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sent à constater la vertu pétrifiante des sources. Dans l’une d'elles, qui est particulièrement chargée de calcaire, ils placent un fer à cheval ou un autre objet métallique. Au contact d’un corps froid, l’eau perd une partie de son calcaire, qui se dépose en couche fine sur la surface de ce corps; au bout de quelques Jours, l’objet est complètement recouvert d’une pierre d’un grain aussi fin et aussi délicat que les incrustations des terrasses.
Quant à moi, j'ai fait la même expérience d’une manière aussi originale
qu'involontaire. À quelque distance de
l'hôtel est un établissement de bains, assez primitif, mais où l'on a pourtant ménagé partout des robinets d’eau
chaude et d’eau froide. Comme il était impossible de faire laver son linge à l'hôtel, à cause de l’encombrement causé par notre arrivée, je pris le parti de me servir de cet établissement pour vaquer moi-même à une lessive nécessaire. Je remplis une baignoire d’eau chaude, J'y mets mes mouchoirs, mes chaussettes et mes chemises de laine ; :
jy entre moi-même pour plus de commodité, et je savonne énergiquement.
Cela fait, Je veux tout rincer dans l’eau
froide. O Surprise! mon linge devient
raide et dur, il se dépose du sable dans ses plis; c’est l’eau froide qui précipite le calcaire ! Et ce n’est pas tout : mes mains, mes bras, mon corps tout entier présentent des dépôts semblables.
J'en suis quitte pour recommencer,
mais je ne regrette nullement cette amusante opération.
Le même jour, quelques autres membres de l’expédition faisaient une expérience moins divertissante — pour eux du moins — dans les bains des Sources chaudes. C’étaient quelques Anglais de famille noble, qui avaient blessé la susceptibilité américaine par une affec-
tation de morgue aristocratique, peu
convenable en tout cas pour des étrangers et des invités.
Ils étaient allés se baigner, à quelques kilomètres de l'hôtel, dans un de ces bassins naturels, comme il y en à partout aux environs. Pendant qu'ils étaient dans l’eau, ils entendent tout à.
coup une détonation ; une balle siffle
au-dessus de leurs têtes, plusieurs
hommes armés sortent des fourrés et leur crient de lever les mains (ko/d up your hands). Cela signifie dans l'Ouest, se rendre sans conditions ; 1l faut tenir les mains en l’air, pour qu'il soit i1mpossible de se servir de ses armes. Les malheureux obéissent ; qu'auraient-ils pu faire? Les bandits s'emparent de leur argent, de leurs montres, de leurs chevaux, mais leur rendent généreu-
sement une partie de leurs habits et
se retirent ensuite. Les Jeunes gens, plus morts que vifs, rentrent à l’hôtel et font part de leur mésaventure ; mais tandis que les uns les plaignent, s’indignent, parlent d'organiser une battue pour retrouver les brigands, 1ls sont surpris de voir que les autres rient de
tout cœur. Ils ne savent qu'en penser :
UE
est-ce une plaisanterie, oui ou non?
Enfin, comme ils commencçaient à se perdre en conjectures, un montagnard vient leur dire sérieusement que les brigands sont retrouvés, qu’on leur a fait rendre ce qu’ils ont pris, mais qu'il serait prudent de ne pas chercher à les faire punir. Alors, la gaieté générale ne laisse plus de doutes aux voyageurs dépouillés ; ils comprennent qu'ils ont été victimes d’une mystification, préparée, comme j'ai su plus tard, par M. Cole en personne. Ils.essayèrent de se fâcher, mais on n’en rit que davantage; force leur fut de prendre leur parti de cette aventure, et depuis lors ils se montrèrent moins désasréables.
On peut faire de jolies excursions
dans les environs des sources du'Mammouth, et surtout escalader des montagnes du haut desquelles on jouit de vues magnifiques, car, dans cette atmosphère toujours limpide, on n’a pas à redouter les brouillards qui rendent si souvent infructueuses les excursions faites dans les Alpes et les Pyrénées.
Il est vrai que cette même pureté de l'atmosphère trompe facilement Sur les distances; il peut arriver qu’on se croie tout près d’une montagne située à plu- .
sieurs lieues.
Un matin, après avoir déjeuné à 5 heures */, comme d'habitude, pour avoir plus de temps devant moi, Je m'étais mis à parcourir les collines qui entouraient les sources du Mammouth.
Je ne comptais pas aller bien loin, et
voulais revenir pour le second déjeu-
ner. Mais, arrivé dans la plaine, à quelque distance à l’ouest, je vis devant moi des montagnes d’un aspect si tentant, avec des stries neigeuses si engageantes, et en apparence si rapprochées de moi, que je ne pus résister à la tentation d’en faire l’ascension. Je coupai donc dans un fourré un jeune arbre pouvant servir de bâton ferré, et je me mis en route.
Après avoir cheminé quelques heures dans la plaine, que traversait un ruisseau d’une fraîcheur délicieuse, mais où il faisait, d’ ailleurs, une chaleur tropicale, J'arrivai enfin au pied de la montagne; il était près de onze heures et je ressentais déjà les atteintes d’une faim féroce; néanmoins, Je ne
voulais pas revenir encore. « Ce n’est pas la première fois, me disais-je, que je me passe de déjeuner; après tout, Je n'en mourrai pas. »
Il est vrai que je comptais sans l'effet stimulant de cet air si vif; je m'en aperçus bientôt en gravissant les flancs de la montagne, et la faim se changea pour moi en une souffrance véritable, que je
cherchais vainement à tromper en dé-
vorant quelques baies sauvages.
L'ascension même n’était ni difficile ni dangereuse, grâce aux arbres et aux rochers granitiques qui offraient partout d'excellents points d’appui au pied et à la main. Grimpant vigoureusement, J’eus vite fait d'atteindre le sommet de la montagne où se trouvaient des crevasses remplies de neige. La
vue était très étendue et très belle:
J'éprouvais d’ailleurs un sentiment de bien-être tout particulier sur ce pic, où la chaleur brûlante du soleil était tempérée par le froid qui rayonnait de la neige, tandis qu’une brise vivifiante me pénétrait par tous les pores. C'était délicieux; mais la faim ne me laissait pas le loisir de m’arrêter à des médi-
tations poétiques, il fallait revenir sur
la terre.
La descente ne fut pas plus rude que la montée, et je commençai à traverser
la plaine. Oh! qu’elle me parut longue cette fois! On ne se figure pas combien le manque de nourriture abat le courage. J'éprouvais moins la souffrance qu’une sorte de fatigue, d’abattement général, qui m'empêchait d'avancer. Je
ne pouvais plus me traîner; plusieurs fois je dus m’asseoir: je n’y comprenais rien, car il m'était bien souvent arrivé, précédemment, de faire des courses semblables à jeun; mais l’air des montagnes, auquel je n'étais pas habitué à ce moment, avait produit sur moi un effet inattendu.
Enfin, vers quatre heures, J’eus la
chance d’apercevoir, à quelque dis-
tance, une tente et une /og-cabin. Je m'y rends en toute hâte pour y demander à manger. J’appelle: un petit chien répond en aboyant; personne ne sort.
Je regarde tout autour de moi, j'appelle encore : personne. Evidemment, les propriétaires sont absents. Que faire?
M'’en aller? Je n’en avais pas le courage.
Attendre? cela pourrait être long,
Peut-être, me dis-je, y a-t-il quelque chose à manger sous cette tente; si Je prenais des vivres, Je laisserais de l'argent pour les payer... La faim est mauvaise conseillère, et, malgré les protestations indignées du chien, Je me mets à fouiller. Voici d’abord des biscuits secs : fameux. J’en mange quelques-uns. Mais cela donne soif. — Ah!'voilà du café : parfait! Voici un petit morceau de viande. Enfin, je fais un repas enrègle.
J'avais calmé mon appétit, et Je me reposais tranquillement, lorsque Je vis le chien partir comme un trait. Je regarde dans la direction qu’il a prise:
ce sont, à n en pas douter, les propriétaires de la tente, deux hommes armés
et un petit garçon, qui se dirigent vers
moi. L’avouerai-je? En voyant ces par-
ticuliers, leurs figures dures et bronzées, les fusils et les revolvers qu'ils portaient, je fus saisi d’une vive inquiétude. J’allais bien leur raconter mon histoire, leur offrir de l’argent; mais comment prendraient-ils la chose? Et s’il leur plaisait de la prendre mal, qui les empêcherait de faire de moi ce qu'ils voudraient? N’étions-nous pas dans les monts Rocheux, loin des lois et de la Justice régulière, dans le pays classique du revolver et du couteau?
Enfin, je m’avance vers.ces hommes et, faisant bonne contenance, je leur explique la situation, offrant de payer tout ce que j'ai pris.
« C’est bon, c’est bon, me disent-ils, rentrons sous la tente. »
Ils regardent :
« Vous avez trouvé des biscuits?
Bien. Le café aussi? La viande? Ah!
nous avons aussi du beurre, en voici.
Du reste, vous avez déniché à peu près tout ce qu'il y avait de prêt, mais si vous voulez rester un peu, vous dinerez avec nous. Et si vous êtes trop fatigué, il y a assez de foin dans la cabane pour vous et pour nous : si vous voulez coucher ici, vous serez le bienvenu. »
Je refuse naturellement, et j'essaye
de payer ce que j'ai pris.
« Vous ne connaissez pas les gens de l'Ouest, monsieur, me dit alors un de ces hommes, avec une expression hautaine très caractéristique. Tout ce que
nous avons est à votre disposition;
mais de l’argent, nous n’en voulons pas. »
Il n'y avait pas moyen d’insister.
Je dus me contenter de remercier chaleureusement mes hôtes. Bientôt nous liâmes conversation. Ils me dirent qu'ils vivaient habituellement de leur chasse, comme les Indiens; ils ne chassaient pas dans le parc, « sauf les cas de nécessité », mais dans les montagnes qui sont au nord. Ils vendaient la viande et les peaux du gibier qu'ils tuaient et faisaient ainsi d'assez bonnes affaires. L'un d’eux me dit qu’il n’avait pas couché dans un lit depuis dix ans.
Ils m’apprirent aussi que la montagne que j'avais gravie était le mont Quadrant, de la chaîne des monts Electriques, dont le sommet est à plus de
3,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. (Il ne faut pas oublier que les sources du Mammouth sont déjà situées à une altitude de 1,800 mètres.) Réconforié par mon repas improvisé, Je quittai ces aimables chasseurs et J'eus bientôt rejoint mes compa-
gnons de route.