‹ Dans le ciel et sur la terre, tableaux et harmoniesChapitre 2 sur 19 · V:\l':UE? [. ^"ARY · texte numérisé non relu

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NUIT D*ETE

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La nuit était calme, déjà profonde, silencieuse. Le tiède parfum des prairies fauchées glissait comme un soufQe à travers lalmosphère transparente; on distinguait les noires silhouettes des arbres se dessinant en ombres fantastiques sur le fond du ciel occidental encore vaguement éclairé des derniers reflets du crépuscule, et la tourelle du château se profilait en noir intense devant la pâle clarté. Nous sortîmes du parc aux arbres séculaires pour nous isoler en pleine campagne, sur le chemin solitaire d'où tout Thorizon est visible. Aucun morceau du ciel ne resta caché pour nous. Du nord au sud et de l'orient à l'occident, toute la voûte étoilée s'étendit au-dessus de nos tètes, et bientôt, parmi les diamants

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célestes qui resplendissaient de tous leurs feux, nous vîmes apparaître les plus petites étoiles, s'allumant insensiblement dans leur multitude, après le dernier évanouissement du soir.

Nuits d'été majestueuses et sublimes!

Quelles heures de délices n'avez-vous pas données aux âmes contemplatives! La lumière solaire, les bruits du jour, le travail incessant de la nature, les combats pour la vie, la domination de la matière , les ambitions vulgaires ou glorieuses de l'humanité entière régnent, s'imposent, s'agitent, emplissent le monde, du lever au coucher du soleil. L'être humain est envahi, emporté par le tourbillon, et ne s'appartient plus à lui-même. Pendant la nuit, au contraire, la nature terrestre s'endort et laisse le ciel régner dans sa grandeur. L'âme peut reprendre pleine possession d'ellemême, oublier le corps, s'épanouir comme la ileur dans Tair silencieux, penser seule , contempler, étudier, connaître, sentir, vivre de la vie spirituelle, et jouir des splendeurs de la

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vérité entrevue. Alors on sent la vanité des œuvres humaines. On oublie ce qui, au point de vue essentiellement matériel , semblait représenter la valeur de Thumanité. Les plus beaux travaux de l'industrie , les plus élégantes demeures, les palais, les temples sont dans la nuit. Notre petite planète perd son apparente grandeur. Nous nous sentons en communication avec la nature , notre mère , notre fiancée, notre éternelle amie ; avec cette nature toujours jeune et toujours belle, sur le sein de laquelle peuvent sommeiller tous nos rêves; elle nous entend, elle nous comprend, elle nous répond par ses étoiles, elle nous'parle par ses silences, nous vivons en elle et par elle, nous nous sentons, non plus citoyens d'une province ou môme d'une planète entière, mais citoyens de [infini^ et le spectacle de la nuit nous fait vivre dans notre vrai domaine, dans le domaine de l'infini et de l'éternel, accessible seulement aux clairvoyantes visions de la pensée.

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La voie lactée était si intense en cette nuit d'août, que Ton devinait tout de suite en elle un fourmillement d'étoiles. Nous comprîmes que nos pères des temps primitifs, nos aïeux de la Ghaldée et des rivages enchanteurs de rionie aient songé à la neige du cygne en admirant cette floconneuse blancheur, et nos yeux cherchèrent à reconstituer les fugitives images esquissées par l'imagination première. Non loin de cet élégant col du Cygne étendu le long du fleuve aérien, nous retrouvâmes la Chaise, ou le trône sur lequel on assit plus tard Cassiopée, la Flèche, lancée à travers le fleuve, le Dauphin, encore bien reconnaissable à sa forme, l'Aigle planaot au zénith comme un astre entre deux ailes, la Lyre, Andromède, Pégase, et le Dragon qui serpente entre les Ourses.

Et nous pensions en nous-mêmes : « N'est-ce

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pas là le vrai lien de rhumanité à travers les âges? Combien de regards se sont rencontrés, combien de pensées, combien d'aspirations se sont retrouvées sur ces mêmes étoiles depuis quarante et cinquante siècles! Quel système politique, quelle religion, quelle opinion humaine a survécu depuis la fondation des pyramides? Rien n'est resté, ni races, ni peuples, ni langues, ni patries!... Mais ces fidèles confidentes sont toujours là. Voilà les seuls phares qui ne soient pas éteints. Moïse t'a confié ses espérances, ô blanche Véga, pendant le douloureux exode du peuple qu'il croyait conduire à une Terre promise; Job vous a prises à témoin de ses épreuves, ô Pléiades qui palpitez ce soir, en vous dégageant des eaux de l'horizon; et toi, char immense du Septentrion, Homère a suivi ton cours lorsque dans son enfance il conduisait les troupeaux sur la montagne de l'Olympe.

Vous brilliez ainsi, douces étoiles, dans la nuit de Bethléem , lorsque Tune d'entre vous , dit-on, resplendit d'un éclat inaccoutumé, et

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c'est à VOUS qu'il rêvait, le prophète du Thabor, lorsque, daignant parler à la Samaritaine accoudée au puits de Jacob, il lui déclarait que les vrais adora'.eurs de Dieu ne devaient plus avoir de temples de pierre ni à Jérusalem ni ailleurs, mais adorer le Père dans leur cœur, en esprit et en vérité. Oui, voilà nos inspiratrices, nos confidentes, nos compagnes. Les yeux qui les ont contemplées de siècle en siècle sont éteints dans la nuit du tombeau.

Les noires se fermeront bientôt. Mais après nous, toujours, tant qu'il y aura des yeux ouverts ici-bas, toujours elles recevront les hommages des mortels; et si nous ne nous endormons ici que pour nous réveiller ailleurs, là aussi, nous les retrouverons; en quelque région de l'immensité que nous renaissions, nous serons environnés, comme ici, par ces mondes rayonnants , et au delà de la vie terrestre comme en deçà ils nous parleront de rinflni et de l'éternité. »

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Ainsi nous songions tous deux , en suivant le chemin solitaire. Nos mutuelles pensées avaient été en même temps dominées par Téclat de cette nuit comme par sa grandeur, et après avoir essayé d'identifier les constellalions avec les noms qu'elles portent depuis une si haute antiquité, nous étions restés silencieux, emportés dans un même vol au»

delà du monde actuel.

Elle rompit la première le silence. — Il me semble, fit-elle, que ma vie ne date que du jour où j'ai connu l'Astronomie. Je n'en sais pas beaucoup, mais je me vois dans l'univers. Jusqu'alors j'étais aveugle. Tout cela ne me disait rien. J'habitais un pays dont je ne connaissais même pas le nom. Maintenant, je sais où je suis : je sens la Terre m'emporter dans le Ciel. Je m'oriente, j'ai cessé d'être étrangère dans ma patrie. Je vis, je ne dirai

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pas doublement, ni même au centuple, mais plus encore : je me sens vivre ^ tandis que mon àme était en léthargie. Ces étoiles sont mes sœurs, je les nomme par leurs noms; je sais où elles résident , je les reconnais. Et je me demande maintenant comment les habitants de la terre peuvent vivre sans savoir où ils sont.

— Et pourtant , répliquai -je , il y a encore aujourd'hui, même dans notre belle France, 98 ou 99 personnes sur cent qui vivent de la sorte, dans Tindifférence de ces beautés, dans l'ignorance de ces réalités merveilleuses. Elles ont des yeux pour ne pas voir, une intelligence pour ne pas comprendre.

— Peut-être, reprit-elle, est-ce la faute de l'éducation — des femmes aussi bien que des hommes — qui nous présente la poésie comme exclusivement associée à la versification et la littérature comme renfermant son but en elle-même. Il nous semble que toute idée poétique ne peut être traduite qu'en vers , et Ton nous apprend à classer la littérature pro-

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premeat dite dans un monde à part, étranger aux sciences, à Tétude de la nature, à l'histoire, en un mot, à tout ce qui peut instruire. La science est censée ennuyeuse, et il semble, au contraire, qu'il soit beau de parler pour ne rien dire. La poésie est dès son origine associée à la fable et la littérature au roman. Et pourtant, en vérité, quel plus sublime poème que ce livre de l'univers! Combien n'est-il pas plus magnifique, plus captivant, plus charmant, que tous les contes passés, présents et futurs!

— Si chacun savait seulement que la Terre est un astre du Ciel^ et que nous sommes actuellement dans le Ciel, tout aussi réellement que nos voisins les habitants de Mars et de Vénus, ce serait un grand pas de fait.

Chacun bientôt s'intéresserait à ses frères de l'infini et voudrait connaître les rajiports, les lois, les harmonies, qui rattachent la Terre au concert universel. Ce serait un premier avant-goût de la connaissance de la vérité.

— Pour moi, continua-t-elle, je suis si

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heureuse de vivre dans le Ciel, que j'en jouis peut-être en égoïste. Je regretterais presque que mes amies eussent ces mêmes joies, et c'est à peine si je leur en parle. Tenez ! vous avez remarqué hier ma petite amie... Oh!

qiCelle est belle!

— Belle 1... à côté de vous?...

— Qui donc?... mais ce n'est pas d'elle que je parle. N*avez-vous pas vu cette splendide étoile filante ? Tenez, sa Iraînée reste encore visible sur la Couronne boréale* Comment ne vous a-t-elle pas frappé? Elle a glissé là comme un trait de feu.

La traînée lumineuse planait encore, en efict, sur la brillante étoile de la Couronne, nommée, comme chacun sait, « la Perle »

ou Margarita. Je ne l'avais point remarquée, je m^en confesse, mais j'ai Tespérance que plus d'un lecteur me pardonnera. On se sou-

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vient qu'un soir, au temps de la Régence, une jeune baronne s'étonnait du temps qu'un astronome mettait à diriger un télescope de rObservatoire vers une étoile double qu'elle désirait admirer. Elle lui en fit quelque reproche au moment où il crayonnait, sur le mur de la terrasse, au lieu du calcul de la position de 1 étoile, ce petit quatrain bien connu :

« Près de vous oubliant les cieux, L'astronome étonné se trouble :

C'est dans l'éclat trop brillant de vos yeux Qu'il avait cru trouver Fétoile double...

Ma distraction avait donc des précédents, dans le sanctuaire d'Uranie môme, et l'on peut se souvenir aussi que Fontenelle, dans ses entretiens avec la marquise sur « la Pluralité des Mondes », s'accuse lui-même d'avoir parfois oublié toutes les étoiles pour une seule. Que celui qui est sans défaut me jette la première pierre. Au surplus, comme l'étoile filante, ma distraction dut s'envoler et ne laisser dans ma pensée que la trace d*nne douce lumière subitement évanouie.

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— Elle vient de loin, repris-je, pour renouer la causerie interrompue. C'est encore là une communication du Ciel avec la Terre.

Voilà une poussière cosmique, quelque cendre d'un monde défunt, peut-être, qui, après dos centaines de millions de lieues de voyage céleste, vient de rencontrer notre planète, de heurter les couches supérieures de notre atmosphère, de s'y enflammer par le frottement et d'y laisser un peu de sa substance évaporée. Les étoiles filantes de ces nuits-ci suivent dans l'espace la même route que la belle comète de 1862, s'éloignent jusqu'à un milliard sept cent millions de lieues de nous et n'emploient pas moins de cent vingt ans à parcourir leur orbite. Mais qu'est-ce que cette distance si Ton songe que cette petite étoile du Cygne que nous voyons là gtt à quinze mille mil« liards de lieues d'ici, et qu'un train rapide,

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marchant sans aucun arrêt à la vitesse constante de soixante kilomètres à Theure, n y arriyeraii qu'après cent dix millions d années! Et qu'est-ce encore que la distance de cette étoile « voisine », lorsqu'on sait que nous pourrions nous envoler avec la vitesse de la lumière (75 000 lieues par seconde) vers un point quelconque de cette immensité étoilée, sans jamais atteindre aucune limite, sans jamais même en approcher, de telle sorte que notre plus long voyage équivaudrait à l'immobilité absolue et ne nous laisserait jamais qu'au vestibule de l'infini ! .. .

Cette belle étoile de la Couronne, que tout a l'heure notre météore a paru toucher, n'offre aucune parallaxe sensible; on peut penser que le rayon lumineux qui nous en arrive aujourd'hui voyage depuis le commencement de notre ère. Peut-être est-il parti au moment où la bataille d'Actium se livrait entre les Hottes d'Octave et d'Antoine, et décidait de l'empire du monde. Nous voyons actuellement cette étoile, non telle qu'elle est de nos

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jours, mais telle qu elle était au moment où est parti le courrier lumineux qui nous en arrive. Si, de là, des esprits transcendants peuvent distinguer notre petite Terre, ils sont en retard de dix-neuf siècles sur notre histoire, et voient en ce moment Gléopâtre étendue dans la pourpre de son navire, revenant au rivage, encore éblouie par la dernière gloire d'un soleil couchant. Dans trente ans ils pourront assister à la tragédie du Golgolha, et, dans dix-neuf siècles seulement, si nous étions nous-mêmes transportés dans cette constellation de la Couronne, et surtout si nous étions doués d'une telle faculté de perception, nous aurions sous les yeux la terre d'aujourd'hui, cette Europe, cette France, ces vallons, ces bois, et voyant ce qui existe actuellement sur cette terre, nous nous reverrions par conséquent nous-mêmes, vivant de notre vie actuelle... Oui! nous pourrions nous revoir, directement, nous suivre dans tout le cours de notre existence, depuis les premiers jeux de notre enfance jusqu'à nos dernières

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années... Sans doute, il faut, pour cela, nous supposer doués d'une puissance de vision inimaginable; mais connaissons-nous toutes les forces de la nature? Après la télégraphie, le téléphone, l'analyse spectrale, le magnétisme terrestre et le somnambulisme humain, aurions-nous le droit de fermer la porte & rinconnu? Qui sait ce qui sommeille dans les problèmes de Tavenir? Qui sait de quels sens les êtres exlra-terreslres peuvent être doués ? La Terre n*est qu^une lie flottante dans le grand archipel céleste, et dans le calendrier de l'univers sa vie entière n'aura duré qu'un jour...

— Ahl s'écria-t-elle, TAstronomie a tué la Mort. C'est la vie, la vie éternelle qui nous environne. L'âme est transfigurée dans la lumière, charmée par le véritable sentiment de l'infini. C'est l'harmonie dans la splendeur. Croyez-vous que Gounod ne soit pas astronome?»

En ce moment, la sublime phrase du Prélude de Bach s'envolait comme un rêve dans

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Tair silencieux. Nous nous retrouvions devant la façade du château sans nous souvenir du chemin parcouru, et une partie de la société nous rejoignait après un long détour.

— Quelle promenade ! nous vous avons cherchés jusqu'au bout du parc. Oii donc étiez-vous?

Dans les étoiles, répliqua- l-elle en s'appuyant sur mon bras pour entrer au salon, et je n'ai jamais mieux compris que ce soir les modulations enchanteresse du Prélude de Bach. Ne croit-on pas entendre un écho de rharmonie des cieux!

Cliâlcau (le n., aoûl 18..

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