LA VIE SUR LES AUTRES MONDES VOYAGE A LA PLANÈTE MARS
En ces heures charmantes du soir où la Nature semble se reposer de l'activité du jour, où la dernière note de l'oiseau qui s'endort reste suspendue dans les bois « où les gloires éteintes du crépuscule ont déjà fait place aux mystères de la nuit, nous aimons à rêver en contemplant la transformation magique du grand spectacle de la nature, en assistant à cette glorieuse arrivée des étoiles qui s'allument une à une dans les vastes cieux , tandis que le Silence étend lentement ses ailes sur le monde. Jamais l'âme n'est moins ^eule
qu* en ces iostants de solitude. Nulle parole n'est plus éloquente que ce profond recueillement. Notre pensée s'élève d'elle-même vers ces lointaines lumières; elle se sent en communication latente avec ces mondes inaccessibles. Mars aux rayons ardents , Vénus à la lumière argentée, Jupiter majestueux, Saturne plus calme, nous apparaissent, non plus comme des points brillants attachés à la voûte céleste, mais comme des globes énormes, roulant avec nous dans Tabime éternel, et nous savons que l'éclat dont ils resplendissent n'est que le reflet do la lumière solaire qui les inonde; nous savons que la Terre brille de loin comme ces autres planètes, et que, par exemple, elle éclaire la Lune comme la Lune nous éclaire; nous savons que ces autres mondes sont matériels, lourds, obscurs par eux-mêmes; que, si le Soleil s'éteignait, nous ne les verrions plus; que toute l'illumination solaire que chaque planète reçoit est condensée en un point, à cause de l'éloignement qui nous en sépare; nous savons qu'ils
gravitent comme nous autour du foyer radieux à des distances diverses; qu'ils tournent sur eux-mêmes, ont des jours et des nuits, des saisons, des calendriers spéciaux; et nous savons aussi que la Terre est un astre du Ciel. Mais cette contemplation ne tarde pas à laisser en nous un certain sentiment de vague mélancolie, parce que nous nous croyons étrangers à ces mondes où règne une solitude apparente et qui ne peuvent faire naître en nous Timpression immédiate par laquelle la vie nous rattache à la Terre. Us planent là-haut comme des séjours inaccessibles, et parcourent loin de nous le cycle de leurs destinées inconnues; ils attirent nos pensées comme un abîme, mais ils gardent le mot de leur énigme indéchiffrable* Contemplateurs obscurs d'un univers si grand et si mystérieux, nous sentons en nous le besoin de peupler ces îles célestes, et, sur ces plages désespérément désertes et silencieuses, nous cherchons des regards qui répondent aux nôtres.
Il devait être réservé à rAstronomie du XIX* siècle de donner un corps aux vagues aspirations des philosophes du passé, et de répondre à l'heureuse divination des Pythagore, des Anaxagore, des Xénophane, des Lucrèce, des Plutarque, des Origène, des Cusa, des Bruno, des Galilée, des Kepler, des Montaigne, des Cyrano, des Kircher, des Fonlenelle, des Huygens, de tous ces penseurs qui, dans les temps passés, et à des degrés divers, se sont élevés dans la haute contemplation de la vérité. A ces noms illustres devaient se joindre au siècle dernier ceux des philosophes de la Nature : Bufifon, Kant, Voltaire, Bailly, Lalande, d'Alembert, Herschel , Laplace ; glorieuse phalange continuée en notre siècle par d eminents esprits, parmi lesquels nous ne pouvons nous empêcher de signaler les sympathiques figures de sir John Herschel, François Arago, David Brewster et Jean Reynaud. Oui! c'est à l'Astronomie de notre époque qu'il était réservé de couronner le lent et grandiose édifice des siècles, par
celte doctrine sublime qui répand dans Tinfini les splendeurs de la vie c^ de la pensée, et qui donne un but rationnel à Texislence de rUnivers.
Ne nous y trompons pas, en effet, la doctrine de l'existence de la vie ultra-terrestre est en réalité la synthèse capitale et le but définitif de toute) TAstronomie. Que serait l'univers tout entier, s*il n'y avait là que les objets inertes auxquels les calculs de la théorie ont été appliqués jusqu'ici, c'est-à-dire des points matériels animés de mouvements variés, des blocs blancs ou noirs tombant dans tous les sens à travers l'aveugle immensité ? Que nous importerait d'étudier tous ces soleils et tous ces mondes, si ces mondes devaient rester pendant l'éternité des globes déserts et stériles, si ces soleils brillaient pour ne rien éclairer, brûlaient pour ne rien échauffer, et ne conduisaient sur les chemins de l'espace que des îles inhabitées et de muettes solitudes? En vérité, s'il n'y avait là que la mort éternelle , notre sublime Astro-
nomie, Télude passionnée de l'univers, perdrait à nos yeux son but intrinsèque, son charme et sa grandeur.
Qu'est-ce que la Terre? Une planète du système solaire, et Tune des plus médiocres:
un habitant de Jupiter ou de Saturne ne la regarderait qu'avec dédain, et, d'ailleurs, vue de ces mondes gigantesques, qui gravitent à 155 et 318 millions de lieues de notre orbite, notre île flottante n'est qu'un point, ou pour mieux dire une imperceptible tache sur le Soleil. Qu'est-ce que tout notre système planétaire, y compris la Terre et ses destinées ?
C'est un chapitre, un feuillet, une page du grand livre de TUnivers : des millions et des millions de soleils plus magnifiques et plus riches que le nôtre remplissent l'immensité de leurs radiations fécondes. Et qu'est-ce que lout cet ensemble d'étoiles, tout l'univers que nous connaissons, au milieu de l'infini? C'est un nid perdu dans une forêt, une fourmilière dans une campagne. Cherchez la Terre : vous ne la trouvez plus.
L'antique erreur de rimmobilité de la Terre supposée fixe au centre du monde s'est perpétuée, mille fois plus extravagante, dans cette causalité finale mal entendue dont la prétention est de s'obstiner à placer notre globe au premier rang des corps célestes. Notre planète n'a reçu de la nature aucun privilège spécial. Nous nous imaginons naïvement que, parce que nous sommes ici, notre pays doit être supérieur en essence à toutes les autres contrées de l'univers : c'est là un patriotisme de clocher, enfantin, puéril, sans excuse. Si demain matin nul de nous ne se réveillait, et si les quinze cent millions d'humains qui s'agitent en ce moment tout autour de notre mondicule s'endormaient du dernier sommeil, cette fin du monde terrestre, cette disparition de la race humaine, n'apporterait pas la plus légère perturbation dans le cours des cieux;elle passerait inaperçue dans l'inexorable mouvement des choses, et, sans contredit, chez nos plus proches voisins, les habitants de Mars et de Tenus... les valeurs
de la Bourse n*en baisseraient pas d'un centime!
On rencontre encore aujourd'hui certains esprits, et même des esprits éclairés , qui tout en reconnaissant que la Terre est un astre insignifiant dans Tensemble de Tunivers, s'imaginent néanmoins que la vie n'existe qu'ici, et que les millions de milliards de mondes qui peuvent graviter dans l'immensité infinie doivent être inhabités, parce qu'ails ne nous ressemblent pas^ parce qu'ils ne sont pas identiques à notre fourmilière!
Le bon vieux Plularque raisonnait mieux mille ans avant l'invention du télescope et du microscope. « Si nous ne pouvions approcher de la mer, dit-il dans son intéressant petit Traité sur la Lune {De facie in orbe Lunœ\ et si, la voyant seulement de loin, nous savions que l'eau en est amère et salée , nous prendrions pour un visionnaire, nous contant des fables dénuées de toute vraisemblance, celui qui viendrait nous assurer qu'elle est habitée par toutes sortes d'animaux qui vivent dans
ce lourd élément aussi confortablement cjne nous dans l'air léger. Telle est précisément notre situation d'esprit lorsque nous soutenons que la Lune n'est pas habitée parce qu'elle ne nous ressemble pas. S*il y a là des habitants , ils ne doivent pas admettre à leur tour que la Terre puisse être peuplée , enveloppée comme elle Test de brouillards, de nuages et de lourdes vapeurs, et ils croient sans doute que c'est là Tenfer. »
A notre époque scientifique, les raisonnements contre lesquels s'élève Plutarque sont moins excusables que de son temps : la Science tout entière s'élève de toutes parts pour en proclamer rinsuflSsance.
Il y a quelques années encore, les naturalistes à courte vue ne déclaraient-ils pas que la vie est impossible au fond des mers , parce que la pression y est si énorme qu'elle écraserait les êtres ; parce que, en cette perpétuelle obscurité, Tassimilation du carbone est inter« dite, et pour cent autres bonnes petites raisons. Des savants moins sûrs d'eux-mêmes, et
plus curieux, ont l'idée de vérifier : on jette la sonde, et l'on ramène... des merveilles!
des êtres si délicats, si frêles, si ravissants, que, sous cette effroyable pression, ils ressemblent à des papillons se jouant au milieu des fleurs ! Il n'y a pas de lumière : ils en fabriquent! et sont phosphorescents. Jamais un démenti plus formel n'a été donné aux esprits étroits qui ne veulent pas — ou ne peuvent pas — élargir le cercle de l'observation immédiate, et qui s'imaginent, selon la parole de saint Augustin, enfermer l'Océan dans une coquille de noix.
Notre planète nous apparaît comme une coupe trop étroite pour contenir la vie, laquelle se manifeste dans toutes les conditions imaginables et inimaginables, et se développe, à ses propres détriments, en vie parasitaire multipliée. Le sol, les eaux, les airs, tout est plein d'êtres , d'embryons , de germes, de fécondité. La vie déborde littéralement de toutes parts, et elle transforme ses manifestations suivant les temps et suivant les lieux. Il y eut
une époque sur la Terre où le sol , l'atmosphère, la température, les climats, les conditions organiques générales, étaient bien différents de ce qui existe aujourd'hui. Alors les êtres vivants étaient aussi tout différents do ce qu'ils sont. Ressuscitez le monde informe des iguanodons , des ichlhyosaures , des plésiosaures, de Tarchéoptérix, du ptérodactyle, et voyez quelle singulière figure feraient ces monstres antédiluviens dépaysés sur nos continents pacifiques, au milieu de nos calmes paysages illuminés de la transparente lumière d'un ciel d'azur! Enfants du globe primitif, ces colosses à la puissante armure respiraient une atmosphère mortelle pour nous, les échos retentissaient de leurs rugissements, et les flots agités des mers vomissaient les monstrueuses épaves de leurs titanesques combats; les témoins comme les acteurs étaient appropriés à la scène sauvage des siècles primordiaux. Au milieu de ces commotions violentes, la douce sensitive fût morte de frayeur, le rossignol eût senti les perles de sa voix
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étouffées dans sa gorge, et jamais Eve n'eût osé s'asseoir, nonchalante et rêveuse , sur la mousse des bosquets en fleur. La Terre actuelle est une planète toute différente de la Terre de l'époque houillère. La nature, puissante et féconde, produit des œuvres adaptées aux milieux changeants, et organisées pour ainsi dire par ces milieux eux-mêmes. Si nous po* ' ns renaître dans un million d'années, ntr. lement nous chercherions en vain les nations qui existent actuellement, car il n'y aura plus alors ni Français, ni Anglais, ni Allemands, ni Espagnols, ni Italiens, ni Européens, ni Américains ; mais encore, nous ne reconnaîtrions môme pas notre type humain actuel dans nos successeurs sur la scène du monde. De siècle en siècle, d'âge en âge, tout se transforme, tout se métamorphose.
Pour juger sainement, il faut nous affranchir de tout préjugé terrestre, avoir l'esprit dégagé des choses immédiates, oublier notre berceau, et arriver devant le concert des mon* des comme si nous descendions de Saturne,
d'Uranus, ou d'une province quelconque du Ciel.
Si notre esprit développé par les nobles contemplations de la Science veut embrasser rUniverssous son véritable aspect, nous devons songer, d'une part, que la Terre où nous sommes et l'humanité qui l'habite ne sont pas le type de la création, et, d'autre part, que noire époque n'a pas l'importance spéciale que nous lui attribuons, — et il y a encore ici un préjugé inné dont il est difficile de s'affranchir. Nous oublions, en effet, le passé et l'avenir pour le présent qui nous intéresse personnellement, et lorsque notre pensée s'envole vers les sphères célestes pour les peupler d'êtres variés disséminant la vie sur toutes les plages de Tinâni , nous avons une tendance à appliquer nos raisonnements à l'époque actuelle. C'est encore là un jugement à courte vue. Dans l'éternité, notre époque passe comme une ombre transitoire, de môme que dans l'infini l'étendue de notre patrie terrestre disparaît comme une goutte d'eau au sein de
rOcéaa. La Terre a été pendant des millions d'années sans être habitée, et le jour viendra où la dernière famille humaine s'étant endormie dans lès glaces du refroidissement définitif, le globe terrestre roulera dans Tespace comme un sépulcre sans épitaphe et sans histoire. Avant Texistence du premier homme sur la Terre, les étoiles brillaient au Ciel comme aujourd'hui, et déjà, depuis bien des siècles de siècles, les soleils radieux de Timmensité sans bornes illuminaient et régissaient les humanités sidérales gravitant dans leur rayonnement. Après le dernier soupir du dernier homme, les mondes continueront de circuler dans la joyeuse et féconde lumière des soleils de l'avenir. Lors donc que nous saluons la vie universelle dans Tinfini , nous devons associer à cette idée celle de la vie s'étendant le long des âges passés et futurs, et c'est seulement éclairée par cette double lumière que notre contemplation de la nature peut être adéquate à la réalité. Ainsi , dans notre propre système planétaire, tandis que
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Mars et Vénus se présentent à nous comme actuellement habitables, Jupiter nous apparaît comme arrivant seulement à la genèse dos époques primordiales de la vie, et la Lune, au contraire, comme atteignant déjà sans doute les derniers jours de son histoire. Ici des nébuleuses sont en formation, là des mondes s'écroulent dans la décadence et l'agonie.
Ces considérations générales se sont présentées d'elles-mêmes à notre attention au moment où, ayant sous les yeux un grand nombre de dessins télescopiques de la planète Mars , nous nous disposions à examiner spécialement les conditions physiques dans lesquelles cette planète se trouve actuellement, et à en étudier lu géographie, la météorologie et la climatologie.
Lorsque nous considérons avec attention ce monde voisin , nous ne pouvons nous empêcher d'être tout d'abord frappés par certaines analogies remarquables qui nous font immédiatement songer à notre habitation ter-
restre. Et d'abord , cette planète se montre à nous environnée d'une atmosphère assez épaisse pour absorber une grande quantité de lumière, rendre ses aspects géographiques invisibles pour nous lorsqu'ils arrivent aux bords du disque, et atténuer considérablement l'intensité de la coloration rouge&tre de ses continents. Celte atmosphère contient comme la nôtre de la vapeur d'eau en suspension :
l'analyse spectrale le démontre d'une part , et d'autre part les neiges polaires que nous apercevons d'ici, et qui varient d'étendue suivant les saisons, ne pourraient ni se former, ni se fondre, ni s'évaporer, si l'eau ne remplissait pas sur celte planète un rôle analogue à celui qu'elle joue dans notre propre météorologie.
Le partage de la surface du sol en régions claires et foncées conduit, d'autre part encore, à conclure que les régions sombres nous représentent des étendues d'eau qui absorbent la lumière, tandis que les continents la réfléchissent. Ces étendues d'eau sont, comme
nous le verrons tout à l'heure, variables ellesmêmes, suivant les saisons.
Quant à ces saisons^ elles ont précisément la même intensité que les nôtres, car Tinclinaison de l'axe de rotation du globe de Mars est à peu près la même que celle de notre propre planète. L'année, toutefois, y étant près de deux fois plus longue que la nôtre (elle dure 687 jours terrestres) , les saisons y sont également près de deux fois plus longues et durent près de six mois chacune; toutefois elles sont plus inégales qu'ici. Le printemps dure i91 jours martiens, l'été 181 jours , l'automne i49 jours et Thiver 147; total : 668 jours martiens pour l'année de cette planète. Le jour martien est un peu plus long que le jour terrestre ; la durée précise de la rotation de la planète autour de son axe est aujourd'hui connue à moins d'une seconde près :
elle est de 24*»37"23'.
Il y a beaucoup moins de nuages que sur la Terre. Il s'en forme très rarement dans les régions équatoriales, et c'est surtout vers les
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régions polaires qu'ils se condensent. Toutefois, l'apparition, la disparition, le déplacement, sur certaines contrées, et parfois même jusqu'à l'équateur, de taches blanches rivalisant d'éclat avec les neiges polaires, signalent la formation de brouillards et de nuages qui nous apparaissent, vus d'en haut, comme lorsque nous les observons en ballon, d'une éclatante blancheur, parce que leur surface supérieure refléchit la lumière solaire avec autant d'intensité que la neige fraîchement tombée.
Les neiges polaires varient considérablement d'étendue suivant les saisons. Toutes les observations s'accordent pour établir qu'elles atteignent leur maximum après l'hiver de l'hémisphère auquel elles appartiennent, et leur minimum après l'été. La variation d'étendue est plus grande au pôle sud qu'au pôle nord, ce qui concorde avec l'effet de l'excentricilé de l'orbite, qui donne à l'hémisphère austral des saisons plus marquées qu'à l'hômisphèro boréal
De même que sur notre planète, le centre du froid ne coïncide pas avec te pôle géographique, mais en est éloigné de cinq à six degrés. En 1877 et 1879 notamment, on a vu le pôle rester pendant un certain temps com-* plètement découvert. Gomme sur la Terre aussi, ces régions polaires sont occupées par des mers.
^ Ce sont là les principales analogies que la planète Mars présente avec le monde que nous habitons. Pour tout esprit impartial, affranchi des préjugés terrestres dont nous parlions tout à Theure, là logique rationnelle va un peu plus loin que les yeux : notre pensée pénétrante devine, sent, perçoit que les forces de la nature n'ont pu rester inaclives, n'ont pu être frappées dans leur œuvre par un miracle permanent de stérilisation. Là comme ici, en effet, il y a des jours et des nuits, des matins et des soirs, des rayons de soleil et des ombres, des heures lumineuses et des jours couverts, des nuages et des phiies, des terres et des eaux, des printemps et des hivers, des
tempêtes et des calmes, des paysages gracieux et des steppes improduclives. Là comme ici le vent mugit dans les falaises, souffle à travers les bois, glisse sur Tonduleuse prairie ; là comme ici Tarc-en-ciel succède à Torage, les parfums des fleurs imprègnent Tatmosphère, et sans doute aussi, là comme ici, le printemps peuple les bois de nids et de chansons. N'est-il pas naturel de songer à ces heures charmantes du soir dont nous parlions en commençant cette étude, heures qui se succèdent sur Mars comme sur la Terre ! De là, nous brillons au ciel comme Vénus brille pour nous. M*est-il pas naturel de nous demander s'il y a là des êtres qui nous contemplent, des humains, des frères qui peut-être connaissent mieux notre patrie que nous ne connaissons la leur, des intelligences douées de facultés analogues ou supérieures aux nôtres?... Gomment regarder ces continents et ces mers sans penser aux habitants? Comment ne pas songer à ces rivages, à ces embouchures de fleuves, à ces havres, à ces plaines, à
ces campagnes, et ne pas imaginer qu'il puisse exister là aussi des oasis, des hameaux solitaires, des villages paisibles, des cités populeuses, des capitales glorieuses, des travaux industriels, des œuvres d'art et tous les produits d'une civilisation séculaire? Sans doute, certainement même, les formes des êtres vivants ne doivent point ressembler à celles des enfants de notre planète. Mais, sous des manifestations difTérentes des manifestations terrestres, la perpétuelle adolescente, la divine Nature, jeune et intarissable mère des êtres et des choses, a donné le jour à des productions vivantes dont l'organisation est adaptée aux conditions organiques spéciales de ce séjour.
La coiiQguration géographique de cette planète est fort différente de celle du monde que nous habitons. Tandis que les trois quarts de notre globe sont couverts d'eau, et que la terre ferme est formée de trois continents principaux (les Amériques, l'Afrique et TAsie dont l'Europe est le prolongement), sur Mars il n'y a ni vastes océans, ni grands continents, mais seulement des méditerranées, des lies, des presqu'îles, des détroits, des caps, dos golfes, des canaux étroits, en un mot une découpure beaucoup plus détaillée. Les continents occupent une étendue presque égale à celle des mers et se distribuent surtout le long de Téquateur et au-dessous. Les formations géologiques n'ont pas été les mômes qu'ici, où nous voyons tous les continents se terminer en pointes vers le sud. Les mers sont
très découpées et sans doute, en général, peu profondes, car il semble qu'on en aperçoive le fond en certaines régions qui sont beaucoup moins sombres, et qu'elles subissent de temps à autre des variations, retraits, inondations, perceptibles d'ici. Ainsi, il y a moins d eau sur Mars que sur la Terre.
Cet état de choses s'accorde avec l'âge cosniogonique que nous sommes conduits à attribuer à la planète ; car dans la théorie la plus probable de la formation des mondes par la condensation en globes, d'anneaux gazeux primitifs successivement détachés de la nébuleuse solaire, les planètes les plus éloignées sont les plus anciennes, et l'ordre de leur naissance est le même que celui de leurs distances : Neptune — Uranus — Saturne — Jupiler — Mars — la Terre — Vénus — Mercure. Leur histoire géologique, météorologique, climatologique, organique dépend ensuite de leur volume, de leur masse, de leur constitution physique. Mars doit être refroidi jusqu'à son centre. On sait d'ailleurs que la
chaleur interne du globe terrestre n'a aucune action sur les phénomènes vitaux de la surface. Mais l'histoire géologique de Mars n'en a pas moins été plus rapide que celle de la Terre; il est tout naturel d'admettre qu'une partie des eaux ait été absorbée, que les mers soient moins immenses et moins profondes, qu'il y ait moins d'évaporation et moins de nuages que sur la Terre, et c'est, en effet, ce que l'observation révèle.
Les mers martiennes sont moins étendues que les mers terrestres; elles sont aussi moins profondes. D'une part, il semble qu'on en distingue le fond en certaines régions parfois très étendues, car la teinte arrive à y être presque aussi claire que sur la terre ferme ; d'autre part, certaines plages doivent être peu élevées au-dessus du niveau moyen, car elles paraissent tantôt découvertes et tantôt inondées; d'autre part encore, les continents ne doivent pas être hérissés de chaînes de montagnes aussi colossales que nos Andes et nos Cordillères, car de longs canaux rectilignes les
traversent eu divers sens, comme s'il n'y avait là que de vastes plaines, et le relief du fond des mers ne peut être géologiquemenl dififérent de Torograpbie des continents. Ces divers témoignages s'unissent pour nous montrer dans Mars une planète moins montagneuse que la Terre, Vénus et la Lune, baignée de mers peu profondes, aux plages unies, douces et paresseuses.
Il parait peut-être téméraire d'imaginer que nous puissions êlre témoins d'ici d'inondations, de débordements, ou de dessèchements sur cette planète éloignée de nous à quinze et vingt millions de lieues dans les meilleures circonstances de visibilité. C'est pourtant ce que Tobservation télescopique elle-même nous invite à croire. Pour que ces variations d'aspect soient visibles, il faut, il est vrai, qu'elles s'effectuent sur de larges surfaces, sur des étendues d'une centaine de kilomètres de largeur au minimum, et de plusieurs centaines de kilomètres de longueur. Mais il y a déjà plusieurs années que la comparaison attentive
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de ces variations nous inspire cette explication naturelle.
Assurément, il ne faudrait pas prendre pour des changements réels toutes les différences qui existent entre les observateurs, et Ton pourrait presque dire que pour certains détails il n'y a pas deux yeux qui voient identiquement de la même façon, même les deux yeux d'une môme personne. Mais lorsque l'attention s'est tout spécialement fixée sur certains points remarquables qui auraient dû être rendus parfaitement visibles dans les instruments employés, et que Ton constate ainsi des différences qui paraissent incompatibles avec les erreurs d'observation, la probabilité penche en faveur de la réalité effective des changements signalés.
Tout récemment, en janvier et en février 1882, on a constaté que des centaines de milliers de kilomètres carrés de surface sont devenus sombres, tandis qu'ailleurs des régions sombres se sont éclaircies. Cherchant la cause de ces variations, on peut balancer
entre l'hypothèse d'un changement dans les eaux et celle d'une végétation qui varierait avec les saisons et se propagerait rapidement sur de vastes étendues. La première cause paraît plus probable : 1"* parce que c'est dans le voisinage des mers, et dans les mers ellesmêmes que ces effets se présentent ; 2"* parce que la nuance de ces golfes variables, de ces canaux, est la même que celle des mers ; 3"" parce que les canaux qui traversent les continents sont toujours, et à leurs deux extrémités, en communication avec les mers. Dans l'hypothèse d'une cause végétale, on serait graduellement conduit à admettre que les taches sombres de Mars ne sont pas des mers, mais des forêts ou des prairies, ce qui est beaucoup moins probable.
Gomment de telles inondations et de tels dessèchements alternatifs peuvent-ils se produire? Supposer des exhaussements et des affaissements dans le niveau du sol, comme il s*en produit, par exemple, sur les bords de la Méditerranée, entre autres à Pouzzoles (où
Ton voit le temple de Sérapis tour à tour audessus el au-dessous du niveau de la mer), est une hypothèse qui nous paraît extrême.
C'est plutôt dans la quantité d'eau qu'il faut chercher les variations. Mais comment cette quantité peut-elle varier? Par les gelées, par la fonte des neiges, par les pluies. Or il n'est pas rare d'observer sur Mars des régions couvertes de neige assez étendues pour être visibles d'ici. D'autre part, à certaines époques, ces neiges disparaissent complètement. Le procédé météorologique des transformations de Teau paraît être le même sur cette planète que sur la nôtre; seulement il est probable que les variations sont beaucoup plus importantes là qu'ici ; que les mers ont beaucoup moins d'eau et subissent des changements relativement considérables pour elles ; que les rivages sont plats, et qu'en certaines régions les plaines sont juste au niveau de la mer.
On ne peut pas attribuer ces variations à des marées, car quoiqu'il y ait deux satellites pour les produire, l'un tournant en sept heu-
i*es trente-neuf minutes et l'autre en trente heures dix-huit minutes, ces deux satellites ont une masse trop faible pour causer de tels effets, et d'ailleurs ces effets ne présentent ni la rapidité ni la périodicité correspondantes aux révolutions de ces minuscules satellites, — dont le diamètre n'excède pas celui de Paris.
Quant à Tévaporation, à la formation des nuages et à leur résolution en pluies, il n'est peut-être pas hors de propos de considérer que nous ne savons pas encore si l'eau de Mars est absolument la même eau chimique que la nôtre. Nous ne nous demanderons pas avec le P. Kircher si elle serait « bonne pour baptiser » et « si le vin conviendrait pour la messe » ; mais quoique l'analyse spectrale signale dans l'atmosphère de Mars des lignes d'absorption montrant l'analogie de cette eau avec la nôtre, nous ignorons si la pression atmosphérique et la température normale diffèrent peu ou beaucoup de ce qui existe ici, et si l'atmosphère est identique à celle que nous
respirons. Nous avons même certaines bonnes raisons d'admettre qu'il y a sur ce point des différences essentielles entre celte planète et la nôtre. L'intensité de la pesanteur n'y surpasse pas les trente-sept centièmes de l'intensité de la pesanteur à la surface de la Terre. Des huit mondes principaux de notre système, c'est la plus faible : un kilogramme de terre ou d'eau n'y pèse que trois cent soixante-dix grammes. Les conditions de la Thermodynamique y sont tout autres qu'ici.
D'autre part, les matériaux constitutifs de ce globe sont beaucoup moins denses que les matériaux terrestres, car leur densité n'est égale qu'aux soixante-neuf centièmes de celle des nôtres. Il y a là un état de légèreté qui règle les actions mécaniques opérées à la surface de cette planète suivant des lois différentes de celles qui régissent les nôtres.
On est généralement porté à croire que la température moyenne des planètes est déterminée par leur distance au Soleil, que sur Mercure cette température est sept fois plus éle-
VOYAGE A LA Î>LANETK MARS îJl
vée que celle de la Terre, et que sur Neptune elle est neuf cents fois moindre. Un tel raisonnement pèche par la base : le sommet du mont Blanc est constamment glacé, et, à ses pieds, la douce vallée de Ghamounix est une serre chaude; pourtant ces deux points sont à la même distance du Soleil.
C'est la constitution de Talmosphère qui joue le plus grand rôle dans l'établissement des températures. Il peut faire beaucoup plus chaud sur Mars que sur la Terre, comme il peut y faire beaucoup plus froid.
L'atmosphère agit comme une serre. Elle laisse arriver les rayons du soleil jusqu'à la surface du sol, mais ensuite elles les retient et s'oppose à ce que la chaleur emmagasinée s'échappe dans l'espace. Sans l'atmosphère* toute la chaleur solaire reçue pendant le jour fuirait pendant la nuit, et la surface du sol serait gelée chaque nuit, en été comme en hiver. Mais sait-on quelles sont les molécules atmosphériques qui opposent Tobstacle le plus eCBcace à la déperdition de la chaleur absorbée
par la terre? Les molécules d'oxygène et d'azote, c'est-à-dire l'air proprement dit, sont à peu près indifférentes, et laissent tranquillement perdre cette précieuse chaleur. Mais il y a dans l'air de la vapeur d'eau, en suspension, à l'état de gaz invisible. C'est cet élément qui est le plus efBcace. Le pouvoir absorbant d'une molécule de vapeur aqueuse est 16000 fois supérieur à celui d'une molécule d'air sec!
Cette vapeur est une couverture plus salutaire pour la vie végétale que nos vêtements ne le sont dans les plus grands froids. Supprimez pendant une seule nuit la vapeur d'eau contenue dans l'air qui couvre la France, et vous détruirez, par ce seul fait, toutes les plantes que le froid fait mourir; la chaleur de nos champs et de nos jardins se répandra sans retour dans l'espace, et lorsque le soleil se lèvera, il n'éclairera plus qu'un désert de glace. La vapeur d'eau n'est pas la seule qui jouisse de ce privilège. Les expériences de Tyndall ont montré que les vapeurs de Télher sulfurique,de Télhér formique, de l'éther acétique.
de Tamylène, du gaz oléfiant, de Tiodure d'éthyle, du chloroforme, du bisulfure de carbone, exercent la même influence, à des degrés divers. Les parfums que les fleurs répandent le soir autour d'elles leur servent, pendant la nuit, d'un voile protecteur contre les atteintes de la gelée.
Certains savants se placent en dehors de la nature, en dehors de la vérité, lorsqu'ils s'imaginent que Tuaivers entier doit être la répétition de notre habitacle, et lorsqu'ils croient pouvoir juger l'immensité d'après l'observation de notre atome. Une atmosphère de quelques mètres d'épaisseur, et absolument transparente pour la vue, pourrait envelopper la Lune et en faire un séjour délicieux. Ne craignons pas de le répéter, le champ de nos expériences terrestres est très restreint, il ne suflBt pas pour faire juger l'univers entier; mais chaque particularité peut servir d'enseignement, de point de départ pour commencer le réseau d'une science comparée^ qui pourrait s'étendre jusqu'aux autres séjours»
GbacuQ sait combien est i astable Téquilibre atmospbérique et quelles imperceptibles variations dans la température suffisent pour donner naissance à la formation des nuages et des brouillards. De la vapeur d*eau, à l'état invisible, est en suspension dans Tair. Qu'un léger abaissement se produise dans la température, et voilà un nuage formé. Qu'un léger échauffement succède, et voilà le nuage dissipé. La pression atmosphérique, la tension de la vapeur d'eau agissent constamment, silencieusement, doucement, mais énergiquement.
De faibles modifications dans la constitution physique et chimique de notre atmosphère eussent pu amener dans cette atmosphère une opacité perpétuelle. Nous eussions habité alors une planète brumeuse, un brouillard sans fin, et jamais nous n'eussions connu l'existence des étoiles, de la Lune, ni peut-être même celle du Soleil; l'Astronomie n'eût pu naître sur un tel séjour; il eût été impossible à l'humanité terrestre de se rendre compte du lieu qu'elle
habite; c'eût été une tout autre race, arrêtée dès le début de son développement, myope, terne, grise, bornée, figée, plus animale qu'humaine... A quoi tiennent les destinées d'un monde? A l'invisibilité d'un nuage.
Fort heureusement pour la planète Mars, son atmosphère est transparente; le ciel y est même moins souvent couvert que chez nous.
Toutefois, les nébulosités blanches que Ton aperçoit de temps à autre le long des rivages, et les nuages plus éclatants encore que Ton remarque sur les régions polaires, montrent que les procédés météorologiques n'y diffèrent pas essentiellement des nôtres, quoiqu'il y ait moins d'eau qu'ici. Mais, sans contredit, une différence essentielle avec le monde que nous habitons est présentée par ces variations, qui n'ont rien d'analogue sur la Terre.
Ajoutons encore que d'après les observations, le lever du soleil sur Mars est généralement plus beau, plus clair que le coucher du soleil. C'est une analogie de plus avec la météorologie de notre monde.
Plus singulière, plus énigmatique que les variations de teintes dont nous venons de parler, est l'existence des canaux rectilignes découverts par M. Schiaparelli, directeur de rObservatoire de Milan. Ils mesurent de 1 000 à 5 000 kilomètres de longueur, plus de cent kilomètres de largeur, sont tracés en lignes droites, traversent les continents, font communiquer les mers entre elles et se croisent mutuellement suivant des angles variés.
C'est là sans contredit un aspect véritablement étrange, inattendu, fantastique. Deux impressions immédiates frappent notre esprit à l'aspect de ce bizarre tracé géographique : la première, que ce n'est pas réel, que l'observateur a été dupe d'une illusion, qu'il a mal vu ou exagéré; la seconde, que, si c'est vrai, si ces canaux sont authentiques, ils ne paraissent pas naturels et semblent plutôt dus aux combinaisons d'un raisonnen.ciif, représenter l'œuvre industrielle des habitants de la planète. Nous avons beau nous en défendre, cette impression pénètre l'esprit, et plus nous analy-
sons le dessin *, plus elle s'impose à notre interprétation.
L'hypothèse d*une origine intelligente de ces tracés se présente d'elle-même à notre esprit, sans que nous puissions nous y opposer. Quelque téméraire qu'elle soit, nous sommes forcés de la prendre en considération.
Tout aussitôt, il est vrai, les objections abondent. Est-il vraisemblable que les habitants d'une planète construisent des œuvres aussi gigantesques que celles-là? Des canaux de cent kilomètres de largeur? Y pease-t-on? El dans quel but?
Eh bien (circonstance assez curieuse), dans C hypothèse d'une origine humaine de ces tracés, on pourrait en trouver l'explication dans l'état de la planète elle-même. D'une part, nous avons vu tout à l'heure que les matériaux y sont beaucoup moins lourds qu'ici.
D'autre part, la théorie cosmogonique donne à ce monde voisin un âge beaucoup plus an-
* Voyez cette singulière géographie de Mars dans nos Terres du Ciel, fig. 30, p. 61.
cien que celui de la planète où nous vivons.
II est naturel d'en conclure qu'elle a été habitée plus lot que la Terre, et que son humanité, quelle qu'elle soit, doit être plus avancée que la nôtre. Taudis que le percement des Alpes, l'isthme de Suez, Tisthme de Panama, le tunnel sous-marin entre la France et l'Angleterre paraissent des entreprises colossales à la science et à l'industrie de notre époque, ce ne seront plus là que des jeux d'enfants pour l'humanité de l'avenir. Lorsqu'on songe aux progrès réalisés dans notre dix-neuvième siècle, chemins de fer, télégraphes, applications de l'électricité, photographie, téléphone, etc., on se demande quel serait notre éblouissement si nous pouvions voir d'ici les progrès matériels et sociaux que le vingtième, le vingt et unième siècle et leurs successeurs réservent à l'humanité de l'avenir.
L'esprit le moins optimiste prévoit le jour où la navigiition aérienne sera le mode ordinaire de circulation; où les prétendues frontières des peuples seront effacées pour
toujours; où Thydre infâme de la guerre et riaqualifiable folie des armées permanentes seront anéanties devant l'essor glorieux de l'humanité pensante dans la lumière et dans la liberté! N'est-il pas logique d'admettre que, plus ancienne que nous, rhumanité de Mars est aussi plus perfectionnée, et que dans l'unité féconde des peuples, les travaux de la paix ont pu atteindre des développements considérables?
Nous ignorons ce que peuvent être ces longs tracés sombres à travers les continents, si toute leur épaisseur est homogène, et rien ne nous prouve assurément que ce soient là des canaux pleins d'eau. On peut faire là-dessus mille conjectures.
Quelle que soit l'hypothèse vers laquelle on penche, origine naturelle ou origine industrielle de CCS canaux, leur existence n'en constitue pas moins un problème du plus haut intérêt. La vérification des tracés, la constatation probable de nouveaux changements formeront le thème d'une analyse nouvelle,
(1*011 sortira sans doute une connaissance plus approfondie de cette curieuse planète.
Quoi qu'il en soit, les variations prodigieuses de certaines configurations géographiques, dont nous avons parlé, sont pour nous un témoignage que cette planète est le siège d'une énergique vitalité. Ces mouvements divers nous paraissent s'effectuer en silence, à cause de réloignement qui nous en sépare; mais, tandis que nous observons tranquillement ces continents et ces mers, lentement emportés devant notre regard par la rotation de la planète autour de son axe , tandis que nous nous demandons sur lequel de ces rivages il serait le plus agréable de vivre, peut-être y a-t-il là , en ce moment môme , des orages épouvantables, des volcans en fureur, des tempêtes déchaînées, des armées excitées par le feu du combat, des flottes de guerre bombardant une autre Alexandrie, où des troupes innombrables préparant l'investissement soldatesque d'un autre Paris. De même, les astronomes de Vénus, armés d'instruments
d'optique aaalogues aux nôtres, contemplant la Terre et la voyant planer dans une calme tranquillité au milieu d'un ciel pur, ne se doutent pas assurément que sur ces campagnes dorées par le soleil et sur ces mers azurées qui se découpent en golfes si délicats, rinlérêt, Tambition, la cupidité, la barbarie ajoutent souvent leurs orages volontaires aux intempéries fatales d'une planète imparfaite. Nous pouvons pourtant espérer que le monde de Mars étant plus ancien que le nôtre, son humanité est plus avancée et plus sage. Ce sont sans doute les travaux et les bruits de la paix qui animent son atmosphère. Il est curieux de penser, toutefois, que malgré leurs efforts, ces frères inconnus peuvent n'avoir pas encore fait la conquête entière de leur glube et oe pas connaître la configuration géographique de leurs propres pôles aussi exactement que nous la connaissons nous mêmes ! Les astronomes de Vénus, également, se trouvent dans une situation préférable à la nôtre pour observer les pôles
6â LA VIE SUR LES AUTRES MONDES
terrestres et constituer la géographie intégrale de notre propre patrie.
Ajoutons, pour compléter la physiologie spéciale de celte planète, que la nuance rougeâtre caractéristique de ses continents est pour nous l'indice que la végétation quelconque dont ils doivent être revêtus, est colorée de cette nuance dominante. En réalité, cette coloration est plutôt jaune que rouge.
Elle ne vient pas de Tatmosphère , puisqu'elle est plus marquée au centre du disque, où l'épaisseur atmosphérique à traverser est minimum, que sur les bords où cette épaisseur est maximum. Cette coloration est à peu près celle de nos céréales. Vu de ballon, un champ de blé bien mûr rappelle exactement la nuance de Mars.
Mais peut-être encore est-ce le mouvement de ses deux satellites qui donne à ce monde son caractère le plus original. Le premier circule dans le ciel de Mars à la distance de 6 000 kilomètres seulement de la surface, avec une telle vitesse, qu'il fait le tour entier
de la planète en sept heures trente- neuf minutes! Gomme la planète tourne sur elle-même en vingt-quatre heures trente-sept minutes, cette lune tourne beaucoup plus vite que la planète elle-même. Tandis que le soleil, à Téquinoxe, emploie douze heures pour aller de son lever à son coucher, de TOrient à l'Occident, cette Lune , qui tourne dans le même sens que le globe de Mars, parcourt une demirévolution en trois heures quarante-neuf minutes, de rOuest à l'Est, en sens contraire du mouvement apparent du Soleil. Elle se lève au couchant et se couche au levant , fait trois fois par jour le tour entier du ciel, et parcourt le cycle des phases en onze heures, chaque quattier ne durant même pas trois heures. Quel singulier spectacle 1
Le second satellite gravite à 20 000 kilomètres de la surface de Mars et effectue sa révolution en trente heures dix-huit minutes. Ils sont si petits Tua et l'autre, qu'il est impossible de leur trouver un diamètre mesurable.
Par la photométrie , on arrive à conclure que
si leur surface est analogue à celle de la planète au point de vue de la réflexion de la lumière, ils ne mesurent que dix à douze kilomètres de diamètre, à peu près la largeur de Paris.
Ces deux petites lunes, aux phases rapides et aux éclipses fréquentes, ajoutent au ciel de Mars un attrait particulier. Quelquefois , le soir, on admire après le coucher du soleil une étoile lumineuse qui se dégage lentement des rayons solaires pour venir régner en souveraine dans les cieux. Cette belle planète , qui leur offre les mêmes aspects que Vénus nous présente, et dont la douce lumière a reçu aussi, sans doute, bien des regards d'admiration, bien des confidences , bien des serments de Tadolescent amour, cette belle planète :
c'est la Terre où nous sommes. Les poètes de là-bas la chantent comme une divinité propice et saluent en elle un séjour de paix, de science et de bonheur. Les astronomes auront découvert nos phases; peut-être auront -ils mesuré la hauteur de nos Alpes et de nos
Cordillères; peut-être conoaisseot-ils exactemeat notre géographie et notre météorologie ; peut-être nous font-ils depuis longtemps des signaux auxquels ils sont étonnés que nous ne sachions pas répondre ; peut-être outils conclu de leur long examen que la Terre est inhabitable, parce qu'elle ne ressemble pas complètement à leur monde, et déclarentils que leur patrie est le seul séjour organisé pour une vie agréable, idéale et intellectuelle. .. Après tout, ils ont peut-être raison, car (entre nous) notre humanité prise en bloc ne prouve pas encore par ses actes qu'elle se soit élevée au rang d'une race véritablement intellectuelle.
ObserTatoiic de Juvisy, 1H85.
Va a
Une forêt vierge an milieu de Paris
C'était par une belle journée de mai. A travers Tatmosphère limpide, la douce illumination solaire s'élait répandue comme un calme rayonnement. Au bord de la Seine, le Louvre et les Tuileries resplendissaient baignés de lumière, et déjà Taslre du jour déclinait assez vers l'occident pour colorer en rose rimmense façade aux Qms sculptures, et pour se répercuter en mille reflets d'or dans les hautes fenêtres du palais. Quelques flocons de nuages dessinaient dans le ciel des lies lointaines fraîchement colorées, et, aux approches du soir, les oiseaux chantaient
dans les arbres, tandis que la brise printannière, imprégoée du parfum des giroflées, semblait répandre sur son passage des germes d'espérance et d'amour. La nature nous donnait en ce moment l'une de ces heures de tranquille volupté où chacun se sent heureux de vivre, où Thomme, l'oiseau, l'insecte, la fleur respirent le bonheur, où la pierre elle-même parait prendre part à Tallégresse générale, et sentir les caresses des rayons du soleil; heures charmantes entre toutes, qui, par lueurs trop fugitives, nous bercent mystérieusement dans la contemplation de rinflni.
Pendant que la nature était en fête, pendant que la terre roulait doucement autour de son axe, en présentant successivement tous ses méridiens à l'illumination féconde du rayonnement solaire, les hommes, saisis d'une sorte de surexcitation électrique, animés d'une sourde colère, devenus progressivement frénétiques et furieux, dansant et gesticulant comme des forcenés — fous de rage.
— hurlant de fureur, — se précipitèrent violemment les uns contre les autres ; l'orage de la guerre civile couvrit Paris tout entier, les canons tonnèrent de toutes parts, les obus éclatèrent, crachant la mitraille, les morts et les blessés jonchèrent les rues, et l'incendie aux flammes dévorantes s'éleva à travers les fumées noires et empestées, illuminant de lueurs sanglantes le champ de bataille de la férocité humaine. L'âme de la nature s'était envolée, et le spectre de l'humanité planait sur la capitale du monde.
C'était le 24 mai 1871.
Dix ans plus tard, en mai 1881, par une môme journée d'été, éclairée des rayons du même soleil, je suivais les bords de la Seine, devant les ruines encore béantes du palais du Conseil d'État et de la Cour des Comptes, lorsque mon attention fut attirée par le
72 L\ N.VTURE ET L HOMME
chant d'un oiseau perché sur un éral)le qui avait poussé dans les ruines. L'oiseau chantait : il chantait le triomphe de la nature sur les œuvres humaines. Il était là chez lui, au milieu d'un bosquet solitaire.
Les murailles encore rougies et noircies des traces de l'incendie restaient debout dans les décombres, les ruines paraissaient immenses, et la grandeur de Tédiflce impérial était doublée, décuplée par la sévère beauté de ces murs, de ces voûtes, de ces arcs; elle était centuplée par le silence de cette solitude.
Que les palais sont beaux dans les ruines !
Jamais cet édifice n'a paru si colossal, si prodigieux. Il semble, en parcourant aujourd'hui ces salles désertes et solitaires, que l'on se trouve soudain transporté dans les ruines du Colisée de Rome ou du Forum de Pompéî*
Je pénétrai dans l'intérieur du palais et ne fus pas médiocrement surpris d'y trouver, dans les cours intérieures et extérieures, une sorte de forêt vierge éclose là spontanément et déjà d'une richesse abondante. Il en était
UNE FORÊT VIERGE A PAP.r^ 73
de même aux Tuileries dont les cours intérieures éventrées aussi par l'incendie, dans la même convulsion politique , commençaient aussi à former une véritable pépinière. Ici , rimpériale splendeur a fait place ù la morne solitude des tombeaux. Des érables , des platanes , des bouleaux , des ronces poussent au milieu des marbres qui jonchent remplacement de la salle des Maréchaux et de la chapelle. Mais cette pâle végétation est comme enfermée dans une prison. Au conseil d'État, au contraire, elle se développe librement, luxuriante, au souffle des vents fécondateurs.
Depuis la catastrophe, l'homme avait émigré de son propre domaine, là, au milieu de Paris. La nature, qui ne s'oublie jamais, quoique éternelle, a compté toutes les minutes, et elle a sans tarder reconquis son empire.
Le vent, la pluie, le soleil se sont mis à ToBuvre. Les voûtes se sont effondrées , le bitume s'est crevassé , les marches de granit se sont disloquées; après avoir voltigé sur les ailes du vent, les graines et les semences,
venues de fort loin, se sont arrêtées là, croyant peut-être s'y reposer à l'abri des tempêtes; mais elles ne s'y sont endormies un instant que pour être réveillées par une résurrection inattendue; et bientôt le tombeau de la civilisation humaine est devenu le berceau d'un nouveau monde.
Il y a là toute une forêt naissante, qui déjà, en certaines régions touffues, devient inextricable, et qui se compose en réalité d'une multitude d'arbres, d'arbustes et de plantes herbacées d'espèces singulièrement variées.
On y trouve des platanes, des érables, des saules, des bouleaux, des sureaux, des figuiers, des pêchers, des framboisiers, de la vigne vierge, de la clématite, des fougères ; le lierre s'enlace à la cheminée sculpturale du salon du Conseil d'État; la ciguë meuble les corridors; les « pas d'âne », ironie du sort, tapissent la salle des Fêtes ; le trèfle des prés couvre la cour d'honneur; la renoncule des prairies s'est installée au boudoir ; les orties jonchent les dalles de la façade de l'est; les
coquelicots fleurissent à Touest; le plantain, le moiu'on, la douce-amère , les fraisiers, les asperges , les marguerites , les violettes , les pissenlits, la ronce et le charJon se sont substitués aux tapis d'Orient et aux parquets disparus.
Tout ce petit monde végétal s'est réinstallé tranquillement, consciencieusement, comme si ce vaste terrain occupé par les bâtiments du Conseil d'État et de la Cour des Comptes, n'avait pas cessé de faire partie du Pré aux Clercs, et sans souci de Thistoire des humains qui, depuis Louis XIV jusqu'à Napoléon III, l'avaient considéré comme leur propriété définitive.
Quelques-uns de ces arbres atteignent des dimensions surprenantes. A Touest, un érable mesure 8™50 de hauteur, et 33 centimètres de circonférence; au nord, un platane mesure 5 mètres du hauteur et 25 centimètres de circonférence; à l'est, un érable offre à peu près les mômes proportions. Certaines clématites mesurent plusieurs mètres de Ion-
gucur. Je le répcto, c'est une véritable foret naissante.
Comment tout ce monde végétal est-il arrivé li? Certaines graines, telles que celles du platane, n'ont eu que la largeur du quai à traverier; car en cet endroit les platanes bordent la Seine sur une vaste étendue, les graines sont légères et le vent les emporte comme du duvet.
Les érables sont venus d'un peu plus loin ; le sureau, le bouleau, le saule, de plus loin encore. Quant aux fougères, aux figuiers, aux asperges, aux framboisiers et à leurs congénères, c'est de la campagne qu'ils ont été apportés. Par qui?
Les oiseaux ont été les collaborateurs du vent pour les fruits et les graines trop lourdes. Il n'est pas douteux, par exemple, que nous devions les asperges aux sansonnets.
Ces petits oiseaux sont très friands des graines d'asperge, et tout en s'en régalant copieusement, ils ne les délruisent point, au contraire. La graine d'asperge digérée par le petit estomac, n'a pas perdu ses propriétés germinalives, et, restituée au sol, elle ne demande qu*à germer et à renaître. Or, précisément, tous ces étés, les nids de sansonnets ont foisonné dans ces ruines. Il on est de même des figues et de beaucoup d'autres plantes. La vigne a été apportée par le même procédé économique. On ne trouve dans cette pépinière naturelle ni marronniers, ni noyers, ni noisetiers, ni cerisiers, mais il ne faut pas désespérer de voir un jour les corbeaux, qui déjà se réunissent en bandes nombreuses dans les combles du palais, ajouter leur part à Tensemencement de la forêt nouvelle *.
* Une visite rendue pendant le printemps de 1885, au moment de publier ce yoiuroe, n'a fait quo confirmer surabondamment l'impression première. Les arbres ont augmenté de force et les arbustes sont de plus en plus nombreux. « Je mange depuis plusieurs années, me dit le gardien en me reconduisant, des fraises, des asperges et des figues, que personne n'aurait jamais eu Tidéc de planter ici. » Un botaniste y a compté 158 espèces végétales, sans compter les mousses et les lichens.
Ainsi la nature a repris ses droits , et sans bruit elle efface les monuments de rhumanito. Si, pour une cause ou pour une autre (tremblements de terre, incendie général, transport de la civilisation sous d'autres latitudes, etr.\ Paris cessait d'être habité , Therbe commencerait à croître dans les rues et sur les anciennes places publiques, des arbres et des plantes de toutes les espèces et de toutes les variétés s'élèveraient insensiblement à la surface du sol, et en quelques dizaines d'années, la grande capitale aurait fait place à une immense forêt vierge.
Quelques siècles suflBraient pour détruire à jamais la cité splendidc et pour effacer l'éclat de son règne disparu. Il y avait autrefois des cités merveilleuses illuminées joyeusement aussi par ce même soleil qui nous éclaire. Le
mouvement, la joie, le plaisir circulaient dans leur sein; les sciences, les lettres, les arts, la politique y étaient cultivés avec un succès toujours grandissant, et il semblait qu'un tel triomphe ne dût jamais finir.
Cherchez aujourd'hui la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, qui gardait le trésor de toutes les sciences de l'antiquité, cherchez les jardins suspendus de Sémiramis à Babyloue ; cherchez les fastes de Memphîs, de Thèbes, de Ninive, de Tyr, de Sidon ; cherchez les ruines de Troie!... Et pourtant toutes ces capitales datent d'hier. Qu'est ce que trois mille ans dans l'histoire de la nature? Le seul mouvement astronomique de la précession des équinoxes demande vingt-six mille ans pour s'accomplir.
La houille dans laquelle nous retrouvons aujourdSiui des rayons solaires emprisonnés depuis les! beaux jours des forêts de l'époque secondaire , a employé deux millions d'années pour se former. Le soleil est allumé depuis plus de trois cent millions
d'années. Trois mille ans, six mille ans , c'est une seconde.
Comme la goutte d'eau qui reflète l'immensité des cioux, celte petite forêt qui sVst formée spontanément depuis dix ans au centre même de Paris est une image des vicissitudes séculaires qui constituent Thistoire de notre planète et celle de Thunianité. Il y a vingt siècles à peine, Paris n'existait pas : quelques chaumières seulement s'étaient réunies dans Tîle de Lutèce, autour d'un petit temple druidique, qui, sous les Romains est devenu le temple de Jupiter et sous les chrétiens l'église de Notre-Dame.
Les nations naissent, vivent et meurent, comme les èlrcs. Le jour viendra où il n'y aura plus ni Français, ni Allemands, ni Anglais, ni Italiens, ni Espagnols, mais seulement des Européens. Le jour viendra ensuite où le foyer de la civilisation traversera l'Atlantique pour briller aux États-Unis pendant plusieurs milliers d'années. Le jour viendra aussi où le voyageur, errant sur les collines qui entou-
rent Paris, s'arrêtera sur un monceau de ruines en cherchant la place où notre grande cité aura, pendant tant de siècles, répandu sa lumière.
Mieux encore. Les rivages de la mer se modifient d'année en année, le sol s'élève ou s'abaisse, les terres riveraines de la Hollande ne se soutiennent plus qu'à l'aide de leurs digues; le cap de la Hève, au Havre, est rongé par la mer, qui gagne plus de trente mètres par siècle; les climats changent, la nature transforme perpétuellement son œuvre. S'il nous était donné de revenir ici dans quelques milliers d'années, nous serions assu* rément fort surpris de ne plus reconnailre aucun pays, de ne plus entendre aucune langue et de nous trouver étrangers dans notre propre patrie.
Les fourmis humaines s'agitent; la nature immense nous emporte dans l'insondable mystère des destinées.
Il est regrettable que tous les amis de la nature ne puissent pas aller passer une heure
de solitude au milieu de ces décombres : le silence qui plane dans ces ruines est plus éloquent que bien des discours.
Adx bonis de la Seine, juin 1881 *.
* Ces ruines existent encore au moment de la publication de re volume (1885 ; la végétation y est encore plus touffue et plus multipliée, les arbres y sont encore plus élevés et plus forts ; rérablc de Touesl mesure là mètres de hauteur et 0*.*iO de tour : celui de l'est mesure 15 mètres de hauteur et 0"iO de tour ; le platane du nord mesure 7 métros de hauteur et 0*^27 de tour. La nature a repris tous ses droits.