‹ Dans le ciel et sur la terre, tableaux et harmoniesChapitre 8 sur 19 · EN BALLON · texte numérisé non relu

EN BALLON

La première impression * de Farrivée dans les nuages a quelque chose d'étrange et de ftinlaslique. Insensiblement, Taérostat s'élève vers ce plafond, et pendant que nous nous demandons « ce qui va arriver » nous voyons ràîr perdre sa transparence et devenir opaque autour de nous. La campagne se couvre d'ua voile dont l'épaisseur augmente du centre à la circonférence. Bientôt nous ne distinguons plus la terre que diamétralen>ent au-dessous' de nous, et nous sommes enveloppés 'd'un immense brouillard blanc qui parait nous environner de loin, comme une sphère vague, sans nous toucher. On entrevoit en^ core les routes comme des fils blancs.

* i3 juin 1867, cinq heures du soir.

iïï IMPRKSSIONS DE VOYAGES EN BALLON

Nous nous croyons immobiles au milieu de cet air dense et opaque , et nous ne pouvons ni apprécier directement noire marche horizontale ni savoir à Taspect des nuages si nous nous élevons ou si nous descendons.

Tout à coup, pendant ce séjour au milieu, d'un élément si nouveau pour moi, suspendus au sein de ces limbes aériens, i}03 oreilles sont frappées par un admi»

rable concert de musique instrumentale,^ qui semble donné dam le nuage même^ à quelques mètres de nous. Nos yeux s'enfou-:

ccul dans les blauches profondeurs : en haut, en bas, do quelque côté qu'ils cherchent, ils ne rencon Iront que la substance diffuse, et homogène, qui nous environne de toutes parts.

C'était une excellente musique d'orchestre jouée à Antony, alors que nous étions eolièremenl enveloppés dans les nuages et à près d'un kilomètre de cette ville.

Cependant la sphère de soie perce lentement de son vaste crâne les opacités non

rcsislaulcs de la nue, ef, nous frayant un passage, nous emporte vers des régions plus lumineuses. Bientôt nos yeux, accoutumés à la faible clarté d'en bas, sont impressionnés par laccroissement de la lumière qui nous enveloppe. C'est, en effet, une vaste clar'.é solide qui paraît nous cerner de toutes parts : la sphère blanche qui nous enserre est du même éclat dans toutes les directions, en bas comme en haut, à gauche comme h droite ; il est absolument impossible de distinguer de quel côlé peut être le soleil.

Je cherche en vain à définir le caractère do notre situation; l'aspect en est vraiment indescriptible; tout ce que je puis exprimer, c'est que nous sommes au sein d'une sorte d'océan blanc pénétrablc... Mais la lumière s'est rapidement accrue et s'affirme maintenant avec puissance.

Qu'arrive-t-il? Tout d'un coup, comme un plancher immense qui tomberait dans l'espace, nous voyons la surface supérieure des nuages s'étendre sous nos pieds et se précis

piter ea silence vers la terre, tandis qu'une lumière éblouissante et brûlante nous baigne de toutes parts. Le soleil apparaît, hostie immense posée sur des couches de neige. L'aérostat victorieux plane noblement au-dessus des nuages!

Nous voici maintenant dans la lumière et dans le ciel pur. La terre, avec son voile de brouillards, s'est enfoncée loin au-dessous de notre essor. Ici règne la lumière, ici rayonne la chaleur; ici l'atmosphère est pleine de joie; en abordant au sein de ce nouveau monde, il semble que Ton quitte les rives sombres du deuil pour prendre possession d'une nouvelle existence, et qu*en laissant les nuages se fondre à ses pieds, on ressuscite dans la transfiguration du ciel. Les royaumes d'en bas se couvrent de tristesse et les intérêts de la matière se voilent sous la honte de l'obscurité : à peine avons-nous traversé les portes du ciel, que l'âme, enivrée d'une métamorphose si rapide, sent frémir ses ailes palpitantes et se réveiller sous son enveloppe de

chair le sentiment de son immortelle desti* née. Elle croit ressentir un avant-goût des mondes supérieurs; elle voudrait laisser tout à fait son vêtement sur ces nuages, et s'envoler vers le ciel dans l'inextinguible ardeur de son désir.

En arrivant à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau supérieur des nuages, on vogue en plein ciel dans un espace en apparence complètement étranger à la terre, et en quelque sorte entre deux cieux.

Le ciel inférieur était formé de collines et de vallées blanchâtres de tonalités diverses, offrant quelque vague ressemblance avec des traînées neigeuses de laine cardée extrêmement fine, et diminuant de grandeur et de profondeur à mesure qu'elles s'éloignent.

Le ciel supérieur était d'azur parsemé de traînées blanches et floconneuses (clrri) situées à une grande hauteur, — presque aussi éloignée au-dessus de nous que si nous étions restés à la surface de la terre ! Le soleil répand ses rayons de lumière et de chaleur en

ces régions inexplorées, tandis qu'il reste caché pour les régions habitées par l'hoinme. Combien de merveilles naissent et s'évanouissent inconnues de l'œil humain ! Quelles forces immenses et permanentes agissent au-dessus de nous sans que nous les percevions ! La nature éternelle poursuit son cours sans se préoccuper d'être admirée et étudiée par le faible habitant de la terre!

Nous sommes restés une heure environ au-dessus des nuages; j'employai toute cette heure à chercher des expressions de nature à traduire fidèlement le spectacle déployé sous notre regard, et, après avoir écrit une page de comparaisons et d'images, j'en fus réduit à m'arrèter à ces regrets : « Tous ces mots sont ridicules et indignes. — Nulle expression no peut rendre ceci. — Spectacle enivrant. Debout dans la nacelle, mon regard qui tombe à mes pieds me donne la sensation d'un vol uUraterrestre... Que n'habite-t-on ici !... »

En contemplant ces magnificences, on aime à penser qu'il y a des mondes où l'homme ne

rampe pas dans la poussière comme sur le nôtre, mais a établi son séjour habituel dans les régions supérieures. Peut-être le jour viendra-t-il où, dans le nôtre même, Thumanîté émancipée aura su se délivrer des derniers liens et vivre enfln dans la pureté et la transparence de Tespace céleste.

L'ombre du ballon se dessine, estampée sur Tocéan nuageux, comme un second ballon gris qui voguerait dans les nues. L'aérostat parait immobile, car il est emporté par le môme courant que les nuages eux-mêmes.

Les collines et les vallées blanches situées au-dessous de nous paraissent assez solides pour nous inviter à descendre de la nacelle et poser le pied sur ces beaux nuages.

Quelle surprise, si nous nous laissions aller à celte tentation !

Nous restâmes jusqu'à 6 heures 50 minutes au-dessus des nuages, dans une immobilité apparente, mais voguant en réalité avec une vitesse égale à la leur. L'aérostat est dans un tel équilibre au sein de l'air que, lorsqu'il

arrive au-dessous du niveau supérieur des nuées, une poignée de cent grammes de lest, un verre d'eau, moins encore, suffit pour nous ramener dans le ciel bleu. Le ballon semblait ne pas oser redescendre, comme si Tair des nuages avait été plus dense et l'avait soutenu. A 6 heures 50 minutes, il pénétra définitivement dans la nuée.

Lorsque nous descendîmes de la lumière, un effet inverse à celui qui m'avait impressionné se produisit. Une tristesse immense succéda à la joie d'en haut. Quelque chose d'obscur, de laid, de sale même, paraissait voiler Fespace. On sentait les approches d'une terre proscrite. •• Je recommande cette descente aux misanthropes : on éprouve un sentiment de véritable humiliation, presque du dégoût, lorsqu'on tombe ainsi du ciel chez les hommes.

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