‹ Dans la ville eternelle pendant que se discutait au Canada la question des écoles du Manitoba. Journal de voyageChapitre 58 sur 76 · Coucher · texte numérisé non relu

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10 h.—Dans la paix du sommeil et du Seigneur.

Ce règlement me donnait 6 heures pour le travail, 4 heures pour la prière ou les lectures pieuses, 4 heures de récréation, 6 heures sur le pont soit en promenade, soit en bréviaire ou méditation.

Bien entendu je ne me suis pas gêné de faire à ce règlement quelques accrocs : par exemple, j'ai dormi deux fois dans l'après-midi, et un matin, à 3 heures, j’arpentais les allées du pont. Cependant je puis dire que ce sont là les grandes lignes qui ont dirigé mon mode d’être à bord, et je les ai suivies

assez bien pour avoir mérité, si j'eusse été au Collège, la note, sinon exemplaire (ce qui m'est jamais arrivé,) du moins excellente ou très bonne : l’homme suivra dans sa vieillesse la voie qu'il se sera tracée dans sa jeunesse.

J’ai fait une septième et, je crois, dernière connaissance. Le nombre sept est sacré. Je rencontre Mademoiselle B. Whitehouse : “Mon enfant, quel âge avez-vous ? — Cinq ans.— Quel est votre nom ? — Trice. — Vous n’avez pas l’air triste du tout.” La bonne qui m’attendait, reprit: ‘“Trice est l’abréviation de Béatrice.— A la bonne heure, Béatrice veut dire heureuse” La glace était brisée. La bonne, qui est Suissesse, m'appiit que M Whitehouse est un riche américain qui a été embassadeur à Rome pendant sept ans, qui depuis trois ans voyage, qu'il va probablement reprendre du service dans la diplomatie sous MeKinley, qu'il a épousé une jeune femme qui à une vingtaine d'années moins que lui (elle n’a que vingtdeux ans, à peine lui en donnerait-on dix-huit,) qu’elle s’appelle de son nom de fille Williams et qu’elle est native de Boston, que la petite Béatrice est née à Lausanne, qu’elle en à soin depuis sa naissance, qu’elle suit toujours dans leurs voyages Mr.et madame Whitehouse, qu’ils ont passé l’été en Suisse à la Montagne de la Diablerie, l'automne et la première partie de l’hiver.à Venise et à Florence, etc. J'avais remarqué la jeune femme qui paraît très bien, n’a pas été malade ( chose rare chez mes compagnons de traversée ), et consacre .de longues heures à faire avec un plaisir visible des lectures à son mari, travaillé par la bile, passant la plus grande partie de la journée étendu sur un sofa du réfectoire, à 12 pieds de mon bureau d'études. Mais nous n'avons échangé que quelques

mots, en nous rencontrant sur le pont, par le vent, le brouil-

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NS D TEE |

So NET | lard, le tangage et le roulis: “You are a good marineer — a Pretty good, and so you are.” è Journée vraiment belle. C’est la deuxième de ce genre que | nous ayons depuis Gibraltar. Je puis récapituler ainsi les jours de la traversée : 5, très beaux, 1 mauvais, 6 médiocres, pendant lesquels cependant les agréments l’emportèrent sur les désanvatages. Image de la vie, dont les incidents peuvent se résumer en ce proverbe latin : Sunt bona, sunt mala, sunt

mediocra plura.

Des jours, mauvais sont les uns, les autres meilleurs,

Mais, à vrai dire, ils sont médiocres plusieurs.

Je m’apercois que je vous ai dit que j'avais fait sept connaissances, et je ne vous en ai parlé que de six. Celle que, par oubli, j'ai laissée de côté, est un M. Bevan, embarqué à Gibraltar. Il m’aborde en espagnol, je devine ce qu’il me dit; je lui réponds en italien, il devine ce que je dis. Nous passons à l'anglais et au français, langues qu’il parle parfaitement. Il est né en Amérique, a été élevé en Espagne, demeure à Malaga, où il est engagé dans le commerce de vin et de fruit, et se rend à Baltimore, non par affaire, mais pour y faire visite à des parents et amis qu’il a en cette ville, en particulier à sa mère, qui est retournée aux lieux qui l'ont vu naître.

Cette journée a été consacrée en grande partie à la correspondanee : lettre à M. le Grand Vicaire Bourgeault que ÿappelle Administrateur, supposant qu'il l’est ; lettre à M. Des- À rosiers à Rome ; lettre à M. lettre à P. à St-Lin ; lettre à M. le Dr Leclaire à Danielson ; lettre à Mère Elisabeth à Oakland ; lettre à Sr Marie Rose de la Passion à Romana, Californie.

Voulez-vous savoir combien j'ai écrit de lettres depuis mon départ de St-Lin, le 9 de septembre ? je puis vous le dire exactement, comme je tiens un régistre fidèle de ma correspondance, jour par jour, avec sommaire des sujets qui sont traités dans chaque lettre. J'ai écrit 140 lettres à des particuliers, de plus mon journal de chaque jour qui vaut bien une lettre : 125 jours donnent 125 lettres. Total 265 lettres. Le journal ferait un gros volume, les lettres particulières un second volume, les mémoires un troisième qui ne serait pas le moins considérable. Voilà le bilan de mes écritures durant les quatre derniers mois. Est-il étonnant que ma plume demande à se reposer, Aurai-je le repos ? je l'espère, je soupire après ses douceurs. - Il reste encore des vertus à exposer les jours de semaine, pendant les exercices du Carême. J'ai hâte de reprendre le dimanche, l'explication de l’Evangile selon Saint Mathieu. |

M. Martel et M. Chagnon ont chacun leur chanson ; mais M. Payette comme c’est un homme multiple, qui a plusieurs métiers, ‘sa chanson aura, en même temps, plusieurs airs. Les couplets, deux par deux, iront sur l'air de “Ingrat Berger,” et le refrain sur celui de “Un souvenir brise mon cœur.” Voyons,

chantons.

Dr Pas L'EMBARBAS DU CHOIX.

Connu Sie c’est un menuisier émérite :

Il a fait deux jubés, un poulailler,

Au coin de ma maison une guérite,

Une mansarde au haut de mon grenier.

Alors, dans les magasins de l’Europe, Qu'’achèterai-je ? une scie, un rabot, Un gondendard, ou bien une varlope è Que sais-je ? une équerre, un tarot ?

La batterie,

La sonnerie

Fait dign-din-don ; Et les clochettes, Et les sonnettes Font ting-tin-ton.

De plus, il se mêle de mécanique ;

Quand mon foyer ne voulait plus chauffer, Vite, il mettait à l'envers la boutique :

Pendant deux jours, nous n’avions qu’à geler.

Achèterai-je un beau gril de fournaise, Découpé sur un plan vraiment nouveau, Qui sait fort bien retenir cendre et braise, Sans engorger les conduits du tuyau ?

Aussi, de plus, il fait dans l’hydrolique :

Lorsque le froid brisa mon aqueduc,

Il fit de ma cave une mer Baltique.

N'importe ! enfin. il découvrit le truc.

Achèterais-je une pompe aspirante

Dont les secrets de mécanisme adroit, Pour la remettre en même temps foulante, Serait l’objet d’une étude à sang-froid P

Parfois, sortant des choses de la terre, Il a des goûts, mais... très aériens :

Artiste, il vole au soleil sa lumière,

Fait des portraits — qu’on admet être siens.

Trouvé ! j'achète une boite alchimique Où sont enfouis les germes de l'éclair,

Dont le nom est ‘‘ Batterie électrique ?, Et qui se charge aux fluides de l’Ether.

Mardi, 12 janvier.—Selon l’usage antique et solennel, nous avons eu hier soir le diner du Capitaine, qui se termine, les lampes étant éteintes, par une procession, autour du réfectoire. de plats de crême à la glace éclairée au feu de Bengale, et par le bonnet fool’s cap. C’est le seul diner auquel’ j'assistai du commencement à la fin ; mais, cette fois, il fallait bien faire honneur à la circonstance. M. Hexamer nous traita, à notre table, au lacrima christi, et nous trinquâmes à notre prochaine rencontre entre Gibraltar et l'Amérique.

Ce matin, il fait un froid de loup, éclairé d’un brillant soleil - d'hiver. Nous sommes sortis du courant chaud qui, du Golfe du Mexique, va frapper les côtes de France et d'Angleterre, pour entrer dans la zône refroïdie par le courant qui descend de la Baie d'Hudson, la Baie de Baffin et la mer du Nord. Vers quatre heures, une tempête de neige enveloppait l’horizon. À 84h, j'essayais une promenade sur le pont, pas moyen d’y tenir, l’onglée me prenait aux doigts; je ne l'ai pas eu depuis le 19 de mars dernier, alors que nous primes six heures pour revenir de l’Assomption, M. Martel, mon oncle Jules et moi. Oh! que la cheminée du réfectoire était bonne !

Je descendis faire mes deux malles: l’une fisselée sur

toutes les coutures, dans laquelle se trouvent tous les objets

sujets à la taxe douanière, et que j'envoie du Quai du navire à Montréal, par l’“American Express”, in bond, afin de n’avoir à payer douane qu’une fois ; l’autre, renfermant les choses dont j'ai un besoin journalier, que je traine avec moi. Prêt à débarquer. Je n’ai plus rien à faire, rien q’uà réciter du bréviaire et à laisser couler ma prose dans les dernières feuilles de ce journal, faisant entrevoir à mes lecteurs la fin de leur tâche et, peut-être, de leur ennui. |

A dix heures, nous appercevons la pointe de Sandy Hook. Le vent a fraichi, on peut marcher, courir sur le pont. Le soleil éclaire royalement, mais ne réchauffe guère, Voici Long Island, voici Staten Island, voici New-Jersey. Quantité de steamers et de voiliers sortent de la Baie de New York comme

des aiglons de leur nid.

Nouvelle agréable,

Un sauveur enfant nous est né, C’est dans une étable

Qu'il nous est donné.

Le clairon joue une dernière fois cet air connu, pour nous appeler un dernier lunch, une demi-heure plus tôt, à midi.

Il vient de nous arriver, par la chaloupe qui a amené le pilote, un numéro du New-York Herald. Je regarde s’il n’y aurait pas des nouvelles du Canada, aucunes. J’y vois que le ‘“ Paris ” etle “ Lucania” ont eu à subir, la semaine dernière, une mer des plus violentes, 24 heures durant. Ils se sont trouvés au sein même de la tempête ; plus heureux, nous en avons eu que la queue,

Montant sur le pont, après un petit dîner qui fut des plus joyeux, chacun se sentant réjoui comme d’un avant-goût du home, sweet home, j'apperçois sur son haut piédestal, non le génie de la liberté, mais la Liberté elle-même, là enchaînée à toutes les rigueurs de l’hiver, avec son flambeau éteint, glacé,

couvert de frimas ; mais que voulez-vous ? Qu'il fasse chaud

Ou qu’elle frisonne Elle ne peut pas Lâcher la colonne, Elle ne peut pas Sauter jusqu’en bas.

Nous avons en vue l'immense pont suspendu qui relie Broklyn à New-York, les vaisseaux se croissent sur, les eaux de la baie comme des canards sur un étang. Tous les passasers sont sur le pont, le regard fixé vers l'endroit du débarquement ; ils ne s’apper çoivent pas qu ils grelottent. Pour

plusieurs, les frissons du contentément l'emportent sur ceux de

la température. Un petit groupe, pas nombreux, attend sur

‘le quai. Tout-à-coup des mouchoirs s’agitent ; les amis, les

parents se sont recounus. On sourit, on se salue de la main, on trouve que les amarres sont trop lentes à se fixer. dJe regarde avec un intérêt platonique, personne là ne s'intéresse à moi; même à bord, personne ne sait qui je suis, à parb ma qualité de prêtre. Je ne fais pas mes confidences à tout le monde. C’est bon, pensais-je, agitez bien vos mouchoirs ; moi aussi, avant longtemps, j'aurai mon tour et mes joies. Adieu, vaisseau confortable, palais flottant, qui m'a promené pendant douze jours sur des eaux calmes, ou sur des vagues

ameutées. Adieu, confrères passagers, que j'ai peu connus,

mais dont la présence toujours et la conversation quelquefois

ont animé la solitude de cette douce retraite. Adieu, jours de repos, de calme, de tranquillité, de paix, où il faisait si bon de renouveler son cœur dans la prière, de refaire son esprit en de douces lectures, d'occuper ‘son intelligence en des écritures agréables. Je vais rentrer dans l'agitation de la vie. Quelles traverses m’attendent ? quelles interprétations peu favorables de ma conduite ? En vérité je ne m'en occupe guère, Je suis aussi certain du résultat final de mes humbles efforts pour le

bien, que si j'en avais dans ma poche le certificat, signé de la main d’un ange. Mon espoir ne repose pas sur la fidélité des hommes, ni sur leur habileté ; elle s'appuie sur la protection du Seigneur. J’ai mis eu lui ma confiance, elle ne sera pas

confondue. Est-ce que chaque jour, à Complies, je ne récite

pas, et pendant la traversée je les faisais avec une douceur ineffable, ces belles paroles du psaume :

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