‹ Dans le far-west américainChapitre 12 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

J&es Prairies

an quittant Fargo nous en- | trions dans ce qu’on appelle

| à proprement parler les grandes prairies américaines, les savanes de nos romanciers. Dans cette partie du pays, elles n’ont vraiment rien d’attrayant ; ce sont de vastes plaines uniformes, sans accidents de terrain, sans arbres (si ce n’est près des riviè-

res), Sans rien qui repose les yeux et rompe la monotonie de cette mer de verdure. Comme la Beauce, à laquelle elle ressemble beaucoup, cette région est admirablement propre à la culture.

Il y a des endroits où l’on plante du blé depuis quinze ans, sans Jamais fumer ou amender le sol, et pourtant les récoltes ne cessent pas d’être magnifiques. |

Le blé est, du reste, la culture par excellence des prairies plates, bien qu’on y cultive aussi des pommes de terre, des choux, etc. Le climat est trop rude pour le maïs ; quantau bétail, il supporterait mal, en plein air, les vents glacés du Nord qui balayent ces plaines sans être arrêtés par aucun

obstacle. Si le pays était un peu boisé,

il serait facile de faire de béaux élevages ; aussi l’État fait-il des conditions particulièrement avantageuses aux propriétaires qui plantent quelques hectares en bois.

Un colon, propriétaire de plusieurs grandes fermes, M. Dalrymple, a eu l’obligeance de nous en faire visiter une, qui couvre une étendue de 6,500 hectares (1).

On moissonnait justement au moment de notre arrivée, non pas à la faux, bien entendu; ici la main d’œu-

vre est trop chère (2) :-on dépenserait

(1) Il y en a de plus grandes. On nous en a cité une de 50,000 hectares, située dans le Texas. Mais

les petites fermes rapportent proportionnellement plus que les grandes.

(2) Les moissonneurs gagnent Sen 15 francs par jour et la nourriture,

pour payer les ouvriers plus que la valeur du grain récolté. Tout se fait à la vapeur : labour, ensemencement, fauchage, battage, vannage. Pour ceux qui ont fait ou vu faire la moisson dans ces pays-ci et en Europe, la comparaison est très intéressante. Nous trouvions, nous autres Européens, qu'on se livrait à un terrible gaspillage ; la paille était hachée, écrasée, quelquefois mise en tas et brülée. Il paraît qu’on en a plus qu’il n’en faut pour la consommation locale, et le transport au loin coûterait trop cher.

Quand nous eûmes achevé la visite de tout ce qu'il y avait d’intéressant à voir, il restait une chose importante, les discours : les Américains profitent de toutes les occasions pour en faire.

Heureusement notre compagnon de route, M. Wyman, en avait toujours une provision toute prête. On le jucha donc sur une charrette attelée de deux mulets, et là, devant une assemblée bizarre de voyageurs, de colons et de moissonneurs, il se mit à pérorer. Que pouvait-1l avoir à dire à propos d’un champ de blé? Je n’en sais rien, et lui probablement n’en savait rien non plus. Néanmoins, sa harangue fit un grand effet, et quand il eut fini, ce fut un tonnerre d'applaudissements et de bravos. Hélas ! la roche Tarpéienne est toujours à côté du Capitole. Les mu-

lets, effrayés par le vacarme, se mirent

à sauter, et le pauvre orateur dut des-

cendre de sa tribune un peu plus vite qu'il n’y était monté, ce qui ne fit

qu'accroître la gaieté générale. Mais les orateurs suivants, avertis par l'expérience, eurent soin de se maintenir dans une prudente platitude pour éviter des triomphes trop dangereux.

Un peu plus loin, en plein désert, notre train faisait halte devant un groupe de maisons en planches d'assez pauvre apparence, et M. Hatch nous annonça que nous allions voir la ferme de M. Steele.

On ne voyait aux alentours que des champs déjà moissonnés; nous nous demandions ce qu'il pouvait bien y avoir à visiter. C'était un vaste établissement

pour l'éducation des volailles.

Un grand nombre d'œufs étaient disposés dans une immense couveuse artificielle chauffée à la vapeur; le princi-

pal travail du fermier et de sa famille élait de les disposer, de les tourner et retourner, de les surveiller et de nourrir les poulets qui en sortaient tous les Jours, au nombre d’une centaine environ, pendant la belle saison. Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'était l'intérieurde l'habitation. Cette baraque en planches ressemblait intérieurement à un petit palais: on y voyait des meubles et des tapis magnifiques, des tableaux sur les murs, un piano, en un mot tout ce qu on trouve dans un salon parisien, tout ce qu’on ne s’attend pas à rencontrer dans une ferme des savanes.

On nous recut avec la franche cordialité de tous les colons du nouveau monde ; la mère du fermier, charmante vieille dame de soixante-dix-neuf ans, nous

servit une collation somptueuse, à laquelle ne manquaient pas même les crèmes glacées si chères aux Américains. La fermière ouvrit le piano et nous chanta quelques romances en s’accompagnant très agréablement ellemême; enfin, nous pûmes nous croire, pendant une heure, dans une riche maison de New-York.

C'étaient évidemment des gens de bonne éducation et de sentiments distingués que ces fermiers; mais ils ne regrettaient nullement de se trouver ainsi perdus au milieu du désert, à plusieurs lieues de la moindre habitation humaine.

Le soir du même Jour, nous arrivions à Bismark. C’est le nom, assez singu-

lier, qu'on donne à la capitale du Dà-

kotä, ville de 4,000 habitants (en 1883).

Le souverneur du territoire, M.Ordway, vint nous saluer au passage, et, naturellement, on fit encore appel à «la langue d'argent de M. Wyman », qui fut obligé de débiter un nouveau discours.

Après avoir quitté Bismark, on atteint la rive gauche du Missouri.

Comme vous le savez sans doute, cette rivière n’est pas, ainsi qu'on l’a cru autrefois, un affluent du Mississipi, mais la branche principale de ce grand fleuve, branche qui, à elle seule, a 3,600 kilomètres de long. Ses eaux jaunâtres, violentes et rapides, forment à chaque instant de vastes tourbillons, et entraînent de grands troncs d’arbres, arrachés aux forêts dont les rives sont garnies en plusieurs en-

droits; aussi la navigation est-elle très dangereuse dans ces parages.

On passe le Missouri sur un grand pont suspendu, et, presque aussitôt après, la ligne du chemin de fer décrit une courbe très forte qui permet de jouir de la vue du pont et de la rivière.

Les bords de celle-ci offrent un spectacle curieux. Sur la rive gauche, le sol, assez élevé, a été taillé à pic par les eaux, qui viennent se jeter sur les rochers avec une grande impétuosité et en emportent constamment des morceaux. La rive droite, au contraire, plate et sablonneuse, est à peine élevée au-dessus du niveau de la rivière qui

l’inonde parfois sur une vaste étendue.

Au clair de lune, cette masse d’eau colossale, roulant avec fracas dans la so-

AMÉRICAIN: 4x litude de la prairie, et la silhouette imposante du pont suspendu formaient un tableau plein de grandeur et de poésie. |

Un peu plus tard, nous arrivons à Mandan, où notre train s’arrête pour le reste de la nuit. Ici, nous entrons dans un pays tout différent des prairies plates, monotones et fatigantes, que nous venions de parcourir. C'était encore la prairie, mais la prairie onduleuse (ro//ing prairie), c'est-à-dire une succession de petites collines, ou plutôt de mamelons, semblables par la forme aux dunes de la Gironde, mais plus grands, couverts d’une herbe fine et tendre et séparés par des vallées où poussent de jolis bouquets d'arbres.

Gette région n’est pas aussi propre à la

culture que le Dâkotâ oriental; mais elle convient admirablement à l'élève des bestiaux, qui trouvent dans les vallées un abri contre le vent du nord.

Aussi toutes les hauteurs sont-elles garnies de troupeaux de bœufs et de chevaux paissant en liberté. Les habitants de Mandan, placés sur la limite des prairies plates et des prairies onduleuses, peuvent se livrer à leur choix à la culture du blé ou à l’élevage ; aussi cette petite ville, qui ne compte guère que 2,000 habitants, est-elle l’une des plus prospères et des plus heureuses que j'aie rencontrées.

À mesure qu'on avance vers l’ouest, les collines des prairies deviennent plus hautes, les pentes sont moins douces:

il commence à s’y mêler des buftes,

sortes de rochers de sable colorés par divers oxydes métalliques, et qui affectent les formes les plus -bizarres et les plus pittoresques. Les stations, de plus en plus rares, ne sont guère que des assemblages de cabanes; les unes sont bâties en planches, les autres sont de simples /og-cabins.

Les rares habitants de cette région sont en général des hommes grands, maigres, mais puissamment musclés, hâlés par le soleil et les intempéries, à l’air résolu et indépendant. Du reste, ils ne présentent pas un type unique:

toutes les races s’y confondent; il y a surtout parmi eux des coureurs des bois et des {rappeurs franco-canadiens, souvent mêlés d’Indiens, qui ont été les premiers à explorer ce pays, et des

émigrants scandinaves, qui passent pour les meilleurs de tous les colons.

Ce sont ordinairement des hommes francs, énergiques, courageux, hospitaliers, mais enclins au jeu, à la bois-

son et à tous les vices que ces mauvaises

habitudes entraînent à leur suite. Pas de village, pas de hameau sans cabarets et sans maisons de jeu, et le nom de gambling-hells (enfers des joueurs), porté couramment par ces repaires, suffit à donner une idée des scènes vio-

lentes qui s’y passent tous les Jours.

Comment pourrait-il en être autrement? Tout le monde est armé jusqu'aux dents et les lois n'existent que sur le papier. Heureusement, à côté

du gambling-hell s'élève presque par-

tout l’église chrétienne, la seule source

d'influence moralisatrice pour ces hommes demi-sauvages, là du moins

où l’école publique n’a pas encore été

fondée.

Il arrive parfois qu’à la suite d’un réveil religieux les habitants d’un campement entreprennent une réforme sociale. On ferme les cabarets et les maisons de jeu, il est sévèrement défendu d’en ouvrir d’autres; puis on expulse les mauvais sujets les plus déterminés (s’ils résistent, on en exécute sommairement un ou deux), et la colonie se trouve régénérée, pour un temps au moins. Par leur caractère à la fois populaire et autoritaire, par l'enthousiasme qu'elles font naître, par la violence quelque peu sauvage des procédés, ces révolutions rappellent en

petit celles des Israélites, etnotamment celle qui a eu lieu du temps d'Ézékias.

En arrivant au village de Dickinson, nous fûmes surpris de voir sur le quai d'embarquement un groupe d’Indiens, portant le costume des sauvages. En un clin d’œil, ils se virent entourés par les voyageurs qui les contemplaient avec une curiosité mêlée de crainte, et les accablaïient de questions auxquelles ils étaient incapables de répondre, puisqu'ils n’entendaient pas l’anglais.

Le chefde gare nous apprit que c’étaient des Winataris, venus de leur réserve pour se rendre chez leurs cousins les Corbeaux du Montana. Comme ils devaient suivre à peu près la même route que nous pendant assez longtemps,

M. Hatch leur offrit de les transporter;

ils acceptèrent, et bientôt ils étaient confortablement installés sur la plateforme de derrière de notre train.

C’étaient des gaillards de haute taille, à la carrure herculéenne, comme tous les Minataris (les Franco-Canadiens les appellent Gros- Ventres), au teint plus foncé que les Iroquois. Leur figure, au repos, était empreinte d’une tristesse profonde, commune à tous les sauvages; ce qui ne les empêchait pas de rire très volontiers. Leurs vêtements étaient faits en grande partie avec des étoffes européennes, mais arrangées à la mode indienne et, du reste, en assez mauvais état. Ce costume, Joint à la mélancolie de leur regard, leur donnait | un air de délabrement tout particulier.

« On dirait de vieux chênes, fit remar-

quer Mme Neate, des arbres géants déjà dépouillés de leur feuillage et qui attendent qu’une tempête vienne les jeter à terre.» Cette impression très vive ne correspondait pas néanmoins à la réalité; la tribu des Minataris est assez prospère et nos hôtes portaient des armes, des pipes et d’autres instruments qui témoignaient d’une cer- {aine aisance; même ils avaient sur eux quelque argent.

Naturellement, tant qu’ils restèrent avec nous, ils furent entourés de curieux. M. Crouch, de New-York, voulut faire leur portrait. Il fallait voir leur étonnement quand il a eu fini! Chacun des Indiens regardait un portrait, puis l'original de ce portrait, ouvrait de grands yeux, regardait encore, puis

partait d’un éclat de rire. Bientôt ce fut une hilarité générale. Il y en avait surtout un petit, petit relativement, car il mesurait bien 5 pieds 6 pouces, qui se tordait ; il se calmait un peu, puis il regardait un des portraits et se remettait à rire de plus belle. | J'avais apporté une provision de couteaux bon marché, que J'avais achetés avant de partir, à l'intention des Indiens. J’en offris un (un couteau de dix-huit sous) au chef de la troupe.

Croyant que Je voulais le lui vendre, il tira de sa poche un dollar (5 francs) et me le tendit; comme Je refusais, il pensa que ce n’était pas assez et ajouta un deuxième dollar, puis un troisième.

J'aurais pu faire une bonne affaire,

n'est-ce pas? Vendre 15 francs un cou-

teau de 18 sous ! Cela donne une idée de la manière dont les traficants trom-

pent ces pauvres Indiens.

Du reste, cette proposition nous mit en goût d’affaires. Nous ne voulions pas prendre à nos Indiens de l'argent, mais bien leurs pipes en « roche rouge du Coteau des Prairies »; les fourreaux de leurs armes, leursornements,excitaient notre convoitise, Chacun voulait avoir quelque chose, et bientôt plusieurs marchés furent conclus à la srande satisfaction des parties intéressées. Mais les Indiens voulurent conserver leurs armes et we pipe, qu'ils continuèrent à fumer à tour de rôle.

Comme linguiste, je devais nécessairement m'intéresser au parler minatari, d'autant plus que j'avais recueilli

précédemment, comme spécimen de la langue indienne, l’oraison dominicale en tuskarora, écrite sous la dictée de Frank Mount-Pleasant. Je pris donc mon carnet, et, après avoir expliqué par gestes à l’un des Indiens ce que j'attendais de lui, Je lui demandai, toujours par gestes, comment on disait zez, bouche, elc., notant soigneusement chaque mot en caractères phonétiques.

Cette nouvelle opération excita au plus haut point l'intérêt des Minataris.

Quand je répétais un mot de travers, mon professeur me faisait recommen- | cer avec une louable persévérance, tandis que les autres riaient de bon cœur; mais quand, arrivé à prononcer convenablement, je notais le mot sur

mon carnet, ils me regardaient faire

avec le plus grand sérieux et d’un air de compétence tout à fait amusant. On aurait dit un Jury d’examen voulant

s'assurer que le candidat sait faire une

dictée sans fautes.

Ces Indiens nous firent passer un bon moment. Arrivé à destination, leur chef offrit de payer leurs places, ce que M. Hatch refusa généreusement. |

Le spectacle qui s'offrit bientôt à nos yeux ne nous laissa guère le loisir de regretter le départ de nos Indiens.

Nous entrions dans le territoire des Mauvaises Terres, lun des plus curieux qu'il y ait dans le monde entier.

C’est une vaste étendue de terrain, qui paraît avoir formé une plaine argileuse, élevée autrefois de 8 à 900 mè-

tres au-dessus du niveau de la mer.

Sous l’argile s’étendait une couche de houille qui, pour une raison ou une autre, à pris feu. L’argile, cuite, brûlée, brisée, s’est effondrée, formant une foule de collines irrégulières, aux formes fantastiques et aux couleurs éclatantes. La pluie, tombant là-dessus, a raviné les collines d’une manière encore plus curieuse, car certaines parties de l’argile, contenant des oxydes de fer ou autres, sont moins facilement attaquées que Île reste du terrain. | |

On se trouve donc en présence d’un entassement d'objets bizarres qui dépasse toute idée. Ici, à l’entrée même du territoire, c’est une gigantesque

tête de chien, qui en garde l'entrée :

on l'appelle le chien de garde des Mauvaises Terres. Plus loin on dirait une tête de femme : c’estla Vrerge des Mauvaises Terres. Ensuite, voilà une pyramide parfaitement régulière, mais le sommet qui manque est remplacé par un tertre gazonné ; puis ce sont des colonnes de toutes les hauteurs, supportant des plaques deux ou:trois fois plus larges ; des tours, des pics, des dômes, des rochers de toutes les formes, de toutes les dimensions, de toutes les couleurs. Bref, on passe de surprise en surprise, de merveille en merveille:

tout cela est admirablement beau, mais encore plus étonnant, j'allais dire plus ridicule, que beau. On dirait que des

architectes géants, fatigués de cons-

truire des montagnes d’après une mé-

LE

thode rationnelle, se sont donné rendez-vous ici pour se livrer à toutes les fantaisies d’une imagination déréglée.

Vous pensez bien que ces collines, au pied desquelles coulent dans tous les sens des ruisseaux aux mille détours imprévus, sont fort difficiles à traverser : de là leur vient le nom de Mauvaises Terres à traverser, qui leur a été donné par les Indiens, et que les Canadiens voyageurs ont trouvé parfaitement approprié à cette région.

C’est dans ce dernier sens d’infranchissables qu'il faut interpréter le nom de Mauvaises Terres. Autrement c’est un admirable territoire de chasse, on y rencontre jusqu à des bisons, (1) si

(1) Plus maintenant du moins dans le Dâkotä,

rares partout ailleurs. Quand la civilisation y aura pénétré, ce pays se prêtera admirablement bien, sinon à l’agriculture, du moins à l'élevage des bestiaux.

Ce qu'il y a de plus curieux peutêtre, ce sont les quelques endroits où l’on peut encore voir en activité les forces souterraines qui ont modelé les Mauvaises Terres. “Telle est, à trois lieues de la station de Little Missouri, une série de gigantesques fournaises ; le feu dévore peu à peu la couche de houille sur laquelle repose le sol; celuici s'effondre de temps en temps en masses calcinées, et de nouvelles collines s'ajoutent ainsi à ce pays déjà si vaste el Si curieux.

La région des Mauvaises Terres nous

Page 1