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quille dans son cratère, qui na pas la forme conique habituelle, mais est formé d’une espèce de tertre très large, au milieu duquel s'ouvre un gouffre béant. Bientôt on entendit des ronflements, puis des détonations; deux ou trois fois l’eau monta presque jusqu’au bord et retomba; puis, tout à coup, une colonne de vapeur fusa vers le
ciel; et à sa suite, une colonne d’eau
gigantesque s’éleva du cratère, écumant, fumant, sifflant, montant, montant encore, puis retombant comme un Jet d’eau monstrueux à deux ou trois mètres au nord du cratère, inondant tout le tertre et enfin s’écoulant en ruisseaux bouillants jusqu'à la rivière Madison. Cette éruption dure dix minutes, après quoi la colonne
d’eau baisse, et, après s’être élevée deux ou trois fois, cesse de sortir du cratère. On entend de nouveau des bruits souterrains, l’eau essaye derechef de monter Jusqu'au bord, puis bientôt tout rentre dans le silence. En voilà pour une heure. | Il est bien beau ce Vieux Fidèle, de
loin plus encore que de près, et malgré
l'énergie de ses éruptions, il donne bien plutôt l’idée d’une force irrésistible, mais calme et majestueuse, que celle d’une violence sans frein. Les autres geysers ne sont pas dans le
même cas. Quand on est resté quelque
temps au bassin supérieur, le. Vieux
Fidèle fait l'effet d’un véritable ami;
on ne le quitte qu’à grand regret, Un soldat américain, qui visitait
comme nous le Parc-National, s’écria en voyant le gigantesque jet d’eau bouillante : « Voilà longtemps que Je ne croyais plus en Dieu; mais en voyant ça, on est forcé d y croire. »
Du reste, les traits comiques ne manquent pas à côté des traits ‘grandioses. Si le geyser est fidèle par la régularité de ses éruptions, il ne l’est pas moins par son honnêteté à rendre ce qu'on lui prête. Si, un peu avant l’éruption, vous jetez un morceau de bois dans le cratère, ce morceau de bois sera rejeté par la colonne d’eau. Si au morceau de bois vous attachez un mouchoir, le mouchoir vous sera rendu.
Et comme il a séjourné dans l’eau bouillante et a été bien secoué, il sera parfaitement lavé, n’en doutez pas. On
a donc là un établissement de blanchissage gratuit, et nous en avons bien profité. Un voyageur de notre deuxième troupe, arrivant au Vieux Fidèle pendant une éruption, exprima naïvement son étonnement de ce que certains geysers reJjetaient non seulement de l’eau, mais des mouchoirs, des chaussettes de laine et des chemises de flanelle! — Disons, pour être Juste, que le linge lavé de cette manière est parfois déchiré.
Je vais tâcher de vous expliquer le phénomène de l’éruption des geysers.
Représentez-vous un immense trou perpendiculaire qui se remplirait d’eau par en bas, chauffé par un foyer placé
à peu près à mi-hauteur de la cavité.
La température de l’eau, à cet endroit,
‘ est bien supérieure à celle de l’eau bouillante ; si elle ne se réduit pas en vapeur, c’est uniquement parce qu’elle est maintenue par la pression dela colonne d’eau moins chaude qui est au-dessus d'elle. Mais que cette eau surchauffée s'élève dans le tube, comme sa chaleur et la poussée de bas en haut la portent à le faire, étant tout à coup soumise à une pression moins forte, elle se change en vapeur; alors ce qui reste d'eau au-dessus de la vapeur est violemment projeté hors du sol; c'est ce qui constitue l’éruption.
D’autres causes viennent parfois se
Joindre à celle-là et en compliquent les
effets; mais c'est ainsi que fonction- nent les geysers les plus simples. Il est d’ailleurs très facile, d’après ces don-
nées, de construire un geyser artificiel en miniature.
Pendant les quelques jours que nous avons passés près du bassin supérieur, les différentes parties de notre troupe s'étaient rejointes. Il se manifestait parmi les membres de l’expédition des sentiments divers ; les uns en avaient déjà assez des chevauchées, du coucher sur la dure, des ardeurs du soleil pen-
dant le jour et du froid piquant des
nuits ; contents de ce qu'ils avaient vu, ils ne souhaitaient plus que de retourner aux sources de Mammouth. Les
autres, mis en appétit par les mer-
veilles des geysers, désiraient continuer leurs explorations et rester le plus longtemps possible dans la monage. 57
Parmi ces derniers se trouvaient naturellement les voyageurs avec lesquels je m'étais le plus lié. Quelques-uns d’entre eux, fatigués des hésitations de nos compagnons, demandèrent à
M. Hatch la permission d'organiser
pour notre compte une petite expédition. M. Hatch n'y voyant pas d’inconvénient, pourvu que nous fussions de retour à date fixe, nous nous entendimes avec le meilleur des guides — un brave garçon de l’Iowa, nommé Simington — pour aller au grand canyon de la Yellowstone et au mont Wash-
- burn. Nous étions au nombre de dix, M. Chace et sa sœur, M"° Tolman, M'°
Holmes, Gray et sa cousine anglaise, M'e Rosalie Gray, Herrmann le pro-
fesseur de chant, Sumner, M'°M. Woo-
druff, Kimber et moi, Bien entendu nous allions à cheval.
La présence des dames, qui devait ajouter notablement au charme de l'expédition, nous fit renoncer à visiter le lac Yellowstone; c'était dommage, car, outre la beauté de ce lac (le plus haut placé du monde entier, après le lac Titicaca au Pérou), nous aurions pu voir le 7wo ocean pond, petit étang situé juste sur la ligne de partage des eaux et qui se déverse à la fois dans la Yellowstone, tributaire du Missouri et par conséquent de l'océan Atlantique, et dans la rivière Shoshone, qui se jette dans l’océan Pacifique. Nous aurions encore vu le fameux pont naturel, formé d’un soulèvement de stachite volcanique et qui passe pour l’une des mer-
veilles du monde, et le grand geyser de boue, également très curieux. Mais on ne peut pas tout voir, et cette course aurait été trop rude pour les dames.
Au lieu de cela, nous revinmes sur nos pas jusqu’au bassin inférieur, et de là nous prîimes un sentier montant à l'Est, qui conduit aux chutes de la Yellowstone. Ce chemin est en général monotone et fatigant ; il faut traverser une vaste plaine poudreuse où l’on est exposé au soleil, au vent et à la poussière.
Il y a pourtant de jolis endroits, notamment le lac de Â/ery, auprès duquel nous nous sommes arrêtés pour déjeuner, et des curiosités comme la montagne de soufre où l’on peut ramasser à profusion des fragments de soufre cristallisé de toute beauté, mais si
fragiles qu’il est difficile de les empor- Len:
Après avoir chevauché toute la jour-
née (nous étions partis à cinq heures
du matin), nous arrivions le soir à la Yellowstone, qui coule avec une très
grande rapidité, mais qui, à cet endroit, est à peu près de niveau avec le terrain environnant. On en suit le cours pendant quelques kilomètres, et on arrive à un petit vallon où la Compagnie du Parc-National a établi un troisième
campement, un peu en amont des
chutes.
En arrivant, on nous dit que M. Ar-
thur, alors président des États-Unis,
qui voyageait aussi dans les montagnes Rocheuses, escorté d’une compagnie de
soldats et de plusieurs officiers et géné-
AMÉRICAIN Le
raux, avait justement choisi pour camper une prairie située tout près de cet endroit. Depuis ce moment, nous l’avons eu constamment pour voisin, et nous nous en sommes parfois bien trouvés.
Nous ne nous attendions guère à voir quelque chose” de plus beau, de plus merveilleux encore que les geysers. Et pourtant ce que nous avions vu n’était rien, comparé à ce qui nous restait à voir.
En descendant à quelques centaines
de mètres au-dessous du camp, on arrive aux chutes de la Yellowstone. Il y en a deux : la chute supérieure a 45 mètres de haut, et la chute inférieure ou grande chute en a 100 environ. Rien ne peut donner une idée de leur beauté.
La chute supérieure, en partie brisée par les rochers, a qüelque chose de gracieux et de doux qui repose l'esprit et invite à la méditation. La chute imférieure, tombant à pic, dure, terrible, épouvante l’imagination et la fascine en même temps. On ne sait pas trop laquelle préférer ; mais on les préfère incontestablement toutes deux à tout
cé qu’on a pu voir Jusqu’alors, sans
en excepter le Niagara lui-même.
Un montagnard, nommé Baronette, qui servait de guide au président, nous a raconté au sujet de ces chutes un épi:
sode émouvant des guerres indiennes.
«Il y a quelques années, nous dit-il, un parti d’/ndiens Corbeaux avaient pris le sentier de guerre et avaient tué plu-
sieurs hommes blancs. On envoya deux
compagnies de soldats pour les châtier. Cinq d’entre eux, séparés de leurs compagnons, se réfugièrent dans le parc. Poursuivis, traqués comme des bêtes fauves, les Indiens arrivèrent audessus de la chute supérieure et construisirent un radeau pour passer à l'autre bord ; mais ils durent s’apercevoir qu'étant cernés de tous côtés 1l leur était impossible de s'échapper.
Alors ils décidèrent de périr plutôt que de se rendre. [ls montèrent sur le radeau et commencèrent tranquillement à se barbouiller la figure de leur peinture de mort. Comme ils terminaient
cette funèbre opération, ils virent les
soldats américains arriver de la forêt, satisfaits de voir que les fugitifs ne pouvaient plus leur échapper. Les In-
diens prirent leurs fusils et les armè-
rent; l’un d’eux coupa l’amarre du radeau, qui fut aussitôt entraîné vers la chute. Au moment où ils YŸ arrivaient, tous déchargèrent une dernière fois leurs armes sur leurs ennemis, puis avec un cri sauvage, les cinq guerriers Sabimèrent dans les eaux avec leur embarcation. » j.
S'ils avaient porté des uniformes, si leur radeau s'était appelé /e l’engeur, ces Indiens passeraient aujourd’hui pour des héros; mais comme ce n étaient que de pauvres sauvages, ils n’ont eu d'autre oraison funèbre que cette réflexion de Baronette: « Et ça.
serait une bonne affaire, si tous les Indiens du pays voulaient faire comme eux | » |
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