LA SEINE A PARIS
cipale de mon attention était la pensée que tout ce vaste mouvement s'accomplissait comme si t homme n'était pas là. Au milieu de Paris, l'homme parut un zéro dans la nature.
Les promeneurs qui passaient derrière moi sur ce même pont, n'admiraient certainement pas ce beau coucher de soleil. Les gens d*affaires vaquaient aux obligations de leur genre de vie. Les deux à trois millions d'individus qui fourmillent dans l'enceinte des fortifications ne me représentaient rien autre chose qu'un tourbillon passager à la surface de ce point du globe. Et je me disais : la Terre roule ainsi sur son orbite, présentant tour à tour chaque pays du monde à la fécondation solaire ; les nuages parcourent l'atmosphère ; les plantes suivent le cycle des saisons ; les fleuves descendent à la mer; les jours et les nuits se succèdent; l'harmonie terrestre suit son cours régulier et perpétuel : — mais pourquoi cela existe-il?
Les insectes déchirent de leurs mandibules les pétales des fleurs, les petits oiseaux becquètent les insectes, l'épervier ouvre le ventre
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des oiseaux, les lions rugissent dans les déserts, et les baleines se font la chasse dans rimmensité des mers : — mais pourquoi cela existe-t-il? Les sources limpides posent dans la solitude des bois de charmants miroirs encadrés de pervenches ; les ruisseaux gazouillants descendent en chantant la colline; les rivières argentées abandonnent leurs flots aux grands fleuves pour tomber avec eux dans Tabime des océans et y perdre leur nom et leur existence; de riches et magnifiques bouquets naissent et meurent au fond obscur des mers, visités seulement par les madrépores ou le corail, et sous Tattraction céleste, le flux et le reflux des mers balancent d'un continent à l'autre leur masse lourde et insondée : — mais à quoi tout cela sert-il? Cette vaste nature marche impassiblement comme un mécanisme colossal, les choses se renouvellent sans cesse, rhomme lui-même n'est qu'un atome éphémère qui parait et disparaît aussi vite. De cet immense univers, l'homme ne connaît presque rien, quoique croyant connaître tout, et d'ail-
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leurs il emploie sa vie à de bien autres préoccupations. Avant la création dé rhpmme, toutes ces harmonies se faisaient entendre comme aujourd'hui : Pour quelles oreilles ?
Tout cela existait avant lui ! Tout cela existe* rait peut-^tre sans lui! Tout cela existera après lui! Pourquoi celte création est-elle ici? Pourquoi ma pensée, sondant cette profondeur, n'admet-elle aucune réponse? Pourquoi Dieu a-t-il créé cette terre et la multitude infinie des autres mondes? Et pourquoi, voyant Tinquiétude de nos âmes, les lai3se-t-il se perdre dans l'abîme de Fignorance, comme si nos pensées n'avaient pas plus d'importance à ses yeux que le grain de poussière emporté par le vent, ou que la goutte d'eau perdue dans le fleuve à mes pieds ?. .. Pourquoi cela existel-il ? . A quoi cela sert-il? Qu'est-ce que cela peut faire à Dieu qu'il y ai{ un monde, cent milliards ou rien? Quel est le but de cette œuvre? Encore une fois, à qui et à quoi sert-elle, et pourquoi, ô' inconnu! pourquoi la création existe- t-elle? Ce formidable ensemble a un but pourtant...
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La nature voilée se tait sur le problème qui nous enveloppe et nous anéantit.
' Ce jour-là, je m'éloignai silencieux, les yeux aveuglés et incapables de rien voir. Le soleil se coucha, la Seine continua silencieusement son cours, le manteau du soir s^éten^^ dit sur la grande ville, et je me perdis bientôt dans les bruits qui avaient un instant cessé de se faire entendre pour moi. Depuis, bien souvent, les mêmes réflexions sont venues m' assaillir; bien souvent, je me suis senti arrèlé sur mon chemin par cette insondable interrogation : Pourquoi le monde existe-t^il? Et toujours le vide et le silence sont tombés dans mon &me. Hélas! si je Tavouais, je pourrais encore ajouter qu^uae question bien plus ter'^ riblc et bien plus inquiétante a parfois succédé à la précédente. En suivant ce mouvement impassible de la nature, mon ânie parfois devança les temps, et se demanda où elle serait dans cent ans d'ici. Et poursuivant son regard un avant, elle se demanda avec un indéfinis* sable sentiment de terreur où elle sera dans
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mille ans. Et perpétuant son essor, elle vit que dans cent mille ans elle existera encore, et se demanda ce qu'elle sera à cette époque. Et sondant l'abîme plus loin et plus loin, elle se porta, infatigable, à un million d'années. Et au delà de cette ligne, au delà de ce point déjà inaccessible pour la pensée même, elle imagina une nouvelle ligne de même longueur; puis au second million d'années, elle en vit succéder un troisième, un quatrième, un dixième, un centième. Et déjà dans l'éternité, elle s'aperçut que le temps n'existe pas, et que l'éternité est immobilel... Dois-je dire que parfois cette dernière pensée devenait si effrayante devant l'inexorable destinée qui nous attend, qu'elle faisait disparaître en moi le sentiment de ma propre personnalité, comme si vraiment ce tableau insoutenable nous in vitaità espérer le re* pos dans la mort, ou comme si cette contemplation, étant trop vaste pour un cerveau d'homme^ avait brisé ce cerveau et m'avait rayé du nombre des intelligents... Peut-être ai-je tort de vous entretenir ainsi de mes impressions person*
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nelles. Mais au fond ce n'est pas ici une ques^ t'on de personnalité, c*est une étude analogue à celle de Tanatomisle qui sonde profondément une plaie inconnue. Et si Tastronome se fonde sur ses propres observations pour fixer son System ^^i si le chimiste parle d'après le témoignage de son creuset et suivant ses analyses particulières, si le physicien examine la nature par l'expérience de ses propres yeux, n'est-il pas naturel que le penseur rapporte comme eux le résultat de ses réflexions individuelles, et que parfois il confie à ceux qui l'entendent les inquiétudes et les labeurs de son âme? Du moins, c'est ici l'acte d'une profonde sincérité, et le gage d'une parole indépendante qui n'est Técho d'aucun parti, d'aucun système.
Oui, ce problème immense de la destination générale du monde nous enveloppe dans ses profondeurs, et nous ne pouvons ni le juger ni le résoudre. Noussonunes emportés par lui, comme l'infusoire microscopique perdu au sein des eaux, et qui tenterait de se rendre compte du flux et du reflux des mers.
lY LA PRIÈRE UNIVERSELLE
Un soir d'été, j'avais quitté les versants fleuris de Sainte-Adresse, délicieuse villa ma* ritime suspendue sur le hamac des collines, pour gravir à l'occident les hauteurs du cap de la Hève. Lorsqu'on regarde ces hauteurs du bas des falaises, on croit voir des colosses de pierre rougis par le soleil, des géants immobiles qui assistent, témoins pétrifiés, aux mouvements formidables de la mer, et qui les sentent mourir à leurs pieds. Seuls, ces massifs énormes, inaccessibles du rivage, paraissent dignes de dominer le grand spectacle. A leur côté , comme en face de la ^mer, Thomme se voit si petit, qu'il finit bien-
• Dieu dans la nature. Epilogue.
tôt par perdre de vue son existence et par se sentir réuni à la vie confuse qui plane sur le bruit des flots.
J'étais monté progressivement jusqu'au plateau supérieur où les signaux s'élèvent pour annoncer aux navires lointains le mouvement horaire des flots sur le rivage, où les phares s'allument à l'entrée de la nuit comme une étoile permanente sur l'obscure immensité.
L'astre glorieux du jour était encore suspendu rougissant, dans les nuées de pourpre, quoiqu'il fût couché pour le Havre, situé derrière moi, et pour les rives planes qui bordent la réunion de la Seine à la mer. En haut, le ciel bleu me couronnait de sa pureté. En bas, la bruyère peuplée d'insectes sautillants élevait sa couche de parfums. Je marchai jusqu'au bord escarpé, au fond duquel se creusent les abîmes. Au bord du cap vertical le regard domine l'immensité des mers qui s'étend à gauche, du sud-est au nord-ouest , et s'il descend perpendiculairement à ses pieds, il se perd dans la profondeur des escarpements
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verts, dès robhers .et des broussailles, rude tapis étendu à trois ce.its pieds au bas de ce r* mpart. Le mugissement des flots monte à peine jusque-là, et l'oreille ne perçoit qu'un bruit uniforme dont le vent berce l'intensité murmurante.
C'est un silence que ce chant lointain de la mer. — La nature était attentive au dernier adieu que le prince de la lumière donnait au Inonde avant de descendre de son trône et do disparaître sous l'horizon liquide. Calme et recueillie, elle assistait à la prière universelle des êtres ; car ils priaient leur sainte prière de reconnaissance en recevant le dernier regard du bon soleil; tous, depuis ladpuce et soli* taire méduse, depuis l'étoile de mer aux bro-» deries de pourpre jusqu'aux sauterelles bruis; santés, jusqu'à Talcyon de neige, tous le remerciaient pieusement. Et c'était comme un encens s'élevant des flots et de la montagne ; et il semblait que les mugissements tempérés du rivage, que la brise qui spufQait du continent, quo l'atmosphère embaumée, que la lumière
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pâlissant dans la sérénité do Tazur^ que le rafraîchissement . des ardeurs du jour, que toutes choses en ce lieu avaient conscience de leur existence et participa'ent avec amour à celte universelle adoration.,.
A cet holocauste de la Terre s'unissait dans ma pensée les attractions des mondes entre eux, non seulement celles qui rapprochent et éloignent tour à tour notre globe du foyer solaire, mais encore les sympathies de toute3 les étoiles gravitant dans Timmensité des cieux. Au-dessus de ma tête se déployaient les harmonies sublimes et les gigantesques translations des corps célestes. La Terre devenait un atome flotlant dans TinQui. Mais de cet atome à tous les soleils de Tespace, h ceux dont la lumière emploie des millions d'années à nous parvenir, à ceux qui gisent, inconnus, au delà de la visibilité humaine , je sentais un îien invisible rattachant dans l'unité d'une seule création tous les univers et toutes les &mes. Et la prière immense du ciel incommensurable avait son écho, sa strophe, sa repré*
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soiilation visible dans celle de la v.e terrestre qui vibrait autour de moi, dans le bruit de la mer, dans les parfums du rivage, dans la dernière note de Toiseau des boi$^ dans la mélodie confuse des insectes, dans Tensemble émouvant de cette scène, et surtout dans^ l'admirable illumination de ce crépuscule.
Je regardais... Mais j'étais si petit au milieu de cette action de gr&ces, que la grandeur d^ spectacle m*accabla« Je sentis ma personnalité s'évanouir devant l'immensité de la nature.
Bientôt il me sembla que je ne pouvais ni parler, ni penser. — La vaste mer fuyait à Tinfini. — Je n'existais plus et mes yeux se couvrirent d'un voile. Je contemplais sans voir, perdu sur la montagne. — La mer fuyait à rinfinî, et les êtres continuaient leur prière.
Et le Soleil, source de cette lumière et de celte vie, regarda pour la dernière fois pardessus l'horizon des mers. Et lorsqu'il eut reçu cet hommage de tous les êtres auquel nul d'entre eux n'avait songé à se refuser, il parut satisfait de cette journée et descendit
glorieusement vers rhémisphère des autres peuples.
Alors un grand silence se fit dans la nature. Des nuées de pourpre et d*or s'envolèrent vers la couche royale et cachèrent les dernières lueurs rougissantes. Le crépuscule descendit des' cieux. Les flots s'assoupirent, car le vent qui les portait sur la grève s'était abattu. Les petits êtres ailés s'endormirent. Et l'étoile avant-courrière du soir s'alluma dans TéLher.
« mystérieux Inconnu! m'écriai-je, Êlre grand ! Être immense ! qui sommes-nous donc?
Suprême auteur de l'harmome! qui doncôs-tu, si ton œuvre est si grande? Pauvres riiites humaines qui croient te connaître! ô Dieu! ô Dieu!.. Atomes, riens! que nous sommes petits! que nous sommes petits!
« Que tu es grand! Qui donc osa te nommer pour la première fois! Quel est donc Torgueilieux insensé qui pour la première fois prétendit te définir! Dieu! ô mon Dieu!
toute-puissance et toute tendresse! immensité sublime et inconnaissable !
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« Et quel nom donner à ceux qui vous ont nié, à ceux qui ne croient pas en vous , à ceux qui vivent hors de votre pensée , à ceux qui n'ont jamais senti votre présence, ô Père de la nature!
« Oh! je t*aime! je t'aime I Cause souveraine et inconnue, Être que nulle parole humaine ne peut nommer, je vous aime, ô divin Principe! mais je suis si petit que je ne sais si vous m'entendez... »
Gomme ces pensées se précipitaient hors do
mon &me pour s'unir à l'affirmation grandiose
de la nature entière, des nuées s'écartèrent
* du couchant et le rayonnement d'or des ré-
' gions éclairées inonda la montagne.
« Oui! tu m'entends, ô Créateur I toi qui donnes à la petite fleur des champs sa beauté et son parfum! La voix de l'Océan ne couvre pas la mienne, et ma pensée monte à toi, ô mon Dieu! avec la prière de tous. »
Du haut du cap, ma vue s'étendait au sud comme à l'occident, et sur la plaine comme sur la mer. En me retournant j'a-