oubliées, et tout le monde admet que la question est éclaircie, le point gagné, la voie tracée. Que Dieu soit béni !
A 3 heures après minuit, j'entrais à l'hôtel de Londres à Gênes, où j'occupe la chambre de P. qui a semé des souvenirs par toute l'Italie, sans compter la France, l’Angleterre, le Manitoba, le Nord-Ouest Canadien, la Colombie Britannique et la Californie.
Mercredi, 30 décembre.—Je me réveillai à 8 heures, assez | reposé. Une tasse de thé me remit tout-à-fait. J’allai changer mon billet au Bureau général de la “German Lloyd,” 10, Piazza S. Ciro. Les missionnaires ont une diminution de 20 pour cent. Je dis que j'avais été missionnaire. Comprirent-ils que je l’étais encore ? c’est leur affaire, Ils me regardèrent dans les yeux, et, voyant que j'avais l'air d’un honnête homme, ils m'ôtèrent $18.00 sur le prix du passage ; je me trouve à avoir payé $72.00, ce qui est bien bon marché pour 12 jours de traversée, six piastres par jour, J’arrangeai tous les autres
petits détails du voyage, je n’ai plus qu’à m’embarquer demain à 8 heures du matin.
Depuis le 8 décembre, depuis mon retour de Mugnano, j'étais resté assis à. ma table toutes les longues journées, excepté quelques heures par ci par là; et, pour couronner ces trois grandes semaines de vie sédentaire, les chars de Rome à Gênes m'avait apporté douze heures de siège immobile. Mes perfs, mes muscles, tous mes membres ressentaient un besoin, une soif d’exercise, Ils l'onteu, \
À 1 heure, je partis à petits pas. Le soleil chauffait, le temps était justement bon pour la marche. Je me promenai lentement à travers les palais de marbre de la superbe ville; les places publiques verdoyantes, les belvédères naturels d’où on a vue sur la ville et sur le port, par les hauteurs, les profondeurs, les chemins de chèvre grimpants, les descentes à casse-cou, ne m'’arrêtant que pour respirer, sur un banc sous quelque arbre toujours vert. Je n’entrai que dans une église, la brillante Annunciata, où je récitai mon bréviane pour avoir la faveur d’un beau temps durant la traversée. À cinq heures, je rentrais à l'hôtel, et me jetai sur un sofa pendant une demi-heure ; puis, je repartais pour voir Gênes à la lumière du gaz, spectacle féerique, errant comme un spectre contemplatif au milieu de la foule empressée ou indifférente, Je ne revins qu’à sept heures pour le dîner, arrosé d’une bouteille de soumante d'Asti, A neuf heures au lit, où, fatigué, je- prétends bien dormir d’un sommeil profond et réparateur,
jusqu’à sept heures du matin.
À Ed
De Gênes à Gibraltar.
Jeudi, 31 décembre.— A 84 heures, je mettais le pied à bord du Werra, et deux heures durant je me promenai sur le pont, admirant le site de Gênes-la-Superbe, s’élevant en étagère sur le flanc de sa montagne, baignée par les eaux d’un port profond où ‘les bâteaux pouvent accoster à leurs quais tout comme à Québec ou Montréal.
Du spectacle de la nature que j'avais sous les yeux, mon esprit passa aux lointains souvenirs de l’histoire : à la nuit des âges qui enveloppe les origines de la Ligurie ; à Asdrubal, frère d’Annibal, qui détruisit cette ville alors déjà florissante, durant la seconde guerre pnnique ; au Consul Lucretius Spurus qui la rebâtit ; à son incorporation à la République Romaine ; à son invasion par les Lombards ; à ses luttes héroï-. ques contre l'Islam envahissant ; à ses guerres fratricides avec Pise et Venise pour la suprématie des mers ; à son règne orgueilleux comme reine du commerce du Levant ; à ses divisions intestines qui préparèrent sa décadence ; À son aggréoation par Bonaparte à la république Ligurienne qu’il venait d’établir ; à sa nouvelle fortune liée à celle de la maison de Savoie : enfin jusqu’à son présent prospère qui ouvre devant elle les plus belles espérances d'avenir, Mais assez de pensées voltigeantes, revenons à la réalité du moment, revenons au départ, qui fait la préoccupation de tous ici, passagers et matelots.
À 104 heures, les amarres sont lâchées, la baleine de fer qui porte notre sort dans ses flancs se met en mouvement lentement, solennellement ; le pavillon allemand, blanc, rouge et
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noir, flotte à la poupe ; une fanfare de dix musiciens à bord
envoient dans les airs des notes joyeuses ; un groupe d'amis
ou de curieux se presse sur le quai; du milieu de la foule
grave, silencieuse, le regard attaché sur le voisseau s’éloignant, j'aperçois une femme jeune encore qui salue de son mouchoir blanc des passagers de troisième que je ne vois pas, elle pleure à chaudes larmes et en même temps essaie de sourire : adieux faits à un frère ? une sœur? qui sait? Et l'Amérique, en
Italie, cela paraît si loin ! O vie, triste vie humaine, tu n'es
qu’une suite de séparations déchirantes. Le ciel seul est la patrie heureuse, La marche du vapeur, petit à petit, s'accélère ; nous voici en pleine mer, sous un soleil radieux qui
brille dans un ciel pur sur un miroir d'argent. Bon voyage !
Ave Maris stellu, iter para tutum.
Je descends à ma cabine, où j'ai l'avantage d’être seul. Je coucherai dans le lit d’en bas. Je couche sur le lit d’en haut mes papiers, mes livres, mes paperasses ;° je pends mes capots ; je sors souliers, peigne, savon, longue-vue, razoir, éponge, ete. Enfin je m'installe pour douze jours au moins. Voici une chaise en tapis que je pourrai ouvrir quand je voudrai, et là, sous l’œil de bœuf, est un bon sofa pour me reposer daus le courant de la journée. Enfin, je ne suis pas à plaindre. Le Werra n’est pas un palais comme le Kaiser ; mais il paraît être,
tout de même, bien confortable, quelque chose dans le genre
‘du Parisian, de la Ligne Allan. A peine étions-nous partis
qu'un garçon nous passa sur le pont à chacun une sandwiche et une tasse de bouillon : même genre de service qu’à bord du Kaiser. | 4
Nous longeons la “Rivière du Ponent”, c’est-à-dire la côte à l’occident de Gênes, et nous apercevons les villages blancs au
bord de la mer, adossés à leur collines sombres et, au fond de l'horizon, les sommets dentelés des Alpes resplendissants de neige immaculée. Je salue Port Mannice, Monte Carlo, Nice ; et, à l’aide de ma longue-vue, je crois distinguer dans un lointain ivdéfini l'Hôtel des Princes, où nous logeâmes une journée au commencement de mai 1895, et la belle promenade le long de la Méditerrannée où Ph, et moi passâmes une si délicieuse soirée, sous les rayons de la lune, respirant la brise parfamée, écoutant le léger soupir des vagues sur les sables, en une conversation de choses élevées, idéales,
Je consacrai une partie de l’après-midi à jeter sur le papier les idées d’une longue lettre que je prépare pour deux éminents personnages de Rome, Je me promenai longtemps sur le pont à la nuit tombante, l’air est bon, la mer est calme, le cœur se sent à l'aise. Je sens Dieu, je n’ai que lui de connaissance parmi ce monde du bord: ami vrai, Père aimant, créateur bienveillant, fin dernière.
Maintenant au Bréviaire, et disons avec la première Antienne de Vêpres : “O admirable commercium, o commerce admirable, le Créateur du genre humain, prenant un corps et une âme, a daigné naître de la Vierge Marie, et, se faisant homme, nous a fait part de sa divinité.” A la fin de cette année qui tombe dans l'éternité, récitons le Te Deum : “Nous vous en supplions, portez secours à vos serviteurs, que vous avez rachetés de votre sang précieux ; faites que nous soyous comptés au nombre de vos saints dans la gloire éternelle.”
Vendredi, 1 janvier 1897.—Je me levai ce matin en même temps que le soleil rayonnant, aux accents d’une musique solennelle, Je tombai à genoux, demandant à Dieu que cette
Can. à à
nouvelle année soit illuminée pour moi du soleil de é vérité, qu’elle soit douce pour ceux qui habitent ayec moi des accords de la paix et de l’harmonie de la charité. Que la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit descende sur nous et y demeure toujours. Je pensai à tous, maison, couvent, collège, paroisse, et aussi adversaires qui ne me ménagent pas. Que Dieu leur rendre en bienfaits ce qu’ils voudraient me donner d’absinthe et d’amertume.
Tout le jour, nous naviguons sur une mer d'huile, par une température printannière. Mes deux lettres aux deux personnages de Rome, avec l’arrangement des documents y accollés, prennent la plus grande partie de mon temps.
Je n’ai encore fait connaissance qu'avec mon voisin de gauche à table, M. Notari, mécanicien de Turin, qui demeure depuis sept ans à Féez, où il fabrique des fusils et des canons pour le Sultan du Maroc. J'avais envie de lui demander sil les faisait par le procédé de M. Desrosiers, qui consiste à prendre des trous et à mettre de la fonte autour, Il débarque demain à Gibraltar. Je l'ai beaucoup fait parler sur les mœurs du pays marocain, ce qui m'a grandement intéressé,
| Au souper, je ne pris qu’une bouchée, puis j'aliai m’asseoir sur le pont désert, récitant mon chapelet à la douce mélodie de orchestre, sous le regard d’une myriade d'étoiles scintillant dans un ciel noir sur la mer sombre. Je pense aux miens doucement, ils ont dû parler de moi aujourd’hui, ils ne se doutent guère que je suis en route vers eux, Ph. ne le saura que dans huit jours, les autres le douze du mois, Alors je serai à leur porte. Disons breviaire. Demain, octave de Saint Etienne, “Or Etienne, rempli de grâce et de force,
a ti
HD faisait de grands prodiges parmi le peuple.” Cependant ma longue correspondance d'aujourd'hui ne m’a pas empêché de penser ( je viens de le dire) à Saint Lin, au presbytère, à la famille intime. Preuve cette inspiration de
ma muse, qui va sur l'air de “Lac Euchanteur”.