‹ Dans la ville eternelle pendant que se discutait au Canada la question des écoles du Manitoba. Journal de voyageChapitre 57 sur 76 · JE NE SAIS QU'UNE CHOSE · texte numérisé non relu

JE NE SAIS QU'UNE CHOSE

On dit qu'il n’est pas commode,

Le gros curé de Saint-Lin ;

Tout doit aller à sa mode,

Sinon, ça ne va pas bien.

Je ne puis, pour bonne cause,

En dire ni bien ni mal ;

Je ne sais rien qu’une chose : TA I} m'apporte un diurnal.

- Eat

On dit, ici, là, qu’il taille

La besogne largement ;

Qu'il ferraille, qu’il bataille, Qu'il fouaille incessamment.

Pour savoir si cette glose

A du vrai, j'attends encor,

Ne sachant bien qu’une chose :

C’est qu’il a la tranche d’or.

On dit de plus qu’il possède Un sérieux petit doigt,

Qui, depuis a jusqu’à zède, Révèle tout, franc et droit..

Tous en font l’apothéose ; Moi, j'en doute un petit brin, Ne sachant bien qu’une chose :

Il est couvert en chagrin.

On dit aussi que sa face

Est agrementé d’un bec Solide, long d’une brasse, Promontoire gallo-grec :

Métaphore, je suppose, Pour dire un nez aquilin ;

Je ne sais rien qu’une chose :

Le caractère en est fin.

On dit enfin, c’est le pire,

Est-ce vrai ?.… qu’il fait des vers, Pour tout de bon et pour rire, Sur tout, à tort, à travers.

Qu'il fasse vermine ou prose, Sur lui je veux rester coi ;

Je sais fort bien une chose :

Il a su penser à moi.

J'ai fait ma sixième connaissance : Mademoiselle Madce L. Fursman, de Colorado Springs, à trois heures de Denver, dans l’état du Colorado. Elle parle le français, ayant passé deux ans à Paris et en Belgique. Elle commence à parler italien, ayant

séjourné plusieurs mois à Milan, qu’elle trouve une ville char-

mante ; elle n’a qu'un regret, c’est de n’avoir pu continuer l'étude de cette belle langue, si douce, si musicale, La mer lui est antipathique au suprême degré, elle est malade depuis le départ, n'ayant pas même joui du beau temps que nous a donné la Méditerranée, “ Il faut, me dit-elle, que le plaisir qui iattend au bout de Ja traversée soit bien fort pour me décider

à l’entreprendre. A cette réflexion, je retombe sur moi; je dois m'estimer heureux de me trouver aussi bien, et je remercie le bon Dieu de n'avoir donné un cœur aussi solide contre les

soulèvements et les agitations des flots de toutes sortes. °

Ceux de l’océan n’ont pas encore été aussi forts depuis Gênes .

qu'aujourd'hui. Il souffle de l'avant un vent d’une grande violence qui retarde notre marche, Cependant, comme il n’y a presque pas de roulis, la chose est moins désagréable qu’avanthier, Le vaisseau monte sur les montagnes et descend dans les vallées ; il plonge, se relève, et replonge, lentement, solennellement, avec le mouvement régulier d’un balancier : c’est grandiose. Je passai cette après-midi deux heures sur le pont, seul, ravi, inrassasiable, à regarder ces grandeurs de la mer, à contempler dans ses preuves extérieures la puissance de Celui qui, d’un mot, à creusé ces abîmes, à créé ces merveilles. Il n’est pas étonnant que les marins en général soient des hommes

de foi, et que l’impiété ne pousse pas sur les mers.

Dimanche, 10 janvier, — Voici la quatrième fête d’obligation que je passe à bord, deux dimanches, la Circoncision et

l'Epiphanie, Je consacrai ce jour tout entier à prier pour mon archevêque défunt. Je pense à lui tous les Jours, je ne l’oublie pas, je ne puis l'oublier. Il a été l’homme de son temps, the right man in the right place.

Le siège de Montréal, le diocèse de Marie, appelé à de si

- grandes destinées en Amérique, a eu trois grands évêques,

différents de caractère tous les trois, mais également adaptés aux circonstances dans lesquelles ils avaient à gouverner.

Mer Lartigue avait l'humilité, la piété, la persévérance, l'esprit de patience qu’il faut pour fonder une grande œuvre dans les conjonctures les plus difficiles , et l’assoir sur des bases solides.

Myr Bourget fut un aigle ; il eut des vols superbes, des coups d'ailes hardis, des vues profondes sur l'avenir. Il ne redoutait, il ne voyait aucun obstacle, habitant les hauteurs de la confiance en Dieu. Il donna un grand développement aux œuvres de la charité et de la piété ; il débarrassa nos mœurs d’un reste de gallicanisme, et notre théologie d’un jansénisme secret ; ses idées, longtemps combattues, règnent aujourd’hui des sources de l’Ottawa aux rivages du golfe Saint-Laurent. Homme d'initiative et de lutte, il souleva bien des ardeurs que son successeur fut chargé de calmer.

Mer Fabre les calma par un calcul froid, par une force d'inertie naturelle et acquise, qui ôtait tout aliment aux discussions. Un quelqu'un que vous connaissez avait raison de dire qu’il avait le talent d’éteindre des incendies, qu’il jeta l’ancre en pleine mer au sein de la tempête, Il fut le pacifique par : excellence. Sous sa direction, les finances de l’Evêché ont pu se relever, la question universitaire qui divisait les esprits depuis des années fut réglée, la Cathédrale fut achevée, IL vit

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le siège de Montréal élevé à la dignité archiépiscopale, devenu le centre d’une nouvelle province ecclésiastique. IL vit trois de ses disciples monter sur les sièges de Pembroke, de Sherbrooke, et de Valleyfield, ce dernier évêché demandé par luimême, Iltint le premier Concile de Montréal. Il admit dans son diocèse plusieurs nouvelles communautés. Sa docilité et son obéissance le rendaient agréable au Saint-Siège, et faisait qu’il en obtenait bien plus que d’autres ne l’auraient pu avec toutes les ressources de la plus habile diplomatie. 11 a rempli sa devise : èn fide et lenitate.

Maintenant s'ouvre devant nous une autre période, une ère grosse de ces questions qu’apportent avec eux naturellement dans leur cours les flots du temps. Prions Dieu de nous donner l’homme de force, de courage, de modération, de prudence et de sagesse qu’il nous faut.

Il vente moins que hier. Le soleil nous sourit doucement à travers les déchirures de gros nuages de laine ; la mer a revêtu son manteau bleu argenté de fleurs blanches ; le vaisseau s’avance avec courage, se balançant majestueusement, J'admire, je ne me lasse pas d'admirer. Le psaume 28 que je viens de réciter dans l'office d’aujourd’hui le dit : “ La voix du Seigneur sur les grandes eaux est une voix de majesté, de force et de magnificence, Vox Domini super aquas, Doninus majestatis intonuit ; Dominus super aquas multas. Vox Domini in virtute, vox Domini in magnificentia. ” ;

Lundi, 11 janvier. —

Jam lucis orte sidere, Deum precemur supplices, Ut in diurnis actibus Nos servet a nocentibus.

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A sept heures, j'étais sur le pont, mon bréviaire à la main, pour demander à Dieu de nous garder de toutes fautes pendant l’accomplissement de notre devoir journalier, au lever du soleil, lorsqu'il sortait du sein des eaux comme de sa chambre nuptiale, qu'il s'élevait dans l’espace comme un géant pour parcourir sa course au plus haut des cieux d’un bout à l’autre de l'horizon, répandant une lumière et une chaleur auxquelles personne n'échappe. Ce n’est pas moi qui parle de la sorte en aussi haute poésie, c’est David dans le psaume 18 : Et ipse tamquam sponsus procedens de thalamo suo : exultavit ut gigas ad currendam viam, a sommo coelo egressio esus. Et occursus ejus usque ad sommum, nec est qui se abscondat & calore ejus. :

Du reste, je suis monté sur le pont presque tous les matins avant déjeuner : l'air est si bon sur mer à cette première heure du jour ! Voici quel a été pendant la traversée mon règlement, celui que les circonstances m'ont tracé d’elles-mêmes. Ce doit être le meilleur ; car le règlement est fait pour l’homme, et non l’homme pour le règlement.

6 h.—lever, toilette, qui se termine par quelques coups de brosse à tous mes habits ;

64h.—Sur le pont : prière, méditation, matines et laudes ; la louange est facile en face de ces merveilles de la Toute-Puissance ;

8 h.— Déjeuner : une orange, de la farine d'avoine, un steak ;

84 h.—Sur le pont : promenade ;

9 h.—Travail, lectures, écritures, journal, études généralement quelconques ;

104 h.—Sur le pont : petites heures ;

. 11 h.—Travail ;

12} h.—Dîner : pour moi le gros repas, quoique, d’après le règlement du bord, ce n’est qu’un lunch. D'ailleurs la carte de cette simple collation est si chargée qu’il me serait impossible de faire honneur à tous les plats ;

1 h.—Sur le pont : promenade, récréation, un petit cigare.

24 h.—Travail ;

4h.—Vépres ;

4 h.—Sur le pont : promenade :

5 h.—Travaux ;

6 h.—Souper, qui n’est pour moi qu’un lunch léger, pendant que, pour les passagers en général, c’est le repas principal, qui dure une heure ;

6%.—Sur le pont : promenade, chapelet, rêverie à la douce harmonie de la musique ; envolées d'imagination sous la clarté des étoiles, ou à travers les voiles de la nuit sombre,

vers les lieux qui me sont chers ; 8h.—A ma chambre: lecture spirituelle, écriture sainte, lectures pieuses :

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